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Macron ou le Guide du broutard

Oreillette, la vache normande, égérie du Salon de l’Agriculture 2024 se fait voler la vedette par Emmanuel Macron.


On attendait Oreillette, ce fut Narcisse. Oreillette la jolie vache normande, la star programmée mais spoliée de son heure de gloire si bien méritée.

Vaches normandes, image d’archive © Thierry Le Fouile/ SIPA

Guerre et pets

En fait, la star fut Narcisse. Narcisse en bête à concours, bras de chemise et bagout idéal pour une autre foire, celle de Paris où le bonimenteur est roi. Narcisse qui n’eut sans doute qu’un regret, ne pas pouvoir être en même temps la vedette phare de la cérémonie des César, cette autre manifestation annuelle où sont distribués des médailles et des rubans, cette fois aux bêtes d’écran d’exception. L’an prochain, peut-être ? Les cerveaux tordus et assez féconds de l’Élysée doivent probablement se pencher sur le coup dès à présent. On voit la stratégie se profiler. L’avant-veille laisser filtrer l’info incendiaire que le très détestable Gérard Depardieu serait invité en majesté, puis s’empresser de démentir devant le tollé prévisible et prévu. D’où un grand bordel, inévitable lui aussi. Et là, Narcisse en Zorro prend l’affaire en main, s’impose à la cérémonie et ne laisse pas passer une si belle occasion de donner un cours magistral aux professionnels de la profession sur le plan de coupe, le traveling à la Fellini, l’effet spécial, la bande sonore, le prix de la place et tout le tremblement. C’est qu’il sait toujours tout sur tout, le président. Bien sûr, nous aurons droit au passage à une scène bien ficelée de colère noire pour affirmer que ceux qui ont prétendu que Gégé aurait pu être de la farce ne seraient que de gros menteurs et que cette lamentable fausse nouvelle (fake news, en français d’aujourd’hui) n’était encore une fois qu’une basse manœuvre du RN. Tout cela face caméra, sinon à quoi bon ? Bref, refaire le coup du salon de l’agriculture 2024.

Priorité au direct

Un coup magistral, il est vrai. Douze heures de monopolisation médiatique non-stop. Qui dit mieux ? J’ai suivi cela en continu. Mais si, mais si… (J’attends, moi aussi, une médaille pour tant d’abnégation). Quand je revenais devant mon écran après m’en être éloigné quelques instants, je devais bien regarder la mention « Direct » pour me convaincre que ce que j’avais devant les yeux n’était pas le rappel d’images précédentes. Absolument pas ! Du vrai direct ! Macron en un plan séquence de quasiment, oui, douze heures ! Normalement, ce sont les paysans, leurs bêtes, leurs productions qu’on  met en valeur, particulièrement ce jour-là. Mais, cette année, non. Le président et que le président. L’exception agriculturelle à la française telle qu’on la conçoit au Château, certainement. Un court moment, j’ai cru que les pelotons de CRS et de gendarmes allaient le concurrencer sur ce point. Il n’en fut rien. Dans leurs journaux de 20 heures, les deux grandes chaînes très arcomisées TF1 et France 2 – mues sans aucun doute par la déférence présidentielle qui les caractérise – eurent soin de les montrer plutôt s’opposant au désordre causé par des agriculteurs-en-colère-manipulés-par-les-forces-obscures-de-qui-vous-savez, que faisant le vide – au plus large, le vide – sur le passage du chef suprême afin que sa déambulation-dégustation puisse paraître aussi débonnaire et paisible que souhaitable.

Marc Fesneau, pas bien brillant

« Il sait tout sur tout, le président » disais-je. Très impressionnant en effet. L’intégralité du spectre des productions et filières agricoles y est passé au fil de sa matinale. J’admirais. Si, si, j’admirais. Je me disais : « Qu’attend-on pour placer ce gars-là au ministère de l’Agriculture ? Enfin quelqu’un qui a l’air de savoir à peu près combien de pattes ont le dindon et le baudet du Poitou. » C’est que j’avais fini par oublier la présence du vrai ministre. Il était bien là, pourtant. Enfin, presque. Un ministre muet de chez muet. Ministre potiche, on était habitué, mais totalement muet, et sur douze heures de temps, cela aussi me semblait être une grande première. La journée de toutes les performances.

Mais le summum de la performance, nous l’avons eu lorsque le président a abordé la filière bovine, et plus spécifiquement celle du broutard. Il s’est appliqué à délivrer avec passion sa science de la bonne méthode à mettre en œuvre pour tirer le meilleur  parti de ces jeunes bovidés, assurer la prospérité de leurs éleveurs, la souveraineté hexagonale en même temps que le contentement du consommateur non encore dévoyé végan. De nouveau, j’admirais. Que de connaissances, que de bon sens, quelle profondeur de vue, quelle exaltante et salutaire vision à long terme ! Le broutard avait enfin trouvé son guide. C’est exactement ce que, nous, Français, attendons : une exaltante vision d’avenir. Et un guide. Ce ne devrait pas être si difficile puisque, là-haut, on nous prend pour des veaux bons à saigner, des moutons bons à tondre, des poulets bons à plumer.

Les versets balsamiques d’Abnousse Shalmani

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À travers le destin croisé de deux femmes d’exception, Forough Farrokhzad et Marie de Régnier, Abnousse Shalmani célèbre l’amour, la poésie, la liberté, la chair. Le féminisme comme on le rêve.


Enfin un féminisme de la féminité ! Du boudoir ! De la nudité ! Un Éternel féminisme ! Qui ose l’amour, la joie, le sexe, la résistance, l’émancipation, l’écriture – autant de termes qui, pour Abnousse Shalmani, vont de pair, son livre étant d’ailleurs construit comme un jeu de correspondances, d’échos, de désirs rimés. Monde d’hier en split-screen. Mimèsis au carré. Regards en miroir. Et qui commence par une phrase faite pour l’auteur de ces lignes :

« Seul un regard peut enhardir un timide. Celui intense de Forough enflamme instantanément le jeune homme planqué derrière la mince rangée de lecteurs. »

La littérature, palliatif au sexe proscrit

Il faut en effet avoir été timide jusqu’au trognon pour savoir ce que signifie renaître sous les yeux d’une femme au feu bienveillant[1] – et puisque ce roman parle d’introjection et que Cyrius, surnommé « la Tortue » par sa belle, est un personnage qui n’existe pas, pourquoi ne le serais-je pas ? Très plaisant de s’imaginer coach de Forough Farrokhzad, sinon son Max Brod, et qui va l’initier à la poésie érotique (et rieuse) de Pierre Louÿs et ses amours délicieusement scandaleuses avec Marie de Régnier. Mieux, qui va la nourrir d’une autre vie que la sienne, libre, orgiaque, parisienne, celle de la Belle Époque, des « Enfers » permis, des « pages de foutre » hautement recommandables – tout ce qui est prohibé à Téhéran dans les années cinquante, encore plus impensable aujourd’hui, et qui commence à l’être en Occident via le wokisme, ce fanatisme de chez nous.

A lire aussi: Génie et contradictions d’Emmanuel Todd

Deux mondes qui ne s’opposent moins qu’ils ne s’apposent. Ici, les salons proustiens, gomorrhéens, où tout semble possible autour de figures fascinantes comme Liane de Pougy « et son légendaire martinet » ; là, le mariage forcé à seize ans, le vrai patriarcat, la ceinture du père et la peine de la langue coupée. Ici, « la plume au service d’un intime et qui révèle quelque chose de la civilisation » ; là, « la confidence [qui] n’existe pas tant elle peut se retourner contre vous », l’amitié impossible. Ici, la littérature divinisée ; là, l’écriture interdite par la religion – car « ainsi naquit le shiisme, ainsi mourut l’art ». Le comble est que l’Occident a une image rêvée de l’Orient et ne voit en lui que Mille et une nuits, danse des voiles, prostitution sacrée. De son côté, Forough idéalise cette France des années vingt qui n’est pas toujours celle des Lumières. Brelan, le roman qui aurait dû être le chef-d’œuvre de Marie de Régnier a bel et bien été interdit de publication par sa propre famille avant d’être détruit. Qu’importe ! L’essentiel est de s’évader de soi, de trouver sa persona et de s’y installer.

Et Forough de se mettre à vivre à travers Pierre et Marie, de « faire l’amour en s’imaginant être eux », de sensualiser à son tour ses propres vers. « Si la poésie de Forough pue tellement la chair, c’est qu’elle est palliative au sexe proscrit » – ce qui pourrait être une définition de la littérature. Écrire, c’est-à-dire contre-proscrire.  

« Découvrir que ce qui est sorti d’elle possède une vie propre, que ses vers cicatrisent d’autres cœurs qui s’interrogent, perplexes, devant les “il ne faut pas“, “cela ne se fait pas“, que ces appels à la jouissance rebondissent sur d’autres espérances hier inconnues d’elle, la transcende. »

À condition de tout lui sacrifier – y compris la maternité.

« Écrire, c’est écrire, il n’y a pas de déjeuner, de rendez-vous, de maux de ventre qui comptent. »

Téhéran – Paris

La vraie différence entre la Française et l’Iranienne est que la première, du fait de son milieu et de son éducation, ne se dévaluera jamais à ses propres yeux alors que la seconde, élevée dans l’interdit et la soumission, portera toujours la honte en elle – quoiqu’en tirant une secrète fierté, « [tissant] le fil de son malheur pour mieux l’exalter, comme si le malheur et la sainteté se tenaient la main. » Et tel qu’elle va le filmer dans son célèbre moyen métrage, La Maison est noire (1963), documentaire sur le quotidien des lépreux où la beauté perce sous la laideur, la vie sous sa forme la plus déformée, et dont elle ramènera un garçon qui deviendra son fils adoptif, Hossein Mansouri, qui lui-même sera poète. Il est vrai qu’« Hossein la connaît comme si elle était lui. Parce qu’il a toujours été elle », les destins ayant toujours un arrière-fond de métempsychose.

A lire aussi: Serge Doubrovsky, l’écriture de la revanche

Et même s’il n’est pas facile d’être le fils de cette femme. « Il [faut] crier plus fort, jouir plus haut, vivre plus intensément » et la mère a déjà tout pris – tout joui. Et peut-être commis l’innommable avec le diable lors d’une nuit faustienne après laquelle elle « signe son entrée dans la vraie vie » et écrit son chef-d’œuvre, La servitude, aux vers sataniques s’il en est. En ce poème terrifiant que même ses amis communistes ne peuvent assumer (mais « les communistes sont impardonnables devant la poésie »), où il est quand même dit que le péché devient œuvre pie, elle marque à jamais et « au fer rouge du blasphème la culture iranienne » – et selon une poétique que n’aurait pas nié Salman Rusdhie, grand spécialiste des identités multiples, des réversibilités érogènes et des sabbats salvateurs. Bien sûr, et elle le sait, sa geste, quoique récupérée plus tard par le culturel et trahie comme telle, restera comme « un petit accroc dans la longue histoire de la mentalité de merde. » Il n’empêche que « ce qui est écrit arrive », comme le dit ce mot prodigieux de Colette. Du moins, on peut l’espérer.

Et en ces temps anti-sadiens où ayatollahs et néoféministes sèment la terreur jusque sous nos draps, comme le dirait Noémie Halioua[2], on ne peut que poser un genou à terre devant ces femmes admirables et vénérer ce Péché, livre majeur, vénéneux, salubre, plein de cet « humanisme sans morale » propre à cette femme miraculeuse qu’est Abnousse Shalmani, et qui agit comme un baume.

Abnousse Shalmani, J’ai péché, péché dans le plaisir, Grasset.

J'ai péché, péché dans le plaisir

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[1] Voir mon Aurora Cornu, Éditions Unicité, 2022 etc.

[2] Noémie Halioua, La Terreur jusque sous nos draps – Sauver l’Amour des nouvelles morales Plon 2023.

300 Africains renvoyés de Mayotte vers la métropole

La préfecture confirme que 308 personnes décollent en direction de Roissy Charles-de-Gaulle ce 26 février. 410 autres individus pourraient suivre.


L’île de Mayotte ne cesse de faire parler d’elle. En avril dernier, Gérald Darmanin lançait l’opération Wuambushu, visant à détruire les habitats informels où s’entassent les immigrés comoriens et à juguler la délinquance. Près d’un an plus tard, le dimanche 11 février, le ministre de l’Intérieur annonçait la suppression du droit du sol dans l’archipel, répondant à une revendication portée par l’ensemble des élus mahorais.

C’est pourtant une nouvelle affaire qui est en train de se jouer ce week-end. En effet, en catimini, le locataire de la Place Beauvau prépare le transfèrement de près de 300 migrants vers la métropole, au frais de l’Etat (la presse locale évoque une facture de près de 300 000 euros). L’information a d’abord été délivrée par le site d’information locale, Kwezi Télévision, jeudi[1], puis elle a été relayée par le député LR Mansour Kamardine lui-même, à la tribune de l’Assemblée natoniale, le 22 février[2]. Le député nous a d’abord confirmé qu’un avion de 300 passagers allait atterrir dès dimanche quelque part dans l’héxagone. Mais l’opération a pris 24 heures de retard, car l’évacuation du stade se révèle très laborieuse, et se poursuit d’ailleurs à l’heure où nous publions.

La difficile évacuation du stade de Cavani

Depuis un mois, les enfants ne sont plus scolarisés sur certaines parties de l’archipel. Les bus scolaires sont caillassés, et des bandes font régner la terreur en coupant les routes et en rançonnant les automobilistes, machette à la main. La population exaspérée a réagi en bloquant toute l’île avec des barrages pour protester, une fois encore, contre l’immigration illégale. Au moment où M. Darmanin rassurait tout son monde, début février, l’écrivain Yoanne Tillier nous a raconté le drame qui s’y joue : depuis l’automne dernier, le stade de Cavani, à Mamoudzou, a été envahi par des populations venues du continent africain. « Cela a commencé avec des migrants issus de la région des Grands lacs pour lesquels Mayotte est une porte d’entrée pour l’Europe depuis déjà un petit moment. Ça se poursuit maintenant avec la Corne de l’Afrique et des gens venus de la Somalie, du Soudan ». De temps en temps, les autorités procèdent à des démantèlements et à des expulsions, quand il existe des accords bilatéraux avec les pays des ressortissants concernés. Jeudi 21 février, 30 Malgaches ont ainsi été renvoyés dans leur île d’origine.

A lire aussi: Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

Mais le prochain avion, lui, sera donc pour… la métropole. Un avion doit en effet décoller de Mayotte pour l’Île-de-France, avec à son bord 300 réfugiés, fraîchement expulsés du stade. Pour le moment, nous ignorons si ces voyages gracieusement offerts par M. Darmanin seront opérés par la compagnie Air Austral ou par un autre avion affrété spécialement.

Le cauchemar de la fin des visas territorialisés

Derrière l’annonce du ministre de l’Intérieur sur le droit du sol, une autre mesure, passée presque inaperçue en métropole, risque d’avoir des effets désastreux. Il s’agit de la fin des visas territorialisés. Jusque-là, les déplacements autorisés aux étrangers qui obtenaient un visa se limitaient au seul archipel de Mayotte. Avec cette suppression, les ressortissants comoriens ou d’ailleurs vont pouvoir gagner la métropole ou la Réunion. L’objectif serait de déverser une partie de la pression migratoire exercée sur Mayotte vers la France continentale qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Cette mesure a été obtenue par le mouvement des Forces vives, groupe à la pointe sur les barrages anti-migrants sur l’île. Elle est loin d’être sans effet pervers, car l’île risque d’être perçue dans le continent africain comme une véritable porte d’entrée vers l’Europe, au risque d’en faire un Lampedusa de l’Océan Indien. En Afrique, tout se sait très vite quand il s’agit de filières migratoires. Et si les Africains réalisent que Mayotte est non seulement une porte d’accès pour la France, mais qu’en plus on leur paye un billet gratuit pour l’Eldorado, l’appel d’air sera encore plus énorme.


