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Jacques Genin, un cœur fondant

Après une enfance difficile et sans formation particulière, Jacques Genin n’a suivi que ses intuitions. Le garçon plein de rage et hypersensible est parvenu à transformer sa colère en force créatrice, jusqu’à devenir l’un des meilleurs pâtissiers chocolatiers de France.


Nous naissons tous avec un nom que nous n’avons pas choisi. Mais nous pouvons aussi le recréer afin de nous libérer de son emprise. Ainsi Jacques Genin a-t-il supprimé l’accent aigu qu’il y avait sur le « e » pour ne pas porter le même nom que son père qui le battait…

Cinq heures durant, au cours d’un mémorable déjeuner bien arrosé, le plus grand pâtissier et chocolatier de France s’est livré, l’œil embué de larmes.

Un caractère !

Nous sommes en présence d’un fauve, d’un animal sauvage de 65 ans à la force vitale toujours prodigieuse, qui continue à caraméliser ses pistaches de Sicile à la main dans des chaudrons en cuivre… Un de ces caractères que notre société s’efforce aujourd’hui d’effacer et de castrer au profit de petits hommes gris en costumes bleus.

Hannah Assouline.

« Mon parcours a commencé dans les abattoirs des Vosges, quand j’avais 12 ans. Les abattoirs, c’était pour me sauver, pour ne pas mourir… J’ai mis une vie pour mettre des mots sur cette période. »

Né en 1959 à Saint-Dié-les-Vosges, Jacques Genin vient des bas-fonds. Battu et violenté par ses parents, il s’enfuit et travaille durant sept ans dans des abattoirs.« Enfant, je détestais l’être humain… je ne connaissais pas l’amour… je ne connaissais que la violence et la haine contre mes parents… en même temps, j’étais un garçon plein de rêves. »

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Un jour, il entend parler sur RTL d’un grand chef, trois étoiles Michelin, nommé Alain Chapel, dont le restaurant se trouve à Mionnay, à 20 km de Lyon. Une force le propulse aussitôt dans un train, en troisième classe.« J’arrive là-bas. Je regarde la carte affichée à l’entrée du restaurant. Il n’y a pas de prix ! Je ne comprends rien à ce qui est écrit. Je ne sais pas ce qu’est un homard, ni ce que sont des écrevisses… Un monsieur sort alors du restaurant, vêtu tout en blanc. Je ne savais pas qui était Chapel, je ne l’avais jamais vu. Il me demande très poliment s’il peut m’aider. Il me fait entrer et m’installe à une table alors que j’étais habillé n’importe comment. Il me propose un verre, mais je n’aimais pas le vin qui était associé à l’odeur du vomi de mes parents… Monsieur Chapel (je ne sais toujours pas que c’est lui) me retire la carte des mains et me sert des plats qui vont me bouleverser. Après le repas, il me raccompagne à la porte sans me faire payer et me dit simplement : “Merci d’être venu.” Pour la première fois de ma vie, j’ai vu ce qu’était la générosité ! Humainement, c’est Alain Chapel qui a fait de moi ce que je suis. Il m’a irradié et m’a aidé à sortir de ma prison intérieure. »

Hannah Assouline.

À 19 ans, Jacques part sur les routes, fait du stop, sans but. Un camion le prend et le dépose à Paris… Il faudrait écrire un livre sur sa vie. Ses petits boulots, sa rencontre avec les prostituées de la rue Saint-Denis, puis Valérie, en cinquième année de médecine, qui lui apprend ce qu’aimer veut dire et qui lui donne une fille qu’il adore et qui deviendra avocate.

Le plus fascinant, c’est de voir comment ce garçon plein de rage est parvenu à transformer sa colère en force créatrice. Un jour, il décide de monter son propre restaurant, rue de Tournon. Sans le permis, il va en Bretagne chercher ses poissons. Très vite, le Guide Michelin le remarque et lui propose une étoile qu’il refuse : « Ne faites pas ça, je ne suis pas mûr, je me cherche, je vais me barrer. »

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Le lendemain, la Maison du chocolat le recrute comme chef pâtissier… De 1992 à 1996, il crée le cake au citron, le marbré et l’éclair au chocolat qui demeurent les signatures de cette institution.

Mais comment devient-on pâtissier et chocolatier du jour au lendemain, sans avoir fait aucune école ? « La première fois que tu as embrassé une fille, est-ce que tu as fait une école pour ça ? Tu inventes ! Ce n’est pas marqué dans un manuel. Ce qui compte, c’est l’envie, l’énergie qu’il y a dans ton ventre. »

Hannah Assouline.

Quand la Maison du chocolat lui demande de faire du congelé, Jacques donne sa démission. « Ne vous faites pas d’illusions, aujourd’hui, tous les pâtissiers font du congelé, à commencer par les galettes des rois qui sont mises au froid dès le mois de septembre. L’inconvénient est que cela assèche le feuilleté qui devient friable. Moi, je fabrique mes galettes le jour même ! Je suis le dernier à faire ça. Je suis un besogneux. » Genin met toute sa vie dans ses créations. Ses chocolats fins comme de la dentelle de Bruges, ses pâtes de fruits pleines de fraîcheur, ses caramels qui ne collent pas aux dents…

Situé dans un bel immeuble du XVIIe siècle, dans le Marais, sa boutique ressemble à un grand atelier de peintre où la pierre, le bois, la brique et le fer forgé renvoient la lumière du jour. Unique à Paris, son laboratoire est à l’étage, et non dans un sous-sol obscur. C’est là qu’il est passé maître dans l’art des accords.« En infusant une plante ou une épice, tu obtiens une huile qui concentre les goûts. Il ne te reste plus qu’à marier cette quintessence avec le chocolat. »

La pâtisserie, une évolution constante

Son fameux chocolat à la menthe est, de ce point de vue, un archétype. Au début, c’est un simple bonbon de 50 g que l’on croque et qui se casse dans la bouche. La ganache se répand alors sur le palais en donnant une sensation d’onctuosité. Puis surgit d’un coup la fraîcheur délicate de la menthe, semblable à un joli gazon au milieu d’une clairière… Enfin, la puissance acidulée du chocolat de Madagascar reprend le dessus avec ses notes boisées et épicées ! Une symphonie en mouvement. On est loin des chocolats à la menthe d’autrefois qui sentaient l’after-shave.

Hannah Assouline.

« Les pâtissiers-chocolatiers ont répandu cette légende selon laquelle leur métier serait une science exacte, une chimie au gramme près. C’est pour défendre leur statut social. En fait, on s’adapte, on bricole, comme un peintre qui change ses couleurs selon la lumière du jour. Ma pâtisserie évolue et change tout le temps. Ce qui compte, c’est mon premier ressenti. »

Avec une telle franchise, Jacques Genin est un homme que l’on ne peut qu’aimer. 


Jacques Genin

133, rue de Turenne, 75003 Paris

Tél. : 01 45 77 29 01

jacquesgenin.fr

La cantine où il aime manger :

Vantre

19, rue de la Fontaine-au-Roi, 75011 Paris

Tél. : 01 48 06 16 96

Un restaurant merveilleux dirigé par un encyclopédiste des vins.

Menu entrée-plat-dessert à 28 euros !

Trois parties pour deux balles!

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Venez jouer aux flippers et aux Baby-foot à la Monnaie de Paris dans l’exposition interactive « Insert Coin » jusqu’au 30 juin !


Qu’est-ce que l’identité française ? Concrètement, matériellement, sans thèses fumeuses à la rescousse, sans prêchi-prêcha de chaque côté de l’échiquier politique, je veux du solide, de la pierre de taille, pas de l’évanescent ; je veux du coulé dans le bronze et validé par plusieurs générations depuis l’Après-guerre.

Artistes des comptoirs de bistro

Je l’ai trouvé à la Monnaie de Paris dans l’exposition « Insert Coin » qui nous raconte l’histoire des machines de jeux fonctionnant avec des pièces de monnaie. Une expo frappée par le bon sens populaire qui n’a pas peur de mettre en avant la culture du zinc et du divertissement, les deux mamelles des jeunesses en formation. Sans cette approche bistrotière qui manque tant à nos gouvernements, on ne comprend rien à notre pays, à la liberté et à l’égalité, à une certaine forme aussi de fraternité devant un verre de « Monaco » et un Baby Bonzini. Un homme d’État qui n’aurait pas fréquenté assidument les bars serait-il vraiment apte à diriger une nation comme la nôtre ? Je ne le crois pas. Il lui manquerait la souplesse et la fermeté du poignet pour effectuer une « gamelle », l’albatros de Ballesteros, l’ace de Djoko, la figure artistique des troquets qui faisait d’un joueur lambda de Baby, un élu du quartier ! Il y a des bruits qui nous rappellent notre adolescence, le son de la balle en liège venant taper dans la cage en métal du goal et ressortir par magie, c’est du Brahms à l’heure de l’apéro, une arabesque qui vaut une mauresque.

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Le bâtiment historique qui abrite l’Hôtel de la Monnaie construit au XVIIIème, face aux bouquinistes de la Seine, se transforme en un « Balto » plus vrai que nature jusqu’au 30 juin. On n’est plus dans le VIème arrondissement au printemps 2024 mais à Créteil en 1974 ou à Montluçon en 1983. Les organisateurs ont imaginé plusieurs salles pour chaque décennie, des années 1960 aux années 1990, à chaque fois, une ambiance différente, vinyles, formica, chromes, publicités d’époque et doudous générationnels dans les vitrines, Rubik’s Cub ou 45 tours de Christophe, affiche de Bébel en Pierrot le fou et casque de mob sans visière ; que vous ayez été « jeune » dans les Yéyés, sous Tonton président ou quand Indra chantait le tube « Misery », vous allez vous souvenir de vos quinze ans sans injections de botox.

C’était mieux, avant TikTok

Avant les échanges virtuels, le rade du coin, que vous habitiez en pleine cambrousse ou en banlieue, était le rendez-vous des collégiens et des lycéens. On s’y chambrait, on refaisait le monde à notre sauce sans la tutelle des parents, on était un peu marioles mais on apprenait à interagir socialement. Et accessoirement, on dépensait notre argent de poche en partie de flippers, de Baby et plus tard, sur les bornes d’arcade. « Insert Coin » revient sur l’évolution technologique et sociologique de ce business jadis florissant, signe d’une humanité rieuse et où « le vivre-ensemble » n’était pas un mensonge électoraliste.

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De la fabrication de ces machines au consommateur final en passant par les cafetiers et divers intermédiaires, une chaîne se mettait en place et solidifiait notre ancrage quelque part.

Tract contre l’uranium à Ille-sur-Têt (66) à l’entrée d’un bar lors de la campagne du référendum 28 mai 1978 © Etienne MONTES/Gamma-Rapho via Getty Images

Autant le Baby n’évolua guère dans sa forme, autant le flipper connut des vagues et des modes au cours de ces trente ans d’existence. Celui à l’effigie d’Indiana Jones avec sa tirette lanceur en forme de pistolet recueille un succès phénoménal, des files de gamins de onze ans avec leurs parents s’y agglutinent. Car la Monnaie de Paris a eu la bonne idée de rendre opérationnelle cette fête foraine, bruyante, donc vivante, en remettant à chaque visiteur quelques pièces. On peut donc y jouer « pour de vrai ». Il ne manque que la fumée de cigarettes pour recomposer fidèlement ce tableau et son atmosphère…

Tous ces jeux fonctionnent à l’exception de quelques-uns qui étaient déjà en maintenance après une semaine d’ouverture ; comme durant l’Âge d’or, les flippers ont toujours été sensibles aux manipulations brusques et aux bourrins du super tilt. Voir une grand-mère bourgeoise s’amuser à Pac-Man en compagnie de sa petite-fille me donne plus d’espoir dans le genre humain qu’assister à un meeting de campagne.


11, Quai de Conti. Du mardi au dimanche, de 11h à 18h
Nocturnes les mercredis jusqu’à 21h
Entrée : 12 € (incluant 10 pièces de jeu)

Monsieur Nostalgie

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Vous avez dit populisme… ?


Voilà quelque temps, je suivais, un dimanche soir, le journal télévisé de France 2 lorsque, en incidente, comme si l’affaire était entendue une fois pour toutes et non discutable, le présentateur, Laurent Delahousse pour ne pas le citer, laissa tomber, navré, accablé : « …et ce populisme qui piétine la démocratie ». L’entre-soi de plateau étant ce qu’il est à France TV, on enchaîna aussitôt puisqu’il n’y avait rien, vraiment rien, à redire sur ce diagnostic. Le journaliste aurait déclaré « Il fait jour à midi », on n’aurait pas eu autour de lui davantage de réserves à émettre !

On sort le dico

Intrigué, je me suis soudain demandé ce que c’était au fond, je veux dire réellement, le populisme, ce que pouvait bien receler ce que je ne percevais finalement que comme une invective commode, un mot-valise revenant en boucle dans la bouche des bienpensants sans autre bagage rhétorique. Quels en sont les éléments constitutifs, quels sont les critères objectifs qui permettent de dire cela relève du populisme et cela non, où cela commence et où cela s’arrête ? Bref, autant de questions de bon sens, de celles qu’on se pose lorsqu’on cherche à définir un concept, quel qu’il soit. Ne trouvant pas les réponses, je m’en suis remis aux définitions du Petit Robert. Et là, tout est devenu beaucoup plus clair. Populisme : 1 – Didactique. Ecole littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple. 2 – Politique (souvent péjoratif). Discours politique s’adressant aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants.

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Idée méprisable

Tout d’abord, il me semble que l’annotation « souvent péjoratif » aurait pu figurer aussi pour le populisme littéraire. Quelle idée méprisable et vulgaire en effet que de s’intéresser aux gens du peuple et prétendre faire de la littérature avec la sueur du labeur qui pue, du chou bouilli de la soupe qui en rajoute en remugle, le gros rouge et l’haleine tue-mouche ! Quelle horreur, ma chère. La littérature, aujourd’hui, celle qui vaut d’être encensée, porte sur la libido germanopratine multi facettes, sur les angoissants questionnements existentiels consistant à démêler si ce qui est le plus traumatisant est d’avoir été sodomisé à dix ans par papa ou tonton ou ne pas l’avoir été, ou encore si avoir un truc qui pend entre les jambes est davantage débilitant que de ne pas l’avoir.

Pas nouveau !

