
Un ami belge m’a envoyé cette pub. Funny, isn’t it ?
Peut-être ai-je eu tort de vous parler de moi et mon chien, de moi et les femmes, et de moi et moi. Peut-être aurais-je dû, comme certains de vos commentaires m’y ont invité être plus précis, plus honnête ou plus absent.
Peut-être aurais-je dû préciser que mon chien, un bâtard qui n’effraie même pas les chats, dort sur son canapé la plupart du temps, marche jusqu’à la route devant mon atelier et, comme il ne se passe rien, revient se coucher. Nous vivons à la campagne, il n’y a même pas de trottoir. Ce jour-là, alors qu’il traînait dehors pendant que je bossais, une employée de la SPA est passée par là, par hasard, pas du tout alertée par une plainte. De toutes façons, qui se serait plaint, et de quoi ? Ce n’est pas le genre des manouches qui vivent à deux pas d’appeler les flics. Donc, la voiture s’arrête, le chien renifle une odeur femelle, monte avec la fille et se barre. Pas partageur, le corniaud. Et après, c’est moi qui me fait engueuler. Voilà pour la précision.
Quant à l’honnêteté, peut-être aurais-je aussi dû rappeler qu’il convient d’observer des codes, des lois, pour une bonne cohabitation des hommes avec les animaux, des hommes entre eux, et même des hommes avec les femmes. D’ailleurs, quand il m’arrive d’emmener mon chien en ville, il a droit à sa laisse, comme je change de chaussures. Nous savons aussi être urbains.
À partir de là, ceux qui s’intéressent seulement aux histoires de chiens peuvent aller se balader sur www.30millionsdamis.fr. Les mêmes commentaires peuvent remarcher.
J’aurais pu aussi tenter de philosopher sur la difficulté de trouver un équilibre entre nos besoins de liberté et de sécurité. Nous aspirons individuellement et collectivement à l’une et à l’autre. On peut accumuler les interdits, les principes de précaution, limiter les risques partout et toujours plus, mais on réduit forcément le champ du possible. On se rapprocherait sans doute du zéro mort sur les routes en limitant partout la vitesse à 30 km/h mais on crèverait d’ennui en conduisant.
J’aurais pu également insister sur les savoureuses complications qui apparaissent quand le conflit évoqué plus haut éclate entre un homme et une femme. Là, il convient de prendre quelques pincettes. Je sais bien que dans la vraie vie, les femmes ne décorent pas toujours la niche pendant que les hommes partent à l’aventure. Et l’idée que le masculin incarne plutôt le dehors et le féminin le dedans, enfin tous ces vieux trucs anthropologiques qui ont façonné l’espèce, ne nous destinent pas à être tout l’un ou tout l’autre. Le guerrier opposé à la gardienne du foyer, ça ne marche pas absolument, il suffit de comparer Elisabeth Lévy à mon facteur pour en être convaincu.
Pourtant je ne peux m’empêcher de voir, dans le conflit entre sécurité et liberté, une trace de celui qui oppose les hommes aux femmes. Dans notre façon d’éduquer nos gosses ou nos chiens, nous nous comportons plutôt en mâles ou plutôt en femelles. Ok, il y a aussi des papas-poules et des mères frivoles, mais ils ne sont pas la généralité de l’espèce.
On peut également distinguer les comportements sexuels des hommes des comportements amoureux des femmes simplement en regardant autour de soi. Les femmes veulent un protecteur et un séducteur, un type qui les surprenne et n’oublie jamais leur anniversaire, un aventurier fidèle, un Indiana Jones qui rentre à la maison tous les soirs et les amène voir « Picasso et les maîtres ». Et bien sûr qui leur parle. Nous, nous on veut juste baiser. Evidemment, j’observe là des tendances ancestrales et chacun en fait ce qu’il en veut. Et puis dans la vie, on négocie, on trouve des compromis et tout le charme est là.
J’aurais encore pu dire que cette brave dame de la SPA et moi, dans un échange de cinq minutes, aussi éloignés l’un de l’autre par notre culture que par nos natures, nous avons pris un raccourci vertigineux vers l’inéluctable fracture.
Mais bon, j’ai envoyé mon texte à Marc Cohen et Elisabeth Lévy qui, après avoir arasé un tenon qui dépassait de l’assemblage (que ceux et celles qui veulent en savoir plus commencent par me signer une décharge pour la Halde), ont pensé que ce récit serait plus digeste qu’un long discours et que l’historiette valait bien un billet. Merci chaleureusement à tous ceux qui ont apprécié la friandise. Merci aussi aux autres pour qui, c’est juré, on ajoutera la prochaine fois des sous-titres et un rectangle blanc, et s’il le faut, une muselière au chien, ainsi qu’au maître.
Un mois après les élections, les Américains sont contents de leur choix. Selon un sondage de Newsweek, le casting présidentiel est largement soutenu par l’opinion : 68 % approuvent la nomination de Hillary Clinton au secrétariat d’Etat, 73 % approuvent sa décision de maintenir le secrétaire de la Défense, Robert Gates, dans ses fonction et 63 % souscrivent à son choix de nommer Timothy Geithner au poste-clé au Trésor. En outre, trois sondés sur quatre espèrent qu’Obama améliorera l’état de leurs finances et rendra l’assurance maladie plus abordable. On retrouve des chiffres et des espérances similaires en matière d’indépendance énergétique et d’environnement. Bref, l’électorat américain souhaite en masse que le nouveau président investisse lourdement dans le social et le développement durable.
Seul petit problème : ils sont 61 % d’électeurs à espérer qu’en même temps Obama baissera les impôts pour la classe moyenne… Si j’étais astronaute, c’est le moment où je reprendrai contact avec la terre. Houston, it seems we have a problem.
Les choses n’ont pas l’air de s’arranger au Parti socialiste, où Martine Aubry et ses alliés ne sont pas parvenus à s’entendre avec les « royalistes » pour constituer une direction où seraient représentées l’ensemble des sensibilités du Parti.
Il semble bien, au bout du compte, que le mode de scrutin majoritaire aux législatives et la nécessité, pour un candidat sérieux à l’élection présidentielle, de disposer de l’appareil d’un grand parti soit le seul ciment qui fasse tenir aujourd’hui la « vieille maison » chère à Léon Blum.
Outre que cette tragi-comédie voit sa vertu divertissante sévèrement concurrencée par les coups de talon judiciaires de Nicolas Sarkozy sur la gueule de son ex-rival à terre, Dominique de Villepin, on commence à se demander si la gauche réformiste française n’est pas entrée dans une spirale suicidaire.
Un récent voyage en Israël, pays qui se trouve actuellement en pleine campagne électorale, m’a permis de comprendre que les partis, même perclus d’histoire glorieuse, sont aussi mortels que peuvent l’être les empires.
Ainsi, le Parti travailliste israélien ne lutte plus pour la première place, celle qu’il occupa pendant des décennies, dans le Yischouv (les colonies juives) de Palestine d’abord, puis à la tête de l’Etat d’Israël jusqu’en 1977.
Aujourd’hui, les sondages le placent en quatrième ou cinquième position des formations en lice pour entrer à la Knesset, derrière le parti ultra-religieux sépharade Shas et au même niveau qu’Israël Beteinou, formation de la droite russophone d’Avigdor Lieberman.
Cette désaffection de l’électorat israélien pour un parti dont la contribution à la construction et à la survie de l’Etat juif a été essentielle prouve d’abord que le peuple possède des réserves infinies d’ingratitude.
« Oignez vilain, il vous poindra, poignez vilain, il vous oindra. » Cette maxime, peut-être abominablement aristocratique et élitiste, peut se révéler utile dans la vie politique, même démocratique. Mais un parti peut aussi grandement contribuer à sa propre décadence en considérant qu’il n’est pas nécessaire de se préoccuper de ce que vit, pense et espère le peuple dont on sollicite les suffrages. La qualité intellectuelle et l’habileté manœuvrière des cadres du parti permettent alors de faire de la politique « hors sol », comme l’agriculture israélienne est devenue experte à produire des tomates sans avoir besoin de se salir les mains dans la glèbe.
Et c’est ainsi qu’un parti « de gauche », le Parti travailliste israélien, se retrouve, au bout de quelques décennies, sociologiquement coupé de son substrat électoral naturel, les ouvriers, les salariés, les plus défavorisés, le peuple, quoi!, comme dirait l’excellent Pierre Mauroy. L’équivalent des énarques en Israël étant les généraux, il n’est pas étonnant qu’ils se soient retrouvés en masse chez les travaillistes, où ils estimaient que leurs éminentes qualités stratégiques et tactiques faisaient d’eux des dirigeants civils naturels et incontestables. Le dernier rejeton de cette espèce, Ehud Barak, est caricatural de cette évolution: brillant militaire, il est intimement persuadé qu’il est le seul, dans ce pays de 7 millions d’habitants à posséder les qualités nécessaires pour le diriger dans ces temps difficiles. Sans se rendre compte que le train de vie somptueux qu’il mène dans les beaux quartiers de Tel Aviv rend assez peu crédibles les postures électorales gauchistes qu’il est amené à prendre pour se différencier de ses principaux rivaux, à droite et au centre…
Nous ne sommes pas encore, en France, dans une configuration politico-sociologique à l’israélienne, où l’on verrait le XVIe, le VIIe et le VIe arrondissement de Paris voter massivement socialiste, alors que les quartiers populaires apporteraient la majorité de leurs suffrages à la droite et à l’extrême droite. Mais on peut percevoir quelques signes annonciateurs d’une évolution dans ce sens : « boboïsation » du parti à Paris et dans les grandes villes, transformation de l’organisation en un syndicat d’élus, où ceux qui ne le sont pas aspirent à l’être, substitution de la lutte pour les places au débat d’idées…
Il y a aujourd’hui quelque chose de pathétique à observer aujourd’hui deux femmes, énarques et élevées depuis leur sortie de l’école dans les meilleures couveuses politiques, partir à la recherche du peuple perdu. Martine Aubry cherche son peuple dans les syndicats, les associations, dans les vestiges branlants du réseau social construit par la gauche au temps où elle était dans le peuple comme un poisson dans l’eau. Ségolène Royal s’efforce, elle, de rassembler autour d’elles un peuple de fidèles ravis, électrisés par sa présence charismatique et cathodique. Comment alors pourraient-elles s’entendre et, à plus forte raison mener un combat commun?