[1] https://www.linfokwezi.fr/non-les-migrants-africains-ne-viendront-pas-sinstaller-a-kangani/?fbclid=IwAR2mOsswvZBgYmkz7zOmi3NWKhYVBWI2ZWUzyezYqyktRkt5h_XFUaGn5dQ

[2] https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/mansour-kamardine-l-arrivee-du-cholera-a-mayotte-entrainerait-la-defiance-irremediable-de-l-opinion-locale-1467126.html?fbclid=IwAR2PAdL4Bqyps0rwlGwdhCRWqrKwSnLR6pbgVF3V7bx8dFKeVMDcWRKfwTM

Salon de l’Agriculture: un Emmanuel Macron entre oubli et regret…

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Les agriculteurs en colère ont été particulièrement vaches avec le président Macron, cette année, lors de l’ouverture du Salon de l’Agriculture. Le RN et Gabriel Attal jouent les voitures-balais…


C’est à chaque fois la même chose. Le même processus se déroule. Entre oubli et regret. Le président oublie qu’il est président puis regrette de l’avoir oublié ! Il a fait inviter les Soulèvements de la Terre au Salon de l’Agriculture puis, face au tollé, se rappelant sa ligne, il affirme mordicus, contre des démentis plausibles, qu’il ne les a jamais sollicités.

Casse-toi, pauvre c.. !

Il y a eu sa venue très mouvementée, voire violente, au Salon de l’agriculture le 24 février. Même si le président a été évidemment protégé des assauts les plus impétueux, on ne peut pas lui dénier un certain courage. Et même le goût des affrontements verbaux les plus rudes, comme s’il voulait s’éprouver, se démontrer et démontrer sa résistance, son talent pour les affrontements musclés et sa passion pour les échanges où soudain il peut se laisser aller.

A relire, Thomas Ménagé: Colère des agriculteurs: la macronie récolte les graines qu’elle a semées

Il oublie alors qu’il est président pour regretter ensuite son oubli et nier avoir proféré ce qu’on a entendu. Comme étonné lui-même par ce qui est sorti de sa spontanéité, de sa liberté.

Parfum élitaire

Ainsi, quand il a affirmé que « les smicards préfèrent se payer des abonnements télé plutôt que de l’alimentation de qualité ». L’Elysée a démenti la teneur de ce verbe présidentiel pourtant attesté par des témoins auditifs. Si j’ai tendance à les croire, c’est que le propos en question, avec sa roideur trop franche, relève d’un registre qu’on connaît bien chez notre président : une sincérité de l’instant jamais délestée d’un zeste de mépris. Ce peuple qu’il aime – je n’en ai jamais douté -, il ne peut s’empêcher, en même temps, au mieux de le moquer, au pire de le laisser de côté. Il a beau faire, quoi qu’il en ait, il aura toujours dans son intelligence (qu’on ne me dise surtout pas qu’elle est médiocre !), sa perception des choses et des êtres, un parfum élitaire. Mais, au fil des années, il a appris : ce que hier il n’aurait pas désavoué, dorénavant il le rétracte.

Il oublie, dans l’effervescence de l’empoignade, qu’il est président puis il se rappelle qu’il l’est et tente de conjurer, par des dénégations peu crédibles, la dégradation de son image présidentielle.

Il y a quelque chose de lancinant dans ce mouvement qui se reproduit sans cesse et qui nous montre un président oscillant entre ce qu’il est vraiment et ce qu’il cherche à masquer. La nature de son être et la dignité de sa fonction s’opposent et je suis persuadé que dans un monde idéal il préférerait sauvegarder la première plutôt que respecter la seconde. Il voudrait oublier et ne pas regretter après.

Lors de sa visite bousculée du 24 février, il a, sur un plan politique, comme il se doit, mis en cause la « bêtise »1 du RN et sa volonté de décroissance.

Le 25, quel contraste ! Jordan Bardella est venu au Salon dans le calme et une tranquillité en disant long sur l’état d’esprit des agriculteurs et de leurs syndicats… Le président est encore à trois ans d’un futur qu’il craint !


  1. https://www.leparisien.fr/politique/salon-de-lagriculture-macron-tacle-le-projet-de-decroissance-et-de-betise-du-rn-24-02-2024-V35CSGT76FEDNDAFCMECHIQPZU.php ↩︎

Julian Navalny

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La Haute Cour de Londres, qui se penchait une nouvelle fois sur le cas de Julian Assange, la semaine dernière, dira le mois prochain si elle confirme l’extradition du fondateur de WikiLeaks ou non. Inculpé pour espionnage, il encourt 175 ans de prison en Amérique. Le parcours de M. Assange présente de nombreuses similitudes avec Alexeï Navalny, mort en Russie dernièrement dans les déplorables conditions que l’on sait. Tous deux ont à peu près le même âge, tous deux ont fait l’objet de demandes d’extraditions, et tous deux ont été retenus en captivité tout en étant gravement malades. Enfin, tous deux font l’objet d’une instrumentalisation de leur sort pour nuire soit à la réputation des États-Unis, soit à la réputation de la Russie.


Dernier espoir du lanceur d’alerte pour éviter la prison à vie aux Etats-Unis, l’extradition de Julian Assange fait donc l’objet d’un ultime recours. Au lendemain de la mort d’Alexeï Navalny dans les geôles de Poutine, enfermé pour avoir résisté au pouvoir en place, cette décision mobilise d’autant l’opinion. La femme de Julian Assange déclarait que l’état de santé de son mari s’était détérioré durant sa détention au point que si l’extradition aux États-Unis devenait définitive, « il mourrait »1. Cette déclaration trouvait alors un écho particulier lorsque, le lendemain, le Kremlin annonçait la mort d’Alexeï Navalny, principal opposant du président russe en exercice Vladimir Poutine, incarcéré dans une colonie pénitentiaire aux conditions extrêmes en Arctique.

Comparaison n’est pas raison, mais force est de constater quelques similitudes entre les deux hommes. Tous deux sont de la même génération, ils ont cinq ans d’écart. Tous deux sont des résistants, des lanceurs d’alerte qui ont osé s’opposer à un système. Tous deux sont devenus des symboles et donc des instruments, tantôt des foules, tantôt des puissants.

Deux figures qui déchainent les passions

Tous deux ont souffert, souffrent – pour combien de temps encore ? – d’une détention provisoirement durable, sans condamnation définitive, donc au mépris de la présomption d’innocence.

Tous deux ont supporté ou supportent toujours des conditions de détention rudes, (très dures pour Navalny, à l’isolement total), au mieux en quartier haute sécurité. Navalny n’a pas tenu trois ans. Assange est emprisonné depuis cinq au Royaume Uni, bataillant judiciairement contre son extradition. Tous deux encourent – encouraient – la perpétuité, c’est-à-dire d’être emmurés vivant jusqu’à ce que mort s’ensuive… L’un au passé, l’autre au présent, tous deux ont fait l’objet d’une demande d’extradition, de pays eux-mêmes adversaires traditionnels.

A lire aussi : Tout le monde a compris comment est mort Alexei Navalny

Alors que l’on a entendu l’indignation des Etats-Unis à l’annonce de la mort de Navalny, ce héros qui tenait tête au pouvoir corrompu de Poutine, la Russie accueillait voilà encore quelques années Assange à bras ouverts, offrant refuge au lanceur d’alerte à l’origine des WikiLeaks ayant ouvert les yeux du monde sur certaines pratiques de l’armée américaine. L’accueil était à ce point chaleureux que Poutine l’invitait même à présenter des émissions de télévision sur la chaine Russia Today. Et c’est dans ces conditions qu’Assange participait à l’installation d’un autre lanceur d’alerte ennemi des Etats-Unis, Edward Snowden, lequel réside à Moscou depuis dix ans.

Depuis, les autorités américaines veulent juger le lanceur d’alerte au mépris des règles du procès équitable, au terme desquelles il pourrait être condamné à 175 ans de prison, un supplice qui, en 1791, passait pour plus cruel que la peine de mort elle-même (la France, de son côté, a abandonné les peines perpétuelles tout en maintenant longtemps la peine de mort). Pour ce faire, les États-Unis saisissent en 2019 la justice britannique d’une demande d’extradition de Julian Assange. En vain d’abord, mais c’était sans compter sur l’acharnement américain exerçant ses voies de recours. Depuis, la justice britannique rend une succession de décisions défavorables au lanceur d’alerte, jusqu’à l’ordonnance d’extradition formellement approuvée par le ministre de l’Intérieur britannique, le 17 juin 2022.

Haute Cour de Londres, puis dernier recours, la CEDH

Une nouvelle vague de recours juridiques suit. D’abord la High Court, statuant à juge unique le 6 juin 2023. Puis à nouveau ces jours-ci, mais cette fois en formation collégiale, examinant les moyens de droit suivants, à savoir, notamment :
– Le non-respect du procès équitable en cas de jugement sur le sol américain (où Donald Trump a solennellement demandé « sa tête ») ;
– L’interdiction de l’extradition en raison de délits politiques (disposé à l’article 4 du traité bilatéral d’extradition conclu entre les États-Unis et le Royaume-Uni le 31 mars 2003) ;
– L’impossibilité de retenir le crime d’espionnage à l’encontre des éditeurs, les rédacteurs de l’Espionage Act n’ayant pas l’intention qu’ils relèvent de son champ d’application ;
– Le risque de subir des conditions de détention incompatibles avec un état de santé physique et mental décrit comme catastrophique.

A lire aussi : Hommage à Alexeï Navalny, la liberté assassinée

La décision de la Haute Cour doit être rendue le mois prochain. Si elle n’est pas favorable, le lanceur d’alerte n’aura d’autre choix que de saisir la CEDH. Bien qu’un tel recours ne soit pas suspensif et que les délais pour obtenir une décision peuvent atteindre trois ans, la CEDH peut ordonner, en vertu de l’article 39 de son règlement, de suspendre provisoirement la mesure d’extradition, pour éviter le « risque imminent de dommage irréversible. » Et les chances existent. L’extradition constitue une violation de nombreux droits garantis par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme, à savoir, notamment : la liberté d’expression (article 10 de la Convention), le droit au procès équitable (article 6 de la Convention), l’interdiction de la torture et des traitements inhumains et dégradants (article 3 de la Convention), voire, compte tenu des risques de suicide avéré, du droit, le plus élémentaire, à la vie (article 2 de la Convention).

Le lanceur d'alerte n'est pas un délateur

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  1. https://www.leparisien.fr/international/wikileaks-julian-assange-mourra-sil-est-extrade-avertit-son-epouse-15-02-2024-RTXP3OVYD5DN5GUMGZZQSUWVWU.php ↩︎

France/Qatar: gros contrat d’armement en vue?

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La 2e visite officielle à Paris de l’Émir en 12 mois témoigne de la bonne entente entre la France et l’émirat dans le domaine de la défense et de la sécurité.


L’Emir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani effectuera une visite d’État en France mardi et mercredi, la première depuis 2013. C’est une tradition pour le dirigeant qatari qui connaît bien la capitale et pour lequel les enjeux économiques bilatéraux ont toujours été très importants. Si les échanges vont beaucoup porter sur la guerre à Gaza, l’hypothèse d’un cessez-le-feu et l’avenir entre Israéliens et Palestiniens, des discussions sont prévues sur le renforcement de la coopération entre Paris et Doha. Des échanges qui pourraient même s’accélérer notamment dans le domaine militaire dont l’industrie française reste un fleuron mondial.

Contexte géopolitique très tendu

Ce déplacement se fait dans la continuité du passage d’Emmanuel Macron à Doha en décembre dernier, dans un contexte géopolitique tendu au Moyen-Orient, et où la guerre à Gaza était au cœur de la discussion. Le site de l’Élysée précisait :  « Le président de la République et l’Émir ont enfin échangé sur la nécessité d’œuvrer aux conditions d’un retour de la paix et de la stabilité au Proche-Orient avec l’ensemble de nos partenaires. Le président de la République a répété sa disponibilité à y contribuer, en rappelant que la seule solution était celle de deux États, Israël et Palestine, vivant côte-à-côte en paix et en sécurité. » On parle même de l’envoi d’aide humanitaire par les deux pays à Gaza prochainement.

Deux mois après, on en est toujours loin mais les négociations se poursuivent et le Qatar est toujours largement à la manœuvre, disposant du contact direct avec les dirigeants du Hamas. On y parlait de la nécessité d’une désescalade, mais malgré l’action appuyée du médiateur qatari, des Egyptiens et des Américains, rien n’y a fait à ce jour : Israël continue à bombarder inlassablement Gaza. Cette guerre comme d’autres pousse nombre de pays à se réarmer ou à renforcer leur arsenal. L’épreuve de la guerre en Ukraine et celle de Gaza inquiètent les acteurs de la communauté internationale. C’est un mouvement global de réarmement qui s’opère sur la planète. Pour participer activement au jeu du multilatéralisme et à la diplomatie, il faut aussi des équipements militaires pour participer aux actions collectives de paix ou soutenir des pays en difficulté. 

Un bon signe

Jeudi dernier, le ministre de la Défense Sébastien Lecornu, recevait le ministre d’État aux Affaires de la Défense qatari, en amont de la visite de l’Emir. Le Qatar est un des plus gros importateurs d’armes au monde avec l’Inde : les deux pays se placent devant l’Ukraine. Au-delà de la diplomatie, le Qatar a multiplié les visites dans l’hexagone pour tenter de nouer plusieurs accords commerciaux qui auraient dû aboutir depuis dix ans avec Nexter, le groupe français qui propose aux forces armées qatariennes des VBCI (véhicules blindés). C’est aussi l’un des enjeux de la visite de l’Emir, alors que Doha hésite encore avec l’allemand Rheinmetall qui produit le Boxer et les véhicules du groupe turc BMC. On parle de centaines de blindés et de contrats de plusieurs centaines de millions d’euros.

Tout à tour, Nexter s’est retrouvé bien placé puis rétrogradé dans l’appel d’offres du Qatar. Il est revenu dans la compétition après que les relations entre Paris et Doha se soient réchauffées. Il faut dire que la période royale des relations franco-qataries du temps de Nicolas Sarkozy, avait laissé la place à une ère de dynamisme sous Hollande avec l’Arabie Saoudite, et qu’au cœur de la crise du Golfe de 2017, Emmanuel Macron avait penché largement dès son arrivée à l’Elysée en faveur des Emirats. Aujourd’hui, le rétropédalage a fonctionné, malgré les crises, de-ci, de-là, qui règnent à Paris autour du Qatar, et notamment du PSG et du refus d’Anne Hidalgo de vendre le Parc des Princes au club sportif. L’Émir du Qatar ne se déplace pas pour rien : s’il vient, il y a fort à parier que ce soit plutôt très bon signe pour l’industrie militaire française. 

Chants de ruines

L’exposition « Formes de la ruine », au musée des Beaux-Arts de Lyon, alimente une réflexion sur le témoignage de la trace, sur notre rapport aux vestiges. Cette réunion d’œuvres anciennes et contemporaines prouve que, de la Renaissance à nos jours, le regard que nous portons sur notre propre finitude ne cesse d’évoluer.


À l’heure de la ville « zéro déchet », de la plage « zéro poubelle », de la mer « zéro plastique », du véhicule « zéro émission », de l’architecture « durable », de l’homme « déconstruit » et de la « co-construction citoyenne », l’exposition Formes de la ruine au Musée des Beaux-Arts de Lyon nous invite à réfléchir sur la représentation des ruines dans l’art, sur les vestiges et les traces que nous laissons, celles dont nous héritons, et sur le sort que nous réservons à ces fragments déchus de l’architecture humaine qui supposent, dans le lien fluctuant qu’ils entretiennent avec la construction et la destruction, un certain rapport au temps, à l’histoire, aux autres et à soi.

Inspiré d’Une Histoire universelle des ruines d’Alain Schnapp

Variation inspirée de l’ouvrage de l’archéologue Alain Schnapp, Une Histoire universelle des ruines (2020), l’exposition lyonnaise nous emmène (un peu) à l’écart de l’obsession du tout-renouvelable-recyclable-rechargeable, en mettant les ruines à l’honneur. Restes de colonnades antiques, fantômes de villes ensevelies, édifices gothiques écroulés, bâtiments dévastés, immeubles bombardés, murs éboulés, les ruines (du latin ruere : « tomber en se désagrégeant ») ne sont pas les scories insignifiantes de nos talents de bâtisseurs. Les hommes, au fil des siècles, ont vu dans la disparition brutale (guerres, catastrophes naturelles) ou progressive (érosion du temps) de ce qu’ils édifient, des souvenirs à vénérer ou à haïr. Structurée autour de quatre thèmes, « Mémoire et Oubli », « Nature et Culture », « Matériel et Immatériel », « Présent et Futur », l’exposition montre que les ruines, à la croisée de l’espace, du temps et des sensibilités, ne sont jamais neutres : on peut y lire ce qu’elles disaient à l’époque où elles n’étaient pas encore des vestiges, et elles nous renvoient, dans leur évanouissement présent, à ce que nous sommes nous-mêmes devenus. Des tablettes mésopotamiennes couvertes de l’écriture des scribes, déposées dans les fondations des temples pour transmettre aux générations suivantes la connaissance du passé, aux dentelles de ruines mi-antiques mi-futuristes d’Eva Jospin, sculptées dans la fragile matière du carton avec une minutie défiant l’avenir, les ruines nous parlent de l’érosion du temps, de la décrépitude des êtres, de l’impitoyable retour de la culture à l’état de nature, mais aussi de l’oubli vaincu par l’observation des traces et le récit du passé : tel le poème dans le monde grec antique, conçu pour résister au temps davantage que n’importe quelle autre construction humaine, le langage résiste –en nommant et en racontant– à l’amnésie des pierres et au naufrage des civilisations.