J’en étais là de mes cogitations lorsque je me suis penché sur la définition 2, celle du populisme politique : discours fondé sur la critique du système et de ses représentants. Alors là, mon sang n’a fait qu’un tour, le vertige m’a saisi. Je suis au bord de l’apoplexie. À l’instant, je réalise que, depuis très longtemps, depuis toujours en fait, je vis entouré, cerné de populistes. Je lève les yeux de mon écran, je porte le regard autour de moi. Ils sont là, bien rangés, telle une armée m’assiégeant, et tous plus populistes les uns que les autres, tous plus ardents critiques du système et de ses représentants, les Karl Marx, les Voltaire, les Rousseau, les Beaumarchais, les Molière, les Coluche, les Audiard, les Céline, les Orwell, les Erasme, les Chamfort, les Hannah Arendt, les Simone Weil, les Mary Wollstonecraft (mère et fille), les Nietzsche… les… les… Il y en a tant ! Elle est là, sous mes yeux, la belle engeance populiste, l’honneur du genre humain. Esprits sublimes, ceux-là s’adressent à tous. Du moins l’ambitionnent-ils. À tous, y compris, et peut-être même d’abord, aux classes populaires, ce qui serait pourtant l’autre élément constitutif du crime « populiste » si l’on se réfère à la définition même du dictionnaire…

Le champ des possibles

Les Amis du Champ-de-Mars veulent nous faire encore aimer Paris. Leur ouvrage richement illustré démontre que les abords de la tour Eiffel sont avant tout un exceptionnel conservatoire architectural et artistique, de l’Art nouveau à l’Art déco. Ce musée à ciel ouvert surnage actuellement dans le chaos Hidalgo, mais c’est une autre histoire…


Anne Hidalgo a raison : les Parisiens ont une sacrée capacité de « résilience ». Malgré sa politique de saccage systématique, nous voulons continuer de voir les beautés de notre capitale, de nous émerveiller des trésors qu’elle recèle. Cela permet, notamment, de nous préserver des dingueries imposées par cette municipalité. Et c’est ce qui motive Les Amis du Champs-de-Mars à publier un beau livre sur ce quartier connu dans le monde entier, mais trop peu observé.


Dans cet ouvrage, l’association fait volontairement l’impasse sur les conséquences de l’incurie de la Mairie : la désolation des abords de la tour Eiffel, l’épuisement du site par trop de manifestations et trop de touristes, ses pelouses ravagées ; il n’est nullement question des vendeurs à la sauvette, des pickpockets, des joueurs clandestins, du terrorisme, des vols, des viols et autres joyeusetés désormais associées au cœur battant de la Ville lumière.

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Non, ces amis du beau nous proposent, dans un geste de résistance intelligente, d’ouvrir les yeux sur ce quadrilatère, son histoire, ses jardins, les immeubles et les hôtels particuliers qui voisinent avec la Dame de fer. À travers des centaines de documents (plans, gravures, tableaux) et un véritable inventaire photographique (photos anciennes et contemporaines), on réalise l’incroyable conservatoire architectural que représente le Champ-de-Mars. Un musée de l’Art nouveau et de l’Art déco à ciel ouvert, un lieu d’innovations et d’expérimentations artistiques qui ne demandent qu’à être admirées.

Ferveur révolutionnaire

Cette vaste étendue à l’ouest de Paris a été préservée de la folie immobilière grâce à la construction de l’École militaire, commandée par Louis XV à Ange-Jacques Gabriel, en 1751. L’immense dégagement laissé entre le bâtiment et la Seine sert de champ d’entraînement pour les soldats et leurs chevaux – de là son appellation de Champ-de-Mars, le dieu de la guerre.

Et c’est parce que le terrain est toujours dégagé durant la Révolution qu’on décide d’y édifier le gigantesque cirque à l’antique pour la Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790. Plus de cent mille personnes prennent place autour de la famille royale, le pays croit alors en la pérennité d’une monarchie constitutionnelle. Lors de cette cérémonie, d’un kitsch dont les révolutionnaires avaient le secret, une messe est célébrée sur l’autel de la Patrie par Talleyrand (qui est aussi évêque d’Autun) ; et c’est en allant officier qu’il lance à La Fayette son célèbre : « Surtout, ne me faites pas rire. »

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Un an plus tard, le 17 juillet 1791, c’est devant ce même autel que des dizaines de Parisiens venus signer une pétition lancée par les cordeliers pour réclamer la destitution du roi sont fusillés par la garde nationale. C’est Jean Sylvain Bailly, le maire de Paris, qui a donné l’ordre de tirer. Il reviendra sur les lieux, le 12 novembre 1793, pour y être guillotiné.

À partir de cette époque, le Champ-de-Mars demeure sans affectation particulière, et son étendue continue d’accueillir fêtes et célébrations diverses sous l’Empire et la Restauration.

Ferveur universelle

Avec le Second Empire naît la grande époque des expositions universelles. Notre ami Pierre Lamalattie, membre des Amis du Champ-de-Mars, précise que, si celle de 1855 se tient sur les Champs-Élysées, les quatre suivantes ont le Champ-de-Mars pour site principal. En 1867, une grande halle ovoïde occupe quasiment toute sa superficie, et ne laisse qu’une bande d’arbres côté Seine (ce sont ces arbres, préservés ensuite par Gustave Eiffel, qu’Anne Hidalgo souhaitait faire abattre pour installer des bagageries en vue des JO !). La IIIe République reprend dignement le flambeau pour faire de Paris le phare de l’Europe sur le monde. L’expo de 1878 marque les esprits, mais ce n’est rien face à celle de 1889 dominée par la tour Eiffel et celle de 1900 qui épate la planète entière.

© AAM Editions.

Le démontage de la tour écarté, le destin de cette grande dame est intimement lié au Champ-de-Mars, et pour toujours – même si elle subit quelques changements esthétiques[1] ; c’est elle qui structure les perspectives et rythme les aménagements à venir, notamment le nouveau jardin dessiné en 1900 par l’architecte paysagiste Jules Vacherot. C’est en effet à cette époque qu’il est décidé de ne plus laisser ce vaste terrain en friche entre deux expositions universelles, mais de le lotir pour en faire un quartier d’habitation à part entière, distribué autour d’un jardin ouvert sur la ville.

Ferveur artistique

Entre 1900 et 1930, aux abords de ce jardin de 25 hectares, c’est la grande effervescence, dépeinte par Maurice Culot et Charlotte Mus dans leur introduction : « L’architecture et l’art ornemental sont ici à leur zénith. Les volutes, les consoles, les chutes de fleurs, les bestiaires en pierre de taille, les ferronneries des balcons, la serrurerie des portes et fenêtres, les décors de l’Art Nouveau et les lignes brisées de l’Art Déco tourbillonnent et fusionnent dans un idéal plastique partagé. Architectes, décorateurs, sculpteurs, artisans d’art, maîtres d’ouvrage se mesurent et se surpassent. Les étages d’attiques sont l’occasion d’autant de joutes artistiques d’où se dégage une poétique des toits qui à elle seule justifie un classement au patrimoine mondial. »

© AAM Editions.

Lucien Guitry commande à Charles Mewès, l’architecte du Ritz, son hôtel particulier dans un pur style XVIIIe, Sacha y habitera ensuite toute sa vie avec ses collections de tableaux et d’œuvres d’art (en 1963 la maison est rasée pour édifier une verrue en béton armé).

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De l’autre côté des pelouses, Paul Morand habite un hôtel fastueux décoré par l’architecte du roi d’Angleterre. De son côté, le mannequin Baba (la princesse de Faucigny-Lucinge) donne des bals et des soirées à thèmes qui font bruisser le Tout-Paris. Les artistes ne vivent pas qu’à Montmartre.

Cette ville n’a pas besoin d’être « embellie » et « réenchantée », tout est là, sous nos yeux. Mais il faut avoir le courage de l’humilité (incompatible avec la politique) de savoir simplement accepter et préserver ce précieux héritage afin de le transmettre, intact, à notre tour.

À lire

Maurice Culot et Charlotte Mus (dir.), Le Champ-de-Mars : 1900-1930, Art nouveau, Art déco, AAM Éditions, 2023.


[1] Lire aussi « La tour Eiffel rit jaune », Pierre Lamalattie, Causeur n° 100, avril 2022.

Vivre en ville

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Julien Scavini, arbitre des élégances


Il y a bientôt dix ans, je félicitais un jeune tailleur parisien, Julien Scavini, de publier d’intelligentes réflexions sur l’élégance masculine sous la forme d’un album illustré avec goût, intitulé Modemen, avec un clin d’œil aux amateurs de cette fameuse série US qui a tant fait pour remettre à l’honneur une esthétique classique.

De l’architecture aux belles étoffes

Lorsque je lui rendis visite dans sa ravissante boutique située à quelques encablures des Invalides, Scavini m’expliqua que, au départ, il avait une formation d’architecte et qu’il avait appris le métier de tailleur par la suite. Pourquoi avoir abandonné l’architecture ? La crise, et surtout une formation par trop cérébrale négligeant le goût et le bon sens au profit d’un radotage postmoderne (Bourdieu, Derrida & tutti quanti). Surtout : la passion du beau ; le goût des étoffes ; la volonté d’illustrer et de défendre une élégance intemporelle. Car Scavini tenait déjà clairement et sans faiblir pour l’élégance anglaise, dans la lignée de l’illustre James Darwen, l’auteur d’un livre talisman, hélas épuisé, que tout gentilhomme a posé sur sa table de chevet, Le Chic anglais.

La boue du nivellement

Julien Scavini récidive avec un autre splendide album, Billets d’élégance, dont toutes les illustrations sont de la main de l’auteur, dans un style que je rapprocherais de la ligne claire, celle d’Edgar-Pierre Jacobs. Pas une seule photographie donc, mais des dessins soignés… En près de deux cents chroniques, courtes, allant à l’essentiel avec un sens certain de la formule et un vocabulaire d’une précision maniaque (ô combien bienvenue en ces temps de confusion systématique), notre esthète, qui se révèle aussi discret moraliste, propose des réflexions un tantinet désabusées mais non dépourvues d’un humour très british, non pas sur la mode, qui n’intéresse que les conformistes, mais sur le style, par définition intemporel. C’est précisément ce que j’adore chez Scavini, cette indépendance d’esprit, ce conservatisme de bon aloi, sans rien de borné. Son courage aussi, car il rompt quelques lances contre la tendance universelle à l’avachissement. Ainsi, sa défense argumentée du costume me ravit : « Texture de l’étoffe, qualité de la coupe, accord avec une cravate, illusion de la pochette. Ainsi l’on s’amuse et l’on s’invite en société à l’étage que l’on veut ». Chaque matin, choisir un costume, une chemise, une cravate, la pochette et les souliers, relève d’un exercice de connaissance de soi et d’une forme supérieure de politesse. Avec lucidité, Scavini voit dans la disparition progressive du costume « un abandon du sens et de la profondeur », « un mouvement mondial d’abaissement du sens ». Superflus, le costume, la cravate, la pochette ? Ils sont le piment de l’existence, et l’aboutissement d’une recherche esthétique séculaire. Porter, contre vents et marées, une cravate, un nœud papillon ou un foulard, c’est résister à la boue du nivellement.

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Comme lui, je place très haut la simplissime cravate en tricot, celle qu’affectionnaient Lino Ventura ou Jean d’Ormesson. Et son éloge du fer à repasser ! L’ultime luxe aujourd’hui, quand on sort : repérer les rares chemises repassées (ne parlons pas des chaussures cirées et brillantes comme des miroirs…).

Moraliste, Scavini sait que l’élégance, qui ne dépend pas des moyens (via le commerce de seconde main, les soldes & les puces) est une haute forme de culture et le fruit d’un apprentissage – une construction de soi. Citons-le une dernière fois pour la route : « rendre les choses belles et distinguées est l’un des chemins du bonheur ».

Julien Scavini, Billets d’élégance, Alterpublishing, 212 pages.

Un balcon sur le temps

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Jérôme Leroy publie Et des dizaines d’étés dorés (La Table Ronde, 2024).


Jérôme Leroy nous donne des nouvelles. Il le fait en vers libres, parfois sans ponctuation, comme le bourlingueur Blaise Cendrars. Il faut oser la poésie en 2024, en pleine perdition. Mais Jérôme Leroy est un hussard. Il n’a pas oublié la liberté de ton et d’allure de ses illustres ainés. Je pense en particulier à Michel Déon et Jacques Laurent. Du reste, son recueil de poésie est publié à la Table Ronde dirigée par… Alice Déon. Tout se tient chez Leroy.

Trafiquant de mélancolie vive

Dès le début, le ton est donné : « Ma vie se réduit et / mes sensations aussi / je suis un pays envahi / par du temps qui passe pour rien / alors que du temps il en reste si peu ». Jérôme Leroy fait revivre la France de Charles Trenet, le « fou chantant ». Ses vers courent sur la nappe du temps, le ciel est bleu, de la Baltique à la côte de l’Algarve, parfois il y a du crachin sur les falaises de Caux ou sur les pavés luisants de Rouen, ville natale de l’écrivain, mais cela ne doit pas perturber le rythme des foulées familières. Il nous saisit le cœur avec une image à laquelle on ne s’attendait pas. Il met la main dans notre mémoire pour en extraire les souvenirs les plus intimes. C’est un trafiquant de mélancolie vive. Il faut se méfier de son talent de thaumaturge. Je suis resté bouche bée lorsqu’il a évoqué la façade du cinéma de peyrat-le-château – Leroy ne met jamais de majuscule –, ce cinéma que je croyais être le seul à connaître. Il évoque donc ce Limousin limpide qui refusa le nazisme et combattu avec héroïsme les milices de Laval. Il parle de la gare d’Eymoutiers dont les murs sont recouverts de « pochoirs de l’ultragauche ». C’est que, là-bas, on a gardé la lutte sociale dans le sang. Il cherche les boites à livres dans les villages qui meurent sans rendre l’âme. Il achète un vieux poche chez le copain libraire de Meymac, la ville protégée par la Vierge noire. Il quitte Limoges traversée par la Vienne qui coule entre deux rangées de platanes centenaires. Elle prend sa source, comme disait jadis l’instituteur en blouse grise, sur le plateau de Millevaches aux « fermes de sept cents ans ». Ça continuera comme ça encore longtemps, même après la vitrification du cher pays de notre enfance. En quittant Limoges, Leroy nous déclare : « Je suis un nomade paresseux et départemental ». Il est l’homme des sous-préfectures, des chefs-lieux de canton, des plages hors saison, du silence dominical ; il aime encore « faire la bise » alors que l’époque, très basse, est au sans contact ; il sait où se trouve le jardin derrière l’église ; il se souvient avec volupté de ses passantes du temps jadis, de la blonde diaphane qui jouait au flipper Gottlieb, devant le juke-box ; il l’appelait de la cabine d’en face. Glisser une pièce dans la fente, et entendre sa voix au bout du téléphone, comme le chante Françoise Hardy. Il nous dit qu’il y a, quelque part, un « musée des gestes disparus ».

Frère d’encre

Leroy, pourtant si pudique, évoque son enfance, sa myopie, sa tachycardie, ses insomnies, le métier de son père, le sourire de sa mère, son pote Thierry, les coups de boule échangés, l’amitié virile, le fils de médecin contre le fils du boucher, la lutte des classes, quoi. On le sait, Leroy est communiste, mais c’est un communiste des origines, « comme sont communistes les oiseaux / de saint françois d’assise » (définition page 108).

