Accueil Monde L’Allemagne sort-elle de la pénitence?

L’Allemagne sort-elle de la pénitence?

Le combat « culturel » de l’AfD et ce qu’il nous dit de la France


L’Allemagne sort-elle de la pénitence?
© Montage Open AI / Midori Ikenouchi/DPA/SIPA

Le sélectionneur de la Mannschaft et égérie du site de voyages Trivago Jürgen Klopp (notre photo) fait parler de lui en sortant de sa réserve politique, et en donnant le sentiment de fustiger les bons résultats électoraux de l’AfD. Mais, quoi que l’on pense de ce parti, les « questions interdites » ne disparaissent pas toutes seules, observe Charles Rojzman. Et un peuple ne peut peut-être pas transmettre indéfiniment son appartenance nationale sous la forme de la culpabilité.


Il arrive que quelques événements rapprochés, dont chacun pourrait paraître secondaire, révèlent soudain la profondeur d’un bouleversement que l’on refusait jusque-là de regarder.

Le 6 septembre 2026, en Saxe-Anhalt, l’AfD a recueilli près de 44 % des suffrages et obtenu 39 des 83 sièges du Landtag, devenant de très loin la première force politique de ce Land de l’ancienne Allemagne de l’Est et ébranlant cette Brandmauer, ce « mur coupe-feu » par lequel les autres partis allemands s’interdisent toute alliance avec elle. Onze jours plus tard, le 17 septembre, Jürgen Klopp, l’une des personnalités les plus populaires du pays, surgissait dans ce débat d’une manière inattendue en demandant aux Allemands de ne plus abandonner la fierté nationale aux « mauvaises personnes », de reprendre leur drapeau et de retrouver ce qu’il appelle un « patriotisme positif ».

La déclaration mérite que l’on s’y arrête, précisément parce que Klopp ne parle pas au nom de l’AfD mais contre ce qu’il considère comme ses dérives. Pour lui aussi, cependant, quelque chose est devenu impossible : laisser entendre que la fierté allemande appartiendrait nécessairement aux extrémistes. On mesure le chemin parcouru lorsque, dans le pays d’Auschwitz, un homme qui entend combattre l’extrême droite commence par réclamer le droit d’aimer le drapeau national.

Pendant ce temps, une autre bataille s’est ouverte, moins spectaculaire mais peut-être plus importante encore : celle de la culture.

Le 2 mars 2026, le groupe AfD au Bundestag avait publié un véritable manifeste culturel annonçant qu’un futur gouvernement déciderait « avec assurance » quelles œuvres et quelles institutions mériteraient l’argent public, que les financements devraient s’orienter vers « le peuple, la liberté et la nation », privilégier ce qui possède une importance nationale et servir, selon une formule dont le caractère intempestif est précisément ce qui frappe, « le vrai, le bien et le beau ». Puis, le 18 août, le même groupe demandait une « réorientation fondamentale » de la culture mémorielle allemande, afin que l’histoire du pays ne soit plus principalement envisagée à travers les crimes des dictatures nazie et communiste, mais retrouve aussi ses continuités, ses œuvres et ses moments de grandeur.

Voilà donc que la querelle cesse d’être abstraite. Un parti qui annonce vouloir transformer la culture vient de démontrer qu’il pouvait devenir la première force politique d’un Land allemand, et aussitôt revient, comme il revient toujours en Allemagne, le spectre familier : 1933.

Comme si l’Allemagne ne pouvait jamais parler de nation, de culture, de transmission, de famille, d’immigration ou d’identité sans que l’ombre d’Hitler se lève derrière elle ; comme si près d’un siècle d’histoire n’avait rien changé ; comme si toute volonté de rompre avec les orthodoxies progressistes contemporaines devait nécessairement conduire, par quelque pente fatale, à l’Entartete Kunst, aux autodafés, aux chemises brunes et finalement à Auschwitz.

Mais est-ce vraiment la même histoire ?