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Les Découvreurs d’antiques, Hubert Robert, vers 1765. © Musée du Louvre

L’exposition Formes de la ruine n’est pas, à proprement parler, une histoire de la représentation des ruines dans l’art, mais un parcours confrontant nos sensibilités actuelles à celles d’hier, ici et ailleurs. On passe du chant érotique de l’amant en quête des traces du campement où il a aperçu la femme aimée dans le désert (monde pré-islamique) à la poétique des ruines théorisée par Denis Diderot dans son Salon de 1767 à partir des œuvres du peintre Hubert Robert – « […] les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin et me résignent à celle qui m’attend ». Les ruines naissent de la rencontre des vestiges et des imaginations (Georg Simmel, Réflexions suggérées par l’aspect des ruines, 1907).

La Théorie du grain de sable (planche originale), François Schuiten et Benoît Peeters, 2009 © Paris, BNF

À quelles ruines sommes-nous sensibles, aux ruines antiques de Giovanni Servandoni ou aux déchets modernes de Daniel Spoerri ? Quelles sensations ou idées ces œuvres réveillent-elles en nous : la nostalgie, le rêve, le dégoût, l’effroi ? Resterons-nous davantage devant la Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796) d’Hubert Robert, avec sa trouée céleste de nuages plus blancs que le marbre et ses arcs de verdure triomphant sur les pierres, ou devant cette photographie d’Éric Poitevin de la forêt domaniale de Verdun devenue, avec le temps, si peu encline à suggérer la boucherie de la Grande Guerre ? Devant les ruines abstraites de La Fuite en Égypte de Nicolas Poussin (1657) ou la juxtaposition d’une briqueterie et de colonnades antiques d’Anselm Kieffer (The Shape of Ancien Thought, 1996-2012) ?

Toutes les ruines se valent-elles ?

Homs (Syrie), photographie de Mathieu Pernot, 2020. © Collection de l’artiste

Comme la plupart des manifestations culturelles contemporaines, l’exposition paie son obole au camp du kaloskagathos post-moderne –camp artistique du Bien. Pas grand-chose sur la romaine, hellénisante, et byzantine cité de Palmyre (Syrie), dévastée par les terroristes de Daesh le 22 mai 2015 ; beaucoup, en revanche, sur la série de photographies de Taysir Batniji intitulée Gaza Houses 2008-2009 –maisons détruites dans la bande de Gaza ironiquement présentées sous forme d’annonces immobilières. Façon de dire que toutes les ruines se valent. Anéantir des ruines n’est pas une nouveauté dans l’histoire, mais le récent saccage de Palmyre, dont l’historien Paul Veyne a voulu, par le récit, « faire parler une fois encore les pierres pulvérisées » a montré « l’abîme qui sépare les djihadistes des Occidentaux […] qui ont une sorte de culte respectueux pour les restes du passé » (Palmyre, l’irremplaçable trésor, 2016). Le concept de « la ruine des ruines » et de l’anéantissement orchestré des restes a une bien sinistre longévité. Il permet de comprendre pourquoi les civilisations sont fragiles : si la vie perd toujours contre la mort, la mémoire n’est pas toujours victorieuse contre le néant (Tzvetan Todorov).

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines. Robert Hubert (1733-1808). © Paris, musée du Louvre.

En marge de l’exposition, qui s’achève bien entendu par la sempiternelle injonction à « prendre soin du monde pour y vivre encore », l’excellent ouvrage de Michel Makarius, Ruines, représentations dans l’art de la Renaissance à nos jours, apporte du fond aux Formes de la ruine, dont nous prive, y compris sur un si beau sujet, l’approche désormais décentrée, fragmentée et achronique de la culture.

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C’est que, de la Renaissance à nos jours, notre conception des ruines a évolué, témoignant au fil des siècles d’une vision spécifique du temps, de l’histoire et de l’existence. La Renaissance fut marquée par le retour à l’Antique et par la réappropriation fascinée de la culture pré-chrétienne, celle de la beauté et de la sagesse jointes. Le Classicisme a vu dans les ruines antiques la possibilité d’intégrer au paysage les lois de l’harmonie et de la raison humaine, corrigeant le désordre de la nature par l’idéale sérénité des pierres. Équilibre harmonieux rompu, au XVIIIe siècle, par la tumultueuse idée de sublime, portée aux méditations agitées sur le passé, le présent et l’avenir au milieu de ruines démesurées, jusqu’à venir troquer, avec le Romantisme, la trop lumineuse antiquité gréco-romaine contre l’atmosphère inquiétante du Moyen-Âge gothique dont les encres hugoliennes, sombres hésitations liquides tracées au gré des circonvolutions de l’âme, sont les parfaites illustrations. Perdant peu à peu leur pouvoir de fascination avec la photographie et la naissance du tourisme dont Flaubert se faisait déjà l’écho dans son Voyage en Égypte […] les temples égyptiens m’embêtent profondément. Est-ce que ça va devenir comme les églises en Bretagne, comme les cascades dans les Pyrénées ? Ô la nécessité ! Faire ce qu’il faut faire. »), les ruines changent de statut au XXe siècle : de vestiges du passé, elles deviennent les débris d’un présent tragiquement encombrant, capable d’atomiser l’humanité. Dévasté par le national-socialisme, le communisme et les crimes de masses, l’homme, ruiné dans son existence et ses rêves de bonheur terrestre, menace de devenir son unique ruine. Chateaubriand l’écrivait déjà : « l’homme n’est lui-même qu’un édifice tombé. »

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L’éruption du Vésuve, par Pierre-Henri de Valenciennes. © D.R

Qu’en est-il aujourd’hui, à l’heure d’un tourisme culturel devenu pléthorique, des reconstitutions 3D de sites archéologiques antiques, de la muséification du moindre pan de mur semi-érodé ou de la prolifération d’écomusées transformant « n’importe quel vestige d’un métier disparu en relique d’un autrefois mythique » (Michel Makarius)? Les vraies ruines existent-elles encore, fragiles apparitions d’époques naufragées, fugaces présences d’absences sans retour, dans cette obsession de tout restaurer au moment où notre connaissance de l’histoire n’a d’ailleurs jamais été aussi lacunaire ? Ont-elles encore quelque chose à nous dire qui nous fasse rêver, alors que les éléments du passé ne cessent d’être recyclés en stimuli mémoriels et que la grande déchetterie du présent menace, paraît-il, l’avenir des générations montantes ? Devant ces incertitudes, cultivons discrètement nos ruines personnelles, paysages évanouis des petites joies fugaces, et rêvons, pourquoi pas, à la chambre du château de Lourps (« ce relent [d’éther] l’attendrit presque car il suscitait en lui les dorlotantes visions d’un passé défait », J-K Huysmans, En rade, 1887) ou aux Ruines du ciel (2009) de Christian Bobin :« maintenant que tout est détruit, nous pouvons commencer à penser et à rêver ».

Oui, commençons à penser et à rêver.

À voir :

Formes de la ruine, Musée des Beaux-Arts de Lyon, jusqu’au 3 mars.

À lire :

Alain Schnapp, Une Histoire universelle des ruines, Seuil, 2020.

Paul Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor, Points, 2016.

Michel Makarius, Ruines, représentations dans l’art de la Renaissance à nos jours, Flammarion, 2024.

Christian Bobin, Ruines du ciel, Gallimard, 2009.

Génie et contradictions d’Emmanuel Todd

Les circonstances atténuantes qu’Emmanuel Todd trouve à Vladimir Poutine, et que l’on décèle dans son dernier essai (La défaite de l’Occident, Gallimard, 2024), pourraient se concevoir si elles ne reposaient pas sur trois contradictions structurantes.


« Seuls ne se contredisent pas ceux qui écrivent peu », expliquait Raymond Aron[1] à ses étudiants dans les années 60. Et disons les choses d’entrée : Emmanuel Todd a beaucoup, beaucoup écrit.

L’éloge d’abord, par courtoisie. Concédons que Todd a eu raison sur la montée des inégalités économiques, sur la chute de mobilité sociale des sociétés occidentales, sur la baisse du niveau de vie, sur le vide spirituel plongeant nombre de nos concitoyens dans le doute, dans la dépression, l’alcool, le suicide. Si nous constatons tous ces phénomènes aujourd’hui, Todd a souvent été le premier à en signaler la progression, peut-être parce que ses antennes portent là où l’histoire se décide aujourd’hui : en Amérique du nord et en Asie de l’est.

DR.

Cela posé, la lecture de son dernier ouvrage La défaite de l’Occident révèle trois contradictions structurantes empêchant de saisir le fil de ses raisonnements. Engageons-nous.

Peut-on encore appliquer des schémas socio-culturels à des groupes de population ?

Todd explique que la fin des croyances religieuses ou que l’emprise des médias globaux ont mis fin aux réflexes anthropologiques de populations entières. On en arrive à des pays « zombie », atomisés, tendant vers le mélange et le nihilisme. Puis il finit par abattre ses cartes au dernier chapitre : la société russe préserve, elle, «un résidu patrilinéaire, communautaire, réfractaire au féminisme».

On a le sentiment d’une reconnaissance du chercheur pour une Russie se conformant encore à sa carte des systèmes familiaux[2] achevée dans les années 90; à la grande différence d’un Occident échappant de plus en plus à ses réductions de jeunesse – sans qu’on comprenne les causes de cette distinction.

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Ainsi, Todd se désole que l’Europe de l’Est veuille se rapprocher du « vide occidental » pour se détacher de la consistance autoritaire russe ; il passe son temps à ramener les peuples à la lointaine Seconde Guerre mondiale en appuyant sur des blessures historiques souvent oubliées. Cette obsession malsaine de 39-45 donne ce passage lunaire : « le mouvement de l’Ukraine vers l’Union Européenne rappelle l’expansion de l’Allemagne nazie ».

Todd semble atteint d’une forme de mélancolie marxiste-léniniste le rendant incapable de respecter le désir de liberté d’anciennes minorités soviétiques. Ses cadres anthropologiques sont devenus des prisons dont les sociétés s’échappent au risque de subir ses foudres.

L’autoritarisme est-il plus raisonnable que la démocratie ?

Européens de l’Est mais aussi Scandinaves ou Allemands troublent Emmanuel Todd : leur soutien à l’Ukraine couplé à leur envie d’OTAN et d’Amérique ne serait qu’une conséquence du nouveau vide moral et intellectuel des sociétés démocratiques. Il s’agirait même d’un « besoin d’appartenance » psychique, incontrôlé, conduisant l’Europe à sa destruction économique. Les quelques 80% d’Européens[3] estimant que la Russie est une menace sont donc sous emprise et leurs élus devraient courir en sens inverse.

Aucun cap non plus à Washington. Todd n’accorde plus aucune chance à cette nouvelle élite américaine en pleine recomposition – élite «impériale et universelle» sans autre intention que la guerre ; alors qu’en vérité la présence militaire américaine à l’étranger ne cesse de baisser depuis 1945[4]. Il nous dit que le discours occidental sur la limitation de l’immigration est « xénophobe » alors qu’il comprenait la volonté de Trump de bâtir un mur entre Etats-Unis et Mexique en 2016 – « un sursaut démocratique »[5].

Des Ukrainiens inspectent des véhicules russes abandonnés, région de Kharkiv, 7 mars 2022 © Marienko Andrew/AP/SIPA

En sens inverse, Poutine est lui un dirigeant équilibré. Sa guerre est « défensive », son véritable « objectif final » est seulement la conquête de zones russophones ; et il a dès le début des opérations « parfaitement intégré la faiblesse industrielle de l’OTAN » dans sa manœuvre. Todd accorde à Moscou une capacité d’anticipation presque évangélique malgré l’invasion-chemin-de-croix de 2022 ; et une capacité de maitrise elle aussi christique. Pourtant l’histoire fourmille de dirigeants autoritaires allant de paris maitrisés en arrogances désastreuses, sans contre-pouvoir pour les arrêter : en quoi Poutine différerait-il de ce schéma ?

Paix par l’arthrose ?

La position russe n’est pas seulement modérée pour Todd : elle est aussi fragile, vulnérable. La démographie de la Russie est si baissière que l’Europe ne devrait pas écouter les sirènes des armuriers américains expliquant que la guerre est pour demain matin.

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Sauf qu’à l’est de l’Ukraine, la moyenne d’âge des morts au combat est de 45 ans[6]. Et Todd lui-même a reconnu au moment de la crise des gilets jaunes en 2018[7] qu’il avait sous-estimé la capacité de mobilisation des Français plus âgés, que cette France de la pré-retraite pouvait encore surprendre. Le vieillissement est-il une garantie de paix si évidente qu’il faille à nouveau baisser nos budgets militaires ? Là encore, l’imaginaire de jeunes soldats envoyés à l’abattoir des deux dernières guerres mondiales obscurcit sa pensée.

Tout ceci ferait sourire si ces analyses contradictoires ne fournissaient pas des arguments à ceux préférant l’abandon et la soumission à une géopolitique définie par la force et non plus par le dialogue. Nous demandons donc à Emmanuel Todd de clarifier ses postulats de départ et même – osons le terme en cette ère déconstruite – sa philosophie politique.


[1] Le Marxisme de Marx, Raymond Aron, publié en 2002.

[2] L’origine des systèmes familiaux, Emmanuel Todd, 2011.

[3] https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/3053

[4] https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/07388942211030885

[5] https://www.youtube.com/watch?v=EBwfop1OuzI

[6] https://www.thetimes.co.uk/article/ukraines-average-soldier-is-43-how-can-they-keep-putin-at-bay-zf5bqb26m

[7] https://www.youtube.com/watch?v=ZKb-Di4zZS4

Un dernier slow avant de nous dire adieu

Monsieur Nostalgie réarme le slow pour sauver la France


Il a disparu dans les années 2000. Sous le coup des communautarismes et des pruderies. Pas assez rentable, trop populaire et « malaisant » comme les concepts dépassés de nation et de souveraineté. Sous la surveillance accrue des corps, une morale autoritaire maquillée en vague libertaire faisait son lit. Elle contrôlerait bientôt tout. Elle nous assignerait à résidence, figeant nos opinions et nos relations extérieures, empêchant toute possibilité de rencontres.

Sophie Marceau dans « La Boum » de Claude Pinoteau, 1980 © SIPA

Recroquevillées sur leurs applis et leurs croyances, les jeunes générations échangent aujourd’hui par contumace, elles sont terrifiées par l’idée de l’échec ou de la contre-performance, elles virtualisent ce moment fatidique où les peaux vont fatalement s’effleurer, où il faudra verbaliser une demande – oraliser ses sentiments disent les psys – et où les outils numériques ne serviront à rien. Les algorithmes ne vous seront d’aucune aide. Face à votre destin et à vos responsabilités, vous allez, pour la première fois de votre vie, user de votre libre-arbitre. Ce n’est plus le moment de se cacher, ni de reculer, le contact va avoir lieu ou pas. Le compte-à-rebours est lancé. Le slow permettait ce passage-là. Il était cet espace gratuit et supraidentitaire où une jeunesse différente se rapprocherait, se domestiquerait, trouverait un terrain d’entente cordiale, voire la possibilité d’aller un peu plus loin. C’était un préambule enchanteur autant qu’un examen de passage. Le slow précéderait le baiser, le plus intime des gestes d’amour. Ce slow, œcuménique et prérévolutionnaire, était friable, tâtonnant et initiatique. Pudique et dérisoire, comme toutes les choses essentielles dans l’existence. Nous aurions dû le protéger, peut-être le constitutionnaliser. Il obligeait à se parler, à tenter un élan fébrile et ridicule, à sortir de sa chambre, à combattre enfin sa solitude, à communier avec d’autres, c’était un parcours du combattant pour les timides, il nous coûtait, il nous demandait du courage et de l’inconscience.

