Accueil Site Page 3249

Les lunettes de Sarah

31

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, nous raconte Aragon, il la trouva franchement laide. Moi, la première fois que je vis Sarah Palin, je la trouvai franchement canon. Je peux bien l’avouer, maintenant qu’elle va quitter aussi vite qu’il est venu son quart d’heure warholien de célébrité et retourner là-bas, en Alaska, dans le blanc si semblable des glaciers et de l’amnésie médiatique. McCain, dans son beau discours de défaite, a beau lui avoir promis un destin national, on n’y croit pas trop.

Avant les résultats que l’on sait, jamais je n’aurais osé confier ce tendre secret à qui que ce soit. On m’aurait lapidé sur place avec les pierres de l’idéologiquement correct. Trouver ses adversaires jolis physiquement, c’est déjà trahir, dans le monde merveilleux des imbéciles. Ce qui m’a plu chez Sarah ? Allez savoir… Je sentais bien néanmoins que cette attirance frappait d’autres que moi, qui l’ont dit par des moyens détournés, à l’instar de David Martin Castelnau analysant avec un feint détachement l’attirance un peu trouble que l’on pouvait trouver à la dame d’Anchorage tandis que Luc Rosenzweig me faisait rêver avec ses parties de pêche, au point que j’imagine désormais l’Alaska comme une manière d’Ultima Thulé de la pêche au gros hemingwayenne, en compagnie de femmes dans le genre de Sarah, qui rient fort, boivent sec et savent faire un nœud de raccord sur un moulinet de traîne en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Je fis donc, dans le secret de mon âme, un examen de conscience. Sarah Palin, c’était un sourire, un chignon désordonné et charmant, et puis des lunettes aussi. Très important, ça, les lunettes. À l’époque où l’on recourt de manière presque systématique à la chirurgie esthétique, le port des lunettes, et donc le refus des lentilles, indiquaient un louable refus du prométhéen, un désir d’assumer son âge, son allure qui n’étaient pas forcément de saison et qui ne ravissaient probablement pas les communicants et autres faiseurs de looks du camp républicain. Je fus à peine surpris, ensuite, d’apprendre qu’elle avait laissé sa dernière grossesse se poursuivre jusqu’à son terme, alors qu’elle savait l’enfant trisomique. Refus du prométhéen, toujours. On en pense ce qu’on veut, mais il y avait sur un sujet aussi douloureux un louable souci de cohérence avec elle-même. Comme cette histoire, aussi, de sa fille enceinte à dix-sept ans.

Pourtant, chez les conservateurs religieux, des deux côtés de l’Atlantique, la religion et la morale qui va avec sont trop souvent des moyens de calmer les pauvres : on voit bien, par exemple, qu’à la bourse des valeurs sarkozystes les actions de Dieu montent au fur et à mesure que celles de la protection sociale ou du pouvoir d’achat s’effondrent.

Mais ce n’est décidément pas le cas chez Sarah Palin. La religion, pour elle, n’est pas l’opium du peuple mais une cocaïne spirituelle qui lui donne cette force souriante, un rien canaille et un appétit joyeux pour l’existence. On peut estimer que cela confine à la naïveté. Oui, sans doute, mais je préfère cette fraîcheur maladroite à la sophistication incroyablement arrogante du directeur de Vanity Fair, d’Anne Sinclair et de Bernard-Henri Lévy qui, le soir précédant le vote, paradaient en grandes consciences éclairées sur le plateau du Grand Journal de Canal + et se demandaient pourquoi il y avait encore des « cols bleus », entendez des ouvriers, qui étaient assez bêtes pour voter McCain-Palin. Moi je ne me le demandais pas en voyant le spectacle donné par ces repus du progressisme, repoussoirs définitifs pour les classes populaires comme ont pu l’expliquer mieux que moi Serge Halimi dans Le Grand Bond en arrière ou Eric Conan dans La Gauche sans le peuple.

Mais je reviens aux lunettes de Sarah Palin : par un renversement qui doit autant à la dialectique qu’aux hormones, ces lunettes qui auraient dû la désérotiser eurent sur moi un effet exactement contraire. Sarah Palin donnait l’impression délicieuse d’être réelle, ce qui suffit aujourd’hui, dans l’âge de la falsification généralisée, à vous rendre incroyablement sexy.

Elle n’était pas en plastique, Sarah, pendant cette campagne. Elle était là, pour de bon, avec son corps et ses métaphores à la Lautréamont, « le pit-bull avec du rouge à lèvres », elle n’avait pas ce physique calibré et angoissant qu’ont en partage tant d’hommes et de femmes politiques postmodernes. Qui n’a pas eu cette impression, légèrement inquiétante, que de Ségolène Royal à Berlusconi, de Zapatero à Hillary Clinton, de Barack Obama à Bayrou, ils ont tous, à quelques détails prêts la même tête ? Qu’ils ont le même débit, les mêmes postures, la même façon de bouger. Bref, qu’ils sortent d’une fabrique en série, Ken et Barbie des démocraties de marché, qu’ils sont des clones interchangeables (avec quelques options pour entretenir l’illusion d’une différence), comme dans un cauchemar de Philip K.Dick.

Et puis j’aime bien ce qu’on raconte du passé de Sarah, pas seulement le basket, le hockey, les concours de miss, le mariage avec un working class hero qui bosse dur sur les plates-formes pétrolières (un scénario pour un Capra de droite), mais aussi son flirt avec le parti indépendantiste de l’Alaska. On pourra objecter que cela participe de la façon palinienne de faire de la géopolitique au hachoir, certes, mais il faut voir notre Sarah, avant tout, comme une utopiste.

Elle aussi, comme Martin Luther King, a un rêve. Les gazettes bien informées nous apprennent qu’en matière de religion, elle est en fait une « charismatique post confessionnelle », ce qui veut dire qu’elle est au courant évangélique ce que les libertariens sont au libéralisme : ni Eglise, ni Etat, les deux se devant de dépérir pour laisser l’homme libre dans un monde d’hommes libres et solidaires, où le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous.

Et je comprends soudain, au terme de cet article, la bouleversante vérité de cette attirance irrationnelle : Sarah Palin, en fait, rêve du même monde que moi. Elle veut y arriver par les Evangiles, moi grâce à deux philosophes allemands du dix-neuvième siècle, un peu oubliés aujourd’hui.

Ce n’était donc pas, seulement, une question de lunettes.

On avait dû beaucoup calomnier Milan K.

20

Kundera a gagné. De la piteuse « Affaire Kundera », les observateurs distraits ne retiendront que ce verdict, aussi sommaire que le procès qui l’a précédé[1. Le magazine Respekt a publié il y a trois semaines un article de Adam Hradilek, chercheur pour l’Institut de Recherche sur les Régimes totalitaires, selon lequel en mars 1950 Kundera, alors âgé de 21 ans, aurait permis l’arrestation de Miroslav Dvoracek, jeune aviateur passé à l’Ouest après le Coup de Prague de février 1948 et revenu clandestinement dans le pays pour le compte du renseignement militaire américain.]. Et c’est tant mieux. Après tout, c’est la guerre – et qu’elle se déroule dans le prétendu ciel des idées ne la rend pas moins sanguinaire. On ne boudera pas cette victoire, même si elle a été emportée dans les termes imposés par l’adversaire.

Au petit jeu du « Combien de divisions ? », les accusateurs de l’écrivain ne faisaient pas le poids. Droits dans leurs bottes quand l’authenticité du providentiel document policier sur lequel était bâtie toute leur opération a été mise en doute, ils n’ont pas paru plus ébranlés par les déclarations de Zdenek Pesat : malade, âgé de 80 ans, cet historien qui connaissait les protagonistes de l’affaire a raconté comment, il y a près de 60 ans, ruptures politiques et rivalités amoureuses conjuguées plantaient les graines de la tragédie dans l’existence d’un groupe d’étudiants communistes, expédiant l’un d’eux pour 15 ans dans l’enfer du camp de travail. Zdenek a dû donner le nom du véritable dénonciateur, innocentant complètement Kundera. « Je suis un peu soulagé que cela soit tombé sur un mort », soufflait alors l’écrivain. Les « néo-flics qui fouillent dans les archives des vieux flics », définition dont il a gratifié ses persécuteurs, ont fait comme s’ils n’avaient rien entendu. Gageons qu’ils ont été plus ennuyés par la mobilisation en faveur de l’écrivain des plus grands noms de l’intelligence et de la littérature mondiales. En France, une bonne partie de la République des Lettres a attendu de voir dans quelle direction soufflait le vent. Avant de basculer massivement.

« On avait dû beaucoup calomnier Joseph K. Car sans avoir jamais rien fait, il fut arrêté un matin. » Ainsi la première phrase du Procès était-elle un message codé, le clin d’œil d’un écrivain à son héritier… Ou alors, l’Histoire se fout de notre gueule en infligeant à un romancier le destin d’un personnage romanesque qui chemine à ses côtés depuis des années. Milan Kundera a-t-il éprouvé « comme une honte » sa propre « transformation de sujet en objet », tel Joseph K au contact de ses bourreaux ?

On ne sait pas et on ne saura peut-être jamais dans quels cercles et officines s’est mitonné ce ragoût parfumé de haine recuite et de ressentiment. L’écrivain et son épouse Véra ont été surpris de voir « la grande presse » française reprendre, sans la moindre distance, les assertions de l’hebdomadaire pragois nommé, comme par antiphrase, Respekt. (Minimum Respekt, aurait dit Muray, dont la plume, encore une fois, a cruellement manqué.) Pourquoi faire des chichis ? Dans un premier temps, quand les Messieurs Propre du passé semblaient triompher, nombre de journaux ont emboîté le pas à l’AFP, agence mondiale réputée pour son sérieux dont la première dépêche était titrée : « Milan Kundera a collaboré avec la police secrète communiste ». Sous Staline, les procès n’étaient pas plus expéditifs. Du reste, les épurateurs et autres lustrateurs qui ont entrepris de karchériser l’histoire de l’Europe de l’Est ne demandaient rien d’autre à l’écrivain qu’une émouvante autocritique – le stalinisme version bisounours.

