D’origine pakistanaise, Muzzammil Hassan vit aux Etats-Unis depuis l’âge de dix ans. Américain et musulman modéré, il a été choqué par la manière dont les musulmans et l’islam ont été représentés dans les médias, surtout après le 11 septembre. En 2004, ce banquier quadragénaire de Buffalo (New York) a décidé d’agir. Refusant d’élever ses enfants dans une telle atmosphère, il a fondé avec sa femme Aasiya Zubair, une chaîne de télé, Muslim Television Network, vouée à combattre les préjugés et donner une autre image de l’Islam. Récemment, Mme Hassan a exprimé sa volonté de se séparer de son mari et a même lancé une procédure de divorce. Il y a quelques jours le corps décapité d’Aasiya Hassan a été retrouvé par la police dans les locaux du Muslim Television Network. Muzzammil Hassan, qui a appelé lui-même la police, a été arrêté et accusé de meurtre. On est prié de ne pas généraliser.
Cent jours de prison pour Julien C.
Au train où vont les choses, Julien C. connaîtra son centième jour de prison le dimanche 22 février prochain. Parmi les neuf personnes arrêtées le 11 novembre 2008 par la police antiterroriste, notamment à Tarnac, et accusées des sabotages contre la SNCF, il est le seul à ne toujours pas avoir été libéré. La Justice persiste à vouloir lui attribuer le rôle déroutant et oxymorique de « chef des anarchistes ». Qu’il soit le « chef » de huit innocents n’en fait pas moins un « chef » coupable !
Un an et plus de mise sous surveillance par les RG, une pléthore de perquisitions et trois mois d’enquête ont permis d’établir un fait unique, mais gravissime : Julien C. et Yldune L. auraient dormi une nuit dans la campagne à l’intérieur de leur voiture. Et il se trouve qu’une voie de chemin de fer sur laquelle est survenu l’un des sabotages était située à proximité. En somme, Julien C. est puni de cent jours d’emprisonnement pour le seul fait d’avoir refusé de dormir à l’hôtel Ibis, déviant ainsi de la voie qu’aurait suivie n’importe quel citoyen honnête. Julien C. paye le crime d’avoir contribué à l’enlisement du tourisme, en n’ayant pas eu le réflexe citoyen d’aller à l’hôtel. Derrière cette mystérieuse nuit dans une voiture, on devine aisément un mélange de pingrerie et de baba-coolisme bucoloïde qui mérite amplement ses cent jours de taule, accordons-le !
Michelle Alliot-Marie a bien des raisons d’être marrie. Son opération est un désastre. Un fiasco intégral. Après trois jours de délire contre l’ennemi intérieur autonome, la quasi-totalité des média a rejeté sa version des faits et les accusations aberrantes de « terrorisme ». De nombreuses personnalités politiques (même François Hollande !), la Ligue des droits de l’homme et le Syndicat de la magistrature se sont insurgés contre l’absurdité de ce grossier montage. La libération de huit « terroristes » et leur mise sous contrôle judiciaire constituent assurément une première, et un désaveu total de la procédure. Pourtant, les faits n’ont toujours pas été requalifiés et l’affaire demeure, de manière consternante, entre les mains de la juridiction antiterroriste. Aucunes excuses n’ont été encore présentées et la détention de Julien C. est prolongée dans un magistral n’importe quoi.
Le 31 janvier dernier, une manifestation contre l’antiterrorisme comme nouveau mode de gestion politique, appelant à la libération de Julien C., a réuni à Paris plus de 3000 personnes, ainsi que leurs 3000 policiers-référents – et un splendide canon-à-eau high-tech, nettement extraterrestre, qui a été beaucoup applaudi par les manifestants. Cependant, deux mois de bruit et de sur-médiatisation fébrile de l’affaire ont été suivis par un mois de silence presque complet. Les médiatiques qui avaient vibré d’indignation pendant deux mois devant cette détention arbitraire, inexplicable et toujours inexpliquée, jugent en revanche parfaitement légitime et « hors de l’actu » le troisième mois de prison de Julien C. Mais celui-ci a-t-il bien perçu que ce troisième mois n’était plus réel ?
L’obstination de la Justice, du ministère de l’Intérieur et de Michèle Alliot-Marie à garder au frais un dernier bouc-émissaire après une telle débâcle n’est pas seulement grotesque. Elle est aussi mystérieuse. La clé de ce mystère, nous pouvons peut-être la trouver dans un roman. Dans Le livre du rire et de l’oubli, Milan Kundera a consacré plusieurs méditations à la litost, « mot tchèque intraduisible en d’autres langues ». « La litost est un état tourmentant né du spectacle de notre propre misère soudainement découverte. » Kundera évoque l’exemple d’un jeune homme prenant des leçons de violon, subissant les foudres de son professeur et éprouvant une humiliation intime devant l’évidence de son incapacité. Le jeune homme trouve un dernier recours en jouant volontairement encore beaucoup plus mal, dans un geste de vengeance désespérée indissociablement sadique (envers son professeur) et masochiste. « Celui qui refuse le compromis n’a finalement d’autre choix que la pire des défaites imaginables. Mais c’est justement ce que veut la litost. L’homme possédé par elle se venge par son propre anéantissement. »
Par le prolongement de la détention de Julien C., Michèle Alliot-Marie a tort de croire « garder la face ». Elle l’a perdue, depuis longtemps. Et elle ne fait que la perdre chaque jour encore un peu plus.
Virgin ? Des peine-à-jouir
Faut pas lire la presse britannique, elle est pleine de mauvaise nouvelles. Ainsi peut-on découvrir dans The Observer la nouvelle suivante : la direction de la gare de Warrington Bank Quay a fait poser dans la gare des panneaux… d’interdiction de s’embrasser. Ces gougnafiers osent dire et affirmer que les couples qui s’embrassent et se font des baisers d’adieux « encombrent les quais » et qu’ils peuvent faire ça sur le parking à l’extérieur de la gare. Déjà qu’on n’avait plus le droit de fumer dans les gares, si maintenant on n’a plus le droit de s’y embrasser…
Ouverture tontonlâtre
Nicolas Sarkozy, l’homme de la rupture, n’est finalement pas si novateur qu’il ne veut bien le dire. J’avais, il y a longtemps, pointé les points communs qu’il avait avec Giscard. Il aime aussi recycler dans la célèbre et rieuse « ouverture » les symboles de la Mitterrandie.
Trois hommes. Trois symboles. Ils se connaissent. Ils ont partie liée. Deux d’entre eux aimaient profiter du yacht du troisième. L’un faisait la réclame des deux autres. Enfin le troisième, qui n’avait rien d’autre à donner, devait animer les soirées de ses deux amis avec le talent qui le caractérise[1. François Miclo nous a expliqué à quel point ce « farfelu » pouvait être de bonne compagnie.]. Dans le désordre, donc, vous avez reconnu Bernard Kouchner, Jacques Séguéla et Bernard Tapie, trois hommes ralliés très peu de temps soit avant soit après le 7 mai 2007.
Je passe sur Monsieur K. de peur d’être qualifié illico d’antisémite[2. Je précise néanmoins que je porte fièrement un prénom d’origine hébraïque et que je n’ai jamais songé à en changer – cela dit, je n’ai aucun mérite : le second, c’est Gérard – ; j’ajoute qu’il m’arrive d’écouter Mike Brant dans ma voiture.]. Tout a déjà été dit sur le titulaire du Quai d’Orsay et je renvoie donc à tous les excellents et nombreux articles publiés sur Causeur. Jacques Séguéla demeure un des symboles vivants du remplacement de la Politique par la com’, la pub’, le strass et les paillettes. Sa vision politique a atteint des sommets lors d’un débat au début des années 1990 où il fit cette prédiction magnifique en direction de François Léotard : « Vous serez Président mais pas tout de suite. D’abord, ce sera Rocard. » En 2007, il vote pour une candidate au premier tour laquelle se qualifie pour le second au cours duquel il finit par choisir son adversaire. Séguéla, la conviction tranquille ! Il finit tout de même par rendre un fier service à son nouveau Guide suprême en lui présentant sa future femme[3. Certains assurent que cette union n’est qu’un coup de pub’ et qu’il n’y a aucun Amour dans ce mariage. Pour le coup, je rendrais hommage à notre Président qui abandonnerait ce modernisme ridicule pour un retour au mariage de raison – le plus souvent arrangé – lequel, s’il n’était pas très romantique, permettait au moins de durer.].
Gardons le meilleur pour la fin : Bernard Tapie. Sans doute est-ce le côté bling-bling qui les a rapprochés[4. Notons au passage que la gauche bling-bling fait l’objet de toutes les attentions de l’Elysée puisque Julien Dray fut un objectif et Jack Lang le demeure.]. Le ralliement de l’ancienne gloire mitterrandienne a déjà été remboursé largement par la honteuse capitulation du ministère des finances qui avait pourtant les faveurs de la justice ordinaire. Ira t-on plus loin encore dans la réhabilitation de cet homme qui partage avec le Président un dangereux ennemi commun, François Bayrou ? La fameuse affaire VA / OM vient de connaître un rebondissement[5. On ne rit pas, au fond de la salle !] ces derniers jours : un livre blanchirait Tapie à propos de cette triste affaire de corruption. L’auteur ne peut être soupçonné de parti pris, c’est son ancien attaché parlementaire[6. On ne rit pas, au fond de la salle… euh si ! Là vous pouvez vous lâcher.]. Et un collectif d’anciens joueurs marseillais s’est constitué dans le but de récupérer le titre de Champion de France de 1993. On n’entend pas Monsieur Laporte sur le sujet. Et puisque c’est à l’Elysée que tout se décide, une telle réhabilitation ne pourrait se faire sans l’onction du Président. L’ouverture tontonlâtre ira t-elle jusque là ? Pour le coup, cela en deviendrait presque distrayant.
Retrouvez David Desgouilles sur son carnet Antidote.
Sous-marins en eaux troubles
Au début c’était le genre d’info qu’on ne publie que dans Ouest-France : le sous-marin nucléaire lance-engins (SNLE) Le Triomphant est rentré à sa base de l’Ile-Longue (Finistère) après avoir heurté un objet immergé alors qu’il était en plongée. Pas très intéressant, effectivement, pour le grand public, surtout après que la Royale a indiqué que l’objet en question était probablement un container. Pour calmer définitivement les inquiétudes, le porte-parole de la Marine nationale a ajouté que « l’incident n’a provoqué aucun blessé dans l’équipage et n’a mis en cause la sécurité nucléaire à aucun moment ». Sauf que dix jours plus tard, on apprend que loin d’être un container, l’objet submergé non identifié avec lequel Le Triomphant était entré en collision était en fait le HMS-Vanguard, sous-marin nucléaire britannique, et que, selon des sources proches de la Royal Navy, une catastrophe a été évitée de justesse… Un accident radioactif ? Ce n’est pas rassurant, mais quand même, on a échappé au pire, c’est-à-dire à l’incident diplomatique avec Gordon Brown. Car, entre nous, qualifier un SNLE, fut-il britannique, de container, c’est-à-dire de grosse boîte de conserve, ce n’est pas très amical, surtout vis-à-vis de frères d’armes de l’Otan…
Pina Bausch, corps portant, corps portés
Depuis trente-cinq ans, notre désert postmoderne, chaque jour plus aride et inhabitable, reçoit chaque année le don immérité d’une pluie de beauté, féconde, luxuriante. Le phénomène s’est encore produit en janvier 2009 à Paris, au Théâtre de la Ville, avec la reprise de Wiesenland, la création de Pina Bausch de l’année 2000 et la présentation de son dernier opus, Sweet Mambo.
Les pièces de théâtre de danse (Tanztheater) de Pina Bausch sont les fleurs tardives de l’art moderne, exubérantes et jeunes, apparues à l’âge postmoderne. La grimace ironique de l’art moderne lancée à la misère postmoderne. Par « art moderne », j’entends avant tout ce que Milan Kundera a nommé « la beauté des rencontres multiples », notion chère aux surréalistes, qui est au cœur de son essai à paraître. Mais le mystère du grand art moderne ne suppose pas seulement la mise en présence surprenante d’éléments extrêmement hétérogènes. Car, le plus souvent, précisément, ces éléments ne se rencontrent pas. Ils se trouvent seulement juxtaposés, arbitrairement et sans beauté, ils ne prennent pas corps, ne donnent pas lieu à une forme, mais seulement à un pur jeu formel, sans intérêt et sans substance. Pourtant, dans les œuvres de Kafka, l’ouvreur inégalable de la beauté moderne, dans celles de Gombrowicz, de Fellini, de Kundera, de Grass, de Roth, de David Lynch et de Pina Bausch, le miracle a lieu : la rencontre a lieu dans une éblouissante beauté. Les éléments les plus hétérogènes et invraisemblables forment soudain une unité organique, concrète, nécessaire, aussi évidente que celle de la nature.