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Mais quel bonheur quand il arrivait à sceller, durant trois minutes, les attentes et les désirs de deux inconnus. Ce saut de l’ange sur les parquets et les boums de quartier, en public, sous les regards amusés et niais des copains d’infortune, donc quasiment à nu, pouvait se révéler sacrément périlleux. Dans ce ballet malhabile où le cœur tape et les jambes flageolent, il fallait pourtant se lancer, dépasser ses peurs et encaisser la possibilité d’un refus. Très tôt, il est bon que les Hommes intègrent le « râteau » et inventent des parades psychologiques pour dépasser le léger picotement du « rejet ». Une grande inspiration. Et oublie qu’t’as aucune chance, vas-y fonce ! Sur le fait accompli, dans les yeux de l’autre, au moment d’inviter à danser, tous nos capteurs en alerte, on savait, avant même de bafouiller, si notre tentative se solderait par une victoire ou une déconvenue. Cette première étape réussie, le slow retors et magnifique était loin d’être gagné. Il soumettait à un effort de longue durée, il était sournois, souvent versatile, il n’était pas modélisable et transposable. Il pouvait se révéler décevant ou féérique, un détail anodin compromettrait l’expérience ou un sourire fugace, attrapé dans la pénombre, comblerait durant des semaines. Le slow était unique, donc périssable. Il se consumait sur l’instant, à chaud. Son caractère hautement inflammable le discrédite dans une société du résultat et du tableur Excel, des aigreurs et des partitions. Le slow était un rite païen avant l’affrontement des clans, des sexes et des intérêts. Il n’était pas productif, il était éphémère. Il participait à l’éducation sentimentale de tout un pays. Doux et tendre, brinquebalant et blessant, il nous a appris à nous apprivoiser. C’est ce que montre le documentaire Slow une histoire d’amour réalisé par Gaël Bizien dans la collection années 80 de « La France en vrai » sur les antennes régionales de France 3. J’en profite pour vous conseiller de visionner « Génération Mille Clubs » qui revient sur l’initiative de François Missoffe, alors ministre de la Jeunesse et des Sports sous Pompidou. Reste la question fondamentale : quel est le meilleur interprète pour un slow réussi ? Mettons de côté les trop entendus quoique efficaces « Scorpions » et « Peppino di Capri », « Julio Iglesias » et « Lionel Richie », n’excluons pas trop vite tout de même « Reality » de Richard Sanderson et « Sorrow » de Mort Shuman, ils ont de la ressource, « Procol Harum » tient toujours la corde et Jeane Manson n’a pas dit son dernier mot. J’opterai pour Dan Finnerty et son « Feel Like Makin Love » à moins que « Warum nur, warum ? » d’Udo Jürgens ne soit le titre indépassable.

https://www.france.tv/documentaires/art-culture/5466993-slow-une-histoire-d-amour.html

Monsieur Nostalgie

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Barbey d’Aurevilly l’irrédentiste

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« La modestie et moi nous n’avons jamais passé par la même porte : elle est trop petite ou je suis trop grand ; j’ignore cette hypocrisie-là comme beaucoup d’autres dont est pourrie l’âme humaine, et je me déclare hautement orgueilleux – l’orgueil étant la force et l’aliment incessant de ma vie. On n‘est humble que lorsqu’on a des raisons pour l’être. »

Jules Barbey d’Aurevilly

         « Les pions n’aiment pas les pionniers. C’est ma sympathie pour d’Aurevilly qui m’inspire sans doute ce détestable calembour. »

Charles Baudelaire

Drieu, qu’on relisait il y a quelques années pour La NRF, l’avait évoqué : « Je n’écrirai jamais ce livre sur les Normands, dans les lettres et les arts. Corneille et Poussin, Fontenelle, Méré, Flaubert, Barbey, Maupassant, Manet, Boudin, Gourmont. Comme je suis loin et près de ces gens. Je tiens aussi à l’Ile-de-France. » (Récit Secret, Gallimard, p.78).

La Varende l’a fait – qui, dans une bibliographie pléthorique, a écrit au moins deux grands romans très aurevilliens (Nez-de-Cuir et Le Centaure de Dieu). Cela s’appelait Grands Normands (sur Barbey, Flaubert et Maupassant, éd. Defontaine, 1939).

Cela pour dire la postérité de Barbey – outre celle, connue et reconnue, de Bloy et de Huysmans, de Bourget et de Mirbeau, de Coppée et de Lorrain (Monsieur de Bougrelon, chef d’œuvre « décadent », est très directement inspiré de Barbey : « ce loqueteux était un grand seigneur, ce fantôme personnifiait une race, ce maquillé était une âme »).

Ou, incommensurable hommage, celui de Proust dans La Recherche. Ou de Julien Gracq dans Préférences. Ou de Guy Dupré dans Je dis nous (La Table Ronde, 2008). Ou de Morand à propos d’Une Vieille Maîtresse. Ou de Philippe Berthier, éminent aurevillien et stendhalien émérite, auteur d’une thèse sur Barbey d’Aurevilly et l’imagination (éd. Droz, 1978) qui a fait date (et souche) – et que, sauf erreur, outrageusement à notre estime, Michel Lécureur, biographe de Barbey, ne mentionne même pas : « Le plus proustien des écrivains du XIXème siècle ».

Quoi d’autre, pour compléter le bouquet, et en restituer le capiteux et si vénéneux parfum ? L’hommage magnifique de Remy de Gourmont, dans ses Promenades littéraires – repris en manière de Préface par Michel Lécureur : «Barbey d’Aurevilly est une des figures les plus originales de la littérature du XIXème siècle. Il est probable qu’il excitera longtemps la curiosité, qu’il restera longtemps l’un de ces classiques singuliers et comme souterrains qui sont la véritable vie de la littérature française. Leur autel est au fond de la crypte, mais où les fidèles descendent volontiers, cependant que le temple des grands saints ouvre au soleil son vide et son ennui. (…). Barbey n’est pas un de ces hommes qui s’imposent à l’admiration banale. Il est complexe et capricieux. Les uns le tiennent pour un écrivain chrétien, en font une sorte de Veuillot romantique ; d’autres dénoncent son immoralité et sa diabolique audace. Il y a de tout cela en lui : de là des contradictions qui ne furent pas seulement successives. On voit bien qu’il fut d’abord athée et immoraliste ; mais quand une crise l’eut rejeté vers la religion, il demeura immoraliste ainsi qu’en sa première phase, et cela parut singulier. »

Pour s’en convaincre, voir les polémiques qui accueillirent, entre autres, Une Vieille Maîtresse et Les Diaboliques – autres « Fleurs du Mal », d’un siècle qui en fut prodigue.

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Pontmartin, critique littéraire résolument conservateur, bête noire de Barbey, farouche ennemi du Romantisme et du Naturalisme, ardent défenseur du Catholicisme et de la Monarchie (qu’en 1872, Bloy surnommerait le « porte-parole des catholiques du strict nécessaire ») condamnera ainsi ces « écrivains qui pensent comme Joseph de Maistre et écrivent comme le Marquis de Sade ».

Barbey renvoya dos à dos « philistins, bigots et libre penseurs », « tous les pédants de la moralité bête qui ne veulent pas qu’on touche bravement aux choses du cœur » : « Nous autres catholiques jusqu’à l’axe de notre tête, qui aimons les arts avec passion et qui avons aimé les femmes avec plus de passion encore, nous n’avons pas de ces polissonnes et cochonnes pudeurs. Quand nous faisons intervenir les passions vraies dans nos œuvres, nous n’avons pas peur de leurs cris. »

Barbey d’Aurevilly signait Lord Anxious ou Le Sagittaire, on le surnommait Le Connétable des Lettres, ses devises étaient Nevermore et Too late (eu égard, certes, aux temps prérévolutionnaires – sans doute, oui, révolus). Ses signatures et surnom étaient très exactement choisis.

Ses devises ? Moins. Qu’on en juge : Catherine Breillat l’a adapté – avec une fortune discutable – au cinéma (Une Vieille Maîtresse, 2006) ; Michel Lécureur lui a consacré une biographie (Fayard) fouillée et honnête (quoique d’une tonalité guère aurevillienne) ; depuis quelques années, Les Belles Lettres (sous la direction, irréprochable, de Pierre Glaudes et Catherine Mayaux) rééditent son Oeuvre Critique, un des massifs de la critique littéraire et d’art du XIXème siècle : Les Œuvres et les Hommes, neuf volumes, plus de dix mille pages.

Caroline Sidi, dans un remarquable article sur la critique aurevillienne, rappelle combien celui-ci la tenait pour son œuvre capitale – et à cet égard, Lécureur est d’une exactitude et d’une rigueur irréprochable, qui restitue la moindre des collaborations de Barbey au Nouvelliste, au Pays, au Constitutionnel, au Nain Jaune, au Figaro, etc. :

« Une œuvre critique qui a fini par faire brèche auprès des non-initiés, et qui avait pour projet, ni plus ni moins que l’« Inventaire intellectuel du XIXème siècle », en ses « Œuvres » et en ses « Hommes ». Dessein grandiose, démesuré, littéralement balzacien (…) : mille trois cents articles – de « forme svelte, retroussée et presque militaire » – qui visaient à offrir rien de moins que sa « Comédie Humaine ».

Avec cet avantage sur le grand ancêtre que Barbey (1808, Saint-Sauveur-le Vicomte – 1889, Paris) aura, lui, parcouru le vaste empan du siècle, assistant activement – il était de toutes les batailles – à toutes les révolutions politiques, littéraires, artistiques et éditoriales qui ont bouleversé le siècle et transformé en profondeur la physionomie du paysage « intellectuel » français, en l’accouchant à la modernité. Par là, Barbey accède au rang de « Contemporain capital » et son témoignage sur le siècle se mesure en carats. »

Fermez le ban. Est-il besoin d’insister pour dire la précieuse actualité de Barbey – et signifier son retour ?

Alors, too late vraiment ? Pas si sûr. Nevermore ? Pas plus. Ce qui précède attesterait plutôt le contraire. Barbey revient oui, et comme souvent avec un écrivain « de légende », il est accompagné d’un cortège de banalités et d’une théorie d’idées reçues. Banalités (qui confinent au « folklore ») sur son dandysme et ses tenues extravagantes – « excentriques » serait mieux dire, et plus fidèle à son anglomanie en la matière (oui, Brummell, oui, Byron). Théorie d’idées reçues sur l’écrivaincatholique-ultramontainréactionnaire-contre-révolutionnaire, etc. Un écrivain qui salue Octave Mirbeau et Jules Vallès, voire Proudhon, nous semble, quant à nous, plus fidèle à une certaine idée de la littérature qu’à une quelconque « réaction » : Vallès et Mirbeau ne s’y tromperont pas, qui le salueront à leur tour, le temps venu.

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Écrivain à tempérament, de conviction, adoré ou exécré, Barbey « vomissait » les tièdes et eut le suprême honneur d’être payé de retour. Relisons ce qu’il écrivait de Thiers, un de ses morceaux de bravoure, un de ses mots d’anthologie : « Homme politique nul, qui pouvait tout faire et n’a rien fait ; littérateur nul, malgré ses quarante volumes, critique d’art nul, âme nulle ! pour toutes ces raisons, ministre, académicien et grand homme » (Les Quarante médaillons de l’Académie, Grasset, Cahiers rouges)

Alors oui, en amont, il y a Maistre et Bonald, hérauts de la Contre-Révolution, Baudelaire et Balzac, Walter Scott et Lord Byron. Il adorait (oui, je sais, « on n’adore que Dieu »…) Stendhal (en dépit de son athéisme) et E.A. Poe, et rendit hommage à Ernest Hello (« Voyant quand il s’agit de Dieu, et Visionnaire quand il s’agit des hommes ») et à Maurice de Guérin, son ami, prématurément disparu. Il exécrait Sainte-Beuve (« crapaud qui voudrait être une vipère », homériques feuilletons), Flaubert (dont il perçoit l’importance quand il lui mesure la place), Renan, Zola, Hugo (Les Misérables ? « le livre le plus dangereux de tous les temps »), Mérimée, Nerval, George Sand (un des fameux « Bas-Bleus »), Goethe, Diderot et Rousseau – lors que Voltaire est, en dépit du « reste » (athéisme, libre pensée, etc.), crédité d’une « nature aristocratique » (sic). On en passe : mille trois cents articles, c’est long, 81 ans (1808-1889), aussi. A fortiori lorsqu’on est doté d’une vitalité et d’une ardeur au combat très exceptionnelles. A fortiori, en outre, lorsque les nécessités d’ordre pratique – i.e. l’argent – vous rappellent, régulièrement, à l’ordre.

Dans un autre remarquable article consacré à « L’imaginaire du combat dans la critique aurevillienne », Caroline Sidi conclut, en aurevillienne de tempérament – et d’élection : « C’est dans (cet) « héroïsme de la défaite » que la critique aurevillienne trouve sa vocation et sa vérité. La notion de cause perdue permet d’opérer, sans déperdition d’énergie, la jonction entre la réalité des combats aurevilliens et cet imaginaire de la pugnacité qui le taraude. En ce sens, la critique journalistique, qui était considérée par Barbey comme un moyen, sera devenue une fin, et pas la moins impressionnante. La multiplicité des combats, engagés « ubique et semper » par cet Achille sans Patrocle et resté « bouillant » jusqu’à l’âge de Nestor, fait de la porte basse du journalisme une porte haute, qui hisse Barbey au rang de combattant de l’absolu, et fait de ce « Jules » qui se cherchait une caution du côté de César ou de Mazarin une figure de référence à lui tout seul. Figure qui fait mentir cette phrase amère que l’on avait rencontrée sous sa plume et suivant laquelle « un maréchal des lettres ne vaudra jamais un Maréchal de France ». Car si « les plus grands hommes en politique (comme à la guerre) sont ceux qui capitulent les derniers », cela n’est pas moins vrai s’agissant des écrivains. » Pas d’autre commentaire. Si, pourtant – un mot encore. Longtemps en charge du domaine anglo-saxon aux éditions Gallimard, Michel Mohrt, dans un texte dédié à La Varende, hasarde une hypothèse : « On a rapproché La Varende de Barbey d’Aurevilly, « manant du Roi ». Mais c’est à l’œuvre du grand romancier américain Faulkner que me fait songer celle de La Varende. Faulkner, lui aussi, a été pris pour un romancier « régionaliste », parce que son œuvre est enracinée dans le « Sud profond » : les Etats de l’ancienne Confédération du Sud qui s’étaient séparés de l’Union en 1855 et furent vaincus. (…) Lui aussi a recherché ses ancêtres (…). Ce sont ces hommes que Faulkner fait revivre dans ses romans. Il a « relevé les morts» pour se trouver des modèles et des répondants ; il a fait revivre une civilisation détruite. S’il y a une « internationale blanche » dans le midi de la France à la fin du Premier Empire, assurément Faulkner et La Varende – quelques autres aussi : le romancier espagnol Valle Inclan, le poète irlandais Yeats… – en font partie. Et je crois que l’on peut dire, en songeant à ce que ce mot représente de fidélité à des valeurs perdues, à un type de civilisation, à une religion du passé et de l’honneur, que l’œuvre de La Varende est celle d’un écrivain ‘’sudiste’’. »  Ajoutons quant à nous, que l’hypothèse nous semble rien moins que « hasardeuse » et, eu égard à Barbey et à ses hobereaux «chus» du Cotentin, d’une fécondité méconnue – donc prometteuse.

Les Diaboliques

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Macron ou le Guide du broutard

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Le président Macron visite le salon de l'Agriculture, Paris, 24 février 2024 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

Oreillette, la vache normande, égérie du Salon de l’Agriculture 2024 se fait voler la vedette par Emmanuel Macron.


On attendait Oreillette, ce fut Narcisse. Oreillette la jolie vache normande, la star programmée mais spoliée de son heure de gloire si bien méritée.

