Accueil Site Page 3237

Gaza, blabla, médias

103

Le Proche-Orient partout. Surtout sur internet. Plus un jour sans un mail, un texto ou un message via Facebook avec au bout de la ligne les sommations suivantes : « dénonce les médias qui ont perdu toute objectivité » ; « regarde cette vidéo où le Hamas fait la démonstration qu’il utilise les enfants comme bouclier humain et dis ce que tu en penses et que si tu dis rien je t’aime plus » ; « lis ce message qui va t’expliquer à quel point les victimes du nazisme d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui » ; « soutien sur Facebook le groupe de ceux qui se conduisent comme les supporters d’une équipe de foot et se font la guerre par procuration à Gaza » ; « surtout fais un effort toi l’homme de médias pour décrypter en toute objectivité et par conséquence rejoindre notre camp pro-pal/pro-is en toute objectivité évidemment » ; sans oublier le très ingénu « pour la paix » qui mixe adorablement Palestiniens et Israéliens dans une délicate bouillie parfumée à la fleur d’oranger sur un sample de Marie Myriam…

J’oublie le thé à la menthe pris dimanche dans un salon de thé algérien. Je savourais peinard une corne de gazelle loin des injonctions de Facebook quand le patron qui jusque-là chantait le petit doigt en l’air des chansons de Marylin Monroe s’est mis d’un coup à gueuler « Gaza Reveeeeeenge » au milieu des makrouds mielleuses. J’ai fini mon thé et je suis allé chez le Primeurmonfils. Et là le Primeurmonfils il me dit : « Daviiid, dis donc, toikédanslesmédias, tu peux pas leurs dire à tes copains goys qu’ils soient un peu plus objectifs et qu’ils expliquent qui sont les enculés du Hamas ? »

Personnellement, je cherche la manifestation qu’organisera le comité des perplexes de la République. Si ce comité commet une manifestation, qu’on me prévienne par mail, sms ou courrier. Ça m’intéresse, un groupe de gens bien perplexes, tendance radicale de préférence. Des types déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude. Des types qui, au lieu de vous expliquer que le monde entier ment sauf eux avec leur foulard, leur kippa, leur solidarité en guise de cartouchière et leur objectivité en bandoulière, des types qui vous diraient : « Pssss, on est perplexes rejoins-nous, David ! Viens à la manifestation de ceux qui sont perplexes et qui ne savent pas crier au sionisme, à l’antisionisme, à la manip médiatique ? Nous sommes des millions à hésiter à nous y rendre, on pèse le pour, le contre, on réfléchit mais si tu viens on sera au moins déjà trois ! »

Y-a-t-il un collectif des perplexes sur le sujet moyen-oriental ? Des gens qui ne veulent convaincre personne qu’ils ont raison, qu’ils sont victimes ou qu’ils ne font que se défendre. Un comité de ceux qui refusent l’indignationisme. Des gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables, des types qui sur leur banderole auraient inscrit en lettres capitales : « Ni rire, ni pleurer mais comprendre. » Difficile de le savoir, la perplexité n’est malheureusement pas un mot d’ordre et les RG refusent de donner les chiffres.

Bernard Laporte n’a plus la garde des enfants

5

Ce sont les jeunes qui devraient être contents : ils changent de baby-sitter ! Bernard Laporte qui s’occupaient d’eux jusqu’à présent vient de refiler le bébé à Martin Hirsch : ce dernier se vantait d’avoir déjà un Haut-Commissariat sans administration, le voilà avec un second sans budget. Quant à Bernard Laporte, c’est un homme heureux. Il confiait hier au Point.fr : « Secrétaire d’Etat aux Sports, cela me correspond bien mieux, c’est le secteur que je connais le mieux… » Encore deux ou trois réponses comme ça et c’est secrétaire d’Etat chargé de l’UA Gaillac qu’il va finir.

Aujourd’hui Gaza, demain Massada ?

183

“Une fois admise la vertu des bottes de sept lieues, tout s’enchaîne avec une parfaite logique, l’essoufflement de l’ogre comme la célérité du Petit Poucet.” (G. Burdeau, La politique au pays des merveilles, PUF 1979.)

Qu’est-ce qu’une “riposte proportionnée”? Une action militaire à la mesure de l’attaque à laquelle elle répond. Le droit humanitaire proscrit les pratiques provoquant des victimes dans la population civile et des dommages aux biens civils excessifs par rapport à “l’avantage militaire concret et direct attendu”. Convenons d’emblée qu’on serait bien en peine de définir la limite au-delà de laquelle le principe de proportionnalité, qui vise à limiter les destructions et pertes humaines “inutiles”, est violé, que ce soit à Gaza ou ailleurs. La retenue dans la conduite de la guerre est un principe élémentaire d’humanité, mais il est vrai qu’une fois les hostilités engagées, la définition de la juste proportionnalité demeure une affaire pour le moins floue, sujette à des interprétations et à des paradoxes infinis. Reste que le rapport de un à cent entre les morts de chaque côté, sans même parler des blessés et des destructions, signale la démesure de l’opération “Plomb durci”. A défaut de savoir ce que serait une juste proportion, chacun peut constater ce qu’est une perte de tout sens de la mesure. La “troisième phase” qui débute au moment où ces lignes sont écrites ne devrait pas être moins cruelle que les deux premières. Mais peut-être le cabinet de sécurité israélien considérera-t-il, au vu des réactions internationales, que ses buts ont été atteints et mettra-t-il un terme à la boucherie plus tôt que prévu.

Boucherie. Le mot fâche les “amis” d’Israël qui rappellent volontiers qu’on n’a pas vu tant de manifestants ni de protestations pour d’autres conflits (Tchétchénie, Darfour, Congo, Tibet parmi les plus cités) ayant provoqué beaucoup plus de morts et que la compassion pour les victimes de l’armée israélienne est suspecte à force d’être sélective. Selon eux, la solidarité envers les Palestiniens ne serait qu’un prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leur État. On ne contestera pas qu’il s’agit là d’un registre bien établi dont témoignent notamment Dieudonné et ses émules. L’antisémitisme peut se travestir en antisionisme, l’affaire est entendue, mais prenons également acte que les principaux mouvements de solidarité avec les Palestiniens veillent attentivement au grain. Reste que la mortalité des quinze jours d’offensive sur Gaza se situe au niveau le plus haut constaté lors des différents conflits évoqués plus haut, dépassée seulement par les bombardements de Grozny, capitale de la Tchétchénie, en 1999. Et l’on reste pantois en entendant que l’armée israélienne attend d’être félicitée pour avoir averti par tract et par téléphone des dizaines de milliers de personnes de l’imminence de bombardements sur leur quartier. Les destinataires de ces appels “humanitaires” n’avaient bien entendu aucune possibilité de fuir pour s’abriter et ils ne pouvaient en déduire qu’une chose : restant sur place, ils devenaient des cibles légitimes, puisqu’informées. Trois cents enfants ont été tués en moins de deux semaines. Que cette tuerie soit comparable, par son intensité, à des violences extrêmes observées ailleurs, et qu’elle soit insidieusement ou activement justifiée par certains au nom du caractère démocratique d’Israël et de son droit à se défendre, voilà sans doute l’aspect le plus révoltant de la situation.

Le plus révoltant mais pas le plus inquiétant. Le plus inquiétant est que l’on retrouve intacts les thèmes les plus recuits du discours politique israélien, ceux qu’Israël sort de son chapeau, guerre après guerre, comme l’écrivait Tom Segev dans Ha’aretz dès le lendemain de l’offensive, en dépit de leur constante mise en échec. La synthèse en est simple : la paix passe par la liquidation des infrastructures et des chefs terroristes. Le terrorisme n’est pas pour Israël un enjeu politique, celui de l’occupation des territoires palestiniens et du pourrissement de la vie de ses habitants, mais un problème militaro-policier. Ce qui explique que le seul sujet de discussion avec Mahmoud Abbas soit le contrôle policier de la violence anti-israélienne dans les lambeaux de terre qui lui ont été confiés (et on regrettera qu’il ait accepté de jouer ce rôle de relais de l’occupation jusqu’au discrédit quasi total de son “autorité”), tandis que la colonisation se développe jour après jour en Cisjordanie. Cela explique également qu’aucune proposition de règlement du conflit sur la base de la ligne d’armistice de 1949 (la “ligne verte”) n’ait jamais reçu la moindre attention d’aucun gouvernement israélien bien qu’il s’agisse des accords internationalement reconnus (voir les résolutions 242 et 338 des Nations unies, toujours évoquées pour être aussitôt oubliées). On n’en veut pour exemples récents que l’interruption unilatérale par Ehud Barak des discussions de Taba en janvier 2001, l’appel du sommet de la Ligue arabe en 2002, les déclarations indirectes mais clairement orientées dans ce sens et récemment redites de la part du Hamas, pour ne retenir que quelques éléments récents. Il y a bien longtemps que la formule “les territoires contre la paix” n’est plus une option pour les Israéliens qui confondent méthodiquement (innocemment?) négociation et diktat. Il a fallu quarante ans pour que soit reconnu, avec la première Intifada, le fait national palestinien. Depuis lors, à l’exception notable de Rabin, les différents Premiers ministres se sont employés à démontrer qu’ils sont les seuls maîtres du calendrier politique.

