Accueil Site Page 3137

Gaza : le solo d’Obama

48
Barack Obama
Barack Obama. Photo Flickr / Nicole Caulfield

Obama est-il soluble dans les eaux de la Méditerranée ? La question est justifiée si l’on s’arrête un instant sur le silence embarrassé de la Maison Blanche après l’affaire de la flottille. Le président américain a soigneusement veillé à ne pas joindre sa voix à l’euphonie de critiques consécutives à l’abordage discutable du Mavi Marmara. Sagement, il a préféré faire part de son « inquiétude » pour la région en qualifiant d' »intenable » l’actuel statu quo proche-oriental. Une attitude volontairement mesurée qui a sans doute mis un peu de baume au cœur de Benjamin Netanyahu passablement écorché, y compris par les coups de dagues de nombre de démocraties internationales prises d’une soudaine compassion pour le Hamas pourtant à leur ban.

Le grand allié d’Israël semble le rester

Cette retenue américaine a suscité une levée massive de sourcils, notamment dans les milieux bien-pensants, c’est-à-dire critiques d’Israël, qui vont bientôt afficher complet. Un an après le fameux discours de la « main tendue » de M. Obama aux musulmans, le monde arabe a également vu d’un mauvais œil cette attitude conciliante du président américain à l’égard d’Israël. D’autant qu’elle a eu pour conséquence immédiate de permettre au Premier ministre israélien d’imposer son idée d’une commission juridique chargée d’enquêter sur l’assaut du 31 mai et composée – au grand dam du reste de la planète – de juristes israéliens et d’experts étrangers, en particuliers américains. Certes, le doute sur « l’objectivité » de cette commission, soulevé tous azimuts, est autorisé, et la seule présence d’Israéliens en son sein apporte en quantité de l’eau aux moulins des démocrates bon teint. À propos de bon teint, c’est vrai qu’y faire siéger le toujours hâlé Roland Dumas aurait probablement apaisé les sceptiques habituels, et aurait conféré aux enquêteurs un gage certain d’impartialité … D’autant qu’en matière de bateaux et de navigation en eaux troubles, il peut en remontrer à plus d’un. Mais pourquoi s’arrêter à M. Dumas ? N’oublions pas le bon juge Goldstone ! Lui aussi aurait sa place au sein d’une commission anti-sceptiques, c’est-à-dire noyautée par des Iraniens, des Pakistanais et des Cubains qui se livrerait, comme pour l’enquête autour de la guerre à Gaza, à une réflexion empreinte de neutralité! Et ne rejetons pas trop vite le nouveau héros des pays du sud, Recep Tayyip Erdogan, dont l’objectivité n’est plus à démontrer, surtout à l’endroit de ceux qui se risquent à évoquer en Turquie le génocide arménien et sont de plus en plus nombreux à croupir dans ses prisons. En parlant d’objectivité, il serait salutaire de rappeler ici que des commissions d’enquêtes en Israël ont dans le passé fait tomber des têtes, notamment la commission Agranat (Guerre d’Octobre 1973), Kahane (Guerre du Liban 1982-85) et Vinograd (2e Guerre du Liban juillet-août 2006). Un détail d’importance lorsque l’on sait que Netanyahu, son ministre de la Défense Ehud Barak et le chef d’état-major Gaby Ashkenazi pourraient être appelés à comparaître.

Il semble donc que le souhait américain en faveur d’une « participation internationale » soit exaucé puisque les Israéliens ont accepté le principe d' »observateurs étrangers » parmi les membres d’une commission d’enquête. Pour Washington, et contrairement à la plupart des capitales européennes et à l’encontre des Nations unies, les institutions démocratiques israéliennes sont capables de traiter le dossier de façon crédible, de déterminer les responsabilités, et de sanctionner objectivement les fauteurs.

Le grand allié américain d’Israël semble donc le rester. De même qu’il entend bien restaurer son rôle d’« honest broker », une fonction dont les contours s’étaient dangereusement estompés durant les deux mandats de la précédente administration.

Qu’est-ce à dire ? Obama est-il finalement bon pour les juifs ? Pour Israël ? Rassurons tout de suite les plus inquiets. La réponse est oui. Pour l’instant.

La ligne anti-colonisation constante à Washington – Bush excepté

Rappelons-le. Le président américain a d’ores et déjà prouvé qu’il n’avait pas sa langue dans la poche concernant Israël et sa politique de colonisation. Mais à part son prédécesseur, George W. Bush, rares ont été les occupants de la Maison Blanche à mâcher leurs mots dès lors qu’il s’agissait de l’expansion de la présence israélienne dans les territoires palestiniens. Ce qui a fait dire, peut-être un peu vite, que les relations entre Israël et les Etats-Unis n’étaient plus au beau fixe. Obama ne fait pas exception et sa politique s’inscrit parfaitement dans la ligne anti-colonisation déjà tracée par Richard Nixon après la Guerre des Six Jours et l’occupation de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-est. Et cela tranche incontestablement avec son peu de virulence à propos de l’assaut israélien de la flottille. On ne peut se poser en critique d’Israël à toute heure, sous peine de perdre en crédibilité, et il est bon de ménager parfois ses interlocuteurs. Surtout lorsqu’on s’apprête à accueillir à la Maison Blanche Mahmoud Abbas dans le but d’aborder la question délicate des négociations indirectes dites de « proximité », encore dénuées de résultats concrets. A la fin du mois, ce sera au tour de Benjamin Netanyahu d’être accueilli à la Maison Blanche, une visite prévue fin mai mais qui avait été brutalement reportée en raison des vagues soulevées par la flottille.

Non au nucléaire iranien

Autre sujet potentiellement explosif : le nucléaire iranien. À observer l’attitude de Barack Obama sur ce dossier, si l’on peut percevoir quelques atermoiements et un certain flou autour d’une éventuelle opération militaire contre Téhéran, il n’en reste pas moins que l’idée force prônée par l’administration est d’empêcher l’Iran d’accéder à une capacité nucléaire militaire. Une approche qui, dans ses grandes lignes, satisfait les Israéliens, même si Obama s’est diplomatiquement prononcé ces jours-ci en faveur d’un Proche-Orient dénucléarisé. « Honnête courtier » oblige. Le président américain, si l’on en croit un haut responsable israélien cité cette semaine par les médias de son pays, aurait donné à Netanyahu des « garanties explicites » sur la sécurité d’Israël au cas où un nouvel accord de la Conférence de suivi du Traité de non-prolifération — qui vient d’être adopté par l’Onu … toujours par souci d’objectivité — viendrait mettre en question l’existence de l’arsenal nucléaire israélien, un mirage selon certains sceptiques. À l’heure où les centrifugeuses iraniennes tournent à plein rendement et où le président Ahmadinejad ne fait pas mystère de ses intentions concernant l’avenir d’Israël au sein de la communauté des Nations, comment ne pas s’interroger sur l’opportunité d’une telle résolution qui condamne « les activités nucléaires israéliennes » et prévoit pour 2012 une conférence sur un Proche-Orient dénucléarisé ! Mais, en raison d’une irrépressible et incorrigible mauvaise foi, je fais probablement fi de l’objectivité, encore elle, des membres du « Machin ».

Le pays des soirées calmes

10

Bien que participant pour la première fois depuis 1966 à la Coupe du monde de vous-savez-quoi, la Corée du Nord risque d’être privée de directs, y compris ceux de son équipe, et y compris itou ceux des Sud-Coréens, eux aussi présents en Afrique du Sud. Il paraîtrait que le lors des éditions précédentes, ce sont les frères ennemis de sous le 38e parallèle qui avaient réglé la note des droits de retransmission. Mais cette année, à Séoul, on regimbe à cause des tensions, croissantes, entre les deux Corée. Pas de matches donc, chez Kim Jong-i l: comme quoi, la Corée du Nord n’est pas forcément l’enfer terrestre qu’on nous décrit…

Tristes centristes…

UDF

Le Centre, en France, c’est le triangle des Bermudes. Ceux qui y vont s’y perdent et disparaissent durablement. Ô combien de Lecanuet, de Pleven, de Jacques Duhamel, de Servan-Schreiber, de Raymond Barre, d’Hervé de Charrette, de Gilles de Robien partis joyeux pour des courses aux postes les plus élevés de la République se sont noyés dans l’oubli de la vie politique.

À moins d’être particulièrement brillant et cultivé comme Edgar Faure qui savait tout faire, même écrire des romans policiers, le centriste ne sert qu’à une chose : tuer les autres centristes qui pourraient devenir grands. C’est pour cela que les centristes, plus encore que les trotskystes, adorent multiplier les scissions, créer des formations, polir des sigles et passer insensiblement du groupusculaire au corpusculaire. On aurait envie d’être un Buffon pour recenser toutes les espèces et appréhender la fascinante biodiversité du centrisme français : que sont devenus les adhérents du Centre démocrate, du Centre Démocratie et Progrès, du Centre des démocrates sociaux ? Ont-ils adhéré ensuite au PPDF ? À Force Démocrate ? Ont-ils tenté de ressusciter les clubs Perspectives et Réalités ? Trouve-t-on encore clandestinement réunis dans des sous-préfectures pluvieuses des adhérents directs de l’UDF communiant dans la ferveur de leur leader charismatique injustement oublié Pierre-André Wiltzer ?

Lors de ma dernière manif, le 27 mai, contre la politique des retraites, quelques camarades et moi, vieux amateurs de raretés organisationnelles avons eu le regard attiré par trois jeunes gens portant chacun un drapeau assez petit représentant un cercle jaune sur fond bleu à moins que ce ne soit le contraire. C’étaient, oui, des JRG, c’est à dire des Jeunes radicaux de gauche. Et nous avons été sincèrement émus comme si nous avions retrouvé une espèce disparue, fragile, comme le Dodo de la Réunion.

Les inconsolés de l’âge d’or du giscardisme

Le radicalisme qui se nommait lui-même « opportuniste » sous la Troisième République est une forme particulière de centrisme qui consiste à trouver une personnalité atypique pour faire parler de soi et sauver ce qui reste d’élus locaux. Ainsi les radicaux valoisiens, qui on les comprend, n’avaient pas les choses facilitées par André Rossinot ou Didier Bariani, ont-ils décidé de revivre un peu avec Jean-Louis Borloo tandis que les radicaux de Gauches flirtent depuis vingt ans avec Bernard Tapie et semblent près à remettre le couvert à l’approche des prochaines présidentielles.

Ah, les présidentielles, c’est toujours un grand moment pour les centristes qui sont les veufs, les ténébreux, les inconsolés du seul âge d’or qu’ils aient connu sous la cinquième : le giscardisme.

Une des constantes du centrisme est en effet de menacer le Pouvoir d’une candidature pour faire monter les enchères en députés et en ministres.

Et là, ces jours-ci, les grandes manœuvres ont commencé sur le champ de Mars des hypocrites.

Le courageux Hervé Morin est un bel exemple : après avoir trahi Bayrou pour aller à la soupe en 2007, il a commencé à parler de partir en 2012 dès qu’il a senti les premiers signes de faiblesse chez Sarkozy que la crise fait sérieusement tanguer.

Las, il n’est pas très difficile de contrer un centriste. Il suffit de ressusciter un autre centriste. François Bayrou vient ainsi d’être reçu à l’Elysée alors que le Modem doit, après les régionales, peser à peu près autant que Lutte Ouvrière. Sans doute touché par cette attention, François Bayrou est ressorti en se déclarant, je cite, « ininstrumentalisable ». Quand on est agrégé de Lettres, avec d’habitude un langage plutôt soutenu et qu’on emploie un mot aussi laid, c’est qu’on n’a plus toute sa tête. L’émotion, sans doute, de se voir remis au centre du jeu par celui qu’on a traité encore plus durement que Marine Aubry. Pour Bayrou, Sarkozy ce n’était pas Madoff, c’était il y a encore quelques mois un agent de la Scientologie en France.