Vaches normandes, image d’archive © Thierry Le Fouile/ SIPA

Guerre et pets

En fait, la star fut Narcisse. Narcisse en bête à concours, bras de chemise et bagout idéal pour une autre foire, celle de Paris où le bonimenteur est roi. Narcisse qui n’eut sans doute qu’un regret, ne pas pouvoir être en même temps la vedette phare de la cérémonie des César, cette autre manifestation annuelle où sont distribués des médailles et des rubans, cette fois aux bêtes d’écran d’exception. L’an prochain, peut-être ? Les cerveaux tordus et assez féconds de l’Élysée doivent probablement se pencher sur le coup dès à présent. On voit la stratégie se profiler. L’avant-veille laisser filtrer l’info incendiaire que le très détestable Gérard Depardieu serait invité en majesté, puis s’empresser de démentir devant le tollé prévisible et prévu. D’où un grand bordel, inévitable lui aussi. Et là, Narcisse en Zorro prend l’affaire en main, s’impose à la cérémonie et ne laisse pas passer une si belle occasion de donner un cours magistral aux professionnels de la profession sur le plan de coupe, le traveling à la Fellini, l’effet spécial, la bande sonore, le prix de la place et tout le tremblement. C’est qu’il sait toujours tout sur tout, le président. Bien sûr, nous aurons droit au passage à une scène bien ficelée de colère noire pour affirmer que ceux qui ont prétendu que Gégé aurait pu être de la farce ne seraient que de gros menteurs et que cette lamentable fausse nouvelle (fake news, en français d’aujourd’hui) n’était encore une fois qu’une basse manœuvre du RN. Tout cela face caméra, sinon à quoi bon ? Bref, refaire le coup du salon de l’agriculture 2024.

Priorité au direct

Un coup magistral, il est vrai. Douze heures de monopolisation médiatique non-stop. Qui dit mieux ? J’ai suivi cela en continu. Mais si, mais si… (J’attends, moi aussi, une médaille pour tant d’abnégation). Quand je revenais devant mon écran après m’en être éloigné quelques instants, je devais bien regarder la mention « Direct » pour me convaincre que ce que j’avais devant les yeux n’était pas le rappel d’images précédentes. Absolument pas ! Du vrai direct ! Macron en un plan séquence de quasiment, oui, douze heures ! Normalement, ce sont les paysans, leurs bêtes, leurs productions qu’on  met en valeur, particulièrement ce jour-là. Mais, cette année, non. Le président et que le président. L’exception agriculturelle à la française telle qu’on la conçoit au Château, certainement. Un court moment, j’ai cru que les pelotons de CRS et de gendarmes allaient le concurrencer sur ce point. Il n’en fut rien. Dans leurs journaux de 20 heures, les deux grandes chaînes très arcomisées TF1 et France 2 – mues sans aucun doute par la déférence présidentielle qui les caractérise – eurent soin de les montrer plutôt s’opposant au désordre causé par des agriculteurs-en-colère-manipulés-par-les-forces-obscures-de-qui-vous-savez, que faisant le vide – au plus large, le vide – sur le passage du chef suprême afin que sa déambulation-dégustation puisse paraître aussi débonnaire et paisible que souhaitable.

Marc Fesneau, pas bien brillant

« Il sait tout sur tout, le président » disais-je. Très impressionnant en effet. L’intégralité du spectre des productions et filières agricoles y est passé au fil de sa matinale. J’admirais. Si, si, j’admirais. Je me disais : « Qu’attend-on pour placer ce gars-là au ministère de l’Agriculture ? Enfin quelqu’un qui a l’air de savoir à peu près combien de pattes ont le dindon et le baudet du Poitou. » C’est que j’avais fini par oublier la présence du vrai ministre. Il était bien là, pourtant. Enfin, presque. Un ministre muet de chez muet. Ministre potiche, on était habitué, mais totalement muet, et sur douze heures de temps, cela aussi me semblait être une grande première. La journée de toutes les performances.

Mais le summum de la performance, nous l’avons eu lorsque le président a abordé la filière bovine, et plus spécifiquement celle du broutard. Il s’est appliqué à délivrer avec passion sa science de la bonne méthode à mettre en œuvre pour tirer le meilleur  parti de ces jeunes bovidés, assurer la prospérité de leurs éleveurs, la souveraineté hexagonale en même temps que le contentement du consommateur non encore dévoyé végan. De nouveau, j’admirais. Que de connaissances, que de bon sens, quelle profondeur de vue, quelle exaltante et salutaire vision à long terme ! Le broutard avait enfin trouvé son guide. C’est exactement ce que, nous, Français, attendons : une exaltante vision d’avenir. Et un guide. Ce ne devrait pas être si difficile puisque, là-haut, on nous prend pour des veaux bons à saigner, des moutons bons à tondre, des poulets bons à plumer.

Les versets balsamiques d’Abnousse Shalmani

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L'écrivain franco-iraniennne Abnousse Shalmani, photographiée au prix de la femme d'influence 2022, Paris, 21 novembre 2022 © Lionel GUERICOLAS /MPP/SIPA

À travers le destin croisé de deux femmes d’exception, Forough Farrokhzad et Marie de Régnier, Abnousse Shalmani célèbre l’amour, la poésie, la liberté, la chair. Le féminisme comme on le rêve.


Enfin un féminisme de la féminité ! Du boudoir ! De la nudité ! Un Éternel féminisme ! Qui ose l’amour, la joie, le sexe, la résistance, l’émancipation, l’écriture – autant de termes qui, pour Abnousse Shalmani, vont de pair, son livre étant d’ailleurs construit comme un jeu de correspondances, d’échos, de désirs rimés. Monde d’hier en split-screen. Mimèsis au carré. Regards en miroir. Et qui commence par une phrase faite pour l’auteur de ces lignes :

« Seul un regard peut enhardir un timide. Celui intense de Forough enflamme instantanément le jeune homme planqué derrière la mince rangée de lecteurs. »

La littérature, palliatif au sexe proscrit

Il faut en effet avoir été timide jusqu’au trognon pour savoir ce que signifie renaître sous les yeux d’une femme au feu bienveillant[1] – et puisque ce roman parle d’introjection et que Cyrius, surnommé « la Tortue » par sa belle, est un personnage qui n’existe pas, pourquoi ne le serais-je pas ? Très plaisant de s’imaginer coach de Forough Farrokhzad, sinon son Max Brod, et qui va l’initier à la poésie érotique (et rieuse) de Pierre Louÿs et ses amours délicieusement scandaleuses avec Marie de Régnier. Mieux, qui va la nourrir d’une autre vie que la sienne, libre, orgiaque, parisienne, celle de la Belle Époque, des « Enfers » permis, des « pages de foutre » hautement recommandables – tout ce qui est prohibé à Téhéran dans les années cinquante, encore plus impensable aujourd’hui, et qui commence à l’être en Occident via le wokisme, ce fanatisme de chez nous.

A lire aussi: Génie et contradictions d’Emmanuel Todd

Deux mondes qui ne s’opposent moins qu’ils ne s’apposent. Ici, les salons proustiens, gomorrhéens, où tout semble possible autour de figures fascinantes comme Liane de Pougy « et son légendaire martinet » ; là, le mariage forcé à seize ans, le vrai patriarcat, la ceinture du père et la peine de la langue coupée. Ici, « la plume au service d’un intime et qui révèle quelque chose de la civilisation » ; là, « la confidence [qui] n’existe pas tant elle peut se retourner contre vous », l’amitié impossible. Ici, la littérature divinisée ; là, l’écriture interdite par la religion – car « ainsi naquit le shiisme, ainsi mourut l’art ». Le comble est que l’Occident a une image rêvée de l’Orient et ne voit en lui que Mille et une nuits, danse des voiles, prostitution sacrée. De son côté, Forough idéalise cette France des années vingt qui n’est pas toujours celle des Lumières. Brelan, le roman qui aurait dû être le chef-d’œuvre de Marie de Régnier a bel et bien été interdit de publication par sa propre famille avant d’être détruit. Qu’importe ! L’essentiel est de s’évader de soi, de trouver sa persona et de s’y installer.

Et Forough de se mettre à vivre à travers Pierre et Marie, de « faire l’amour en s’imaginant être eux », de sensualiser à son tour ses propres vers. « Si la poésie de Forough pue tellement la chair, c’est qu’elle est palliative au sexe proscrit » – ce qui pourrait être une définition de la littérature. Écrire, c’est-à-dire contre-proscrire.  

« Découvrir que ce qui est sorti d’elle possède une vie propre, que ses vers cicatrisent d’autres cœurs qui s’interrogent, perplexes, devant les “il ne faut pas“, “cela ne se fait pas“, que ces appels à la jouissance rebondissent sur d’autres espérances hier inconnues d’elle, la transcende. »

À condition de tout lui sacrifier – y compris la maternité.

« Écrire, c’est écrire, il n’y a pas de déjeuner, de rendez-vous, de maux de ventre qui comptent. »

Téhéran – Paris

La vraie différence entre la Française et l’Iranienne est que la première, du fait de son milieu et de son éducation, ne se dévaluera jamais à ses propres yeux alors que la seconde, élevée dans l’interdit et la soumission, portera toujours la honte en elle – quoiqu’en tirant une secrète fierté, « [tissant] le fil de son malheur pour mieux l’exalter, comme si le malheur et la sainteté se tenaient la main. » Et tel qu’elle va le filmer dans son célèbre moyen métrage, La Maison est noire (1963), documentaire sur le quotidien des lépreux où la beauté perce sous la laideur, la vie sous sa forme la plus déformée, et dont elle ramènera un garçon qui deviendra son fils adoptif, Hossein Mansouri, qui lui-même sera poète. Il est vrai qu’« Hossein la connaît comme si elle était lui. Parce qu’il a toujours été elle », les destins ayant toujours un arrière-fond de métempsychose.

A lire aussi: Serge Doubrovsky, l’écriture de la revanche

Et même s’il n’est pas facile d’être le fils de cette femme. « Il [faut] crier plus fort, jouir plus haut, vivre plus intensément » et la mère a déjà tout pris – tout joui. Et peut-être commis l’innommable avec le diable lors d’une nuit faustienne après laquelle elle « signe son entrée dans la vraie vie » et écrit son chef-d’œuvre, La servitude, aux vers sataniques s’il en est. En ce poème terrifiant que même ses amis communistes ne peuvent assumer (mais « les communistes sont impardonnables devant la poésie »), où il est quand même dit que le péché devient œuvre pie, elle marque à jamais et « au fer rouge du blasphème la culture iranienne » – et selon une poétique que n’aurait pas nié Salman Rusdhie, grand spécialiste des identités multiples, des réversibilités érogènes et des sabbats salvateurs. Bien sûr, et elle le sait, sa geste, quoique récupérée plus tard par le culturel et trahie comme telle, restera comme « un petit accroc dans la longue histoire de la mentalité de merde. » Il n’empêche que « ce qui est écrit arrive », comme le dit ce mot prodigieux de Colette. Du moins, on peut l’espérer.

Et en ces temps anti-sadiens où ayatollahs et néoféministes sèment la terreur jusque sous nos draps, comme le dirait Noémie Halioua[2], on ne peut que poser un genou à terre devant ces femmes admirables et vénérer ce Péché, livre majeur, vénéneux, salubre, plein de cet « humanisme sans morale » propre à cette femme miraculeuse qu’est Abnousse Shalmani, et qui agit comme un baume.

Abnousse Shalmani, J’ai péché, péché dans le plaisir, Grasset.

J'ai péché, péché dans le plaisir

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[1] Voir mon Aurora Cornu, Éditions Unicité, 2022 etc.

[2] Noémie Halioua, La Terreur jusque sous nos draps – Sauver l’Amour des nouvelles morales Plon 2023.

300 Africains renvoyés de Mayotte vers la métropole

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Mayotte, décembre 2023 © GREGOIRE MEROT/SIPA

La préfecture confirme que 308 personnes décollent en direction de Roissy Charles-de-Gaulle ce 26 février. 410 autres individus pourraient suivre.


L’île de Mayotte ne cesse de faire parler d’elle. En avril dernier, Gérald Darmanin lançait l’opération Wuambushu, visant à détruire les habitats informels où s’entassent les immigrés comoriens et à juguler la délinquance. Près d’un an plus tard, le dimanche 11 février, le ministre de l’Intérieur annonçait la suppression du droit du sol dans l’archipel, répondant à une revendication portée par l’ensemble des élus mahorais.

C’est pourtant une nouvelle affaire qui est en train de se jouer ce week-end. En effet, en catimini, le locataire de la Place Beauvau prépare le transfèrement de près de 300 migrants vers la métropole, au frais de l’Etat (la presse locale évoque une facture de près de 300 000 euros). L’information a d’abord été délivrée par le site d’information locale, Kwezi Télévision, jeudi[1], puis elle a été relayée par le député LR Mansour Kamardine lui-même, à la tribune de l’Assemblée natoniale, le 22 février[2]. Le député nous a d’abord confirmé qu’un avion de 300 passagers allait atterrir dès dimanche quelque part dans l’héxagone. Mais l’opération a pris 24 heures de retard, car l’évacuation du stade se révèle très laborieuse, et se poursuit d’ailleurs à l’heure où nous publions.

La difficile évacuation du stade de Cavani

Depuis un mois, les enfants ne sont plus scolarisés sur certaines parties de l’archipel. Les bus scolaires sont caillassés, et des bandes font régner la terreur en coupant les routes et en rançonnant les automobilistes, machette à la main. La population exaspérée a réagi en bloquant toute l’île avec des barrages pour protester, une fois encore, contre l’immigration illégale. Au moment où M. Darmanin rassurait tout son monde, début février, l’écrivain Yoanne Tillier nous a raconté le drame qui s’y joue : depuis l’automne dernier, le stade de Cavani, à Mamoudzou, a été envahi par des populations venues du continent africain. « Cela a commencé avec des migrants issus de la région des Grands lacs pour lesquels Mayotte est une porte d’entrée pour l’Europe depuis déjà un petit moment. Ça se poursuit maintenant avec la Corne de l’Afrique et des gens venus de la Somalie, du Soudan ». De temps en temps, les autorités procèdent à des démantèlements et à des expulsions, quand il existe des accords bilatéraux avec les pays des ressortissants concernés. Jeudi 21 février, 30 Malgaches ont ainsi été renvoyés dans leur île d’origine.

A lire aussi: Droit du sol, de quoi ou de qui la France est-elle le pays?

Mais le prochain avion, lui, sera donc pour… la métropole. Un avion doit en effet décoller de Mayotte pour l’Île-de-France, avec à son bord 300 réfugiés, fraîchement expulsés du stade. Pour le moment, nous ignorons si ces voyages gracieusement offerts par M. Darmanin seront opérés par la compagnie Air Austral ou par un autre avion affrété spécialement.

Le cauchemar de la fin des visas territorialisés

Derrière l’annonce du ministre de l’Intérieur sur le droit du sol, une autre mesure, passée presque inaperçue en métropole, risque d’avoir des effets désastreux. Il s’agit de la fin des visas territorialisés. Jusque-là, les déplacements autorisés aux étrangers qui obtenaient un visa se limitaient au seul archipel de Mayotte. Avec cette suppression, les ressortissants comoriens ou d’ailleurs vont pouvoir gagner la métropole ou la Réunion. L’objectif serait de déverser une partie de la pression migratoire exercée sur Mayotte vers la France continentale qu’on ne s’y prendrait pas autrement !

Cette mesure a été obtenue par le mouvement des Forces vives, groupe à la pointe sur les barrages anti-migrants sur l’île. Elle est loin d’être sans effet pervers, car l’île risque d’être perçue dans le continent africain comme une véritable porte d’entrée vers l’Europe, au risque d’en faire un Lampedusa de l’Océan Indien. En Afrique, tout se sait très vite quand il s’agit de filières migratoires. Et si les Africains réalisent que Mayotte est non seulement une porte d’accès pour la France, mais qu’en plus on leur paye un billet gratuit pour l’Eldorado, l’appel d’air sera encore plus énorme.


[1] https://www.linfokwezi.fr/non-les-migrants-africains-ne-viendront-pas-sinstaller-a-kangani/?fbclid=IwAR2mOsswvZBgYmkz7zOmi3NWKhYVBWI2ZWUzyezYqyktRkt5h_XFUaGn5dQ

[2] https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/mansour-kamardine-l-arrivee-du-cholera-a-mayotte-entrainerait-la-defiance-irremediable-de-l-opinion-locale-1467126.html?fbclid=IwAR2PAdL4Bqyps0rwlGwdhCRWqrKwSnLR6pbgVF3V7bx8dFKeVMDcWRKfwTM

Salon de l’Agriculture: un Emmanuel Macron entre oubli et regret…

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Salon de l'Agriculture, Paris, 24 février 2024 © Stéphane Lemouton-POOL/SIPA

Les agriculteurs en colère ont été particulièrement vaches avec le président Macron, cette année, lors de l’ouverture du Salon de l’Agriculture. Le RN et Gabriel Attal jouent les voitures-balais…


C’est à chaque fois la même chose. Le même processus se déroule. Entre oubli et regret. Le président oublie qu’il est président puis regrette de l’avoir oublié ! Il a fait inviter les Soulèvements de la Terre au Salon de l’Agriculture puis, face au tollé, se rappelant sa ligne, il affirme mordicus, contre des démentis plausibles, qu’il ne les a jamais sollicités.