La bien nommée opération “Plomb durci” répond, après bien d’autres, à cette volonté d’inculcation. L’offensive « nous a permis d’atteindre des objectifs dont personne n’aurait pu rêver il y a quinze jours. Concernant les coups portés au Hamas, ils n’en ont pas encore conscience. Ils comprendront quand ils sortiront de leur cachette. La décision du Conseil de sécurité ne nous a pas lié les mains », se félicitait un haut-gradé.

Au-delà de toute considération morale sur l’effroyable gâchis humain dont nous sommes tous les témoins atterrés et impuissants, il faut se demander à quel moment les leaders israéliens vont prendre conscience des effets dévastateurs de cette pédagogie noire. Combien de vocations à l’attentat-suicide sont nées ces derniers jours ? L’”opération” ne pouvait être que sanglante et l’on sait bien que si elle se poursuit, d’autres massacres vont se produire car il ne peut en aller autrement. Puis il y aura un cessez-le-feu et d’autres attaques suivront, et d’autres encore, jusqu’au retournement du rapport de forces qui ne manquera pas de se produire. Israël deviendra alors, peut-être, un objet de compassion. L’exaltation grandissante du mythe de Samson et des martyrs de Massada prend dans ce contexte l’allure d’une prophétie en cours d’autoréalisation.

Les amis d’Israël sont ceux qui pointent cette perspective finale et poussent à un renversement des hypothèses fondamentales de la politique israélienne. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour les Israéliens.

L’analyse de l’enchaînement des tirs aveugles du Hamas sur le sud d’Israël et des inévitables ripostes de Tsahal est un exercice stérile. Les uns ripostaient au blocus, les autres ripostaient aux ripostes, on choisit sa version en fonction de son camp. Reste que ledit blocus est une décision israélienne et qu’aucun pays au monde ne peut tolérer d’être – à la lettre – mis intégralement en prison. Rappelons que c’est Israël qui a mis l’Autorité palestinienne hors jeu à Gaza. Dans quel but sinon d’avoir le Hamas au pouvoir et de poursuivre son éternelle leçon en faisant de ce territoire une prison autogérée, où se succèdent les opérations punitives ?

Les tirs de roquettes et de missiles sur Israël sont une source d’angoisse pour un nombre croissant d’Israéliens, et il n’est que juste de condamner le Hamas sur ce point. Mais prétendre que le Hamas représente une menace pour l’existence d’Israël n’est pas sérieux. Ehud Barak, lorsqu’il était premier ministre, attendait de ses interlocuteurs palestiniens qu’ils reconnaissent non seulement l’État israélien, mais sa légitimité en tant qu’État juif. Il leur demandait, en d’autres termes, de se faire sionistes s’ils voulaient devenir de véritables partenaires, pour se désoler ensuite de ne pas avoir de partenaire.

La détestable habitude des gouvernements israéliens successifs de choisir et d’écarter à leur guise les représentants de leurs adversaires tient tout entière dans leur conception exclusivement militaire de la sécurité. Ils ne sauraient, dès lors, la confier à d’autres et on les comprend. Mais ce sont les prémisses de ce raisonnement qu’il faut revoir. La résolution du conseil de sécurité appelant le 9 janvier à un cessez-le-feu immédiat et renvoyant les deux parties dos à dos est un revers diplomatique pour Israël car les États-Unis ont jugé qu’ils ne pouvaient pas s’y opposer. Souhaitons que cet échec soit compris comme une ébauche de signal et regrettons que ce soit le message inverse qui ait été jusqu’à présent toujours adressé à Israël, non seulement de la part de Washington, mais aussi depuis l’Europe. Ainsi, il est certain que la sécurité d’Israël doit être reconnue comme un impératif par l’Europe, mais pas plus ni moins que la sécurité de la Palestine sur son territoire. Cela va peut-être de soi, mais irait beaucoup mieux en le disant, ce qui n’est pas le cas. On repousse tout dialogue avec le Hamas au motif qu’il ne reconnaît pas les traités antérieurs, n’abandonne pas la violence et ne reconnaît pas Israël. Soit. Mais songe-t-on que le raisonnement s’applique de facto à l’identique en sens inverse ? Visiblement pas, puisque le Parlement européen vient, par exemple, de voter le rehaussement de l’accord d’association avec Israël, en faisant un quasi-membre de l’U.E. Des pétitions appelant à suspendre ces accords circulent, les lecteurs de Causeur, dont je suis, sont ici invités à signer et faire signer…

Engagés dans ce louable mouvement de rappel à une sagesse pratique et de condamnation de l’hubris militaro-technologique, allons un pas plus loin, et demandons le remplacement urgent de Tony Blair, actuel délégué du Quartet. Son prédécesseur, l’ancien président de la Banque mondiale James Wolfensohn, avait démissionné, en grande partie à cause des réticences d’Israël à se conformer aux accords obtenus sous l’égide des Etats-Unis. Tony Blair, l’homme qui a rendu possible la guerre en Irak (et qui, notons-le, semble exonéré de toute responsabilité dans le désastre qui a suivi), incarne la politique de “W” dans cette région. Il n’y a rien à en attendre, alors qu’un engagement international crédible est urgent. L’arme de destruction massive menaçant toute la région est le statu quo. Au-delà du cessez-le-feu, la levée du blocus et le rétablissement des liens entre Gaza et la Cisjordanie sont la première des réponses politiques à l’emprise du Hamas sur Gaza. La seconde sera de négocier sans préalable avec les représentants que les Palestiniens se seront donnés. Rappelons que depuis Rabin, personne n’a envisagé sérieusement cette option, dont l’alternative est la destruction mutuelle assurée.

Obama : prière de changer

14

Les sceptiques et les dubitatifs qui croyaient que l’élection de Barack Obama à la tête de la première puissance mondiale ne changerait pas les choses peuvent aller se rhabiller ! Le nouveau président américain n’est pas encore installé que le changement a déjà lieu : le prêtre choisi par Obama pour prononcer la prière de la cérémonie d’investiture sera le pasteur Rick Warren, évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay. Quand on pense que si MacCain avait été élu, il aurait choisi un pasteur évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay, on voit bien à côté de quel désastre les Etats-Unis sont passés.

Gaza : on tourne autour du pot !

121

« La façon dont cette population est bombardée m’apparaît comme un véritable crime contre l’humanité. »
Stéphane Hessel, interview à Swiss Info, le 5 janvier 2009.

« Regardons les conditions de vie à Gaza : cela ressemble de plus en plus à un grand camp de concentration. »
Mgr Martino, président du Conseil pontifical pour la Justice et la Paix, interview à Il Sussidiario, le 7 janvier.

Sur la Promenade des Anglais, des pierres ont été lancées en direction d’un Mac Donald et du casino Ruhl. « Mac Donald, c’est parce que c’est américain, c’est eux qui fournissent l’argent », explique un manifestant. « Ruhl, c’est parce que c’est juif », dit un autre.
Compte rendu de la manifestation du 10 janvier à Nice, Libération.fr

« Le Hamas est le seul rempart contre la judéisation de la Palestine. »
Abdelaziz Chaambi, porte-parole du CMF basé à Lyon, cité par Marianne, 10 janvier.

« La barbarie de l’armée israélienne commet un génocide sans précédent. »
Communiqué de l’UOIF.

Depuis quelque temps, je collige sur un petit carnet des expressions défuntes, issues du langage lycéen des années 70.

Certaines étaient communes à toute ma génération de chevelus, et n’ont peut-être pas été tout à fait oubliées, comme l’oxymore qui s’ignorait « Bien vu, l’aveugle ! », qui signalait des félicitations pas toujours dépourvues d’ambiguïté.