Une spécialité centriste : le coup de poignard dans le dos

N’oublions pas, voulez vous, Christine Boutin revenue un peu malgré elle sur le devant de la scène avec sa mission bien payée sur la mondialisation, assumant parfaitement la chose et indiquant au passage que si les valeurs de son micro-parti démocrate-chrétien n’étaient pas représentées par le candidat de l’UMP, elle irait aussi. Et pourquoi pas Jean Arthuis, dont on oublie trop souvent qu’il vient de créer l’Alliance centriste afin de réunifier la famille et, suivant en cela une logique non-euclidienne typique de cette mouvance, contribue de fait à accentuer ses divisions…

C’est devenu un cliché de dire que les centristes ne sont pas courageux mais le cliché n’est pas devenu cliché pour rien. Une des spécialités du centriste est de poignarder dans le dos le grand homme, celui qui a une certaine idée de la France. Lecanuet et Giscard contre de Gaulle, Barre contre Chirac en 88 et Balladur contre Chirac encore en 95. Le centriste n’aime pas du tout, mais alors pas du tout le gaullisme. Il est un héritier des Girondins. Il préfère les « corps intermédiaires » comme il dit. C’est pour ça qu’il adore le Sénat. Le Sénat est un vrai bouillon de culture du centrisme avec des notables rondouillards et ruraux qui derrière leur bonhommie et leur apparent bon sens sont en fait des tueurs. Les sénateurs sont évidemment élus au suffrage indirect. Faire voter les gens, pour un centriste, c’est limite du césarisme, un nom poli pour dire fascisme. Il a un problème avec le suffrage universel, souvent : Delors n’a pas eu envie de serrer des mains et Balladur l’a fait avec une telle componction qu’il a été éliminé dès le premier tour.

Ce serait tellement mieux, pour le centriste, une France modernisée, atlantiste, européenne. Si l’Union européenne, d’ailleurs, est l’échec que l’on connaît, c’est en grande partie dû aux centristes qui en sont les maîtres d’œuvre et qui l’ont (mal) construite depuis soixante ans en prenant bien soin de ne pas y mêler cette sale engeance irrationnelle, nationaliste, braillarde, et revendicative  que sont les électeurs.

Evidemment, on nous serine depuis trente ans au moins, que les élections se gagnent au centre. C’est évidemment faux. C’est ce que voudraient faire croire les politologues eux-mêmes, en grande partie, centristes.

Mais les Français ne votent jamais au centre : en 74, ils votent pour une gauche qui ne fait pas peur (Giscard) contre une gauche qui fait peur (Mitterrand). En 1981, c’est le contraire : ils votent pour une gauche qui ne fait plus peur (Mitterrand) contre une gauche devenue de droite (Giscard).

En 1995 ils votent à nouveau à gauche (Chirac) contre deux centristes (Balladur et Jospin).

En 2002, ils votent à droite (Chirac) contre l’extrême droite, Le Pen et, pour finir, en 2007 ils votent à droite (Sarkozy) contre le centre (Ségolène Royal) qui a éliminé la gauche (Bayrou) dès le premier tour.

Il reste à espérer qu’en cas de second tour DSK/Marine Le Pen en 2012, les Français votent à nouveau à gauche. Contre le centre, évidemment.

À un copain israélien fourvoyé

144
Elie Barnavi
Elie Barnavi.

Mon cher Elie,

Tu es sans doute au courant, car le bruit s’est répandu jusqu’à Bruxelles, où tu demeures désormais : le livre français se porte mal. Pour survivre, les maisons d’édition, même les plus vénérables, sont obligées de faire des « coups ». Cela consiste à monter une bulle éditoriale, comme on monte des bulles spéculatives à Wall Street, pour empocher vite fait les bénéfices avant qu’elle n’éclate. A chaque mois sa bulle: en mars, ce fut Elisabeth Badinter et sa charge au tromblon contre les mères allaitantes, en avril, le dézingage du père Freud par Michel Onfray. On tente, en ce mois de mai, de faire monter en bulle le dernier opus de Régis Debray, intitulé À un ami israélien.

En quoi une bulle éditoriale se distingue-t-elle des pratiques plus traditionnelles en matière de publication de livres ? Elle fait passer pour une production intellectuelle honorable un produit ficelé à la hâte pour répondre à une supposée demande du public. Le scandale n’est pas obligatoire, mais il peut aider : ainsi Onfray peut-il se frotter les mains à la lecture des imprécations d’une Elisabeth Roudinesco qui, du souffle ardent de sa colère, fait monter la bulle encore plus haut. Il faut donc concevoir un produit d’édition susceptible de tenir le devant de la scène médiatique pendant au moins quinze jours, avec bonnes feuilles dans un news magazine, passage dans les radios et télés dans l’ordre protocolaire: d’abord Elkabbach, puis FOG, détour par chez Finkie sur France Cul parce que c’est le régional de l’étape, et c’est ainsi que l’on passe d’Onfray à Debray (la rime, seule, est fortuite). Pour faire monter la sauce, ce dernier annonce urbi et orbi qu’il a cogné très fort, et qu’il ne va pas manquer de prendre des coups en retour. On convoque à cet effet Claude Lanzmann et Jean-Christophe Rufin.

Régis Debray multiplie, depuis plusieurs années, les diatribes anti-israéliennes qu’il présente avec une mauvaise foi d’airain comme une critique légitime de l’actuel gouvernement de l’Etat juif. J’exagère? Quels israéliens vivants trouvent grâce à ses yeux, à part toi, bien sûr? Ceux dont la liste est agréée par Leila Chahid, comme les journalistes de Haaretz Gideon Lévy et Amira Hass, les intellectuels post-sionistes en bloc, y compris les « saltimbanques » que tu dénonces chez Finkielkraut, et, last but not least, Abraham Burg qui décrète la mort du sionisme entre deux conseils d’administration de compagnies de high tech d’Herzliya ? Tu concéderas que c’est réduire Israël à la toute petite cohorte de ses Cassandre patentées, dont tu ne fais heureusement pas (encore ?) partie. Bref, Debray est une sorte d’Alain Gresh, avec la rhétorique en plus et le sérieux en moins. Qu’a-t-il à dire de neuf sur un sujet dont le traitement journalistique et éditorial souffre de trop-plein plutôt que de manque ? Les imprécations anti-israéliennes d’un ex-gauchiste revenu de tout ayant des chances de faire un bide commercial, il fallait un emballage qui rende la chose appétissante.

Tu joues, cher Elie, le rôle de l’Israélien civilisé

Je suis au regret de te le dire: ta présence dans cette opération − sans laquelle les pirouettes rhétoriques de l’ex-cacique de Normale Sup auraient fait pschitt − a rendu possible cette tentative de « coup » éditorial. Il faut dire que tu te prêtes très volontiers au rôle qui t’est assigné par l’auteur : celui de l’Israélien civilisé avec qui on peut boire un verre et discuter sans ternir son image de moraliste un peu ronchon. Voyez, je ne suis pas anti-israélien, j’ai même un ami sioniste !

Dans ton souci − louable − de donner une image plus avenante de ton peuple que celle du butor bronzé porteur de Ray-Ban, tu fais preuve, dans ta réponse à Régis Debray, d’une indulgence qui aurait été une faute professionnelle si elle avait bénéficié, naguère, à l’un de tes étudiants. Une seule fois, tu te permets de pointer, et encore avec un point d’interrogation rhétorique poliçant le propos, une preuve de son ignorance. Naturaliser israéliens deux petits juifs belges de gauche, Richard Laub et Olivier Boruchowitch, auteurs de Israël, un avenir compromis, que tu as préfacé, me semble une faute vénielle à l’égard de celles que tu laisses allègrement passer, comme son injonction aux « dignitaires de la communauté juive de France » accusés de soutenir inconditionnellement Israël : « Ne pourraient-ils pas se montrer quelque peu gallicans ? La communion avec Rome ne conduit pas l’Eglise de France à prendre fait et cause pour M. Berlusconi. » Comparaison absurde et inadéquate qui aurait valu une bulle (cette fois-ci synonyme de zéro pointé) à un élève de première année de Sciences Po. Mais peut-être est-ce à la lecture de ce genre de balivernes que tu t’es esclaffé, dans l’avion te conduisant à Doha, en lisant le tapuscrit de Debray car, pour le reste, l’humour dont tu crédites son auteur est du genre qui m’a échappé. L’humour est généreux, l’ironie de Debray n’est qu’acide et ressentimentale. Pour le reste, il se contente de recycler les thèses d’Alain Gresh, Esther Benbassa ou Idith Zertal sur l’histoire du conflit israélo-arabe, le statut de la Shoah dans l’imaginaire israélien ou la psyché des juifs de France. Voilà le texte auquel tu acceptes de donner le statut de contribution importante à la discussion sur ce conflit et ses conséquences politiques et morales ! La seule idée originale qu’il avance est une réponse à ton souhait de voir les Etats-Unis imposer une solution. Jamais ils n’oseront, prophétise Debray, tant ils sont englués dans leur révérence vétérotestamentaire. Toute l’histoire des relations israélo-américaines infirme cette théorie, mais peu importe.

La « culture sophistiquée » du Hezbollah libanais

Ton indulgence confine parfois à l’aveuglement. Ainsi rappelles-tu à juste titre qu’Edgar Morin avait cosigné, avec Danièle Sallenave et Sami Naïr, un « texte antisémite » en 2002 dans Le Monde. Rappelons que ce texte accusait les soldats de Tsahal d’éprouver un plaisir sadique à l’humiliation des Palestiniens. Or, que lit-on, à la page 79 de la missive que t’adresse Debray ? « C’est un banal croisement de routes, sans croisement de regard. Lors de mon premier passage à Gaza, avant le « retrait unilatéral » de vos colons, en compagnie d’un père dominicain. Nous étions en voiture sur un chemin de terre, en plein midi, à la queue leu leu, escortés d’ânes, de carrioles et de gamins, lorsque les soldats ont arrêté la circulation. Nous sommes restés là à rôtir au soleil, assoiffés, poussiéreux, une petite demi-heure (…) un accident sans doute. Jusqu’à voir majestueusement, à cent mètres de distance sur une belle route asphaltée, dite de contournement, un 4×4 véhiculant une radieuse famille de colons, toutes vitres ouvertes, enfants riant aux éclats (…). Les troufions nous font signe d’avancer, mais désirant sans doute s’amuser, ils pointaient du doigt l’une ou l’autre voiture en convoi pour faire sortir les passagers du véhicule et les faire poireauter en pleine chaleur, for the fun of it. »

Quelle différence vois-tu entre ces lignes et les accusations de Morin et compagnie ? Proférer des insanités en anglais vous exonère-t-il d’en rendre compte ? Le récit de Debray a la force irréfutable des choses vues, du terrain qui, lui, ne ment pas. Il ne nous donne pas la date exacte ni le lieu précis de son périple à Gaza, précisant simplement qu’il se situe peu avant l’évacuation d’août 2005. Se peut-il que Régis Debray ait ignoré que, le 2 mai 2004, sur la route de Kessoufim, Myriam Hatuel, enceinte de huit mois, habitante d’une implantation juive à Gaza, avait été assassinée de sang-froid, dans sa voiture, avec ses trois petites filles, par un commando du Jihad islamique ? Il a le droit de juger insupportable les précautions sécuritaires dont il a subi les conséquences, mais est-il pour autant autorisé à les mettre sur le compte de la cruauté et de l’arbitraire des « robocops » de Tsahal? Et que dire de la « culture sophistiquée » dont Debray crédite le Hezbollah libanais, qui accueille comme un héros Samir Kuntar, l’homme qui a fracassé la tête d’une fillette israélienne contre les rochers de Nahariya et fut échangé contre des dépouilles de soldats israéliens tués au Liban ?