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Bref, vous l’aurez compris, on ne se lasse pas de la petite musique de ce livre nostalgique. Il arrive un âge où l’on fait le compte des « étés dorés » vécus. Alors, au Portugal, ou ailleurs, il arrive ceci : « j’ai compris avec violence / une violence qui me fit pleurer / qu’il n’y aurait plus autant d’étés ». On se demande combien de temps encore on pourra nager dans la Méditerranée, comme le faisait Paul Morand. On craint de disparaître comme les cartes postales et de ne plus avoir le privilège de voir les traces de sel sur le corps de la jeune femme qu’on aimerait glisser dans le roman à écrire. Alors, ce frère d’encre, comme nous le comprenons quand, dans un saisissement inopiné, il écrit : « peut-être que juste à la fin / il y aura pour toi moi nous / ce passage ouvert un instant / vers un éternel été loin ».

Jérôme Leroy, Et des dizaines d’étés dorés, Éditions La Table Ronde.

Et des dizaines d'étés dorés

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Transition hard

Les militants transgenres ont trouvé un nouvel outil pour promouvoir leur propagande auprès des jeunes, voire des très jeunes : les vidéos porno ! Grâce aux films amateurs et aux plate-formes spécialisées, le porno trans fait un tabac et crée des vocations. Enquête dans la galaxie des catégories de genres.


Comment expliquer l’explosion, depuis dix ans, du nombre de personnes, surtout des adolescents voire des préadolescents, qui veulent changer de sexe ou nient avoir un sexe stable ? De nombreuses causes sont connues – fanatisme idéologique des militants transgenres ou queer (terme qui recouvre aussi les non-binaires), argent des milliardaires sponsors du mouvement, cynisme commercial d’une partie du milieu médical, sans oublier le rôle de la contagion sociale en ligne. On connaît moins l’influence de la pornographie. En effet, l’explosion des candidats à la transition s’est accompagnée d’une expansion tous azimuts de la pornographie transgenre numérique, rendue possible par l’essor sur internet de la pornographie en général, essor qui facilite l’accès à des images érotiques, parfois pour des enfants de moins de 10 ans. Les relations entre le transgenrisme et le porno sont complexes, mais ce dernier a plusieurs fonctions dans le mouvement queer qui sont plus ou moins cachées. Rappelons que la doctrine trans est fondée sur une séparation nette entre l’identité de genre, d’un côté, et le sexe biologique et l’orientation sexuelle de l’autre. Selon la doxa officielle, seul un sentiment intime n’admettant aucune contestation peut déterminer le genre d’un individu. Le désir de transitionner ne peut s’expliquer ni par une influence sociale ni par le plaisir érotique. Publiquement, les militants entretiennent la fiction d’une identité de genre immatérielle, libre de toute manifestation corporelle. En réalité, l’assouvissement de besoins sexuels est partout présent dans l’histoire du transgenrisme, comme le révèlent de nombreux travaux sur les débuts de ce phénomène[1].

Cache-sexe

Le lien entre genre, plaisir érotique et pornographie était bien visible dans les recherches du grand pionnier scientifique de la théorie du genre, John Money (1921-2006). C’est lui qui a forgé le terme d’« orientation sexuelle », vulgarisé celui d’« identité de genre » et promu la pratique de la chirurgie de réattribution sexuelle. Néo-Zélandais émigré aux États-Unis, professeur de pédiatrie et de psychologie médicale à l’université Johns Hopkins, il a conduit une expérience particulièrement cruelle sur des garçons jumeaux en 1966. L’un des deux, David Reimer, ayant perdu son pénis à 22 mois, suite à une circoncision ratée, Money a poussé les parents à consentir à l’ablation de ses testicules et à élever le garçon comme une fille. Plus tard Money a présenté les résultats de son expérience comme un succès, démontrant l’absence d’un lien indéfectible entre sexe biologique et identité de genre. En réalité, David a décidé à 14 ans de vivre comme un garçon. Dépressif toute sa vie, il s’est suicidé en 2004, à l’âge de 38 ans. Non seulement la réputation scientifique de Money était fondée sur un mensonge, mais il a essayé d’influencer l’orientation sexuelle des deux garçons dès 6 ans en les obligeant à regarder des images érotiques et à mimer des actes sexuels. Dans un livre de 1975, il a préconisé l’usage de la pornographie dans l’éducation des enfants prépubères qui, à son avis, auraient aussi gagné à regarder des adultes forniquer. Il fallait que cet ancêtre encombrant soit évacué de la généalogie du transgenrisme, ce qui fut fait par Judith Butler qui se livra à une critique dévastatrice dans Défaire le genre de 2004.

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Vers la même époque, les travaux d’un autre scientifique ont fait l’objet d’une campagne de dénigrement. Dans les années 1980, Ray Blanchard (1941), psychiatre à Toronto, a développé le concept d’« autogynéphilie » afin de catégoriser les trans selon leur orientation sexuelle. Les autogynéphiles étaient des hommes qui trouvaient du plaisir érotique dans l’idée d’être une femme. Ils étaient suffisamment motivés pour s’habiller et se comporter comme une femme et, dans certains cas, pour recourir à une opération de changement de sexe. Les idées de Blanchard ont été vulgarisées dans un livre de 2003, The Man Who Would Be Queen, écrit par le psychologue et généticien comportemental, J. Michael Bailey. Encore une fois, les militants queers se sont employés à torpiller toute notion de lien entre transgenrisme et plaisir sexuel. Dans ce qui représente un modèle de cancel culture avant la lettre, un petit groupe de femmes trans ont lancé une opération en ligne pour discréditer Bailey en tant que chercheur et l’ont même harcelé personnellement, ainsi que sa famille. Le concept d’autogynéphilie proposé par Blanchard a donc été banni du discours scientifique et militant. Désormais, gare à quiconque oserait suggérer que le genre puisse être déterminé par le désir. Ainsi refoulée, la sexualité des trans n’allait pourtant pas tarder à ressurgir sous une forme pornographique.

Entrée des sissies

Aujourd’hui, sous les effets conjugués d’internet et des réseaux sociaux, la pornographie est devenue omniprésente, traversant la plupart des frontières nationales et échappant en grande partie à la régulation. Muni d’un smartphone, vous êtes à trois clics des images les plus hard. Le porno trans, qui a connu une expansion constante à partir des années 1990, décolle après 2014. En 2022, le plus grand site au monde, PornHub, a enregistré une augmentation de 75 % des consultations de cette catégorie. À côté des grandes plateformes et des entreprises spécialisées, le porno trans amateur explose grâce à l’usage de webcams. La production, qui consiste non seulement en vidéos mais aussi en montages de scènes extraites de films pros et en GIF, est publiée non seulement sur YouTube, Facebook, X ou TikTok, mais aussi sur d’autres sites comme OnlyFans, grand hébergeur de contenus érotiques.

D.R

Il y a deux catégories principales de porno trans. La plus ancienne, appelée « transamory » (« amoureux des trans »), vise des hommes hétéros attirés par des corps de femme munis d’un pénis. Des femmes trans y participent souvent pour financer leur transition chirurgicale. L’autre catégorie, montante, est celle du « porno sissy », d’un mot qui veut dire « efféminé » et « froussard ». Elle vise et met en scène des hommes qui rêvent d’être des femmes, de s’habiller et de se comporter comme une bimbo, et d’être humiliés et violés par une dominatrice ou un homme macho. Ce processus s’appelle la « sissification » ou la « féminisation forcée ». Une sous-catégorie, le « sissy hypno porn », sans être véritablement hypnotique, interpelle le spectateur avec des messages qui l’invitent à devenir un sissy et même à faire une transition. Entre conseils de maquillage ou promotions de lingerie, on fait l’article pour des traitements hormonaux. Le site le plus populaire, Hypnotube, a engrangé en 2022 4,8 millions de visiteurs mensuels, résidant dans le monde entier.

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Ce flot torrentiel d’images produit son effet. Des internautes lambda témoignent sur Reddit, le site communautaire de blogs et discussions, de l’influence du porno sissy sur leur changement de genre. Des apologistes du transgenrisme très en vue parlent ouvertement du rôle du porno dans leur vie. Dans son essai Females, publié en 2019 et encensé dans les milieux progressistes, l’Américaine Andrea Long Chu raconte son addiction au porno avant de conclure : « C’est bien le sissy porn qui m’a rendue trans. » Selon elle, cette catégorie réduit la féminité à ses composantes extérieures : « Une bouche ouverte, un trou qui attend, des yeux vides, vides. » En effet, la vision queer exalte et se délecte de l’objectivation la plus misogyne de la féminité, définie par Chu de la façon suivante : « Se faire baiser vous rend femelle, parce être femelle, c’est être baisé. » Dans le lexique des femmes trans, le vagin est déprécié par le terme « trou antérieur » (front hole), tandis que l’anus est qualifié par Chu de « vagin universel par lequel on peut toujours atteindre la féminité ». Toute une production autobiographique et romanesque abonde dans ce sens. Le roman de Torrey Peters, Detransition, Baby, publié en 2021 (et traduit en français), porté aux nues par les critiques, discute de porno trans et d’autogynéphilie. Please Miss (2022), de Grace Lavery traite longuement de porno et de sissification. L’auteur, universitaire à Berkeley, a mis le porno sissy au programme d’un cours sur la « méthode trans ». Les frères Wachowski, qui ont tourné la trilogie Matrix, ont tous les deux transitionné. En 2019, Lilly a révélé que le porno trans a été le déclic qui a « libéré quelque chose dans son cerveau ». Certes, dans tous ces cas, il s’agit de femmes trans, tandis que les candidates à la transition seraient aujourd’hui plus nombreuses que les candidats. Et toutes les trans femmes ne sont pas des addicts au porno. Mais beaucoup le sont, et certaines sont mises en avant comme des modèles. Certains hommes trans comme les anciennes stars du porno Buck Angel et Jiz Lee, se posent en ambassadeurs de l’idéologie queer, mais ce sont les femmes trans qui constituent le fer de lance publicitaire et politique du mouvement. Et leur prosélytisme fait partie d’un vaste effort pour convertir les générations futures à leur mode de vie.

Pédagogie drag

Dans les domaines de la sexologie et de l’éducation sexuelle, la doxa qui règne parmi les spécialistes et façonne les politiques d’institutions comme l’Unesco ou l’OMS est celle du mouvement « sex positif ». Selon ce dernier, né outre-Atlantique dans les années 1980, il faut célébrer la sexualité sous toutes ses formes et commencer l’éducation sexuelle le plus tôt possible. Quelles pratiques sexuelles sont acceptables et qu’est-ce qui peut être enseigné aux enfants à tel ou tel âge ? La doctrine est moins claire là-dessus. La pornographie est valorisée comme outil pédagogique, ce qui convient bien au mouvement trans. Depuis 2014, les activistes encouragent les ados potentiellement LGBT à utiliser le porno en ligne pour explorer à la fois leur sexualité et leur identité de genre. Des études confirment que ces jeunes le font beaucoup plus que leurs contemporains hétéros. En particulier, la plateforme de microblogage Tumblr a été décrite dans le passé comme une « utopie queer ». Si des garçons sont convertis en sissies, il se peut bien que, a contrario, les adolescentes soient révoltées par l’image humiliante de la féminité présentée par le porno et décident d’adopter une identité masculine.

Dans le cadre de la campagne Drag Queen Story Hour (DQSH), des drag-queens animent un atelier dans une école primaire de Chesterland, dans l’Ohio, 1er avril 2023. © Michael Nigro/Pacific Press/Shutterstock/SIPA.

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Le rôle éducatif du porno trans trouve une extension dans la généralisation des interventions de drag-queens à l’école ou à la télévision, parfois aux frais du contribuable. Bien que leurs performances ne semblent présenter qu’une version édulcorée de la sissification, certaines de leurs prestations – par exemple des danses lascives dignes d’un cabaret érotique – témoignent d’une volonté de repousser les limites. La campagne Drag Queen Story Hour (DQSH), lancée aux États-Unis en 2015 pour rendre les écoles plus « inclusives », fait intervenir des queens pour lire des histoires et animer des ateliers de déguisement et de maquillage. Le modèle a été reproduit dans de nombreux pays. Mais cette façade ludique cache souvent une opération de subversion qui a été théorisée par des universitaires nord-américains. Dans un article publié en 2021 dans une revue de pédagogie, Harper Keenan, un homme trans, et Lil Miss Hot Mess, une drag-queen, figure de proue de DQSH, mais de son vrai nom Harris Kornstein, vendent la mèche. Cherchant à « déstabiliser la fonction normative de l’école », la pédagogie drag ou queer ne vise pas l’intégration des LGBT aux structures sociales existantes, mais la transformation de ces structures. Il ne s’agit pas de faire connaître la vie des personnes LGBT mais d’enseigner comment « vivre de façon queer ». Et si les événements DQSH sont « familiaux », c’est moins parce qu’ils sont adaptés aux familles que parce qu’ils invitent à rejoindre la grande famille des queers, selon un terme argotique utilisé par ces derniers. Ce double langage montre que cette « pédagogie » est en réalité un instrument d’endoctrinement et de recrutement. C’est ainsi que le porno trans, hard ou soft, est devenu omniprésent bien qu’invisible ou méconnaissable. Il propose moins une source de plaisir qu’une force de persuasion. Contre cette dernière, notre société est presque sans défense.


[1] Outre les recherches de l’auteur, cet article est redevable à celles de Beáta Böthe, Heather Brunskell-Evans, Alex Byrne, Alice Dreger, Genevieve Gluck et Christopher Rufo.

L’envers du décor


On les aura ! On les aura !
L’assistance, quelque trois mille participantes massées au pied de l’estrade, est en transe et scande ce slogan en forme de cri de guerre.
Derrière son pupitre hérissé de deux micros, Séraphine Rateau savoure cet instant exaltant. Elle a mis ce jour-là, pour être plus habile, chemisier rouge et blouson noir. Autour de son cou, un foulard vert. Pas question d’oublier les écologistes, ils sont de toutes les batailles. Des couleurs symboliques formant un heureux mariage – si tant est que les deux termes puissent être associés sans trahir la cause sacrée qui rassemble ses ouailles – encore un terme douteux pour désigner des féministes acharnées.
Séraphine a plus d’un tour dans son sac à main. Elle connaît les sortilèges de la séduction. Son physique s’y prête. L’art de l’éloquence ne lui est pas étranger. Chacune des parties de son argumentation se conclut par une formule martelée avec conviction et qui soulève l’enthousiasme : « S’il lorgne sur votre gorge, il mérite qu’on l’égorge ». Ou encore « Le mariage est un esclavage. Brisons nos chaînes ! » Et de poursuivre : « L’épouse est condamnée à une chasteté quasi monastique. Faut-il, de surcroît, qu’elle ferme les yeux sur les flirts du mâle ? »
Moment de surprise. De flottement. Et puis quelques rires, fort rares, au demeurant. Baudelaire n’éveille, à l’évidence, aucun écho. Manifestement trop « lointain » de la culture woke.
L’oratrice se tait. Consciente qu’il faut laisser à l’assemblée le temps de digérer ses bons mots, elle goûte pleinement cet instant. À coup sûr, elle a gagné la partie et peut entamer sa péroraison.
« Mes amies – je m’abstiendrai de dire « mes sœurs » par crainte d’une équivoque… » Nouvel éclat de rire. Certaines esquissent un simulacre de signe de croix. « Mes amies, mes chères amies, reprend-elle, cela a assez duré. Nous avons assez enduré. À notre tour d’être dures. Libérons-nous de l’insupportable tutelle. Les Droits de l’Homme ? La belle affaire ! Et pourquoi pas les droits de la Femme ? Déjà sous le labeur à demi sommeillant, qu’elle redresse enfin la tête ! Epouses de tous les pays, unissons-nous ! Je suggère la création immédiate d’une ligue des droits de la femme, chargée de protéger et de défendre celle-ci, par tous les moyens. Et il en existe ! MeToo et consort, fort bien. C’est un début. Mais songez à la Lysistrata d’Aristophane et à la grève suscitée par cette battante. Elle a fait la preuve de son efficacité ! »
Murmures d’approbation. Aristophane ? Lysistrata ? Pour la plupart, un jargon incompréhensible. Séraphine en a bien conscience. Mais elle sait aussi que les reporters disséminés dans la foule ne manqueront pas de louer, à la télévision ou dans leurs médias respectifs, sa vaste culture, son sens de l’humour, sa facilité d’expression et sa force de conviction.
«  Quoi qu’il soit, poursuit-elle, nous présenterons une liste, « l’éternel féminin » aux prochaines élections législatives, pour faire entendre notre voix – ou, plutôt, nos voix – à travers tout le pays. Et, pourquoi pas, une candidate à la prochaine présidentielle ? »
Vivats, applaudissements. La foule scande sur l’air des lampions. « Séraphine, présidente ! »
Apothéose. Septième ciel.
« En attendant, je vous invite à signer la pétition mise à votre disposition sur mon pupitre. Et vous dis à bientôt ».
Tandis que toutes se précipitent vers l’estrade, elle s’éclipse discrètement. Consulte sa montre. Court vers le taxi qui l’attend à quelques mètres.
Sitôt embarquée, elle camoufle tant bien que mal son accoutrement. Se débarrasse du foulard écologique, enfouit son chemisier pourpre sous un gilet d’une neutralité parfaite.
« Pourvu qu’il ne m’ait pas trop attendue… » Son cœur bat la chamade. Elle gravit quatre à quatre les escaliers, introduit sa clef dans la serrure de l’appartement, se précipite pour embrasser son époux.
Assis dans un fauteuil, les yeux rivés sur l’écran de son téléviseur, Émile est absorbé par la demi-finale de la Coupe d’Europe, Real Madrid contre Liverpool. Il repousse son épouse sans ménagement, l’interrompt en plein élan et grommelle : « Attention, bon sang ! Tu vas me faire rater le penalty ! » 
À ses pieds, une bouteille vide.
« Tu peux m’en apporter une autre. »
Séraphine se précipite, redescend l’escalier, entre dans la cave. Hélas… Plus une seule bouteille de vin. Il ne lui reste qu’à courir chez le petit épicier du coin. Il la connaît assez pour lui faire crédit. Elle en profite pour acheter aussi un plat tout préparé, car Émile n’a sans doute pas dîné et le jeûne influe souvent sur son humeur.
Trois partout. Une pause avant la prolongation. Émile étire ses jambes ankylosées, avise son épouse, les bras chargés de provisions parmi lesquelles il reconnaît une boîte de conserve.
« Combien de fois faudra-t-il te dire que j’ai horreur du veau marengo ? Tu le fais exprès ? »
Séraphine étouffe le sanglot qui lui monte à la gorge.
« Excuse-moi, mon chéri. J’avais oublié… ».
Explosion de joie. Le Real vient de l’emporter. Émile exulte. Il éteint le téléviseur. D’un signe du menton, il désigne à son épouse leur chambre à coucher. Elle a compris et se hâte. De son armoire, elle extrait les bas résille et la tenue de soubrette qu’elle revêt toujours en semblable circonstance. Elle soupire. Heureusement, il lui reste trois jours pour préparer le prochain meeting.

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Immortelle, à quoi bon?

La philosophe Sylviane Agacinski a été accueillie à l’Académie française. Elle prend place au fauteuil 19, autrefois occupé par Jean-Loup Dabadie. Femme classée à gauche, elle s’est distinguée de sa famille politique en s’opposant à la GPA: « Les femmes doivent s’interroger sur le fait de provoquer de manière artificielle la naissance d’un enfant a priori privé de géniteur », déclarait-elle en 2013. S’opposera-t-elle aussi efficacement aux déconstructeurs de la langue française? Est-il encore temps?


           —Tu n’as jamais désiré être déesse, ou presque déesse ?  /—Certes non. Pourquoi faire ? / Pour être honorée et révérée de tous. /Je le suis comme simple femme, c’est plus méritoire / Pour être d’une chair plus légère, pour marcher sur les airs, sur les eaux… Pour comprendre les raisons des choses, des autres mondes. —Les voisins ne m’ont jamais intéressée. —Alors, pour être immortelle ! —Immortelle, à quoi bon ?

On aura reconnu l’échange célèbre de Jupiter et d’Alcmène dans Amphitryon 38 de Giraudoux. Et on comprend pourquoi il est tentant de citer ces répliques pour saluer la nouvelle immortelle qui a fait son entrée, jeudi 14 mars, à l’Académie Française. Passionnée de théâtre, agrégée de philosophie, Sylviane Agacinski connaît un peu les raisons des choses. Femme de Lionel Jospin, elle est indifférente au main stream. Écrivain, on a vu qu’elle n’avait pas un corps émietté ni déconstruit. Et c’est tout cela qu’a compris Marc Lambron qui l’a accueillie avec affabilité au sein de l’illustre compagnie des dieux et des déesses du quai Conti.

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On connaît Madame Agacinski, son « nouveau féminisme », ses nombreux ouvrages sur l’altérité sexuelle. On connaît ses prises de position sur la PMA et la GPA, contre la réification de l’être humain. On se souvient qu’elle a été empêchée de parler à Sciences Po, à Bordeaux, en 2019. Nous ne reviendrons pas sur ses nombreux livres connus de tous. Ce qu’on ne sait pas toujours, c’est qu’elle a pris position dans la presse contre le voile islamique et qu’elle est l’auteur de Face à une guerre sainte qui a reçu le prix des députés.

Pour les nouvelles censeuses, l’auteur du Tiers-Corps est donc réactionnaire, transphobe, homophobe, islamophobe. Pour les gens de bon sens, elle est une femme « subtile, libre et courageuse », une intellectuelle d’une grande clarté d’esprit, une femme de caractère. Son discours1 fut plein de naturel : après avoir rappelé le lourd héritage de ses prédécesseurs sur le fauteuil qu’elle occupait— Boileau, Chateaubriand, René Clair— elle fut professorale sans pontifier, avec un joli mouvement de la main droite ; elle se corrigea plusieurs fois avec naturel (elle était émue !),  et mena à bien un éloge, pas si facile que ça ! sur cet être charmant que fut Jean-Loup Dabadie, amoureux de l’île de Ré, qui connaissait si bien les heures des marées, dont le talent fut « d’écrire de la chanson populaire élégante… qui allait droit au coeur ».  De Ma préférence à moi n’était-il pas l’auteur ?…

Celui qui la reçut à l’Académie, Marc Lambron, l’avait connue étudiante dans les années 75. Et d’évoquer la silhouette « assez liane » aux cheveux longs et aux grandes bottes, des séminaires de Derrida, formée aux meilleurs maîtres, qui, après avoir songé à une carrière de théâtre, s’orienta vers la philosophie, cette matière, dit l’intéressée, qui attirait les lycéennes « parce qu’elles aimaient ne rien comprendre » et à laquelle elle se consacra avec une passion éclectique et rigoureuse. Tout cela est bien beau, dira-t-on. Ces discours sont plaisir de princes. Mais à quoi bon ?

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Immortelle, en effet, à quoi bon ? pensent beaucoup. Notre langue déconstruite est prise entre les tweets, les écrans, le rap et le globish, le prêt à infuser du wokisme. Elle n’en peut mais. Il faudrait porter l’estocade à ceux qui la détruisent. À tout ce qui la mine. Mais le temps passe et le niveau dans les écoles est au plus bas. La francophonie se meurt. Alors, oui, à quoi bon une nouvelle immortelle ? Un discours de plus ? Le combat est désormais perdu ? À ceux qui disent que la nouvelle immortelle est « de gauche, forcément de gauche », on répond que la nouvelle immortelle porte une épée et non un réticule ou un éventail, qu’elle a dédié son discours d’entrée à Hélène Carrère d’Encausse, qu’elle a fait mémoire de Madame de Romilly et que les esprits libres, ceux qui y voient clair, existent encore, à gauche ou à droite.

« À l’inattendu, les dieux livrent passage ». C’est ce dernier vers, tiré des Bacchantes d’Euripide, que la nouvelle académicienne a choisi de graver sur son épée. Si le personnage collectif qui parle, le coryphée, n’exclut pas, dans nos destins, le risque de l’échec et de l’inachèvement, est-ce folie pour nous d’espérer que la nouvelle immortelle fera advenir « l’inattendu » dans le beau combat qu’elle mènera —peut-être, sans doute ?— pour notre langue et les humanités ? Et qu’elle se conduira en mousquetaire de charme qui sait tirer l’épée ?

Le Tiers-Corps: Réflexions sur le don d'organes

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  1. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-mme-sylviane-agacinski ↩︎

Groupes de niveaux au collège: quand l’école révèle tous les maux français

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Une polémique qui en dit beaucoup sur ce que notre malheureux pays est devenu


Harcèlement scolaire, violences, savoirs élémentaires non maîtrisés, irrespect des professeurs : quelles sont les raisons de la crise du système scolaire français ? Naguère vantée comme la « meilleure au monde », l’école française ne fait aujourd’hui guère l’unanimité. Élèves, parents et professeurs affichent ensemble leur rejet constant de cette institution pourtant consubstantielle de l’identité française, singulièrement sa part républicaine.

Une interminable chute

Dans Le Monde d’Hier, souvenir d’un Européen, Stefan Zweig déclare plein de fiel : « Toute ma scolarité ne fut qu’ennui et dégoût ». Décrivant l’école comme relevant de l’expérience carcérale, ou selon le terme approprié alors du « bagne », il explique n’y avoir reçu de ses maîtres qu’un « apprentissage morne et glacé, non pas pour la vie, mais pour lui-même ». Permanent de l’expérience humaine, la détestation de l’école, notamment par les garçons qui ne supportent souvent pas de devoir rester assis des heures durant pour écouter une leçon peu stimulante, est toujours une réalité en 2024. Et plus encore que jamais. Mais du temps de Zweig, les élèves qui en sortaient avaient-ils au moins accumulé un capital culturel utile pour le reste de leur vie. De nos jours, que retiennent les jeunes Français de leur passage ?

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Tout le monde peut constater la chute vertigineuse de la France dans les classements mondiaux, comme l’a encore démontré le dernier classement PISA sorti en décembre 2023. Nous n’y figurons qu’à une honteuse vingt-troisième place parmi les 38 pays de l’OCDE, très loin derrière les meilleurs tant en Occident qu’en Asie. La chute en mathématiques est particulièrement vertigineuse. Idem en « compréhension de l’écrit », où la performance des élèves a baissé de 19 points, contre 10 points pour la moyenne OCDE par rapport à 2019. Pire encore, dans un pays aussi marqué par les « valeurs républicaines », obsédé par l’égalité jusqu’à la névrose égalitariste, nous sommes l’un des pays de l’OCDE où le lien entre le statut socio-économique des enfants et leurs résultats scolaires est le plus important.

L’autorité du maitre n’est plus qu’un lointain souvenir

Ces constats objectifs et statistiques confirment bien le « ressenti » des usagers de l’école que sont les parents et les élèves. La gratuité du public ne peut pas compenser des résultats en berne. La faute à qui ? À quoi ? Quand le collège unique fut décidé, la population française était homogène, dans tous les sens du terme. Elle était unie par un socle de valeurs communes mais aussi ordonnée, globalement respectueuse de l’autorité du maître. Aujourd’hui, le professeur doit faire du cas par cas ; il est parfois confronté à des classes d’une grande hétérogénéité où les élèves présentent des vécus et capacités fort différents les uns des autres, éduqués par des parents qui n’ont pas les mêmes objectifs. Le socle « commun » de connaissances est donc aussi difficilement atteignable que le socle commun de valeurs « républicaines » que l’État entend leur inculquer.

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Face à ce défi, le politique est à la peine. Il ne sait pas répondre et ne peut que pleurer sur des résultats plus que décevants. La mainmise des syndicats de gauche et d’extrême gauche sur l’école rend impossible toute réforme d’envergure. Quant aux parents, ils fuient vers le privé pour échapper aux périls du public. L’idéal égalitariste a donc créé une situation inégalitaire, que notre fugace ministre Mme Oudéa-Castera illustrait d’une lumière crue. Songez donc qu’elle a jugé que l’école publique du cinquième arrondissement parisien, on ne parle pas de la Creuse ou de la Seine-Saint-Denis, n’était pas apte à répondre aux attentes qu’elle a fixées pour sa progéniture.

Aux grands maux les grands remèdes

Conscients que les différences de niveaux mettent en danger toute la société française, Gabriel Attal et Brigitte Macron sont les partisans de l’instauration de groupes de niveaux, pudiquement rebaptisés « groupes de besoin » par Nicole Belloubet. Ils seront mis en place au collège en français et en mathématiques. Les bons seront avec les bons. Les mauvais avec les mauvais.
Mais à la fin, tous devront connaitre le « programme ».

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Cette solution, aussi anachronique que notre collège unique, ne sera qu’un énième pansement sur une jambe de bois. Car l’école n’est que le révélateur des maux français. L’autoritarisme sans l’autorité. Le concours à l’asiatique sans la discipline et le travail acharné. La pédagogie positive à la scandinave et à l’anglo-saxonne sans l’authentique liberté. L’obsession du « diplôme » comme cache-sexe à la bêtise. La « diversité » masquée par l’uniforme. Une école garderie et à plusieurs vitesses qui ne développe pas plus les esprits qu’elle ne donne une solide instruction. Et pire que ça, elle montre que la République s’est effondrée lors des dernières décennies, et avec elle la France. L’école réussit l’exploit d’être rigide et laxiste. Elle est, en ce sens, exemplaire de la France contemporaine.

Jacques Genin, un cœur fondant

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Jacques Genin. © Hannah Assouline

Après une enfance difficile et sans formation particulière, Jacques Genin n’a suivi que ses intuitions. Le garçon plein de rage et hypersensible est parvenu à transformer sa colère en force créatrice, jusqu’à devenir l’un des meilleurs pâtissiers chocolatiers de France.


Nous naissons tous avec un nom que nous n’avons pas choisi. Mais nous pouvons aussi le recréer afin de nous libérer de son emprise. Ainsi Jacques Genin a-t-il supprimé l’accent aigu qu’il y avait sur le « e » pour ne pas porter le même nom que son père qui le battait…

Cinq heures durant, au cours d’un mémorable déjeuner bien arrosé, le plus grand pâtissier et chocolatier de France s’est livré, l’œil embué de larmes.

Un caractère !

Nous sommes en présence d’un fauve, d’un animal sauvage de 65 ans à la force vitale toujours prodigieuse, qui continue à caraméliser ses pistaches de Sicile à la main dans des chaudrons en cuivre… Un de ces caractères que notre société s’efforce aujourd’hui d’effacer et de castrer au profit de petits hommes gris en costumes bleus.

Hannah Assouline.

« Mon parcours a commencé dans les abattoirs des Vosges, quand j’avais 12 ans. Les abattoirs, c’était pour me sauver, pour ne pas mourir… J’ai mis une vie pour mettre des mots sur cette période. »

Né en 1959 à Saint-Dié-les-Vosges, Jacques Genin vient des bas-fonds. Battu et violenté par ses parents, il s’enfuit et travaille durant sept ans dans des abattoirs.« Enfant, je détestais l’être humain… je ne connaissais pas l’amour… je ne connaissais que la violence et la haine contre mes parents… en même temps, j’étais un garçon plein de rêves. »

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Un jour, il entend parler sur RTL d’un grand chef, trois étoiles Michelin, nommé Alain Chapel, dont le restaurant se trouve à Mionnay, à 20 km de Lyon. Une force le propulse aussitôt dans un train, en troisième classe.« J’arrive là-bas. Je regarde la carte affichée à l’entrée du restaurant. Il n’y a pas de prix ! Je ne comprends rien à ce qui est écrit. Je ne sais pas ce qu’est un homard, ni ce que sont des écrevisses… Un monsieur sort alors du restaurant, vêtu tout en blanc. Je ne savais pas qui était Chapel, je ne l’avais jamais vu. Il me demande très poliment s’il peut m’aider. Il me fait entrer et m’installe à une table alors que j’étais habillé n’importe comment. Il me propose un verre, mais je n’aimais pas le vin qui était associé à l’odeur du vomi de mes parents… Monsieur Chapel (je ne sais toujours pas que c’est lui) me retire la carte des mains et me sert des plats qui vont me bouleverser. Après le repas, il me raccompagne à la porte sans me faire payer et me dit simplement : “Merci d’être venu.” Pour la première fois de ma vie, j’ai vu ce qu’était la générosité ! Humainement, c’est Alain Chapel qui a fait de moi ce que je suis. Il m’a irradié et m’a aidé à sortir de ma prison intérieure. »

Hannah Assouline.

À 19 ans, Jacques part sur les routes, fait du stop, sans but. Un camion le prend et le dépose à Paris… Il faudrait écrire un livre sur sa vie. Ses petits boulots, sa rencontre avec les prostituées de la rue Saint-Denis, puis Valérie, en cinquième année de médecine, qui lui apprend ce qu’aimer veut dire et qui lui donne une fille qu’il adore et qui deviendra avocate.

Le plus fascinant, c’est de voir comment ce garçon plein de rage est parvenu à transformer sa colère en force créatrice. Un jour, il décide de monter son propre restaurant, rue de Tournon. Sans le permis, il va en Bretagne chercher ses poissons. Très vite, le Guide Michelin le remarque et lui propose une étoile qu’il refuse : « Ne faites pas ça, je ne suis pas mûr, je me cherche, je vais me barrer. »

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Le lendemain, la Maison du chocolat le recrute comme chef pâtissier… De 1992 à 1996, il crée le cake au citron, le marbré et l’éclair au chocolat qui demeurent les signatures de cette institution.

Mais comment devient-on pâtissier et chocolatier du jour au lendemain, sans avoir fait aucune école ? « La première fois que tu as embrassé une fille, est-ce que tu as fait une école pour ça ? Tu inventes ! Ce n’est pas marqué dans un manuel. Ce qui compte, c’est l’envie, l’énergie qu’il y a dans ton ventre. »

Hannah Assouline.

Quand la Maison du chocolat lui demande de faire du congelé, Jacques donne sa démission. « Ne vous faites pas d’illusions, aujourd’hui, tous les pâtissiers font du congelé, à commencer par les galettes des rois qui sont mises au froid dès le mois de septembre. L’inconvénient est que cela assèche le feuilleté qui devient friable. Moi, je fabrique mes galettes le jour même ! Je suis le dernier à faire ça. Je suis un besogneux. » Genin met toute sa vie dans ses créations. Ses chocolats fins comme de la dentelle de Bruges, ses pâtes de fruits pleines de fraîcheur, ses caramels qui ne collent pas aux dents…

Situé dans un bel immeuble du XVIIe siècle, dans le Marais, sa boutique ressemble à un grand atelier de peintre où la pierre, le bois, la brique et le fer forgé renvoient la lumière du jour. Unique à Paris, son laboratoire est à l’étage, et non dans un sous-sol obscur. C’est là qu’il est passé maître dans l’art des accords.« En infusant une plante ou une épice, tu obtiens une huile qui concentre les goûts. Il ne te reste plus qu’à marier cette quintessence avec le chocolat. »

La pâtisserie, une évolution constante

Son fameux chocolat à la menthe est, de ce point de vue, un archétype. Au début, c’est un simple bonbon de 50 g que l’on croque et qui se casse dans la bouche. La ganache se répand alors sur le palais en donnant une sensation d’onctuosité. Puis surgit d’un coup la fraîcheur délicate de la menthe, semblable à un joli gazon au milieu d’une clairière… Enfin, la puissance acidulée du chocolat de Madagascar reprend le dessus avec ses notes boisées et épicées ! Une symphonie en mouvement. On est loin des chocolats à la menthe d’autrefois qui sentaient l’after-shave.

Hannah Assouline.

« Les pâtissiers-chocolatiers ont répandu cette légende selon laquelle leur métier serait une science exacte, une chimie au gramme près. C’est pour défendre leur statut social. En fait, on s’adapte, on bricole, comme un peintre qui change ses couleurs selon la lumière du jour. Ma pâtisserie évolue et change tout le temps. Ce qui compte, c’est mon premier ressenti. »

Avec une telle franchise, Jacques Genin est un homme que l’on ne peut qu’aimer. 


Jacques Genin

133, rue de Turenne, 75003 Paris

Tél. : 01 45 77 29 01

jacquesgenin.fr

La cantine où il aime manger :

Vantre

19, rue de la Fontaine-au-Roi, 75011 Paris

Tél. : 01 48 06 16 96

Un restaurant merveilleux dirigé par un encyclopédiste des vins.

Menu entrée-plat-dessert à 28 euros !

Trois parties pour deux balles!

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A couple playing arcade games, namely Ms Pac-Man New York City 1er janvier 1985 © Jill Freedman/Getty Images

Venez jouer aux flippers et aux Baby-foot à la Monnaie de Paris dans l’exposition interactive « Insert Coin » jusqu’au 30 juin !


Qu’est-ce que l’identité française ? Concrètement, matériellement, sans thèses fumeuses à la rescousse, sans prêchi-prêcha de chaque côté de l’échiquier politique, je veux du solide, de la pierre de taille, pas de l’évanescent ; je veux du coulé dans le bronze et validé par plusieurs générations depuis l’Après-guerre.

Artistes des comptoirs de bistro

Je l’ai trouvé à la Monnaie de Paris dans l’exposition « Insert Coin » qui nous raconte l’histoire des machines de jeux fonctionnant avec des pièces de monnaie. Une expo frappée par le bon sens populaire qui n’a pas peur de mettre en avant la culture du zinc et du divertissement, les deux mamelles des jeunesses en formation. Sans cette approche bistrotière qui manque tant à nos gouvernements, on ne comprend rien à notre pays, à la liberté et à l’égalité, à une certaine forme aussi de fraternité devant un verre de « Monaco » et un Baby Bonzini. Un homme d’État qui n’aurait pas fréquenté assidument les bars serait-il vraiment apte à diriger une nation comme la nôtre ? Je ne le crois pas. Il lui manquerait la souplesse et la fermeté du poignet pour effectuer une « gamelle », l’albatros de Ballesteros, l’ace de Djoko, la figure artistique des troquets qui faisait d’un joueur lambda de Baby, un élu du quartier ! Il y a des bruits qui nous rappellent notre adolescence, le son de la balle en liège venant taper dans la cage en métal du goal et ressortir par magie, c’est du Brahms à l’heure de l’apéro, une arabesque qui vaut une mauresque.

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Le bâtiment historique qui abrite l’Hôtel de la Monnaie construit au XVIIIème, face aux bouquinistes de la Seine, se transforme en un « Balto » plus vrai que nature jusqu’au 30 juin. On n’est plus dans le VIème arrondissement au printemps 2024 mais à Créteil en 1974 ou à Montluçon en 1983. Les organisateurs ont imaginé plusieurs salles pour chaque décennie, des années 1960 aux années 1990, à chaque fois, une ambiance différente, vinyles, formica, chromes, publicités d’époque et doudous générationnels dans les vitrines, Rubik’s Cub ou 45 tours de Christophe, affiche de Bébel en Pierrot le fou et casque de mob sans visière ; que vous ayez été « jeune » dans les Yéyés, sous Tonton président ou quand Indra chantait le tube « Misery », vous allez vous souvenir de vos quinze ans sans injections de botox.

C’était mieux, avant TikTok

Avant les échanges virtuels, le rade du coin, que vous habitiez en pleine cambrousse ou en banlieue, était le rendez-vous des collégiens et des lycéens. On s’y chambrait, on refaisait le monde à notre sauce sans la tutelle des parents, on était un peu marioles mais on apprenait à interagir socialement. Et accessoirement, on dépensait notre argent de poche en partie de flippers, de Baby et plus tard, sur les bornes d’arcade. « Insert Coin » revient sur l’évolution technologique et sociologique de ce business jadis florissant, signe d’une humanité rieuse et où « le vivre-ensemble » n’était pas un mensonge électoraliste.

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De la fabrication de ces machines au consommateur final en passant par les cafetiers et divers intermédiaires, une chaîne se mettait en place et solidifiait notre ancrage quelque part.

Tract contre l’uranium à Ille-sur-Têt (66) à l’entrée d’un bar lors de la campagne du référendum 28 mai 1978 © Etienne MONTES/Gamma-Rapho via Getty Images

Autant le Baby n’évolua guère dans sa forme, autant le flipper connut des vagues et des modes au cours de ces trente ans d’existence. Celui à l’effigie d’Indiana Jones avec sa tirette lanceur en forme de pistolet recueille un succès phénoménal, des files de gamins de onze ans avec leurs parents s’y agglutinent. Car la Monnaie de Paris a eu la bonne idée de rendre opérationnelle cette fête foraine, bruyante, donc vivante, en remettant à chaque visiteur quelques pièces. On peut donc y jouer « pour de vrai ». Il ne manque que la fumée de cigarettes pour recomposer fidèlement ce tableau et son atmosphère…

Tous ces jeux fonctionnent à l’exception de quelques-uns qui étaient déjà en maintenance après une semaine d’ouverture ; comme durant l’Âge d’or, les flippers ont toujours été sensibles aux manipulations brusques et aux bourrins du super tilt. Voir une grand-mère bourgeoise s’amuser à Pac-Man en compagnie de sa petite-fille me donne plus d’espoir dans le genre humain qu’assister à un meeting de campagne.


11, Quai de Conti. Du mardi au dimanche, de 11h à 18h
Nocturnes les mercredis jusqu’à 21h
Entrée : 12 € (incluant 10 pièces de jeu)

Monsieur Nostalgie

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Vous avez dit populisme… ?

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Le journaliste Laurent Delahousse. DR.

Voilà quelque temps, je suivais, un dimanche soir, le journal télévisé de France 2 lorsque, en incidente, comme si l’affaire était entendue une fois pour toutes et non discutable, le présentateur, Laurent Delahousse pour ne pas le citer, laissa tomber, navré, accablé : « …et ce populisme qui piétine la démocratie ». L’entre-soi de plateau étant ce qu’il est à France TV, on enchaîna aussitôt puisqu’il n’y avait rien, vraiment rien, à redire sur ce diagnostic. Le journaliste aurait déclaré « Il fait jour à midi », on n’aurait pas eu autour de lui davantage de réserves à émettre !

On sort le dico

Intrigué, je me suis soudain demandé ce que c’était au fond, je veux dire réellement, le populisme, ce que pouvait bien receler ce que je ne percevais finalement que comme une invective commode, un mot-valise revenant en boucle dans la bouche des bienpensants sans autre bagage rhétorique. Quels en sont les éléments constitutifs, quels sont les critères objectifs qui permettent de dire cela relève du populisme et cela non, où cela commence et où cela s’arrête ? Bref, autant de questions de bon sens, de celles qu’on se pose lorsqu’on cherche à définir un concept, quel qu’il soit. Ne trouvant pas les réponses, je m’en suis remis aux définitions du Petit Robert. Et là, tout est devenu beaucoup plus clair. Populisme : 1 – Didactique. Ecole littéraire qui cherche, dans les romans, à dépeindre avec réalisme la vie des gens du peuple. 2 – Politique (souvent péjoratif). Discours politique s’adressant aux classes populaires, fondé sur la critique du système et de ses représentants.

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Idée méprisable

Tout d’abord, il me semble que l’annotation « souvent péjoratif » aurait pu figurer aussi pour le populisme littéraire. Quelle idée méprisable et vulgaire en effet que de s’intéresser aux gens du peuple et prétendre faire de la littérature avec la sueur du labeur qui pue, du chou bouilli de la soupe qui en rajoute en remugle, le gros rouge et l’haleine tue-mouche ! Quelle horreur, ma chère. La littérature, aujourd’hui, celle qui vaut d’être encensée, porte sur la libido germanopratine multi facettes, sur les angoissants questionnements existentiels consistant à démêler si ce qui est le plus traumatisant est d’avoir été sodomisé à dix ans par papa ou tonton ou ne pas l’avoir été, ou encore si avoir un truc qui pend entre les jambes est davantage débilitant que de ne pas l’avoir.

Pas nouveau !

J’en étais là de mes cogitations lorsque je me suis penché sur la définition 2, celle du populisme politique : discours fondé sur la critique du système et de ses représentants. Alors là, mon sang n’a fait qu’un tour, le vertige m’a saisi. Je suis au bord de l’apoplexie. À l’instant, je réalise que, depuis très longtemps, depuis toujours en fait, je vis entouré, cerné de populistes. Je lève les yeux de mon écran, je porte le regard autour de moi. Ils sont là, bien rangés, telle une armée m’assiégeant, et tous plus populistes les uns que les autres, tous plus ardents critiques du système et de ses représentants, les Karl Marx, les Voltaire, les Rousseau, les Beaumarchais, les Molière, les Coluche, les Audiard, les Céline, les Orwell, les Erasme, les Chamfort, les Hannah Arendt, les Simone Weil, les Mary Wollstonecraft (mère et fille), les Nietzsche… les… les… Il y en a tant ! Elle est là, sous mes yeux, la belle engeance populiste, l’honneur du genre humain. Esprits sublimes, ceux-là s’adressent à tous. Du moins l’ambitionnent-ils. À tous, y compris, et peut-être même d’abord, aux classes populaires, ce qui serait pourtant l’autre élément constitutif du crime « populiste » si l’on se réfère à la définition même du dictionnaire…

Le champ des possibles

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D.R

Les Amis du Champ-de-Mars veulent nous faire encore aimer Paris. Leur ouvrage richement illustré démontre que les abords de la tour Eiffel sont avant tout un exceptionnel conservatoire architectural et artistique, de l’Art nouveau à l’Art déco. Ce musée à ciel ouvert surnage actuellement dans le chaos Hidalgo, mais c’est une autre histoire…


Anne Hidalgo a raison : les Parisiens ont une sacrée capacité de « résilience ». Malgré sa politique de saccage systématique, nous voulons continuer de voir les beautés de notre capitale, de nous émerveiller des trésors qu’elle recèle. Cela permet, notamment, de nous préserver des dingueries imposées par cette municipalité. Et c’est ce qui motive Les Amis du Champs-de-Mars à publier un beau livre sur ce quartier connu dans le monde entier, mais trop peu observé.


Dans cet ouvrage, l’association fait volontairement l’impasse sur les conséquences de l’incurie de la Mairie : la désolation des abords de la tour Eiffel, l’épuisement du site par trop de manifestations et trop de touristes, ses pelouses ravagées ; il n’est nullement question des vendeurs à la sauvette, des pickpockets, des joueurs clandestins, du terrorisme, des vols, des viols et autres joyeusetés désormais associées au cœur battant de la Ville lumière.

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Non, ces amis du beau nous proposent, dans un geste de résistance intelligente, d’ouvrir les yeux sur ce quadrilatère, son histoire, ses jardins, les immeubles et les hôtels particuliers qui voisinent avec la Dame de fer. À travers des centaines de documents (plans, gravures, tableaux) et un véritable inventaire photographique (photos anciennes et contemporaines), on réalise l’incroyable conservatoire architectural que représente le Champ-de-Mars. Un musée de l’Art nouveau et de l’Art déco à ciel ouvert, un lieu d’innovations et d’expérimentations artistiques qui ne demandent qu’à être admirées.

Ferveur révolutionnaire

Cette vaste étendue à l’ouest de Paris a été préservée de la folie immobilière grâce à la construction de l’École militaire, commandée par Louis XV à Ange-Jacques Gabriel, en 1751. L’immense dégagement laissé entre le bâtiment et la Seine sert de champ d’entraînement pour les soldats et leurs chevaux – de là son appellation de Champ-de-Mars, le dieu de la guerre.

Et c’est parce que le terrain est toujours dégagé durant la Révolution qu’on décide d’y édifier le gigantesque cirque à l’antique pour la Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790. Plus de cent mille personnes prennent place autour de la famille royale, le pays croit alors en la pérennité d’une monarchie constitutionnelle. Lors de cette cérémonie, d’un kitsch dont les révolutionnaires avaient le secret, une messe est célébrée sur l’autel de la Patrie par Talleyrand (qui est aussi évêque d’Autun) ; et c’est en allant officier qu’il lance à La Fayette son célèbre : « Surtout, ne me faites pas rire. »

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Un an plus tard, le 17 juillet 1791, c’est devant ce même autel que des dizaines de Parisiens venus signer une pétition lancée par les cordeliers pour réclamer la destitution du roi sont fusillés par la garde nationale. C’est Jean Sylvain Bailly, le maire de Paris, qui a donné l’ordre de tirer. Il reviendra sur les lieux, le 12 novembre 1793, pour y être guillotiné.

À partir de cette époque, le Champ-de-Mars demeure sans affectation particulière, et son étendue continue d’accueillir fêtes et célébrations diverses sous l’Empire et la Restauration.

Ferveur universelle

Avec le Second Empire naît la grande époque des expositions universelles. Notre ami Pierre Lamalattie, membre des Amis du Champ-de-Mars, précise que, si celle de 1855 se tient sur les Champs-Élysées, les quatre suivantes ont le Champ-de-Mars pour site principal. En 1867, une grande halle ovoïde occupe quasiment toute sa superficie, et ne laisse qu’une bande d’arbres côté Seine (ce sont ces arbres, préservés ensuite par Gustave Eiffel, qu’Anne Hidalgo souhaitait faire abattre pour installer des bagageries en vue des JO !). La IIIe République reprend dignement le flambeau pour faire de Paris le phare de l’Europe sur le monde. L’expo de 1878 marque les esprits, mais ce n’est rien face à celle de 1889 dominée par la tour Eiffel et celle de 1900 qui épate la planète entière.

© AAM Editions.

Le démontage de la tour écarté, le destin de cette grande dame est intimement lié au Champ-de-Mars, et pour toujours – même si elle subit quelques changements esthétiques[1] ; c’est elle qui structure les perspectives et rythme les aménagements à venir, notamment le nouveau jardin dessiné en 1900 par l’architecte paysagiste Jules Vacherot. C’est en effet à cette époque qu’il est décidé de ne plus laisser ce vaste terrain en friche entre deux expositions universelles, mais de le lotir pour en faire un quartier d’habitation à part entière, distribué autour d’un jardin ouvert sur la ville.

Ferveur artistique

Entre 1900 et 1930, aux abords de ce jardin de 25 hectares, c’est la grande effervescence, dépeinte par Maurice Culot et Charlotte Mus dans leur introduction : « L’architecture et l’art ornemental sont ici à leur zénith. Les volutes, les consoles, les chutes de fleurs, les bestiaires en pierre de taille, les ferronneries des balcons, la serrurerie des portes et fenêtres, les décors de l’Art Nouveau et les lignes brisées de l’Art Déco tourbillonnent et fusionnent dans un idéal plastique partagé. Architectes, décorateurs, sculpteurs, artisans d’art, maîtres d’ouvrage se mesurent et se surpassent. Les étages d’attiques sont l’occasion d’autant de joutes artistiques d’où se dégage une poétique des toits qui à elle seule justifie un classement au patrimoine mondial. »

© AAM Editions.

Lucien Guitry commande à Charles Mewès, l’architecte du Ritz, son hôtel particulier dans un pur style XVIIIe, Sacha y habitera ensuite toute sa vie avec ses collections de tableaux et d’œuvres d’art (en 1963 la maison est rasée pour édifier une verrue en béton armé).

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De l’autre côté des pelouses, Paul Morand habite un hôtel fastueux décoré par l’architecte du roi d’Angleterre. De son côté, le mannequin Baba (la princesse de Faucigny-Lucinge) donne des bals et des soirées à thèmes qui font bruisser le Tout-Paris. Les artistes ne vivent pas qu’à Montmartre.

Cette ville n’a pas besoin d’être « embellie » et « réenchantée », tout est là, sous nos yeux. Mais il faut avoir le courage de l’humilité (incompatible avec la politique) de savoir simplement accepter et préserver ce précieux héritage afin de le transmettre, intact, à notre tour.

À lire

Maurice Culot et Charlotte Mus (dir.), Le Champ-de-Mars : 1900-1930, Art nouveau, Art déco, AAM Éditions, 2023.


[1] Lire aussi « La tour Eiffel rit jaune », Pierre Lamalattie, Causeur n° 100, avril 2022.

Vivre en ville

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Julien Scavini, arbitre des élégances

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© Julien Scavini

Il y a bientôt dix ans, je félicitais un jeune tailleur parisien, Julien Scavini, de publier d’intelligentes réflexions sur l’élégance masculine sous la forme d’un album illustré avec goût, intitulé Modemen, avec un clin d’œil aux amateurs de cette fameuse série US qui a tant fait pour remettre à l’honneur une esthétique classique.

De l’architecture aux belles étoffes

Lorsque je lui rendis visite dans sa ravissante boutique située à quelques encablures des Invalides, Scavini m’expliqua que, au départ, il avait une formation d’architecte et qu’il avait appris le métier de tailleur par la suite. Pourquoi avoir abandonné l’architecture ? La crise, et surtout une formation par trop cérébrale négligeant le goût et le bon sens au profit d’un radotage postmoderne (Bourdieu, Derrida & tutti quanti). Surtout : la passion du beau ; le goût des étoffes ; la volonté d’illustrer et de défendre une élégance intemporelle. Car Scavini tenait déjà clairement et sans faiblir pour l’élégance anglaise, dans la lignée de l’illustre James Darwen, l’auteur d’un livre talisman, hélas épuisé, que tout gentilhomme a posé sur sa table de chevet, Le Chic anglais.

La boue du nivellement

Julien Scavini récidive avec un autre splendide album, Billets d’élégance, dont toutes les illustrations sont de la main de l’auteur, dans un style que je rapprocherais de la ligne claire, celle d’Edgar-Pierre Jacobs. Pas une seule photographie donc, mais des dessins soignés… En près de deux cents chroniques, courtes, allant à l’essentiel avec un sens certain de la formule et un vocabulaire d’une précision maniaque (ô combien bienvenue en ces temps de confusion systématique), notre esthète, qui se révèle aussi discret moraliste, propose des réflexions un tantinet désabusées mais non dépourvues d’un humour très british, non pas sur la mode, qui n’intéresse que les conformistes, mais sur le style, par définition intemporel. C’est précisément ce que j’adore chez Scavini, cette indépendance d’esprit, ce conservatisme de bon aloi, sans rien de borné. Son courage aussi, car il rompt quelques lances contre la tendance universelle à l’avachissement. Ainsi, sa défense argumentée du costume me ravit : « Texture de l’étoffe, qualité de la coupe, accord avec une cravate, illusion de la pochette. Ainsi l’on s’amuse et l’on s’invite en société à l’étage que l’on veut ». Chaque matin, choisir un costume, une chemise, une cravate, la pochette et les souliers, relève d’un exercice de connaissance de soi et d’une forme supérieure de politesse. Avec lucidité, Scavini voit dans la disparition progressive du costume « un abandon du sens et de la profondeur », « un mouvement mondial d’abaissement du sens ». Superflus, le costume, la cravate, la pochette ? Ils sont le piment de l’existence, et l’aboutissement d’une recherche esthétique séculaire. Porter, contre vents et marées, une cravate, un nœud papillon ou un foulard, c’est résister à la boue du nivellement.

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Comme lui, je place très haut la simplissime cravate en tricot, celle qu’affectionnaient Lino Ventura ou Jean d’Ormesson. Et son éloge du fer à repasser ! L’ultime luxe aujourd’hui, quand on sort : repérer les rares chemises repassées (ne parlons pas des chaussures cirées et brillantes comme des miroirs…).

Moraliste, Scavini sait que l’élégance, qui ne dépend pas des moyens (via le commerce de seconde main, les soldes & les puces) est une haute forme de culture et le fruit d’un apprentissage – une construction de soi. Citons-le une dernière fois pour la route : « rendre les choses belles et distinguées est l’un des chemins du bonheur ».

Julien Scavini, Billets d’élégance, Alterpublishing, 212 pages.

Un balcon sur le temps

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Jérôme Leroy © Hannah Assouline

Jérôme Leroy publie Et des dizaines d’étés dorés (La Table Ronde, 2024).


Jérôme Leroy nous donne des nouvelles. Il le fait en vers libres, parfois sans ponctuation, comme le bourlingueur Blaise Cendrars. Il faut oser la poésie en 2024, en pleine perdition. Mais Jérôme Leroy est un hussard. Il n’a pas oublié la liberté de ton et d’allure de ses illustres ainés. Je pense en particulier à Michel Déon et Jacques Laurent. Du reste, son recueil de poésie est publié à la Table Ronde dirigée par… Alice Déon. Tout se tient chez Leroy.

Trafiquant de mélancolie vive

Dès le début, le ton est donné : « Ma vie se réduit et / mes sensations aussi / je suis un pays envahi / par du temps qui passe pour rien / alors que du temps il en reste si peu ». Jérôme Leroy fait revivre la France de Charles Trenet, le « fou chantant ». Ses vers courent sur la nappe du temps, le ciel est bleu, de la Baltique à la côte de l’Algarve, parfois il y a du crachin sur les falaises de Caux ou sur les pavés luisants de Rouen, ville natale de l’écrivain, mais cela ne doit pas perturber le rythme des foulées familières. Il nous saisit le cœur avec une image à laquelle on ne s’attendait pas. Il met la main dans notre mémoire pour en extraire les souvenirs les plus intimes. C’est un trafiquant de mélancolie vive. Il faut se méfier de son talent de thaumaturge. Je suis resté bouche bée lorsqu’il a évoqué la façade du cinéma de peyrat-le-château – Leroy ne met jamais de majuscule –, ce cinéma que je croyais être le seul à connaître. Il évoque donc ce Limousin limpide qui refusa le nazisme et combattu avec héroïsme les milices de Laval. Il parle de la gare d’Eymoutiers dont les murs sont recouverts de « pochoirs de l’ultragauche ». C’est que, là-bas, on a gardé la lutte sociale dans le sang. Il cherche les boites à livres dans les villages qui meurent sans rendre l’âme. Il achète un vieux poche chez le copain libraire de Meymac, la ville protégée par la Vierge noire. Il quitte Limoges traversée par la Vienne qui coule entre deux rangées de platanes centenaires. Elle prend sa source, comme disait jadis l’instituteur en blouse grise, sur le plateau de Millevaches aux « fermes de sept cents ans ». Ça continuera comme ça encore longtemps, même après la vitrification du cher pays de notre enfance. En quittant Limoges, Leroy nous déclare : « Je suis un nomade paresseux et départemental ». Il est l’homme des sous-préfectures, des chefs-lieux de canton, des plages hors saison, du silence dominical ; il aime encore « faire la bise » alors que l’époque, très basse, est au sans contact ; il sait où se trouve le jardin derrière l’église ; il se souvient avec volupté de ses passantes du temps jadis, de la blonde diaphane qui jouait au flipper Gottlieb, devant le juke-box ; il l’appelait de la cabine d’en face. Glisser une pièce dans la fente, et entendre sa voix au bout du téléphone, comme le chante Françoise Hardy. Il nous dit qu’il y a, quelque part, un « musée des gestes disparus ».

Frère d’encre

Leroy, pourtant si pudique, évoque son enfance, sa myopie, sa tachycardie, ses insomnies, le métier de son père, le sourire de sa mère, son pote Thierry, les coups de boule échangés, l’amitié virile, le fils de médecin contre le fils du boucher, la lutte des classes, quoi. On le sait, Leroy est communiste, mais c’est un communiste des origines, « comme sont communistes les oiseaux / de saint françois d’assise » (définition page 108).