D’autres ont totalement disparu de la circulation telle l’interjection, fort plaisante, qu’on lançait au copain qui tombait de sa chaise ou glissait sur une feuille morte : « Reste avec nous, on fait des frites ! »

À la lecture des journaux de ces derniers jours, à commencer par le fort explicite dessin de Siné Hebdo qui illustre cet article, une autre expression m’est revenue en mémoire, mais je ne sais pas si je la noterai sur mon Moleskine, parce qu’elle est plus courante, moins archéologique que les autres. Elle n’a pas vraiment disparu, elle s’est juste démodée. C’est celle que l’on servait inévitablement, en l’accompagnant souvent d’une virile tape dans le dos, à quiconque hésitait à appeler un chat un chat ou à exprimer le fond de sa pensée : « Alors, tu la craches ta Valda ? »

Je le reconnais l’expression n’est pas très très jolie, c’est peut-être pour ça qu’on l’entend moins, mais au moins elle dit bien ce qu’elle veut dire, elle…

Alors moi, j’attends la suite. « Crime contre l’humanité », « Camp de concentration ». Coco, t’es sûr que le décor est bien dressé, que le casting est au complet ? Il ne manque pas un truc, là ? Ils vont la cracher leur Valda ?

J’attends, je sens que ça vient.
J’attends, et je m’interroge. Qui aura le courage de dire la vérité vraie ? De mettre enfin des paroles sous le dessin de Siné ? Ils vont la cracher leur Valda, oui ou merde ? C’est qui les Waffen SS dans le film ? Quelle grande plume de l’hebdo nous le dira ? Michel Onfray ? Isabelle Alonso ? Ou bien Warschawski, le régional de l’étape ?

Non, fausse route. Comme toujours en France, la vérité sortira probablement de la bouche des humoristes. Siné Hebdo n’en manque pas. Bedos, why not ? Sinon, en cherchant ailleurs, il y a aussi Gaccio ou encore ce qui reste des Guignols. Allez quoi, ayez un peu de couilles, les mecs, en plus vous sortirez couverts : Stéphane Hessel a déjà fait les trois-quarts du boulot…

Premier ministre, fétichiste et malheureux

21

François Fillon n’a décidément pas de chance. Non seulement il remporte haut la main le concours de Premier ministre le plus inexistant de la Ve République mais en plus on lui refuse ce genre de petites fantaisies régaliennes qui font le plaisir habituel des hautes fonctions. Ainsi, s’avisant que le philosophe René Descartes avait travaillé quelques temps au Prytanée de La Flèche, et que cette sous-préfecture qui aime la rillette et les enfants de troupe, se trouvait dans sa circonscription, François Fillon a-t-il demandé que le crâne du philosophe devienne sarthois et orne la bibliothèque où œuvra le philosophe. Le crâne du philosophe est actuellement en bonne compagnie puisqu’il est au musée de l’Homme, entre celui d’un australopithèque et le moulage de celui de Thuram, un des plus grands footballeurs de ce temps. Le directeur du musée n’a pas jugé cette demande opportune. Il a sans doute soupçonné un quelconque fétichisme primoministériel de la part d’un homme qui n’est ni très audible dans ses discours, ni très précis dans sa méthode.

Ramdam dans l’île Saint-Louis

12

Faisons un rêve : le plus bel hôtel particulier de Paris, rempli de somptueux décors peints, serait livré à un riche propriétaire étranger, désireux de le « restaurer » en le modernisant, et en y ajoutant tout le confort moderne : un parking souterrain, d’innombrables salles de bain, des ascenseurs et surtout la climatisation… Son architecte, ignorant de la fragilité intrinsèque des monuments anciens, déposerait alors un permis de démolir et un autre de construire. Heureusement, le ministère de la Culture et son service des Monuments historiques veilleraient : l’insolent demandeur serait débouté et son projet refusé, au nom de la bonne conservation du patrimoine national.

Faisons un cauchemar : cette demeure serait l’hôtel Lambert, dans l’île Saint-Louis, construit au milieu du XVIIe siècle par le jeune Louis Le Vau (plus tard architecte de Vaux-le-Vicomte et de Versailles), et décoré par les meilleurs artistes de son temps (dont Charles le Brun, futur auteur de la galerie des Glaces). Considéré comme le parangon de l’hôtel parisien pour son plan ingénieux et sa riche décoration, classé parmi les Monuments historiques, il aurait été revendu par les Rothschild en 2007 au frère du puissant émir du Qatar. Celui-ci aurait de grands projets, et plutôt que de s’adapter à ce joyau chèrement acquis (80 millions d’euros), il aurait choisi de faire plier l’édifice à ses caprices. Et le ministère de la Culture donnerait tranquillement… sa bénédiction !

Pour tous ceux qui connaissent la situation du patrimoine français, il y avait peu de chance que le rêve devînt réalité : l’affaire de l’hôtel Lambert, qui a éclaté avant Noël, est bien un véritable cauchemar. La Commission du Vieux Paris, organisme consultatif placé auprès du maire de Paris, a brisé le silence fin décembre ; la presse nationale et locale s’est emparée du dossier, maintenant suivie par les télévisions. Le scandale enfle, l’indignation est partout, car c’est un peu comme si l’on décidait de repeindre la Joconde : l’hôtel Lambert est une icône, un intouchable de l’art français, le livre toujours refeuilleté d’une grande et belle histoire parisienne. Hôtel rêvé, sinon fantasmé, inaccessible mais dont tout le monde connaît la façade et son jardin, tendus vers la Seine à la pointe orientale de l’île Saint-Louis. Une maison de riches hantée par des artistes et des hommes d’esprit : Le Brun et Le Sueur sous Louis XIV, Voltaire sous Louis XV, Chopin et Delacroix à l’époque des princes polonais Czartorisky… et plus près de nous le souvenir de Michèle Morgan et du baron Alexis de Rédé, figure originale du Paris mondain. Comment oser y bétonner les sous-sols et défoncer le jardin pour mettre des voitures, avec une porte-rideau sur le quai ? Comment oser passer un ascenseur dans un plafond peint à poutres et solives ? Comment changer toutes les fenêtres, dont certaines datent du XVIIIe siècle ? Et pourquoi effacer les traces du XIXe siècle, en détruisant un escalier en bois sculpté ? Restaurer à grand frais et avec soin certaines parties de la demeure peut-il justifier d’en sacrifier d’autres, quand il s’agit d’un édifice unique ?

Qu’on ne se trompe pas de cible : qu’un homme riche ait des envies de riches est dans l’ordre des choses ; qu’il soit un prince du Moyen-Orient n’a rien à voir dans l’affaire, car le mauvais goût ou l’absence de goût n’ont pas de nationalité et les Français n’ont pas de leçon à donner dans ce domaine non plus ! Mais que le maître d’œuvre de ce projet soit un architecte en chef des Monuments historiques, honorablement connu sur la place de Paris et responsable de grands chantiers de l’Etat (l’Opéra, le Palais-Royal, le Grand-Palais…), voilà qui est étrange. Que le dossier de ce projet « sensible », longtemps tenu loin des curieux, ait été piloté non par la Conservation régionale des Monuments historiques, mais directement par la rue de Valois et que la Commission supérieure des Monuments historiques n’ait pas été consultée, au profit d’une petite commission scientifique réunie à discrétion, est tout aussi bizarre… Cette combinaison rappelle qu’en ces matières, le ministère pratique toujours le célèbre « secret-culture » jadis dénoncé par Jean-Pierre Halévy. Pourtant, à chaque fois qu’il procède ainsi, l’opération échoue et le scandale éclate. Peut-être serait-il temps d’informer le ministère de la Culture et de la Communication que les citoyens aiment aussi communiquer… L’hôtel Lambert est donc sous les feux de la rampe, et les associations de défenseurs du patrimoine veillent, attentifs à chaque mouvement.

Le dossier est aujourd’hui bloqué par le maire de Paris, lamentablement accusé d’arrière-pensées politiques par Mme Albanel, dont la légèreté a de nouveau éclaté publiquement. Le propriétaire, d’ordinaire porté à la discrétion, est condamné à ouvrir sa maison et à montrer sa bonne foi. Pauvre riche, trompé par un service des Monuments historiques qui n’a plus de doctrine, plus de courage et à qui l’art du compromis fait perdre de vue l’essentiel !

Cette affaire montre une fois de plus, et cruellement, que le patrimoine – ce que nous tenons de nos pères –, bref, notre bien commun, est une chose trop sérieuse pour être confiée au ministère de la Culture.

Le Taser et la peluche

67

En mars 2007, Act Up lançait un excellent canular en annonçant une campagne du ministère de la Santé, « Bisounours contre le Sida », prévoyant « la distribution auprès des malades en détention qui se sont vus refuser la suspension de peine d’une peluche Bisounours de leur choix, format 75 cm, pour leur montrer que le ministère de la Santé ne les oublie pas ». La réalité rejoignant et avalant sans vergogne sa parodie, Rachida Dati a fait distribuer des « lapins en peluche » à neuf mères détenues en prison avec leur nouveau-né. « Elle a estimé que c’était le devoir d’un garde des Sceaux de faire un geste d’humanité envers ces femmes détenues », a déclaré le « conseiller presse » du ministre. Cette mesure discriminatoire à l’endroit des pères n’a suscité pour l’heure aucune réaction de la Halde en faveur de la parité en matière de peluches et d’infantilisation publique. Le Taser et la peluche sont les deux rebutantes mamelles du pouvoir sarkozyste. Patriarcat, matriarcat, même combat ?

Erik von Bestein

5

Erik von Bestein fut l’un des adversaires les plus acharnés d’Otto von Bismarck, jusqu’à l’accession de ce dernier au pouvoir en 1862. Cet ingénieur russe, dont l’œuvre inspirera durablement le mouvement bolchevique, se rallia à l’Allemagne plus de quarante ans avant la Révolution d’Octobre. En 1870, il dirigea l’aile droite (gauche vue du côté français) de l’armée prussienne à Sedan et obtint la reddition des fameux cavaliers auvergnats. Cela lui valut le titre de général en chef, un gros cigare qu’il ne cessa de fumer jusqu’à sa mort et des épaulettes qu’il affectionnait particulièrement. Ses mémorialistes gardent, d’ailleurs, de lui la seule phrase intelligible qu’il prononça jamais : « La vérité de la troisième voie, c’est dans les épaulettes. Et c’est bien dommage de n’avoir que deux épaules. Sinon j’aurais bien remis ça. »

Oskar Loewen, Portrait du général von Bestein, huile sur toile sacrément amochée mais néanmoins conservée au Musée Royal régional de Poitiers.

Révisons notre humour noir

51

Je ne me souviens plus très bien. C’était en janvier ou février 1964. Ludwig Erhard avait déjà succédé à Konrad Adenauer et le parc du palais Schaumburg baignait désormais dans la fumée épaisse des cigares du nouveau chancelier. Ce matin-là, le smog ministériel qui noyait Bonn n’avait pourtant pas empêché Bernd Angott de sortir de son appartement de la Budapester Strasse, de saluer Frau Müller d’un geste rapide de la tête et de diriger ses pas vers la Thomas-Mann Strasse pour y ouvrir l’entreprise de pompes funèbres dont l’enseigne stipulait qu’elle avait été fondée en 1862. Une maison sérieuse.

Il remonta le rideau métallique, tourna la serrure, endossa sa blouse grise et, armé d’un balai et d’un plumeau, entreprit le nettoyage auquel sa boutique avait droit chaque matin à 7 heures. Tous les croque-morts vous le diront : précision, gravité et propreté sont les deux mamelles du métier. Bernd Angott époussetait soigneusement une plaque gravée en lettres d’or d’un Staub zu Staub, Asche zu Asche[1. Tu es poussière, et tu retourneras en poussière.], quand, à la radio, il entendit une voix enfantine raconter une histoire de Fritzchen[2. Fritzchen est le Toto allemand.] : « Où a été signé l’armistice de 1918, demande la maîtresse ? – En bas à droite, répond Fritzchen. »

Balai et plumeau tombèrent aussitôt des mains de Bernd Angott, le rouge lui monta au front, ses lèvres s’entrouvrirent en grand, ses yeux s’embuèrent et sa carcasse tout entière ne fut plus qu’un long tremblement : il riait. Depuis plus de cent ans, tout entière absorbée dans le service mortuaire, la race des Angott avait tenu éloigné d’elle cette activité inconvenante des muscles de la face. A cette pensée, le croque-mort hoqueta une dernière fois, se ressaisit et se rhabilla du sérieux dont jusque-là sa mine grave ne s’était jamais départie. La vie reprit son cours et la devise de l’établissement rythmait à nouveau ses heures : Sterben ist unser Beruf[3. Mourir est notre métier.].

Ce fâcheux accident aurait pu en rester là si, un an après, Bernd Angott ne s’était pas retrouvé à officier dans la basilique Saint-Martin aux obsèques d’un vétéran de la Grande Guerre. L’historiette si drôle de Fritzchen et de l’armistice revint machinalement à l’esprit du croque-mort. Il lâcha les cordons du poêle et éclata d’un rire si bruyant que le curé, ses ouailles et toute l’assemblée le tinrent pour un possédé. On l’aurait bien livré à un exorciste, s’il n’avait déjà quitté la ville, bien décidé à courir les routes allemandes pour ne plus vivre que du rire, puisque c’était le rire qui l’avait fait périr.

Les premiers spectacles de Bernd Angott furent assez calamiteux : il avait collecté plus de onze cents historiettes de Fritzchen qu’il ânonnait maladroitement dans des cabarets et des bouges mal famés de la Ruhr. Puis, le métier venant aussi promptement que l’inspiration, il en écrivit de nouvelles, notamment celle de Fritzchen confiant à son père : « La maîtresse nous a rendu la dictée. J’ai eu tout juste. Sauf les fautes » ou encore : « Fritzchen, interroge le professeur, pourquoi notre langue s’appelle aussi langue maternelle ? – Parce que papa n’a jamais la parole. »

De maisons de retraite en sanatoriums, de foyers paroissiaux en fins de banquet, la carrière de Bernd Angott suivait son cours, poussif et maussade. Ses blagues étaient pourtant excellentes, sa dégaine impeccable et les spectateurs qu’il tenait en haleine quatre heures durant en avaient pour leur content. Pourquoi diable la presse se désintéresserait-elle de lui ? Pourquoi la critique feignait de l’ignorer et cachait la vérité ? N’avait-il pas la prestance et l’allant pour être parfaitement medienfähig[4. Présentable dans les médias.] ? Bernd n’était pas naïf : être le plus grand comique allemand depuis Schopenhauer avait de quoi susciter jalousie et envie. Il savait que dans les rédactions du pays on avait fait passer la consigne et partout bruissait la rumeur : « Boycottez-le, boycottez-le… »

Puisqu’on lui interdisait la « une » des pages spectacles, Bernd Angott se résolut à faire celle des faits divers. Il loua la salle des fêtes de Scharnhorst près de Dortmund et adressa des invitations à tout ce que la République fédérale comptait en critiques de spectacle. Il avait écrit chacune d’entre elles au dos de faire-part de décès, vraisemblablement sauvés du naufrage de son entreprise de pompes funèbres. Il s’y attribuait le titre de « comique le plus provocateur d’Allemagne » et promettait d’attenter aux bonnes mœurs en donnant son spectacle « nu comme un ver ». Las, aucun journaliste ne crut bon de prendre sa blague au sérieux. Quinze jours plus tard, mes confrères et moi-même recevions une deuxième invitation : Bernd Angott annonçait qu’il se couperait la main droite à l’issue de sa représentation. Vaste fumisterie !

L’écriture malhabile de la troisième invitation nous laissa deviner qu’elle était celle d’un gaucher : Angott nous informait qu’il s’arracherait la jambe en scène à défaut de nous arracher des larmes de rire.

Le 8 mars 1969, nous étions quelques-uns à attendre devant la salle paroissiale de Tannenbusch. Bernd Angott, « l’homme-tronc le plus drôle d’Allemagne », était parvenu à enflammer notre curiosité en nous promettant du jamais vu. A 20 heures, le concierge de Tannenbusch loqueta les portes. Une fumée épaisse s’échappait de la salle et semblait nimber l’homme d’une auréole grisâtre. Sans mot dire, il sortit un clou de sa poche et fixa un panonceau à la porte en bois : « Monsieur Angott ayant jugé bon de répéter cet après-midi son spectacle intitulé : Jan Palach ist ein Arschloch[5. Jan Palach est un con.], la représentation de ce soir est annulée. »

Gaza, blabla, médias

103

Le Proche-Orient partout. Surtout sur internet. Plus un jour sans un mail, un texto ou un message via Facebook avec au bout de la ligne les sommations suivantes : « dénonce les médias qui ont perdu toute objectivité » ; « regarde cette vidéo où le Hamas fait la démonstration qu’il utilise les enfants comme bouclier humain et dis ce que tu en penses et que si tu dis rien je t’aime plus » ; « lis ce message qui va t’expliquer à quel point les victimes du nazisme d’hier sont les bourreaux d’aujourd’hui » ; « soutien sur Facebook le groupe de ceux qui se conduisent comme les supporters d’une équipe de foot et se font la guerre par procuration à Gaza » ; « surtout fais un effort toi l’homme de médias pour décrypter en toute objectivité et par conséquence rejoindre notre camp pro-pal/pro-is en toute objectivité évidemment » ; sans oublier le très ingénu « pour la paix » qui mixe adorablement Palestiniens et Israéliens dans une délicate bouillie parfumée à la fleur d’oranger sur un sample de Marie Myriam…

J’oublie le thé à la menthe pris dimanche dans un salon de thé algérien. Je savourais peinard une corne de gazelle loin des injonctions de Facebook quand le patron qui jusque-là chantait le petit doigt en l’air des chansons de Marylin Monroe s’est mis d’un coup à gueuler « Gaza Reveeeeeenge » au milieu des makrouds mielleuses. J’ai fini mon thé et je suis allé chez le Primeurmonfils. Et là le Primeurmonfils il me dit : « Daviiid, dis donc, toikédanslesmédias, tu peux pas leurs dire à tes copains goys qu’ils soient un peu plus objectifs et qu’ils expliquent qui sont les enculés du Hamas ? »

Personnellement, je cherche la manifestation qu’organisera le comité des perplexes de la République. Si ce comité commet une manifestation, qu’on me prévienne par mail, sms ou courrier. Ça m’intéresse, un groupe de gens bien perplexes, tendance radicale de préférence. Des types déterminés dans le doute, l’hésitation, le désarroi et l’incertitude. Des types qui, au lieu de vous expliquer que le monde entier ment sauf eux avec leur foulard, leur kippa, leur solidarité en guise de cartouchière et leur objectivité en bandoulière, des types qui vous diraient : « Pssss, on est perplexes rejoins-nous, David ! Viens à la manifestation de ceux qui sont perplexes et qui ne savent pas crier au sionisme, à l’antisionisme, à la manip médiatique ? Nous sommes des millions à hésiter à nous y rendre, on pèse le pour, le contre, on réfléchit mais si tu viens on sera au moins déjà trois ! »

Y-a-t-il un collectif des perplexes sur le sujet moyen-oriental ? Des gens qui ne veulent convaincre personne qu’ils ont raison, qu’ils sont victimes ou qu’ils ne font que se défendre. Un comité de ceux qui refusent l’indignationisme. Des gens un peu tièdes, légèrement timorés, juste un poil raisonnables, des types qui sur leur banderole auraient inscrit en lettres capitales : « Ni rire, ni pleurer mais comprendre. » Difficile de le savoir, la perplexité n’est malheureusement pas un mot d’ordre et les RG refusent de donner les chiffres.

Bernard Laporte n’a plus la garde des enfants

5

Ce sont les jeunes qui devraient être contents : ils changent de baby-sitter ! Bernard Laporte qui s’occupaient d’eux jusqu’à présent vient de refiler le bébé à Martin Hirsch : ce dernier se vantait d’avoir déjà un Haut-Commissariat sans administration, le voilà avec un second sans budget. Quant à Bernard Laporte, c’est un homme heureux. Il confiait hier au Point.fr : « Secrétaire d’Etat aux Sports, cela me correspond bien mieux, c’est le secteur que je connais le mieux… » Encore deux ou trois réponses comme ça et c’est secrétaire d’Etat chargé de l’UA Gaillac qu’il va finir.

Aujourd’hui Gaza, demain Massada ?

183

“Une fois admise la vertu des bottes de sept lieues, tout s’enchaîne avec une parfaite logique, l’essoufflement de l’ogre comme la célérité du Petit Poucet.” (G. Burdeau, La politique au pays des merveilles, PUF 1979.)

Qu’est-ce qu’une “riposte proportionnée”? Une action militaire à la mesure de l’attaque à laquelle elle répond. Le droit humanitaire proscrit les pratiques provoquant des victimes dans la population civile et des dommages aux biens civils excessifs par rapport à “l’avantage militaire concret et direct attendu”. Convenons d’emblée qu’on serait bien en peine de définir la limite au-delà de laquelle le principe de proportionnalité, qui vise à limiter les destructions et pertes humaines “inutiles”, est violé, que ce soit à Gaza ou ailleurs. La retenue dans la conduite de la guerre est un principe élémentaire d’humanité, mais il est vrai qu’une fois les hostilités engagées, la définition de la juste proportionnalité demeure une affaire pour le moins floue, sujette à des interprétations et à des paradoxes infinis. Reste que le rapport de un à cent entre les morts de chaque côté, sans même parler des blessés et des destructions, signale la démesure de l’opération “Plomb durci”. A défaut de savoir ce que serait une juste proportion, chacun peut constater ce qu’est une perte de tout sens de la mesure. La “troisième phase” qui débute au moment où ces lignes sont écrites ne devrait pas être moins cruelle que les deux premières. Mais peut-être le cabinet de sécurité israélien considérera-t-il, au vu des réactions internationales, que ses buts ont été atteints et mettra-t-il un terme à la boucherie plus tôt que prévu.

Boucherie. Le mot fâche les “amis” d’Israël qui rappellent volontiers qu’on n’a pas vu tant de manifestants ni de protestations pour d’autres conflits (Tchétchénie, Darfour, Congo, Tibet parmi les plus cités) ayant provoqué beaucoup plus de morts et que la compassion pour les victimes de l’armée israélienne est suspecte à force d’être sélective. Selon eux, la solidarité envers les Palestiniens ne serait qu’un prétexte pour s’en prendre aux Juifs et à leur État. On ne contestera pas qu’il s’agit là d’un registre bien établi dont témoignent notamment Dieudonné et ses émules. L’antisémitisme peut se travestir en antisionisme, l’affaire est entendue, mais prenons également acte que les principaux mouvements de solidarité avec les Palestiniens veillent attentivement au grain. Reste que la mortalité des quinze jours d’offensive sur Gaza se situe au niveau le plus haut constaté lors des différents conflits évoqués plus haut, dépassée seulement par les bombardements de Grozny, capitale de la Tchétchénie, en 1999. Et l’on reste pantois en entendant que l’armée israélienne attend d’être félicitée pour avoir averti par tract et par téléphone des dizaines de milliers de personnes de l’imminence de bombardements sur leur quartier. Les destinataires de ces appels “humanitaires” n’avaient bien entendu aucune possibilité de fuir pour s’abriter et ils ne pouvaient en déduire qu’une chose : restant sur place, ils devenaient des cibles légitimes, puisqu’informées. Trois cents enfants ont été tués en moins de deux semaines. Que cette tuerie soit comparable, par son intensité, à des violences extrêmes observées ailleurs, et qu’elle soit insidieusement ou activement justifiée par certains au nom du caractère démocratique d’Israël et de son droit à se défendre, voilà sans doute l’aspect le plus révoltant de la situation.

Le plus révoltant mais pas le plus inquiétant. Le plus inquiétant est que l’on retrouve intacts les thèmes les plus recuits du discours politique israélien, ceux qu’Israël sort de son chapeau, guerre après guerre, comme l’écrivait Tom Segev dans Ha’aretz dès le lendemain de l’offensive, en dépit de leur constante mise en échec. La synthèse en est simple : la paix passe par la liquidation des infrastructures et des chefs terroristes. Le terrorisme n’est pas pour Israël un enjeu politique, celui de l’occupation des territoires palestiniens et du pourrissement de la vie de ses habitants, mais un problème militaro-policier. Ce qui explique que le seul sujet de discussion avec Mahmoud Abbas soit le contrôle policier de la violence anti-israélienne dans les lambeaux de terre qui lui ont été confiés (et on regrettera qu’il ait accepté de jouer ce rôle de relais de l’occupation jusqu’au discrédit quasi total de son “autorité”), tandis que la colonisation se développe jour après jour en Cisjordanie. Cela explique également qu’aucune proposition de règlement du conflit sur la base de la ligne d’armistice de 1949 (la “ligne verte”) n’ait jamais reçu la moindre attention d’aucun gouvernement israélien bien qu’il s’agisse des accords internationalement reconnus (voir les résolutions 242 et 338 des Nations unies, toujours évoquées pour être aussitôt oubliées). On n’en veut pour exemples récents que l’interruption unilatérale par Ehud Barak des discussions de Taba en janvier 2001, l’appel du sommet de la Ligue arabe en 2002, les déclarations indirectes mais clairement orientées dans ce sens et récemment redites de la part du Hamas, pour ne retenir que quelques éléments récents. Il y a bien longtemps que la formule “les territoires contre la paix” n’est plus une option pour les Israéliens qui confondent méthodiquement (innocemment?) négociation et diktat. Il a fallu quarante ans pour que soit reconnu, avec la première Intifada, le fait national palestinien. Depuis lors, à l’exception notable de Rabin, les différents Premiers ministres se sont employés à démontrer qu’ils sont les seuls maîtres du calendrier politique.

La bien nommée opération “Plomb durci” répond, après bien d’autres, à cette volonté d’inculcation. L’offensive « nous a permis d’atteindre des objectifs dont personne n’aurait pu rêver il y a quinze jours. Concernant les coups portés au Hamas, ils n’en ont pas encore conscience. Ils comprendront quand ils sortiront de leur cachette. La décision du Conseil de sécurité ne nous a pas lié les mains », se félicitait un haut-gradé.

Au-delà de toute considération morale sur l’effroyable gâchis humain dont nous sommes tous les témoins atterrés et impuissants, il faut se demander à quel moment les leaders israéliens vont prendre conscience des effets dévastateurs de cette pédagogie noire. Combien de vocations à l’attentat-suicide sont nées ces derniers jours ? L’”opération” ne pouvait être que sanglante et l’on sait bien que si elle se poursuit, d’autres massacres vont se produire car il ne peut en aller autrement. Puis il y aura un cessez-le-feu et d’autres attaques suivront, et d’autres encore, jusqu’au retournement du rapport de forces qui ne manquera pas de se produire. Israël deviendra alors, peut-être, un objet de compassion. L’exaltation grandissante du mythe de Samson et des martyrs de Massada prend dans ce contexte l’allure d’une prophétie en cours d’autoréalisation.

Les amis d’Israël sont ceux qui pointent cette perspective finale et poussent à un renversement des hypothèses fondamentales de la politique israélienne. Nous sommes de plus en plus nombreux à penser qu’il s’agit d’une question de vie ou de mort pour les Israéliens.

L’analyse de l’enchaînement des tirs aveugles du Hamas sur le sud d’Israël et des inévitables ripostes de Tsahal est un exercice stérile. Les uns ripostaient au blocus, les autres ripostaient aux ripostes, on choisit sa version en fonction de son camp. Reste que ledit blocus est une décision israélienne et qu’aucun pays au monde ne peut tolérer d’être – à la lettre – mis intégralement en prison. Rappelons que c’est Israël qui a mis l’Autorité palestinienne hors jeu à Gaza. Dans quel but sinon d’avoir le Hamas au pouvoir et de poursuivre son éternelle leçon en faisant de ce territoire une prison autogérée, où se succèdent les opérations punitives ?

Les tirs de roquettes et de missiles sur Israël sont une source d’angoisse pour un nombre croissant d’Israéliens, et il n’est que juste de condamner le Hamas sur ce point. Mais prétendre que le Hamas représente une menace pour l’existence d’Israël n’est pas sérieux. Ehud Barak, lorsqu’il était premier ministre, attendait de ses interlocuteurs palestiniens qu’ils reconnaissent non seulement l’État israélien, mais sa légitimité en tant qu’État juif. Il leur demandait, en d’autres termes, de se faire sionistes s’ils voulaient devenir de véritables partenaires, pour se désoler ensuite de ne pas avoir de partenaire.

La détestable habitude des gouvernements israéliens successifs de choisir et d’écarter à leur guise les représentants de leurs adversaires tient tout entière dans leur conception exclusivement militaire de la sécurité. Ils ne sauraient, dès lors, la confier à d’autres et on les comprend. Mais ce sont les prémisses de ce raisonnement qu’il faut revoir. La résolution du conseil de sécurité appelant le 9 janvier à un cessez-le-feu immédiat et renvoyant les deux parties dos à dos est un revers diplomatique pour Israël car les États-Unis ont jugé qu’ils ne pouvaient pas s’y opposer. Souhaitons que cet échec soit compris comme une ébauche de signal et regrettons que ce soit le message inverse qui ait été jusqu’à présent toujours adressé à Israël, non seulement de la part de Washington, mais aussi depuis l’Europe. Ainsi, il est certain que la sécurité d’Israël doit être reconnue comme un impératif par l’Europe, mais pas plus ni moins que la sécurité de la Palestine sur son territoire. Cela va peut-être de soi, mais irait beaucoup mieux en le disant, ce qui n’est pas le cas. On repousse tout dialogue avec le Hamas au motif qu’il ne reconnaît pas les traités antérieurs, n’abandonne pas la violence et ne reconnaît pas Israël. Soit. Mais songe-t-on que le raisonnement s’applique de facto à l’identique en sens inverse ? Visiblement pas, puisque le Parlement européen vient, par exemple, de voter le rehaussement de l’accord d’association avec Israël, en faisant un quasi-membre de l’U.E. Des pétitions appelant à suspendre ces accords circulent, les lecteurs de Causeur, dont je suis, sont ici invités à signer et faire signer…

Engagés dans ce louable mouvement de rappel à une sagesse pratique et de condamnation de l’hubris militaro-technologique, allons un pas plus loin, et demandons le remplacement urgent de Tony Blair, actuel délégué du Quartet. Son prédécesseur, l’ancien président de la Banque mondiale James Wolfensohn, avait démissionné, en grande partie à cause des réticences d’Israël à se conformer aux accords obtenus sous l’égide des Etats-Unis. Tony Blair, l’homme qui a rendu possible la guerre en Irak (et qui, notons-le, semble exonéré de toute responsabilité dans le désastre qui a suivi), incarne la politique de “W” dans cette région. Il n’y a rien à en attendre, alors qu’un engagement international crédible est urgent. L’arme de destruction massive menaçant toute la région est le statu quo. Au-delà du cessez-le-feu, la levée du blocus et le rétablissement des liens entre Gaza et la Cisjordanie sont la première des réponses politiques à l’emprise du Hamas sur Gaza. La seconde sera de négocier sans préalable avec les représentants que les Palestiniens se seront donnés. Rappelons que depuis Rabin, personne n’a envisagé sérieusement cette option, dont l’alternative est la destruction mutuelle assurée.

Obama : prière de changer

14

Les sceptiques et les dubitatifs qui croyaient que l’élection de Barack Obama à la tête de la première puissance mondiale ne changerait pas les choses peuvent aller se rhabiller ! Le nouveau président américain n’est pas encore installé que le changement a déjà lieu : le prêtre choisi par Obama pour prononcer la prière de la cérémonie d’investiture sera le pasteur Rick Warren, évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay. Quand on pense que si MacCain avait été élu, il aurait choisi un pasteur évangéliste conservateur, hostile à l’avortement et au mariage gay, on voit bien à côté de quel désastre les Etats-Unis sont passés.

Gaza : on tourne autour du pot !

121

« La façon dont cette population est bombardée m’apparaît comme un véritable crime contre l’humanité. »
Stéphane Hessel, interview à Swiss Info, le 5 janvier 2009.

« Regardons les conditions de vie à Gaza : cela ressemble de plus en plus à un grand camp de concentration. »
Mgr Martino, président du Conseil pontifical pour la Justice et la Paix, interview à Il Sussidiario, le 7 janvier.

Sur la Promenade des Anglais, des pierres ont été lancées en direction d’un Mac Donald et du casino Ruhl. « Mac Donald, c’est parce que c’est américain, c’est eux qui fournissent l’argent », explique un manifestant. « Ruhl, c’est parce que c’est juif », dit un autre.
Compte rendu de la manifestation du 10 janvier à Nice, Libération.fr

« Le Hamas est le seul rempart contre la judéisation de la Palestine. »
Abdelaziz Chaambi, porte-parole du CMF basé à Lyon, cité par Marianne, 10 janvier.

« La barbarie de l’armée israélienne commet un génocide sans précédent. »
Communiqué de l’UOIF.

Depuis quelque temps, je collige sur un petit carnet des expressions défuntes, issues du langage lycéen des années 70.

Certaines étaient communes à toute ma génération de chevelus, et n’ont peut-être pas été tout à fait oubliées, comme l’oxymore qui s’ignorait « Bien vu, l’aveugle ! », qui signalait des félicitations pas toujours dépourvues d’ambiguïté.

D’autres ont totalement disparu de la circulation telle l’interjection, fort plaisante, qu’on lançait au copain qui tombait de sa chaise ou glissait sur une feuille morte : « Reste avec nous, on fait des frites ! »

À la lecture des journaux de ces derniers jours, à commencer par le fort explicite dessin de Siné Hebdo qui illustre cet article, une autre expression m’est revenue en mémoire, mais je ne sais pas si je la noterai sur mon Moleskine, parce qu’elle est plus courante, moins archéologique que les autres. Elle n’a pas vraiment disparu, elle s’est juste démodée. C’est celle que l’on servait inévitablement, en l’accompagnant souvent d’une virile tape dans le dos, à quiconque hésitait à appeler un chat un chat ou à exprimer le fond de sa pensée : « Alors, tu la craches ta Valda ? »

Je le reconnais l’expression n’est pas très très jolie, c’est peut-être pour ça qu’on l’entend moins, mais au moins elle dit bien ce qu’elle veut dire, elle…

Alors moi, j’attends la suite. « Crime contre l’humanité », « Camp de concentration ». Coco, t’es sûr que le décor est bien dressé, que le casting est au complet ? Il ne manque pas un truc, là ? Ils vont la cracher leur Valda ?

J’attends, je sens que ça vient.
J’attends, et je m’interroge. Qui aura le courage de dire la vérité vraie ? De mettre enfin des paroles sous le dessin de Siné ? Ils vont la cracher leur Valda, oui ou merde ? C’est qui les Waffen SS dans le film ? Quelle grande plume de l’hebdo nous le dira ? Michel Onfray ? Isabelle Alonso ? Ou bien Warschawski, le régional de l’étape ?

Non, fausse route. Comme toujours en France, la vérité sortira probablement de la bouche des humoristes. Siné Hebdo n’en manque pas. Bedos, why not ? Sinon, en cherchant ailleurs, il y a aussi Gaccio ou encore ce qui reste des Guignols. Allez quoi, ayez un peu de couilles, les mecs, en plus vous sortirez couverts : Stéphane Hessel a déjà fait les trois-quarts du boulot…

Premier ministre, fétichiste et malheureux

21

François Fillon n’a décidément pas de chance. Non seulement il remporte haut la main le concours de Premier ministre le plus inexistant de la Ve République mais en plus on lui refuse ce genre de petites fantaisies régaliennes qui font le plaisir habituel des hautes fonctions. Ainsi, s’avisant que le philosophe René Descartes avait travaillé quelques temps au Prytanée de La Flèche, et que cette sous-préfecture qui aime la rillette et les enfants de troupe, se trouvait dans sa circonscription, François Fillon a-t-il demandé que le crâne du philosophe devienne sarthois et orne la bibliothèque où œuvra le philosophe. Le crâne du philosophe est actuellement en bonne compagnie puisqu’il est au musée de l’Homme, entre celui d’un australopithèque et le moulage de celui de Thuram, un des plus grands footballeurs de ce temps. Le directeur du musée n’a pas jugé cette demande opportune. Il a sans doute soupçonné un quelconque fétichisme primoministériel de la part d’un homme qui n’est ni très audible dans ses discours, ni très précis dans sa méthode.

Ramdam dans l’île Saint-Louis

12

Faisons un rêve : le plus bel hôtel particulier de Paris, rempli de somptueux décors peints, serait livré à un riche propriétaire étranger, désireux de le « restaurer » en le modernisant, et en y ajoutant tout le confort moderne : un parking souterrain, d’innombrables salles de bain, des ascenseurs et surtout la climatisation… Son architecte, ignorant de la fragilité intrinsèque des monuments anciens, déposerait alors un permis de démolir et un autre de construire. Heureusement, le ministère de la Culture et son service des Monuments historiques veilleraient : l’insolent demandeur serait débouté et son projet refusé, au nom de la bonne conservation du patrimoine national.

Faisons un cauchemar : cette demeure serait l’hôtel Lambert, dans l’île Saint-Louis, construit au milieu du XVIIe siècle par le jeune Louis Le Vau (plus tard architecte de Vaux-le-Vicomte et de Versailles), et décoré par les meilleurs artistes de son temps (dont Charles le Brun, futur auteur de la galerie des Glaces). Considéré comme le parangon de l’hôtel parisien pour son plan ingénieux et sa riche décoration, classé parmi les Monuments historiques, il aurait été revendu par les Rothschild en 2007 au frère du puissant émir du Qatar. Celui-ci aurait de grands projets, et plutôt que de s’adapter à ce joyau chèrement acquis (80 millions d’euros), il aurait choisi de faire plier l’édifice à ses caprices. Et le ministère de la Culture donnerait tranquillement… sa bénédiction !

Pour tous ceux qui connaissent la situation du patrimoine français, il y avait peu de chance que le rêve devînt réalité : l’affaire de l’hôtel Lambert, qui a éclaté avant Noël, est bien un véritable cauchemar. La Commission du Vieux Paris, organisme consultatif placé auprès du maire de Paris, a brisé le silence fin décembre ; la presse nationale et locale s’est emparée du dossier, maintenant suivie par les télévisions. Le scandale enfle, l’indignation est partout, car c’est un peu comme si l’on décidait de repeindre la Joconde : l’hôtel Lambert est une icône, un intouchable de l’art français, le livre toujours refeuilleté d’une grande et belle histoire parisienne. Hôtel rêvé, sinon fantasmé, inaccessible mais dont tout le monde connaît la façade et son jardin, tendus vers la Seine à la pointe orientale de l’île Saint-Louis. Une maison de riches hantée par des artistes et des hommes d’esprit : Le Brun et Le Sueur sous Louis XIV, Voltaire sous Louis XV, Chopin et Delacroix à l’époque des princes polonais Czartorisky… et plus près de nous le souvenir de Michèle Morgan et du baron Alexis de Rédé, figure originale du Paris mondain. Comment oser y bétonner les sous-sols et défoncer le jardin pour mettre des voitures, avec une porte-rideau sur le quai ? Comment oser passer un ascenseur dans un plafond peint à poutres et solives ? Comment changer toutes les fenêtres, dont certaines datent du XVIIIe siècle ? Et pourquoi effacer les traces du XIXe siècle, en détruisant un escalier en bois sculpté ? Restaurer à grand frais et avec soin certaines parties de la demeure peut-il justifier d’en sacrifier d’autres, quand il s’agit d’un édifice unique ?

Qu’on ne se trompe pas de cible : qu’un homme riche ait des envies de riches est dans l’ordre des choses ; qu’il soit un prince du Moyen-Orient n’a rien à voir dans l’affaire, car le mauvais goût ou l’absence de goût n’ont pas de nationalité et les Français n’ont pas de leçon à donner dans ce domaine non plus ! Mais que le maître d’œuvre de ce projet soit un architecte en chef des Monuments historiques, honorablement connu sur la place de Paris et responsable de grands chantiers de l’Etat (l’Opéra, le Palais-Royal, le Grand-Palais…), voilà qui est étrange. Que le dossier de ce projet « sensible », longtemps tenu loin des curieux, ait été piloté non par la Conservation régionale des Monuments historiques, mais directement par la rue de Valois et que la Commission supérieure des Monuments historiques n’ait pas été consultée, au profit d’une petite commission scientifique réunie à discrétion, est tout aussi bizarre… Cette combinaison rappelle qu’en ces matières, le ministère pratique toujours le célèbre « secret-culture » jadis dénoncé par Jean-Pierre Halévy. Pourtant, à chaque fois qu’il procède ainsi, l’opération échoue et le scandale éclate. Peut-être serait-il temps d’informer le ministère de la Culture et de la Communication que les citoyens aiment aussi communiquer… L’hôtel Lambert est donc sous les feux de la rampe, et les associations de défenseurs du patrimoine veillent, attentifs à chaque mouvement.

Le dossier est aujourd’hui bloqué par le maire de Paris, lamentablement accusé d’arrière-pensées politiques par Mme Albanel, dont la légèreté a de nouveau éclaté publiquement. Le propriétaire, d’ordinaire porté à la discrétion, est condamné à ouvrir sa maison et à montrer sa bonne foi. Pauvre riche, trompé par un service des Monuments historiques qui n’a plus de doctrine, plus de courage et à qui l’art du compromis fait perdre de vue l’essentiel !