Décidément, Elie, ta participation à cette entreprise est une preuve supplémentaire que l’amitié, aussi bien que l’amour, peut porter atteinte au discernement des meilleurs.

À un ami israélien: avec une réponse d'Élie Barnavi

Prix: 12,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,38 €

Une brève histoire de l’apéro géant

Diego Velasquez, Bacchus couronnant les ivrognes, 1628.
Diego Velasquez, Bacchus couronnant les ivrognes, 1628.

Les jeunes sont des cons, et ce depuis la plus haute Antiquité. Patrocle, l’ami d’Achille, à peine sorti de l’adolescence, dut s’exiler pour avoir tué un homme après une querelle de jeu avant de devenir pédéraste et d’enfiler l’armure de son amant pour prendre sa place alors que l’autre ne lui avait rien demandé.

Les jeunes croient avoir tout inventé alors qu’ils ne font que répéter, en moins bien, ce que firent admirablement leurs aînés. Les jeunes sont ainsi persuadés d’avoir, avec les « apéros géants » convoqués par Facebook, trouvé un mode original de convivialité et, surtout, une façon de se la jouer « classe dangereuse » pour faire peur aux bourgeois.

Il faudrait leur expliquer, mais je n’ai plus la patience, que la notion même d’apéro géant est un oxymore. L’apéro est le moment du temps suspendu dans la société choisie d’un bistrot de quartier ou d’une maison de campagne. Au-delà d’une dizaine de personnes, l’apéro devient au choix un vin d’honneur, un cocktail mondain ou un pot de départ en retraite (cas qui ne concernera bientôt plus grand-monde, d’ailleurs).

[access capability= »lire_inedits »]Facebook, le réseau asocial

L’apéro, si exquisément français, avait déjà subi un outrage en devenant « dînatoire ». Mal assis dans des fauteuils trop profonds, on mange, dans le plus grand désordre syntagmatique par rapport à la grammaire d’un repas normal, des nourritures industrielles et régressives, et c’est ainsi que le jeune est sincèrement persuadé que l’apéricube est un fromage. Or, une société qui ne sait plus se mettre à table, c’est une société qui ne sait plus parler.

Les jeunes aiment bien les apéros dînatoires parce qu’ils sont à l’apéritif honnête, old school, ce que la rave party est à la surprise du même nom : un moyen d’être tout seul ensemble, d’empiler les solitudes comme un millefeuille. C’est pour cela que Facebook leur convient. Facebook, c’est le réseau asocial par excellence. La preuve, c’est que lorsque les jeunes se retrouvent ensemble grâce à lui dans la vie réelle, les jeunes boivent comme des trous, se battent, dégradent de jolis centres-villes et, finalement, meurent d’un coma éthylique ou d’une chute. Et ils n’ont même plus l’excuse, dans de tels débordements, de vouloir faire une révolution ou une guerre. Non, ils cherchent simplement à se compter en se vomissant les uns sur les autres pour éprouver un bref instant une présence incarnée qui les fasse sortir du bunker de leur solipsisme avec des « profils », des « murs » et des « infos », toute chose quand même très connotée univers carcéral.

La seule chose qui pourrait rappeler la notion d’apéro géant, c’est-à-dire de gens buvant ensemble dans l’espoir d’ouvrir sur quelque chose (c’est l’étymologie d' »apéritif »), que ce soit une guerre, un sacrifice humain ou un festin avec des dieux, ce sont les libations homériques. Et nous voilà revenus à Patrocle. Les libations dans l’Iliade et l’Odyssée, ce sont les apéros géants des Anciens, mais, comment dire, avec quand même quelque chose en plus, quelque chose qui manque aux dyspeptiques adulescents d’aujourd’hui : « Quand vous aurez, comme il est juste, fait les libations et que vous aurez prié, remettez à ce jeune héros la coupe remplie de vin, pour qu’à son tour il fasse des libations ; car je pense qu’il veut aussi prier les immortels : tous les hommes ont besoin de l’assistance des dieux. »

[/access]

Mon ami Régis

Régis Debray
Régis Debray.

Autant commencer par là, Régis Debray est un ami. Ce n’est pas à moi qu’il écrit par le truchement des éditions Flammarion mais À un ami israélien − notre ami commun Elie Barnavi. Mais c’est un peu à moi tout de même. D’abord, son texte s’adresse au moins autant à ses compatriotes juifs qu’aux Israéliens – qui ignoreront sans doute ses précieux conseils. De plus, voilà des années que nous évitons soigneusement le sujet qui fâche, précisément pour ne pas nous fâcher. Je saisis donc la perche qu’il me tend, finalement convaincue, comme lui, qu’on doit dire à ses amis les vérités qu’ils ne veulent pas entendre.

Régis, donc, parle en ami. « Tu te doutes bien qu’ami de la prudence et du confort intellectuel, je n’irais pas me mettre à dos une phalange de bras vengeurs sans une profonde empathie. » Cette phrase, comme le reste du livre, respire tout sauf l’empathie. Debray n’envisage pas que ses propos puissent être contestés, critiqués, discutés par des gens raisonnables : il sera forcément victime d’une « phalange de bras vengeurs ». Qu’il se rassure : il aura peut-être droit à l’accusation d’antisémitisme, proférée hier contre Edgar Morin. Le premier qui osera lui accrocher cet infâmant grelot me trouvera sur son chemin.

Traîner Edgar Morin en justice était idiot et aussi indigne que le texte qu’il a signé. Mais pourquoi oublier que Morin a été massivement soutenu, y compris par ceux que ce texte avait glacés ? Se focaliser sur la minorité la plus extrémiste de la « communauté » (qui est déjà elle-même une minorité à l’intérieur des juifs de France), n’est-ce pas, cher Régis, pour te retourner ta formule au sujet de l’antisémitisme de nos banlieues, « prendre l’écume pour la vague, le 1% pathologique incompressible de toute collectivité humaine pour un frémissement des profondeurs » ?

L’absence d’empathie n’est pas un crime. Elle peut même être un atout.

L’empathie, c’est la capacité de se mettre à la place de l’autre. Empathique, la désignation des soldats israéliens par l’aimable terme de « robocop » ? Régis, as-tu eu une pensée pour ceux qui furent lynchés à Ramallah  devant une foule en liesse ? Pour autant, tous les Palestiniens ne sont pas des lyncheurs. Tous les soldats d’Israël seraient-ils des robots sans âme ?

Empathique, l’idée qu’en France on fait beaucoup pour les juifs et rien pour les Arabes ? Te rappelles-tu que des enfants ont dû quitter l’école de la République où on ne pouvait garantir leur sécurité car ils étaient les seuls juifs de leur établissement ?

L’absence d’empathie n’est pas un crime. Elle peut même être un atout pour l’intellectuel. Ce qui manque ici à Debray, c’est le sens de la complexité qui rend habituellement son œuvre si riche. Choisissant, par principe et par fidélité à sa jeunesse, le camp des opprimés, il voit des bons et des méchants : enivrées par leur force, les anciennes victimes se sont transformées en bourreaux et quand les victimes d’aujourd’hui − les Palestiniens − sont criminelles, c’est précisément parce qu’elles sont victimes.

Il serait absurde de récuser en bloc ce qu’écrit Debray. Beaucoup de gens partagent ses inquiétudes sur le blocage actuel et son antipathie pour l’actuel gouvernement d’Israël. Qu’il se casse le nez sur l’Etat « juif et démocratique », on ne saurait le lui reprocher : qui prétendra que cette affaire de religion définissant également un peuple dont la plupart des membres ne mettent jamais les pieds dans une synagogue est claire ? Qu’il simplifie à outrance l’histoire en évoquant « huit cent mille autochtones chassés de leur terre manu militari, d’après un plan concerté par un chef charismatique agissant avec la rudesse d’un « bolchevik sans le communisme » », on ne lui en fera pas (trop) grief : il y a du vrai et du faux dans ce résumé sommaire même si, comme l’a souligné Claude Lanzmann dans Le Point, le contexte en est totalement évacué.

Le problème, en particulier sur la France, c’est que Régis a vingt ans de retard. Il vit dans les années 1980, quand la nation entière était sans cesse sommée de faire repentance pour Vichy et d’accomplir son devoir de mémoire. Peut-être la figure symbolique du juif français était-elle alors le « chouchou de la République ». « À Paris, quand il y a un million de personnes dans la rue, comme en 1992, c’est pour vilipender les croix gammées dans le cimetière de Carpentras, non pour en peindre sur les devantures de magasins », écrit-il. En 1992 ! Où étais-tu, Régis, en 2003, quand des centaines de milliers de personnes, sous prétexte de s’opposer à la guerre en Irak, traçaient le signe d’égalité entre la croix gammée et l’étoile de David, Sharon et Hitler ? Durant la guerre de Gaza, des rabbins ont participé aux manifestations de soutien à Israël, accréditant, selon toi, la confusion entre « juif » et « Israélien » : as-tu remarqué que quelques jours avant, une prière publique, place de la République, avait inauguré un défilé anti-israélien ?

Oui, il existe une paranoïa juive qui voit de l’antisémitisme quand il n’y en a pas. Est-ce une raison pour juger que celui qui existe n’est qu’un épiphénomène ? Question d’empathie, peut-être.

Debray en phase avec l’air du temps : désolant !

De la légèreté à l’irresponsabilité, Debray franchit allègrement la frontière quand il ajoute que, si on en fait trop pour les juifs, on n’en fait pas assez pour les Arabes. Y aurait-il un lien de cause à effet ? « La seule phobie aujourd’hui enracinée en France, tolérée, sinon encouragée (…) stigmatise les minarets, non les synagogues ». Comment un penseur de ce calibre peut-il reprendre cet argumentaire bas de gamme qui ne fait qu’attiser la mortifère concurrence des mémoires ? Mystère. Peut-il ignorer que l’obsession pénitentielle française s’est déplacée sur le terrain de la colonisation – pour des raisons compréhensibles au demeurant ? Est-il reclus au point d’ignorer que le discours dominant célèbre la diversité et le métissage, que la lutte contre les discriminations est devenue l’alpha et l’oméga de la République ? Pour lui, l’islamo-fascisme (terme d’ailleurs contestable) est une pure invention. Comme chacun sait, nos banlieues sont des havres de tolérance et de fraternité. Barnavi, qui dénonçait il y a quelques années les « religions meurtrières », ne lui répond pas sur ce point. Dommage.

Le plus étonnant n’est pas que Debray se place du côté des opprimés ou de ceux qu’il considère comme tels, mais qu’il adopte le prêt-à-penser d’une époque convaincue que la victime a toujours raison, qu’il fasse siens les poncifs qu’on entend en boucle sur France Inter en croyant déployer des idées dérangeantes. Désolée, compañero, mais ton texte enchantera nos directeurs de conscience, de Médiapart à Télérama en passant par Canal+. Te voilà en phase avec l’air du temps. C’est le plus désolant.

Que viva Mujica !