Reste que cette victoire a un sale goût. Parce qu’il a fallu se plier à l’agenda dicté par les vigilants et à la question qui les obsède – vrai ou faux ? coupable ou innocent ? Dans un procès où le doute jouait à charge, tout refus de répondre eût été entendu comme un aveu. Instinctivement, on ne voulait pas savoir si le jeune homme qui avait porté le nom de Milan Kundera avait ou non dénoncé un espion à la police, on se disait que cette rage de purification rétrospective ne pouvait que salir et non laver, obscurcir au lieu d’éclairer. On avait envie qu’il les accable de son mépris, comme l’a suggéré Vaclav Havel – dont il n’est pas proche. « Milan, restez au-dessus de la mêlée ! Vous savez sûrement, qu’il y a pire dans la vie qu’une diffamation dans la presse. » Facile à dire – qui peut vivre avec le mensonge à ses trousses ? D’ailleurs, il y a eu pire. Les petits inquisiteurs ont entrepris de relire toute l’œuvre de l’écrivain à la lumière de leurs prétendues révélations. De pompeux imbéciles ont joué les psychanalystes de bazar en allant chercher entre les lignes de La Plaisanterie les secrets (forcément honteux) d’une existence. Du coup, on n’a guère remarqué ce qui crevait les yeux, à savoir que Kundera avait déjà tout dit de « l’Affaire Kundera » – dans Les testaments trahis, chronique mélancolique et pénétrante du procès intenté par le kitsch au passé, c’est-à-dire au Roman.

L’honneur de l’homme Kundera ayant été lavé, il est aujourd’hui permis de dire ce qu’il fallait taire – que soixante ans après l’épisode proposé à la gourmandise mauvaise du public, les faits n’ont rien à dire et même qu’il n’existe rien que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de faits. Et aussi que les fils qui se battent la coulpe sur la poitrine de leurs pères sont les moins qualifiés pour écrire l’Histoire qu’ils ont congédiée, non pas pour obéir à leurs convictions intimes mais pour se conformer à l’esprit changeant de l’époque – autrement dit pour être du côté du manche. La démocratie n’est pour eux que le nouveau gourdin avec lequel ils matraquent le monde ancien. « L’homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé, il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. » À supposer qu’ils connaissent cette phrase des Testaments, les fils maudits y trouveraient sans doute la confirmation du bienfondé de leurs soupçons – quand ils devraient plutôt y voir leur reflet grimaçant. L’imbécile regardera toujours le doigt.

Rien n’entamera la bonne conscience des procureurs. Kundera le sait : « les inculpabilisables dansent », a-t-il écrit. Eh bien, qu’ils chantent même, si cela leur chante. Un écrivain doit bien ressentir une forme de joie, serait-elle infiniment douloureuse, quand la réalité imite sa fiction, qu’il a dévoilé le désastre avant qu’il ne se produise. De plus, cher Milan Kundera, vous êtes désormais assuré de ne pas avoir le Nobel. Encore qu’on ne sait jamais. Maintenant, vous êtes une victime…

Du côté des grands électeurs

5

Ce n’est que ce soir vers 21 heures que le monde entier pourra enfin connaître les résultats définitifs du scrutin le plus attendu de l’année. C’est vers cette heure-là, en effet, que Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot annonceront à un public souvent lettré et passablement éméché le nom de l’heureux lauréat du 15e Prix de Flore, remis dans le Café du même nom (il n’y a plus qu’au Creusot et aux infos de France Culture qu’on utilise l’adjectif « éponyme », provisoirement banni, donc, de notre playlist). La dernière sélection du jury comprend Polichinelle de Pierric Bailly, La meilleure part des hommes de Tristan Garcia, La domination de Karine Tuil, Faux-père de Philippe Vilain et Saloon d’Aude Walker. De toute façon, on sera agréablement surpris : il n’est techniquement plus possible que le jury fasse un plus mauvais choix qu’en 2006 (Angot) ou 2007 (Nothomb). Nos nombreux envoyés spéciaux sur place ne manqueront pas de vous faire dès demain un compte-rendu détaillé de cet événement historique – à condition, toutefois, qu’au moins l’un d’entre eux se souvienne de sa soirée.

Nous sommes tous des Américains !

22

« Nous sommes tous des Américains ! » C’est Willy qui m’a hurlé ça ce matin à 5 heures, alors que je somnolais devant CNN. Mon mari n’a pas le sens des convenances. Il ne respecte rien, pas même les journalistes consciencieuses qui essaient de faire tant bien que mal leur travail parce que les maîtres du monde ont décidé d’organiser leurs élections la nuit. Grand bien leur fasse. Je sais seulement qu’on ne verrait pas ça en France : le Fouquet’s ferme à 2 heures du matin et je m’imagine mal un président français fraichement élu se coltiner Mireille Mathieu aux Bains.

Le temps de me réveiller, de reprendre mes esprits et de caler ma Weltanschauung sur des fuseaux horaires à peu près décents (sept heures de CNN, ça vaut un bon gros jet-lag), Willy me tendait une tasse de café en hurlant à nouveau : « Nous sommes tous des Américains ! » Comme il ne lisait sur mon visage qu’une grande perplexité, il se mit à m’expliquer que l’élection de Barack Obama était l’événement le plus important du siècle, que c’était la première fois qu’un non-blanc était élu à la tête d’un grand pays, que depuis Neil Amstrong il n’y avait pas eu de noir aussi populaire aux Etats-Unis et que j’étais bien sotte[1. Il a employé un autre mot. Mais il ne perd rien pour attendre.] de ne pas écrire ça dans mon article. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il nous restait encore 92 ans pour juger de l’importance séculaire de l’élection d’Obama, que Hu Jintao n’était pas très blanc non plus comme président d’un grand pays et, enfin, que Neil Amstrong ne jouant pas de trompette ne pouvait pas être noir. Puis, narquoise, j’ai rajouté : « Tu n’as pas fait un tel cirque quand, pour la première fois de l’histoire allemande, une femme est devenue chancelière… »

Willy a haussé les épaules : « Je m’en fous. Nous sommes tous des Américains ! » Puis, vexé, il est allé se servir un verre de Jägermeister hors d’âge pour fêter l’événement.

Sur ce coup, je dois avouer que je n’ai pas été très finaude. L’élection d’Obama réveille chez Willy un point sensible : sa sœur est noire. Oui, vous lisez bien : Elfriede Kohl est une négresse. Pour tout vous dire, lorsque l’enfant parut – c’était dans les années 1950, une époque où le brun n’était vraiment pas à la mode en Allemagne –, le cercle de famille n’a pas applaudi à grands cris. Leur premier réflexe fut de la nettoyer, avant de se ranger au bout de quelques mois à l’avis de la faculté : une anomalie génétique, un dommage collatéral des Lebensborn ou un truc qui saute plusieurs générations et vous stimule la pigmentation cutanée comme on ne fait plus.

Tout laisse pourtant accroire que ce ne sont pas les générations qui se sont fait sauter. Mes beaux-parents vivaient à l’époque non loin d’une base militaire américaine. L’arrivée des GI’s a été une source de grand désordre et de bouleversement. On savait ce qu’était un noir : le Nicke-Neger[2. Le Nicke-Neger (le nègre qui hoche la tête), s’est répandu en Allemagne à partir des années 50 pour recevoir les dons des fidèles aux Missions africaines. Il a été remplacé un temps par un plus politiquement correct Nicke-Schwarzer (le noir qui hoche la tête), avant de céder définitivement la place au Spendenbehälter (boîte à dons). Quant aux Suisses allemands, ils ont depuis longtemps trouvé la solution avec un raciste – oui, mais humaniste – Negerkässeli (le nègre-tirelire) : un nègre peut recevoir de l’argent sans pour autant être obligé de dire merci.] remplissait la fonction de tirelire à la porte des églises. On lui glissait un pfennig dans le tronc et un admirable mécanisme lui faisait hocher la tête en signe de merci. Les pfennigs ainsi récoltés étaient envoyés en Afrique par la filière des pères blancs ou de Jacques Foccart – je ne me souviens plus très bien. Lorsque les GI’s sont arrivés, ma belle-mère a certainement croisé l’un de ces blacks bien balancés, poussant la dévotion jusqu’à s’occuper de son mécanisme afin de lui faire hocher autre chose que la tête. La sainte femme ! Je crois bien que c’est précisément ce que Willy a réalisé ce matin en voyant Obama élu. Mon mari s’est souvenu des années de son enfance, où il devait supporter les quolibets et les sarcasmes dont on couvrait sa sœur. Et ce fut, dans sa petite tête, comme un déclic : il a fait le rapport entre noir et américain, entre GI’s et maman, entre Barack et Elfriede…

Nous sommes, donc, tous des Américains. C’est aussi beau que du Joe Dassin[3. L’annonce de la fermeture de Guantanamo va faire pleurer ses ayant-droits.]. En élisant Obama, les Etats-Unis abolissent l’apartheid planétaire qui séparait blancs et noirs, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités. Le rêve américain est enfin à portée de tous – du moins de Seattle à Miami, et de Washington à Los Angeles. Avec Barack, une ère nouvelle commence !

Si tout va bien, elle devrait durer deux ou trois semaines. Car, si l’on s’en réfère à la dernière fois où la planète médiatique s’est écriée à l’unisson : « Nous sommes tous des Américains », c’était le 11 septembre 2001… Il n’a pas fallu longtemps pour que des illuminés plutôt éteints à l’intérieur crient au complot planétaire. Attendons-nous donc à ce que l’on nous démontre dans les prochains temps qu’Obama n’est pas noir, que son élection est un coup des néo-cons à la solde de la CIA, du Mossad, des fonds de pension et de Monsanto. Branchez vos magnétoscopes : rien ne dit que Thierry Ardisson n’a pas déjà contacté l’un ou l’autre de ces esprits clairvoyants – Michael Moore, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard : le choix est ouvert parmi les intellectuels – qui présentera au public l’imparable preuve de la supercherie : « Les noirs sentent fort, mais Obama sent bon. »

Et puis, un noir qui devient président des Etats-Unis, un type qui vous fout au chômage des milliers de militants des droits civiques en une seule soirée électorale, ça n’est rien d’autre qu’un ennemi de classe, camarade altermondialiste.