Car l’AfD ne mène plus seulement une bataille contre l’immigration. Elle mène un combat culturel, et elle le mène précisément sur les terrains que l’Allemagne officielle avait cru pouvoir soustraire à la discussion : la nation, l’islam, la famille, le sexe, l’école, la langue, les cultures venues d’ailleurs, la mémoire et, derrière toutes ces questions, le droit d’un peuple à considérer que sa propre culture possède chez lui une place particulière.

À la société multiculturelle, l’AfD oppose une deutsche Leitkultur, une culture allemande de référence, enracinée dans la langue, le christianisme, l’héritage antique, l’humanisme, les Lumières, les traditions et les œuvres allemandes. Elle combat le gender mainstreaming, certaines politiques publiques concernant les identités LGBT et trans, l’écriture genrée et cette conception de l’intégration selon laquelle la société allemande devrait progressivement mettre sa propre culture sur le même plan que toutes celles qui sont venues s’établir sur son territoire.

On peut combattre ces orientations, et certaines déclarations de responsables de l’AfD ainsi que les conceptions ethnoculturelles présentes dans certains de ses courants méritent d’être examinées sans complaisance. Mais répondre à l’ensemble de ces questions par un seul mot, Hitler, constitue une manière particulièrement commode de ne répondre à aucune.

Car Hitler n’était pas un conservateur inquiet de voir disparaître les traditions allemandes sous les coups de la mondialisation et du multiculturalisme. Le national-socialisme était un système totalitaire fondé sur une conception raciale de l’humanité, qui avait détruit les partis politiques, supprimé les libertés, persécuté les opposants et les Juifs et soumis progressivement l’ensemble de la vie culturelle à l’État.

L’Entartete Kunst, l’« art dégénéré », ne fut pas une querelle concernant les subventions publiques. Les œuvres étaient confisquées, les artistes exclus, les musées purgés, tandis que la Reichskulturkammer contrôlait l’accès même aux professions artistiques et intellectuelles. Derrière le jugement esthétique se trouvait le jugement racial : certains hommes n’étaient pas seulement accusés de produire un mauvais art, ils étaient considérés comme corrupteurs du peuple en raison de leur origine ou de leurs idées.

Voilà la différence essentielle entre un combat culturel mené dans une démocratie et une mise au pas totalitaire.

Que l’AfD veuille aujourd’hui modifier profondément les critères selon lesquels l’État distribue ses subventions mérite évidemment discussion et vigilance. Elle l’annonce sans détour : la liberté artistique ne créant pas, selon elle, un droit à la subvention, un gouvernement AfD choisirait ce qu’il souhaite financer.

Il faut prendre cette affirmation au sérieux, car l’argent public peut devenir un formidable moyen de pression sur la création ; mais refuser de financer une œuvre n’est pas encore l’interdire, combattre une idéologie n’est pas supprimer la liberté de ceux qui y adhèrent, vouloir transmettre une culture majoritaire n’est pas décider racialement quels hommes ont le droit d’appartenir au peuple.

Ces distinctions paraissent élémentaires, et pourtant notre époque semble avoir de plus en plus de peine à les faire, peut-être parce que le monde contre lequel se révolte aujourd’hui l’AfD n’est précisément plus celui de 1933.

Nous continuons à chercher avec une application presque obsessionnelle les monstres du passé tandis que nous éprouvons beaucoup plus de difficultés à reconnaître les idéologies de notre propre temps. Le nazisme a été vaincu militairement, politiquement et moralement ; cela ne signifie évidemment ni que l’antisémitisme ait disparu ni que des mouvements néonazis n’existent plus, mais simplement que les dangers qui menacent les démocraties européennes ne se présenteront pas nécessairement avec les uniformes, les mots et les symboles de 1933.

À mes yeux, une autre entreprise de déconstruction culturelle s’est développée au cœur même des démocraties occidentales, que l’on désigne, faute d’un mot plus satisfaisant, sous le nom de wokisme. Je ne parle évidemment pas ici du combat nécessaire contre le racisme ou les discriminations, mais de ce qu’il devient lorsqu’il se constitue en vision générale du monde, distribuant les hommes entre dominants et dominés, coupables et victimes, colonisateurs et colonisés, Blancs et « racisés », Occidentaux et peuples soumis, et finissant par soumettre l’histoire, la langue, l’art, la famille et jusqu’aux relations entre les sexes à cette grille morale.