Casse-toi, pauvre c.. !

Il y a eu sa venue très mouvementée, voire violente, au Salon de l’agriculture le 24 février. Même si le président a été évidemment protégé des assauts les plus impétueux, on ne peut pas lui dénier un certain courage. Et même le goût des affrontements verbaux les plus rudes, comme s’il voulait s’éprouver, se démontrer et démontrer sa résistance, son talent pour les affrontements musclés et sa passion pour les échanges où soudain il peut se laisser aller.

A relire, Thomas Ménagé: Colère des agriculteurs: la macronie récolte les graines qu’elle a semées

Il oublie alors qu’il est président pour regretter ensuite son oubli et nier avoir proféré ce qu’on a entendu. Comme étonné lui-même par ce qui est sorti de sa spontanéité, de sa liberté.

Parfum élitaire

Ainsi, quand il a affirmé que « les smicards préfèrent se payer des abonnements télé plutôt que de l’alimentation de qualité ». L’Elysée a démenti la teneur de ce verbe présidentiel pourtant attesté par des témoins auditifs. Si j’ai tendance à les croire, c’est que le propos en question, avec sa roideur trop franche, relève d’un registre qu’on connaît bien chez notre président : une sincérité de l’instant jamais délestée d’un zeste de mépris. Ce peuple qu’il aime – je n’en ai jamais douté -, il ne peut s’empêcher, en même temps, au mieux de le moquer, au pire de le laisser de côté. Il a beau faire, quoi qu’il en ait, il aura toujours dans son intelligence (qu’on ne me dise surtout pas qu’elle est médiocre !), sa perception des choses et des êtres, un parfum élitaire. Mais, au fil des années, il a appris : ce que hier il n’aurait pas désavoué, dorénavant il le rétracte.

Il oublie, dans l’effervescence de l’empoignade, qu’il est président puis il se rappelle qu’il l’est et tente de conjurer, par des dénégations peu crédibles, la dégradation de son image présidentielle.

Il y a quelque chose de lancinant dans ce mouvement qui se reproduit sans cesse et qui nous montre un président oscillant entre ce qu’il est vraiment et ce qu’il cherche à masquer. La nature de son être et la dignité de sa fonction s’opposent et je suis persuadé que dans un monde idéal il préférerait sauvegarder la première plutôt que respecter la seconde. Il voudrait oublier et ne pas regretter après.

Lors de sa visite bousculée du 24 février, il a, sur un plan politique, comme il se doit, mis en cause la « bêtise »1 du RN et sa volonté de décroissance.

Le 25, quel contraste ! Jordan Bardella est venu au Salon dans le calme et une tranquillité en disant long sur l’état d’esprit des agriculteurs et de leurs syndicats… Le président est encore à trois ans d’un futur qu’il craint !


  1. https://www.leparisien.fr/politique/salon-de-lagriculture-macron-tacle-le-projet-de-decroissance-et-de-betise-du-rn-24-02-2024-V35CSGT76FEDNDAFCMECHIQPZU.php ↩︎

Julian Navalny

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Julian Assange à la Cour suprême de Londres en février 2012, (Kirsty Wigglesworth/AP/SIPA) et Alexei Navalny à la Cour de Moscou en mars 2017 (Denis Tyrin/AP/SIPA)

La Haute Cour de Londres, qui se penchait une nouvelle fois sur le cas de Julian Assange, la semaine dernière, dira le mois prochain si elle confirme l’extradition du fondateur de WikiLeaks ou non. Inculpé pour espionnage, il encourt 175 ans de prison en Amérique. Le parcours de M. Assange présente de nombreuses similitudes avec Alexeï Navalny, mort en Russie dernièrement dans les déplorables conditions que l’on sait. Tous deux ont à peu près le même âge, tous deux ont fait l’objet de demandes d’extraditions, et tous deux ont été retenus en captivité tout en étant gravement malades. Enfin, tous deux font l’objet d’une instrumentalisation de leur sort pour nuire soit à la réputation des États-Unis, soit à la réputation de la Russie.


Dernier espoir du lanceur d’alerte pour éviter la prison à vie aux Etats-Unis, l’extradition de Julian Assange fait donc l’objet d’un ultime recours. Au lendemain de la mort d’Alexeï Navalny dans les geôles de Poutine, enfermé pour avoir résisté au pouvoir en place, cette décision mobilise d’autant l’opinion. La femme de Julian Assange déclarait que l’état de santé de son mari s’était détérioré durant sa détention au point que si l’extradition aux États-Unis devenait définitive, « il mourrait »1. Cette déclaration trouvait alors un écho particulier lorsque, le lendemain, le Kremlin annonçait la mort d’Alexeï Navalny, principal opposant du président russe en exercice Vladimir Poutine, incarcéré dans une colonie pénitentiaire aux conditions extrêmes en Arctique.

Comparaison n’est pas raison, mais force est de constater quelques similitudes entre les deux hommes. Tous deux sont de la même génération, ils ont cinq ans d’écart. Tous deux sont des résistants, des lanceurs d’alerte qui ont osé s’opposer à un système. Tous deux sont devenus des symboles et donc des instruments, tantôt des foules, tantôt des puissants.

Deux figures qui déchainent les passions

Tous deux ont souffert, souffrent – pour combien de temps encore ? – d’une détention provisoirement durable, sans condamnation définitive, donc au mépris de la présomption d’innocence.

Tous deux ont supporté ou supportent toujours des conditions de détention rudes, (très dures pour Navalny, à l’isolement total), au mieux en quartier haute sécurité. Navalny n’a pas tenu trois ans. Assange est emprisonné depuis cinq au Royaume Uni, bataillant judiciairement contre son extradition. Tous deux encourent – encouraient – la perpétuité, c’est-à-dire d’être emmurés vivant jusqu’à ce que mort s’ensuive… L’un au passé, l’autre au présent, tous deux ont fait l’objet d’une demande d’extradition, de pays eux-mêmes adversaires traditionnels.

A lire aussi : Tout le monde a compris comment est mort Alexei Navalny

Alors que l’on a entendu l’indignation des Etats-Unis à l’annonce de la mort de Navalny, ce héros qui tenait tête au pouvoir corrompu de Poutine, la Russie accueillait voilà encore quelques années Assange à bras ouverts, offrant refuge au lanceur d’alerte à l’origine des WikiLeaks ayant ouvert les yeux du monde sur certaines pratiques de l’armée américaine. L’accueil était à ce point chaleureux que Poutine l’invitait même à présenter des émissions de télévision sur la chaine Russia Today. Et c’est dans ces conditions qu’Assange participait à l’installation d’un autre lanceur d’alerte ennemi des Etats-Unis, Edward Snowden, lequel réside à Moscou depuis dix ans.

Depuis, les autorités américaines veulent juger le lanceur d’alerte au mépris des règles du procès équitable, au terme desquelles il pourrait être condamné à 175 ans de prison, un supplice qui, en 1791, passait pour plus cruel que la peine de mort elle-même (la France, de son côté, a abandonné les peines perpétuelles tout en maintenant longtemps la peine de mort). Pour ce faire, les États-Unis saisissent en 2019 la justice britannique d’une demande d’extradition de Julian Assange. En vain d’abord, mais c’était sans compter sur l’acharnement américain exerçant ses voies de recours. Depuis, la justice britannique rend une succession de décisions défavorables au lanceur d’alerte, jusqu’à l’ordonnance d’extradition formellement approuvée par le ministre de l’Intérieur britannique, le 17 juin 2022.

Haute Cour de Londres, puis dernier recours, la CEDH

Une nouvelle vague de recours juridiques suit. D’abord la High Court, statuant à juge unique le 6 juin 2023. Puis à nouveau ces jours-ci, mais cette fois en formation collégiale, examinant les moyens de droit suivants, à savoir, notamment :
– Le non-respect du procès équitable en cas de jugement sur le sol américain (où Donald Trump a solennellement demandé « sa tête ») ;
– L’interdiction de l’extradition en raison de délits politiques (disposé à l’article 4 du traité bilatéral d’extradition conclu entre les États-Unis et le Royaume-Uni le 31 mars 2003) ;
– L’impossibilité de retenir le crime d’espionnage à l’encontre des éditeurs, les rédacteurs de l’Espionage Act n’ayant pas l’intention qu’ils relèvent de son champ d’application ;
– Le risque de subir des conditions de détention incompatibles avec un état de santé physique et mental décrit comme catastrophique.

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La décision de la Haute Cour doit être rendue le mois prochain. Si elle n’est pas favorable, le lanceur d’alerte n’aura d’autre choix que de saisir la CEDH. Bien qu’un tel recours ne soit pas suspensif et que les délais pour obtenir une décision peuvent atteindre trois ans, la CEDH peut ordonner, en vertu de l’article 39 de son règlement, de suspendre provisoirement la mesure d’extradition, pour éviter le « risque imminent de dommage irréversible. » Et les chances existent. L’extradition constitue une violation de nombreux droits garantis par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme, à savoir, notamment : la liberté d’expression (article 10 de la Convention), le droit au procès équitable (article 6 de la Convention), l’interdiction de la torture et des traitements inhumains et dégradants (article 3 de la Convention), voire, compte tenu des risques de suicide avéré, du droit, le plus élémentaire, à la vie (article 2 de la Convention).

Le lanceur d'alerte n'est pas un délateur

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  1. https://www.leparisien.fr/international/wikileaks-julian-assange-mourra-sil-est-extrade-avertit-son-epouse-15-02-2024-RTXP3OVYD5DN5GUMGZZQSUWVWU.php ↩︎

France/Qatar: gros contrat d’armement en vue?

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Tamim ben Hamad Al Thani à Paris, 15 février 2023 © Jacques Witt/SIPA

La 2e visite officielle à Paris de l’Émir en 12 mois témoigne de la bonne entente entre la France et l’émirat dans le domaine de la défense et de la sécurité.


L’Emir du Qatar Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani effectuera une visite d’État en France mardi et mercredi, la première depuis 2013. C’est une tradition pour le dirigeant qatari qui connaît bien la capitale et pour lequel les enjeux économiques bilatéraux ont toujours été très importants. Si les échanges vont beaucoup porter sur la guerre à Gaza, l’hypothèse d’un cessez-le-feu et l’avenir entre Israéliens et Palestiniens, des discussions sont prévues sur le renforcement de la coopération entre Paris et Doha. Des échanges qui pourraient même s’accélérer notamment dans le domaine militaire dont l’industrie française reste un fleuron mondial.

Contexte géopolitique très tendu

Ce déplacement se fait dans la continuité du passage d’Emmanuel Macron à Doha en décembre dernier, dans un contexte géopolitique tendu au Moyen-Orient, et où la guerre à Gaza était au cœur de la discussion. Le site de l’Élysée précisait :  « Le président de la République et l’Émir ont enfin échangé sur la nécessité d’œuvrer aux conditions d’un retour de la paix et de la stabilité au Proche-Orient avec l’ensemble de nos partenaires. Le président de la République a répété sa disponibilité à y contribuer, en rappelant que la seule solution était celle de deux États, Israël et Palestine, vivant côte-à-côte en paix et en sécurité. » On parle même de l’envoi d’aide humanitaire par les deux pays à Gaza prochainement.

Deux mois après, on en est toujours loin mais les négociations se poursuivent et le Qatar est toujours largement à la manœuvre, disposant du contact direct avec les dirigeants du Hamas. On y parlait de la nécessité d’une désescalade, mais malgré l’action appuyée du médiateur qatari, des Egyptiens et des Américains, rien n’y a fait à ce jour : Israël continue à bombarder inlassablement Gaza. Cette guerre comme d’autres pousse nombre de pays à se réarmer ou à renforcer leur arsenal. L’épreuve de la guerre en Ukraine et celle de Gaza inquiètent les acteurs de la communauté internationale. C’est un mouvement global de réarmement qui s’opère sur la planète. Pour participer activement au jeu du multilatéralisme et à la diplomatie, il faut aussi des équipements militaires pour participer aux actions collectives de paix ou soutenir des pays en difficulté. 

Un bon signe

Jeudi dernier, le ministre de la Défense Sébastien Lecornu, recevait le ministre d’État aux Affaires de la Défense qatari, en amont de la visite de l’Emir. Le Qatar est un des plus gros importateurs d’armes au monde avec l’Inde : les deux pays se placent devant l’Ukraine. Au-delà de la diplomatie, le Qatar a multiplié les visites dans l’hexagone pour tenter de nouer plusieurs accords commerciaux qui auraient dû aboutir depuis dix ans avec Nexter, le groupe français qui propose aux forces armées qatariennes des VBCI (véhicules blindés). C’est aussi l’un des enjeux de la visite de l’Emir, alors que Doha hésite encore avec l’allemand Rheinmetall qui produit le Boxer et les véhicules du groupe turc BMC. On parle de centaines de blindés et de contrats de plusieurs centaines de millions d’euros.

Tout à tour, Nexter s’est retrouvé bien placé puis rétrogradé dans l’appel d’offres du Qatar. Il est revenu dans la compétition après que les relations entre Paris et Doha se soient réchauffées. Il faut dire que la période royale des relations franco-qataries du temps de Nicolas Sarkozy, avait laissé la place à une ère de dynamisme sous Hollande avec l’Arabie Saoudite, et qu’au cœur de la crise du Golfe de 2017, Emmanuel Macron avait penché largement dès son arrivée à l’Elysée en faveur des Emirats. Aujourd’hui, le rétropédalage a fonctionné, malgré les crises, de-ci, de-là, qui règnent à Paris autour du Qatar, et notamment du PSG et du refus d’Anne Hidalgo de vendre le Parc des Princes au club sportif. L’Émir du Qatar ne se déplace pas pour rien : s’il vient, il y a fort à parier que ce soit plutôt très bon signe pour l’industrie militaire française. 

Chants de ruines

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Théâtre d'optique de Martin Engelbrecht, 1760. ©Centre national du cinéma et de l'image animée

L’exposition « Formes de la ruine », au musée des Beaux-Arts de Lyon, alimente une réflexion sur le témoignage de la trace, sur notre rapport aux vestiges. Cette réunion d’œuvres anciennes et contemporaines prouve que, de la Renaissance à nos jours, le regard que nous portons sur notre propre finitude ne cesse d’évoluer.


À l’heure de la ville « zéro déchet », de la plage « zéro poubelle », de la mer « zéro plastique », du véhicule « zéro émission », de l’architecture « durable », de l’homme « déconstruit » et de la « co-construction citoyenne », l’exposition Formes de la ruine au Musée des Beaux-Arts de Lyon nous invite à réfléchir sur la représentation des ruines dans l’art, sur les vestiges et les traces que nous laissons, celles dont nous héritons, et sur le sort que nous réservons à ces fragments déchus de l’architecture humaine qui supposent, dans le lien fluctuant qu’ils entretiennent avec la construction et la destruction, un certain rapport au temps, à l’histoire, aux autres et à soi.

Inspiré d’Une Histoire universelle des ruines d’Alain Schnapp

Variation inspirée de l’ouvrage de l’archéologue Alain Schnapp, Une Histoire universelle des ruines (2020), l’exposition lyonnaise nous emmène (un peu) à l’écart de l’obsession du tout-renouvelable-recyclable-rechargeable, en mettant les ruines à l’honneur. Restes de colonnades antiques, fantômes de villes ensevelies, édifices gothiques écroulés, bâtiments dévastés, immeubles bombardés, murs éboulés, les ruines (du latin ruere : « tomber en se désagrégeant ») ne sont pas les scories insignifiantes de nos talents de bâtisseurs. Les hommes, au fil des siècles, ont vu dans la disparition brutale (guerres, catastrophes naturelles) ou progressive (érosion du temps) de ce qu’ils édifient, des souvenirs à vénérer ou à haïr. Structurée autour de quatre thèmes, « Mémoire et Oubli », « Nature et Culture », « Matériel et Immatériel », « Présent et Futur », l’exposition montre que les ruines, à la croisée de l’espace, du temps et des sensibilités, ne sont jamais neutres : on peut y lire ce qu’elles disaient à l’époque où elles n’étaient pas encore des vestiges, et elles nous renvoient, dans leur évanouissement présent, à ce que nous sommes nous-mêmes devenus. Des tablettes mésopotamiennes couvertes de l’écriture des scribes, déposées dans les fondations des temples pour transmettre aux générations suivantes la connaissance du passé, aux dentelles de ruines mi-antiques mi-futuristes d’Eva Jospin, sculptées dans la fragile matière du carton avec une minutie défiant l’avenir, les ruines nous parlent de l’érosion du temps, de la décrépitude des êtres, de l’impitoyable retour de la culture à l’état de nature, mais aussi de l’oubli vaincu par l’observation des traces et le récit du passé : tel le poème dans le monde grec antique, conçu pour résister au temps davantage que n’importe quelle autre construction humaine, le langage résiste –en nommant et en racontant– à l’amnésie des pierres et au naufrage des civilisations.

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Les Découvreurs d’antiques, Hubert Robert, vers 1765. © Musée du Louvre

L’exposition Formes de la ruine n’est pas, à proprement parler, une histoire de la représentation des ruines dans l’art, mais un parcours confrontant nos sensibilités actuelles à celles d’hier, ici et ailleurs. On passe du chant érotique de l’amant en quête des traces du campement où il a aperçu la femme aimée dans le désert (monde pré-islamique) à la poétique des ruines théorisée par Denis Diderot dans son Salon de 1767 à partir des œuvres du peintre Hubert Robert – « […] les idées que les ruines réveillent en moi sont grandes. Tout s’anéantit, tout périt, tout passe. De quelque part que je jette les yeux, les objets qui m’entourent m’annoncent une fin et me résignent à celle qui m’attend ». Les ruines naissent de la rencontre des vestiges et des imaginations (Georg Simmel, Réflexions suggérées par l’aspect des ruines, 1907).

La Théorie du grain de sable (planche originale), François Schuiten et Benoît Peeters, 2009 © Paris, BNF

À quelles ruines sommes-nous sensibles, aux ruines antiques de Giovanni Servandoni ou aux déchets modernes de Daniel Spoerri ? Quelles sensations ou idées ces œuvres réveillent-elles en nous : la nostalgie, le rêve, le dégoût, l’effroi ? Resterons-nous davantage devant la Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines (1796) d’Hubert Robert, avec sa trouée céleste de nuages plus blancs que le marbre et ses arcs de verdure triomphant sur les pierres, ou devant cette photographie d’Éric Poitevin de la forêt domaniale de Verdun devenue, avec le temps, si peu encline à suggérer la boucherie de la Grande Guerre ? Devant les ruines abstraites de La Fuite en Égypte de Nicolas Poussin (1657) ou la juxtaposition d’une briqueterie et de colonnades antiques d’Anselm Kieffer (The Shape of Ancien Thought, 1996-2012) ?

Toutes les ruines se valent-elles ?

Homs (Syrie), photographie de Mathieu Pernot, 2020. © Collection de l’artiste

Comme la plupart des manifestations culturelles contemporaines, l’exposition paie son obole au camp du kaloskagathos post-moderne –camp artistique du Bien. Pas grand-chose sur la romaine, hellénisante, et byzantine cité de Palmyre (Syrie), dévastée par les terroristes de Daesh le 22 mai 2015 ; beaucoup, en revanche, sur la série de photographies de Taysir Batniji intitulée Gaza Houses 2008-2009 –maisons détruites dans la bande de Gaza ironiquement présentées sous forme d’annonces immobilières. Façon de dire que toutes les ruines se valent. Anéantir des ruines n’est pas une nouveauté dans l’histoire, mais le récent saccage de Palmyre, dont l’historien Paul Veyne a voulu, par le récit, « faire parler une fois encore les pierres pulvérisées » a montré « l’abîme qui sépare les djihadistes des Occidentaux […] qui ont une sorte de culte respectueux pour les restes du passé » (Palmyre, l’irremplaçable trésor, 2016). Le concept de « la ruine des ruines » et de l’anéantissement orchestré des restes a une bien sinistre longévité. Il permet de comprendre pourquoi les civilisations sont fragiles : si la vie perd toujours contre la mort, la mémoire n’est pas toujours victorieuse contre le néant (Tzvetan Todorov).

Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruines. Robert Hubert (1733-1808). © Paris, musée du Louvre.

En marge de l’exposition, qui s’achève bien entendu par la sempiternelle injonction à « prendre soin du monde pour y vivre encore », l’excellent ouvrage de Michel Makarius, Ruines, représentations dans l’art de la Renaissance à nos jours, apporte du fond aux Formes de la ruine, dont nous prive, y compris sur un si beau sujet, l’approche désormais décentrée, fragmentée et achronique de la culture.

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C’est que, de la Renaissance à nos jours, notre conception des ruines a évolué, témoignant au fil des siècles d’une vision spécifique du temps, de l’histoire et de l’existence. La Renaissance fut marquée par le retour à l’Antique et par la réappropriation fascinée de la culture pré-chrétienne, celle de la beauté et de la sagesse jointes. Le Classicisme a vu dans les ruines antiques la possibilité d’intégrer au paysage les lois de l’harmonie et de la raison humaine, corrigeant le désordre de la nature par l’idéale sérénité des pierres. Équilibre harmonieux rompu, au XVIIIe siècle, par la tumultueuse idée de sublime, portée aux méditations agitées sur le passé, le présent et l’avenir au milieu de ruines démesurées, jusqu’à venir troquer, avec le Romantisme, la trop lumineuse antiquité gréco-romaine contre l’atmosphère inquiétante du Moyen-Âge gothique dont les encres hugoliennes, sombres hésitations liquides tracées au gré des circonvolutions de l’âme, sont les parfaites illustrations. Perdant peu à peu leur pouvoir de fascination avec la photographie et la naissance du tourisme dont Flaubert se faisait déjà l’écho dans son Voyage en Égypte […] les temples égyptiens m’embêtent profondément. Est-ce que ça va devenir comme les églises en Bretagne, comme les cascades dans les Pyrénées ? Ô la nécessité ! Faire ce qu’il faut faire. »), les ruines changent de statut au XXe siècle : de vestiges du passé, elles deviennent les débris d’un présent tragiquement encombrant, capable d’atomiser l’humanité. Dévasté par le national-socialisme, le communisme et les crimes de masses, l’homme, ruiné dans son existence et ses rêves de bonheur terrestre, menace de devenir son unique ruine. Chateaubriand l’écrivait déjà : « l’homme n’est lui-même qu’un édifice tombé. »

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L’éruption du Vésuve, par Pierre-Henri de Valenciennes. © D.R

Qu’en est-il aujourd’hui, à l’heure d’un tourisme culturel devenu pléthorique, des reconstitutions 3D de sites archéologiques antiques, de la muséification du moindre pan de mur semi-érodé ou de la prolifération d’écomusées transformant « n’importe quel vestige d’un métier disparu en relique d’un autrefois mythique » (Michel Makarius)? Les vraies ruines existent-elles encore, fragiles apparitions d’époques naufragées, fugaces présences d’absences sans retour, dans cette obsession de tout restaurer au moment où notre connaissance de l’histoire n’a d’ailleurs jamais été aussi lacunaire ? Ont-elles encore quelque chose à nous dire qui nous fasse rêver, alors que les éléments du passé ne cessent d’être recyclés en stimuli mémoriels et que la grande déchetterie du présent menace, paraît-il, l’avenir des générations montantes ? Devant ces incertitudes, cultivons discrètement nos ruines personnelles, paysages évanouis des petites joies fugaces, et rêvons, pourquoi pas, à la chambre du château de Lourps (« ce relent [d’éther] l’attendrit presque car il suscitait en lui les dorlotantes visions d’un passé défait », J-K Huysmans, En rade, 1887) ou aux Ruines du ciel (2009) de Christian Bobin :« maintenant que tout est détruit, nous pouvons commencer à penser et à rêver ».

Oui, commençons à penser et à rêver.

À voir :

Formes de la ruine, Musée des Beaux-Arts de Lyon, jusqu’au 3 mars.

À lire :

Alain Schnapp, Une Histoire universelle des ruines, Seuil, 2020.

Paul Veyne, Palmyre, l’irremplaçable trésor, Points, 2016.

Palmyre: L'irremplaçable trésor

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Michel Makarius, Ruines, représentations dans l’art de la Renaissance à nos jours, Flammarion, 2024.

Christian Bobin, Ruines du ciel, Gallimard, 2009.

Les ruines du ciel

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Génie et contradictions d’Emmanuel Todd

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Emmanuel Todd © BALTEL/SIPA

Les circonstances atténuantes qu’Emmanuel Todd trouve à Vladimir Poutine, et que l’on décèle dans son dernier essai (La défaite de l’Occident, Gallimard, 2024), pourraient se concevoir si elles ne reposaient pas sur trois contradictions structurantes.


« Seuls ne se contredisent pas ceux qui écrivent peu », expliquait Raymond Aron[1] à ses étudiants dans les années 60. Et disons les choses d’entrée : Emmanuel Todd a beaucoup, beaucoup écrit.

L’éloge d’abord, par courtoisie. Concédons que Todd a eu raison sur la montée des inégalités économiques, sur la chute de mobilité sociale des sociétés occidentales, sur la baisse du niveau de vie, sur le vide spirituel plongeant nombre de nos concitoyens dans le doute, dans la dépression, l’alcool, le suicide. Si nous constatons tous ces phénomènes aujourd’hui, Todd a souvent été le premier à en signaler la progression, peut-être parce que ses antennes portent là où l’histoire se décide aujourd’hui : en Amérique du nord et en Asie de l’est.

DR.

Cela posé, la lecture de son dernier ouvrage La défaite de l’Occident révèle trois contradictions structurantes empêchant de saisir le fil de ses raisonnements. Engageons-nous.

Peut-on encore appliquer des schémas socio-culturels à des groupes de population ?

Todd explique que la fin des croyances religieuses ou que l’emprise des médias globaux ont mis fin aux réflexes anthropologiques de populations entières. On en arrive à des pays « zombie », atomisés, tendant vers le mélange et le nihilisme. Puis il finit par abattre ses cartes au dernier chapitre : la société russe préserve, elle, «un résidu patrilinéaire, communautaire, réfractaire au féminisme».

On a le sentiment d’une reconnaissance du chercheur pour une Russie se conformant encore à sa carte des systèmes familiaux[2] achevée dans les années 90; à la grande différence d’un Occident échappant de plus en plus à ses réductions de jeunesse – sans qu’on comprenne les causes de cette distinction.

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Ainsi, Todd se désole que l’Europe de l’Est veuille se rapprocher du « vide occidental » pour se détacher de la consistance autoritaire russe ; il passe son temps à ramener les peuples à la lointaine Seconde Guerre mondiale en appuyant sur des blessures historiques souvent oubliées. Cette obsession malsaine de 39-45 donne ce passage lunaire : « le mouvement de l’Ukraine vers l’Union Européenne rappelle l’expansion de l’Allemagne nazie ».

Todd semble atteint d’une forme de mélancolie marxiste-léniniste le rendant incapable de respecter le désir de liberté d’anciennes minorités soviétiques. Ses cadres anthropologiques sont devenus des prisons dont les sociétés s’échappent au risque de subir ses foudres.

L’autoritarisme est-il plus raisonnable que la démocratie ?

Européens de l’Est mais aussi Scandinaves ou Allemands troublent Emmanuel Todd : leur soutien à l’Ukraine couplé à leur envie d’OTAN et d’Amérique ne serait qu’une conséquence du nouveau vide moral et intellectuel des sociétés démocratiques. Il s’agirait même d’un « besoin d’appartenance » psychique, incontrôlé, conduisant l’Europe à sa destruction économique. Les quelques 80% d’Européens[3] estimant que la Russie est une menace sont donc sous emprise et leurs élus devraient courir en sens inverse.

Aucun cap non plus à Washington. Todd n’accorde plus aucune chance à cette nouvelle élite américaine en pleine recomposition – élite «impériale et universelle» sans autre intention que la guerre ; alors qu’en vérité la présence militaire américaine à l’étranger ne cesse de baisser depuis 1945[4]. Il nous dit que le discours occidental sur la limitation de l’immigration est « xénophobe » alors qu’il comprenait la volonté de Trump de bâtir un mur entre Etats-Unis et Mexique en 2016 – « un sursaut démocratique »[5].

Des Ukrainiens inspectent des véhicules russes abandonnés, région de Kharkiv, 7 mars 2022 © Marienko Andrew/AP/SIPA

En sens inverse, Poutine est lui un dirigeant équilibré. Sa guerre est « défensive », son véritable « objectif final » est seulement la conquête de zones russophones ; et il a dès le début des opérations « parfaitement intégré la faiblesse industrielle de l’OTAN » dans sa manœuvre. Todd accorde à Moscou une capacité d’anticipation presque évangélique malgré l’invasion-chemin-de-croix de 2022 ; et une capacité de maitrise elle aussi christique. Pourtant l’histoire fourmille de dirigeants autoritaires allant de paris maitrisés en arrogances désastreuses, sans contre-pouvoir pour les arrêter : en quoi Poutine différerait-il de ce schéma ?

Paix par l’arthrose ?

La position russe n’est pas seulement modérée pour Todd : elle est aussi fragile, vulnérable. La démographie de la Russie est si baissière que l’Europe ne devrait pas écouter les sirènes des armuriers américains expliquant que la guerre est pour demain matin.

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Sauf qu’à l’est de l’Ukraine, la moyenne d’âge des morts au combat est de 45 ans[6]. Et Todd lui-même a reconnu au moment de la crise des gilets jaunes en 2018[7] qu’il avait sous-estimé la capacité de mobilisation des Français plus âgés, que cette France de la pré-retraite pouvait encore surprendre. Le vieillissement est-il une garantie de paix si évidente qu’il faille à nouveau baisser nos budgets militaires ? Là encore, l’imaginaire de jeunes soldats envoyés à l’abattoir des deux dernières guerres mondiales obscurcit sa pensée.

Tout ceci ferait sourire si ces analyses contradictoires ne fournissaient pas des arguments à ceux préférant l’abandon et la soumission à une géopolitique définie par la force et non plus par le dialogue. Nous demandons donc à Emmanuel Todd de clarifier ses postulats de départ et même – osons le terme en cette ère déconstruite – sa philosophie politique.


[1] Le Marxisme de Marx, Raymond Aron, publié en 2002.

[2] L’origine des systèmes familiaux, Emmanuel Todd, 2011.

[3] https://europa.eu/eurobarometer/surveys/detail/3053

[4] https://journals.sagepub.com/doi/abs/10.1177/07388942211030885

[5] https://www.youtube.com/watch?v=EBwfop1OuzI

[6] https://www.thetimes.co.uk/article/ukraines-average-soldier-is-43-how-can-they-keep-putin-at-bay-zf5bqb26m

[7] https://www.youtube.com/watch?v=ZKb-Di4zZS4

Un dernier slow avant de nous dire adieu

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Monsieur Nostalgie réarme le slow pour sauver la France


Il a disparu dans les années 2000. Sous le coup des communautarismes et des pruderies. Pas assez rentable, trop populaire et « malaisant » comme les concepts dépassés de nation et de souveraineté. Sous la surveillance accrue des corps, une morale autoritaire maquillée en vague libertaire faisait son lit. Elle contrôlerait bientôt tout. Elle nous assignerait à résidence, figeant nos opinions et nos relations extérieures, empêchant toute possibilité de rencontres.