John Smith

10

Représentés devant leur baraque (la maison blanche à l’arrière-plan), John et Rebecca Smith sont les fondateurs du mouvement gothique américain. Comme tous les autres wasp du comté de Hancock (Kentucky), John Smith s’habillait en noir. Sauf que lui c’était par esprit de résistance, comme en témoigne la fourche qu’il tient crânement de sa main gauche afin de protester contre la politique désastreuse du président Hoover. Fidèle à son slogan révolutionnaire (win the yes need the no to win against the no), John Smith inventa également le ketchup, le pop-corn, les pinups, le chewing-gum, le technicolor, le penis enlarger, la bombe A, le french kiss et les donuts. Bref, John Smith redonna un sens au rêve américain et un avenir au monde libre.

Grant Wood, American gothic, 1930. Huile sur toile conservée à l’Institut of arts de Chicago. Prochaine exposition début janvier à Washington avant tournée mondiale près de chez vous.

Obama ou l’Occident triomphant

Un peu partout dans le monde, les contempteurs de l’Occident se réjouissent ce matin de l’élection de Barack Obama. Altermondialistes, islamo-gauchistes, néo-guévaristes, révolutionnaires et autres non-alignés ont fiévreusement espéré cette victoire dont ils attendent un bouleversement majeur. Laissons-les à leur rêve éveillé : ils réaliseront bien assez tôt que le succès d’Obama pourrait marquer leur complète défaite idéologique.

Son élection aura en effet pour conséquence immédiate de redonner aux valeurs occidentales une force sans précédent, n’en déplaise à tous les contestataires à poncho. Voici un fils d’Africain, d’extraction modeste, qui par son talent et son travail aura d’abord terrassé la dynastie des Clinton, lors des primaires démocrates, avant de triompher du candidat du Great Old Party. Son slogan – Yes We Can ! – a pu sembler furieusement américain ? Il résumait en fait le programme de civilisation occidental : individualisme, méritocratie, démocratie. A tous ceux, et ils sont hélas très nombreux, qui reprochent aux Occidentaux de vouloir exporter des valeurs qu’ils ne respectent pas chez eux, la réponse est cinglante. Dans la grande compétition des civilisations, la charge de la preuve s’en trouvera désormais inversée : que Chavez, Hu Jintao et autres Ahmadinejad édifient donc des sociétés où chacun, femmes comprises, puisse rêver un tel destin ! Car depuis ce 4 novembre, la démonstration a été faite qu’aux Etats-Unis, censément racistes et ploutocratiques, un métis issu de la lower middle class peut devenir Président – et que nos valeurs s’appliquent réellement à tous.

Autre surprise prévisible : Obama à la Maison Blanche marquera non pas le ralentissement de l’américanisation de la planète, mais au contraire sa reprise – et probablement son accélération. L’état des lieux ne devrait pas nous tromper : c’est uniquement le leadership américain qui a été compromis par la présidence Bush, et non pas l’occidentalisation des peuples. Notre mode de vie (codes vestimentaires, alimentaires, culturels, etc.), comme nos principes (individualisme, habeas corpus, féminisme, etc.) n’ont jamais été autant désirés – leur acclimatation, en revanche, a été considérablement compliquée par le comportement de l’administration Bush. Il n’empêche : l’occidentalisation est un référendum, et un référendum quotidiennement gagné dans les esprits. Un verrou vient de sauter, qui freinait tout : l’antipathie. Le retour au multilatéralisme, la renonciation à la violence comme première option, le regret exprimé pour certains crimes (Guantanamo) ou mensonges (ADM en Irak) : autant de décisions annoncées par le nouveau président, qui contribueront à réconcilier le monde et l’Amérique. La tâche est immense, à en juger par l’impopularité des USA ? Soit. Mais l’attente aussi : si le monde vote Obama, c’est avant tout parce qu’il souhaite retrouver son leader, l’Amérique de Roosevelt et de Kennedy. De Caracas à Téhéran, il faudra s’y faire : dans le cœur des peuples, l’Amérique redevient aimable.

Au sein de nos sociétés, la victoire d’Obama devrait également porter un coup fatal au politiquement correct. Tablons, tout d’abord, sur la fin du chantage racial quand vient l’heure d’une quelconque sélection. De la Star Academy à la Maison Blanche, on nous sert depuis quelques années la même sinistre blague : si le candidat au profil le plus éloigné de l’archétype « majoritaire » (blanc, chrétien) n’est pas choisi, alors le soupçon plane aussitôt – le « minoritaire » a été écarté par racisme. Oseront-ils l’élire ?, titrait ainsi cette semaine Courrier International. Comprenez : si Obama n’avait pas gagné hier, c’est que le racisme, une fois encore, aurait prévalu. Eh bien, avec la désignation d’Obama, métis et fils d’un musulman kenyan, à la plus haute fonction mondiale, ce chantage deviendra inopérant : on choisit son chanteur préféré, son gardien de but, son DRH ou son président en fonction de ce qu’il inspire. Point barre. Voilà qui rendra l’air plus respirable. Et encouragera les bosseurs plutôt que les geignards.

Car il faudra se rendre à l’évidence et écouter enfin ce que Barack Obama ne cesse de proclamer : il n’est pas le candidat de l’affirmative action. Le jeune sénateur a été élu par la grâce de ses seuls mérites. Par la force de son seul acharnement. Et non à la faveur de quotas ou d’un quelconque favoritisme racial (il s’est du reste plu, tout au long de la campagne, à rappeler qu’il venait à peine de rembourser le crédit contracté jadis pour payer ses études). Le principe même de la discrimination « positive » devrait sérieusement en pâtir. On s’en félicitera, évidemment : d’une part, parce qu’elle discrimine certains individus en raison de leur origine (les Asiatiques et les Blancs, pour faire vite) ; d’autre part, parce qu’elle est humiliante pour les « minorités », donc chaque diplômé ou dirigeant est désormais soupçonné d’avoir bénéficié d’une promotion ethnique ; enfin, parce que, ruinant le principe méritocratique, elle dévalue et méprise l’exemple des enfants de Vietnamiens, de Kabyles ou d’Indiens, qui ont prouvé que l’on pouvait parfaitement réussir avec un nom ou un visage « exotiques ». Si un « Noir » peut accéder au pouvoir suprême en Amérique, nul n’est besoin à Londres, Paris ou Miami de défavoriser certains étudiants ou employés au motif qu’ils auraient eu la fâcheuse idée de naître avec les yeux bridés ou les cheveux blonds. La présidence Obama est assurément la pire chose qui pouvait arriver au politiquement correct et à son cortège de généreuses idées réactionnaires.

Pour finir, la victoire de Barack Obama devrait également redorer le blason de l’économie de marché – ou du libéralisme économique, ou du capitalisme, à votre guise… Une des contradictions majeures du gauchisme, tel qu’il est professé tant par les liberals qu’au NPA de Besancenot, tient en effet à la certitude que le capitalisme est un système « prêt à tout » et, dans le même temps, un système profondément raciste. Or, si le capitalisme est prêt à tout, cela signifie en bonne logique qu’il est également prêt à mettre un métis à la tête de la patrie du dollar. C’est ce qu’il vient de faire. Et pas par mégarde ! Dès les primaires, Obama a levé des fonds considérables, soutenus par des milliardaires tels Warren Buffet et Bill Gates ; une fois investi, la manne financière est devenue torrentielle, pulvérisant tous les records et reléguant loin, très loin, le candidat supposé du Capital, John McCain. La bible du business américain, le Wall Street Journal, comme celle de l’élite mondialisée, The Economist, ont apporté un soutien clair et net au démocrate, appelant les électeurs à en « faire le prochain leader du monde libre ». Telle est la réalité : indifférent à ses origines, séduits par ses capacités, le business et ses médias ont fait du métis Obama leur candidat. La boucle est ainsi bouclée : le système politique, culturel et économique occidental, que l’on disait en perdition, vient de trouver son champion. Croyez-moi, la surprise Obama ne fait que commencer.

Comment stimuler l’élection

3

Pendant le scrutin, les affaires continuent : ce 4 novembre, plusieurs grandes marques américaines avaient choisi de lutter contre l’abstentionnisme en récompensant les bons citoyens, sur présentation de leur carte électorale dûment tamponnée. Qu’ils aient voté Obama ou McCain (souvent au terme d’une longue file d’attente), des milliers d’Américains se sont retrouvés à faire une seconde fois la queue pour se faire offrir un café ou une glace chez Starbucks ou Ben & Jerry. Mais des marques moins connues ont aussi profité de l’occasion pour se faire connaître. Ainsi, à Seattle, on a fait la queue dès tôt le matin devant le siège de la société Babeland : il faut dire que seuls les 100 premiers électeurs et les 100 premières électrices se voyaient remettre gracieusement de magnifiques sex toys.

Aménagements de façade à la Maison-Blanche

6

À en croire les augures les plus sérieux, la présidentielle américaine est donc pliée depuis longtemps. Soit. L’élection d’Obama sera bien évidemment décrétée historique par les commentateurs du monde entier, pour l’unique raison qu’elle ferait entrer les Etats-Unis dans une « ère post-raciale » dont les contours, valeurs et agencements politiques et sociaux sont encore bien flous. Mais bon, on ne pourra empêcher les thuriféraires français du métissage généralisé des races et des cultures de faire de cette victoire la leur, et de devenir pour quelques mois des americanolâtres aussi béats qu’ils furent des américanophobes rabiques au temps de George W.Bush.

Ils risquent pourtant d’être rapidement désappointés s’ils croient que l’entrée d’un métis à la Maison Blanche entraînera une révision déchirante de la politique extérieure des Etats-Unis. Le scénario selon lequel le gendarme du monde se métamorphoserait à partir de janvier 2009 en grand frère sympa de tous les peuples de la terre, compatissant aux misères des pauvres, jetant aux orties le concept « d’axe du Mal » et prenant ses distances avec Israël est sans aucun doute le moins probable.

On avait certes pu entretenir quelques illusions – ou craintes – en ce sens à l’écoute des propos d’Obama pendant les primaires démocrates qui l’ont opposé à Hillary Clinton. Son discours sur l’Irak, l’Iran et le conflit du Proche-Orient sonnait alors plus « à gauche » que celui de sa rivale. Retrait sans délai des troupes d’Irak, dialogue sans conditions avec Téhéran : sur ces questions cruciales, le candidat à l’investiture Obama s’était posé en champion de la rupture radicale avec la politique extérieure de l’administration Bush.

Une fois la nomination acquise, les choses ont rapidement changé. L’arrivée massive des « clintoniens » dans l’entourage du candidat – qui a d’ailleurs provoqué quelques frictions avec les fidèles de la première heure du sénateur de l’Illinois – pousse le candidat vers des positions plus centristes et l’incite à gommer les aspects les plus radicaux de la doctrine Obama première manière.

Le tournant a lieu au cours de l’été 2008, quand d’anciens membres de l’administration Clinton prennent les commandes d’un imposant staff de conseillers en politique étrangère qui ne compte pas moins de trois cents personnes réparties en vingt groupes régionaux et thématiques. Anthony Lake, ancien président du Conseil national de sécurité, en assure la coordination. Il s’appuie sur des « sages » comme les deux anciens secrétaires d’Etat Madeleine Albright et Warren Christopher, et sur des « pointures » comme Dennis Ross pour le Moyen-Orient et Susan Rice pour l’Afrique.

La plupart ont été, au moins au début, favorables à l’intervention en Irak, et ne remettent pas en cause la priorité accordée à la lutte contre le terrorisme par tous les moyens – y compris militaires. Ils critiquent néanmoins vivement l’administration Bush pour le caractère primitif de sa gestion des conflits et sa propension à négliger la diplomatie, cet « art politique d’Etat » (statecraft). Or, selon eux, la défense des intérêts américains dans le monde repose sur une combinaison sans cesse réactualisée de diplomatie et de hard power militaire.

Ces conseillers observent que le refus obstiné du dialogue avec l’Iran d’Ahmadinejad n’a pas freiné l’avancée de ce pays vers l’acquisition de l’arme nucléaire, bien au contraire. Pour autant, l’équipe d’Obama ne fait pas sienne l’idée de certains analystes militaires et stratégiques qui pensent que les Etats-Unis pourraient très bien vivre avec un Iran nucléarisé, et même que la région en serait stabilisée grâce à l’équilibre de la terreur ainsi établi avec l’autre puissance nucléaire régionale, Israël. Résultat, le discours d’Obama sur la nécessité d’entamer sans condition préalable un dialogue au sommet avec Ahmadinejad a été relativisé au point d’être rendu inopérant : « Pour être fructueux, ce dialogue doit être préparé en amont, déclare ainsi Dennis Ross au quotidien israélien Haaretz, aussi bien avec nos alliés européens et israéliens qu’avec les dirigeants de Téhéran. (… ) J’estime pour ma part qu’un Iran nucléaire est aussi une menace pour les Etats-Unis. » Bref, ce « dialogue sans condition » a tout d’un dernier avertissement avant l’escalade.

La rupture avec l’utopie néo-conservatrice d’un « grand Moyen-Orient prospère et démocratique » ayant déjà été opérée au cours du second mandat de G.W. Bush, il y a donc fort à parier que, concernant les principaux dossiers qu’il trouvera dans le bureau ovale, Barack Obama pratiquera le changement dans la continuité. Il pourrait même dès son arrivée engranger les premiers succès liés à la politique de son prédécesseur : stabilisation de la situation en Irak grâce au surge (sursaut) du général Petraeus, et renforcement de l’autorité de Mahmoud Abbas en Cisjordanie, liée à la mise sur pied d’une force de sécurité performante qui doit beaucoup au général américain Dayton.

Pourquoi nous ne voterons pas Obama

30

Le sénateur de l’Illinois deviendra selon toutes les prédictions le 44e président des Etats-Unis (d’Amérique). Après avoir réfléchi, pesé le pour et le contre, analysé les projets du candidat démocrate et du candidat républicain, lu la presse et consulté les sondages, débattu des heures durant, nous avons fait un choix auquel nous nous arrêterons : nous ne voterons pas Barack Obama ce 4 novembre (nos suffrages ne se porteront pas plus sur McCain, Cynthia McKinney, Chuck Baldwin, Brian Moore, Roger Calero, Bob Barr, Ralph Nader ou Alan Keyes). Malgré la diversité des opinions qui s’y expriment, un seul motif explique le choix unanime de notre rédaction : aucun d’entre nous n’est à ce jour inscrit sur les listes électorales américaines. Ce qui est, semble-t-il, un cas unique dans la presse française.

La France, l’autre grand pays du racisme

0

C’est bien connu, seuls les cons ne changent pas d’avis. Il y a à peine quelques mois, pour les médias et donc pour le public français, l’Amérique était bushiste, raciste et intégriste : un cauchemar planétaire. La voilà devenue la nouvelle Mecque du progressisme, l’espoir de tous les opprimés et discriminés à travers le monde. Bien sûr, quelques résidus de l’ancienne Amérique subsistent sous la forme d’électeurs républicains (ces fieffés racistes) ou, pire encore, en la personne de Sarah Palin. À en croire Christian Salmon, cet immense savant qui a découvert l’an dernier que la politique, comme le journalisme, avait quelque chose à voir avec l’art du récit – idée brevetée sous le nom de Storytelling –, la colistière de John McCain est à peine un être humain : un personnage sorti de Second Life, a-t-il déclaré sur France Inter. Mais enfin, ces déplorables survivances ne sont pas des repoussoirs très efficaces. Grâce à Barack Obama, c’est l’Amérique tout entière qui est born-again. Et comme il faut bien avoir quelque chose à détester et que par ailleurs on ne sait plus que dire sur la campagne US, depuis quelques jours, les regards des commentateurs sont à nouveau tournés vers la France. Les revoilà, et ils ne sont pas contents.

Figurez-vous que pendant que l’Amérique muait de crapaud en colombe, la France subissait la transformation inverse. Elle avait été, après 2003 et la grande scène de Villepin à l’ONU, le phare du non-alignement, la pointe avancée de la résistance à l’impérialisme. Et malgré ses ratés, son modèle républicain d’intégration marchait, disait-on, incomparablement mieux que le communautarisme anglo-saxon. Or, voilà que la triste vérité s’impose à tous : il n’y a pas d’Obama français. « Notre société frileuse est incapable de faire émerger une élite noire ou orientale », se désole par exemple Alain Dutasta dans La Nouvelle République. En quelques jours, la plupart des médias nous ont gratifiés de variations sur ce lamento. Parti à la recherche de l’oiseau rare, Le Monde est revenu bredouille. « La politique est un monde de blancs », conclut Luc Bronner. Un vrai scoop, chiffres à l’appui : si vous ignorez encore le nombre (misérable) de députés, sénateurs et conseillers municipaux issus de la « diversité » et non pas de la monotone uniformité de nos blanches provinces, c’est que vous êtes en phase de sevrage médiatique. Bizarrement, tous ceux qui invoquent « la question sociale » dès qu’une banlieue s’embrase ne voient plus que « question raciale » quand il est question de politique. Bref, si des gamins brûlent des bagnoles, c’est parce qu’ils sont socialement défavorisés, mais s’ils ont peu de chances d’accéder à la magistrature suprême, c’est parce que les Français sont racistes. La preuve, comme l’a expliqué le désarmant Frédéric Bonnaud sur Europe 1 : selon un sondage IFOP/JDD , 80 % des Français sont prêts à voter un jour à la présidentielle pour un candidat noir, 72 % seraient partants pour un Asiatique, mais ils ne sont plus que 58 % à envisager d’accorder leur voix à un Maghrébin. Un Noir, d’accord, mais un Arabe, jamais ? Racistes, vous dis-je !

En réalité, l’écart entre les deux chiffres appelle une interprétation diamétralement opposée. On sait bien que le racisme le plus bêtement racialiste est celui que subissent les Noirs. Si l’idée d’élire un président maghrébin suscite de franches réticentes, ce n’est donc pas à cause des préjugés raciaux des « petits blancs ». Sans doute ce refus s’explique-t-il par d’autres considérations qui ont à voir avec l’histoire d’une décolonisation tourmentée, voire avec les images de gamins sifflant l’hymne national, activité qui ne traduit pas de disposition particulière au service de l’Etat. Racistes, vous dis-je !

En tout cas, la douloureuse question du Barack Obama français est loin d’être tranchée. Et les gens du JDD doivent être bien marris. Eux, ils le trouvaient plutôt encourageant, leur sondage, d’ailleurs, le titre de l’article qui l’accompagnait était affirmatif : « Un Obama français est possible. » Seulement, sur le site du JDD, l’historien Pap Ndiaye : « La société française n’est pas plus conservatrice que la société américaine. C’est notre système politique qui est en cause. Le contraste entre le monde politique français, blanc, masculin, d’un certain âge et la société française dans sa diversité est aveuglant. Comment les hommes politiques français peuvent-ils applaudir le candidat démocrate sans rien faire pour qu’un Obama puisse émerger chez nous ? »

Bref, on ne sait plus que penser. Dans ces conditions, il ne reste qu’à faire ce qu’on fait en France face à un problème insoluble : se tourner vers le roi. Aussi apprend-on dans un communiqué du CRAN (Comité représentatif des associations noires) que « les Noirs de France demandent à Nicolas Sarkozy d’apporter une réponse politique à l’espoir suscité en France par Barack Obama ». Il ne lui manquait plus que ça à notre président. La France s’amourache d’un type beau comme Harry Roselmack et c’est sur lui que ça retombe ! Doit-il immédiatement nommer Thuram ministre ? Patrick Lozès, le président du CRAN, profite de l’occasion pour en remettre une louche sur sa marotte, les « statistiques de la diversité » (il fallait inventer cette gracieuse formule) qui permettront de lancer l’affirmative action à la française. Hormis cette proposition, Lozès ne se foule pas trop. Que le président se débrouille pour « mettre en œuvre ces mesures exceptionnelles qui seules permettront qu’un Noir puisse lui succéder un jour ». Faute d’idées précises sur ce que devraient être ces mesures exceptionnelles mais néanmoins soucieuse d’alléger la charge qui pèse sur Nicolas Sarkozy, je me contenterai de lui souffler le nom d’un possible successeur, en la personne de Joe Wilfried Tsonga. Ou alors, qu’il épouse Rama Yade en quatrième noces.

Les lunettes de Sarah

31

La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, nous raconte Aragon, il la trouva franchement laide. Moi, la première fois que je vis Sarah Palin, je la trouvai franchement canon. Je peux bien l’avouer, maintenant qu’elle va quitter aussi vite qu’il est venu son quart d’heure warholien de célébrité et retourner là-bas, en Alaska, dans le blanc si semblable des glaciers et de l’amnésie médiatique. McCain, dans son beau discours de défaite, a beau lui avoir promis un destin national, on n’y croit pas trop.

Avant les résultats que l’on sait, jamais je n’aurais osé confier ce tendre secret à qui que ce soit. On m’aurait lapidé sur place avec les pierres de l’idéologiquement correct. Trouver ses adversaires jolis physiquement, c’est déjà trahir, dans le monde merveilleux des imbéciles. Ce qui m’a plu chez Sarah ? Allez savoir… Je sentais bien néanmoins que cette attirance frappait d’autres que moi, qui l’ont dit par des moyens détournés, à l’instar de David Martin Castelnau analysant avec un feint détachement l’attirance un peu trouble que l’on pouvait trouver à la dame d’Anchorage tandis que Luc Rosenzweig me faisait rêver avec ses parties de pêche, au point que j’imagine désormais l’Alaska comme une manière d’Ultima Thulé de la pêche au gros hemingwayenne, en compagnie de femmes dans le genre de Sarah, qui rient fort, boivent sec et savent faire un nœud de raccord sur un moulinet de traîne en moins de temps qu’il ne faut pour le dire.

Je fis donc, dans le secret de mon âme, un examen de conscience. Sarah Palin, c’était un sourire, un chignon désordonné et charmant, et puis des lunettes aussi. Très important, ça, les lunettes. À l’époque où l’on recourt de manière presque systématique à la chirurgie esthétique, le port des lunettes, et donc le refus des lentilles, indiquaient un louable refus du prométhéen, un désir d’assumer son âge, son allure qui n’étaient pas forcément de saison et qui ne ravissaient probablement pas les communicants et autres faiseurs de looks du camp républicain. Je fus à peine surpris, ensuite, d’apprendre qu’elle avait laissé sa dernière grossesse se poursuivre jusqu’à son terme, alors qu’elle savait l’enfant trisomique. Refus du prométhéen, toujours. On en pense ce qu’on veut, mais il y avait sur un sujet aussi douloureux un louable souci de cohérence avec elle-même. Comme cette histoire, aussi, de sa fille enceinte à dix-sept ans.

Pourtant, chez les conservateurs religieux, des deux côtés de l’Atlantique, la religion et la morale qui va avec sont trop souvent des moyens de calmer les pauvres : on voit bien, par exemple, qu’à la bourse des valeurs sarkozystes les actions de Dieu montent au fur et à mesure que celles de la protection sociale ou du pouvoir d’achat s’effondrent.

Mais ce n’est décidément pas le cas chez Sarah Palin. La religion, pour elle, n’est pas l’opium du peuple mais une cocaïne spirituelle qui lui donne cette force souriante, un rien canaille et un appétit joyeux pour l’existence. On peut estimer que cela confine à la naïveté. Oui, sans doute, mais je préfère cette fraîcheur maladroite à la sophistication incroyablement arrogante du directeur de Vanity Fair, d’Anne Sinclair et de Bernard-Henri Lévy qui, le soir précédant le vote, paradaient en grandes consciences éclairées sur le plateau du Grand Journal de Canal + et se demandaient pourquoi il y avait encore des « cols bleus », entendez des ouvriers, qui étaient assez bêtes pour voter McCain-Palin. Moi je ne me le demandais pas en voyant le spectacle donné par ces repus du progressisme, repoussoirs définitifs pour les classes populaires comme ont pu l’expliquer mieux que moi Serge Halimi dans Le Grand Bond en arrière ou Eric Conan dans La Gauche sans le peuple.

Mais je reviens aux lunettes de Sarah Palin : par un renversement qui doit autant à la dialectique qu’aux hormones, ces lunettes qui auraient dû la désérotiser eurent sur moi un effet exactement contraire. Sarah Palin donnait l’impression délicieuse d’être réelle, ce qui suffit aujourd’hui, dans l’âge de la falsification généralisée, à vous rendre incroyablement sexy.

Elle n’était pas en plastique, Sarah, pendant cette campagne. Elle était là, pour de bon, avec son corps et ses métaphores à la Lautréamont, « le pit-bull avec du rouge à lèvres », elle n’avait pas ce physique calibré et angoissant qu’ont en partage tant d’hommes et de femmes politiques postmodernes. Qui n’a pas eu cette impression, légèrement inquiétante, que de Ségolène Royal à Berlusconi, de Zapatero à Hillary Clinton, de Barack Obama à Bayrou, ils ont tous, à quelques détails prêts la même tête ? Qu’ils ont le même débit, les mêmes postures, la même façon de bouger. Bref, qu’ils sortent d’une fabrique en série, Ken et Barbie des démocraties de marché, qu’ils sont des clones interchangeables (avec quelques options pour entretenir l’illusion d’une différence), comme dans un cauchemar de Philip K.Dick.

Et puis j’aime bien ce qu’on raconte du passé de Sarah, pas seulement le basket, le hockey, les concours de miss, le mariage avec un working class hero qui bosse dur sur les plates-formes pétrolières (un scénario pour un Capra de droite), mais aussi son flirt avec le parti indépendantiste de l’Alaska. On pourra objecter que cela participe de la façon palinienne de faire de la géopolitique au hachoir, certes, mais il faut voir notre Sarah, avant tout, comme une utopiste.

Elle aussi, comme Martin Luther King, a un rêve. Les gazettes bien informées nous apprennent qu’en matière de religion, elle est en fait une « charismatique post confessionnelle », ce qui veut dire qu’elle est au courant évangélique ce que les libertariens sont au libéralisme : ni Eglise, ni Etat, les deux se devant de dépérir pour laisser l’homme libre dans un monde d’hommes libres et solidaires, où le libre développement de chacun sera l’unique condition du libre développement de tous.

Et je comprends soudain, au terme de cet article, la bouleversante vérité de cette attirance irrationnelle : Sarah Palin, en fait, rêve du même monde que moi. Elle veut y arriver par les Evangiles, moi grâce à deux philosophes allemands du dix-neuvième siècle, un peu oubliés aujourd’hui.

Ce n’était donc pas, seulement, une question de lunettes.

On avait dû beaucoup calomnier Milan K.

20

Kundera a gagné. De la piteuse « Affaire Kundera », les observateurs distraits ne retiendront que ce verdict, aussi sommaire que le procès qui l’a précédé[1. Le magazine Respekt a publié il y a trois semaines un article de Adam Hradilek, chercheur pour l’Institut de Recherche sur les Régimes totalitaires, selon lequel en mars 1950 Kundera, alors âgé de 21 ans, aurait permis l’arrestation de Miroslav Dvoracek, jeune aviateur passé à l’Ouest après le Coup de Prague de février 1948 et revenu clandestinement dans le pays pour le compte du renseignement militaire américain.]. Et c’est tant mieux. Après tout, c’est la guerre – et qu’elle se déroule dans le prétendu ciel des idées ne la rend pas moins sanguinaire. On ne boudera pas cette victoire, même si elle a été emportée dans les termes imposés par l’adversaire.

Au petit jeu du « Combien de divisions ? », les accusateurs de l’écrivain ne faisaient pas le poids. Droits dans leurs bottes quand l’authenticité du providentiel document policier sur lequel était bâtie toute leur opération a été mise en doute, ils n’ont pas paru plus ébranlés par les déclarations de Zdenek Pesat : malade, âgé de 80 ans, cet historien qui connaissait les protagonistes de l’affaire a raconté comment, il y a près de 60 ans, ruptures politiques et rivalités amoureuses conjuguées plantaient les graines de la tragédie dans l’existence d’un groupe d’étudiants communistes, expédiant l’un d’eux pour 15 ans dans l’enfer du camp de travail. Zdenek a dû donner le nom du véritable dénonciateur, innocentant complètement Kundera. « Je suis un peu soulagé que cela soit tombé sur un mort », soufflait alors l’écrivain. Les « néo-flics qui fouillent dans les archives des vieux flics », définition dont il a gratifié ses persécuteurs, ont fait comme s’ils n’avaient rien entendu. Gageons qu’ils ont été plus ennuyés par la mobilisation en faveur de l’écrivain des plus grands noms de l’intelligence et de la littérature mondiales. En France, une bonne partie de la République des Lettres a attendu de voir dans quelle direction soufflait le vent. Avant de basculer massivement.

« On avait dû beaucoup calomnier Joseph K. Car sans avoir jamais rien fait, il fut arrêté un matin. » Ainsi la première phrase du Procès était-elle un message codé, le clin d’œil d’un écrivain à son héritier… Ou alors, l’Histoire se fout de notre gueule en infligeant à un romancier le destin d’un personnage romanesque qui chemine à ses côtés depuis des années. Milan Kundera a-t-il éprouvé « comme une honte » sa propre « transformation de sujet en objet », tel Joseph K au contact de ses bourreaux ?

On ne sait pas et on ne saura peut-être jamais dans quels cercles et officines s’est mitonné ce ragoût parfumé de haine recuite et de ressentiment. L’écrivain et son épouse Véra ont été surpris de voir « la grande presse » française reprendre, sans la moindre distance, les assertions de l’hebdomadaire pragois nommé, comme par antiphrase, Respekt. (Minimum Respekt, aurait dit Muray, dont la plume, encore une fois, a cruellement manqué.) Pourquoi faire des chichis ? Dans un premier temps, quand les Messieurs Propre du passé semblaient triompher, nombre de journaux ont emboîté le pas à l’AFP, agence mondiale réputée pour son sérieux dont la première dépêche était titrée : « Milan Kundera a collaboré avec la police secrète communiste ». Sous Staline, les procès n’étaient pas plus expéditifs. Du reste, les épurateurs et autres lustrateurs qui ont entrepris de karchériser l’histoire de l’Europe de l’Est ne demandaient rien d’autre à l’écrivain qu’une émouvante autocritique – le stalinisme version bisounours.

Reste que cette victoire a un sale goût. Parce qu’il a fallu se plier à l’agenda dicté par les vigilants et à la question qui les obsède – vrai ou faux ? coupable ou innocent ? Dans un procès où le doute jouait à charge, tout refus de répondre eût été entendu comme un aveu. Instinctivement, on ne voulait pas savoir si le jeune homme qui avait porté le nom de Milan Kundera avait ou non dénoncé un espion à la police, on se disait que cette rage de purification rétrospective ne pouvait que salir et non laver, obscurcir au lieu d’éclairer. On avait envie qu’il les accable de son mépris, comme l’a suggéré Vaclav Havel – dont il n’est pas proche. « Milan, restez au-dessus de la mêlée ! Vous savez sûrement, qu’il y a pire dans la vie qu’une diffamation dans la presse. » Facile à dire – qui peut vivre avec le mensonge à ses trousses ? D’ailleurs, il y a eu pire. Les petits inquisiteurs ont entrepris de relire toute l’œuvre de l’écrivain à la lumière de leurs prétendues révélations. De pompeux imbéciles ont joué les psychanalystes de bazar en allant chercher entre les lignes de La Plaisanterie les secrets (forcément honteux) d’une existence. Du coup, on n’a guère remarqué ce qui crevait les yeux, à savoir que Kundera avait déjà tout dit de « l’Affaire Kundera » – dans Les testaments trahis, chronique mélancolique et pénétrante du procès intenté par le kitsch au passé, c’est-à-dire au Roman.

L’honneur de l’homme Kundera ayant été lavé, il est aujourd’hui permis de dire ce qu’il fallait taire – que soixante ans après l’épisode proposé à la gourmandise mauvaise du public, les faits n’ont rien à dire et même qu’il n’existe rien que l’on pourrait aujourd’hui qualifier de faits. Et aussi que les fils qui se battent la coulpe sur la poitrine de leurs pères sont les moins qualifiés pour écrire l’Histoire qu’ils ont congédiée, non pas pour obéir à leurs convictions intimes mais pour se conformer à l’esprit changeant de l’époque – autrement dit pour être du côté du manche. La démocratie n’est pour eux que le nouveau gourdin avec lequel ils matraquent le monde ancien. « L’homme est celui qui avance dans le brouillard. Mais quand il regarde en arrière pour juger les gens du passé, il ne voit aucun brouillard sur leur chemin. » À supposer qu’ils connaissent cette phrase des Testaments, les fils maudits y trouveraient sans doute la confirmation du bienfondé de leurs soupçons – quand ils devraient plutôt y voir leur reflet grimaçant. L’imbécile regardera toujours le doigt.

Rien n’entamera la bonne conscience des procureurs. Kundera le sait : « les inculpabilisables dansent », a-t-il écrit. Eh bien, qu’ils chantent même, si cela leur chante. Un écrivain doit bien ressentir une forme de joie, serait-elle infiniment douloureuse, quand la réalité imite sa fiction, qu’il a dévoilé le désastre avant qu’il ne se produise. De plus, cher Milan Kundera, vous êtes désormais assuré de ne pas avoir le Nobel. Encore qu’on ne sait jamais. Maintenant, vous êtes une victime…

Du côté des grands électeurs

5

Ce n’est que ce soir vers 21 heures que le monde entier pourra enfin connaître les résultats définitifs du scrutin le plus attendu de l’année. C’est vers cette heure-là, en effet, que Frédéric Beigbeder et Carole Chrétiennot annonceront à un public souvent lettré et passablement éméché le nom de l’heureux lauréat du 15e Prix de Flore, remis dans le Café du même nom (il n’y a plus qu’au Creusot et aux infos de France Culture qu’on utilise l’adjectif « éponyme », provisoirement banni, donc, de notre playlist). La dernière sélection du jury comprend Polichinelle de Pierric Bailly, La meilleure part des hommes de Tristan Garcia, La domination de Karine Tuil, Faux-père de Philippe Vilain et Saloon d’Aude Walker. De toute façon, on sera agréablement surpris : il n’est techniquement plus possible que le jury fasse un plus mauvais choix qu’en 2006 (Angot) ou 2007 (Nothomb). Nos nombreux envoyés spéciaux sur place ne manqueront pas de vous faire dès demain un compte-rendu détaillé de cet événement historique – à condition, toutefois, qu’au moins l’un d’entre eux se souvienne de sa soirée.

Nous sommes tous des Américains !

22

« Nous sommes tous des Américains ! » C’est Willy qui m’a hurlé ça ce matin à 5 heures, alors que je somnolais devant CNN. Mon mari n’a pas le sens des convenances. Il ne respecte rien, pas même les journalistes consciencieuses qui essaient de faire tant bien que mal leur travail parce que les maîtres du monde ont décidé d’organiser leurs élections la nuit. Grand bien leur fasse. Je sais seulement qu’on ne verrait pas ça en France : le Fouquet’s ferme à 2 heures du matin et je m’imagine mal un président français fraichement élu se coltiner Mireille Mathieu aux Bains.

Le temps de me réveiller, de reprendre mes esprits et de caler ma Weltanschauung sur des fuseaux horaires à peu près décents (sept heures de CNN, ça vaut un bon gros jet-lag), Willy me tendait une tasse de café en hurlant à nouveau : « Nous sommes tous des Américains ! » Comme il ne lisait sur mon visage qu’une grande perplexité, il se mit à m’expliquer que l’élection de Barack Obama était l’événement le plus important du siècle, que c’était la première fois qu’un non-blanc était élu à la tête d’un grand pays, que depuis Neil Amstrong il n’y avait pas eu de noir aussi populaire aux Etats-Unis et que j’étais bien sotte[1. Il a employé un autre mot. Mais il ne perd rien pour attendre.] de ne pas écrire ça dans mon article. J’ai essayé de lui faire comprendre qu’il nous restait encore 92 ans pour juger de l’importance séculaire de l’élection d’Obama, que Hu Jintao n’était pas très blanc non plus comme président d’un grand pays et, enfin, que Neil Amstrong ne jouant pas de trompette ne pouvait pas être noir. Puis, narquoise, j’ai rajouté : « Tu n’as pas fait un tel cirque quand, pour la première fois de l’histoire allemande, une femme est devenue chancelière… »

Willy a haussé les épaules : « Je m’en fous. Nous sommes tous des Américains ! » Puis, vexé, il est allé se servir un verre de Jägermeister hors d’âge pour fêter l’événement.

Sur ce coup, je dois avouer que je n’ai pas été très finaude. L’élection d’Obama réveille chez Willy un point sensible : sa sœur est noire. Oui, vous lisez bien : Elfriede Kohl est une négresse. Pour tout vous dire, lorsque l’enfant parut – c’était dans les années 1950, une époque où le brun n’était vraiment pas à la mode en Allemagne –, le cercle de famille n’a pas applaudi à grands cris. Leur premier réflexe fut de la nettoyer, avant de se ranger au bout de quelques mois à l’avis de la faculté : une anomalie génétique, un dommage collatéral des Lebensborn ou un truc qui saute plusieurs générations et vous stimule la pigmentation cutanée comme on ne fait plus.

Tout laisse pourtant accroire que ce ne sont pas les générations qui se sont fait sauter. Mes beaux-parents vivaient à l’époque non loin d’une base militaire américaine. L’arrivée des GI’s a été une source de grand désordre et de bouleversement. On savait ce qu’était un noir : le Nicke-Neger[2. Le Nicke-Neger (le nègre qui hoche la tête), s’est répandu en Allemagne à partir des années 50 pour recevoir les dons des fidèles aux Missions africaines. Il a été remplacé un temps par un plus politiquement correct Nicke-Schwarzer (le noir qui hoche la tête), avant de céder définitivement la place au Spendenbehälter (boîte à dons). Quant aux Suisses allemands, ils ont depuis longtemps trouvé la solution avec un raciste – oui, mais humaniste – Negerkässeli (le nègre-tirelire) : un nègre peut recevoir de l’argent sans pour autant être obligé de dire merci.] remplissait la fonction de tirelire à la porte des églises. On lui glissait un pfennig dans le tronc et un admirable mécanisme lui faisait hocher la tête en signe de merci. Les pfennigs ainsi récoltés étaient envoyés en Afrique par la filière des pères blancs ou de Jacques Foccart – je ne me souviens plus très bien. Lorsque les GI’s sont arrivés, ma belle-mère a certainement croisé l’un de ces blacks bien balancés, poussant la dévotion jusqu’à s’occuper de son mécanisme afin de lui faire hocher autre chose que la tête. La sainte femme ! Je crois bien que c’est précisément ce que Willy a réalisé ce matin en voyant Obama élu. Mon mari s’est souvenu des années de son enfance, où il devait supporter les quolibets et les sarcasmes dont on couvrait sa sœur. Et ce fut, dans sa petite tête, comme un déclic : il a fait le rapport entre noir et américain, entre GI’s et maman, entre Barack et Elfriede…

Nous sommes, donc, tous des Américains. C’est aussi beau que du Joe Dassin[3. L’annonce de la fermeture de Guantanamo va faire pleurer ses ayant-droits.]. En élisant Obama, les Etats-Unis abolissent l’apartheid planétaire qui séparait blancs et noirs, oppresseurs et opprimés, exploiteurs et exploités. Le rêve américain est enfin à portée de tous – du moins de Seattle à Miami, et de Washington à Los Angeles. Avec Barack, une ère nouvelle commence !

Si tout va bien, elle devrait durer deux ou trois semaines. Car, si l’on s’en réfère à la dernière fois où la planète médiatique s’est écriée à l’unisson : « Nous sommes tous des Américains », c’était le 11 septembre 2001… Il n’a pas fallu longtemps pour que des illuminés plutôt éteints à l’intérieur crient au complot planétaire. Attendons-nous donc à ce que l’on nous démontre dans les prochains temps qu’Obama n’est pas noir, que son élection est un coup des néo-cons à la solde de la CIA, du Mossad, des fonds de pension et de Monsanto. Branchez vos magnétoscopes : rien ne dit que Thierry Ardisson n’a pas déjà contacté l’un ou l’autre de ces esprits clairvoyants – Michael Moore, Thierry Meyssan ou Jean-Marie Bigard : le choix est ouvert parmi les intellectuels – qui présentera au public l’imparable preuve de la supercherie : « Les noirs sentent fort, mais Obama sent bon. »

Et puis, un noir qui devient président des Etats-Unis, un type qui vous fout au chômage des milliers de militants des droits civiques en une seule soirée électorale, ça n’est rien d’autre qu’un ennemi de classe, camarade altermondialiste.

John Smith

10

Représentés devant leur baraque (la maison blanche à l’arrière-plan), John et Rebecca Smith sont les fondateurs du mouvement gothique américain. Comme tous les autres wasp du comté de Hancock (Kentucky), John Smith s’habillait en noir. Sauf que lui c’était par esprit de résistance, comme en témoigne la fourche qu’il tient crânement de sa main gauche afin de protester contre la politique désastreuse du président Hoover. Fidèle à son slogan révolutionnaire (win the yes need the no to win against the no), John Smith inventa également le ketchup, le pop-corn, les pinups, le chewing-gum, le technicolor, le penis enlarger, la bombe A, le french kiss et les donuts. Bref, John Smith redonna un sens au rêve américain et un avenir au monde libre.

Grant Wood, American gothic, 1930. Huile sur toile conservée à l’Institut of arts de Chicago. Prochaine exposition début janvier à Washington avant tournée mondiale près de chez vous.

Obama ou l’Occident triomphant

235

Un peu partout dans le monde, les contempteurs de l’Occident se réjouissent ce matin de l’élection de Barack Obama. Altermondialistes, islamo-gauchistes, néo-guévaristes, révolutionnaires et autres non-alignés ont fiévreusement espéré cette victoire dont ils attendent un bouleversement majeur. Laissons-les à leur rêve éveillé : ils réaliseront bien assez tôt que le succès d’Obama pourrait marquer leur complète défaite idéologique.

Son élection aura en effet pour conséquence immédiate de redonner aux valeurs occidentales une force sans précédent, n’en déplaise à tous les contestataires à poncho. Voici un fils d’Africain, d’extraction modeste, qui par son talent et son travail aura d’abord terrassé la dynastie des Clinton, lors des primaires démocrates, avant de triompher du candidat du Great Old Party. Son slogan – Yes We Can ! – a pu sembler furieusement américain ? Il résumait en fait le programme de civilisation occidental : individualisme, méritocratie, démocratie. A tous ceux, et ils sont hélas très nombreux, qui reprochent aux Occidentaux de vouloir exporter des valeurs qu’ils ne respectent pas chez eux, la réponse est cinglante. Dans la grande compétition des civilisations, la charge de la preuve s’en trouvera désormais inversée : que Chavez, Hu Jintao et autres Ahmadinejad édifient donc des sociétés où chacun, femmes comprises, puisse rêver un tel destin ! Car depuis ce 4 novembre, la démonstration a été faite qu’aux Etats-Unis, censément racistes et ploutocratiques, un métis issu de la lower middle class peut devenir Président – et que nos valeurs s’appliquent réellement à tous.

Autre surprise prévisible : Obama à la Maison Blanche marquera non pas le ralentissement de l’américanisation de la planète, mais au contraire sa reprise – et probablement son accélération. L’état des lieux ne devrait pas nous tromper : c’est uniquement le leadership américain qui a été compromis par la présidence Bush, et non pas l’occidentalisation des peuples. Notre mode de vie (codes vestimentaires, alimentaires, culturels, etc.), comme nos principes (individualisme, habeas corpus, féminisme, etc.) n’ont jamais été autant désirés – leur acclimatation, en revanche, a été considérablement compliquée par le comportement de l’administration Bush. Il n’empêche : l’occidentalisation est un référendum, et un référendum quotidiennement gagné dans les esprits. Un verrou vient de sauter, qui freinait tout : l’antipathie. Le retour au multilatéralisme, la renonciation à la violence comme première option, le regret exprimé pour certains crimes (Guantanamo) ou mensonges (ADM en Irak) : autant de décisions annoncées par le nouveau président, qui contribueront à réconcilier le monde et l’Amérique. La tâche est immense, à en juger par l’impopularité des USA ? Soit. Mais l’attente aussi : si le monde vote Obama, c’est avant tout parce qu’il souhaite retrouver son leader, l’Amérique de Roosevelt et de Kennedy. De Caracas à Téhéran, il faudra s’y faire : dans le cœur des peuples, l’Amérique redevient aimable.

Au sein de nos sociétés, la victoire d’Obama devrait également porter un coup fatal au politiquement correct. Tablons, tout d’abord, sur la fin du chantage racial quand vient l’heure d’une quelconque sélection. De la Star Academy à la Maison Blanche, on nous sert depuis quelques années la même sinistre blague : si le candidat au profil le plus éloigné de l’archétype « majoritaire » (blanc, chrétien) n’est pas choisi, alors le soupçon plane aussitôt – le « minoritaire » a été écarté par racisme. Oseront-ils l’élire ?, titrait ainsi cette semaine Courrier International. Comprenez : si Obama n’avait pas gagné hier, c’est que le racisme, une fois encore, aurait prévalu. Eh bien, avec la désignation d’Obama, métis et fils d’un musulman kenyan, à la plus haute fonction mondiale, ce chantage deviendra inopérant : on choisit son chanteur préféré, son gardien de but, son DRH ou son président en fonction de ce qu’il inspire. Point barre. Voilà qui rendra l’air plus respirable. Et encouragera les bosseurs plutôt que les geignards.

Car il faudra se rendre à l’évidence et écouter enfin ce que Barack Obama ne cesse de proclamer : il n’est pas le candidat de l’affirmative action. Le jeune sénateur a été élu par la grâce de ses seuls mérites. Par la force de son seul acharnement. Et non à la faveur de quotas ou d’un quelconque favoritisme racial (il s’est du reste plu, tout au long de la campagne, à rappeler qu’il venait à peine de rembourser le crédit contracté jadis pour payer ses études). Le principe même de la discrimination « positive » devrait sérieusement en pâtir. On s’en félicitera, évidemment : d’une part, parce qu’elle discrimine certains individus en raison de leur origine (les Asiatiques et les Blancs, pour faire vite) ; d’autre part, parce qu’elle est humiliante pour les « minorités », donc chaque diplômé ou dirigeant est désormais soupçonné d’avoir bénéficié d’une promotion ethnique ; enfin, parce que, ruinant le principe méritocratique, elle dévalue et méprise l’exemple des enfants de Vietnamiens, de Kabyles ou d’Indiens, qui ont prouvé que l’on pouvait parfaitement réussir avec un nom ou un visage « exotiques ». Si un « Noir » peut accéder au pouvoir suprême en Amérique, nul n’est besoin à Londres, Paris ou Miami de défavoriser certains étudiants ou employés au motif qu’ils auraient eu la fâcheuse idée de naître avec les yeux bridés ou les cheveux blonds. La présidence Obama est assurément la pire chose qui pouvait arriver au politiquement correct et à son cortège de généreuses idées réactionnaires.

Pour finir, la victoire de Barack Obama devrait également redorer le blason de l’économie de marché – ou du libéralisme économique, ou du capitalisme, à votre guise… Une des contradictions majeures du gauchisme, tel qu’il est professé tant par les liberals qu’au NPA de Besancenot, tient en effet à la certitude que le capitalisme est un système « prêt à tout » et, dans le même temps, un système profondément raciste. Or, si le capitalisme est prêt à tout, cela signifie en bonne logique qu’il est également prêt à mettre un métis à la tête de la patrie du dollar. C’est ce qu’il vient de faire. Et pas par mégarde ! Dès les primaires, Obama a levé des fonds considérables, soutenus par des milliardaires tels Warren Buffet et Bill Gates ; une fois investi, la manne financière est devenue torrentielle, pulvérisant tous les records et reléguant loin, très loin, le candidat supposé du Capital, John McCain. La bible du business américain, le Wall Street Journal, comme celle de l’élite mondialisée, The Economist, ont apporté un soutien clair et net au démocrate, appelant les électeurs à en « faire le prochain leader du monde libre ». Telle est la réalité : indifférent à ses origines, séduits par ses capacités, le business et ses médias ont fait du métis Obama leur candidat. La boucle est ainsi bouclée : le système politique, culturel et économique occidental, que l’on disait en perdition, vient de trouver son champion. Croyez-moi, la surprise Obama ne fait que commencer.

Comment stimuler l’élection

3

Pendant le scrutin, les affaires continuent : ce 4 novembre, plusieurs grandes marques américaines avaient choisi de lutter contre l’abstentionnisme en récompensant les bons citoyens, sur présentation de leur carte électorale dûment tamponnée. Qu’ils aient voté Obama ou McCain (souvent au terme d’une longue file d’attente), des milliers d’Américains se sont retrouvés à faire une seconde fois la queue pour se faire offrir un café ou une glace chez Starbucks ou Ben & Jerry. Mais des marques moins connues ont aussi profité de l’occasion pour se faire connaître. Ainsi, à Seattle, on a fait la queue dès tôt le matin devant le siège de la société Babeland : il faut dire que seuls les 100 premiers électeurs et les 100 premières électrices se voyaient remettre gracieusement de magnifiques sex toys.

Aménagements de façade à la Maison-Blanche

6

À en croire les augures les plus sérieux, la présidentielle américaine est donc pliée depuis longtemps. Soit. L’élection d’Obama sera bien évidemment décrétée historique par les commentateurs du monde entier, pour l’unique raison qu’elle ferait entrer les Etats-Unis dans une « ère post-raciale » dont les contours, valeurs et agencements politiques et sociaux sont encore bien flous. Mais bon, on ne pourra empêcher les thuriféraires français du métissage généralisé des races et des cultures de faire de cette victoire la leur, et de devenir pour quelques mois des americanolâtres aussi béats qu’ils furent des américanophobes rabiques au temps de George W.Bush.

Ils risquent pourtant d’être rapidement désappointés s’ils croient que l’entrée d’un métis à la Maison Blanche entraînera une révision déchirante de la politique extérieure des Etats-Unis. Le scénario selon lequel le gendarme du monde se métamorphoserait à partir de janvier 2009 en grand frère sympa de tous les peuples de la terre, compatissant aux misères des pauvres, jetant aux orties le concept « d’axe du Mal » et prenant ses distances avec Israël est sans aucun doute le moins probable.

On avait certes pu entretenir quelques illusions – ou craintes – en ce sens à l’écoute des propos d’Obama pendant les primaires démocrates qui l’ont opposé à Hillary Clinton. Son discours sur l’Irak, l’Iran et le conflit du Proche-Orient sonnait alors plus « à gauche » que celui de sa rivale. Retrait sans délai des troupes d’Irak, dialogue sans conditions avec Téhéran : sur ces questions cruciales, le candidat à l’investiture Obama s’était posé en champion de la rupture radicale avec la politique extérieure de l’administration Bush.