La question qui maintenant risque de se poser est la suivante : a-t-on vraiment besoin de la gauche par les temps qui courent ? Et si oui, pour quoi ?
Parmi les nombreuses prises de position qui ont suivi l’affaire Filippis, il en est une qui mérite d’être analysée. Ce n’est certes pas le mot de félicitations adressé par l’impayable Rachida Dati à sa juge Josié, qui relève au mieux de la démagogie ordinaire et au pire de l’empathie instinctive entre femmes au bord de la crise de nerfs. Non, ce qui nous intéresse, c’est la prise de position de Nicolas Sarkozy, qui surfant sur l’émotion provoquée par cet abus de droit, a voulu participer à l’émotion générale en lançant l’une de ces idées à l’emporte-pièce dont il est coutumier : il faut, a-t-il déclaré, dépénaliser la diffamation. Puisqu’il y a eu dérapage dans l’application de la loi, plutôt que de sanctionner le dérapage ou de prendre des mesures pour qu’il ne se reproduise plus, changeons la loi !
Pour la plupart des commentateurs, et pour le public, peu au fait des subtilités et des chausse-trappes du droit, dépénaliser est un verbe plutôt obscur qui évoque l’idée de rendre les choses moins graves. L’exemple le plus connu de débat sur une éventuelle dépénalisation étant celui des divers dérivés du haschich. Après avoir entendu le président s’exprimer, beaucoup en ont donc déduit que de même qu’on ne va plus au trou, normalement, pour un vulgaire pétard, on n’irait désormais plus au TGI menotté dans le dos pour une banale affaire de diffamation. Sauf que c’est beaucoup plus compliqué que ça et beaucoup plus grave. Car si la loi sur la diffamation protège les journalistes – car elle encadre strictement les possibilités de poursuivre et plus encore de gagner –, il ne faudrait pas oublier qu’elle protège aussi tous les citoyens qui voient leur honneur et leur réputation gravement atteintes par les mêmes journalistes. (Et à causeur, nous sommes particulièrement sensibles à ces atteintes-là précisément parce que les journalistes détiennent un pouvoir dont ils sont souvent portés à abuser.) Bref, le résultat de cette dépénalisation-là risque d’être calamiteux non seulement pour la liberté de la presse, mais aussi pour la protection des citoyens contre les abus de cette liberté. Parlons d’abord d’eux, donc, de vous.
Quelle est la donne actuelle, celle issue de la Loi de 1881 sur la liberté de la presse ? Jusqu’à présent, mine de rien, un quidam qui s’estime diffamé a des moyens de justice relativement importants pour faire valoir ses droits, y compris si la source du délit est lointaine, et la piste brouillée plus ou moins volontairement par l’auteur de la diffamation. Cas de figure standard : M. X dont la femme est partie avec M. Y prend le pseudonyme du Vengeur masqué berrichon et accuse nommément sur son site vierzonscoop.com M. Y d’avoir piqué dans la caisse du club de foot local. Manque de bol, ce site est en réalité hébergé par une société américaine, elle-même sise au Delaware, un authentique paradis anti-inquisitorial. Vous vous doutez bien que si M. Y essaie de faire taire le corbeau, il ne trouvera jamais de gendarmes ou de flics disponibles pour se faire suer sur des faits passibles de simple contravention. La dépénalisation est une très mauvaise affaire pour les victimes. Si cette foucade sarkozyenne devenait une réalité (ça arrive !), ce serait d’abord une cata pour les victimes sans surface sociale, celles dont l’Etat est la seule planche de salut car elles n’ont pas les moyens d’embaucher une batterie d’avocats et d’orchestrer un contrefeu médiatique. Mais elle le serait aussi pour les diffamés en col blanc, ceux qui, dans la grande valse des « affaires », ont été cloués au pilori médiatique au nom de la jurisprudence notable-coupable.
Passons maintenant aux conséquences de cette dépénalisation putative pour les journalistes, mais, de fait, plus largement pour les médias, y compris donc ceux que l’on dit « nouveaux » depuis une bonne douzaine d’années. Là encore, la loi de 1881 s’est avérée efficace pour protéger la liberté d’expression (un droit auquel les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme ont tenu à donner un éclat particulier puisqu’il est défini comme l’un des plus précieux de l’homme[1. « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen]). Est-ce pour cela que certains internautes, pour une fois d’accord avec un certain président de la République, pensent qu’il est urgent de la détricoter ? C’est vrai, quoi, une loi qui date de 1881, c’est forcément ringard. A ce moment-là du récit, j’en vois déjà qui se frottent les mains et préparent déjà des commentaires vengeurs et des attaques ad cohenem du genre : « Dans sa défense éhontée de ses petits camarades de la presse branchée, ce monsieur est vraiment le roi des imposteurs. Ce plumitif des beaux quartiers nous bassine depuis dix jours avec l’affaire Filippis et maintenant il essaie de nous faire croire que les lois en vigueur protègent efficacement les journalistes. N’importe quoi pourvu que ça mousse, tous pareils, tous pourris, nous les petits les sans-grades, etc. » Sauf que mes chéris, là où le bât blesse, c’est que justement la Josié ne l’a pas appliqué la Loi de 1881, et je pense qu’elle l’a carrément violée et, en plus, en connaissance de cause, parce que pour être vice-présidente du TGI, il faut, j’imagine, avoir des compétences supérieures à celles de la moyenne des magistrats – un peu comme sa groupie Dati, quoi. Que nous dit cette loi, à son article 52 ? Que par dérogation au droit commun, elle interdit, lorsque le mis en examen est domicilié en France, qu’il puisse être « préventivement arrêté » en matière de diffamation. A mon avis, la juge Josié devrait repasser le Code. Pas celui de la route.
Quant au fond du problème posé par la dépénalisation, donc par le passage des règles du droit pénal à celles droit civil, il est hélas un peu plus complexe. Je vais donc passer la parole à la défense, en l’occurrence Me Basile Ader, avocat de presse redouté et spécialiste pointu du problème. Pour lui, c’est clair : la dépénalisation de la diffamation est une fausse bonne idée. Tout d’abord, il y a les questions de procédure : « La procédure pénale, explique-t-il, offre les meilleures garanties d’un procès équitable : oralité des débats, audition des témoins, caractère contradictoire des échanges et respect des droits de la défense. » En lieu de quoi, ce qui nous attend n’est pas rassurant : « Le procès civil a vocation à devenir de plus en plus dématérialisé, sans audience de plaidoirie, par simple envoi de dossier. Il n’offrirait donc pas les mêmes garanties, alors surtout que l’inclinaison du juge civil est d’apprécier un litige à l’aune du préjudice subi. »
Là encore l’inégalité devant la loi repointe son nez : le « préjudice subi » pour diffamation sera estimé forcément moins important pour Kamel Dupont, manœuvre intérimaire chez Olida, que pour Konnyfer, de la StarAc 8, ou pour Simone Veil, de l’Académie française.
De plus, répétons-le, la loi actuelle est directement issue des principes, supposés irréfragables, des Droits de l’homme. Attention, prévient Me Ader, ramener le délit de presse à une infraction ordinaire annihilerait la puissance que cette parenté confère à la loi. « Le procès de presse est gouverné par le principe pénal de prévisibilité des infractions. Ce principe découle directement de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme selon lequel le principe est la liberté et la restriction l’exception. Ce principe impose aussi au juge d’interpréter ‘strictement’ la restriction à la liberté d’expression. »
De la relaxe de Péan à celle de Vanneste, nombre d’affaires récentes, nous ont montré à quel point cet adverbe « strictement » protégeait nos libertés élémentaires, notamment celle de ne pas penser comme tout le monde. A contrario, on imagine sans trop de peine à quelles cochonneries judiciaires pourrait mener une interprétation moins stricte, plus souple, plus dans l’air du temps et dans l’évolution des mœurs des limites imposables à la liberté d’expression.
Trop cool, la dépénalisation ?
Depuis 1927 et l’élection de Roberte Cusey, le concours Miss France répète chaque année, aux yeux de tous, la plus flagrante et la plus effroyable discrimination jamais pratiquée dans notre pays : en 81 ans d’existence, aucun homme n’a remporté le titre ! Le scandale serait bien moindre si la statistique ne nous apportait pas des informations autrement plus graves sur les visées proprement réactionnaires de ce concours : aucun gay ni aucun garçon de couleur n’a jamais été élu ! Bien pire, les seniors sont sous-représentés dans le palmarès d’un concours qui décidément se refuse à représenter la société française dans toute sa diversité. Que fait donc la Halde ?
Les philosophes étranglent leurs femmes. C’est dans leur nature. Dès que se présente à eux le moment opportun, on les voit refermer leurs paluches sur le cou de leur légitime. Vous voulez en avoir la preuve ? Souvenez-vous de ce qui fit Louis Althusser le 16 novembre 1980 dans l’appartement conjugal de la rue d’Ulm. Stupeur et tremblement !