Cette affaire montre une fois de plus, et cruellement, que le patrimoine – ce que nous tenons de nos pères –, bref, notre bien commun, est une chose trop sérieuse pour être confiée au ministère de la Culture.

Le Taser et la peluche

67

En mars 2007, Act Up lançait un excellent canular en annonçant une campagne du ministère de la Santé, « Bisounours contre le Sida », prévoyant « la distribution auprès des malades en détention qui se sont vus refuser la suspension de peine d’une peluche Bisounours de leur choix, format 75 cm, pour leur montrer que le ministère de la Santé ne les oublie pas ». La réalité rejoignant et avalant sans vergogne sa parodie, Rachida Dati a fait distribuer des « lapins en peluche » à neuf mères détenues en prison avec leur nouveau-né. « Elle a estimé que c’était le devoir d’un garde des Sceaux de faire un geste d’humanité envers ces femmes détenues », a déclaré le « conseiller presse » du ministre. Cette mesure discriminatoire à l’endroit des pères n’a suscité pour l’heure aucune réaction de la Halde en faveur de la parité en matière de peluches et d’infantilisation publique. Le Taser et la peluche sont les deux rebutantes mamelles du pouvoir sarkozyste. Patriarcat, matriarcat, même combat ?

Erik von Bestein

5

Erik von Bestein fut l’un des adversaires les plus acharnés d’Otto von Bismarck, jusqu’à l’accession de ce dernier au pouvoir en 1862. Cet ingénieur russe, dont l’œuvre inspirera durablement le mouvement bolchevique, se rallia à l’Allemagne plus de quarante ans avant la Révolution d’Octobre. En 1870, il dirigea l’aile droite (gauche vue du côté français) de l’armée prussienne à Sedan et obtint la reddition des fameux cavaliers auvergnats. Cela lui valut le titre de général en chef, un gros cigare qu’il ne cessa de fumer jusqu’à sa mort et des épaulettes qu’il affectionnait particulièrement. Ses mémorialistes gardent, d’ailleurs, de lui la seule phrase intelligible qu’il prononça jamais : « La vérité de la troisième voie, c’est dans les épaulettes. Et c’est bien dommage de n’avoir que deux épaules. Sinon j’aurais bien remis ça. »

Oskar Loewen, Portrait du général von Bestein, huile sur toile sacrément amochée mais néanmoins conservée au Musée Royal régional de Poitiers.

Révisons notre humour noir

51

Je ne me souviens plus très bien. C’était en janvier ou février 1964. Ludwig Erhard avait déjà succédé à Konrad Adenauer et le parc du palais Schaumburg baignait désormais dans la fumée épaisse des cigares du nouveau chancelier. Ce matin-là, le smog ministériel qui noyait Bonn n’avait pourtant pas empêché Bernd Angott de sortir de son appartement de la Budapester Strasse, de saluer Frau Müller d’un geste rapide de la tête et de diriger ses pas vers la Thomas-Mann Strasse pour y ouvrir l’entreprise de pompes funèbres dont l’enseigne stipulait qu’elle avait été fondée en 1862. Une maison sérieuse.

Il remonta le rideau métallique, tourna la serrure, endossa sa blouse grise et, armé d’un balai et d’un plumeau, entreprit le nettoyage auquel sa boutique avait droit chaque matin à 7 heures. Tous les croque-morts vous le diront : précision, gravité et propreté sont les deux mamelles du métier. Bernd Angott époussetait soigneusement une plaque gravée en lettres d’or d’un Staub zu Staub, Asche zu Asche[1. Tu es poussière, et tu retourneras en poussière.], quand, à la radio, il entendit une voix enfantine raconter une histoire de Fritzchen[2. Fritzchen est le Toto allemand.] : « Où a été signé l’armistice de 1918, demande la maîtresse ? – En bas à droite, répond Fritzchen. »

Balai et plumeau tombèrent aussitôt des mains de Bernd Angott, le rouge lui monta au front, ses lèvres s’entrouvrirent en grand, ses yeux s’embuèrent et sa carcasse tout entière ne fut plus qu’un long tremblement : il riait. Depuis plus de cent ans, tout entière absorbée dans le service mortuaire, la race des Angott avait tenu éloigné d’elle cette activité inconvenante des muscles de la face. A cette pensée, le croque-mort hoqueta une dernière fois, se ressaisit et se rhabilla du sérieux dont jusque-là sa mine grave ne s’était jamais départie. La vie reprit son cours et la devise de l’établissement rythmait à nouveau ses heures : Sterben ist unser Beruf[3. Mourir est notre métier.].

Ce fâcheux accident aurait pu en rester là si, un an après, Bernd Angott ne s’était pas retrouvé à officier dans la basilique Saint-Martin aux obsèques d’un vétéran de la Grande Guerre. L’historiette si drôle de Fritzchen et de l’armistice revint machinalement à l’esprit du croque-mort. Il lâcha les cordons du poêle et éclata d’un rire si bruyant que le curé, ses ouailles et toute l’assemblée le tinrent pour un possédé. On l’aurait bien livré à un exorciste, s’il n’avait déjà quitté la ville, bien décidé à courir les routes allemandes pour ne plus vivre que du rire, puisque c’était le rire qui l’avait fait périr.

Les premiers spectacles de Bernd Angott furent assez calamiteux : il avait collecté plus de onze cents historiettes de Fritzchen qu’il ânonnait maladroitement dans des cabarets et des bouges mal famés de la Ruhr. Puis, le métier venant aussi promptement que l’inspiration, il en écrivit de nouvelles, notamment celle de Fritzchen confiant à son père : « La maîtresse nous a rendu la dictée. J’ai eu tout juste. Sauf les fautes » ou encore : « Fritzchen, interroge le professeur, pourquoi notre langue s’appelle aussi langue maternelle ? – Parce que papa n’a jamais la parole. »

De maisons de retraite en sanatoriums, de foyers paroissiaux en fins de banquet, la carrière de Bernd Angott suivait son cours, poussif et maussade. Ses blagues étaient pourtant excellentes, sa dégaine impeccable et les spectateurs qu’il tenait en haleine quatre heures durant en avaient pour leur content. Pourquoi diable la presse se désintéresserait-elle de lui ? Pourquoi la critique feignait de l’ignorer et cachait la vérité ? N’avait-il pas la prestance et l’allant pour être parfaitement medienfähig[4. Présentable dans les médias.] ? Bernd n’était pas naïf : être le plus grand comique allemand depuis Schopenhauer avait de quoi susciter jalousie et envie. Il savait que dans les rédactions du pays on avait fait passer la consigne et partout bruissait la rumeur : « Boycottez-le, boycottez-le… »

Puisqu’on lui interdisait la « une » des pages spectacles, Bernd Angott se résolut à faire celle des faits divers. Il loua la salle des fêtes de Scharnhorst près de Dortmund et adressa des invitations à tout ce que la République fédérale comptait en critiques de spectacle. Il avait écrit chacune d’entre elles au dos de faire-part de décès, vraisemblablement sauvés du naufrage de son entreprise de pompes funèbres. Il s’y attribuait le titre de « comique le plus provocateur d’Allemagne » et promettait d’attenter aux bonnes mœurs en donnant son spectacle « nu comme un ver ». Las, aucun journaliste ne crut bon de prendre sa blague au sérieux. Quinze jours plus tard, mes confrères et moi-même recevions une deuxième invitation : Bernd Angott annonçait qu’il se couperait la main droite à l’issue de sa représentation. Vaste fumisterie !

L’écriture malhabile de la troisième invitation nous laissa deviner qu’elle était celle d’un gaucher : Angott nous informait qu’il s’arracherait la jambe en scène à défaut de nous arracher des larmes de rire.

Le 8 mars 1969, nous étions quelques-uns à attendre devant la salle paroissiale de Tannenbusch. Bernd Angott, « l’homme-tronc le plus drôle d’Allemagne », était parvenu à enflammer notre curiosité en nous promettant du jamais vu. A 20 heures, le concierge de Tannenbusch loqueta les portes. Une fumée épaisse s’échappait de la salle et semblait nimber l’homme d’une auréole grisâtre. Sans mot dire, il sortit un clou de sa poche et fixa un panonceau à la porte en bois : « Monsieur Angott ayant jugé bon de répéter cet après-midi son spectacle intitulé : Jan Palach ist ein Arschloch[5. Jan Palach est un con.], la représentation de ce soir est annulée. »