Accueil Site Page 3138

Euro, c’est par où qu’on sort ?

Euro
Photo Flickr / gilderic

Les adorateurs de l’euro continuent à bêler qu’il nous protège − on se demande bien de quoi. Il devient pourtant urgent de mettre fin à cette hasardeuse expérimentation.

Pour être honnête, il faut d’abord reconnaître que la monnaie unique a eu quelques effets bénéfiques. Tout d’abord, elle facilite les échanges (frontaliers, touristiques, commerciaux) au sein de la zone, même si elle n’a pas fondamentalement accéléré un mouvement qui lui préexistait largement. Ensuite, dans un premier temps, la convergence des taux longs a permis aux pays qui souffraient d’une forte prime de risque de réduire considérablement le coût de leur dette.

Mais cette convergence s’est interrompue en 2008 et nous sommes revenus à la situation d’avant l’euro. La zone euro est entrée en récession dès le deuxième trimestre de 2008, soit un trimestre avant les Etats-Unis. En 2009, le PIB états-unien a baissé de 2,5%, contre 4% en Europe et, en 2010, la croissance sera de 1% de ce côté-ci de l’Atlantique contre 3% de l’autre. Pourtant, la récession venait des Etats-Unis, où la baisse de 30% de la valeur de l’immobilier a durement frappé des millions de ménages. Mais la politique européenne n’a fait qu’aggraver les choses. Et l’euro ne nous a pas non plus protégés contre la spéculation qui s’est déplacée sur les taux des dettes souveraines.

La plaie du « one size fits all »

La réalité, c’est que l’euro est un boulet accroché aux économies européennes. Pour une raison simple : à l’exception de la brève période où il est descendu jusqu’à 0,82 dollar, il est structurellement surévalué. Les économistes estiment que son cours normal devrait être de 1 à 1,15 dollar – ce qui signifie qu’il est encore surévalué de 10 % et qu’il l’était de plus de 50% quand il s’échangeait contre 1,6 dollar. Or, cette situation a une seule cause : la politique monétaire de la BCE, exagérément restrictive par rapport à celle de la Fed. En juin 2008, Jean-Claude Trichet trouvait le moyen d’augmenter les taux d’intérêt alors qu’aux Etats-Unis, ils avaient baissé de 3 points ! Résultat : en dix ans, l’excédent des échanges franco-américain est devenu un déficit de 5 milliards. Résultat : les délocalisations de nos entreprises, jusqu’à Airbus qui a décidé d’augmenter la part de ses composants produits en zone dollar. Les constructeurs automobiles français ont suivi le même raisonnement : ils produisaient 3 millions de voitures en France en 2004. Ce chiffre est tombé à un peu plus de 1,5 million en 2009.

En prime, les pays de la zone souffrent de la politique de désinflation compétitive allemande, conséquence logique de l’unification monétaire. En effet, dans un système de parité fixe, le coût du travail devient décisif dans la bataille commerciale. C’est ce que l’Allemagne a compris depuis le milieu des années 1990 et applique avec toute sa rigueur. Ce blocage des salaires a permis à notre voisin d’outre-Rhin de gagner en compétitivité et d’accumuler des excédents commerciaux vis-à-vis de l’ensemble de ses « partenaires » de la zone euro. Le problème est que cette politique a un effet dépressif important et, effectivement, avec 0,8% par an, l’Allemagne – avec l’Italie – a été, durant la dernière décennie, le pays à la plus faible croissance de la zone. Vu son poids économique, cette faiblesse s’est transmise à tous les autres.

Pire, ce comportement bien peu collectif pousse tous les autres pays à se lancer dans une course à la rigueur qui pourrait se révéler désastreuse. Un blocage généralisé de salaires réduirait encore le potentiel de croissance d’une zone qui n’a déjà pas brillé dans ce domaine depuis dix ans.

Mais le défaut majeur de l’euro est d’imposer une même politique monétaire à un ensemble de pays aussi hétérogènes. Les pays avec des excédents commerciaux et ceux qui accusent des déficits ont besoin de politiques monétaires diamétralement opposées. Pour arriver à l’équilibre, les premiers ont besoin que leur monnaie s’apprécie tandis que la solution, pour les autres, est plutôt une dépréciation de la monnaie. Autrement dit, l’euro interdit les ajustements de la balance commerciale.

Logiquement, il en va de même pour les taux d’intérêt. Autant les taux sont généralement trop élevés pour des pays comme la France et l’Allemagne, autant ils ont longtemps été trop faibles pour des pays à croissance et inflation plus fortes, comme l’Irlande (où les taux étaient de 4 % quand la croissance nominale du PIB fleurait les 8%), l’Espagne ou la Grèce.

En Espagne, pays qui disposait d’un excédent budgétaire au milieu des années 2000, l’euro et les faibles taux d’intérêt à court terme qui allaient avec ont engendré la bulle immobilière et le krach qui a suivi. Si le pays avait pu mener une politique monétaire indépendante, nul doute que sa banque centrale aurait augmenté le loyer de l’argent.

L’alternative : la monnaie commune

La zone euro ne satisfait donc nullement aux critères de ce que les économistes appellent une « zone monétaire optimale » : convergence macro-économique, mobilité des travailleurs et budget central. C’est que l’euro n’était qu’une aventure politique destinée à contraindre les Etats à construire l’Europe sur un modèle fédéral. En réalité, même l’avancée vers le fédéralisme que serait l’adoption d’un unique budget de la zone ne serait pas une solution car les deux premiers critères ne seraient toujours pas remplis, ce qui laisserait trop de mécanismes pervers en œuvre, notamment la prime à une désinflation compétitive. On n’en sortira pas : les pays de la zone euro sont trop dissemblables pour partager une même monnaie.

Il existe cependant une solution médiane qui permettrait de conserver l’euro tout en en corrigeant ses faiblesses. Elle consiste à transformer la monnaie unique en monnaie commune coexistant avec les monnaies nationales, sur le modèle du défunt Système monétaire européen. Un tel mécanisme aurait permis aux banques centrales espagnole et irlandaise d’augmenter leurs taux pour éviter la formation d’une bulle immobilière dans les années 2000. Elle rendrait caduques les politiques excessives de désinflation compétitive et pousserait l’Allemagne à adopter une politique tournée vers la croissance plus que vers le contrôle des salaires. Mieux, cet euro repensé pourrait devenir un véritable rival du dollar, ce que la monnaie unique a échoué à être.

Certains agitent le spectre de taux d’intérêt à 10% que les marchés exigeraient pour prêter à la France. C’est oublier que, malgré le déficit le plus élevé du G7, la Grande-Bretagne arrive toujours à se financer à des taux raisonnables. D’autres avancent que la dette deviendrait ingérable en cas de dévaluation. C’est un danger réel mais que les gouvernements peuvent contrer en imposant une conversion en monnaie nationale avant la dévaluation : ce sera toujours préférable à un défaut généralisé.

Surévaluation, compression des salaires et de la croissance, encouragement aux bulles : l’euro a aggravé les problèmes des pays de la zone tout en les privant de leurs moyens d’agir. La monnaie unique est une catastrophe économique. Il faut en sortir, vite !