Peut-on d’un événement singulier ou d’un phénomène marginal tirer une généralité ? Evidemment que non. En bonne logique, le particulier ne dicte jamais sa loi à l’universel. C’est pourtant ce que François-Xavier Ajavon s’est essayé à faire dans ces mêmes colonnes en voulant modéliser l’un ou l’autre épiphénomène (les facéties de Richard Stallman ou encore les Install party dans le Finistère) pour en conclure que le monde du logiciel libre serait une secte un peu bizarroïde, professant une idéologie de beatnik et communiant dans un même rejet du libéralisme et du marché.
Certes, il se trouve bien quelques esprits suffisamment bas du front pour proclamer que les logiciels libres sont une solution « citoyenne » et quasiment révolutionnaire, censée battre en brèche le capitalisme éhonté de ces ignobles sociétés qui osent commercialiser, elles, le fruit de leur travail… Il se trouve bien encore quelques proudhoniens sur le retour pour professer que « la propriété c’est le vol ». Seulement, appliqué aux logiciels libres, ce discours ne tient pas la route trente secondes.
Aux dernières nouvelles, personne n’a encore vu le très standard Tristan Nitot (Mozilla) déballer sa panoplie de garde rouge ni l’excellent Daniel Glazman (Disruptive innovations) faire la couverture d’Anti-Davos hebdo habillé en Che Guevara. Et ça fait même longtemps que personne n’a vu ces deux Stakhanov du logiciel libre en France turbiner au kolkhoze – que deviennent-ils d’ailleurs me demande, insistante, Marie-George Buffet[1. Nous contacter. On transmettra.]. C’est qu’en soi le logiciel libre n’est porteur d’aucune idéologie.
Ni José Bové ni Olivier Besancenot n’ont persuadé le ministère français de la Défense et celui de l’Intérieur de passer à Thunderbird et à Firefox. Ce n’est pas par altermondialisme forcené ni parce qu’il se serait subitement amouraché de Clémentine Autain qu’Hervé Morin a pris en début d’année 2008 la décision que l’administration de la Défense migrerait de Windows XP vers Ubuntu d’ici l’horizon 2013.
Le libre ne s’oppose pas au logiciel propriétaire ; ils répondent l’un comme l’autre à des modèles économiques qui leur sont propres. Dans le cas d’un logiciel propriétaire, le cas de figure est assez simple : une société dépose un brevet, commercialise un logiciel et prospère grâce à la vente de ce dernier. Pour le logiciel libre, les choses sont un peu plus complexes, puisque les revenus qu’il génère ne sont pas liés à la vente dudit logiciel. Ils peuvent concerner la prestation de services, l’assistance, la maintenance, la mise en place de fonctionnalités spécifiques, la formation, la vente de morceaux de code en vue de développer un logiciel propriétaire, etc. En bref, pour parler en maquignon, les développeurs du libre ne vous vendent pas la bête, mais vivent en s’occupant d’elle, en lui trouvant des pâturages plus gras ou en lui tricotant un manteau pour l’hiver. Les idées ne manquent pas quand on est maquignon ou développeur.
Si l’on veut bien y regarder de plus près, l’apparition du logiciel libre ces dernières années a réinscrit le marché des logiciels dans le libéralisme. Pas besoin d’avoir un poster de Friedrich Hayek au-dessus de son lit (de toute façon ce type a quitté depuis un bail Tokio Hotel) pour comprendre que la pire plaie dans une économie libérale c’est le monopole. Or, pour s’en tenir au seul exemple des navigateurs Internet, après la perte de vitesse de Netscape, Microsoft exerçait un quasi monopole avec Internet Explorer, jusqu’à ce que l’apparition de Firefox crée un véritable contexte concurrentiel.
Le logiciel libre est donc bien loin d’être un parangon de l’altermondialisme ou de la lutte contre les aliénations du système capitaliste. La cause est même un peu fichue pour José Bové : le logiciel libre n’est pas autre chose que le plus récent OGM du libéralisme. Pour reprendre ce qu’écrivait en 1980 Alvin Toffler (qui faisait déjà de la futurologie quand Jacques Attali commençait à se faire payer pour faire semblant d’en faire), il se pourrait même bien que le logiciel libre soit l’une des facettes du prosumérisme qu’il décrivait alors. Pour faire bref et ne pas enquiquiner ni le geek,, ni le nerd et encore moins le gerd (sont coriaces, cette race-là comme le dirait Zemmour), Toffler écrit qu’au consommateur, apparu avec la IIe Révolution industrielle, succéderait le prosumer, c’est-à-dire le consommateur qui contribuerait lui-même à produire ce qu’il consomme.
C’est exactement le cas dans la communauté du libre – ou plutôt dans les communautés du libre. Les développeurs y coproduisent ce qu’ils vont « consommer ». Et s’ils existent bien des communautés dans le sens le plus noble du terme, c’est là qu’elles sont : les gens ne s’y rassemblent pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font. L’aspect communautaire n’est pas exogène au logiciel libre, il lui est endogène : c’est l’accès au code source qui permet le développement du logiciel et c’est l’existence d’une communauté active de développeurs qui permet l’innovation maximale.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle causeur a adopté une solution libre : WordPress. Nous ne l’avons pas fait parce que nous nous étions convertis à l’altermondialisme, ni parce qu’Elisabeth Lévy s’était allumé un tarpé gros à virer beatnik, ni même encore pour des raisons financières – on n’est pas des radins. Si nous avons opté pour WordPress, c’est qu’à notre sens c’était la solution qui offrait, grâce à ses caractéristiques et à sa communauté très active de développeurs, le plus de potentialités.
Reste un problème : dans l’esprit du public comme dans celui de quelques confrères journalistes, le logiciel libre reste au mieux une aubaine (moins cher que gratuit, c’est pas cher) ou une version logicielle du piratage MP3 (si tu paies pas, c’est du vol et je taperai sur la tête jusqu’à ce que la fondation Bill Gates te juge suffisamment amoché pour t’aider). Il faudra donc du temps et un surcroît de pédagogie pour qu’ils comprennent de quoi il retourne réellement. Pour le reste, non, le monde du libre n’est pas une secte dont Stallman serait tout à la fois le dieu, le gourou et le prophète : il introduit un peu plus de concurrence dans un modèle voué il y a quelques années au monopole. Une économie n’est jamais libérale quand elle n’offre aucun choix. C’est comme ça, camarade, mais y a pas autrement.
Opposer le logiciel libre au logiciel propriétaire, c’est un peu comme opposer Mac et PC : les gens sont bien libres de choisir un Mac ou un PC. Deux logiques et deux modèles économiques se concurrencent, même si je suis d’avis qu’il faudrait envoyer définitivement à Sainte-Anne les utilisateurs de PC. Foi d’utilisateur de Mac !
Ce mercredi-là commence par un coup de fil : on m’apprend que mon chien m’attend au refuge SPA du coin, il avait été ramassé alors qu’il divaguait sur la voie publique.
Je tente de contrôler mon agacement à l’idée de prendre mon camion pour aller chercher ce couillon qui « divaguait » juste devant chez moi et je remercie très courtoisement mon interlocutrice ; et j’ajoute, (qu’est-ce qui m’a pris ?) que nous sommes, mon chien et moi, un couple libre, qu’il a pris l’habitude de sortir seul et qu’il n’était pas perdu. Mais merci encore.
Le problème avec ces bonnes femmes bénévoles, désœuvrées et mal… disons honorées, enfin qui n’ont plus rien à se mettre, c’est leur besoin de faire la morale au mâle laxiste qui se cache derrière la liberté pour fuir ses responsabilités. Quand elles en tiennent un, il est bon pour le sermon voire pour la zonzon. Une fois sur place pour récupérer le fuyard, je n’y coupe pas. Monsieur, laisser son chien seul dans la rue c’est mal, c’est puni par la loi et la prochaine fois elle pourrait porter plainte, l’emmener à la fourrière et que ça pourrait me coûter 30 000 euros d’amende et 6 mois de prison.
Je tente d’expliquer qu’il n’a jamais mangé de bébé ou alors pas devant moi. Mais va faire comprendre à ces bonnes sœurs qui sauvent la vie d’animaux à qui elles coupent les couilles que c’est un chien anarchiste qui n’a pas besoin d’être attaché pour rester avec son maître, pardon son compagnon humain. Comme on dit de nos jours, il est autonome, quoi.
Va leur dire à ces quiches zoophiles que je n’ai pas de leçons d’éducation à recevoir et que ma méthode qui consiste à faire des allers-retours entre laxisme complet et tout-répressif, je l’ai mise au point sur mes gosses et qu’elle marche très bien sur mon chien.
Va leur expliquer à ces trumeaux qui rêvent de mettre une laisse à tout ce qui a une queue, qu’on est libres, nous, et qu’on prend le risque de se faire écraser par un 38 tonnes plutôt que de passer nos vies à la niche, devant un os en plastique ou Télérama. On est comme le loup de la fable : on ne veut pas la trace du collier.
Ces petites mises au point achevées, je repars avec mon cabot et sous les menaces d’une plainte en justice. Je ne laisse même pas l’amie des bêtes aller au bout de son réquisitoire suraigu, en lui expliquant, posément mais fermement, que, n’étant pas son mari, je ne lui reconnais aucune légitimité à mes les briser plus longtemps.