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Bref, vous l’aurez compris, on ne se lasse pas de la petite musique de ce livre nostalgique. Il arrive un âge où l’on fait le compte des « étés dorés » vécus. Alors, au Portugal, ou ailleurs, il arrive ceci : « j’ai compris avec violence / une violence qui me fit pleurer / qu’il n’y aurait plus autant d’étés ». On se demande combien de temps encore on pourra nager dans la Méditerranée, comme le faisait Paul Morand. On craint de disparaître comme les cartes postales et de ne plus avoir le privilège de voir les traces de sel sur le corps de la jeune femme qu’on aimerait glisser dans le roman à écrire. Alors, ce frère d’encre, comme nous le comprenons quand, dans un saisissement inopiné, il écrit : « peut-être que juste à la fin / il y aura pour toi moi nous / ce passage ouvert un instant / vers un éternel été loin ».

Jérôme Leroy, Et des dizaines d’étés dorés, Éditions La Table Ronde.

Et des dizaines d'étés dorés

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Captures d’écran de vidéos publiées sur la plate-forme Hypnotube dédiée aux vidéos « sissy hypno porn ». © D.R

Les militants transgenres ont trouvé un nouvel outil pour promouvoir leur propagande auprès des jeunes, voire des très jeunes : les vidéos porno ! Grâce aux films amateurs et aux plate-formes spécialisées, le porno trans fait un tabac et crée des vocations. Enquête dans la galaxie des catégories de genres.


Comment expliquer l’explosion, depuis dix ans, du nombre de personnes, surtout des adolescents voire des préadolescents, qui veulent changer de sexe ou nient avoir un sexe stable ? De nombreuses causes sont connues – fanatisme idéologique des militants transgenres ou queer (terme qui recouvre aussi les non-binaires), argent des milliardaires sponsors du mouvement, cynisme commercial d’une partie du milieu médical, sans oublier le rôle de la contagion sociale en ligne. On connaît moins l’influence de la pornographie. En effet, l’explosion des candidats à la transition s’est accompagnée d’une expansion tous azimuts de la pornographie transgenre numérique, rendue possible par l’essor sur internet de la pornographie en général, essor qui facilite l’accès à des images érotiques, parfois pour des enfants de moins de 10 ans. Les relations entre le transgenrisme et le porno sont complexes, mais ce dernier a plusieurs fonctions dans le mouvement queer qui sont plus ou moins cachées. Rappelons que la doctrine trans est fondée sur une séparation nette entre l’identité de genre, d’un côté, et le sexe biologique et l’orientation sexuelle de l’autre. Selon la doxa officielle, seul un sentiment intime n’admettant aucune contestation peut déterminer le genre d’un individu. Le désir de transitionner ne peut s’expliquer ni par une influence sociale ni par le plaisir érotique. Publiquement, les militants entretiennent la fiction d’une identité de genre immatérielle, libre de toute manifestation corporelle. En réalité, l’assouvissement de besoins sexuels est partout présent dans l’histoire du transgenrisme, comme le révèlent de nombreux travaux sur les débuts de ce phénomène[1].

Cache-sexe

Le lien entre genre, plaisir érotique et pornographie était bien visible dans les recherches du grand pionnier scientifique de la théorie du genre, John Money (1921-2006). C’est lui qui a forgé le terme d’« orientation sexuelle », vulgarisé celui d’« identité de genre » et promu la pratique de la chirurgie de réattribution sexuelle. Néo-Zélandais émigré aux États-Unis, professeur de pédiatrie et de psychologie médicale à l’université Johns Hopkins, il a conduit une expérience particulièrement cruelle sur des garçons jumeaux en 1966. L’un des deux, David Reimer, ayant perdu son pénis à 22 mois, suite à une circoncision ratée, Money a poussé les parents à consentir à l’ablation de ses testicules et à élever le garçon comme une fille. Plus tard Money a présenté les résultats de son expérience comme un succès, démontrant l’absence d’un lien indéfectible entre sexe biologique et identité de genre. En réalité, David a décidé à 14 ans de vivre comme un garçon. Dépressif toute sa vie, il s’est suicidé en 2004, à l’âge de 38 ans. Non seulement la réputation scientifique de Money était fondée sur un mensonge, mais il a essayé d’influencer l’orientation sexuelle des deux garçons dès 6 ans en les obligeant à regarder des images érotiques et à mimer des actes sexuels. Dans un livre de 1975, il a préconisé l’usage de la pornographie dans l’éducation des enfants prépubères qui, à son avis, auraient aussi gagné à regarder des adultes forniquer. Il fallait que cet ancêtre encombrant soit évacué de la généalogie du transgenrisme, ce qui fut fait par Judith Butler qui se livra à une critique dévastatrice dans Défaire le genre de 2004.

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Vers la même époque, les travaux d’un autre scientifique ont fait l’objet d’une campagne de dénigrement. Dans les années 1980, Ray Blanchard (1941), psychiatre à Toronto, a développé le concept d’« autogynéphilie » afin de catégoriser les trans selon leur orientation sexuelle. Les autogynéphiles étaient des hommes qui trouvaient du plaisir érotique dans l’idée d’être une femme. Ils étaient suffisamment motivés pour s’habiller et se comporter comme une femme et, dans certains cas, pour recourir à une opération de changement de sexe. Les idées de Blanchard ont été vulgarisées dans un livre de 2003, The Man Who Would Be Queen, écrit par le psychologue et généticien comportemental, J. Michael Bailey. Encore une fois, les militants queers se sont employés à torpiller toute notion de lien entre transgenrisme et plaisir sexuel. Dans ce qui représente un modèle de cancel culture avant la lettre, un petit groupe de femmes trans ont lancé une opération en ligne pour discréditer Bailey en tant que chercheur et l’ont même harcelé personnellement, ainsi que sa famille. Le concept d’autogynéphilie proposé par Blanchard a donc été banni du discours scientifique et militant. Désormais, gare à quiconque oserait suggérer que le genre puisse être déterminé par le désir. Ainsi refoulée, la sexualité des trans n’allait pourtant pas tarder à ressurgir sous une forme pornographique.

Entrée des sissies

Aujourd’hui, sous les effets conjugués d’internet et des réseaux sociaux, la pornographie est devenue omniprésente, traversant la plupart des frontières nationales et échappant en grande partie à la régulation. Muni d’un smartphone, vous êtes à trois clics des images les plus hard. Le porno trans, qui a connu une expansion constante à partir des années 1990, décolle après 2014. En 2022, le plus grand site au monde, PornHub, a enregistré une augmentation de 75 % des consultations de cette catégorie. À côté des grandes plateformes et des entreprises spécialisées, le porno trans amateur explose grâce à l’usage de webcams. La production, qui consiste non seulement en vidéos mais aussi en montages de scènes extraites de films pros et en GIF, est publiée non seulement sur YouTube, Facebook, X ou TikTok, mais aussi sur d’autres sites comme OnlyFans, grand hébergeur de contenus érotiques.

D.R

Il y a deux catégories principales de porno trans. La plus ancienne, appelée « transamory » (« amoureux des trans »), vise des hommes hétéros attirés par des corps de femme munis d’un pénis. Des femmes trans y participent souvent pour financer leur transition chirurgicale. L’autre catégorie, montante, est celle du « porno sissy », d’un mot qui veut dire « efféminé » et « froussard ». Elle vise et met en scène des hommes qui rêvent d’être des femmes, de s’habiller et de se comporter comme une bimbo, et d’être humiliés et violés par une dominatrice ou un homme macho. Ce processus s’appelle la « sissification » ou la « féminisation forcée ». Une sous-catégorie, le « sissy hypno porn », sans être véritablement hypnotique, interpelle le spectateur avec des messages qui l’invitent à devenir un sissy et même à faire une transition. Entre conseils de maquillage ou promotions de lingerie, on fait l’article pour des traitements hormonaux. Le site le plus populaire, Hypnotube, a engrangé en 2022 4,8 millions de visiteurs mensuels, résidant dans le monde entier.

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Ce flot torrentiel d’images produit son effet. Des internautes lambda témoignent sur Reddit, le site communautaire de blogs et discussions, de l’influence du porno sissy sur leur changement de genre. Des apologistes du transgenrisme très en vue parlent ouvertement du rôle du porno dans leur vie. Dans son essai Females, publié en 2019 et encensé dans les milieux progressistes, l’Américaine Andrea Long Chu raconte son addiction au porno avant de conclure : « C’est bien le sissy porn qui m’a rendue trans. » Selon elle, cette catégorie réduit la féminité à ses composantes extérieures : « Une bouche ouverte, un trou qui attend, des yeux vides, vides. » En effet, la vision queer exalte et se délecte de l’objectivation la plus misogyne de la féminité, définie par Chu de la façon suivante : « Se faire baiser vous rend femelle, parce être femelle, c’est être baisé. » Dans le lexique des femmes trans, le vagin est déprécié par le terme « trou antérieur » (front hole), tandis que l’anus est qualifié par Chu de « vagin universel par lequel on peut toujours atteindre la féminité ». Toute une production autobiographique et romanesque abonde dans ce sens. Le roman de Torrey Peters, Detransition, Baby, publié en 2021 (et traduit en français), porté aux nues par les critiques, discute de porno trans et d’autogynéphilie. Please Miss (2022), de Grace Lavery traite longuement de porno et de sissification. L’auteur, universitaire à Berkeley, a mis le porno sissy au programme d’un cours sur la « méthode trans ». Les frères Wachowski, qui ont tourné la trilogie Matrix, ont tous les deux transitionné. En 2019, Lilly a révélé que le porno trans a été le déclic qui a « libéré quelque chose dans son cerveau ». Certes, dans tous ces cas, il s’agit de femmes trans, tandis que les candidates à la transition seraient aujourd’hui plus nombreuses que les candidats. Et toutes les trans femmes ne sont pas des addicts au porno. Mais beaucoup le sont, et certaines sont mises en avant comme des modèles. Certains hommes trans comme les anciennes stars du porno Buck Angel et Jiz Lee, se posent en ambassadeurs de l’idéologie queer, mais ce sont les femmes trans qui constituent le fer de lance publicitaire et politique du mouvement. Et leur prosélytisme fait partie d’un vaste effort pour convertir les générations futures à leur mode de vie.

Pédagogie drag

Dans les domaines de la sexologie et de l’éducation sexuelle, la doxa qui règne parmi les spécialistes et façonne les politiques d’institutions comme l’Unesco ou l’OMS est celle du mouvement « sex positif ». Selon ce dernier, né outre-Atlantique dans les années 1980, il faut célébrer la sexualité sous toutes ses formes et commencer l’éducation sexuelle le plus tôt possible. Quelles pratiques sexuelles sont acceptables et qu’est-ce qui peut être enseigné aux enfants à tel ou tel âge ? La doctrine est moins claire là-dessus. La pornographie est valorisée comme outil pédagogique, ce qui convient bien au mouvement trans. Depuis 2014, les activistes encouragent les ados potentiellement LGBT à utiliser le porno en ligne pour explorer à la fois leur sexualité et leur identité de genre. Des études confirment que ces jeunes le font beaucoup plus que leurs contemporains hétéros. En particulier, la plateforme de microblogage Tumblr a été décrite dans le passé comme une « utopie queer ». Si des garçons sont convertis en sissies, il se peut bien que, a contrario, les adolescentes soient révoltées par l’image humiliante de la féminité présentée par le porno et décident d’adopter une identité masculine.

Dans le cadre de la campagne Drag Queen Story Hour (DQSH), des drag-queens animent un atelier dans une école primaire de Chesterland, dans l’Ohio, 1er avril 2023. © Michael Nigro/Pacific Press/Shutterstock/SIPA.

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Le rôle éducatif du porno trans trouve une extension dans la généralisation des interventions de drag-queens à l’école ou à la télévision, parfois aux frais du contribuable. Bien que leurs performances ne semblent présenter qu’une version édulcorée de la sissification, certaines de leurs prestations – par exemple des danses lascives dignes d’un cabaret érotique – témoignent d’une volonté de repousser les limites. La campagne Drag Queen Story Hour (DQSH), lancée aux États-Unis en 2015 pour rendre les écoles plus « inclusives », fait intervenir des queens pour lire des histoires et animer des ateliers de déguisement et de maquillage. Le modèle a été reproduit dans de nombreux pays. Mais cette façade ludique cache souvent une opération de subversion qui a été théorisée par des universitaires nord-américains. Dans un article publié en 2021 dans une revue de pédagogie, Harper Keenan, un homme trans, et Lil Miss Hot Mess, une drag-queen, figure de proue de DQSH, mais de son vrai nom Harris Kornstein, vendent la mèche. Cherchant à « déstabiliser la fonction normative de l’école », la pédagogie drag ou queer ne vise pas l’intégration des LGBT aux structures sociales existantes, mais la transformation de ces structures. Il ne s’agit pas de faire connaître la vie des personnes LGBT mais d’enseigner comment « vivre de façon queer ». Et si les événements DQSH sont « familiaux », c’est moins parce qu’ils sont adaptés aux familles que parce qu’ils invitent à rejoindre la grande famille des queers, selon un terme argotique utilisé par ces derniers. Ce double langage montre que cette « pédagogie » est en réalité un instrument d’endoctrinement et de recrutement. C’est ainsi que le porno trans, hard ou soft, est devenu omniprésent bien qu’invisible ou méconnaissable. Il propose moins une source de plaisir qu’une force de persuasion. Contre cette dernière, notre société est presque sans défense.


[1] Outre les recherches de l’auteur, cet article est redevable à celles de Beáta Böthe, Heather Brunskell-Evans, Alex Byrne, Alice Dreger, Genevieve Gluck et Christopher Rufo.

L’envers du décor

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DR.