Je ne voudrais pas avoir de formule malheureuse et déclarer comme le fit, pour un autre pays et en d’autres époques un président du conseil au nom palindrome mais, je dois bien l’avouer, en ce qui concerne le match inaugural de l’équipe de France en Coupe du Monde le 11 juin, je souhaite la victoire de l’Uruguay. En effet, dans ce pays cher à la poésie française (Montevideo vit naître Laforgue, Lautréamont et Supervielle), le nouveau président qui a pris ses fonctions en mars, vient de rendre publique sa déclaration de patrimoine.

José Mujica, 75 ans dont 14 en prison pour avoir été un courageux guérillero Tupamaro dans les années 60, possède en tout et pour tout une Volkswagen Coccinelle de 1987 qui a été évaluée à 1600 euros. Comme il semble décidé à tuer le métier, il a en plus annoncé qu’il reversait son salaire à son parti et à un programme immobilier pour les défavorisés. Monsieur Mujica, vous vous rendez compte si ça venait à se savoir, un comportement aussi irresponsable ? Et un, et deux, et trois euros !

Affaire Hebbadj : quand la Justice frappe juste

Lies Hebbadj
Lies Hebbadj.

On reproche souvent aux journaux de n’annoncer que des mauvaises nouvelles, réjouissons nous quand de bonnes font la une. Le Parisien revient  sur l’affaire nantaise de l’automobiliste en burqa, de l’amende de vingt-deux  euros, de la conférence de presse, du mari islamiste, polygame et arrogant, de cette famille multi-parentale et multi-bénéficiaire d’aides sociales.

Si le début de l’histoire était plutôt énervant, la suite n’est pas pour me déplaire car monsieur Lies Hebbadj et celle de ses épouses qui nous intéresse en l’occurrence ont été arrêtés et placés en garde à vue parce que soupçonnés d’escroquerie, de fraudes aux aides sociales et de travail dissimulé  selon une source proche de l’enquête. La photo qui illustre l’article le représente entre deux gendarmes, la tête couverte comme une vraie gonzesse. Drôle d’idée de ne pas vouloir être reconnu après tant de fanfaronnades ! Enfin, qu’il se cache, c’est un bon début ! 

Si en bons croyants, même fondamentalistes, ces deux là avaient su recevoir avec humilité et en toute discrétion l’épreuve que le bon Dieu et la République leur envoyaient, en payant l’amende avec le centième ou le millième des sommes indûment perçues et en se faisant tout petits, nous n’en aurions jamais entendu parler. Au lieu de faire preuve de décence, mais je doute que cette notion leur soit familière, ou en tout cas de prudence, ils ont choisis de convoquer la presse pour dénoncer une intolérable et intolérante discrimination.

Apprendre la décence par la loi

Voici pourquoi, informé des suites judiciaires données à l’affaire, je me suis endormi sur mes deux oreilles, confiant dans la justice de mon pays, et réveillé le lendemain matin en grande forme pour ma journée de travail, prêt à mettre du cœur à l’ouvrage pour gagner mon pain quotidien et le supplément nécessaire aux cotisations URSSAF qui financent les allocations familiales. Je n’ai pas l’habitude de me réjouir du malheur d’autrui mais j’avoue avoir imaginé avec une joie mauvaise que la fouille au corps avait été totale et qu’il ne restait plus dans le garde-manger de la gendarmerie que deux casse-croutes au jambon.

Qu’on me vole, c’est déjà beaucoup, mais qu’on vienne me narguer jusque sur mon écran de télé, c’est pousser un peu loin le bouchon. C’est avoir vécu jusqu’ici en France sans avoir rencontré la moindre résistance à la crapulerie et à la grossièreté, ou peut-être penser qu’il suffit de prononcer les mots « racisme », « islamophobie » ou « discrimination » pour faire cesser toute critique et être dispensé d’avoir à rendre des comptes.

J’ignore qui, du juge ou du politique, je dois féliciter pour cet heureux rebondissement mais je le remercie chaudement. Pour l’avocat du beur nantais, ça ne fait aucun doute. « On n’en est plus au stade de la procédure judiciaire, c’est un acharnement politique sans précédent », juge-t-il. La justice qui aurait condamné Hortefeux en toute indépendance serait ici aux ordres ? J’aimerais presque le croire. Cela signifierait que le pouvoir exécutif est à l’initiative des poursuites et indirectement les électeurs qui l’ont élu et encouragé dans ce sens. J’accepte avec joie l’idée que j’aurais contribué, même de façon infime et très indirecte, à actionner le bâton qui va apprendre à monsieur Hebbadj la loi, la décence et le respect. Que les politiques fassent de la politique et que la justice nous rende justice, c’est tout ce que je demande. Par ailleurs, je déplore avec le défenseur de Lies Hebbadj que l’événement soit sans précédent. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

L’avocat du mari en rajoute et parle d’une « garde à vue disproportionnée ». Celui de sa femme regrette que les autres épouses de monsieur Hebbadj qui n’est nullement polygame naient pas été auditionnées. Ces déclarations me donnent l’envie  et l’espoir fou que le boucher hallal et toute sa smala s’engagent dans la prochaine flottille pour Gaza. Habitué qu’il est aux joies de la polygamie et de l’assistanat, pour peu qu’il s’abstienne de défier le pouvoir en place, il y vivrait comme un Pacha. Et pour ce qui est de la rhétorique victimaire, il maitrise le peu de vocabulaire qu’il faut pour les médias internationaux. La différence, c’est que là-bas, il comprendrait vite ce que cela veut dire d’être une victime. Pour de vrai.

Catholique en Turquie, un métier à risques

Luigi Padovese
Luigi Padovese.

Rêvons un peu. Soyons positif pour une fois. Imaginons un monde, d’ici quelques années – enfin, injectons un peu de réalisme dans ces propos euphoriques, et disons d’ici quelques décennies- dans lequel l’antiracisme pavlovien qui nous sert de conscience morale en ce début de millénaire sera devenu en France un objet d’études pour des facultés de sciences humaines rénovées et efficaces sous la férule du vénérable et presque centenaire[1. Rien à voir avec la réforme des retraites. Enfin, j’espère.] ministre d’Etat en charge de l’Education nationale et des Humanités, Alain Finkielkraut. Les réactions médiatiques en Europe au meurtre du vicaire apostolique Mgr Luigi Padovese au début du mois de juin 2010 y seront peut-être étudiées comme un cas d’école de l’aveuglement idéologique occasionné par les surdoses de moraline à laquelle sont aujourd’hui accros la plupart de ceux qui font l’opinion dans notre pays.

L’exigence d’apaisement contre l’exigence de vérité

Elles seront analysées comme parfaitement symptomatiques de cette exigence d’apaisement, qui s’est substituée à l’exigence de vérité dans le travail des journalistes. On y constatera aussi l’immensité de l’absence de curiosité et d’esprit critique qui caractérise le travail de la presse lorsqu’il ne s’agit pas de dénoncer le néo-colonialisme occidental, la profondeur des préjugés sexistes et racistes français ou l’ampleur des discriminations inhérentes à la structuration hétéro-fasciste des sociétés judéo-chrétiennes.

Lorsqu’en France des tombes musulmanes sont dégradées, il s’agit nécessairement d’un acte d’une haute signification politique, le fait d’une montée de l’islamophobie et du rejet de l’autre qui frappe la France moisie contre laquelle nous devons tous nous mobiliser à coup de prise de conscience citoyenne et de lutte subventionnée contre les préjugés. Lorsqu’en Turquie un Turc, déclarant agir sous l’emprise d’une inspiration divine, égorge un évêque catholique, au moment même où le Pape se rend à Chypre, notamment pour évoquer le sort tragique des chrétiens d’Orient, et alors que la victime devait elle-même rejoindre le Souverain pontife à Nicosie, il ne peut s’agir que d’un fait divers, l’acte d’un déséquilibré sans aucune portée politique ou religieuse.

Le meilleur des mondes postchrétien

Peu importe que depuis des années la folie soit la cause sans cesse invoquée par les autorités turques dans les cas d’attaques de chrétiens par des extrémistes islamistes, peu importe le fait que Mgr Padovese ait été l’un des principaux conseillers de Benoît XVI pour les questions des relations de l’Eglise avec l’islam, peu importe le contexte général de la montée de l’islamisme en Turquie et des persécutions des minorités religieuses. Non, tout cela est insignifiant. Ce qu’il importe de souligner lorsqu’on parle de la Turquie, c’est le magnifique dynamisme de cette société turque dont l’entrée dans l’UE serait une chance pour notre vieille Europe recroquevillée et xénophobe. Ce qu’il faut dire et répéter lorsqu’on lutte tous ensemble contre l’islamophobie consubstantielle à la chrétienté, c’est que l’islam est une chance pour la France. Au nom de l’ouverture à l’autre et de l’abandon de nos réflexes xénophobes, consacrons l’islam religion de paix et d’amour, une religion dans laquelle on intime sans relâche aux persécutés de tendre la joue gauche lorsqu’on les frappe sur la joue droite, et où l’on exige sévèrement du croyant qu’il aime non seulement son prochain, mais aussi ses ennemis. Peu importent l’islam et la Turquie réels, tout doit aller pour le mieux dans le meilleur des mondes postchrétiens.

Voici donc les limites au devoir d’investigation et de recherche de la vérité qui motive, paraît-il, l’action des journalistes dans notre pays : la vérité ne saurait nuire à la bonne entente des citoyens, à la méchanceté des méchants et la gentillesse des gentils, et au dogme selon lequel tout est dans tout et rien dans rien.

Ainsi, et malgré cette équivalence proclamée de toutes les croyances, les grands gourous des forces de progrès, d’Ankara à Saint-Germain-des-Prés, n’hésiteront pas à baptiser sans son consentement un tueur d’évêque pour en faire un bon catholique, et à faire de ce meurtre le produit d’une histoire personnelle et compliquée, sans aucun rapport avec la montée des attaques antichrétiennes dans les pays musulmans. La paix sociale vaut bien une néo-messe.

Ethique et toc !

Castagne chez les écolos. Vert de rage, Dany-Cohn Bendit fustige violemment Jean-Vincent Placé, le second de Cécile Duflot à la tête des Verts. Placé a traité de « vieille éthique » l’ex-juge Eva Joly, proposée par Dany comme candidate Europe-Ecologie à l’élection présidentielle de 2012. En réponse, Placé fut gratifié d’un tonitruant  » crétin! » par Cohn-Bendit à la tribune de la convention inter-régionale du mouvement écologiste réunie samedi 5 juin à Paris. La joute étant restée exclusivement verbale, et n’ayant été transcrite que par les journalistes présents, il convient de s’interroger sur ce qu’a voulu réellement dire Jean-Vincent Placé.

Comparer une personne à un ensemble de règles morales, même surannées est pour le moins bizarre dans le registre des invectives: « espèce ce vieille éthique! » ne s’entend pas très souvent dans les querelles ordinaires, même dialoguées par Michel Audiard. Placé n’aurait-il pas plutôt chercher à titiller la magistrate franco-norvégienne en suggérant qu’elle n’aurait pas la plénitude physique de la jeunesse dont jouit sa championne à lui, Cécile Duflot? Auquel cas, c’est « vieille étique » que nos journalistes incultes auraient dû noter sur leur carnet. De toute façon, à la présidentielle les écolos jouent placés, pas gagnant, n’est-ce pas Jean-Vincent ?