Le classement de Shanghaï est l’un des supplices chinois que les universités du monde entier subissent une fois l’an : depuis 2003, les chercheurs de l’université Jiao Tong publient chaque année un classement mondial des universités établi sur des critères assez simples : le nombre de prix Nobel et de médailles Fields parmi les anciens étudiants et les chercheurs, le nombre et le référencement des publications, la performance de l’université par rapport à sa taille. Or, avec Harvard, Stanford et Berkeley, les universités américaines se taillent la part du lion. A la Commission de Bruxelles, on n’est pas content ! Et la réaction ne s’est pas fait attendre : plutôt que d’accélérer la création d’un hypothétique MIT européen qui a déjà englouti quelques millions d’euros en études sans exister encore, l’Union européenne a décidé de créer son propre palmarès des universités mondiales ! Un appel d’offres a été lancé par la Commission et le premier classement sortira en 2010. Il devrait mettre en valeur la qualité des établissements d’enseignement supérieur européens contre l’hégémonie des anglo-saxons. Les commissaires européens ne précisent toutefois pas ce qu’ils entendent faire de Cambridge et Oxford, arrivant chaque année dans les dix premiers rangs du classement de Shanghaï. Elle est pas assez europhile, la perfide Albion ?
Après la grosse commission, Edouard Balladur s’attaque à la petite ! Aucun commentateur politique digne de ce nom n’a osé ce très mauvais jeu de mots. Pas tant qu’il soit d’un goût plus que douteux ou que la presse française répugne désormais à emprunter ses titres à L’Almanach Vermot, mais le Comité pour la réforme des collectivités locales que préside depuis cinq semaines l’ancien Premier ministre ne semble intéresser personne. La participation de Pierre Mauroy à ce groupe de travail n’a même pas suscité le millionième des indignations que la collaboration de Jack Lang à la commission de réforme des Institutions avait provoquées. A croire que les collectivités locales ne méritent pas de débat national.
Pourtant, quelques Français – certainement plus nombreux qu’on ne le pense – vivent dans des communes, des départements et des régions, bref dans ce que Ségolène Royal appelle à tout bout de champ « territoires » quand la précaution oratoire la saisit et lui interdit de prononcer le mot honni de « province »… De plus, l’enjeu politique ne serait pas mince si l’opposition voulait bien cesser un moment ses petits meurtres entre amis pour passer aux choses sérieuses. Exclu de l’Elysée depuis 1995 et de Matignon depuis 2002, le Parti socialiste est allé ces dernières années se refaire une santé politique dans la carte de France des collectivités locales. La réforme annoncée est, avant tout, la réforme de pouvoirs locaux qui sont actuellement détenus majoritairement par les socialistes. Où sont-ils pour donner de la voix ? Car c’est bien là qu’on les attend… Certes, il y a eu des réactions, mais reconnaissons qu’on a eu beaucoup de mal à percevoir dans le brouhaha entourant le Congrès de Reims les récriminations très légitimes d’Alain Rousset, président de l’Association des Régions de France, qui trouvait fort de café qu’aucun président de région ni aucun maire n’ait été invité à siéger dans ce Comité… Pourtant, tout indique que les manières feutrées d’Edouard Balladur ne dissimuleront pas longtemps une chose : les réformes que le Comité proposera ne seront pas de simples ajustements techniques et administratifs, elles auront des conséquences très politiques.
Prenez, par exemple, la proposition de Dominique Perben, membre du Comité Balladur : il plaide pour la création de « communautés métropolitaines », dont la taille et le champ de compétences s’étendraient entre les actuelles communautés urbaines et les départements. Les exécutifs de ces nouvelles entités juridiques seraient élus au suffrage universel. De loin, l’idée semble frappée au coin du bon sens. A y regarder de plus près, elle est de nature à bouleverser la donne sur les 14 Communautés urbaines françaises.
Imagine-t-on, tout d’abord, le maire d’une ville-centre élu au suffrage universel cohabiter avec un président de « communauté métropolitaine », également élu au suffrage universel et disposant pour sa part d’un budget comportant la dotation globale, la taxe professionnelle unique, les ressources propres des actuelles communautés urbaines et, conformément à la Constitution, une dotation supplémentaire équilibrant le transfert de charges du Département vers la nouvelle entité. Il ne faut pas être grand clerc pour entrevoir les querelles de personnes, les éventuelles divergences politiques et surtout le conflit de légitimité qu’une telle réforme ferait naître… La proposition Perben pourrait détruire en fin de compte ce que l’intercommunalité avait patiemment tissé depuis 1966.
Car, si la création de telles communautés métropolitaines semble reposer sur une conception essentiellement urbaine du territoire (on recentre l’organisation territoriale autour des grands pôles urbains), c’est tout le contraire qui se passe électoralement : sociologiquement le vote de gauche se concentre sur les villes, tandis que le vote de droite s’éparpille dans les périphéries – résultat de la « rurbanisation » des trente dernières années qui a vu les classes moyennes s’installer en lotissements. La création de communautés métropolitaines aboutirait, sauf à de très rares exceptions, à une situation assez paradoxale : des villes-centres à gauche et des communautés métropolitaines à droite. Bonjour l’entente ! Quand Charles Pasqua faisait du redécoupage électoral au bulldozer, Nicolas Sarkozy y va à la petite cuiller – en or et dans la bouche, cela va de soi.
Il n’est pas impossible que Dominique Perben soit suivi dans cette voie par ses pairs. Il n’est pas non plus exclu que la réforme à laquelle travaille le Comité Balladur s’inspire assez largement des travaux de la mission d’information conduite par le député UMP Jean-Luc Warsmann et dont les conclusions ont été rendues le 8 octobre dernier. Il n’y a qu’à voir la façon dont Edouard Balladur conduit les auditions : les questions que l’ancien Premier ministre pose portent essentiellement sur les conclusions de la mission d’information parlementaire.
Dix principes avaient été retenus par cette mission : fin des financements croisés, spécialisation des collectivités sur des compétences particulières, faculté de délégation de compétences entre échelons territoriaux (vieux principe politique du « je te passe la rhubarbe tu me passes le séné »), réduction du nombre des collectivités (par regroupement volontaire), regroupement des régions et/ou fusion avec les conseils généraux, création de métropoles fusionnant conseil général et intercommunalité, achèvement du processus de l’intercommunalité en 2010, transfert des activités des « pays » aux intercommunalités, création de collectivités uniques intercommunalité-communes…
En clair, cela signifie que, demain, les départements alsaciens du Bas-Rhin et du Haut-Rhin pourront fusionner avec la Région Alsace, tandis que les deux régions de la Haute-Normandie et de la Basse-Normandie fusionneront pour former une grande région de Normandie, sans que les départements ne soient touchés, à l’exception peut-être, si on le veut bien, de la Manche qui aura fusionnée avec la Communauté urbaine de Cherbourg sans que ne soit pour autant réglé le cas de Saint-Lô. Il n’est pas exclu non plus que la Bretagne récupère un ou deux départements actuellement dans le giron de la région Pays de Loire pour former ce qu’il conviendra d’appeler la Grande Bretagne. Les choses se corsent un peu plus lorsqu’on en vient à la fusion entre départements et « communautés métropolitaines » : le rapport de la mission parlementaire indique qu’en cas de fusion de l’échelon départemental et d’une communauté urbaine certaines villes laissées à l’abandon de la communauté métropolitaine nouvellement formée pourraient rejoindre des départements limitrophes. Et si les départements limitrophes ont déjà fusionné de leur côté avec des communautés urbaines ? Oh, vous avez de ces questions, vous ! Quant à la spécialisation des collectivités sur certaines compétences, elle se pratiquera à la gueule du client. Le département du Var pourra avoir compétence sur le sport, tandis qu’en Haute-Marne cela relèvera des communes ou de la Région. Compliqué ? Mais non ! On vous dit que l’on fait tout ça pour sim-pli-fier.
Pour désigner la situation actuelle, les spécialistes usent de métaphores assez peu banales, parfois menuisières (l’enchevêtrement des compétences), parfois pâtissières (le millefeuilles des collectivités locales). Si jamais les conclusions de la mission d’information parlementaire étaient adoptées par le Comité Balladur, c’est dans un autre registre de langue que les spécialistes devraient aller chercher les mots justes. Certes, ils hésiteront un temps entre foutoir et boxon, pour finalement s’accorder sur un terme : bordel organisé. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : organiser le bordel à la va-comme-j’te-pousse – tout le contraire des grandes lois de décentralisation portées par Gaston Defferre. Aucune vision d’ensemble de l’organisation territoriale du pays, aucun choix fort, mais la construction d’une auberge espagnole, où chacun vient prendre ce qu’il veut et où le terme même de département ou de région ne signifie pas la même chose suivant que l’on est Alsacien ou Picard.
Au lieu de se contenter de clarifier les compétences, de favoriser la coopération des collectivités locales (avec, par exemple, le portage unique des politiques publiques – ce qui serait un pas de géant à l’heure actuelle) ou de supprimer un ou plusieurs échelons, on compose avec l’existant d’une manière un peu brouillonne tout en cuisinant une variété institutionnelle jamais vue.
Souvenez-vous du tollé que le ministre de l’Intérieur a provoqué en annonçant la suppression des numéros de département sur les plaques d’immatriculation : imaginez-vous la pagaille que la suppression des départements entrainerait – une suppression qui était, selon le rapport Attali, la seule solution possible pour démêler le fil de la complexité des échelons territoriaux français… Tout laisse accroire que ce n’est pas vers cette voie que l’on s’achemine. C’est qu’une seule chose, en vérité, terrorise aujourd’hui l’Elysée, un cauchemar, une épouvante : des milliers de conseillers généraux, rescapés des comices de Brive et d’Aurillac, de Chaumont et de Moulins, montant à Paris en torpédo et en micheline, récitant pour se donner du cœur à l’ouvrage le nom des préfectures et chefs-lieux d’arrondissement, avant d’aller brayer de Bastille à République : « Sarko, t’es foutu, la province est dans la rue ! » La province ? Les territoires, on vous a dit ! Les territoires.