Le paradoxe est considérable : cette idéologie ne proclame pas la supériorité de l’Occident, elle instruit son procès ; elle ne demande pas aux Européens de conquérir le monde, elle leur apprend à soupçonner leur propre héritage ; elle ne glorifie pas la nation, elle voit volontiers dans celle-ci le masque d’une domination dont il faudrait se libérer.

Et c’est ici que surgit l’une des contradictions les plus étranges de notre temps : la convergence provisoire d’une partie de cette gauche identitaire avec l’islamisme.

Ils ne veulent pourtant pas du même monde. Sur les femmes, la sexualité, l’homosexualité, la religion, la famille et la liberté individuelle, leurs conceptions peuvent être radicalement opposées ; le militant occidental qui revendique la fluidité des identités sexuelles appartient même à un univers moral presque inverse de celui de l’islamiste qui entend soumettre la société à une norme religieuse.

Et pourtant ils peuvent cheminer quelque temps ensemble, non parce qu’ils désirent la même société, mais parce qu’ils peuvent désigner le même coupable : l’Occident, son passé colonial, ses institutions, sa prétention à l’universalité et, souvent, Israël, transformé en incarnation presque abstraite du colonisateur occidental.

C’est pourquoi je parlerais moins d’alliance que de cheval de Troie.

Le cheval de Troie n’est pas l’islam dissimulé derrière le drapeau arc-en-ciel, ce qui serait une caricature aussi facile que fausse ; il est beaucoup plus subtil, puisqu’il réside dans l’interdiction morale de regarder les contradictions du réel.

À force d’expliquer qu’il serait illégitime de juger une culture étrangère à partir des principes de la nôtre, on finit par perdre les moyens intellectuels de défendre les libertés mêmes dont on se réclame. Comment défendre l’égalité des femmes si toute critique d’une pratique religieuse devient suspecte d’« islamophobie » ? Comment défendre les homosexuels si l’on hésite à dénoncer l’homophobie présente dans certains milieux par crainte de stigmatiser une minorité ? Comment exiger l’intégration si l’idée même qu’une culture d’accueil puisse demander quelque chose à celui qu’elle accueille devient suspecte de domination ?

Le danger contemporain n’est donc pas, à mes yeux, la répétition mécanique du nazisme, comme si l’Histoire était condamnée à remettre éternellement le même uniforme ; il réside aussi dans notre incapacité à reconnaître les contradictions nouvelles lorsqu’elles ne ressemblent pas aux catastrophes anciennes.

Reste alors la question allemande la plus douloureuse : la mémoire.

L’AfD demande désormais explicitement que l’histoire nationale ne soit plus regardée principalement à travers les catastrophes du XXe siècle. Dans son texte du 18 août, elle réclame que soient davantage présents Otton le Grand, le Saint-Empire, les mouvements nationaux et libéraux du XIXe siècle, l’Empire, Weimar et la réunification, tout en affirmant que les crimes nazis et ceux de la dictature est-allemande doivent continuer d’être commémorés.

Ses adversaires redoutent qu’un tel rééquilibrage ne conduise progressivement à relativiser Auschwitz, et cette inquiétude mérite d’être entendue ; mais l’interrogation inverse mérite elle aussi d’être posée : un peuple peut-il transmettre indéfiniment son appartenance nationale principalement sous la forme de la culpabilité ?

La déclaration de Klopp devient alors plus intéressante qu’elle n’en avait l’air. Lorsqu’un homme qui entend précisément tenir le nationalisme radical à distance éprouve le besoin de dire, le 17 septembre 2026, que le drapeau allemand et la fierté nationale ne doivent pas être abandonnés aux « mauvaises personnes », c’est que la question de l’appartenance nationale est sortie du seul univers de l’AfD.

Et voilà pourquoi tout cela nous concerne directement en France.