Entretien avec Rony Brauman

9
Rony Brauman
Rony Brauman.

Tout en étant favorable à l’opération montée par Free Gaza, vous admettez qu’on peut difficilement la qualifier d' »humanitaire »…

Le terme « humanitaire » n’est effectivement pas très adapté, même si
un grand nombre des passagers des bateaux se situaient exclusivement dans le registre de la compassion. Mais les journalistes, les observateurs et même les organisateurs de cette opération ont été piégés par cet usage intempestif et distrait du mot « humanitaire ». La flottille de Free Gaza a été conçue comme une action militante qui a certes tourné à l’affrontement mais qui s’inscrit dans un registre symbolique, donc politique. Par conséquent, la question n’est pas de savoir si cette opération était ou non politique mais de se demander quelle politique elle défend.

La réponse est claire : l’objectif explicite, affiché par Free Gaza sur son site, n’était pas de fournir des marchandises à Gaza mais de dénoncer le blocus et d’obtenir sa levée. Et cet objectif est parfaitement défendable, car le blocus est indéfendable. Et qui plus est, parfaitement inefficace au regard de son objectif qui était de créer un fossé entre le Hamas et la population.

Au-delà de la levée du blocus, vous savez que la Turquie a son propre agenda…

Dès qu’un État est impliqué dans une opération de secours, ne serait-ce qu’en envoyant ses soldats lors d’un tremblement de terre, c’est qu’il a un « agenda ». À l’évidence, la Turquie, bloquée aux portes de l’Europe, entend s’affirmer comme une puissance régionale : d’où son rôle dans les négociations triangulaires avec l’Iran ou sa proposition de bons offices avec la Syrie. Mais pour y parvenir, elle doit se démarquer d’une alliance encombrante. Cela dit, qu’un État souverain joue sa carte n’a rien de choquant. Cela fait partie du jeu ordinaire des relations internationales.

[access capability= »lire_inedits »]Vous m’accorderez que les passagers des bateaux n’étaient pas exagérément pacifistes…

Mon sentiment − à défaut d’informations précises − est qu’il y avait sur ces bateaux des gens animés par des considérations politiques très différentes. Un ancien conseiller de Reagan, un prix Nobel de la paix irlandais, des députés européens, des militants propalestiniens de base et des islamistes peuvent se retrouver pour dénoncer le scandale de ce blocus. Parmi eux, certains n’étaient pas pacifiques et étaient au contraire décidés à en découdre, notamment un noyau qui était là pour faire son djihad, prêt au sacrifice. Mais il me semble évident que le passager lambda était là dans un esprit à la fois militant et pacifique.

Les manifestants européens ne le sont pas toujours et ils ont une petite tendance à confondre « juif » et « israélien »…

Je ne peux qu’observer cette confusion angoissante. Je ne crois pas, ou je n’ai pas envie de croire qu’elle est générale, mais il faudrait être aveugle pour ne pas la voir. J’ajoute qu’il faut être aveugle également pour ne pas voir qu’elle est entretenue par le comportement de dirigeants communautaires. Rappelez vous, entre autres, le grand rabbin Bernheim manifestant devant l’ambassade d’Israël pour soutenir l’attaque de Gaza en janvier 2009.

Ce n’est pas la première fois qu’Israël est ainsi montré du doigt. Y a-t-il quelque chose de nouveau ?

Quelque chose est en train de se fissurer profondément et j’en tiens pour preuve le fait que d’éminents intellectuels, habituellement rangés aux côtés d’Israël même dans des moments très durs, font état de leur malaise. Alexandre Adler, qui a plutôt tendance à être sobre dans le choix de ses mots, se déclare « épouvanté », un terme plus finkielkrautien qu’adlérien. Quand nous avons publié La Discorde, avec Alain Finkielkraut, l’isolement d’Israël était déjà inquiétant. Aujourd’hui, il est presque total.

Des situations de guerre et des horreurs, vous en connaissez beaucoup. On dirait que les morts causées par Israël révoltent plus que toutes les autres…

On peut s’en indigner mais c’est un fait : un mort n’est pas égal à un mort. Je suis bien placé pour constater à quel point l’indignation est à géométrie variable et je considère qu’avant d’être une faute morale, c’est un phénomène anthropologique : on ne peut pas éprouver avec la même intensité toutes les souffrances du monde. C’est un fait que, quand j’apprends que l’armée turque a tué des militants kurdes, je ne ressens pas la sidération qui a été la mienne le matin de l’assaut israélien. L’état d’incandescence des réactions observées en l’occurrence a plusieurs explications. Tout d’abord, nous parlons d’un conflit universalisé, mondialisé dont les répercussions vont au-delà de la région. Le général Petraeus a tout de même déclaré publiquement que la politique israélienne mettait la vie des soldats américains en danger. Nous parlons de l’occupation la plus longue de l’histoire récente, menée par un État issu de l’Europe, soutenu par elle et les États-Unis, dans la région dont sont issues les religions monothéistes dominantes. Avec des ingrédients pareils, ne nous étonnons pas d’avoir un cocktail très singulier et particulièrement explosif !

Enfin, Free Gaza a su admirablement jouer des symboles – la mer, la référence à l’Exodus, la population assiégée. J’ajouterai que, comme le disait Vidal-Naquet, on juge un État à l’aune des critères dont il se réclame lui-même. Quand Assad a massacré des milliers d’islamistes, cela n’a pas suscité de tollé : les Syriens tuant des manifestants, c’est dans l’ordre des choses. L’unanimité et l’intensité de la réprobation s’expliquent donc aussi par la prétention d’Israël à être la seule démocratie de la région. Or, cette revendication, discutable au sens réel du terme, est contredite par la violence de l’option choisie. Les Israéliens pouvaient contrôler ce convoi et le laisser passer, comme ils l’ont déjà fait dans le passé.

Pourquoi, selon vous, ont-ils choisi de donner l’assaut ? Diriez-vous, comme certains journalistes israéliens, que Nétanyahou est entouré par une « bande d’idiots » ?

Sans doute, mais c’est plus grave que ça. Face à un problème politique, Israël réagit avec ses commandos. Du reste, les militants radicaux qui se trouvaient à bord de la flottille ont très intelligemment anticipé ce qui allait se passer. Cette façon de tout traiter par la force est incompréhensible pour le reste du monde et entraîne Israël vers la catastrophe. Il est vrai de surcroît que, quand on entend les propos d’un Lieberman menaçant Gaza d’une attaque nucléaire, on a l’impression que les fous furieux sont au pouvoir. Et il n’est pas sous-secrétaire d’État au logement des défavorisés, mais ministre des Affaires étrangères ! En réalité, depuis Rabin, aucun gouvernement n’a osé proposer une autre voie que celle de l’affrontement. Faute de courage politique, tout repose sur le courage physique des soldats. Mais à l’âge des missiles, le blocus, comme le mur de séparation, s’apparentent à des lignes Maginot.

Tout de même, Israël s’est retiré de Gaza, sans en percevoir le moindre dividende !