Gaza : le solo d’Obama

48
Barack Obama
Barack Obama. Photo Flickr / Nicole Caulfield
Barack Obama
Barack Obama. Photo Flickr / Nicole Caulfield

Obama est-il soluble dans les eaux de la Méditerranée ? La question est justifiée si l’on s’arrête un instant sur le silence embarrassé de la Maison Blanche après l’affaire de la flottille. Le président américain a soigneusement veillé à ne pas joindre sa voix à l’euphonie de critiques consécutives à l’abordage discutable du Mavi Marmara. Sagement, il a préféré faire part de son « inquiétude » pour la région en qualifiant d' »intenable » l’actuel statu quo proche-oriental. Une attitude volontairement mesurée qui a sans doute mis un peu de baume au cœur de Benjamin Netanyahu passablement écorché, y compris par les coups de dagues de nombre de démocraties internationales prises d’une soudaine compassion pour le Hamas pourtant à leur ban.

Le grand allié d’Israël semble le rester

Cette retenue américaine a suscité une levée massive de sourcils, notamment dans les milieux bien-pensants, c’est-à-dire critiques d’Israël, qui vont bientôt afficher complet. Un an après le fameux discours de la « main tendue » de M. Obama aux musulmans, le monde arabe a également vu d’un mauvais œil cette attitude conciliante du président américain à l’égard d’Israël. D’autant qu’elle a eu pour conséquence immédiate de permettre au Premier ministre israélien d’imposer son idée d’une commission juridique chargée d’enquêter sur l’assaut du 31 mai et composée – au grand dam du reste de la planète – de juristes israéliens et d’experts étrangers, en particuliers américains. Certes, le doute sur « l’objectivité » de cette commission, soulevé tous azimuts, est autorisé, et la seule présence d’Israéliens en son sein apporte en quantité de l’eau aux moulins des démocrates bon teint. À propos de bon teint, c’est vrai qu’y faire siéger le toujours hâlé Roland Dumas aurait probablement apaisé les sceptiques habituels, et aurait conféré aux enquêteurs un gage certain d’impartialité … D’autant qu’en matière de bateaux et de navigation en eaux troubles, il peut en remontrer à plus d’un. Mais pourquoi s’arrêter à M. Dumas ? N’oublions pas le bon juge Goldstone ! Lui aussi aurait sa place au sein d’une commission anti-sceptiques, c’est-à-dire noyautée par des Iraniens, des Pakistanais et des Cubains qui se livrerait, comme pour l’enquête autour de la guerre à Gaza, à une réflexion empreinte de neutralité! Et ne rejetons pas trop vite le nouveau héros des pays du sud, Recep Tayyip Erdogan, dont l’objectivité n’est plus à démontrer, surtout à l’endroit de ceux qui se risquent à évoquer en Turquie le génocide arménien et sont de plus en plus nombreux à croupir dans ses prisons. En parlant d’objectivité, il serait salutaire de rappeler ici que des commissions d’enquêtes en Israël ont dans le passé fait tomber des têtes, notamment la commission Agranat (Guerre d’Octobre 1973), Kahane (Guerre du Liban 1982-85) et Vinograd (2e Guerre du Liban juillet-août 2006). Un détail d’importance lorsque l’on sait que Netanyahu, son ministre de la Défense Ehud Barak et le chef d’état-major Gaby Ashkenazi pourraient être appelés à comparaître.

Il semble donc que le souhait américain en faveur d’une « participation internationale » soit exaucé puisque les Israéliens ont accepté le principe d' »observateurs étrangers » parmi les membres d’une commission d’enquête. Pour Washington, et contrairement à la plupart des capitales européennes et à l’encontre des Nations unies, les institutions démocratiques israéliennes sont capables de traiter le dossier de façon crédible, de déterminer les responsabilités, et de sanctionner objectivement les fauteurs.

Le grand allié américain d’Israël semble donc le rester. De même qu’il entend bien restaurer son rôle d’« honest broker », une fonction dont les contours s’étaient dangereusement estompés durant les deux mandats de la précédente administration.

Qu’est-ce à dire ? Obama est-il finalement bon pour les juifs ? Pour Israël ? Rassurons tout de suite les plus inquiets. La réponse est oui. Pour l’instant.

La ligne anti-colonisation constante à Washington – Bush excepté

Rappelons-le. Le président américain a d’ores et déjà prouvé qu’il n’avait pas sa langue dans la poche concernant Israël et sa politique de colonisation. Mais à part son prédécesseur, George W. Bush, rares ont été les occupants de la Maison Blanche à mâcher leurs mots dès lors qu’il s’agissait de l’expansion de la présence israélienne dans les territoires palestiniens. Ce qui a fait dire, peut-être un peu vite, que les relations entre Israël et les Etats-Unis n’étaient plus au beau fixe. Obama ne fait pas exception et sa politique s’inscrit parfaitement dans la ligne anti-colonisation déjà tracée par Richard Nixon après la Guerre des Six Jours et l’occupation de la Cisjordanie, de la bande de Gaza et de Jérusalem-est. Et cela tranche incontestablement avec son peu de virulence à propos de l’assaut israélien de la flottille. On ne peut se poser en critique d’Israël à toute heure, sous peine de perdre en crédibilité, et il est bon de ménager parfois ses interlocuteurs. Surtout lorsqu’on s’apprête à accueillir à la Maison Blanche Mahmoud Abbas dans le but d’aborder la question délicate des négociations indirectes dites de « proximité », encore dénuées de résultats concrets. A la fin du mois, ce sera au tour de Benjamin Netanyahu d’être accueilli à la Maison Blanche, une visite prévue fin mai mais qui avait été brutalement reportée en raison des vagues soulevées par la flottille.

Non au nucléaire iranien

Autre sujet potentiellement explosif : le nucléaire iranien. À observer l’attitude de Barack Obama sur ce dossier, si l’on peut percevoir quelques atermoiements et un certain flou autour d’une éventuelle opération militaire contre Téhéran, il n’en reste pas moins que l’idée force prônée par l’administration est d’empêcher l’Iran d’accéder à une capacité nucléaire militaire. Une approche qui, dans ses grandes lignes, satisfait les Israéliens, même si Obama s’est diplomatiquement prononcé ces jours-ci en faveur d’un Proche-Orient dénucléarisé. « Honnête courtier » oblige. Le président américain, si l’on en croit un haut responsable israélien cité cette semaine par les médias de son pays, aurait donné à Netanyahu des « garanties explicites » sur la sécurité d’Israël au cas où un nouvel accord de la Conférence de suivi du Traité de non-prolifération — qui vient d’être adopté par l’Onu … toujours par souci d’objectivité — viendrait mettre en question l’existence de l’arsenal nucléaire israélien, un mirage selon certains sceptiques. À l’heure où les centrifugeuses iraniennes tournent à plein rendement et où le président Ahmadinejad ne fait pas mystère de ses intentions concernant l’avenir d’Israël au sein de la communauté des Nations, comment ne pas s’interroger sur l’opportunité d’une telle résolution qui condamne « les activités nucléaires israéliennes » et prévoit pour 2012 une conférence sur un Proche-Orient dénucléarisé ! Mais, en raison d’une irrépressible et incorrigible mauvaise foi, je fais probablement fi de l’objectivité, encore elle, des membres du « Machin ».

Le pays des soirées calmes

10

Bien que participant pour la première fois depuis 1966 à la Coupe du monde de vous-savez-quoi, la Corée du Nord risque d’être privée de directs, y compris ceux de son équipe, et y compris itou ceux des Sud-Coréens, eux aussi présents en Afrique du Sud. Il paraîtrait que le lors des éditions précédentes, ce sont les frères ennemis de sous le 38e parallèle qui avaient réglé la note des droits de retransmission. Mais cette année, à Séoul, on regimbe à cause des tensions, croissantes, entre les deux Corée. Pas de matches donc, chez Kim Jong-i l: comme quoi, la Corée du Nord n’est pas forcément l’enfer terrestre qu’on nous décrit…

Tristes centristes…

97
UDF

UDF

Le Centre, en France, c’est le triangle des Bermudes. Ceux qui y vont s’y perdent et disparaissent durablement. Ô combien de Lecanuet, de Pleven, de Jacques Duhamel, de Servan-Schreiber, de Raymond Barre, d’Hervé de Charrette, de Gilles de Robien partis joyeux pour des courses aux postes les plus élevés de la République se sont noyés dans l’oubli de la vie politique.

À moins d’être particulièrement brillant et cultivé comme Edgar Faure qui savait tout faire, même écrire des romans policiers, le centriste ne sert qu’à une chose : tuer les autres centristes qui pourraient devenir grands. C’est pour cela que les centristes, plus encore que les trotskystes, adorent multiplier les scissions, créer des formations, polir des sigles et passer insensiblement du groupusculaire au corpusculaire. On aurait envie d’être un Buffon pour recenser toutes les espèces et appréhender la fascinante biodiversité du centrisme français : que sont devenus les adhérents du Centre démocrate, du Centre Démocratie et Progrès, du Centre des démocrates sociaux ? Ont-ils adhéré ensuite au PPDF ? À Force Démocrate ? Ont-ils tenté de ressusciter les clubs Perspectives et Réalités ? Trouve-t-on encore clandestinement réunis dans des sous-préfectures pluvieuses des adhérents directs de l’UDF communiant dans la ferveur de leur leader charismatique injustement oublié Pierre-André Wiltzer ?

Lors de ma dernière manif, le 27 mai, contre la politique des retraites, quelques camarades et moi, vieux amateurs de raretés organisationnelles avons eu le regard attiré par trois jeunes gens portant chacun un drapeau assez petit représentant un cercle jaune sur fond bleu à moins que ce ne soit le contraire. C’étaient, oui, des JRG, c’est à dire des Jeunes radicaux de gauche. Et nous avons été sincèrement émus comme si nous avions retrouvé une espèce disparue, fragile, comme le Dodo de la Réunion.

Les inconsolés de l’âge d’or du giscardisme

Le radicalisme qui se nommait lui-même « opportuniste » sous la Troisième République est une forme particulière de centrisme qui consiste à trouver une personnalité atypique pour faire parler de soi et sauver ce qui reste d’élus locaux. Ainsi les radicaux valoisiens, qui on les comprend, n’avaient pas les choses facilitées par André Rossinot ou Didier Bariani, ont-ils décidé de revivre un peu avec Jean-Louis Borloo tandis que les radicaux de Gauches flirtent depuis vingt ans avec Bernard Tapie et semblent près à remettre le couvert à l’approche des prochaines présidentielles.

Ah, les présidentielles, c’est toujours un grand moment pour les centristes qui sont les veufs, les ténébreux, les inconsolés du seul âge d’or qu’ils aient connu sous la cinquième : le giscardisme.

Une des constantes du centrisme est en effet de menacer le Pouvoir d’une candidature pour faire monter les enchères en députés et en ministres.

Et là, ces jours-ci, les grandes manœuvres ont commencé sur le champ de Mars des hypocrites.

Le courageux Hervé Morin est un bel exemple : après avoir trahi Bayrou pour aller à la soupe en 2007, il a commencé à parler de partir en 2012 dès qu’il a senti les premiers signes de faiblesse chez Sarkozy que la crise fait sérieusement tanguer.

Las, il n’est pas très difficile de contrer un centriste. Il suffit de ressusciter un autre centriste. François Bayrou vient ainsi d’être reçu à l’Elysée alors que le Modem doit, après les régionales, peser à peu près autant que Lutte Ouvrière. Sans doute touché par cette attention, François Bayrou est ressorti en se déclarant, je cite, « ininstrumentalisable ». Quand on est agrégé de Lettres, avec d’habitude un langage plutôt soutenu et qu’on emploie un mot aussi laid, c’est qu’on n’a plus toute sa tête. L’émotion, sans doute, de se voir remis au centre du jeu par celui qu’on a traité encore plus durement que Marine Aubry. Pour Bayrou, Sarkozy ce n’était pas Madoff, c’était il y a encore quelques mois un agent de la Scientologie en France.

Une spécialité centriste : le coup de poignard dans le dos

N’oublions pas, voulez vous, Christine Boutin revenue un peu malgré elle sur le devant de la scène avec sa mission bien payée sur la mondialisation, assumant parfaitement la chose et indiquant au passage que si les valeurs de son micro-parti démocrate-chrétien n’étaient pas représentées par le candidat de l’UMP, elle irait aussi. Et pourquoi pas Jean Arthuis, dont on oublie trop souvent qu’il vient de créer l’Alliance centriste afin de réunifier la famille et, suivant en cela une logique non-euclidienne typique de cette mouvance, contribue de fait à accentuer ses divisions…

C’est devenu un cliché de dire que les centristes ne sont pas courageux mais le cliché n’est pas devenu cliché pour rien. Une des spécialités du centriste est de poignarder dans le dos le grand homme, celui qui a une certaine idée de la France. Lecanuet et Giscard contre de Gaulle, Barre contre Chirac en 88 et Balladur contre Chirac encore en 95. Le centriste n’aime pas du tout, mais alors pas du tout le gaullisme. Il est un héritier des Girondins. Il préfère les « corps intermédiaires » comme il dit. C’est pour ça qu’il adore le Sénat. Le Sénat est un vrai bouillon de culture du centrisme avec des notables rondouillards et ruraux qui derrière leur bonhommie et leur apparent bon sens sont en fait des tueurs. Les sénateurs sont évidemment élus au suffrage indirect. Faire voter les gens, pour un centriste, c’est limite du césarisme, un nom poli pour dire fascisme. Il a un problème avec le suffrage universel, souvent : Delors n’a pas eu envie de serrer des mains et Balladur l’a fait avec une telle componction qu’il a été éliminé dès le premier tour.

Ce serait tellement mieux, pour le centriste, une France modernisée, atlantiste, européenne. Si l’Union européenne, d’ailleurs, est l’échec que l’on connaît, c’est en grande partie dû aux centristes qui en sont les maîtres d’œuvre et qui l’ont (mal) construite depuis soixante ans en prenant bien soin de ne pas y mêler cette sale engeance irrationnelle, nationaliste, braillarde, et revendicative  que sont les électeurs.

Evidemment, on nous serine depuis trente ans au moins, que les élections se gagnent au centre. C’est évidemment faux. C’est ce que voudraient faire croire les politologues eux-mêmes, en grande partie, centristes.

Mais les Français ne votent jamais au centre : en 74, ils votent pour une gauche qui ne fait pas peur (Giscard) contre une gauche qui fait peur (Mitterrand). En 1981, c’est le contraire : ils votent pour une gauche qui ne fait plus peur (Mitterrand) contre une gauche devenue de droite (Giscard).

En 1995 ils votent à nouveau à gauche (Chirac) contre deux centristes (Balladur et Jospin).

En 2002, ils votent à droite (Chirac) contre l’extrême droite, Le Pen et, pour finir, en 2007 ils votent à droite (Sarkozy) contre le centre (Ségolène Royal) qui a éliminé la gauche (Bayrou) dès le premier tour.

Il reste à espérer qu’en cas de second tour DSK/Marine Le Pen en 2012, les Français votent à nouveau à gauche. Contre le centre, évidemment.

À un copain israélien fourvoyé

144
Elie Barnavi
Elie Barnavi.
Elie Barnavi
Elie Barnavi.

Mon cher Elie,

Tu es sans doute au courant, car le bruit s’est répandu jusqu’à Bruxelles, où tu demeures désormais : le livre français se porte mal. Pour survivre, les maisons d’édition, même les plus vénérables, sont obligées de faire des « coups ». Cela consiste à monter une bulle éditoriale, comme on monte des bulles spéculatives à Wall Street, pour empocher vite fait les bénéfices avant qu’elle n’éclate. A chaque mois sa bulle: en mars, ce fut Elisabeth Badinter et sa charge au tromblon contre les mères allaitantes, en avril, le dézingage du père Freud par Michel Onfray. On tente, en ce mois de mai, de faire monter en bulle le dernier opus de Régis Debray, intitulé À un ami israélien.

En quoi une bulle éditoriale se distingue-t-elle des pratiques plus traditionnelles en matière de publication de livres ? Elle fait passer pour une production intellectuelle honorable un produit ficelé à la hâte pour répondre à une supposée demande du public. Le scandale n’est pas obligatoire, mais il peut aider : ainsi Onfray peut-il se frotter les mains à la lecture des imprécations d’une Elisabeth Roudinesco qui, du souffle ardent de sa colère, fait monter la bulle encore plus haut. Il faut donc concevoir un produit d’édition susceptible de tenir le devant de la scène médiatique pendant au moins quinze jours, avec bonnes feuilles dans un news magazine, passage dans les radios et télés dans l’ordre protocolaire: d’abord Elkabbach, puis FOG, détour par chez Finkie sur France Cul parce que c’est le régional de l’étape, et c’est ainsi que l’on passe d’Onfray à Debray (la rime, seule, est fortuite). Pour faire monter la sauce, ce dernier annonce urbi et orbi qu’il a cogné très fort, et qu’il ne va pas manquer de prendre des coups en retour. On convoque à cet effet Claude Lanzmann et Jean-Christophe Rufin.

Régis Debray multiplie, depuis plusieurs années, les diatribes anti-israéliennes qu’il présente avec une mauvaise foi d’airain comme une critique légitime de l’actuel gouvernement de l’Etat juif. J’exagère? Quels israéliens vivants trouvent grâce à ses yeux, à part toi, bien sûr? Ceux dont la liste est agréée par Leila Chahid, comme les journalistes de Haaretz Gideon Lévy et Amira Hass, les intellectuels post-sionistes en bloc, y compris les « saltimbanques » que tu dénonces chez Finkielkraut, et, last but not least, Abraham Burg qui décrète la mort du sionisme entre deux conseils d’administration de compagnies de high tech d’Herzliya ? Tu concéderas que c’est réduire Israël à la toute petite cohorte de ses Cassandre patentées, dont tu ne fais heureusement pas (encore ?) partie. Bref, Debray est une sorte d’Alain Gresh, avec la rhétorique en plus et le sérieux en moins. Qu’a-t-il à dire de neuf sur un sujet dont le traitement journalistique et éditorial souffre de trop-plein plutôt que de manque ? Les imprécations anti-israéliennes d’un ex-gauchiste revenu de tout ayant des chances de faire un bide commercial, il fallait un emballage qui rende la chose appétissante.

Tu joues, cher Elie, le rôle de l’Israélien civilisé

Je suis au regret de te le dire: ta présence dans cette opération − sans laquelle les pirouettes rhétoriques de l’ex-cacique de Normale Sup auraient fait pschitt − a rendu possible cette tentative de « coup » éditorial. Il faut dire que tu te prêtes très volontiers au rôle qui t’est assigné par l’auteur : celui de l’Israélien civilisé avec qui on peut boire un verre et discuter sans ternir son image de moraliste un peu ronchon. Voyez, je ne suis pas anti-israélien, j’ai même un ami sioniste !

Dans ton souci − louable − de donner une image plus avenante de ton peuple que celle du butor bronzé porteur de Ray-Ban, tu fais preuve, dans ta réponse à Régis Debray, d’une indulgence qui aurait été une faute professionnelle si elle avait bénéficié, naguère, à l’un de tes étudiants. Une seule fois, tu te permets de pointer, et encore avec un point d’interrogation rhétorique poliçant le propos, une preuve de son ignorance. Naturaliser israéliens deux petits juifs belges de gauche, Richard Laub et Olivier Boruchowitch, auteurs de Israël, un avenir compromis, que tu as préfacé, me semble une faute vénielle à l’égard de celles que tu laisses allègrement passer, comme son injonction aux « dignitaires de la communauté juive de France » accusés de soutenir inconditionnellement Israël : « Ne pourraient-ils pas se montrer quelque peu gallicans ? La communion avec Rome ne conduit pas l’Eglise de France à prendre fait et cause pour M. Berlusconi. » Comparaison absurde et inadéquate qui aurait valu une bulle (cette fois-ci synonyme de zéro pointé) à un élève de première année de Sciences Po. Mais peut-être est-ce à la lecture de ce genre de balivernes que tu t’es esclaffé, dans l’avion te conduisant à Doha, en lisant le tapuscrit de Debray car, pour le reste, l’humour dont tu crédites son auteur est du genre qui m’a échappé. L’humour est généreux, l’ironie de Debray n’est qu’acide et ressentimentale. Pour le reste, il se contente de recycler les thèses d’Alain Gresh, Esther Benbassa ou Idith Zertal sur l’histoire du conflit israélo-arabe, le statut de la Shoah dans l’imaginaire israélien ou la psyché des juifs de France. Voilà le texte auquel tu acceptes de donner le statut de contribution importante à la discussion sur ce conflit et ses conséquences politiques et morales ! La seule idée originale qu’il avance est une réponse à ton souhait de voir les Etats-Unis imposer une solution. Jamais ils n’oseront, prophétise Debray, tant ils sont englués dans leur révérence vétérotestamentaire. Toute l’histoire des relations israélo-américaines infirme cette théorie, mais peu importe.

La « culture sophistiquée » du Hezbollah libanais

Ton indulgence confine parfois à l’aveuglement. Ainsi rappelles-tu à juste titre qu’Edgar Morin avait cosigné, avec Danièle Sallenave et Sami Naïr, un « texte antisémite » en 2002 dans Le Monde. Rappelons que ce texte accusait les soldats de Tsahal d’éprouver un plaisir sadique à l’humiliation des Palestiniens. Or, que lit-on, à la page 79 de la missive que t’adresse Debray ? « C’est un banal croisement de routes, sans croisement de regard. Lors de mon premier passage à Gaza, avant le « retrait unilatéral » de vos colons, en compagnie d’un père dominicain. Nous étions en voiture sur un chemin de terre, en plein midi, à la queue leu leu, escortés d’ânes, de carrioles et de gamins, lorsque les soldats ont arrêté la circulation. Nous sommes restés là à rôtir au soleil, assoiffés, poussiéreux, une petite demi-heure (…) un accident sans doute. Jusqu’à voir majestueusement, à cent mètres de distance sur une belle route asphaltée, dite de contournement, un 4×4 véhiculant une radieuse famille de colons, toutes vitres ouvertes, enfants riant aux éclats (…). Les troufions nous font signe d’avancer, mais désirant sans doute s’amuser, ils pointaient du doigt l’une ou l’autre voiture en convoi pour faire sortir les passagers du véhicule et les faire poireauter en pleine chaleur, for the fun of it. »

Quelle différence vois-tu entre ces lignes et les accusations de Morin et compagnie ? Proférer des insanités en anglais vous exonère-t-il d’en rendre compte ? Le récit de Debray a la force irréfutable des choses vues, du terrain qui, lui, ne ment pas. Il ne nous donne pas la date exacte ni le lieu précis de son périple à Gaza, précisant simplement qu’il se situe peu avant l’évacuation d’août 2005. Se peut-il que Régis Debray ait ignoré que, le 2 mai 2004, sur la route de Kessoufim, Myriam Hatuel, enceinte de huit mois, habitante d’une implantation juive à Gaza, avait été assassinée de sang-froid, dans sa voiture, avec ses trois petites filles, par un commando du Jihad islamique ? Il a le droit de juger insupportable les précautions sécuritaires dont il a subi les conséquences, mais est-il pour autant autorisé à les mettre sur le compte de la cruauté et de l’arbitraire des « robocops » de Tsahal? Et que dire de la « culture sophistiquée » dont Debray crédite le Hezbollah libanais, qui accueille comme un héros Samir Kuntar, l’homme qui a fracassé la tête d’une fillette israélienne contre les rochers de Nahariya et fut échangé contre des dépouilles de soldats israéliens tués au Liban ?

Décidément, Elie, ta participation à cette entreprise est une preuve supplémentaire que l’amitié, aussi bien que l’amour, peut porter atteinte au discernement des meilleurs.

À un ami israélien: avec une réponse d'Élie Barnavi

Prix: 12,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,38 €

Une brève histoire de l’apéro géant

22
Diego Velasquez, Bacchus couronnant les ivrognes, 1628.
Diego Velasquez, Bacchus couronnant les ivrognes, 1628.
Diego Velasquez, Bacchus couronnant les ivrognes, 1628.
Diego Velasquez, Bacchus couronnant les ivrognes, 1628.

Les jeunes sont des cons, et ce depuis la plus haute Antiquité. Patrocle, l’ami d’Achille, à peine sorti de l’adolescence, dut s’exiler pour avoir tué un homme après une querelle de jeu avant de devenir pédéraste et d’enfiler l’armure de son amant pour prendre sa place alors que l’autre ne lui avait rien demandé.

Les jeunes croient avoir tout inventé alors qu’ils ne font que répéter, en moins bien, ce que firent admirablement leurs aînés. Les jeunes sont ainsi persuadés d’avoir, avec les « apéros géants » convoqués par Facebook, trouvé un mode original de convivialité et, surtout, une façon de se la jouer « classe dangereuse » pour faire peur aux bourgeois.

Il faudrait leur expliquer, mais je n’ai plus la patience, que la notion même d’apéro géant est un oxymore. L’apéro est le moment du temps suspendu dans la société choisie d’un bistrot de quartier ou d’une maison de campagne. Au-delà d’une dizaine de personnes, l’apéro devient au choix un vin d’honneur, un cocktail mondain ou un pot de départ en retraite (cas qui ne concernera bientôt plus grand-monde, d’ailleurs).

[access capability= »lire_inedits »]Facebook, le réseau asocial

L’apéro, si exquisément français, avait déjà subi un outrage en devenant « dînatoire ». Mal assis dans des fauteuils trop profonds, on mange, dans le plus grand désordre syntagmatique par rapport à la grammaire d’un repas normal, des nourritures industrielles et régressives, et c’est ainsi que le jeune est sincèrement persuadé que l’apéricube est un fromage. Or, une société qui ne sait plus se mettre à table, c’est une société qui ne sait plus parler.

Les jeunes aiment bien les apéros dînatoires parce qu’ils sont à l’apéritif honnête, old school, ce que la rave party est à la surprise du même nom : un moyen d’être tout seul ensemble, d’empiler les solitudes comme un millefeuille. C’est pour cela que Facebook leur convient. Facebook, c’est le réseau asocial par excellence. La preuve, c’est que lorsque les jeunes se retrouvent ensemble grâce à lui dans la vie réelle, les jeunes boivent comme des trous, se battent, dégradent de jolis centres-villes et, finalement, meurent d’un coma éthylique ou d’une chute. Et ils n’ont même plus l’excuse, dans de tels débordements, de vouloir faire une révolution ou une guerre. Non, ils cherchent simplement à se compter en se vomissant les uns sur les autres pour éprouver un bref instant une présence incarnée qui les fasse sortir du bunker de leur solipsisme avec des « profils », des « murs » et des « infos », toute chose quand même très connotée univers carcéral.

La seule chose qui pourrait rappeler la notion d’apéro géant, c’est-à-dire de gens buvant ensemble dans l’espoir d’ouvrir sur quelque chose (c’est l’étymologie d' »apéritif »), que ce soit une guerre, un sacrifice humain ou un festin avec des dieux, ce sont les libations homériques. Et nous voilà revenus à Patrocle. Les libations dans l’Iliade et l’Odyssée, ce sont les apéros géants des Anciens, mais, comment dire, avec quand même quelque chose en plus, quelque chose qui manque aux dyspeptiques adulescents d’aujourd’hui : « Quand vous aurez, comme il est juste, fait les libations et que vous aurez prié, remettez à ce jeune héros la coupe remplie de vin, pour qu’à son tour il fasse des libations ; car je pense qu’il veut aussi prier les immortels : tous les hommes ont besoin de l’assistance des dieux. »

[/access]

Mon ami Régis

139
Régis Debray
Régis Debray
Régis Debray
Régis Debray.

Autant commencer par là, Régis Debray est un ami. Ce n’est pas à moi qu’il écrit par le truchement des éditions Flammarion mais À un ami israélien − notre ami commun Elie Barnavi. Mais c’est un peu à moi tout de même. D’abord, son texte s’adresse au moins autant à ses compatriotes juifs qu’aux Israéliens – qui ignoreront sans doute ses précieux conseils. De plus, voilà des années que nous évitons soigneusement le sujet qui fâche, précisément pour ne pas nous fâcher. Je saisis donc la perche qu’il me tend, finalement convaincue, comme lui, qu’on doit dire à ses amis les vérités qu’ils ne veulent pas entendre.

Régis, donc, parle en ami. « Tu te doutes bien qu’ami de la prudence et du confort intellectuel, je n’irais pas me mettre à dos une phalange de bras vengeurs sans une profonde empathie. » Cette phrase, comme le reste du livre, respire tout sauf l’empathie. Debray n’envisage pas que ses propos puissent être contestés, critiqués, discutés par des gens raisonnables : il sera forcément victime d’une « phalange de bras vengeurs ». Qu’il se rassure : il aura peut-être droit à l’accusation d’antisémitisme, proférée hier contre Edgar Morin. Le premier qui osera lui accrocher cet infâmant grelot me trouvera sur son chemin.

Traîner Edgar Morin en justice était idiot et aussi indigne que le texte qu’il a signé. Mais pourquoi oublier que Morin a été massivement soutenu, y compris par ceux que ce texte avait glacés ? Se focaliser sur la minorité la plus extrémiste de la « communauté » (qui est déjà elle-même une minorité à l’intérieur des juifs de France), n’est-ce pas, cher Régis, pour te retourner ta formule au sujet de l’antisémitisme de nos banlieues, « prendre l’écume pour la vague, le 1% pathologique incompressible de toute collectivité humaine pour un frémissement des profondeurs » ?

L’absence d’empathie n’est pas un crime. Elle peut même être un atout.

L’empathie, c’est la capacité de se mettre à la place de l’autre. Empathique, la désignation des soldats israéliens par l’aimable terme de « robocop » ? Régis, as-tu eu une pensée pour ceux qui furent lynchés à Ramallah  devant une foule en liesse ? Pour autant, tous les Palestiniens ne sont pas des lyncheurs. Tous les soldats d’Israël seraient-ils des robots sans âme ?

Empathique, l’idée qu’en France on fait beaucoup pour les juifs et rien pour les Arabes ? Te rappelles-tu que des enfants ont dû quitter l’école de la République où on ne pouvait garantir leur sécurité car ils étaient les seuls juifs de leur établissement ?

L’absence d’empathie n’est pas un crime. Elle peut même être un atout pour l’intellectuel. Ce qui manque ici à Debray, c’est le sens de la complexité qui rend habituellement son œuvre si riche. Choisissant, par principe et par fidélité à sa jeunesse, le camp des opprimés, il voit des bons et des méchants : enivrées par leur force, les anciennes victimes se sont transformées en bourreaux et quand les victimes d’aujourd’hui − les Palestiniens − sont criminelles, c’est précisément parce qu’elles sont victimes.

Il serait absurde de récuser en bloc ce qu’écrit Debray. Beaucoup de gens partagent ses inquiétudes sur le blocage actuel et son antipathie pour l’actuel gouvernement d’Israël. Qu’il se casse le nez sur l’Etat « juif et démocratique », on ne saurait le lui reprocher : qui prétendra que cette affaire de religion définissant également un peuple dont la plupart des membres ne mettent jamais les pieds dans une synagogue est claire ? Qu’il simplifie à outrance l’histoire en évoquant « huit cent mille autochtones chassés de leur terre manu militari, d’après un plan concerté par un chef charismatique agissant avec la rudesse d’un « bolchevik sans le communisme » », on ne lui en fera pas (trop) grief : il y a du vrai et du faux dans ce résumé sommaire même si, comme l’a souligné Claude Lanzmann dans Le Point, le contexte en est totalement évacué.

Le problème, en particulier sur la France, c’est que Régis a vingt ans de retard. Il vit dans les années 1980, quand la nation entière était sans cesse sommée de faire repentance pour Vichy et d’accomplir son devoir de mémoire. Peut-être la figure symbolique du juif français était-elle alors le « chouchou de la République ». « À Paris, quand il y a un million de personnes dans la rue, comme en 1992, c’est pour vilipender les croix gammées dans le cimetière de Carpentras, non pour en peindre sur les devantures de magasins », écrit-il. En 1992 ! Où étais-tu, Régis, en 2003, quand des centaines de milliers de personnes, sous prétexte de s’opposer à la guerre en Irak, traçaient le signe d’égalité entre la croix gammée et l’étoile de David, Sharon et Hitler ? Durant la guerre de Gaza, des rabbins ont participé aux manifestations de soutien à Israël, accréditant, selon toi, la confusion entre « juif » et « Israélien » : as-tu remarqué que quelques jours avant, une prière publique, place de la République, avait inauguré un défilé anti-israélien ?

Oui, il existe une paranoïa juive qui voit de l’antisémitisme quand il n’y en a pas. Est-ce une raison pour juger que celui qui existe n’est qu’un épiphénomène ? Question d’empathie, peut-être.

Debray en phase avec l’air du temps : désolant !

De la légèreté à l’irresponsabilité, Debray franchit allègrement la frontière quand il ajoute que, si on en fait trop pour les juifs, on n’en fait pas assez pour les Arabes. Y aurait-il un lien de cause à effet ? « La seule phobie aujourd’hui enracinée en France, tolérée, sinon encouragée (…) stigmatise les minarets, non les synagogues ». Comment un penseur de ce calibre peut-il reprendre cet argumentaire bas de gamme qui ne fait qu’attiser la mortifère concurrence des mémoires ? Mystère. Peut-il ignorer que l’obsession pénitentielle française s’est déplacée sur le terrain de la colonisation – pour des raisons compréhensibles au demeurant ? Est-il reclus au point d’ignorer que le discours dominant célèbre la diversité et le métissage, que la lutte contre les discriminations est devenue l’alpha et l’oméga de la République ? Pour lui, l’islamo-fascisme (terme d’ailleurs contestable) est une pure invention. Comme chacun sait, nos banlieues sont des havres de tolérance et de fraternité. Barnavi, qui dénonçait il y a quelques années les « religions meurtrières », ne lui répond pas sur ce point. Dommage.

Le plus étonnant n’est pas que Debray se place du côté des opprimés ou de ceux qu’il considère comme tels, mais qu’il adopte le prêt-à-penser d’une époque convaincue que la victime a toujours raison, qu’il fasse siens les poncifs qu’on entend en boucle sur France Inter en croyant déployer des idées dérangeantes. Désolée, compañero, mais ton texte enchantera nos directeurs de conscience, de Médiapart à Télérama en passant par Canal+. Te voilà en phase avec l’air du temps. C’est le plus désolant.