On les aura ! On les aura !
L’assistance, quelque trois mille participantes massées au pied de l’estrade, est en transe et scande ce slogan en forme de cri de guerre.
Derrière son pupitre hérissé de deux micros, Séraphine Rateau savoure cet instant exaltant. Elle a mis ce jour-là, pour être plus habile, chemisier rouge et blouson noir. Autour de son cou, un foulard vert. Pas question d’oublier les écologistes, ils sont de toutes les batailles. Des couleurs symboliques formant un heureux mariage – si tant est que les deux termes puissent être associés sans trahir la cause sacrée qui rassemble ses ouailles – encore un terme douteux pour désigner des féministes acharnées.
Séraphine a plus d’un tour dans son sac à main. Elle connaît les sortilèges de la séduction. Son physique s’y prête. L’art de l’éloquence ne lui est pas étranger. Chacune des parties de son argumentation se conclut par une formule martelée avec conviction et qui soulève l’enthousiasme : « S’il lorgne sur votre gorge, il mérite qu’on l’égorge ». Ou encore « Le mariage est un esclavage. Brisons nos chaînes ! » Et de poursuivre : « L’épouse est condamnée à une chasteté quasi monastique. Faut-il, de surcroît, qu’elle ferme les yeux sur les flirts du mâle ? »
Moment de surprise. De flottement. Et puis quelques rires, fort rares, au demeurant. Baudelaire n’éveille, à l’évidence, aucun écho. Manifestement trop « lointain » de la culture woke.
L’oratrice se tait. Consciente qu’il faut laisser à l’assemblée le temps de digérer ses bons mots, elle goûte pleinement cet instant. À coup sûr, elle a gagné la partie et peut entamer sa péroraison.
« Mes amies – je m’abstiendrai de dire « mes sœurs » par crainte d’une équivoque… » Nouvel éclat de rire. Certaines esquissent un simulacre de signe de croix. « Mes amies, mes chères amies, reprend-elle, cela a assez duré. Nous avons assez enduré. À notre tour d’être dures. Libérons-nous de l’insupportable tutelle. Les Droits de l’Homme ? La belle affaire ! Et pourquoi pas les droits de la Femme ? Déjà sous le labeur à demi sommeillant, qu’elle redresse enfin la tête ! Epouses de tous les pays, unissons-nous ! Je suggère la création immédiate d’une ligue des droits de la femme, chargée de protéger et de défendre celle-ci, par tous les moyens. Et il en existe ! MeToo et consort, fort bien. C’est un début. Mais songez à la Lysistrata d’Aristophane et à la grève suscitée par cette battante. Elle a fait la preuve de son efficacité ! »
Murmures d’approbation. Aristophane ? Lysistrata ? Pour la plupart, un jargon incompréhensible. Séraphine en a bien conscience. Mais elle sait aussi que les reporters disséminés dans la foule ne manqueront pas de louer, à la télévision ou dans leurs médias respectifs, sa vaste culture, son sens de l’humour, sa facilité d’expression et sa force de conviction.
«  Quoi qu’il soit, poursuit-elle, nous présenterons une liste, « l’éternel féminin » aux prochaines élections législatives, pour faire entendre notre voix – ou, plutôt, nos voix – à travers tout le pays. Et, pourquoi pas, une candidate à la prochaine présidentielle ? »
Vivats, applaudissements. La foule scande sur l’air des lampions. « Séraphine, présidente ! »
Apothéose. Septième ciel.
« En attendant, je vous invite à signer la pétition mise à votre disposition sur mon pupitre. Et vous dis à bientôt ».
Tandis que toutes se précipitent vers l’estrade, elle s’éclipse discrètement. Consulte sa montre. Court vers le taxi qui l’attend à quelques mètres.
Sitôt embarquée, elle camoufle tant bien que mal son accoutrement. Se débarrasse du foulard écologique, enfouit son chemisier pourpre sous un gilet d’une neutralité parfaite.
« Pourvu qu’il ne m’ait pas trop attendue… » Son cœur bat la chamade. Elle gravit quatre à quatre les escaliers, introduit sa clef dans la serrure de l’appartement, se précipite pour embrasser son époux.
Assis dans un fauteuil, les yeux rivés sur l’écran de son téléviseur, Émile est absorbé par la demi-finale de la Coupe d’Europe, Real Madrid contre Liverpool. Il repousse son épouse sans ménagement, l’interrompt en plein élan et grommelle : « Attention, bon sang ! Tu vas me faire rater le penalty ! » 
À ses pieds, une bouteille vide.
« Tu peux m’en apporter une autre. »
Séraphine se précipite, redescend l’escalier, entre dans la cave. Hélas… Plus une seule bouteille de vin. Il ne lui reste qu’à courir chez le petit épicier du coin. Il la connaît assez pour lui faire crédit. Elle en profite pour acheter aussi un plat tout préparé, car Émile n’a sans doute pas dîné et le jeûne influe souvent sur son humeur.
Trois partout. Une pause avant la prolongation. Émile étire ses jambes ankylosées, avise son épouse, les bras chargés de provisions parmi lesquelles il reconnaît une boîte de conserve.
« Combien de fois faudra-t-il te dire que j’ai horreur du veau marengo ? Tu le fais exprès ? »
Séraphine étouffe le sanglot qui lui monte à la gorge.
« Excuse-moi, mon chéri. J’avais oublié… ».
Explosion de joie. Le Real vient de l’emporter. Émile exulte. Il éteint le téléviseur. D’un signe du menton, il désigne à son épouse leur chambre à coucher. Elle a compris et se hâte. De son armoire, elle extrait les bas résille et la tenue de soubrette qu’elle revêt toujours en semblable circonstance. Elle soupire. Heureusement, il lui reste trois jours pour préparer le prochain meeting.

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Immortelle, à quoi bon?

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Discours de réception de Madame Sylviane Agacinski à l'Académie française, 14 mars 2024, Paris. Image: capture YouTube.

La philosophe Sylviane Agacinski a été accueillie à l’Académie française. Elle prend place au fauteuil 19, autrefois occupé par Jean-Loup Dabadie. Femme classée à gauche, elle s’est distinguée de sa famille politique en s’opposant à la GPA: « Les femmes doivent s’interroger sur le fait de provoquer de manière artificielle la naissance d’un enfant a priori privé de géniteur », déclarait-elle en 2013. S’opposera-t-elle aussi efficacement aux déconstructeurs de la langue française? Est-il encore temps?


           —Tu n’as jamais désiré être déesse, ou presque déesse ?  /—Certes non. Pourquoi faire ? / Pour être honorée et révérée de tous. /Je le suis comme simple femme, c’est plus méritoire / Pour être d’une chair plus légère, pour marcher sur les airs, sur les eaux… Pour comprendre les raisons des choses, des autres mondes. —Les voisins ne m’ont jamais intéressée. —Alors, pour être immortelle ! —Immortelle, à quoi bon ?

On aura reconnu l’échange célèbre de Jupiter et d’Alcmène dans Amphitryon 38 de Giraudoux. Et on comprend pourquoi il est tentant de citer ces répliques pour saluer la nouvelle immortelle qui a fait son entrée, jeudi 14 mars, à l’Académie Française. Passionnée de théâtre, agrégée de philosophie, Sylviane Agacinski connaît un peu les raisons des choses. Femme de Lionel Jospin, elle est indifférente au main stream. Écrivain, on a vu qu’elle n’avait pas un corps émietté ni déconstruit. Et c’est tout cela qu’a compris Marc Lambron qui l’a accueillie avec affabilité au sein de l’illustre compagnie des dieux et des déesses du quai Conti.

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On connaît Madame Agacinski, son « nouveau féminisme », ses nombreux ouvrages sur l’altérité sexuelle. On connaît ses prises de position sur la PMA et la GPA, contre la réification de l’être humain. On se souvient qu’elle a été empêchée de parler à Sciences Po, à Bordeaux, en 2019. Nous ne reviendrons pas sur ses nombreux livres connus de tous. Ce qu’on ne sait pas toujours, c’est qu’elle a pris position dans la presse contre le voile islamique et qu’elle est l’auteur de Face à une guerre sainte qui a reçu le prix des députés.

Pour les nouvelles censeuses, l’auteur du Tiers-Corps est donc réactionnaire, transphobe, homophobe, islamophobe. Pour les gens de bon sens, elle est une femme « subtile, libre et courageuse », une intellectuelle d’une grande clarté d’esprit, une femme de caractère. Son discours1 fut plein de naturel : après avoir rappelé le lourd héritage de ses prédécesseurs sur le fauteuil qu’elle occupait— Boileau, Chateaubriand, René Clair— elle fut professorale sans pontifier, avec un joli mouvement de la main droite ; elle se corrigea plusieurs fois avec naturel (elle était émue !),  et mena à bien un éloge, pas si facile que ça ! sur cet être charmant que fut Jean-Loup Dabadie, amoureux de l’île de Ré, qui connaissait si bien les heures des marées, dont le talent fut « d’écrire de la chanson populaire élégante… qui allait droit au coeur ».  De Ma préférence à moi n’était-il pas l’auteur ?…

Celui qui la reçut à l’Académie, Marc Lambron, l’avait connue étudiante dans les années 75. Et d’évoquer la silhouette « assez liane » aux cheveux longs et aux grandes bottes, des séminaires de Derrida, formée aux meilleurs maîtres, qui, après avoir songé à une carrière de théâtre, s’orienta vers la philosophie, cette matière, dit l’intéressée, qui attirait les lycéennes « parce qu’elles aimaient ne rien comprendre » et à laquelle elle se consacra avec une passion éclectique et rigoureuse. Tout cela est bien beau, dira-t-on. Ces discours sont plaisir de princes. Mais à quoi bon ?

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Immortelle, en effet, à quoi bon ? pensent beaucoup. Notre langue déconstruite est prise entre les tweets, les écrans, le rap et le globish, le prêt à infuser du wokisme. Elle n’en peut mais. Il faudrait porter l’estocade à ceux qui la détruisent. À tout ce qui la mine. Mais le temps passe et le niveau dans les écoles est au plus bas. La francophonie se meurt. Alors, oui, à quoi bon une nouvelle immortelle ? Un discours de plus ? Le combat est désormais perdu ? À ceux qui disent que la nouvelle immortelle est « de gauche, forcément de gauche », on répond que la nouvelle immortelle porte une épée et non un réticule ou un éventail, qu’elle a dédié son discours d’entrée à Hélène Carrère d’Encausse, qu’elle a fait mémoire de Madame de Romilly et que les esprits libres, ceux qui y voient clair, existent encore, à gauche ou à droite.

« À l’inattendu, les dieux livrent passage ». C’est ce dernier vers, tiré des Bacchantes d’Euripide, que la nouvelle académicienne a choisi de graver sur son épée. Si le personnage collectif qui parle, le coryphée, n’exclut pas, dans nos destins, le risque de l’échec et de l’inachèvement, est-ce folie pour nous d’espérer que la nouvelle immortelle fera advenir « l’inattendu » dans le beau combat qu’elle mènera —peut-être, sans doute ?— pour notre langue et les humanités ? Et qu’elle se conduira en mousquetaire de charme qui sait tirer l’épée ?

Le Tiers-Corps: Réflexions sur le don d'organes

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  1. https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-mme-sylviane-agacinski ↩︎

Groupes de niveaux au collège: quand l’école révèle tous les maux français

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"Chut, voilà la maitresse !" Nicole Belloubet, Chenove (21), 18 mars 2024 © TARDIVON JC/SIPA

Une polémique qui en dit beaucoup sur ce que notre malheureux pays est devenu


Harcèlement scolaire, violences, savoirs élémentaires non maîtrisés, irrespect des professeurs : quelles sont les raisons de la crise du système scolaire français ? Naguère vantée comme la « meilleure au monde », l’école française ne fait aujourd’hui guère l’unanimité. Élèves, parents et professeurs affichent ensemble leur rejet constant de cette institution pourtant consubstantielle de l’identité française, singulièrement sa part républicaine.

Une interminable chute

Dans Le Monde d’Hier, souvenir d’un Européen, Stefan Zweig déclare plein de fiel : « Toute ma scolarité ne fut qu’ennui et dégoût ». Décrivant l’école comme relevant de l’expérience carcérale, ou selon le terme approprié alors du « bagne », il explique n’y avoir reçu de ses maîtres qu’un « apprentissage morne et glacé, non pas pour la vie, mais pour lui-même ». Permanent de l’expérience humaine, la détestation de l’école, notamment par les garçons qui ne supportent souvent pas de devoir rester assis des heures durant pour écouter une leçon peu stimulante, est toujours une réalité en 2024. Et plus encore que jamais. Mais du temps de Zweig, les élèves qui en sortaient avaient-ils au moins accumulé un capital culturel utile pour le reste de leur vie. De nos jours, que retiennent les jeunes Français de leur passage ?

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Tout le monde peut constater la chute vertigineuse de la France dans les classements mondiaux, comme l’a encore démontré le dernier classement PISA sorti en décembre 2023. Nous n’y figurons qu’à une honteuse vingt-troisième place parmi les 38 pays de l’OCDE, très loin derrière les meilleurs tant en Occident qu’en Asie. La chute en mathématiques est particulièrement vertigineuse. Idem en « compréhension de l’écrit », où la performance des élèves a baissé de 19 points, contre 10 points pour la moyenne OCDE par rapport à 2019. Pire encore, dans un pays aussi marqué par les « valeurs républicaines », obsédé par l’égalité jusqu’à la névrose égalitariste, nous sommes l’un des pays de l’OCDE où le lien entre le statut socio-économique des enfants et leurs résultats scolaires est le plus important.

L’autorité du maitre n’est plus qu’un lointain souvenir

Ces constats objectifs et statistiques confirment bien le « ressenti » des usagers de l’école que sont les parents et les élèves. La gratuité du public ne peut pas compenser des résultats en berne. La faute à qui ? À quoi ? Quand le collège unique fut décidé, la population française était homogène, dans tous les sens du terme. Elle était unie par un socle de valeurs communes mais aussi ordonnée, globalement respectueuse de l’autorité du maître. Aujourd’hui, le professeur doit faire du cas par cas ; il est parfois confronté à des classes d’une grande hétérogénéité où les élèves présentent des vécus et capacités fort différents les uns des autres, éduqués par des parents qui n’ont pas les mêmes objectifs. Le socle « commun » de connaissances est donc aussi difficilement atteignable que le socle commun de valeurs « républicaines » que l’État entend leur inculquer.

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Face à ce défi, le politique est à la peine. Il ne sait pas répondre et ne peut que pleurer sur des résultats plus que décevants. La mainmise des syndicats de gauche et d’extrême gauche sur l’école rend impossible toute réforme d’envergure. Quant aux parents, ils fuient vers le privé pour échapper aux périls du public. L’idéal égalitariste a donc créé une situation inégalitaire, que notre fugace ministre Mme Oudéa-Castera illustrait d’une lumière crue. Songez donc qu’elle a jugé que l’école publique du cinquième arrondissement parisien, on ne parle pas de la Creuse ou de la Seine-Saint-Denis, n’était pas apte à répondre aux attentes qu’elle a fixées pour sa progéniture.

Aux grands maux les grands remèdes

Conscients que les différences de niveaux mettent en danger toute la société française, Gabriel Attal et Brigitte Macron sont les partisans de l’instauration de groupes de niveaux, pudiquement rebaptisés « groupes de besoin » par Nicole Belloubet. Ils seront mis en place au collège en français et en mathématiques. Les bons seront avec les bons. Les mauvais avec les mauvais.
Mais à la fin, tous devront connaitre le « programme ».

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Cette solution, aussi anachronique que notre collège unique, ne sera qu’un énième pansement sur une jambe de bois. Car l’école n’est que le révélateur des maux français. L’autoritarisme sans l’autorité. Le concours à l’asiatique sans la discipline et le travail acharné. La pédagogie positive à la scandinave et à l’anglo-saxonne sans l’authentique liberté. L’obsession du « diplôme » comme cache-sexe à la bêtise. La « diversité » masquée par l’uniforme. Une école garderie et à plusieurs vitesses qui ne développe pas plus les esprits qu’elle ne donne une solide instruction. Et pire que ça, elle montre que la République s’est effondrée lors des dernières décennies, et avec elle la France. L’école réussit l’exploit d’être rigide et laxiste. Elle est, en ce sens, exemplaire de la France contemporaine.