Le grand art moderne ne fuit aucunement la réalité dans le rêve : il y saisit au contraire l’essence du réel, ce qui est plus réel que le réel. La fabrique intérieure du réel. Lorsque Kafka décrit la vie d’un fonctionnaire transformé en cafard, lorsque Philip Roth raconte la transformation d’un homme en sein, lorsque David Lynch fait accoucher d’une grand-mère un arbre dans un lit, ils découvrent minutieusement – et ceci est un fait aussi miraculeux que l’existence des pins parasols – ce qu’il se passerait réellement en un tel cas[1. David Lynch a exprimé cela à sa manière, dans l’interview où il s’enflamme en évoquant la beauté du canard. Le canard est pour lui une invention d’une perfection absolue. Tout son secret réside dans l’œil du canard. S’il avait été placé sur une patte ou perdu au milieu du plumage, l’invention aurait été épatante, mais encore insatisfaisante. Cependant, en plaçant l’œil juste là, tout prend soudain, la beauté de l’ensemble devient évidente, incontestable.].
Seul leur point de départ est peut-être « irréaliste ». Mais tout ce qui s’ensuit est traité avec un réalisme infini, imitant le fourmillement infini de détails justes propre au réel. Ils y mettent la même cohérence, la même nécessité obscure, évidente, le même mystère que le Créateur, lorsque celui-ci prit la liberté de nous faire croire à l’existence des pins parasols. Pina Bausch s’inscrit à mes yeux parmi ces maîtres de l’imagination exacte.
Dans Les pieds de la danseuse, son magnifique texte consacré à la danse, ou plus précisément à sa destruction massive, Philippe Muray voyait en elle l’antithèse absolue du roman. Si l’art du roman est l’art de la prose, du concret, du réel, dont le geste perpétuel est celui de la dés-idéalisation, la danse serait l’enfer de l’idéalisation sans relâche, de l’harmonie, la négation de la Chute et subséquemment une aspiration acharnée vers les airs, vers l’abstraction, la tentation impardonnable du vol. Le regard de romancier de Muray ne pouvait s’intéresser dès lors qu’à une chose : les pieds torturés et difformes de la danseuse concrète, seul élément de réel, et donc de beauté authentique, égaré au milieu de toute cette saloperie éthérée.
Le Tanztheater de Pina Bausch, quant à lui, est farouchement anti-lyrique, dés-idéalisant, il n’ignore rien de la Chute. Ni de la Résurrection. Il n’omet ni la misère, ni la grandeur humaines. Ni le caractère merveilleux du prosaïque. Son thème central, l’amour et le désir, est traité à la fois comme comédie et comme tragédie. Avec une cruauté aimante, Pina Bausch transmue en danses comiques et en beauté les prétentions des hommes comme des femmes à être aimés et désirés, les tralalas narcissiques, rodomontades, abus de pouvoir et petitesses très équitablement partagées entre les deux sexes.
La beauté des rencontres repose sur l’art des contrastes multiples. Contrastes, en premier lieu, entre les moments de musiques et de danses, les moments parlés et les moments de silence ; contrastes entre les scènes de douleur intense et celles d’intense joie ; entre la scène envahie par mille danses et jeux euphoriques, laissant soudain place à un solo déchirant ; contrastes des corps enfin, une grande différence de taille entre deux danseurs donnant lieu à des jeux, des alliances ou des guerres sans merci.
Cependant, l’invention la plus fascinante de Pina Bausch demeure les fameuses « rondes à la Pina Bausch » : ces moments où les danseurs s’arrachent à la temporalité soi-disant « linéaire » pour pénétrer dans une boucle d’éternité, dans « l’éternel retour du même ». Dans la répétition éternelle, dix fois, trente fois, parfois davantage, de la succession absolument identique des mêmes gestes et actes, souvent accomplie par plusieurs danseurs, couples ou trios en divers lieux de la scène.
Ces répétitions, ces rondes me semblent dire la même chose que Chesterton dans La morale des elfes. Guerroyant avec humour contre le préjugé déterministe et fataliste apparu avec les sciences modernes, Chesterton refuse de percevoir les répétitions à l’œuvre dans la nature comme des lois implacables censées établir que rien n’aurait pu être autrement. Ces répétitions lui apparaissent au contraire comme un splendide mystère, un jeu libre, un « excès de vitalité ». Elles lui apparaissent comme beauté.
J’effleurerai, pour finir, un dernier aspect de l’art de Pina Bausch. Une observation attentive du monde m’a conduit à cette conclusion : dans les rues de nos villes, il arrive parfois que des hommes ou des femmes portent des corps d’enfants, mais il n’arrive presque jamais qu’ils portent des corps de femmes ou d’hommes adultes. C’est une différence notable avec le monde de Pina Bausch. Ce manquement me semble être la seule origine plausible de tous nos malheurs.
A un niveau plus profond, il est pourtant certain que l’essentiel de la vie humaine consiste, comme dans les pièces de Pina Bausch, à porter des corps d’hommes et de femmes, des corps sexués, dans ses bras ou sur ses épaules et à être porté dans des bras et sur des épaules de femmes et d’hommes. Si mon souvenir est exact, il ne se passe à peu près rien d’autre. Porter et être porté : voilà ce que désigne proprement la liberté humaine. Si cela ne se passe pas, il ne se passe simplement rien du tout.
La mystique postmoderne, redéfinissant la liberté comme absence absolue de rapport[2. Elément poétique aussi cher à Pina Bausch qu’à son ami Fellini, qui la fit apparaître dans E la nave va.], repose sur l’horreur de tout contact physique, l’horreur de l’évidence tactile – l’horreur du corps, de l’incarnation – et sur le refoulement obstiné de l’évidence que l’existence d’un corps suppose celle d’un autre corps.
Depuis trente ans, il se passe cela, sans cesse, dans les pièces de théâtre de danse de Pina Bausch. Il se passe quelque chose. Des corps d’hommes, de femmes, portent, sont portés par d’autres corps sexués. S’abandonnant, donnant leur confiance, acceptant la possibilité de la chute et de la douleur, pour connaître la joie d’être un corps incarné, pour recevoir du toucher, du porter, de l’aimer, du tact venu d’un autre corps, la sensation de sa présence réelle, et de l’existence du monde, ce curieux sentiment d’être en vie.
Le gars de la Marine
On le savait national, on le retrouve socialiste. Jean-Marie Le Pen a estimé dimanche dans un entretien au Parisien qu’il voterait Martine Aubry en 2012 dans le cas de figure d’un deuxième tour avec Nicolas Sarkozy. Les mauvaises langues diront que ce n’est pas un choix vraiment politique, mais la continuation de l’amour des filles à papa par d’autres moyens.
Antilles : on n’est plus servis
Le Parisien, vous connaissez, c’est le journal des vrais gens. D’ailleurs, il leur donne la parole tous les jours aux vrais gens. Ça s’appelle « Voix Express » et le principe est de demander à monsieur et madame Tout le monde de se prononcer sur les petits ou grands sujets du jour. « Nicolas Sarkozy vous a-t-il convaincu ? » « Vous organisez-vous pour la grève ? » Cela peut être franchement dérisoire genre « Laurence Ferrari, frange ou brushing ? », « Martine ou Ségolène ? » Pour chacun, un visage, un nom, un âge, une profession, quelques phrases laissent apercevoir un petit bout de vie. C’est volontiers un peu démago, ça ne vole pas plus haut que ça, ça ne la joue pas science de l’opinion et, dans le fond, ça peut dire quelque chose de plus vrai sur ce que pensent les gens que tous les CSA dont Le Parisien fait par ailleurs un usage immodéré.
L’important, on le sait, c’est la question. Pour cette rubrique et pour la vie en général. Hier, dans la foulée de sa « une » de la veille enjoignant les Français de partir en vacances et d’être amoureux pour oublier la crise, Le Parisien avait trouvé la bonne question : « Avez-vous peur pour vos vacances à la Guadeloupe ? » Ça, c’est fort. Plein de tact, de finesse et de hauteur de vues. Il a fallu quinze jours pour que nous consentions à nous intéresser à une grève générale dans les territoires français que nous appelons pudiquement départements d’outremer. Le conflit fait remonter à la surface les effluves pourris d’un système pourri. Et Le Parisien s’inquiète pour nos vacances au soleil – et en prime pour l’inquiétude des voyagistes. Parce qu’avec tout ça, les amis, le service qui n’était déjà pas terrible ne va pas s’améliorer. Déjà que les classes moyennes n’ont pas le moral, voilà qu’on leur pourrit leur cinquième semaine de congés payés. D’ailleurs, à une exception près, les quidams du jour ne le cachent pas : cette grève, ils s’en seraient bien passés. Comme je vous le dis.
Moi, les Antilles, je n’y connais rien. Les XXL à capuches de nos cités qui invoquent l’esclavagisme pour justifier leurs échecs non plus. Et les Indigènes de la République qui courent les plateaux de télé en brandissant la facture qu’ils entendent faire payer à la France encore moins. Mais après quelques jours d’écoute et de lectures imprécises, je me demande s’ils ne sont pas là-bas, les vrais indigènes de la République. Parce que de loin, on voit des patrons pas tous jolis-jolis, tous blancs, et des salariés, tous noirs ou assimilés, qui en bavent. Bref, pas besoin d’avoir l’oreille très fine pour entendre l’amertume raciale qui décuple la rage sociale. Pour une fois, j’ai l’impression que Taubira n’est pas totalement dingue quand elle parle d’apartheid. Visiblement, il y a là-bas des gens qui continuent à se demander pourquoi ils sont obligés de payer ceux qui frottent leurs parquets.
Enfin, tout ça n’est pas une raison pour prendre des libertés avec la règle de la proximité. Un journal doit aller à la rencontre de ses lecteurs. En prise sur la vraie vie, Le Parisien flippe pour le room-service – et les excursions comprises dans le forfait on les fera comment avec l’essence ?
Remarquez, en vrai, ce n’est pas si sot. Cela s’appelle division internationale du travail. Arrêtons de dire à ces gens qu’ils sont citoyens français et faisons leur miroiter les perspectives alléchantes qui s’offrent à eux s’ils consentent à transformer leurs îles en usines à touristes – mais avec un service à la hauteur, hein ? Bon, c’est vrai, il y a des susceptibilités : imaginez que ces noirs quand on leur dit « service », il leur arrive d’entendre « servitude », on se demande où ils vont chercher ça. Mais bon, on édictera une charte du respect de toutes les mémoires. Et on construira des terrains de foot. Ou des mosquées – ah bon, des églises, vous êtes sûr ?
À la réflexion, il est bien dommage que les décolonisateurs du XXe siècle n’aient pas bénéficié des conseils avisés du Parisien. Parce qu’au lieu de s’enquiquiner avec ces sombres affaires de peuples, d’indépendances et de fiertés nationales, ils auraient su quoi faire. Il suffisait de transformer la République en holding et les lointaines possessions françaises en filiales. Heureusement, pour les Antilles, il est encore temps.
Halde là. Le manifeste.
Madame la Ministresse, comme vous, nous avons pris connaissance avec le plus grand intérêt du rapport de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) intitulé La place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires.
Bien sûr nous approuvons, sans toujours la comprendre, l’idée générale du rapport : « En transmettant des savoirs, les manuels scolaires proposent des représentations de la société. Ils peuvent véhiculer des représentations stéréotypées qui peuvent être à l’origine de discriminations. »
Mais nul doute qu’avec plus de moyens, tant financiers qu’intellectuels, la Halde pourrait aller plus loin encore dans son combat citoyen. Imaginons par exemple qu’un représentant de cette instance siège désormais, ès-qualités, au comité directeur de chaque maison d’édition scolaire pour pratiquer “in vivo” une vigilance quotidienne contre ces stéréotypes qui nous ont fait tant de mal.
Et puis dans notre société d’images il y a plus grave encore, peut-être, que les discriminations réelles : leur représentation.
Quoi de plus pervers en effet que la photo, apparemment innocente d’une famille composée d’un seul père, d’une seule mère et de leurs propres enfants ? La Halde y discerne à juste titre une logique d’exclusion a priori de l’homoparentalité, ou de la famille recomposée traditionnelle.
Enfin et surtout, revenons aux fondamentaux, Madame la Ministresse ! La culture dite « classique » que l’on enseigne encore aux enfants de la République est tout imprégnée de cet esprit discriminatoire contre lequel a commencé la lutte finale.
Certes le rapport de la Halde épingle à juste titre Ronsard, dont telle page fameuse donne de nos séniors une image particulièrement négative, voire carrément gâteuse.
Mais c’est en réalité toute la littérature qu’il convient de revisiter à la lumière des « Idées nouvelles » pour y débusquer les préjugés des autres, quels qu’ils soient : xénophobes, homophobes, claustrophobes, misogynes, transphobes, anti-allemands…
De la « Chanson de Roland » à Coluche en passant par Molière, Corneille, Voltaire, Baudelaire et Jean Genet, c’est tout un travail de rectification anti-discriminatoire qu’il s’agit d’opérer aujourd’hui sur ces auteurs, pour l’édification des générations futures.
Comptant sur vous avant le prochain remaniement, Mme la Ministresse, nous vous prions d’agréer…
Hassan vs Hassan
D’origine pakistanaise, Muzzammil Hassan vit aux Etats-Unis depuis l’âge de dix ans. Américain et musulman modéré, il a été choqué par la manière dont les musulmans et l’islam ont été représentés dans les médias, surtout après le 11 septembre. En 2004, ce banquier quadragénaire de Buffalo (New York) a décidé d’agir. Refusant d’élever ses enfants dans une telle atmosphère, il a fondé avec sa femme Aasiya Zubair, une chaîne de télé, Muslim Television Network, vouée à combattre les préjugés et donner une autre image de l’Islam. Récemment, Mme Hassan a exprimé sa volonté de se séparer de son mari et a même lancé une procédure de divorce. Il y a quelques jours le corps décapité d’Aasiya Hassan a été retrouvé par la police dans les locaux du Muslim Television Network. Muzzammil Hassan, qui a appelé lui-même la police, a été arrêté et accusé de meurtre. On est prié de ne pas généraliser.
Cent jours de prison pour Julien C.
Au train où vont les choses, Julien C. connaîtra son centième jour de prison le dimanche 22 février prochain. Parmi les neuf personnes arrêtées le 11 novembre 2008 par la police antiterroriste, notamment à Tarnac, et accusées des sabotages contre la SNCF, il est le seul à ne toujours pas avoir été libéré. La Justice persiste à vouloir lui attribuer le rôle déroutant et oxymorique de « chef des anarchistes ». Qu’il soit le « chef » de huit innocents n’en fait pas moins un « chef » coupable !
Un an et plus de mise sous surveillance par les RG, une pléthore de perquisitions et trois mois d’enquête ont permis d’établir un fait unique, mais gravissime : Julien C. et Yldune L. auraient dormi une nuit dans la campagne à l’intérieur de leur voiture. Et il se trouve qu’une voie de chemin de fer sur laquelle est survenu l’un des sabotages était située à proximité. En somme, Julien C. est puni de cent jours d’emprisonnement pour le seul fait d’avoir refusé de dormir à l’hôtel Ibis, déviant ainsi de la voie qu’aurait suivie n’importe quel citoyen honnête. Julien C. paye le crime d’avoir contribué à l’enlisement du tourisme, en n’ayant pas eu le réflexe citoyen d’aller à l’hôtel. Derrière cette mystérieuse nuit dans une voiture, on devine aisément un mélange de pingrerie et de baba-coolisme bucoloïde qui mérite amplement ses cent jours de taule, accordons-le !
Michelle Alliot-Marie a bien des raisons d’être marrie. Son opération est un désastre. Un fiasco intégral. Après trois jours de délire contre l’ennemi intérieur autonome, la quasi-totalité des média a rejeté sa version des faits et les accusations aberrantes de « terrorisme ». De nombreuses personnalités politiques (même François Hollande !), la Ligue des droits de l’homme et le Syndicat de la magistrature se sont insurgés contre l’absurdité de ce grossier montage. La libération de huit « terroristes » et leur mise sous contrôle judiciaire constituent assurément une première, et un désaveu total de la procédure. Pourtant, les faits n’ont toujours pas été requalifiés et l’affaire demeure, de manière consternante, entre les mains de la juridiction antiterroriste. Aucunes excuses n’ont été encore présentées et la détention de Julien C. est prolongée dans un magistral n’importe quoi.
Le 31 janvier dernier, une manifestation contre l’antiterrorisme comme nouveau mode de gestion politique, appelant à la libération de Julien C., a réuni à Paris plus de 3000 personnes, ainsi que leurs 3000 policiers-référents – et un splendide canon-à-eau high-tech, nettement extraterrestre, qui a été beaucoup applaudi par les manifestants. Cependant, deux mois de bruit et de sur-médiatisation fébrile de l’affaire ont été suivis par un mois de silence presque complet. Les médiatiques qui avaient vibré d’indignation pendant deux mois devant cette détention arbitraire, inexplicable et toujours inexpliquée, jugent en revanche parfaitement légitime et « hors de l’actu » le troisième mois de prison de Julien C. Mais celui-ci a-t-il bien perçu que ce troisième mois n’était plus réel ?
L’obstination de la Justice, du ministère de l’Intérieur et de Michèle Alliot-Marie à garder au frais un dernier bouc-émissaire après une telle débâcle n’est pas seulement grotesque. Elle est aussi mystérieuse. La clé de ce mystère, nous pouvons peut-être la trouver dans un roman. Dans Le livre du rire et de l’oubli, Milan Kundera a consacré plusieurs méditations à la litost, « mot tchèque intraduisible en d’autres langues ». « La litost est un état tourmentant né du spectacle de notre propre misère soudainement découverte. » Kundera évoque l’exemple d’un jeune homme prenant des leçons de violon, subissant les foudres de son professeur et éprouvant une humiliation intime devant l’évidence de son incapacité. Le jeune homme trouve un dernier recours en jouant volontairement encore beaucoup plus mal, dans un geste de vengeance désespérée indissociablement sadique (envers son professeur) et masochiste. « Celui qui refuse le compromis n’a finalement d’autre choix que la pire des défaites imaginables. Mais c’est justement ce que veut la litost. L’homme possédé par elle se venge par son propre anéantissement. »
Par le prolongement de la détention de Julien C., Michèle Alliot-Marie a tort de croire « garder la face ». Elle l’a perdue, depuis longtemps. Et elle ne fait que la perdre chaque jour encore un peu plus.
Virgin ? Des peine-à-jouir
Faut pas lire la presse britannique, elle est pleine de mauvaise nouvelles. Ainsi peut-on découvrir dans The Observer la nouvelle suivante : la direction de la gare de Warrington Bank Quay a fait poser dans la gare des panneaux… d’interdiction de s’embrasser. Ces gougnafiers osent dire et affirmer que les couples qui s’embrassent et se font des baisers d’adieux « encombrent les quais » et qu’ils peuvent faire ça sur le parking à l’extérieur de la gare. Déjà qu’on n’avait plus le droit de fumer dans les gares, si maintenant on n’a plus le droit de s’y embrasser…
Ouverture tontonlâtre
Nicolas Sarkozy, l’homme de la rupture, n’est finalement pas si novateur qu’il ne veut bien le dire. J’avais, il y a longtemps, pointé les points communs qu’il avait avec Giscard. Il aime aussi recycler dans la célèbre et rieuse « ouverture » les symboles de la Mitterrandie.
Trois hommes. Trois symboles. Ils se connaissent. Ils ont partie liée. Deux d’entre eux aimaient profiter du yacht du troisième. L’un faisait la réclame des deux autres. Enfin le troisième, qui n’avait rien d’autre à donner, devait animer les soirées de ses deux amis avec le talent qui le caractérise[1. François Miclo nous a expliqué à quel point ce « farfelu » pouvait être de bonne compagnie.]. Dans le désordre, donc, vous avez reconnu Bernard Kouchner, Jacques Séguéla et Bernard Tapie, trois hommes ralliés très peu de temps soit avant soit après le 7 mai 2007.
Je passe sur Monsieur K. de peur d’être qualifié illico d’antisémite[2. Je précise néanmoins que je porte fièrement un prénom d’origine hébraïque et que je n’ai jamais songé à en changer – cela dit, je n’ai aucun mérite : le second, c’est Gérard – ; j’ajoute qu’il m’arrive d’écouter Mike Brant dans ma voiture.]. Tout a déjà été dit sur le titulaire du Quai d’Orsay et je renvoie donc à tous les excellents et nombreux articles publiés sur Causeur. Jacques Séguéla demeure un des symboles vivants du remplacement de la Politique par la com’, la pub’, le strass et les paillettes. Sa vision politique a atteint des sommets lors d’un débat au début des années 1990 où il fit cette prédiction magnifique en direction de François Léotard : « Vous serez Président mais pas tout de suite. D’abord, ce sera Rocard. » En 2007, il vote pour une candidate au premier tour laquelle se qualifie pour le second au cours duquel il finit par choisir son adversaire. Séguéla, la conviction tranquille ! Il finit tout de même par rendre un fier service à son nouveau Guide suprême en lui présentant sa future femme[3. Certains assurent que cette union n’est qu’un coup de pub’ et qu’il n’y a aucun Amour dans ce mariage. Pour le coup, je rendrais hommage à notre Président qui abandonnerait ce modernisme ridicule pour un retour au mariage de raison – le plus souvent arrangé – lequel, s’il n’était pas très romantique, permettait au moins de durer.].
Gardons le meilleur pour la fin : Bernard Tapie. Sans doute est-ce le côté bling-bling qui les a rapprochés[4. Notons au passage que la gauche bling-bling fait l’objet de toutes les attentions de l’Elysée puisque Julien Dray fut un objectif et Jack Lang le demeure.]. Le ralliement de l’ancienne gloire mitterrandienne a déjà été remboursé largement par la honteuse capitulation du ministère des finances qui avait pourtant les faveurs de la justice ordinaire. Ira t-on plus loin encore dans la réhabilitation de cet homme qui partage avec le Président un dangereux ennemi commun, François Bayrou ? La fameuse affaire VA / OM vient de connaître un rebondissement[5. On ne rit pas, au fond de la salle !] ces derniers jours : un livre blanchirait Tapie à propos de cette triste affaire de corruption. L’auteur ne peut être soupçonné de parti pris, c’est son ancien attaché parlementaire[6. On ne rit pas, au fond de la salle… euh si ! Là vous pouvez vous lâcher.]. Et un collectif d’anciens joueurs marseillais s’est constitué dans le but de récupérer le titre de Champion de France de 1993. On n’entend pas Monsieur Laporte sur le sujet. Et puisque c’est à l’Elysée que tout se décide, une telle réhabilitation ne pourrait se faire sans l’onction du Président. L’ouverture tontonlâtre ira t-elle jusque là ? Pour le coup, cela en deviendrait presque distrayant.
Retrouvez David Desgouilles sur son carnet Antidote.
Sous-marins en eaux troubles
Au début c’était le genre d’info qu’on ne publie que dans Ouest-France : le sous-marin nucléaire lance-engins (SNLE) Le Triomphant est rentré à sa base de l’Ile-Longue (Finistère) après avoir heurté un objet immergé alors qu’il était en plongée. Pas très intéressant, effectivement, pour le grand public, surtout après que la Royale a indiqué que l’objet en question était probablement un container. Pour calmer définitivement les inquiétudes, le porte-parole de la Marine nationale a ajouté que « l’incident n’a provoqué aucun blessé dans l’équipage et n’a mis en cause la sécurité nucléaire à aucun moment ». Sauf que dix jours plus tard, on apprend que loin d’être un container, l’objet submergé non identifié avec lequel Le Triomphant était entré en collision était en fait le HMS-Vanguard, sous-marin nucléaire britannique, et que, selon des sources proches de la Royal Navy, une catastrophe a été évitée de justesse… Un accident radioactif ? Ce n’est pas rassurant, mais quand même, on a échappé au pire, c’est-à-dire à l’incident diplomatique avec Gordon Brown. Car, entre nous, qualifier un SNLE, fut-il britannique, de container, c’est-à-dire de grosse boîte de conserve, ce n’est pas très amical, surtout vis-à-vis de frères d’armes de l’Otan…
Pina Bausch, corps portant, corps portés
Depuis trente-cinq ans, notre désert postmoderne, chaque jour plus aride et inhabitable, reçoit chaque année le don immérité d’une pluie de beauté, féconde, luxuriante. Le phénomène s’est encore produit en janvier 2009 à Paris, au Théâtre de la Ville, avec la reprise de Wiesenland, la création de Pina Bausch de l’année 2000 et la présentation de son dernier opus, Sweet Mambo.
Les pièces de théâtre de danse (Tanztheater) de Pina Bausch sont les fleurs tardives de l’art moderne, exubérantes et jeunes, apparues à l’âge postmoderne. La grimace ironique de l’art moderne lancée à la misère postmoderne. Par « art moderne », j’entends avant tout ce que Milan Kundera a nommé « la beauté des rencontres multiples », notion chère aux surréalistes, qui est au cœur de son essai à paraître. Mais le mystère du grand art moderne ne suppose pas seulement la mise en présence surprenante d’éléments extrêmement hétérogènes. Car, le plus souvent, précisément, ces éléments ne se rencontrent pas. Ils se trouvent seulement juxtaposés, arbitrairement et sans beauté, ils ne prennent pas corps, ne donnent pas lieu à une forme, mais seulement à un pur jeu formel, sans intérêt et sans substance. Pourtant, dans les œuvres de Kafka, l’ouvreur inégalable de la beauté moderne, dans celles de Gombrowicz, de Fellini, de Kundera, de Grass, de Roth, de David Lynch et de Pina Bausch, le miracle a lieu : la rencontre a lieu dans une éblouissante beauté. Les éléments les plus hétérogènes et invraisemblables forment soudain une unité organique, concrète, nécessaire, aussi évidente que celle de la nature.
Le grand art moderne ne fuit aucunement la réalité dans le rêve : il y saisit au contraire l’essence du réel, ce qui est plus réel que le réel. La fabrique intérieure du réel. Lorsque Kafka décrit la vie d’un fonctionnaire transformé en cafard, lorsque Philip Roth raconte la transformation d’un homme en sein, lorsque David Lynch fait accoucher d’une grand-mère un arbre dans un lit, ils découvrent minutieusement – et ceci est un fait aussi miraculeux que l’existence des pins parasols – ce qu’il se passerait réellement en un tel cas[1. David Lynch a exprimé cela à sa manière, dans l’interview où il s’enflamme en évoquant la beauté du canard. Le canard est pour lui une invention d’une perfection absolue. Tout son secret réside dans l’œil du canard. S’il avait été placé sur une patte ou perdu au milieu du plumage, l’invention aurait été épatante, mais encore insatisfaisante. Cependant, en plaçant l’œil juste là, tout prend soudain, la beauté de l’ensemble devient évidente, incontestable.].
Seul leur point de départ est peut-être « irréaliste ». Mais tout ce qui s’ensuit est traité avec un réalisme infini, imitant le fourmillement infini de détails justes propre au réel. Ils y mettent la même cohérence, la même nécessité obscure, évidente, le même mystère que le Créateur, lorsque celui-ci prit la liberté de nous faire croire à l’existence des pins parasols. Pina Bausch s’inscrit à mes yeux parmi ces maîtres de l’imagination exacte.
Dans Les pieds de la danseuse, son magnifique texte consacré à la danse, ou plus précisément à sa destruction massive, Philippe Muray voyait en elle l’antithèse absolue du roman. Si l’art du roman est l’art de la prose, du concret, du réel, dont le geste perpétuel est celui de la dés-idéalisation, la danse serait l’enfer de l’idéalisation sans relâche, de l’harmonie, la négation de la Chute et subséquemment une aspiration acharnée vers les airs, vers l’abstraction, la tentation impardonnable du vol. Le regard de romancier de Muray ne pouvait s’intéresser dès lors qu’à une chose : les pieds torturés et difformes de la danseuse concrète, seul élément de réel, et donc de beauté authentique, égaré au milieu de toute cette saloperie éthérée.
Le Tanztheater de Pina Bausch, quant à lui, est farouchement anti-lyrique, dés-idéalisant, il n’ignore rien de la Chute. Ni de la Résurrection. Il n’omet ni la misère, ni la grandeur humaines. Ni le caractère merveilleux du prosaïque. Son thème central, l’amour et le désir, est traité à la fois comme comédie et comme tragédie. Avec une cruauté aimante, Pina Bausch transmue en danses comiques et en beauté les prétentions des hommes comme des femmes à être aimés et désirés, les tralalas narcissiques, rodomontades, abus de pouvoir et petitesses très équitablement partagées entre les deux sexes.
La beauté des rencontres repose sur l’art des contrastes multiples. Contrastes, en premier lieu, entre les moments de musiques et de danses, les moments parlés et les moments de silence ; contrastes entre les scènes de douleur intense et celles d’intense joie ; entre la scène envahie par mille danses et jeux euphoriques, laissant soudain place à un solo déchirant ; contrastes des corps enfin, une grande différence de taille entre deux danseurs donnant lieu à des jeux, des alliances ou des guerres sans merci.
Cependant, l’invention la plus fascinante de Pina Bausch demeure les fameuses « rondes à la Pina Bausch » : ces moments où les danseurs s’arrachent à la temporalité soi-disant « linéaire » pour pénétrer dans une boucle d’éternité, dans « l’éternel retour du même ». Dans la répétition éternelle, dix fois, trente fois, parfois davantage, de la succession absolument identique des mêmes gestes et actes, souvent accomplie par plusieurs danseurs, couples ou trios en divers lieux de la scène.
Ces répétitions, ces rondes me semblent dire la même chose que Chesterton dans La morale des elfes. Guerroyant avec humour contre le préjugé déterministe et fataliste apparu avec les sciences modernes, Chesterton refuse de percevoir les répétitions à l’œuvre dans la nature comme des lois implacables censées établir que rien n’aurait pu être autrement. Ces répétitions lui apparaissent au contraire comme un splendide mystère, un jeu libre, un « excès de vitalité ». Elles lui apparaissent comme beauté.
J’effleurerai, pour finir, un dernier aspect de l’art de Pina Bausch. Une observation attentive du monde m’a conduit à cette conclusion : dans les rues de nos villes, il arrive parfois que des hommes ou des femmes portent des corps d’enfants, mais il n’arrive presque jamais qu’ils portent des corps de femmes ou d’hommes adultes. C’est une différence notable avec le monde de Pina Bausch. Ce manquement me semble être la seule origine plausible de tous nos malheurs.
A un niveau plus profond, il est pourtant certain que l’essentiel de la vie humaine consiste, comme dans les pièces de Pina Bausch, à porter des corps d’hommes et de femmes, des corps sexués, dans ses bras ou sur ses épaules et à être porté dans des bras et sur des épaules de femmes et d’hommes. Si mon souvenir est exact, il ne se passe à peu près rien d’autre. Porter et être porté : voilà ce que désigne proprement la liberté humaine. Si cela ne se passe pas, il ne se passe simplement rien du tout.
La mystique postmoderne, redéfinissant la liberté comme absence absolue de rapport[2. Elément poétique aussi cher à Pina Bausch qu’à son ami Fellini, qui la fit apparaître dans E la nave va.], repose sur l’horreur de tout contact physique, l’horreur de l’évidence tactile – l’horreur du corps, de l’incarnation – et sur le refoulement obstiné de l’évidence que l’existence d’un corps suppose celle d’un autre corps.
Depuis trente ans, il se passe cela, sans cesse, dans les pièces de théâtre de danse de Pina Bausch. Il se passe quelque chose. Des corps d’hommes, de femmes, portent, sont portés par d’autres corps sexués. S’abandonnant, donnant leur confiance, acceptant la possibilité de la chute et de la douleur, pour connaître la joie d’être un corps incarné, pour recevoir du toucher, du porter, de l’aimer, du tact venu d’un autre corps, la sensation de sa présence réelle, et de l’existence du monde, ce curieux sentiment d’être en vie.
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Le gars de la Marine
On le savait national, on le retrouve socialiste. Jean-Marie Le Pen a estimé dimanche dans un entretien au Parisien qu’il voterait Martine Aubry en 2012 dans le cas de figure d’un deuxième tour avec Nicolas Sarkozy. Les mauvaises langues diront que ce n’est pas un choix vraiment politique, mais la continuation de l’amour des filles à papa par d’autres moyens.
Antilles : on n’est plus servis
Le Parisien, vous connaissez, c’est le journal des vrais gens. D’ailleurs, il leur donne la parole tous les jours aux vrais gens. Ça s’appelle « Voix Express » et le principe est de demander à monsieur et madame Tout le monde de se prononcer sur les petits ou grands sujets du jour. « Nicolas Sarkozy vous a-t-il convaincu ? » « Vous organisez-vous pour la grève ? » Cela peut être franchement dérisoire genre « Laurence Ferrari, frange ou brushing ? », « Martine ou Ségolène ? » Pour chacun, un visage, un nom, un âge, une profession, quelques phrases laissent apercevoir un petit bout de vie. C’est volontiers un peu démago, ça ne vole pas plus haut que ça, ça ne la joue pas science de l’opinion et, dans le fond, ça peut dire quelque chose de plus vrai sur ce que pensent les gens que tous les CSA dont Le Parisien fait par ailleurs un usage immodéré.
L’important, on le sait, c’est la question. Pour cette rubrique et pour la vie en général. Hier, dans la foulée de sa « une » de la veille enjoignant les Français de partir en vacances et d’être amoureux pour oublier la crise, Le Parisien avait trouvé la bonne question : « Avez-vous peur pour vos vacances à la Guadeloupe ? » Ça, c’est fort. Plein de tact, de finesse et de hauteur de vues. Il a fallu quinze jours pour que nous consentions à nous intéresser à une grève générale dans les territoires français que nous appelons pudiquement départements d’outremer. Le conflit fait remonter à la surface les effluves pourris d’un système pourri. Et Le Parisien s’inquiète pour nos vacances au soleil – et en prime pour l’inquiétude des voyagistes. Parce qu’avec tout ça, les amis, le service qui n’était déjà pas terrible ne va pas s’améliorer. Déjà que les classes moyennes n’ont pas le moral, voilà qu’on leur pourrit leur cinquième semaine de congés payés. D’ailleurs, à une exception près, les quidams du jour ne le cachent pas : cette grève, ils s’en seraient bien passés. Comme je vous le dis.
Moi, les Antilles, je n’y connais rien. Les XXL à capuches de nos cités qui invoquent l’esclavagisme pour justifier leurs échecs non plus. Et les Indigènes de la République qui courent les plateaux de télé en brandissant la facture qu’ils entendent faire payer à la France encore moins. Mais après quelques jours d’écoute et de lectures imprécises, je me demande s’ils ne sont pas là-bas, les vrais indigènes de la République. Parce que de loin, on voit des patrons pas tous jolis-jolis, tous blancs, et des salariés, tous noirs ou assimilés, qui en bavent. Bref, pas besoin d’avoir l’oreille très fine pour entendre l’amertume raciale qui décuple la rage sociale. Pour une fois, j’ai l’impression que Taubira n’est pas totalement dingue quand elle parle d’apartheid. Visiblement, il y a là-bas des gens qui continuent à se demander pourquoi ils sont obligés de payer ceux qui frottent leurs parquets.
Enfin, tout ça n’est pas une raison pour prendre des libertés avec la règle de la proximité. Un journal doit aller à la rencontre de ses lecteurs. En prise sur la vraie vie, Le Parisien flippe pour le room-service – et les excursions comprises dans le forfait on les fera comment avec l’essence ?
Remarquez, en vrai, ce n’est pas si sot. Cela s’appelle division internationale du travail. Arrêtons de dire à ces gens qu’ils sont citoyens français et faisons leur miroiter les perspectives alléchantes qui s’offrent à eux s’ils consentent à transformer leurs îles en usines à touristes – mais avec un service à la hauteur, hein ? Bon, c’est vrai, il y a des susceptibilités : imaginez que ces noirs quand on leur dit « service », il leur arrive d’entendre « servitude », on se demande où ils vont chercher ça. Mais bon, on édictera une charte du respect de toutes les mémoires. Et on construira des terrains de foot. Ou des mosquées – ah bon, des églises, vous êtes sûr ?
À la réflexion, il est bien dommage que les décolonisateurs du XXe siècle n’aient pas bénéficié des conseils avisés du Parisien. Parce qu’au lieu de s’enquiquiner avec ces sombres affaires de peuples, d’indépendances et de fiertés nationales, ils auraient su quoi faire. Il suffisait de transformer la République en holding et les lointaines possessions françaises en filiales. Heureusement, pour les Antilles, il est encore temps.
Halde là. Le manifeste.
Madame la Ministresse, comme vous, nous avons pris connaissance avec le plus grand intérêt du rapport de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (Halde) intitulé La place des stéréotypes et des discriminations dans les manuels scolaires.
Bien sûr nous approuvons, sans toujours la comprendre, l’idée générale du rapport : « En transmettant des savoirs, les manuels scolaires proposent des représentations de la société. Ils peuvent véhiculer des représentations stéréotypées qui peuvent être à l’origine de discriminations. »
Mais nul doute qu’avec plus de moyens, tant financiers qu’intellectuels, la Halde pourrait aller plus loin encore dans son combat citoyen. Imaginons par exemple qu’un représentant de cette instance siège désormais, ès-qualités, au comité directeur de chaque maison d’édition scolaire pour pratiquer “in vivo” une vigilance quotidienne contre ces stéréotypes qui nous ont fait tant de mal.
Et puis dans notre société d’images il y a plus grave encore, peut-être, que les discriminations réelles : leur représentation.
Quoi de plus pervers en effet que la photo, apparemment innocente d’une famille composée d’un seul père, d’une seule mère et de leurs propres enfants ? La Halde y discerne à juste titre une logique d’exclusion a priori de l’homoparentalité, ou de la famille recomposée traditionnelle.
Enfin et surtout, revenons aux fondamentaux, Madame la Ministresse ! La culture dite « classique » que l’on enseigne encore aux enfants de la République est tout imprégnée de cet esprit discriminatoire contre lequel a commencé la lutte finale.
Certes le rapport de la Halde épingle à juste titre Ronsard, dont telle page fameuse donne de nos séniors une image particulièrement négative, voire carrément gâteuse.
Mais c’est en réalité toute la littérature qu’il convient de revisiter à la lumière des « Idées nouvelles » pour y débusquer les préjugés des autres, quels qu’ils soient : xénophobes, homophobes, claustrophobes, misogynes, transphobes, anti-allemands…
De la « Chanson de Roland » à Coluche en passant par Molière, Corneille, Voltaire, Baudelaire et Jean Genet, c’est tout un travail de rectification anti-discriminatoire qu’il s’agit d’opérer aujourd’hui sur ces auteurs, pour l’édification des générations futures.
Comptant sur vous avant le prochain remaniement, Mme la Ministresse, nous vous prions d’agréer…