C’est une entourloupe ! Ce retrait n’est qu’une autre forme de bouclage. On a posté les matons à l’extérieur, point barre. Si ce retrait avait été négocié avec un minimum de respect pour les positions de l’adversaire, on pourrait considérer que les Palestiniens, en tirant sur Israël, sont les seuls fautifs du blocage actuel. Cela dit, je pense qu’ils se trompent lourdement en recourant à la violence et pas seulement par compassion pour les Israéliens, compassion que j’éprouve autant que n’importe qui, mais par conviction politique. Cela ne les mènera nulle part.

Acceptez-vous de dire qu’Israël est en guerre avec le Hamas ?

Non. La disproportion est telle que parler de guerre n’a tout simplement pas de sens. Certes, officiellement, le Hamas a une position intransigeante à l’égard de l’« entité sioniste » mais en politique, on a souvent plusieurs fers au feu et plusieurs de ses dirigeants ont fait des ouvertures, évoquant la possibilité de se contenter d’une partie de la Palestine historique. Personne n’a voulu les entendre. En dehors de la brève embellie qu’a été le gouvernement Rabin, Israël n’a jamais considéré sérieusement l’option qui consiste à discuter avec ses ennemis. Dès lors, les relations avec le Hamas ne sont envisagées que sous l’angle militaire. Quand on pense que le monde est un ensemble de clous, on se comporte comme un marteau. Cette politique est suicidaire.

Peut-être. Il est cependant étrange que personne ne s’interroge sur la nature du Hamas. Il y a quelques années, l’un de ses dirigeants, que je questionnais sur la mort de civils innocents, m’a fait cette réponse : « No jew is innocent ! »

Si personne ne s’interroge, c’est parce que la question n’a politiquement aucun sens. À l’exception d’une poignée de stratèges qui, malheureusement, sont au pouvoir en Israël, personne ne pense qu’on va éradiquer le Hamas. Dans ces conditions, s’en tenir au constat qu’ils nous déplaisent, c’est accepter un conflit sans fin, un blocus pour l’éternité et l’engloutissement d’Israël dans une haine qui ne restera pas toujours symbolique. Sans doute les dirigeants du Hamas ou certains d’entre eux sont-ils antisémites. Reste qu’ils sont là et que c’est avec eux qu’il faut parler. Il n’y a pas d’alternative.

On nous parle de gens ivres de leur puissance. Mais vous connaissez Israël, vous savez à quel point la peur y est profonde…

Je connais cette peur et je la comprends d’autant mieux que j’en ai des échos dans ma famille. On observe, en Israël, la combinaison unique de sentiments de toute-puissance et d’extrême vulnérabilité. Ce mélange de l’eau et du feu est la formule de la plupart des gouvernements. Le seul à avoir tenté l’option de la négociation et de la sécurité collective a été Rabin. Et je ne crois pas qu’il comptait dissoudre l’armée et planter des gardénias à Dimona.

Vous ne croyez pas au risque de voir l’Iran surarmer Gaza en cas de levée − probable − du blocus ?

Quand Nétanyahou affirme que laisser passer un bateau revient à laisser un port iranien s’installer aux frontières d’Israël, personne ne peut avaler ça. Je ne vois pas le Hamas prenant la responsabilité d’envoyer une salve de missiles sur Tel-Aviv compte tenu du risque de dévastation en retour. En conséquence, la probabilité d’une montée aux extrêmes est limitée, même si on ne peut la réduire à une abstraction de propagandiste. Mais je le répète : le blocus n’empêchera rien.

Au-delà du Proche-Orient, que vous inspire la montée de l’islamisme ? Vous qui avez cru à l’émancipation des peuples, n’espériez- vous pas un avenir un peu différent ?

Il est certain que, dans les années 1970, nous imaginions un autre futur. La montée de l’islamisme sur les décombres du nationalisme arabe n’a rien de réjouissant. Pour autant, je pense que la répression est contre-productive, comme elle l’a été en Algérie où elle a permis aux islamistes de se parer de l’héroïsme des résistants. Mieux vaut les laisser se prendre les pieds dans le tapis du pouvoir que de leur offrir la possibilité d’annexer à leur profit la démocratie et la vérité.

[/access]

Tous Gazaologues!

209

L’affaire de la flottille humanitaro-provocatrice nous a rendus meilleurs. D’abord, nous voilà tous experts en droit international maritime. Forts de leur expérience acquise pendant leurs dernières vacances à La Baule, les internautes défendent becs et ongles leurs avis sur la légalité de l’action israélienne, contre d’autres lecteurs qui, eux, ont eu comme expérience pertinente une matinée en pédalo sur le lac Léman.

Mais ce débat passionné et enrichissant n’a été qu’un amuse-gueule. Depuis hier, les spécialistes en droit maritime se sont convertis en experts médicolégaux et, avec la même assurance inébranlable, décortiquent les informations publiées par les Turcs sur l’autopsie des victimes du raid israélien. Celles-ci, nous dit-on, ont été « criblées de balles » : pas moins de 30 impacts sur les neufs corps. Le problème est qu’on ne peut pas exiger d’un spécialiste en droit maritime et en médecine légale, de connaître en même temps les maths. 30 balles divisées par 9 corps, cela fait en moyenne 3 impacts par victime (et puisqu’il s’agit d’une moyenne, il y a peut-être parfois 5 impacts et d’autres fois 2 impacts).

Je ne sais pas quel est votre avis, mais moi, quand on me dit « criblé » je pense à quelque chose qui ressemble à une passoire avec un peu plus de deux ou trois trous. Demandez à votre cousin du GIGN et il vous le dira : un pro avec un pistolet lâche des petite salve de 2 ou 3 balles chaque fois qu’il appuie sur la détente. Mais il faut que je vous laisse. Pour m’éclairer, je vais regarder quelques épisodes des Experts : Las Vegas.

Du sport à l’école ?

33

Athlétisme

Je ne peux pas dire que je n’aime pas le sport. Les années olympiques, vaut mieux pas essayer de me joindre pendant les directs, idem pour les championnats du monde d’athlétisme.

Pourtant, quand Luc Chatel annonce que nos rythmes scolaires devraient ressembler à ceux de nos voisins d’outre-Rhin, je tique. En vrai, je tique à chaque fois que j’entends parler Luc Chatel ; à chaque fois que je le vois débiter ses lieux communs entrepreneuriaux issus tout droit d’une cafétéria d’école de commerce – sans oublier la myriade de barbarismes et d’agressions contre la syntaxe qui va avec. Je ne sais quelle combinaison intra-UMPesque l’a amené au 110 rue de Grenelle, mais, excepté le hors-concours Estrosi à l’Industrie, j’ai du mal à imaginer contre-emploi plus avéré.

Voilà donc que le ministre de l’Education, sans doute écœuré de nous servir en vain son brouet corporate comme remède magique aux mille maux de l’Ecole, vient de trouver un nouvel élixir miraculeux : le sport. Un nouveau rythme scolaire, avec cours le matin et sport l’après-midi, sera donc testé, a-t-il annoncé, à partir de la rentrée, dans une centaine de collèges et lycées.

Le pire, c’est que, pour une fois, tout le monde a l’air d’accord avec ce pauvre Chatel. Je m’explique. Certes, la gauche, les syndicats, les parentsdélèves et pas mal de médias lui sont immédiatement rentrés dans le lard. Mais pour arguer en chœur que c’était une énième annonce démago et que, faute de crédits, on ne verrait jamais le bout du petit doigt de la journée teutonne. En clair, tous les concernés lui reprochent seulement de ne pas avoir les moyens de sa politique mais sont d’accord sur le principe de l’école mi-cours/mi-sport, donc avec la philosophie ministérielle.

Pas une voix dissidente pour dire que l’urgence n’est pas de réduire les horaires de cours old school quand l’Ecole est incapable d’honorer à 100 % ses engagements minimaux : apprendre à lire, écrire, compter, mais aussi à savoir situer la Finlande sur une mappemonde, à ne pas confondre Michel et Jean-Pierre Foucault, à pouvoir réciter quelques vers de Nerval et même, éventuellement, à les aimer…

Personne pour rappeler que, structurellement, le sport est en contradiction totale avec les valeurs égalitaires dont on nous gave. Bon dernier de ma classe en gym, sans jamais déroger, entre le CP et le bac (et aussi, tant qu’à faire, en dessin, en musique et en travaux manuels), je sais de quoi je parle. À 7 ans, j’avais déjà compris que je pouvais me défoncer, je finirais toujours dix plombes après l’avant-dernier coureur au 100 mètres. Certes, on peut affiner sa technique, mais, en dernier ressort, le sport, c’est toujours la loi du plus fort : l’éducation physique est un oxymore.

Faut-il préférer le quadriceps au cortex ?
Fort heureusement pour moi, en ce temps-là, on n’en faisait pas tout un fromage. Mais j’ai du mal à imaginer que, le jour où il y aura autant de temps dévolu aux quadriceps qu’au cortex, les critères de notation ne suivront pas en fonction et qu’une nullité crasse en maths ou en histoire ne sera pas aisément compensée par un vrai talent de dribbleur ou une jolie pointe de vitesse. Sur ce coup-là, les râleurs ont tout faux : cette réforme se fera. Parce qu’elle est radicalement dans l’air du temps.

La place sidérante désormais prise par le sport, et plus largement par le corps, montre ce qui nous attend. Comme l’Ecole doit, n’est-ce pas, s’adapter au monde où nous vivons, le sport à haute dose ouvrira la porte au reste de la novculture : ce sera même la voie royale pour atteindre un jour l’objectif mythique des 80 % de bacheliers. Cours de breakdance pour les garçons, cours de diététique pour les filles, surtout à l’approche des vacances.

– Hey, les mecs, y paraît que Kévina flippe grave pour son bac : à l’exam’, elle arrivait pas à rentrer dans un slim taille 34 !
– Rhô, la teuhon ! Mais elle a intérêt à rester zen si elle veut pas en plus foirer l’épreuve de yoga !
– Heureusement pour elle qu’elle a assuré un max à l’oral d’éducation sexuelle !

Drone de drame…

Non sans raison, le député UMP Bernard Carayon s’afflige. Ce spécialiste des questions d’intelligence économique (bon, on sait, tout cela fait un peu oxymore par les temps qui courent) déplore l’achat probable par la France de quatre drones américains Predator B. Monsieur Beranrd Carayon estime qu’il n’est jamais prudent d’avoir du matériel militaire chargé de collecter des données sur le terrain qui soit étranger, et en particulier étasunien. Rappelons que le drone est un petit avion sans pilote chargé d’espionner une zone de combat. Mais dites-moi, quelque chose qui espionne sans arrêt et qui n’a pas de pilote, ça ne vous rappelle rien ? On n’aurait pas une ou deux bonnes agences de notation made in France pour rassurer Monsieur Carayon ?

Obama : oui, il peut !

99
Barack Obama
Photo Flickr / Barack Obama

Aucun anniversaire ni événement médiatique carillonné ne justifie ce texte : ce qui rend le moment propice pour parler de la présidence d’Obama. La très longue campagne présidentielle de 2007-2008 avait de quoi faire douter de sa capacité à se libérer de la cage dorée des attentes quasi messianiques qui ont accompagné la montée en puissance de sa candidature. Mais comme l’a dit le romancier israélien Amos Oz, le plus surprenant ne fut pas que les Américains aient élu un Noir mais qu’ils aient installé à la Maison-Blanche un véritable intellectuel.

Les premiers mois de sa présidence ont surtout confirmé cette dimension-là du personnage ainsi que ses talents d’orateur, capable de puiser à la fois dans la tradition des preachers, les prédicateurs des Eglises américaines, notamment noires, et dans celle des avocats. Pourtant, Obama n’abuse pas des formules faciles. Dans son adresse au monde musulman prononcée au Caire le 4 juin 2009, le président américain a évoqué les relations « immuables » entre Israël et les Etats-Unis, rappelé le droit des juifs à un Etat-nation en Palestine, sans oublier de parler des coptes et d’appeler à plus de tolérance religieuse en terre d’islam. Certes, ceux qui attendaient une dénonciation des excès de l’islam ont été déçus et beaucoup, en France, ont été agacés par ses critiques à peine voilées des restrictions au port du voile, mais Obama devait se rendre audible avant d’agir.

En réalité, le président démocrate s’inscrit plutôt dans le sillon d’un Richard Nixon que dans celui d’un Carter ou d’un Kennedy, comme en témoigne notamment son discours de réception du prix Nobel de la paix. « Nous n’allons pas éradiquer les conflits violents de notre vivant. Il y aura des moments où des nations, agissant seules ou de concert, trouveront le recours à la force non seulement nécessaire mais aussi moralement justifié. » Evitant à la fois l’angélisme droit-de-l’hommiste et le cynisme, il remet à la mode – et ce n’est pas trop tôt – la realpolitik. C’est ainsi qu’il tarde à faire rentrer les GI d’Irak et envisage de renforcer le dispositif militaire américain en Afghanistan. Tout cela, il l’avait annoncé. Mais ce n’est pas du goût de ceux qui l’adoraient religieusement hier dont certains n’hésitent pas, depuis quelques mois, à le critiquer publiquement.

Pendant presque un an, Obama a pris son temps, parlant plus qu’il n’agissait, soucieux de comprendre et d’être compris avant de prendre des décisions. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne croit pas que les choses qui ne sont pas faites pendant les trois premiers mois d’un mandat ne le seront jamais. D’ailleurs, l’une des rares décisions prise à la hâte, la fermeture de Guantanamo, est largement considérée comme une erreur, y compris par lui.

Après l’assurance-maladie, la réforme des banques ?

C’est donc à l’automne que Barack Obama a réellement commencé à agir. Sa politique étrangère est certes critiquable, notamment pour ceux qui croient plus aux bâtons qu’aux carottes, mais elle a le mérite de la cohérence. Exemple : face à l’Iran, il a réussi à rallier Moscou et Pékin aux sanctions, au prix, il est vrai d’une certaine dilution de la menace. Reste qu’il y a un an, ce consensus était difficilement imaginable. Bien sûr, il a aussi commis des erreurs, notamment sur le conflit israélo-palestinien dont il a – selon ses propres dires – mésestimé la complexité. Et sur les dossiers irakien et afghan, seize mois après son entrée à la Maison Blanche, tout reste à faire. Au moins a-t-il appliqué la première règle enseignée aux futurs médecins : primo non nocere, d’abord ne pas nuire.

Sur le front intérieur, la méthode Obama, faite de ténacité et d’intelligence politique, lui a permis de mener à bien le chantier de l’assurance-maladie. Il a négocié, écouté, vu la mouvance Tea party prendre son envol tandis que sa cote de popularité prenait le chemin inverse. On peut critiquer la complexité du nouveau système et l’opacité des arrangements mis au point pour s’assurer une majorité dans les deux chambres et le soutien ou, à tout le moins, la neutralité des assureurs. Reste qu’Obama a réussi là où les Clinton ont échoué il y a quinze ans. Et l’on n’a sans doute pas tout vu. Souvenez-vous des titres annonçant, il y a quelques mois, que les lobbies de Wall Street avaient réussi à enterrer la réforme du secteur bancaire ? Il est pourtant en train d’y arriver. Son texte, sévèrement dilué il est vrai par une série de compromis, a été voté fin mai par le Sénat : un pas décisif vers son adoption.

Bien sûr, rien n’est jamais acquis à l’homme politique. Reste qu’en menant une politique, Obama a su rompre avec l’inquiétante exaltation de l’automne 2008, puis surmonter la déception née de cette exaltation. On peut le critiquer, mais il faut se réjouir que les Etats-Unis soient gouvernés par un véritable homme d’Etat.    

Notre ami Roland Dumas

Roland Dumas.

En regardant, l’autre soir, l’altercation entre Roland Dumas et la taulière chez Taddei, sont remontés en moi quelques souvenirs datant de ma fréquentation professionnelle du personnage, qui, comme chacun sait, joua jadis un rôle considérable au sein de la mitterrandie. Notamment cette rencontre, en 1988 dans le château d’Ernich, à Bonn, qui servait alors de résidence à l’ambassadeur de France en Allemagne. Le titulaire du poste était alors Serge Boidevaix, un chiraquien pur sucre, qui avait été notamment l’artisan de la vente à Saddam Hussein du réacteur nucléaire Osirak, auquel l’aviation israélienne réserva le sort que l’on sait. Roland Dumas était là, de passage, comme ministre des Affaires européennes, et les deux hommes recevaient, en petit comité, quelques journalistes en poste à Bonn.

Bons de pétrole pour services rendus
Les relations que semblaient entretenir Boidevaix et Dumas dépassaient largement ce que la courtoisie républicaine exige des serviteurs de l’Etat. En dépit de leur appartenance à des camps politiques opposés, les deux hommes avait l’air de vieux complices se retrouvant avec une satisfaction non dissimulée : la langue de bois diplomatique qu’ils s’efforçaient de pratiquer pour essayer de nous enfumer sur la réalité des divergences franco-allemandes sur divers dossiers épineux à l’époque était démenti par leur langage corporel. Celui-ci traduisait leur hâte à se débarrasser des journaleux pour aller tranquillement deviser de choses plus sérieuses en tête à tête. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai compris le lien qui unissait les deux personnages : une commune inclination pour le dictateur irakien, fondée, bien sûr, sur une analyse géopolitique partagée de la situation au Moyen-Orient, mais aussi sur quelques avantages matériels que pouvait leur apporter cette amitié d’un despote éclairé au pétrole. Une fois sorti de la « carrière », Serge Boidevaix devint le principal animateur du lobby pro-Saddam en France, notamment comme président de la Chambre de commerce franco-arabe. Epinglé dans le rapport de l’ONU sur les malversations liés au programme « pétrole contre nourriture » mis en place pour l’Irak après la première guerre du Golfe et les sanctions contre Bagdad, Serge Boidevaix doit maintenant rendre des comptes à la justice française pour les « bons de pétrole » offerts par Saddam à ses amis en remerciement de leurs bons et loyaux services. Roland Dumas a, lui, été relaxé en appel dans l’affaire dite « Elf » qui avait, elle aussi, une forte odeur de pétrole moyen-oriental.

Pour en revenir à l’épisode de Bonn, je fis part, quelques jours plus tard, à Boidevaix de mon étonnement devant la chaleur plutôt inattendue de ses rapports avec Roland Dumas. « Ah ! » me répondit-il, Voyez-vous, nous sommes deux hommes qui auraient été parfaitement à l’aise dans le XVIIIe siècle… Nos choix politiques nous séparent, mais nos goûts esthétiques et notre vision du monde nous rapprochent… » Dans Talleyrand, comme dans le cochon, tout est bon, y compris la corruption de haut vol…

L’affaire George Habache
Une autre histoire concernant Roland Dumas, à laquelle je fus mêlé quelques années plus tard, nous ramène en 1992 à Paris, au Quai d’Orsay. Il est monté en grade en devenant ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Rocard, une nomination qui fait partie des multiples avanies que fit subir Mitterrand à son meilleur ennemi promu à Matignon. Je visitais alors régulièrement un ancien camarade de lycée, Daniel Bernard[1. C’est lui qui, devenu ambassadeur à Londres, traita publiquement Israël de « Shitty little country », petit pays de merde.], aujourd’hui décédé, qui était devenu son directeur de cabinet après l’affaire rocambolesque de la venue à Paris du Palestinien George Habache, le chef du FPLP et terroriste recherché dans le monde entier. Roland Dumas avait fait porter le chapeau de cette bévue, dont il était le principal organisateur, à son très intègre directeur de cabinet, François Scheer, qui fut viré séance tenante. Bernard, qui voyait venir la débâcle de la gauche aux législatives de 1993, aurait préféré se faire propulser dans une ambassade pépère, au Maroc par exemple, au lieu de gérer quotidiennement le comportement incontrôlable de son ministre. Mais le diplomate de gauche chevronné étant une denrée rare sur le marché, il ne put faire autrement que d’accepter le poste.
Lors d’une de mes visites, je trouve Daniel Bernard accablé. « Tu viens encore d’avoir le général Aoun au téléphone ? » lui demandai-je, car à l’époque le dirigeant maronite libanais faisait le siège du Quai pour qu’on lui permette de s’exprimer publiquement sur les affaires du Liban, en dépit de son statut de réfugié politique. « Non, ce n’est pas ça, je viens de recevoir deux moustachus (membres des services spéciaux) qui m’ont remis ça… » Il me montre alors une demi-douzaine de photos montrant Roland Dumas sortant d’un immeuble cossu enlaçant amoureusement une jolie brune, pas toute jeune mais toujours charmante. « Tu sais qui c’est ? » me demande-t-il. Le visage me disait vaguement quelque chose, j’avais dû l’apercevoir en feuilletant des magazines people, mais j’étais incapable de mettre un nom sur ce minois oriental. « C’est Nahed Ojjeh, la veuve du milliardaire saoudien Akram Ojjeh, qui se trouve être également la fille de Mustapha Tlass[2. Tlass fut pendant de longues années ministre de la défense de Syrie et homme des basses œuvres de Hafez el Assad. Il est également l’auteur de plusieurs brûlots outrageusement antisémites qui l’empêchèrent d’obtenir le titre de docteur en Sorbonne auquel il aspirait. Lorsque l’histoire des relations de sa fille avec Dumas fut connue au Quai, le ministre gagna le surnom de « Lion de la Tlass ».]… » Le plus étonnant de l’histoire, c’est que les hommes de la DST n’avaient pas pour mission de « planquer » devant cet immeuble de l’avenue Foch pour surveiller les amours du ministre, mais parce que l’on soupçonnait des ressortissants iraniens de s’y livrer à des activités dommageables à la sécurité nationale.

Vie publique et affaires privées
Après l’affaire Habache, Bernard subodore que si cette liaison est portée à la connaissance des Israéliens – on est alors dans les négociations secrètes ayant précédé les accords d’Oslo – l’action de la diplomatie française dans ce dossier risque de s’en trouver sérieusement entravée. Les Israéliens auront alors beau jeu de justifier la mise à l’écart d’un Dumas dont ils connaissaient trop bien l’hostilité viscérale qu’il leur porte. En me mettant au parfum, et à travers moi Le Monde dont j’étais alors l’employé, Bernard tente de monter un contre-feu en faisant suggérer par le journal de référence, avec l’hypocrisie doucereuse dont il peut faire usage dans ces circonstances, qu’il est des comportements ministériels de nature à porter atteinte à la fonction occupée. Cela aurait pu inciter Dumas à mettre un terme à cette liaison ou, au moins, à la cultiver dans la discrétion. Cette manœuvre, à laquelle je me prêtai volontiers, autant par patriotisme que par amitié pour mon vieux pote de lycée, fit long feu. Elle se heurta à l’opposition farouche et catholique de Bruno Frappat, à l’époque directeur de la rédaction du journal : « On ne touche jamais à la vie privée des politiques. Point barre. » En conséquence, quelques jours plus tard, on vit paraître les photos à la une de Maariv et du Yedioth Aharonot, quotidiens israéliens à grand tirage. Nahed Ojjeh, quelques mois plus tard, fit don d’un scanner à l’hôpital de Sarlat, en Dordogne, chef-lieu de la circonscription où Roland Dumas était candidat à la députation. Cela ne l’empêcha pas d’être battu par le RPR Dominique de Peretti, dont la première épouse, Christine Deviers-Joncour, devint tout à la fois, selon ses propres termes, « putain de la République » et maîtresse de Roland Dumas dans l’ivresse de l’affaire Elf. Cela se passait au XXe siècle.

Reductio ad hitlerum

Au tout début des années 1990, le facétieux juriste Mike Godwin, observant les comportements des internautes sur les premiers forums de discussion, a établi une loi impitoyablement vraie : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1. » On appelle communément cette proposition la « loi de Godwin ». De fait, quel que soit le sujet en débat sur internet, dans les cénacles politiques, ou sur les plateaux de télévision, dès que le débat s’allonge et s’envenime un interlocuteur en vient toujours à convoquer Hitler, Pétain, Staline ou je ne sais quel faquin politique afin de disqualifier son adversaire par le jeu pervers de la comparaison. « Ah oui, avec ces lois liberticides Sarkozy nous fait revivre les pires heures de l’histoire ! », « Votre discours gauchiste décadent aurait vite fait de nous ramener sous Staline ! », « Je suis en parfait désaccord avec votre recette de la tarte aux poireaux… dont l’infamie aurait certainement plu à Ceausescu ! », etc. Quelle ne fut pas ma surprise – moi qui regarde si rarement des émissions sérieuses à la télé – de subir il y a quelques jours l’assaut d’une authentique reductio ad hitlerum sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (France 3). Frédéric Taddei avait notamment invité l’ancien Ministre socialiste Roland Dumas, le philosophe Raphaël Enthoven et notre rédactrice en chef Elisabeth Levy, afin de discuter de l’affaire de la flottille de la « paix » interceptée par l’armée israélienne. Et au fil du débat le vieil homme aux bottines cirées, désapprouvant sans surprise Israël, en vient à introduire confusément, avec une morgue ridicule, l’histoire de la seconde guerre mondiale… Et le propos de Roland Dumas glisse très perceptiblement, jusqu’à laisser entendre qu’Elisabeth Levy incarnerait la figure d’Adolf Hitler : « La façon dont vous défendez Israël me laisse penser que vous avez des bribes… », dit le vieil avocat mitterrandien. Des « bribes » d’hitlérisme… Diable ! La sidération des différents invités n’efface pas cette réalité : la loi de Godwin s’est encore vérifiée… signe de faiblesse argumentative, et de mépris profond des idées. Roland Dumas au piquet ! Avec le bonnet d’âne !

Lettre à l’Ecole avant son assassinat

Tableau

Cette fois-ci, vois-tu, je crois que tu vas mourir. Vraiment.

J’aurais espéré pour toi une fin digne de ton épopée. Après tout, en moins d’un demi-siècle, tu as réussi l’exploit d’alphabétiser une population, de lui donner une culture commune, de l’émanciper. Mais on n’aime plus tellement ce mot. Et pourtant, ce fut bien d’émancipation qu’il s’agit. Marianne a oublié qu’elle te devait son unité, que c’est grâce à toi qu’elle a brisé les ethno-régionalismes qui ressurgissent aujourd’hui, bons petits chevaux de Troie de l’Union Européenne, elle-même faux-nez de la mondialisation malheureuse.

J’avais espéré quelque chose comme un sursaut désespéré, une de ces belles fins qui permettent de mourir dans la légende : Fort-Alamo, Fort-Chabrol ou Camerone. Tu parles… On va t’achever comme une chienne et l’on n’entendra même pas tes couinements entre la clameur des stades sud-africains, les soubresauts géopolitiques au Proche-Orient et le lent naufrage de notre vieil Etat-providence pour satisfaire à quelques agences de notations paranoïaques et incompétentes.

Non, tu n’auras pas le droit à une fin de ce genre. Quand on a essayé de te tuer, par exemple en 1968 ou en 1984 (en 84, c’est toi qui as ouvert les hostilités mais tu étais déjà tellement affaiblie que c’était la manière d’appliquer les vieux préceptes chers à Napoléon ou à Foch, « la meilleure défense c’est l’attaque »), en 1989 ou en 1997, cela avait encore de la gueule. Des maoïstes deleuziens dans la pulsion, des curés qui voulaient prendre leur revanche sur Jules Ferry en ameutant la France moisie, des trotskystes bourdivins ayant infiltré l’appareil d’état et pour finir Allègre, revenu à la manœuvre, dans l’outrance haineuse et la démagogie populiste et pédagogiste.

Tu étais attaquée, oui, mais c’était frontal. On te faisait mettre un genou à terre mais il y avait encore quelque chose d’un combat pour des valeurs, des enjeux de civilisation, des visions contradictoires de la France. Tu as perdu à chaque fois, ou presque. Tu sais qu’on ne t’aime pas, qu’on ne t’a jamais aimée. Une certaine droite s’est toujours demandée qui tu étais au juste, pour échapper à toutes les aliénations, celles des religions comme celles des marchés. Tu n’avais pas besoin d’être rentable, quelle honte ! Et il y avait des instituteurs pour classe unique de neuf élèves en Lozère et des professeurs de lettres classiques qui apprenaient le grec à cinq Arabes dans une ZEP.