Peut-être ai-je eu tort de vous parler de moi et mon chien, de moi et les femmes, et de moi et moi. Peut-être aurais-je dû, comme certains de vos commentaires m’y ont invité être plus précis, plus honnête ou plus absent.
Peut-être aurais-je dû préciser que mon chien, un bâtard qui n’effraie même pas les chats, dort sur son canapé la plupart du temps, marche jusqu’à la route devant mon atelier et, comme il ne se passe rien, revient se coucher. Nous vivons à la campagne, il n’y a même pas de trottoir. Ce jour-là, alors qu’il traînait dehors pendant que je bossais, une employée de la SPA est passée par là, par hasard, pas du tout alertée par une plainte. De toutes façons, qui se serait plaint, et de quoi ? Ce n’est pas le genre des manouches qui vivent à deux pas d’appeler les flics. Donc, la voiture s’arrête, le chien renifle une odeur femelle, monte avec la fille et se barre. Pas partageur, le corniaud. Et après, c’est moi qui me fait engueuler. Voilà pour la précision.
Quant à l’honnêteté, peut-être aurais-je aussi dû rappeler qu’il convient d’observer des codes, des lois, pour une bonne cohabitation des hommes avec les animaux, des hommes entre eux, et même des hommes avec les femmes. D’ailleurs, quand il m’arrive d’emmener mon chien en ville, il a droit à sa laisse, comme je change de chaussures. Nous savons aussi être urbains.
À partir de là, ceux qui s’intéressent seulement aux histoires de chiens peuvent aller se balader sur www.30millionsdamis.fr. Les mêmes commentaires peuvent remarcher.
J’aurais pu aussi tenter de philosopher sur la difficulté de trouver un équilibre entre nos besoins de liberté et de sécurité. Nous aspirons individuellement et collectivement à l’une et à l’autre. On peut accumuler les interdits, les principes de précaution, limiter les risques partout et toujours plus, mais on réduit forcément le champ du possible. On se rapprocherait sans doute du zéro mort sur les routes en limitant partout la vitesse à 30 km/h mais on crèverait d’ennui en conduisant.
J’aurais pu également insister sur les savoureuses complications qui apparaissent quand le conflit évoqué plus haut éclate entre un homme et une femme. Là, il convient de prendre quelques pincettes. Je sais bien que dans la vraie vie, les femmes ne décorent pas toujours la niche pendant que les hommes partent à l’aventure. Et l’idée que le masculin incarne plutôt le dehors et le féminin le dedans, enfin tous ces vieux trucs anthropologiques qui ont façonné l’espèce, ne nous destinent pas à être tout l’un ou tout l’autre. Le guerrier opposé à la gardienne du foyer, ça ne marche pas absolument, il suffit de comparer Elisabeth Lévy à mon facteur pour en être convaincu.
Pourtant je ne peux m’empêcher de voir, dans le conflit entre sécurité et liberté, une trace de celui qui oppose les hommes aux femmes. Dans notre façon d’éduquer nos gosses ou nos chiens, nous nous comportons plutôt en mâles ou plutôt en femelles. Ok, il y a aussi des papas-poules et des mères frivoles, mais ils ne sont pas la généralité de l’espèce.
On peut également distinguer les comportements sexuels des hommes des comportements amoureux des femmes simplement en regardant autour de soi. Les femmes veulent un protecteur et un séducteur, un type qui les surprenne et n’oublie jamais leur anniversaire, un aventurier fidèle, un Indiana Jones qui rentre à la maison tous les soirs et les amène voir « Picasso et les maîtres ». Et bien sûr qui leur parle. Nous, nous on veut juste baiser. Evidemment, j’observe là des tendances ancestrales et chacun en fait ce qu’il en veut. Et puis dans la vie, on négocie, on trouve des compromis et tout le charme est là.
J’aurais encore pu dire que cette brave dame de la SPA et moi, dans un échange de cinq minutes, aussi éloignés l’un de l’autre par notre culture que par nos natures, nous avons pris un raccourci vertigineux vers l’inéluctable fracture.
Mais bon, j’ai envoyé mon texte à Marc Cohen et Elisabeth Lévy qui, après avoir arasé un tenon qui dépassait de l’assemblage (que ceux et celles qui veulent en savoir plus commencent par me signer une décharge pour la Halde), ont pensé que ce récit serait plus digeste qu’un long discours et que l’historiette valait bien un billet. Merci chaleureusement à tous ceux qui ont apprécié la friandise. Merci aussi aux autres pour qui, c’est juré, on ajoutera la prochaine fois des sous-titres et un rectangle blanc, et s’il le faut, une muselière au chien, ainsi qu’au maître.
Un mois après les élections, les Américains sont contents de leur choix. Selon un sondage de Newsweek, le casting présidentiel est largement soutenu par l’opinion : 68 % approuvent la nomination de Hillary Clinton au secrétariat d’Etat, 73 % approuvent sa décision de maintenir le secrétaire de la Défense, Robert Gates, dans ses fonction et 63 % souscrivent à son choix de nommer Timothy Geithner au poste-clé au Trésor. En outre, trois sondés sur quatre espèrent qu’Obama améliorera l’état de leurs finances et rendra l’assurance maladie plus abordable. On retrouve des chiffres et des espérances similaires en matière d’indépendance énergétique et d’environnement. Bref, l’électorat américain souhaite en masse que le nouveau président investisse lourdement dans le social et le développement durable.
Seul petit problème : ils sont 61 % d’électeurs à espérer qu’en même temps Obama baissera les impôts pour la classe moyenne… Si j’étais astronaute, c’est le moment où je reprendrai contact avec la terre. Houston, it seems we have a problem.
Les choses n’ont pas l’air de s’arranger au Parti socialiste, où Martine Aubry et ses alliés ne sont pas parvenus à s’entendre avec les « royalistes » pour constituer une direction où seraient représentées l’ensemble des sensibilités du Parti.
Il semble bien, au bout du compte, que le mode de scrutin majoritaire aux législatives et la nécessité, pour un candidat sérieux à l’élection présidentielle, de disposer de l’appareil d’un grand parti soit le seul ciment qui fasse tenir aujourd’hui la « vieille maison » chère à Léon Blum.
Outre que cette tragi-comédie voit sa vertu divertissante sévèrement concurrencée par les coups de talon judiciaires de Nicolas Sarkozy sur la gueule de son ex-rival à terre, Dominique de Villepin, on commence à se demander si la gauche réformiste française n’est pas entrée dans une spirale suicidaire.
Un récent voyage en Israël, pays qui se trouve actuellement en pleine campagne électorale, m’a permis de comprendre que les partis, même perclus d’histoire glorieuse, sont aussi mortels que peuvent l’être les empires.
Ainsi, le Parti travailliste israélien ne lutte plus pour la première place, celle qu’il occupa pendant des décennies, dans le Yischouv (les colonies juives) de Palestine d’abord, puis à la tête de l’Etat d’Israël jusqu’en 1977.
Aujourd’hui, les sondages le placent en quatrième ou cinquième position des formations en lice pour entrer à la Knesset, derrière le parti ultra-religieux sépharade Shas et au même niveau qu’Israël Beteinou, formation de la droite russophone d’Avigdor Lieberman.
Cette désaffection de l’électorat israélien pour un parti dont la contribution à la construction et à la survie de l’Etat juif a été essentielle prouve d’abord que le peuple possède des réserves infinies d’ingratitude.
« Oignez vilain, il vous poindra, poignez vilain, il vous oindra. » Cette maxime, peut-être abominablement aristocratique et élitiste, peut se révéler utile dans la vie politique, même démocratique. Mais un parti peut aussi grandement contribuer à sa propre décadence en considérant qu’il n’est pas nécessaire de se préoccuper de ce que vit, pense et espère le peuple dont on sollicite les suffrages. La qualité intellectuelle et l’habileté manœuvrière des cadres du parti permettent alors de faire de la politique « hors sol », comme l’agriculture israélienne est devenue experte à produire des tomates sans avoir besoin de se salir les mains dans la glèbe.
Et c’est ainsi qu’un parti « de gauche », le Parti travailliste israélien, se retrouve, au bout de quelques décennies, sociologiquement coupé de son substrat électoral naturel, les ouvriers, les salariés, les plus défavorisés, le peuple, quoi!, comme dirait l’excellent Pierre Mauroy. L’équivalent des énarques en Israël étant les généraux, il n’est pas étonnant qu’ils se soient retrouvés en masse chez les travaillistes, où ils estimaient que leurs éminentes qualités stratégiques et tactiques faisaient d’eux des dirigeants civils naturels et incontestables. Le dernier rejeton de cette espèce, Ehud Barak, est caricatural de cette évolution: brillant militaire, il est intimement persuadé qu’il est le seul, dans ce pays de 7 millions d’habitants à posséder les qualités nécessaires pour le diriger dans ces temps difficiles. Sans se rendre compte que le train de vie somptueux qu’il mène dans les beaux quartiers de Tel Aviv rend assez peu crédibles les postures électorales gauchistes qu’il est amené à prendre pour se différencier de ses principaux rivaux, à droite et au centre…
Nous ne sommes pas encore, en France, dans une configuration politico-sociologique à l’israélienne, où l’on verrait le XVIe, le VIIe et le VIe arrondissement de Paris voter massivement socialiste, alors que les quartiers populaires apporteraient la majorité de leurs suffrages à la droite et à l’extrême droite. Mais on peut percevoir quelques signes annonciateurs d’une évolution dans ce sens : « boboïsation » du parti à Paris et dans les grandes villes, transformation de l’organisation en un syndicat d’élus, où ceux qui ne le sont pas aspirent à l’être, substitution de la lutte pour les places au débat d’idées…
Il y a aujourd’hui quelque chose de pathétique à observer aujourd’hui deux femmes, énarques et élevées depuis leur sortie de l’école dans les meilleures couveuses politiques, partir à la recherche du peuple perdu. Martine Aubry cherche son peuple dans les syndicats, les associations, dans les vestiges branlants du réseau social construit par la gauche au temps où elle était dans le peuple comme un poisson dans l’eau. Ségolène Royal s’efforce, elle, de rassembler autour d’elles un peuple de fidèles ravis, électrisés par sa présence charismatique et cathodique. Comment alors pourraient-elles s’entendre et, à plus forte raison mener un combat commun?
La question qui maintenant risque de se poser est la suivante : a-t-on vraiment besoin de la gauche par les temps qui courent ? Et si oui, pour quoi ?
Parmi les nombreuses prises de position qui ont suivi l’affaire Filippis, il en est une qui mérite d’être analysée. Ce n’est certes pas le mot de félicitations adressé par l’impayable Rachida Dati à sa juge Josié, qui relève au mieux de la démagogie ordinaire et au pire de l’empathie instinctive entre femmes au bord de la crise de nerfs. Non, ce qui nous intéresse, c’est la prise de position de Nicolas Sarkozy, qui surfant sur l’émotion provoquée par cet abus de droit, a voulu participer à l’émotion générale en lançant l’une de ces idées à l’emporte-pièce dont il est coutumier : il faut, a-t-il déclaré, dépénaliser la diffamation. Puisqu’il y a eu dérapage dans l’application de la loi, plutôt que de sanctionner le dérapage ou de prendre des mesures pour qu’il ne se reproduise plus, changeons la loi !
Pour la plupart des commentateurs, et pour le public, peu au fait des subtilités et des chausse-trappes du droit, dépénaliser est un verbe plutôt obscur qui évoque l’idée de rendre les choses moins graves. L’exemple le plus connu de débat sur une éventuelle dépénalisation étant celui des divers dérivés du haschich. Après avoir entendu le président s’exprimer, beaucoup en ont donc déduit que de même qu’on ne va plus au trou, normalement, pour un vulgaire pétard, on n’irait désormais plus au TGI menotté dans le dos pour une banale affaire de diffamation. Sauf que c’est beaucoup plus compliqué que ça et beaucoup plus grave. Car si la loi sur la diffamation protège les journalistes – car elle encadre strictement les possibilités de poursuivre et plus encore de gagner –, il ne faudrait pas oublier qu’elle protège aussi tous les citoyens qui voient leur honneur et leur réputation gravement atteintes par les mêmes journalistes. (Et à causeur, nous sommes particulièrement sensibles à ces atteintes-là précisément parce que les journalistes détiennent un pouvoir dont ils sont souvent portés à abuser.) Bref, le résultat de cette dépénalisation-là risque d’être calamiteux non seulement pour la liberté de la presse, mais aussi pour la protection des citoyens contre les abus de cette liberté. Parlons d’abord d’eux, donc, de vous.
Quelle est la donne actuelle, celle issue de la Loi de 1881 sur la liberté de la presse ? Jusqu’à présent, mine de rien, un quidam qui s’estime diffamé a des moyens de justice relativement importants pour faire valoir ses droits, y compris si la source du délit est lointaine, et la piste brouillée plus ou moins volontairement par l’auteur de la diffamation. Cas de figure standard : M. X dont la femme est partie avec M. Y prend le pseudonyme du Vengeur masqué berrichon et accuse nommément sur son site vierzonscoop.com M. Y d’avoir piqué dans la caisse du club de foot local. Manque de bol, ce site est en réalité hébergé par une société américaine, elle-même sise au Delaware, un authentique paradis anti-inquisitorial. Vous vous doutez bien que si M. Y essaie de faire taire le corbeau, il ne trouvera jamais de gendarmes ou de flics disponibles pour se faire suer sur des faits passibles de simple contravention. La dépénalisation est une très mauvaise affaire pour les victimes. Si cette foucade sarkozyenne devenait une réalité (ça arrive !), ce serait d’abord une cata pour les victimes sans surface sociale, celles dont l’Etat est la seule planche de salut car elles n’ont pas les moyens d’embaucher une batterie d’avocats et d’orchestrer un contrefeu médiatique. Mais elle le serait aussi pour les diffamés en col blanc, ceux qui, dans la grande valse des « affaires », ont été cloués au pilori médiatique au nom de la jurisprudence notable-coupable.
Passons maintenant aux conséquences de cette dépénalisation putative pour les journalistes, mais, de fait, plus largement pour les médias, y compris donc ceux que l’on dit « nouveaux » depuis une bonne douzaine d’années. Là encore, la loi de 1881 s’est avérée efficace pour protéger la liberté d’expression (un droit auquel les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’homme ont tenu à donner un éclat particulier puisqu’il est défini comme l’un des plus précieux de l’homme[1. « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Article 11 de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen]). Est-ce pour cela que certains internautes, pour une fois d’accord avec un certain président de la République, pensent qu’il est urgent de la détricoter ? C’est vrai, quoi, une loi qui date de 1881, c’est forcément ringard. A ce moment-là du récit, j’en vois déjà qui se frottent les mains et préparent déjà des commentaires vengeurs et des attaques ad cohenem du genre : « Dans sa défense éhontée de ses petits camarades de la presse branchée, ce monsieur est vraiment le roi des imposteurs. Ce plumitif des beaux quartiers nous bassine depuis dix jours avec l’affaire Filippis et maintenant il essaie de nous faire croire que les lois en vigueur protègent efficacement les journalistes. N’importe quoi pourvu que ça mousse, tous pareils, tous pourris, nous les petits les sans-grades, etc. » Sauf que mes chéris, là où le bât blesse, c’est que justement la Josié ne l’a pas appliqué la Loi de 1881, et je pense qu’elle l’a carrément violée et, en plus, en connaissance de cause, parce que pour être vice-présidente du TGI, il faut, j’imagine, avoir des compétences supérieures à celles de la moyenne des magistrats – un peu comme sa groupie Dati, quoi. Que nous dit cette loi, à son article 52 ? Que par dérogation au droit commun, elle interdit, lorsque le mis en examen est domicilié en France, qu’il puisse être « préventivement arrêté » en matière de diffamation. A mon avis, la juge Josié devrait repasser le Code. Pas celui de la route.
Quant au fond du problème posé par la dépénalisation, donc par le passage des règles du droit pénal à celles droit civil, il est hélas un peu plus complexe. Je vais donc passer la parole à la défense, en l’occurrence Me Basile Ader, avocat de presse redouté et spécialiste pointu du problème. Pour lui, c’est clair : la dépénalisation de la diffamation est une fausse bonne idée. Tout d’abord, il y a les questions de procédure : « La procédure pénale, explique-t-il, offre les meilleures garanties d’un procès équitable : oralité des débats, audition des témoins, caractère contradictoire des échanges et respect des droits de la défense. » En lieu de quoi, ce qui nous attend n’est pas rassurant : « Le procès civil a vocation à devenir de plus en plus dématérialisé, sans audience de plaidoirie, par simple envoi de dossier. Il n’offrirait donc pas les mêmes garanties, alors surtout que l’inclinaison du juge civil est d’apprécier un litige à l’aune du préjudice subi. »
Là encore l’inégalité devant la loi repointe son nez : le « préjudice subi » pour diffamation sera estimé forcément moins important pour Kamel Dupont, manœuvre intérimaire chez Olida, que pour Konnyfer, de la StarAc 8, ou pour Simone Veil, de l’Académie française.
De plus, répétons-le, la loi actuelle est directement issue des principes, supposés irréfragables, des Droits de l’homme. Attention, prévient Me Ader, ramener le délit de presse à une infraction ordinaire annihilerait la puissance que cette parenté confère à la loi. « Le procès de presse est gouverné par le principe pénal de prévisibilité des infractions. Ce principe découle directement de l’article 11 de la Déclaration des droits de l’Homme selon lequel le principe est la liberté et la restriction l’exception. Ce principe impose aussi au juge d’interpréter ‘strictement’ la restriction à la liberté d’expression. »
De la relaxe de Péan à celle de Vanneste, nombre d’affaires récentes, nous ont montré à quel point cet adverbe « strictement » protégeait nos libertés élémentaires, notamment celle de ne pas penser comme tout le monde. A contrario, on imagine sans trop de peine à quelles cochonneries judiciaires pourrait mener une interprétation moins stricte, plus souple, plus dans l’air du temps et dans l’évolution des mœurs des limites imposables à la liberté d’expression.
Trop cool, la dépénalisation ?
Depuis 1927 et l’élection de Roberte Cusey, le concours Miss France répète chaque année, aux yeux de tous, la plus flagrante et la plus effroyable discrimination jamais pratiquée dans notre pays : en 81 ans d’existence, aucun homme n’a remporté le titre ! Le scandale serait bien moindre si la statistique ne nous apportait pas des informations autrement plus graves sur les visées proprement réactionnaires de ce concours : aucun gay ni aucun garçon de couleur n’a jamais été élu ! Bien pire, les seniors sont sous-représentés dans le palmarès d’un concours qui décidément se refuse à représenter la société française dans toute sa diversité. Que fait donc la Halde ?
Les philosophes étranglent leurs femmes. C’est dans leur nature. Dès que se présente à eux le moment opportun, on les voit refermer leurs paluches sur le cou de leur légitime. Vous voulez en avoir la preuve ? Souvenez-vous de ce qui fit Louis Althusser le 16 novembre 1980 dans l’appartement conjugal de la rue d’Ulm. Stupeur et tremblement !
Peut-on d’un événement singulier ou d’un phénomène marginal tirer une généralité ? Evidemment que non. En bonne logique, le particulier ne dicte jamais sa loi à l’universel. C’est pourtant ce que François-Xavier Ajavon s’est essayé à faire dans ces mêmes colonnes en voulant modéliser l’un ou l’autre épiphénomène (les facéties de Richard Stallman ou encore les Install party dans le Finistère) pour en conclure que le monde du logiciel libre serait une secte un peu bizarroïde, professant une idéologie de beatnik et communiant dans un même rejet du libéralisme et du marché.
Certes, il se trouve bien quelques esprits suffisamment bas du front pour proclamer que les logiciels libres sont une solution « citoyenne » et quasiment révolutionnaire, censée battre en brèche le capitalisme éhonté de ces ignobles sociétés qui osent commercialiser, elles, le fruit de leur travail… Il se trouve bien encore quelques proudhoniens sur le retour pour professer que « la propriété c’est le vol ». Seulement, appliqué aux logiciels libres, ce discours ne tient pas la route trente secondes.
Aux dernières nouvelles, personne n’a encore vu le très standard Tristan Nitot (Mozilla) déballer sa panoplie de garde rouge ni l’excellent Daniel Glazman (Disruptive innovations) faire la couverture d’Anti-Davos hebdo habillé en Che Guevara. Et ça fait même longtemps que personne n’a vu ces deux Stakhanov du logiciel libre en France turbiner au kolkhoze – que deviennent-ils d’ailleurs me demande, insistante, Marie-George Buffet[1. Nous contacter. On transmettra.]. C’est qu’en soi le logiciel libre n’est porteur d’aucune idéologie.
Ni José Bové ni Olivier Besancenot n’ont persuadé le ministère français de la Défense et celui de l’Intérieur de passer à Thunderbird et à Firefox. Ce n’est pas par altermondialisme forcené ni parce qu’il se serait subitement amouraché de Clémentine Autain qu’Hervé Morin a pris en début d’année 2008 la décision que l’administration de la Défense migrerait de Windows XP vers Ubuntu d’ici l’horizon 2013.
Le libre ne s’oppose pas au logiciel propriétaire ; ils répondent l’un comme l’autre à des modèles économiques qui leur sont propres. Dans le cas d’un logiciel propriétaire, le cas de figure est assez simple : une société dépose un brevet, commercialise un logiciel et prospère grâce à la vente de ce dernier. Pour le logiciel libre, les choses sont un peu plus complexes, puisque les revenus qu’il génère ne sont pas liés à la vente dudit logiciel. Ils peuvent concerner la prestation de services, l’assistance, la maintenance, la mise en place de fonctionnalités spécifiques, la formation, la vente de morceaux de code en vue de développer un logiciel propriétaire, etc. En bref, pour parler en maquignon, les développeurs du libre ne vous vendent pas la bête, mais vivent en s’occupant d’elle, en lui trouvant des pâturages plus gras ou en lui tricotant un manteau pour l’hiver. Les idées ne manquent pas quand on est maquignon ou développeur.
Si l’on veut bien y regarder de plus près, l’apparition du logiciel libre ces dernières années a réinscrit le marché des logiciels dans le libéralisme. Pas besoin d’avoir un poster de Friedrich Hayek au-dessus de son lit (de toute façon ce type a quitté depuis un bail Tokio Hotel) pour comprendre que la pire plaie dans une économie libérale c’est le monopole. Or, pour s’en tenir au seul exemple des navigateurs Internet, après la perte de vitesse de Netscape, Microsoft exerçait un quasi monopole avec Internet Explorer, jusqu’à ce que l’apparition de Firefox crée un véritable contexte concurrentiel.
Le logiciel libre est donc bien loin d’être un parangon de l’altermondialisme ou de la lutte contre les aliénations du système capitaliste. La cause est même un peu fichue pour José Bové : le logiciel libre n’est pas autre chose que le plus récent OGM du libéralisme. Pour reprendre ce qu’écrivait en 1980 Alvin Toffler (qui faisait déjà de la futurologie quand Jacques Attali commençait à se faire payer pour faire semblant d’en faire), il se pourrait même bien que le logiciel libre soit l’une des facettes du prosumérisme qu’il décrivait alors. Pour faire bref et ne pas enquiquiner ni le geek,, ni le nerd et encore moins le gerd (sont coriaces, cette race-là comme le dirait Zemmour), Toffler écrit qu’au consommateur, apparu avec la IIe Révolution industrielle, succéderait le prosumer, c’est-à-dire le consommateur qui contribuerait lui-même à produire ce qu’il consomme.
C’est exactement le cas dans la communauté du libre – ou plutôt dans les communautés du libre. Les développeurs y coproduisent ce qu’ils vont « consommer ». Et s’ils existent bien des communautés dans le sens le plus noble du terme, c’est là qu’elles sont : les gens ne s’y rassemblent pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils font. L’aspect communautaire n’est pas exogène au logiciel libre, il lui est endogène : c’est l’accès au code source qui permet le développement du logiciel et c’est l’existence d’une communauté active de développeurs qui permet l’innovation maximale.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle causeur a adopté une solution libre : WordPress. Nous ne l’avons pas fait parce que nous nous étions convertis à l’altermondialisme, ni parce qu’Elisabeth Lévy s’était allumé un tarpé gros à virer beatnik, ni même encore pour des raisons financières – on n’est pas des radins. Si nous avons opté pour WordPress, c’est qu’à notre sens c’était la solution qui offrait, grâce à ses caractéristiques et à sa communauté très active de développeurs, le plus de potentialités.
Reste un problème : dans l’esprit du public comme dans celui de quelques confrères journalistes, le logiciel libre reste au mieux une aubaine (moins cher que gratuit, c’est pas cher) ou une version logicielle du piratage MP3 (si tu paies pas, c’est du vol et je taperai sur la tête jusqu’à ce que la fondation Bill Gates te juge suffisamment amoché pour t’aider). Il faudra donc du temps et un surcroît de pédagogie pour qu’ils comprennent de quoi il retourne réellement. Pour le reste, non, le monde du libre n’est pas une secte dont Stallman serait tout à la fois le dieu, le gourou et le prophète : il introduit un peu plus de concurrence dans un modèle voué il y a quelques années au monopole. Une économie n’est jamais libérale quand elle n’offre aucun choix. C’est comme ça, camarade, mais y a pas autrement.
Opposer le logiciel libre au logiciel propriétaire, c’est un peu comme opposer Mac et PC : les gens sont bien libres de choisir un Mac ou un PC. Deux logiques et deux modèles économiques se concurrencent, même si je suis d’avis qu’il faudrait envoyer définitivement à Sainte-Anne les utilisateurs de PC. Foi d’utilisateur de Mac !
Ce mercredi-là commence par un coup de fil : on m’apprend que mon chien m’attend au refuge SPA du coin, il avait été ramassé alors qu’il divaguait sur la voie publique.
Je tente de contrôler mon agacement à l’idée de prendre mon camion pour aller chercher ce couillon qui « divaguait » juste devant chez moi et je remercie très courtoisement mon interlocutrice ; et j’ajoute, (qu’est-ce qui m’a pris ?) que nous sommes, mon chien et moi, un couple libre, qu’il a pris l’habitude de sortir seul et qu’il n’était pas perdu. Mais merci encore.
Le problème avec ces bonnes femmes bénévoles, désœuvrées et mal… disons honorées, enfin qui n’ont plus rien à se mettre, c’est leur besoin de faire la morale au mâle laxiste qui se cache derrière la liberté pour fuir ses responsabilités. Quand elles en tiennent un, il est bon pour le sermon voire pour la zonzon. Une fois sur place pour récupérer le fuyard, je n’y coupe pas. Monsieur, laisser son chien seul dans la rue c’est mal, c’est puni par la loi et la prochaine fois elle pourrait porter plainte, l’emmener à la fourrière et que ça pourrait me coûter 30 000 euros d’amende et 6 mois de prison.
Je tente d’expliquer qu’il n’a jamais mangé de bébé ou alors pas devant moi. Mais va faire comprendre à ces bonnes sœurs qui sauvent la vie d’animaux à qui elles coupent les couilles que c’est un chien anarchiste qui n’a pas besoin d’être attaché pour rester avec son maître, pardon son compagnon humain. Comme on dit de nos jours, il est autonome, quoi.
Va leur dire à ces quiches zoophiles que je n’ai pas de leçons d’éducation à recevoir et que ma méthode qui consiste à faire des allers-retours entre laxisme complet et tout-répressif, je l’ai mise au point sur mes gosses et qu’elle marche très bien sur mon chien.
Va leur expliquer à ces trumeaux qui rêvent de mettre une laisse à tout ce qui a une queue, qu’on est libres, nous, et qu’on prend le risque de se faire écraser par un 38 tonnes plutôt que de passer nos vies à la niche, devant un os en plastique ou Télérama. On est comme le loup de la fable : on ne veut pas la trace du collier.
Ces petites mises au point achevées, je repars avec mon cabot et sous les menaces d’une plainte en justice. Je ne laisse même pas l’amie des bêtes aller au bout de son réquisitoire suraigu, en lui expliquant, posément mais fermement, que, n’étant pas son mari, je ne lui reconnais aucune légitimité à mes les briser plus longtemps.
Le classement de Shanghaï est l’un des supplices chinois que les universités du monde entier subissent une fois l’an : depuis 2003, les chercheurs de l’université Jiao Tong publient chaque année un classement mondial des universités établi sur des critères assez simples : le nombre de prix Nobel et de médailles Fields parmi les anciens étudiants et les chercheurs, le nombre et le référencement des publications, la performance de l’université par rapport à sa taille. Or, avec Harvard, Stanford et Berkeley, les universités américaines se taillent la part du lion. A la Commission de Bruxelles, on n’est pas content ! Et la réaction ne s’est pas fait attendre : plutôt que d’accélérer la création d’un hypothétique MIT européen qui a déjà englouti quelques millions d’euros en études sans exister encore, l’Union européenne a décidé de créer son propre palmarès des universités mondiales ! Un appel d’offres a été lancé par la Commission et le premier classement sortira en 2010. Il devrait mettre en valeur la qualité des établissements d’enseignement supérieur européens contre l’hégémonie des anglo-saxons. Les commissaires européens ne précisent toutefois pas ce qu’ils entendent faire de Cambridge et Oxford, arrivant chaque année dans les dix premiers rangs du classement de Shanghaï. Elle est pas assez europhile, la perfide Albion ?
Après la grosse commission, Edouard Balladur s’attaque à la petite ! Aucun commentateur politique digne de ce nom n’a osé ce très mauvais jeu de mots. Pas tant qu’il soit d’un goût plus que douteux ou que la presse française répugne désormais à emprunter ses titres à L’Almanach Vermot, mais le Comité pour la réforme des collectivités locales que préside depuis cinq semaines l’ancien Premier ministre ne semble intéresser personne. La participation de Pierre Mauroy à ce groupe de travail n’a même pas suscité le millionième des indignations que la collaboration de Jack Lang à la commission de réforme des Institutions avait provoquées. A croire que les collectivités locales ne méritent pas de débat national.
Pourtant, quelques Français – certainement plus nombreux qu’on ne le pense – vivent dans des communes, des départements et des régions, bref dans ce que Ségolène Royal appelle à tout bout de champ « territoires » quand la précaution oratoire la saisit et lui interdit de prononcer le mot honni de « province »… De plus, l’enjeu politique ne serait pas mince si l’opposition voulait bien cesser un moment ses petits meurtres entre amis pour passer aux choses sérieuses. Exclu de l’Elysée depuis 1995 et de Matignon depuis 2002, le Parti socialiste est allé ces dernières années se refaire une santé politique dans la carte de France des collectivités locales. La réforme annoncée est, avant tout, la réforme de pouvoirs locaux qui sont actuellement détenus majoritairement par les socialistes. Où sont-ils pour donner de la voix ? Car c’est bien là qu’on les attend… Certes, il y a eu des réactions, mais reconnaissons qu’on a eu beaucoup de mal à percevoir dans le brouhaha entourant le Congrès de Reims les récriminations très légitimes d’Alain Rousset, président de l’Association des Régions de France, qui trouvait fort de café qu’aucun président de région ni aucun maire n’ait été invité à siéger dans ce Comité… Pourtant, tout indique que les manières feutrées d’Edouard Balladur ne dissimuleront pas longtemps une chose : les réformes que le Comité proposera ne seront pas de simples ajustements techniques et administratifs, elles auront des conséquences très politiques.
Prenez, par exemple, la proposition de Dominique Perben, membre du Comité Balladur : il plaide pour la création de « communautés métropolitaines », dont la taille et le champ de compétences s’étendraient entre les actuelles communautés urbaines et les départements. Les exécutifs de ces nouvelles entités juridiques seraient élus au suffrage universel. De loin, l’idée semble frappée au coin du bon sens. A y regarder de plus près, elle est de nature à bouleverser la donne sur les 14 Communautés urbaines françaises.
Imagine-t-on, tout d’abord, le maire d’une ville-centre élu au suffrage universel cohabiter avec un président de « communauté métropolitaine », également élu au suffrage universel et disposant pour sa part d’un budget comportant la dotation globale, la taxe professionnelle unique, les ressources propres des actuelles communautés urbaines et, conformément à la Constitution, une dotation supplémentaire équilibrant le transfert de charges du Département vers la nouvelle entité. Il ne faut pas être grand clerc pour entrevoir les querelles de personnes, les éventuelles divergences politiques et surtout le conflit de légitimité qu’une telle réforme ferait naître… La proposition Perben pourrait détruire en fin de compte ce que l’intercommunalité avait patiemment tissé depuis 1966.
Car, si la création de telles communautés métropolitaines semble reposer sur une conception essentiellement urbaine du territoire (on recentre l’organisation territoriale autour des grands pôles urbains), c’est tout le contraire qui se passe électoralement : sociologiquement le vote de gauche se concentre sur les villes, tandis que le vote de droite s’éparpille dans les périphéries – résultat de la « rurbanisation » des trente dernières années qui a vu les classes moyennes s’installer en lotissements. La création de communautés métropolitaines aboutirait, sauf à de très rares exceptions, à une situation assez paradoxale : des villes-centres à gauche et des communautés métropolitaines à droite. Bonjour l’entente ! Quand Charles Pasqua faisait du redécoupage électoral au bulldozer, Nicolas Sarkozy y va à la petite cuiller – en or et dans la bouche, cela va de soi.
Il n’est pas impossible que Dominique Perben soit suivi dans cette voie par ses pairs. Il n’est pas non plus exclu que la réforme à laquelle travaille le Comité Balladur s’inspire assez largement des travaux de la mission d’information conduite par le député UMP Jean-Luc Warsmann et dont les conclusions ont été rendues le 8 octobre dernier. Il n’y a qu’à voir la façon dont Edouard Balladur conduit les auditions : les questions que l’ancien Premier ministre pose portent essentiellement sur les conclusions de la mission d’information parlementaire.
Dix principes avaient été retenus par cette mission : fin des financements croisés, spécialisation des collectivités sur des compétences particulières, faculté de délégation de compétences entre échelons territoriaux (vieux principe politique du « je te passe la rhubarbe tu me passes le séné »), réduction du nombre des collectivités (par regroupement volontaire), regroupement des régions et/ou fusion avec les conseils généraux, création de métropoles fusionnant conseil général et intercommunalité, achèvement du processus de l’intercommunalité en 2010, transfert des activités des « pays » aux intercommunalités, création de collectivités uniques intercommunalité-communes…
En clair, cela signifie que, demain, les départements alsaciens du Bas-Rhin et du Haut-Rhin pourront fusionner avec la Région Alsace, tandis que les deux régions de la Haute-Normandie et de la Basse-Normandie fusionneront pour former une grande région de Normandie, sans que les départements ne soient touchés, à l’exception peut-être, si on le veut bien, de la Manche qui aura fusionnée avec la Communauté urbaine de Cherbourg sans que ne soit pour autant réglé le cas de Saint-Lô. Il n’est pas exclu non plus que la Bretagne récupère un ou deux départements actuellement dans le giron de la région Pays de Loire pour former ce qu’il conviendra d’appeler la Grande Bretagne. Les choses se corsent un peu plus lorsqu’on en vient à la fusion entre départements et « communautés métropolitaines » : le rapport de la mission parlementaire indique qu’en cas de fusion de l’échelon départemental et d’une communauté urbaine certaines villes laissées à l’abandon de la communauté métropolitaine nouvellement formée pourraient rejoindre des départements limitrophes. Et si les départements limitrophes ont déjà fusionné de leur côté avec des communautés urbaines ? Oh, vous avez de ces questions, vous ! Quant à la spécialisation des collectivités sur certaines compétences, elle se pratiquera à la gueule du client. Le département du Var pourra avoir compétence sur le sport, tandis qu’en Haute-Marne cela relèvera des communes ou de la Région. Compliqué ? Mais non ! On vous dit que l’on fait tout ça pour sim-pli-fier.
Pour désigner la situation actuelle, les spécialistes usent de métaphores assez peu banales, parfois menuisières (l’enchevêtrement des compétences), parfois pâtissières (le millefeuilles des collectivités locales). Si jamais les conclusions de la mission d’information parlementaire étaient adoptées par le Comité Balladur, c’est dans un autre registre de langue que les spécialistes devraient aller chercher les mots justes. Certes, ils hésiteront un temps entre foutoir et boxon, pour finalement s’accorder sur un terme : bordel organisé. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : organiser le bordel à la va-comme-j’te-pousse – tout le contraire des grandes lois de décentralisation portées par Gaston Defferre. Aucune vision d’ensemble de l’organisation territoriale du pays, aucun choix fort, mais la construction d’une auberge espagnole, où chacun vient prendre ce qu’il veut et où le terme même de département ou de région ne signifie pas la même chose suivant que l’on est Alsacien ou Picard.
Au lieu de se contenter de clarifier les compétences, de favoriser la coopération des collectivités locales (avec, par exemple, le portage unique des politiques publiques – ce qui serait un pas de géant à l’heure actuelle) ou de supprimer un ou plusieurs échelons, on compose avec l’existant d’une manière un peu brouillonne tout en cuisinant une variété institutionnelle jamais vue.
Souvenez-vous du tollé que le ministre de l’Intérieur a provoqué en annonçant la suppression des numéros de département sur les plaques d’immatriculation : imaginez-vous la pagaille que la suppression des départements entrainerait – une suppression qui était, selon le rapport Attali, la seule solution possible pour démêler le fil de la complexité des échelons territoriaux français… Tout laisse accroire que ce n’est pas vers cette voie que l’on s’achemine. C’est qu’une seule chose, en vérité, terrorise aujourd’hui l’Elysée, un cauchemar, une épouvante : des milliers de conseillers généraux, rescapés des comices de Brive et d’Aurillac, de Chaumont et de Moulins, montant à Paris en torpédo et en micheline, récitant pour se donner du cœur à l’ouvrage le nom des préfectures et chefs-lieux d’arrondissement, avant d’aller brayer de Bastille à République : « Sarko, t’es foutu, la province est dans la rue ! » La province ? Les territoires, on vous a dit ! Les territoires.