Sophie Marceau dans « La Boum » de Claude Pinoteau, 1980 © SIPA

Recroquevillées sur leurs applis et leurs croyances, les jeunes générations échangent aujourd’hui par contumace, elles sont terrifiées par l’idée de l’échec ou de la contre-performance, elles virtualisent ce moment fatidique où les peaux vont fatalement s’effleurer, où il faudra verbaliser une demande – oraliser ses sentiments disent les psys – et où les outils numériques ne serviront à rien. Les algorithmes ne vous seront d’aucune aide. Face à votre destin et à vos responsabilités, vous allez, pour la première fois de votre vie, user de votre libre-arbitre. Ce n’est plus le moment de se cacher, ni de reculer, le contact va avoir lieu ou pas. Le compte-à-rebours est lancé. Le slow permettait ce passage-là. Il était cet espace gratuit et supraidentitaire où une jeunesse différente se rapprocherait, se domestiquerait, trouverait un terrain d’entente cordiale, voire la possibilité d’aller un peu plus loin. C’était un préambule enchanteur autant qu’un examen de passage. Le slow précéderait le baiser, le plus intime des gestes d’amour. Ce slow, œcuménique et prérévolutionnaire, était friable, tâtonnant et initiatique. Pudique et dérisoire, comme toutes les choses essentielles dans l’existence. Nous aurions dû le protéger, peut-être le constitutionnaliser. Il obligeait à se parler, à tenter un élan fébrile et ridicule, à sortir de sa chambre, à combattre enfin sa solitude, à communier avec d’autres, c’était un parcours du combattant pour les timides, il nous coûtait, il nous demandait du courage et de l’inconscience.

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Mais quel bonheur quand il arrivait à sceller, durant trois minutes, les attentes et les désirs de deux inconnus. Ce saut de l’ange sur les parquets et les boums de quartier, en public, sous les regards amusés et niais des copains d’infortune, donc quasiment à nu, pouvait se révéler sacrément périlleux. Dans ce ballet malhabile où le cœur tape et les jambes flageolent, il fallait pourtant se lancer, dépasser ses peurs et encaisser la possibilité d’un refus. Très tôt, il est bon que les Hommes intègrent le « râteau » et inventent des parades psychologiques pour dépasser le léger picotement du « rejet ». Une grande inspiration. Et oublie qu’t’as aucune chance, vas-y fonce ! Sur le fait accompli, dans les yeux de l’autre, au moment d’inviter à danser, tous nos capteurs en alerte, on savait, avant même de bafouiller, si notre tentative se solderait par une victoire ou une déconvenue. Cette première étape réussie, le slow retors et magnifique était loin d’être gagné. Il soumettait à un effort de longue durée, il était sournois, souvent versatile, il n’était pas modélisable et transposable. Il pouvait se révéler décevant ou féérique, un détail anodin compromettrait l’expérience ou un sourire fugace, attrapé dans la pénombre, comblerait durant des semaines. Le slow était unique, donc périssable. Il se consumait sur l’instant, à chaud. Son caractère hautement inflammable le discrédite dans une société du résultat et du tableur Excel, des aigreurs et des partitions. Le slow était un rite païen avant l’affrontement des clans, des sexes et des intérêts. Il n’était pas productif, il était éphémère. Il participait à l’éducation sentimentale de tout un pays. Doux et tendre, brinquebalant et blessant, il nous a appris à nous apprivoiser. C’est ce que montre le documentaire Slow une histoire d’amour réalisé par Gaël Bizien dans la collection années 80 de « La France en vrai » sur les antennes régionales de France 3. J’en profite pour vous conseiller de visionner « Génération Mille Clubs » qui revient sur l’initiative de François Missoffe, alors ministre de la Jeunesse et des Sports sous Pompidou. Reste la question fondamentale : quel est le meilleur interprète pour un slow réussi ? Mettons de côté les trop entendus quoique efficaces « Scorpions » et « Peppino di Capri », « Julio Iglesias » et « Lionel Richie », n’excluons pas trop vite tout de même « Reality » de Richard Sanderson et « Sorrow » de Mort Shuman, ils ont de la ressource, « Procol Harum » tient toujours la corde et Jeane Manson n’a pas dit son dernier mot. J’opterai pour Dan Finnerty et son « Feel Like Makin Love » à moins que « Warum nur, warum ? » d’Udo Jürgens ne soit le titre indépassable.

https://www.france.tv/documentaires/art-culture/5466993-slow-une-histoire-d-amour.html

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Barbey d’Aurevilly l’irrédentiste

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L'écrivain français Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889). Portrait de Émile Lévy DR.

« La modestie et moi nous n’avons jamais passé par la même porte : elle est trop petite ou je suis trop grand ; j’ignore cette hypocrisie-là comme beaucoup d’autres dont est pourrie l’âme humaine, et je me déclare hautement orgueilleux – l’orgueil étant la force et l’aliment incessant de ma vie. On n‘est humble que lorsqu’on a des raisons pour l’être. »

Jules Barbey d’Aurevilly

         « Les pions n’aiment pas les pionniers. C’est ma sympathie pour d’Aurevilly qui m’inspire sans doute ce détestable calembour. »

Charles Baudelaire

Drieu, qu’on relisait il y a quelques années pour La NRF, l’avait évoqué : « Je n’écrirai jamais ce livre sur les Normands, dans les lettres et les arts. Corneille et Poussin, Fontenelle, Méré, Flaubert, Barbey, Maupassant, Manet, Boudin, Gourmont. Comme je suis loin et près de ces gens. Je tiens aussi à l’Ile-de-France. » (Récit Secret, Gallimard, p.78).

La Varende l’a fait – qui, dans une bibliographie pléthorique, a écrit au moins deux grands romans très aurevilliens (Nez-de-Cuir et Le Centaure de Dieu). Cela s’appelait Grands Normands (sur Barbey, Flaubert et Maupassant, éd. Defontaine, 1939).

Cela pour dire la postérité de Barbey – outre celle, connue et reconnue, de Bloy et de Huysmans, de Bourget et de Mirbeau, de Coppée et de Lorrain (Monsieur de Bougrelon, chef d’œuvre « décadent », est très directement inspiré de Barbey : « ce loqueteux était un grand seigneur, ce fantôme personnifiait une race, ce maquillé était une âme »).

Ou, incommensurable hommage, celui de Proust dans La Recherche. Ou de Julien Gracq dans Préférences. Ou de Guy Dupré dans Je dis nous (La Table Ronde, 2008). Ou de Morand à propos d’Une Vieille Maîtresse. Ou de Philippe Berthier, éminent aurevillien et stendhalien émérite, auteur d’une thèse sur Barbey d’Aurevilly et l’imagination (éd. Droz, 1978) qui a fait date (et souche) – et que, sauf erreur, outrageusement à notre estime, Michel Lécureur, biographe de Barbey, ne mentionne même pas : « Le plus proustien des écrivains du XIXème siècle ».

Quoi d’autre, pour compléter le bouquet, et en restituer le capiteux et si vénéneux parfum ? L’hommage magnifique de Remy de Gourmont, dans ses Promenades littéraires – repris en manière de Préface par Michel Lécureur : «Barbey d’Aurevilly est une des figures les plus originales de la littérature du XIXème siècle. Il est probable qu’il excitera longtemps la curiosité, qu’il restera longtemps l’un de ces classiques singuliers et comme souterrains qui sont la véritable vie de la littérature française. Leur autel est au fond de la crypte, mais où les fidèles descendent volontiers, cependant que le temple des grands saints ouvre au soleil son vide et son ennui. (…). Barbey n’est pas un de ces hommes qui s’imposent à l’admiration banale. Il est complexe et capricieux. Les uns le tiennent pour un écrivain chrétien, en font une sorte de Veuillot romantique ; d’autres dénoncent son immoralité et sa diabolique audace. Il y a de tout cela en lui : de là des contradictions qui ne furent pas seulement successives. On voit bien qu’il fut d’abord athée et immoraliste ; mais quand une crise l’eut rejeté vers la religion, il demeura immoraliste ainsi qu’en sa première phase, et cela parut singulier. »

Pour s’en convaincre, voir les polémiques qui accueillirent, entre autres, Une Vieille Maîtresse et Les Diaboliques – autres « Fleurs du Mal », d’un siècle qui en fut prodigue.

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Pontmartin, critique littéraire résolument conservateur, bête noire de Barbey, farouche ennemi du Romantisme et du Naturalisme, ardent défenseur du Catholicisme et de la Monarchie (qu’en 1872, Bloy surnommerait le « porte-parole des catholiques du strict nécessaire ») condamnera ainsi ces « écrivains qui pensent comme Joseph de Maistre et écrivent comme le Marquis de Sade ».

Barbey renvoya dos à dos « philistins, bigots et libre penseurs », « tous les pédants de la moralité bête qui ne veulent pas qu’on touche bravement aux choses du cœur » : « Nous autres catholiques jusqu’à l’axe de notre tête, qui aimons les arts avec passion et qui avons aimé les femmes avec plus de passion encore, nous n’avons pas de ces polissonnes et cochonnes pudeurs. Quand nous faisons intervenir les passions vraies dans nos œuvres, nous n’avons pas peur de leurs cris. »

Barbey d’Aurevilly signait Lord Anxious ou Le Sagittaire, on le surnommait Le Connétable des Lettres, ses devises étaient Nevermore et Too late (eu égard, certes, aux temps prérévolutionnaires – sans doute, oui, révolus). Ses signatures et surnom étaient très exactement choisis.

Ses devises ? Moins. Qu’on en juge : Catherine Breillat l’a adapté – avec une fortune discutable – au cinéma (Une Vieille Maîtresse, 2006) ; Michel Lécureur lui a consacré une biographie (Fayard) fouillée et honnête (quoique d’une tonalité guère aurevillienne) ; depuis quelques années, Les Belles Lettres (sous la direction, irréprochable, de Pierre Glaudes et Catherine Mayaux) rééditent son Oeuvre Critique, un des massifs de la critique littéraire et d’art du XIXème siècle : Les Œuvres et les Hommes, neuf volumes, plus de dix mille pages.

Caroline Sidi, dans un remarquable article sur la critique aurevillienne, rappelle combien celui-ci la tenait pour son œuvre capitale – et à cet égard, Lécureur est d’une exactitude et d’une rigueur irréprochable, qui restitue la moindre des collaborations de Barbey au Nouvelliste, au Pays, au Constitutionnel, au Nain Jaune, au Figaro, etc. :

« Une œuvre critique qui a fini par faire brèche auprès des non-initiés, et qui avait pour projet, ni plus ni moins que l’« Inventaire intellectuel du XIXème siècle », en ses « Œuvres » et en ses « Hommes ». Dessein grandiose, démesuré, littéralement balzacien (…) : mille trois cents articles – de « forme svelte, retroussée et presque militaire » – qui visaient à offrir rien de moins que sa « Comédie Humaine ».

Avec cet avantage sur le grand ancêtre que Barbey (1808, Saint-Sauveur-le Vicomte – 1889, Paris) aura, lui, parcouru le vaste empan du siècle, assistant activement – il était de toutes les batailles – à toutes les révolutions politiques, littéraires, artistiques et éditoriales qui ont bouleversé le siècle et transformé en profondeur la physionomie du paysage « intellectuel » français, en l’accouchant à la modernité. Par là, Barbey accède au rang de « Contemporain capital » et son témoignage sur le siècle se mesure en carats. »

Fermez le ban. Est-il besoin d’insister pour dire la précieuse actualité de Barbey – et signifier son retour ?

Alors, too late vraiment ? Pas si sûr. Nevermore ? Pas plus. Ce qui précède attesterait plutôt le contraire. Barbey revient oui, et comme souvent avec un écrivain « de légende », il est accompagné d’un cortège de banalités et d’une théorie d’idées reçues. Banalités (qui confinent au « folklore ») sur son dandysme et ses tenues extravagantes – « excentriques » serait mieux dire, et plus fidèle à son anglomanie en la matière (oui, Brummell, oui, Byron). Théorie d’idées reçues sur l’écrivaincatholique-ultramontainréactionnaire-contre-révolutionnaire, etc. Un écrivain qui salue Octave Mirbeau et Jules Vallès, voire Proudhon, nous semble, quant à nous, plus fidèle à une certaine idée de la littérature qu’à une quelconque « réaction » : Vallès et Mirbeau ne s’y tromperont pas, qui le salueront à leur tour, le temps venu.

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Écrivain à tempérament, de conviction, adoré ou exécré, Barbey « vomissait » les tièdes et eut le suprême honneur d’être payé de retour. Relisons ce qu’il écrivait de Thiers, un de ses morceaux de bravoure, un de ses mots d’anthologie : « Homme politique nul, qui pouvait tout faire et n’a rien fait ; littérateur nul, malgré ses quarante volumes, critique d’art nul, âme nulle ! pour toutes ces raisons, ministre, académicien et grand homme » (Les Quarante médaillons de l’Académie, Grasset, Cahiers rouges)

Alors oui, en amont, il y a Maistre et Bonald, hérauts de la Contre-Révolution, Baudelaire et Balzac, Walter Scott et Lord Byron. Il adorait (oui, je sais, « on n’adore que Dieu »…) Stendhal (en dépit de son athéisme) et E.A. Poe, et rendit hommage à Ernest Hello (« Voyant quand il s’agit de Dieu, et Visionnaire quand il s’agit des hommes ») et à Maurice de Guérin, son ami, prématurément disparu. Il exécrait Sainte-Beuve (« crapaud qui voudrait être une vipère », homériques feuilletons), Flaubert (dont il perçoit l’importance quand il lui mesure la place), Renan, Zola, Hugo (Les Misérables ? « le livre le plus dangereux de tous les temps »), Mérimée, Nerval, George Sand (un des fameux « Bas-Bleus »), Goethe, Diderot et Rousseau – lors que Voltaire est, en dépit du « reste » (athéisme, libre pensée, etc.), crédité d’une « nature aristocratique » (sic). On en passe : mille trois cents articles, c’est long, 81 ans (1808-1889), aussi. A fortiori lorsqu’on est doté d’une vitalité et d’une ardeur au combat très exceptionnelles. A fortiori, en outre, lorsque les nécessités d’ordre pratique – i.e. l’argent – vous rappellent, régulièrement, à l’ordre.

Dans un autre remarquable article consacré à « L’imaginaire du combat dans la critique aurevillienne », Caroline Sidi conclut, en aurevillienne de tempérament – et d’élection : « C’est dans (cet) « héroïsme de la défaite » que la critique aurevillienne trouve sa vocation et sa vérité. La notion de cause perdue permet d’opérer, sans déperdition d’énergie, la jonction entre la réalité des combats aurevilliens et cet imaginaire de la pugnacité qui le taraude. En ce sens, la critique journalistique, qui était considérée par Barbey comme un moyen, sera devenue une fin, et pas la moins impressionnante. La multiplicité des combats, engagés « ubique et semper » par cet Achille sans Patrocle et resté « bouillant » jusqu’à l’âge de Nestor, fait de la porte basse du journalisme une porte haute, qui hisse Barbey au rang de combattant de l’absolu, et fait de ce « Jules » qui se cherchait une caution du côté de César ou de Mazarin une figure de référence à lui tout seul. Figure qui fait mentir cette phrase amère que l’on avait rencontrée sous sa plume et suivant laquelle « un maréchal des lettres ne vaudra jamais un Maréchal de France ». Car si « les plus grands hommes en politique (comme à la guerre) sont ceux qui capitulent les derniers », cela n’est pas moins vrai s’agissant des écrivains. » Pas d’autre commentaire. Si, pourtant – un mot encore. Longtemps en charge du domaine anglo-saxon aux éditions Gallimard, Michel Mohrt, dans un texte dédié à La Varende, hasarde une hypothèse : « On a rapproché La Varende de Barbey d’Aurevilly, « manant du Roi ». Mais c’est à l’œuvre du grand romancier américain Faulkner que me fait songer celle de La Varende. Faulkner, lui aussi, a été pris pour un romancier « régionaliste », parce que son œuvre est enracinée dans le « Sud profond » : les Etats de l’ancienne Confédération du Sud qui s’étaient séparés de l’Union en 1855 et furent vaincus. (…) Lui aussi a recherché ses ancêtres (…). Ce sont ces hommes que Faulkner fait revivre dans ses romans. Il a « relevé les morts» pour se trouver des modèles et des répondants ; il a fait revivre une civilisation détruite. S’il y a une « internationale blanche » dans le midi de la France à la fin du Premier Empire, assurément Faulkner et La Varende – quelques autres aussi : le romancier espagnol Valle Inclan, le poète irlandais Yeats… – en font partie. Et je crois que l’on peut dire, en songeant à ce que ce mot représente de fidélité à des valeurs perdues, à un type de civilisation, à une religion du passé et de l’honneur, que l’œuvre de La Varende est celle d’un écrivain ‘’sudiste’’. »  Ajoutons quant à nous, que l’hypothèse nous semble rien moins que « hasardeuse » et, eu égard à Barbey et à ses hobereaux «chus» du Cotentin, d’une fécondité méconnue – donc prometteuse.

Les Diaboliques

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