Une certaine gauche non plus ne t’aimait pas. Tu étais trop élitiste, trop coercitive. Tu bridais les spontanéités, tu étais l’héritière d’une culture bourgeoise, tu te moquais de ce qui se passait dans la rue. En un mot, tu reproduisais.

Mais là, ma belle, tu as vu qui va te donner le coup de grâce ?

Ma pauvre vieille Ecole, liquidée par un comptable

Luc Chatel. Tu ne seras pas tuée par un titan de la Réaction ou un géant du Gauchisme, non tu vas être abattue par un comptable. D’ailleurs, tu es devenue si peu importante qu’il ne s’occupe même pas que de toi, qui fut pourtant le beau souci de tant de ministres, puisqu’il est aussi porte-parole du gouvernement.

Un comptable, je te dis : la preuve c’est lui qui a annoncé après la grève du 27 mai pour les retraites que la mobilisation avait été « peu suivie ». Fillon l’a recadré le lendemain parce que Fillon sait quand même qu’il n’y a pas que les chiffres dans la vie, que Fillon est encore un peu, oh si peu, un homme politique. Les hommes politiques, vois-tu, quand ils s’occupaient de toi, ils savaient que tu ne te résumais pas à quelques graphiques dressés par des gestionnaires qui feraient les mêmes dans une multinationale, un bordel ou une épicerie.

Luc Chatel, je le verrais bien jouer un des bourreaux de Joseph K à la fin du Procès, tu te souviens ?: « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna deux fois. Les yeux mourants, K vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien ! dit-il et c’est comme si la honte dût lui survivre. »

Les messieurs en question, en ce qui te concerne, ils ont scellé ton cas dans une réunion qui aurait dû rester confidentielle et dont la presse s’est fait l’écho. À moins que cela n’ait été un ballon d’essai pour voir tes réactions. Si c’est le cas, ils n’ont pas de quoi s’inquiéter, les messieurs de Luc Chatel. Tes syndicats qui te cogèrent incestueusement depuis des décennies avec le ministère et qui ne sont plus que des fournisseurs d’assurance-mutation ont parlé d’une voix inaudible dans un vide sidéral.

Je te le répète, tu n’intéresses plus personne ou plus exactement tu n’es plus qu’une variable d’ajustement comme une autre dans le grand abaissement national et l’acceptation de la paupérisation programmée de l’Occident.

Tu sais ce qui a été décidé, pour t’achever ? Eh bien, aux cinquante mille postes supprimés depuis 2007, on va ajouter à ton cercueil les clous suivants :

  1. L’augmentation des effectifs dans chaque classe ce qui signifie, surtout dans les zones sensibles où l’on sait ce que requiert d’attention chaque élève, encore plus de chances pour les plus faibles d’échouer.
  2. La disparition progressive de la scolarisation à partir de deux ans et à terme de la maternelle alors que cet enseignement était une exception française souvent citée en exemple pour son utilité sociale et pédagogique.
  3. Le remplacement des titulaires par des contractuels : l’étudiant en Histoire pourra toujours faire des maths et l’élève qui a raté pour la deuxième fois son BTS d’action commerciale viendra enseigner la philo. Ils seront de surcroit payés avec un lance-pierre.
  4. Et pour finir, last but not least, la disparition des assistants étrangers pour les langues vivantes qui venaient épauler des profs déjà obligés d’essayer de faire parler trente élèves au moins une fois par cours, ce qui relevait de la mission impossible.

Ce que l’on veut te faire subir, vois-tu, ressemble par sa violence destructrice, au plan d’austérité imposé à la Grèce. Au moins les Grecs ont-il eu une réaction d’orgueil et continuent-ils de résister et de tenter des barouds d’honneur.

Pour toi, rien. Absolument rien.

Relire La Guerre des Boutons

Quand j’ai appris que tu allais mourir, ce n’est pas Péguy que j’ai relu. C’est La Guerre des boutons. On devrait tous relire, enfin ceux qui t’ont aimée malgré tout, ce « roman de la douzième année. ». C’est une épopée gauloise et rieuse où s’affrontent deux bandes d’enfants appartenant à des villages rivaux dans la France rurale du début du siècle. Elle est placée sous le double patronage d’Homère et Rabelais. Et, à la nostalgie de l’enfance, maintenant que ta mort est certaine, j’ai éprouvé de manière beaucoup plus poignante encore la nostalgie de cette France disparue, manière d’Arcadie laïque et républicaine, parsemée d’écoles communales où l’apprentissage de la liberté, de l’égalité et de la fraternité n’était pas un vain mot. Ah, ils avaient le sens du devoir tes hussards noirs ! Louis Pergaud, instituteur, trouva la mort à la tête de sa section, du côté de Marchéville, dans la Meuse, le 4 avril 1915. Moins d’un an après celle de Péguy, fauché dans la Brie, dans des conditions identiques.

Mais je te parle de choses dont tu ne dois même pas te souvenir, ma pauvre vieille. Je te parle de l’époque où tu étais l’honneur d’une grande nation et non le service public rabougri et castré d’un tout petit pays qui ne croit même plus en ses enfants.

Un petit pays avec des Luc Chatel partout pour faire les comptes.

La Guerre des boutons

Prix: 2,22 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

61, 62, voire 63 piges

Vous avez cherché des crosses avec votre réforme sur les retraites ? Eh bien, vous les avez trouvées. A force de vouloir maintenir les vioques au taf, le gouvernement, qui n’hésite cependant pas à arroser le tout-venant des cadors de chez PSA ou Renault quand il s’agit de renvoyer le chef d’atelier de cinquante piges chez maman, vu qu’il coûte bonbon par rapport à un jeune qu’ira pas, en plus, faire le malfaisant chez les syndicats, le gouvernement donc se retrouve avec de drôles de paroissiens sur les endosses.
Voilà-t-il pas que les truands, les vrais, les durs, les tatoués remettent le couvert à soixante piges et mèche, (64 et 69 pour être précis). Nos deux anciens, sapés comme des milords, se sont présentés ce lundi dans le XIIIe chez un cave pognonné. Ils avaient les fafiots qu’allaient bien et se sont fait passer pour la maison poulaga. Quand le cave a renaudé, nos deux gonzes ont pas hésité à sortir les soufflants. Ils ont raflé toute la joncaille et 30 000 euros. Mais ils savaient pas qu’ils avaient la BRI aux miches. Ils se sont fait coxer sans faire de rififi parce que cette génération-là sait se tenir et défouraille pas pour nib comme des jeunots énervés de la gâchette. N’empêche, si on veut pas se retrouver avec une délinquance sénile, faudra expliquer à Woerth, ce grand flandrin, qu’un régime spécial pour les malandrins, ça va devenir d’intérêt national. Et pis, c’est pas totalement louf : le monte-en-l’air, c’est comme le maçon, y a « pénibilité », comme on dit dans la jactance des dégarnis du ciboulot.