Nous avons longtemps cru que notre tradition républicaine nous protégerait du vertige allemand. Nous avions l’universalisme, la laïcité, notre langue et cette formidable capacité d’assimilation qui avait fait Français des Italiens, des Polonais, des Espagnols, des Portugais, des Arméniens, des Juifs venus d’Europe orientale et de tant d’autres ; l’étranger pouvait devenir français parce qu’il existait encore quelque chose d’assez fortement constitué pour qu’il puisse désirer le devenir. C’est cette évidence qui s’est fragilisée.

Nous voulons toujours l’intégration, mais nous avons de plus en plus de mal à dire à quoi il faudrait s’intégrer.

La bataille ne porte donc plus seulement sur le nombre d’étrangers que nous pouvons accueillir, mais sur une question autrement redoutable : qui doit s’adapter à qui ?

Est-ce à celui qui arrive d’entrer progressivement dans une civilisation, d’en apprendre la langue, d’en respecter les lois mais aussi d’en comprendre les usages, les libertés, les rapports entre les sexes, la place de la religion et cette multitude de règles invisibles qui constituent une manière de vivre ensemble ; ou appartient-il à la société d’accueil de se transformer continuellement afin que personne ne puisse éprouver le sentiment que la culture qu’il rencontre possède davantage de légitimité historique que celle qu’il apporte ?

Voilà notre combat culturel.

Il se joue lorsque nous nous demandons ce que l’école doit transmettre et si elle doit encore transmettre quelque chose ; lorsque l’islamisme rencontre une République qui ne sait plus toujours si elle peut exiger davantage que l’obéissance formelle à la loi ; lorsque les questions de sexe et de genre entrent dans l’école ; lorsque notre histoire est relue principalement à travers l’esclavage, la colonisation et les discriminations, tandis qu’il devient de plus en plus difficile de célébrer sans précautions ce que la France a créé, pensé, bâti et donné au monde.

Ce qui se passe en Allemagne ne nous indique nullement quelle réponse politique nous devrions adopter en France. Cela nous avertit de quelque chose de plus profond : les questions interdites ne disparaissent pas.

Une partie des Européens ne demande plus seulement davantage de pouvoir d’achat, davantage de sécurité ou une meilleure retraite. Elle demande que quelque chose demeure : une langue, une histoire, des œuvres, des paysages, des usages, une certaine idée de la liberté, la possibilité de transmettre à ses enfants un monde qui ne soit pas devenu entièrement étranger à celui qu’elle a reçu.

Cela peut conduire au meilleur comme au pire, et l’histoire allemande suffit à rappeler où mène une politique qui transforme l’amour de son propre monde en obsession de la pureté et l’étranger en ennemi par nature ; mais il existe une erreur inverse, dont nous commençons seulement à mesurer les conséquences : croire que, pour empêcher le retour du pire, nous devrions renoncer à toute préférence pour ce que nous sommes.

Lorsque les partis démocratiques abandonnent les questions de transmission, d’identité, d’immigration, de civilisation et d’appartenance parce qu’ils les considèrent comme moralement suspectes, ils ne les font pas disparaître ; ils les abandonnent à ceux qui acceptent de les poser.

Peut-être est-ce même le paradoxe de cette Allemagne nouvelle que Jürgen Klopp vient, involontairement, de résumer : pour empêcher les nationalistes radicaux de confisquer la nation, encore faut-il que les autres cessent d’avoir honte de la prononcer.

Et plus les adversaires de l’AfD répondront aux questions de 2026 avec les seules images de 1933, plus ils risquent de montrer qu’ils n’ont compris ni 1933, dont la singularité mérite mieux que d’être transformée en injure politique, ni 2026, dont les bouleversements exigent que nous regardions enfin le monde tel qu’il est devenu.

Car la question qui monte en Allemagne est déjà devant nous : qu’avons-nous le droit de conserver de ce que nous sommes, qu’avons-nous le devoir de transmettre, et que sommes-nous en droit de demander à ceux qui veulent vivre parmi nous ?

Ce ne sont pas des questions nazies. Ce sont des questions démocratiques. Et les abandonner à ceux que l’on refuse d’entendre serait peut-être la plus dangereuse des démissions.

La société malade

Prix: 23,90 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 18,19 €



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Appel d’Elisabeth Lévy
Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération