Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…
Ce matin-là, la Sauvageonne était restée chez elle ; je l’imaginais se nicher sous la couette, telle une jeune chatte. Pour peu, elle eût été capable de ronronner. (Le vieux Yak, on le sait, détient une imagination plus fertile que la plaine du Pô.) J’avais rendez-vous chez le dentiste ; il y avait plus de quatre ans que je n’y étais pas allé. « C’est mal, Philippe ! », me disais-je en conduisant vers le centre-ville. Le cabinet dentaire se trouve à proximité du journal dans lequel j’ai réalisé presque toute ma carrière professionnelle. C’était pratique ; je pouvais m’y rendre entre deux mises en page, entre l’écriture de deux articles, entre deux interviewes. Mon dentiste me reçut avec bienveillance, comme si nous nous étions quittés la veille. Quatre ans, au fond, ce n’est pas si long quand on a de bonnes dents.

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En sortant de chez le praticien, je flânais dans la petite rue qui longe le journal. J’avais l’âme barbouillée par le goudron de la nostalgie. Je me revoyais, vingt ans plus tôt, pénétrant dans la vaste entrée percée dans la façade de l’immeuble Art déco ; le quotidien régional bénéficiait encore de son statut si singulier, si fraternel de coopérative ouvrière, loin, si loin de la presse ultralibérale et convenue des grands groupes. Des visages me revenaient, dont celui d’un confrère, suicidé trop tôt à cause d’une rupture amoureuse. Ses traits étaient aigus, comme tirés par une souffrance intérieure, pieuvre maléfique qui, peu à peu, le dévorait. Je l’avais aperçu, un matin, la cigarette au bout des lèvres ; il se dégageait de toute sa personne un sentiment de mal-être, une aura délétère et sans issue. Pourquoi pensais-je à lui ? Je n’en savais rien. Peut-être parce qu’il devait se trouver à cet endroit précis lorsque je l’avais observé, non loin du Café de presse dont il ne reste rien. Plus rien. Je me disais que ce confrère suicidé eût pu apparaître dans un roman de Modiano ; une manière d’ombre inquiétante et subreptice. Et cet autre confrère, photographe de grand talent, au regard si triste, presque vide, capable de concentrer tant de vie dans ses clichés alors qu’il avait si peu de talent pour cette vie qui ne lui plaisait plus et à laquelle il choisira de mettre un terme un 15 août de l’année 2004. Il avait 48 ans.
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Je m’approchai d’une porte qui donnait sur l’ancienne salle de rédaction. Sur le fronton subsistait un motif Art déco, vestige de l’ancien journal d’obédience radicale-socialiste, suspecté de collaboration avec l’ennemi pendant la Deuxième Guerre mondiale, repris de force par les journalistes résistants à la Libération. Combien de regards bien informés s’étaient posés sur ce fronton, sur ce détail architectural ? Des regards pleins de joie, de tristesse, d’ambition, d’énergie pour raconter la vie qui passe et qui fuit plus vite que les eaux de la Somme vers Saint-Valery, vers Le Crotoy, vers la mer. Vers l’infini plein de vide. Je me mis à penser à la Sauvageonne, nichée sous la couette, et accélérai le pas pour tenter de rattraper le présent qui, lui aussi, fuyait comme une vieille rotative inutile, poisseuse et huileuse.
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