Que viva Mujica !

57

Je ne voudrais pas avoir de formule malheureuse et déclarer comme le fit, pour un autre pays et en d’autres époques un président du conseil au nom palindrome mais, je dois bien l’avouer, en ce qui concerne le match inaugural de l’équipe de France en Coupe du Monde le 11 juin, je souhaite la victoire de l’Uruguay. En effet, dans ce pays cher à la poésie française (Montevideo vit naître Laforgue, Lautréamont et Supervielle), le nouveau président qui a pris ses fonctions en mars, vient de rendre publique sa déclaration de patrimoine.

José Mujica, 75 ans dont 14 en prison pour avoir été un courageux guérillero Tupamaro dans les années 60, possède en tout et pour tout une Volkswagen Coccinelle de 1987 qui a été évaluée à 1600 euros. Comme il semble décidé à tuer le métier, il a en plus annoncé qu’il reversait son salaire à son parti et à un programme immobilier pour les défavorisés. Monsieur Mujica, vous vous rendez compte si ça venait à se savoir, un comportement aussi irresponsable ? Et un, et deux, et trois euros !

Affaire Hebbadj : quand la Justice frappe juste

459
Lies Hebbadj
Lies Hebbadj.
Lies Hebbadj
Lies Hebbadj.

On reproche souvent aux journaux de n’annoncer que des mauvaises nouvelles, réjouissons nous quand de bonnes font la une. Le Parisien revient  sur l’affaire nantaise de l’automobiliste en burqa, de l’amende de vingt-deux  euros, de la conférence de presse, du mari islamiste, polygame et arrogant, de cette famille multi-parentale et multi-bénéficiaire d’aides sociales.

Si le début de l’histoire était plutôt énervant, la suite n’est pas pour me déplaire car monsieur Lies Hebbadj et celle de ses épouses qui nous intéresse en l’occurrence ont été arrêtés et placés en garde à vue parce que soupçonnés d’escroquerie, de fraudes aux aides sociales et de travail dissimulé  selon une source proche de l’enquête. La photo qui illustre l’article le représente entre deux gendarmes, la tête couverte comme une vraie gonzesse. Drôle d’idée de ne pas vouloir être reconnu après tant de fanfaronnades ! Enfin, qu’il se cache, c’est un bon début ! 

Si en bons croyants, même fondamentalistes, ces deux là avaient su recevoir avec humilité et en toute discrétion l’épreuve que le bon Dieu et la République leur envoyaient, en payant l’amende avec le centième ou le millième des sommes indûment perçues et en se faisant tout petits, nous n’en aurions jamais entendu parler. Au lieu de faire preuve de décence, mais je doute que cette notion leur soit familière, ou en tout cas de prudence, ils ont choisis de convoquer la presse pour dénoncer une intolérable et intolérante discrimination.

Apprendre la décence par la loi

Voici pourquoi, informé des suites judiciaires données à l’affaire, je me suis endormi sur mes deux oreilles, confiant dans la justice de mon pays, et réveillé le lendemain matin en grande forme pour ma journée de travail, prêt à mettre du cœur à l’ouvrage pour gagner mon pain quotidien et le supplément nécessaire aux cotisations URSSAF qui financent les allocations familiales. Je n’ai pas l’habitude de me réjouir du malheur d’autrui mais j’avoue avoir imaginé avec une joie mauvaise que la fouille au corps avait été totale et qu’il ne restait plus dans le garde-manger de la gendarmerie que deux casse-croutes au jambon.

Qu’on me vole, c’est déjà beaucoup, mais qu’on vienne me narguer jusque sur mon écran de télé, c’est pousser un peu loin le bouchon. C’est avoir vécu jusqu’ici en France sans avoir rencontré la moindre résistance à la crapulerie et à la grossièreté, ou peut-être penser qu’il suffit de prononcer les mots « racisme », « islamophobie » ou « discrimination » pour faire cesser toute critique et être dispensé d’avoir à rendre des comptes.

J’ignore qui, du juge ou du politique, je dois féliciter pour cet heureux rebondissement mais je le remercie chaudement. Pour l’avocat du beur nantais, ça ne fait aucun doute. « On n’en est plus au stade de la procédure judiciaire, c’est un acharnement politique sans précédent », juge-t-il. La justice qui aurait condamné Hortefeux en toute indépendance serait ici aux ordres ? J’aimerais presque le croire. Cela signifierait que le pouvoir exécutif est à l’initiative des poursuites et indirectement les électeurs qui l’ont élu et encouragé dans ce sens. J’accepte avec joie l’idée que j’aurais contribué, même de façon infime et très indirecte, à actionner le bâton qui va apprendre à monsieur Hebbadj la loi, la décence et le respect. Que les politiques fassent de la politique et que la justice nous rende justice, c’est tout ce que je demande. Par ailleurs, je déplore avec le défenseur de Lies Hebbadj que l’événement soit sans précédent. Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

L’avocat du mari en rajoute et parle d’une « garde à vue disproportionnée ». Celui de sa femme regrette que les autres épouses de monsieur Hebbadj qui n’est nullement polygame naient pas été auditionnées. Ces déclarations me donnent l’envie  et l’espoir fou que le boucher hallal et toute sa smala s’engagent dans la prochaine flottille pour Gaza. Habitué qu’il est aux joies de la polygamie et de l’assistanat, pour peu qu’il s’abstienne de défier le pouvoir en place, il y vivrait comme un Pacha. Et pour ce qui est de la rhétorique victimaire, il maitrise le peu de vocabulaire qu’il faut pour les médias internationaux. La différence, c’est que là-bas, il comprendrait vite ce que cela veut dire d’être une victime. Pour de vrai.

Catholique en Turquie, un métier à risques

345
Luigi Padovese
Luigi Padovese.
Luigi Padovese
Luigi Padovese.

Rêvons un peu. Soyons positif pour une fois. Imaginons un monde, d’ici quelques années – enfin, injectons un peu de réalisme dans ces propos euphoriques, et disons d’ici quelques décennies- dans lequel l’antiracisme pavlovien qui nous sert de conscience morale en ce début de millénaire sera devenu en France un objet d’études pour des facultés de sciences humaines rénovées et efficaces sous la férule du vénérable et presque centenaire[1. Rien à voir avec la réforme des retraites. Enfin, j’espère.] ministre d’Etat en charge de l’Education nationale et des Humanités, Alain Finkielkraut. Les réactions médiatiques en Europe au meurtre du vicaire apostolique Mgr Luigi Padovese au début du mois de juin 2010 y seront peut-être étudiées comme un cas d’école de l’aveuglement idéologique occasionné par les surdoses de moraline à laquelle sont aujourd’hui accros la plupart de ceux qui font l’opinion dans notre pays.

L’exigence d’apaisement contre l’exigence de vérité

Elles seront analysées comme parfaitement symptomatiques de cette exigence d’apaisement, qui s’est substituée à l’exigence de vérité dans le travail des journalistes. On y constatera aussi l’immensité de l’absence de curiosité et d’esprit critique qui caractérise le travail de la presse lorsqu’il ne s’agit pas de dénoncer le néo-colonialisme occidental, la profondeur des préjugés sexistes et racistes français ou l’ampleur des discriminations inhérentes à la structuration hétéro-fasciste des sociétés judéo-chrétiennes.

Lorsqu’en France des tombes musulmanes sont dégradées, il s’agit nécessairement d’un acte d’une haute signification politique, le fait d’une montée de l’islamophobie et du rejet de l’autre qui frappe la France moisie contre laquelle nous devons tous nous mobiliser à coup de prise de conscience citoyenne et de lutte subventionnée contre les préjugés. Lorsqu’en Turquie un Turc, déclarant agir sous l’emprise d’une inspiration divine, égorge un évêque catholique, au moment même où le Pape se rend à Chypre, notamment pour évoquer le sort tragique des chrétiens d’Orient, et alors que la victime devait elle-même rejoindre le Souverain pontife à Nicosie, il ne peut s’agir que d’un fait divers, l’acte d’un déséquilibré sans aucune portée politique ou religieuse.

Le meilleur des mondes postchrétien

Peu importe que depuis des années la folie soit la cause sans cesse invoquée par les autorités turques dans les cas d’attaques de chrétiens par des extrémistes islamistes, peu importe le fait que Mgr Padovese ait été l’un des principaux conseillers de Benoît XVI pour les questions des relations de l’Eglise avec l’islam, peu importe le contexte général de la montée de l’islamisme en Turquie et des persécutions des minorités religieuses. Non, tout cela est insignifiant. Ce qu’il importe de souligner lorsqu’on parle de la Turquie, c’est le magnifique dynamisme de cette société turque dont l’entrée dans l’UE serait une chance pour notre vieille Europe recroquevillée et xénophobe. Ce qu’il faut dire et répéter lorsqu’on lutte tous ensemble contre l’islamophobie consubstantielle à la chrétienté, c’est que l’islam est une chance pour la France. Au nom de l’ouverture à l’autre et de l’abandon de nos réflexes xénophobes, consacrons l’islam religion de paix et d’amour, une religion dans laquelle on intime sans relâche aux persécutés de tendre la joue gauche lorsqu’on les frappe sur la joue droite, et où l’on exige sévèrement du croyant qu’il aime non seulement son prochain, mais aussi ses ennemis. Peu importent l’islam et la Turquie réels, tout doit aller pour le mieux dans le meilleur des mondes postchrétiens.

Voici donc les limites au devoir d’investigation et de recherche de la vérité qui motive, paraît-il, l’action des journalistes dans notre pays : la vérité ne saurait nuire à la bonne entente des citoyens, à la méchanceté des méchants et la gentillesse des gentils, et au dogme selon lequel tout est dans tout et rien dans rien.

Ainsi, et malgré cette équivalence proclamée de toutes les croyances, les grands gourous des forces de progrès, d’Ankara à Saint-Germain-des-Prés, n’hésiteront pas à baptiser sans son consentement un tueur d’évêque pour en faire un bon catholique, et à faire de ce meurtre le produit d’une histoire personnelle et compliquée, sans aucun rapport avec la montée des attaques antichrétiennes dans les pays musulmans. La paix sociale vaut bien une néo-messe.

Ethique et toc !

23

Castagne chez les écolos. Vert de rage, Dany-Cohn Bendit fustige violemment Jean-Vincent Placé, le second de Cécile Duflot à la tête des Verts. Placé a traité de « vieille éthique » l’ex-juge Eva Joly, proposée par Dany comme candidate Europe-Ecologie à l’élection présidentielle de 2012. En réponse, Placé fut gratifié d’un tonitruant  » crétin! » par Cohn-Bendit à la tribune de la convention inter-régionale du mouvement écologiste réunie samedi 5 juin à Paris. La joute étant restée exclusivement verbale, et n’ayant été transcrite que par les journalistes présents, il convient de s’interroger sur ce qu’a voulu réellement dire Jean-Vincent Placé.

Comparer une personne à un ensemble de règles morales, même surannées est pour le moins bizarre dans le registre des invectives: « espèce ce vieille éthique! » ne s’entend pas très souvent dans les querelles ordinaires, même dialoguées par Michel Audiard. Placé n’aurait-il pas plutôt chercher à titiller la magistrate franco-norvégienne en suggérant qu’elle n’aurait pas la plénitude physique de la jeunesse dont jouit sa championne à lui, Cécile Duflot? Auquel cas, c’est « vieille étique » que nos journalistes incultes auraient dû noter sur leur carnet. De toute façon, à la présidentielle les écolos jouent placés, pas gagnant, n’est-ce pas Jean-Vincent ?