Une fois la nomination acquise, les choses ont rapidement changé. L’arrivée massive des « clintoniens » dans l’entourage du candidat – qui a d’ailleurs provoqué quelques frictions avec les fidèles de la première heure du sénateur de l’Illinois – pousse le candidat vers des positions plus centristes et l’incite à gommer les aspects les plus radicaux de la doctrine Obama première manière.

Le tournant a lieu au cours de l’été 2008, quand d’anciens membres de l’administration Clinton prennent les commandes d’un imposant staff de conseillers en politique étrangère qui ne compte pas moins de trois cents personnes réparties en vingt groupes régionaux et thématiques. Anthony Lake, ancien président du Conseil national de sécurité, en assure la coordination. Il s’appuie sur des « sages » comme les deux anciens secrétaires d’Etat Madeleine Albright et Warren Christopher, et sur des « pointures » comme Dennis Ross pour le Moyen-Orient et Susan Rice pour l’Afrique.

La plupart ont été, au moins au début, favorables à l’intervention en Irak, et ne remettent pas en cause la priorité accordée à la lutte contre le terrorisme par tous les moyens – y compris militaires. Ils critiquent néanmoins vivement l’administration Bush pour le caractère primitif de sa gestion des conflits et sa propension à négliger la diplomatie, cet « art politique d’Etat » (statecraft). Or, selon eux, la défense des intérêts américains dans le monde repose sur une combinaison sans cesse réactualisée de diplomatie et de hard power militaire.

Ces conseillers observent que le refus obstiné du dialogue avec l’Iran d’Ahmadinejad n’a pas freiné l’avancée de ce pays vers l’acquisition de l’arme nucléaire, bien au contraire. Pour autant, l’équipe d’Obama ne fait pas sienne l’idée de certains analystes militaires et stratégiques qui pensent que les Etats-Unis pourraient très bien vivre avec un Iran nucléarisé, et même que la région en serait stabilisée grâce à l’équilibre de la terreur ainsi établi avec l’autre puissance nucléaire régionale, Israël. Résultat, le discours d’Obama sur la nécessité d’entamer sans condition préalable un dialogue au sommet avec Ahmadinejad a été relativisé au point d’être rendu inopérant : « Pour être fructueux, ce dialogue doit être préparé en amont, déclare ainsi Dennis Ross au quotidien israélien Haaretz, aussi bien avec nos alliés européens et israéliens qu’avec les dirigeants de Téhéran. (… ) J’estime pour ma part qu’un Iran nucléaire est aussi une menace pour les Etats-Unis. » Bref, ce « dialogue sans condition » a tout d’un dernier avertissement avant l’escalade.

La rupture avec l’utopie néo-conservatrice d’un « grand Moyen-Orient prospère et démocratique » ayant déjà été opérée au cours du second mandat de G.W. Bush, il y a donc fort à parier que, concernant les principaux dossiers qu’il trouvera dans le bureau ovale, Barack Obama pratiquera le changement dans la continuité. Il pourrait même dès son arrivée engranger les premiers succès liés à la politique de son prédécesseur : stabilisation de la situation en Irak grâce au surge (sursaut) du général Petraeus, et renforcement de l’autorité de Mahmoud Abbas en Cisjordanie, liée à la mise sur pied d’une force de sécurité performante qui doit beaucoup au général américain Dayton.

Pourquoi nous ne voterons pas Obama

30

Le sénateur de l’Illinois deviendra selon toutes les prédictions le 44e président des Etats-Unis (d’Amérique). Après avoir réfléchi, pesé le pour et le contre, analysé les projets du candidat démocrate et du candidat républicain, lu la presse et consulté les sondages, débattu des heures durant, nous avons fait un choix auquel nous nous arrêterons : nous ne voterons pas Barack Obama ce 4 novembre (nos suffrages ne se porteront pas plus sur McCain, Cynthia McKinney, Chuck Baldwin, Brian Moore, Roger Calero, Bob Barr, Ralph Nader ou Alan Keyes). Malgré la diversité des opinions qui s’y expriment, un seul motif explique le choix unanime de notre rédaction : aucun d’entre nous n’est à ce jour inscrit sur les listes électorales américaines. Ce qui est, semble-t-il, un cas unique dans la presse française.

La France, l’autre grand pays du racisme

0

C’est bien connu, seuls les cons ne changent pas d’avis. Il y a à peine quelques mois, pour les médias et donc pour le public français, l’Amérique était bushiste, raciste et intégriste : un cauchemar planétaire. La voilà devenue la nouvelle Mecque du progressisme, l’espoir de tous les opprimés et discriminés à travers le monde. Bien sûr, quelques résidus de l’ancienne Amérique subsistent sous la forme d’électeurs républicains (ces fieffés racistes) ou, pire encore, en la personne de Sarah Palin. À en croire Christian Salmon, cet immense savant qui a découvert l’an dernier que la politique, comme le journalisme, avait quelque chose à voir avec l’art du récit – idée brevetée sous le nom de Storytelling –, la colistière de John McCain est à peine un être humain : un personnage sorti de Second Life, a-t-il déclaré sur France Inter. Mais enfin, ces déplorables survivances ne sont pas des repoussoirs très efficaces. Grâce à Barack Obama, c’est l’Amérique tout entière qui est born-again. Et comme il faut bien avoir quelque chose à détester et que par ailleurs on ne sait plus que dire sur la campagne US, depuis quelques jours, les regards des commentateurs sont à nouveau tournés vers la France. Les revoilà, et ils ne sont pas contents.

Figurez-vous que pendant que l’Amérique muait de crapaud en colombe, la France subissait la transformation inverse. Elle avait été, après 2003 et la grande scène de Villepin à l’ONU, le phare du non-alignement, la pointe avancée de la résistance à l’impérialisme. Et malgré ses ratés, son modèle républicain d’intégration marchait, disait-on, incomparablement mieux que le communautarisme anglo-saxon. Or, voilà que la triste vérité s’impose à tous : il n’y a pas d’Obama français. « Notre société frileuse est incapable de faire émerger une élite noire ou orientale », se désole par exemple Alain Dutasta dans La Nouvelle République. En quelques jours, la plupart des médias nous ont gratifiés de variations sur ce lamento. Parti à la recherche de l’oiseau rare, Le Monde est revenu bredouille. « La politique est un monde de blancs », conclut Luc Bronner. Un vrai scoop, chiffres à l’appui : si vous ignorez encore le nombre (misérable) de députés, sénateurs et conseillers municipaux issus de la « diversité » et non pas de la monotone uniformité de nos blanches provinces, c’est que vous êtes en phase de sevrage médiatique. Bizarrement, tous ceux qui invoquent « la question sociale » dès qu’une banlieue s’embrase ne voient plus que « question raciale » quand il est question de politique. Bref, si des gamins brûlent des bagnoles, c’est parce qu’ils sont socialement défavorisés, mais s’ils ont peu de chances d’accéder à la magistrature suprême, c’est parce que les Français sont racistes. La preuve, comme l’a expliqué le désarmant Frédéric Bonnaud sur Europe 1 : selon un sondage IFOP/JDD , 80 % des Français sont prêts à voter un jour à la présidentielle pour un candidat noir, 72 % seraient partants pour un Asiatique, mais ils ne sont plus que 58 % à envisager d’accorder leur voix à un Maghrébin. Un Noir, d’accord, mais un Arabe, jamais ? Racistes, vous dis-je !

En réalité, l’écart entre les deux chiffres appelle une interprétation diamétralement opposée. On sait bien que le racisme le plus bêtement racialiste est celui que subissent les Noirs. Si l’idée d’élire un président maghrébin suscite de franches réticentes, ce n’est donc pas à cause des préjugés raciaux des « petits blancs ». Sans doute ce refus s’explique-t-il par d’autres considérations qui ont à voir avec l’histoire d’une décolonisation tourmentée, voire avec les images de gamins sifflant l’hymne national, activité qui ne traduit pas de disposition particulière au service de l’Etat. Racistes, vous dis-je !

En tout cas, la douloureuse question du Barack Obama français est loin d’être tranchée. Et les gens du JDD doivent être bien marris. Eux, ils le trouvaient plutôt encourageant, leur sondage, d’ailleurs, le titre de l’article qui l’accompagnait était affirmatif : « Un Obama français est possible. » Seulement, sur le site du JDD, l’historien Pap Ndiaye : « La société française n’est pas plus conservatrice que la société américaine. C’est notre système politique qui est en cause. Le contraste entre le monde politique français, blanc, masculin, d’un certain âge et la société française dans sa diversité est aveuglant. Comment les hommes politiques français peuvent-ils applaudir le candidat démocrate sans rien faire pour qu’un Obama puisse émerger chez nous ? »

Bref, on ne sait plus que penser. Dans ces conditions, il ne reste qu’à faire ce qu’on fait en France face à un problème insoluble : se tourner vers le roi. Aussi apprend-on dans un communiqué du CRAN (Comité représentatif des associations noires) que « les Noirs de France demandent à Nicolas Sarkozy d’apporter une réponse politique à l’espoir suscité en France par Barack Obama ». Il ne lui manquait plus que ça à notre président. La France s’amourache d’un type beau comme Harry Roselmack et c’est sur lui que ça retombe ! Doit-il immédiatement nommer Thuram ministre ? Patrick Lozès, le président du CRAN, profite de l’occasion pour en remettre une louche sur sa marotte, les « statistiques de la diversité » (il fallait inventer cette gracieuse formule) qui permettront de lancer l’affirmative action à la française. Hormis cette proposition, Lozès ne se foule pas trop. Que le président se débrouille pour « mettre en œuvre ces mesures exceptionnelles qui seules permettront qu’un Noir puisse lui succéder un jour ». Faute d’idées précises sur ce que devraient être ces mesures exceptionnelles mais néanmoins soucieuse d’alléger la charge qui pèse sur Nicolas Sarkozy, je me contenterai de lui souffler le nom d’un possible successeur, en la personne de Joe Wilfried Tsonga. Ou alors, qu’il épouse Rama Yade en quatrième noces.