Euro, c’est par où qu’on sort ?

27
Euro
Photo Flickr / gilderic
Euro
Photo Flickr / gilderic

Les adorateurs de l’euro continuent à bêler qu’il nous protège − on se demande bien de quoi. Il devient pourtant urgent de mettre fin à cette hasardeuse expérimentation.

Pour être honnête, il faut d’abord reconnaître que la monnaie unique a eu quelques effets bénéfiques. Tout d’abord, elle facilite les échanges (frontaliers, touristiques, commerciaux) au sein de la zone, même si elle n’a pas fondamentalement accéléré un mouvement qui lui préexistait largement. Ensuite, dans un premier temps, la convergence des taux longs a permis aux pays qui souffraient d’une forte prime de risque de réduire considérablement le coût de leur dette.

Mais cette convergence s’est interrompue en 2008 et nous sommes revenus à la situation d’avant l’euro. La zone euro est entrée en récession dès le deuxième trimestre de 2008, soit un trimestre avant les Etats-Unis. En 2009, le PIB états-unien a baissé de 2,5%, contre 4% en Europe et, en 2010, la croissance sera de 1% de ce côté-ci de l’Atlantique contre 3% de l’autre. Pourtant, la récession venait des Etats-Unis, où la baisse de 30% de la valeur de l’immobilier a durement frappé des millions de ménages. Mais la politique européenne n’a fait qu’aggraver les choses. Et l’euro ne nous a pas non plus protégés contre la spéculation qui s’est déplacée sur les taux des dettes souveraines.

La plaie du « one size fits all »

La réalité, c’est que l’euro est un boulet accroché aux économies européennes. Pour une raison simple : à l’exception de la brève période où il est descendu jusqu’à 0,82 dollar, il est structurellement surévalué. Les économistes estiment que son cours normal devrait être de 1 à 1,15 dollar – ce qui signifie qu’il est encore surévalué de 10 % et qu’il l’était de plus de 50% quand il s’échangeait contre 1,6 dollar. Or, cette situation a une seule cause : la politique monétaire de la BCE, exagérément restrictive par rapport à celle de la Fed. En juin 2008, Jean-Claude Trichet trouvait le moyen d’augmenter les taux d’intérêt alors qu’aux Etats-Unis, ils avaient baissé de 3 points ! Résultat : en dix ans, l’excédent des échanges franco-américain est devenu un déficit de 5 milliards. Résultat : les délocalisations de nos entreprises, jusqu’à Airbus qui a décidé d’augmenter la part de ses composants produits en zone dollar. Les constructeurs automobiles français ont suivi le même raisonnement : ils produisaient 3 millions de voitures en France en 2004. Ce chiffre est tombé à un peu plus de 1,5 million en 2009.

En prime, les pays de la zone souffrent de la politique de désinflation compétitive allemande, conséquence logique de l’unification monétaire. En effet, dans un système de parité fixe, le coût du travail devient décisif dans la bataille commerciale. C’est ce que l’Allemagne a compris depuis le milieu des années 1990 et applique avec toute sa rigueur. Ce blocage des salaires a permis à notre voisin d’outre-Rhin de gagner en compétitivité et d’accumuler des excédents commerciaux vis-à-vis de l’ensemble de ses « partenaires » de la zone euro. Le problème est que cette politique a un effet dépressif important et, effectivement, avec 0,8% par an, l’Allemagne – avec l’Italie – a été, durant la dernière décennie, le pays à la plus faible croissance de la zone. Vu son poids économique, cette faiblesse s’est transmise à tous les autres.

Pire, ce comportement bien peu collectif pousse tous les autres pays à se lancer dans une course à la rigueur qui pourrait se révéler désastreuse. Un blocage généralisé de salaires réduirait encore le potentiel de croissance d’une zone qui n’a déjà pas brillé dans ce domaine depuis dix ans.

Mais le défaut majeur de l’euro est d’imposer une même politique monétaire à un ensemble de pays aussi hétérogènes. Les pays avec des excédents commerciaux et ceux qui accusent des déficits ont besoin de politiques monétaires diamétralement opposées. Pour arriver à l’équilibre, les premiers ont besoin que leur monnaie s’apprécie tandis que la solution, pour les autres, est plutôt une dépréciation de la monnaie. Autrement dit, l’euro interdit les ajustements de la balance commerciale.

Logiquement, il en va de même pour les taux d’intérêt. Autant les taux sont généralement trop élevés pour des pays comme la France et l’Allemagne, autant ils ont longtemps été trop faibles pour des pays à croissance et inflation plus fortes, comme l’Irlande (où les taux étaient de 4 % quand la croissance nominale du PIB fleurait les 8%), l’Espagne ou la Grèce.

En Espagne, pays qui disposait d’un excédent budgétaire au milieu des années 2000, l’euro et les faibles taux d’intérêt à court terme qui allaient avec ont engendré la bulle immobilière et le krach qui a suivi. Si le pays avait pu mener une politique monétaire indépendante, nul doute que sa banque centrale aurait augmenté le loyer de l’argent.

L’alternative : la monnaie commune

La zone euro ne satisfait donc nullement aux critères de ce que les économistes appellent une « zone monétaire optimale » : convergence macro-économique, mobilité des travailleurs et budget central. C’est que l’euro n’était qu’une aventure politique destinée à contraindre les Etats à construire l’Europe sur un modèle fédéral. En réalité, même l’avancée vers le fédéralisme que serait l’adoption d’un unique budget de la zone ne serait pas une solution car les deux premiers critères ne seraient toujours pas remplis, ce qui laisserait trop de mécanismes pervers en œuvre, notamment la prime à une désinflation compétitive. On n’en sortira pas : les pays de la zone euro sont trop dissemblables pour partager une même monnaie.

Il existe cependant une solution médiane qui permettrait de conserver l’euro tout en en corrigeant ses faiblesses. Elle consiste à transformer la monnaie unique en monnaie commune coexistant avec les monnaies nationales, sur le modèle du défunt Système monétaire européen. Un tel mécanisme aurait permis aux banques centrales espagnole et irlandaise d’augmenter leurs taux pour éviter la formation d’une bulle immobilière dans les années 2000. Elle rendrait caduques les politiques excessives de désinflation compétitive et pousserait l’Allemagne à adopter une politique tournée vers la croissance plus que vers le contrôle des salaires. Mieux, cet euro repensé pourrait devenir un véritable rival du dollar, ce que la monnaie unique a échoué à être.

Certains agitent le spectre de taux d’intérêt à 10% que les marchés exigeraient pour prêter à la France. C’est oublier que, malgré le déficit le plus élevé du G7, la Grande-Bretagne arrive toujours à se financer à des taux raisonnables. D’autres avancent que la dette deviendrait ingérable en cas de dévaluation. C’est un danger réel mais que les gouvernements peuvent contrer en imposant une conversion en monnaie nationale avant la dévaluation : ce sera toujours préférable à un défaut généralisé.

Surévaluation, compression des salaires et de la croissance, encouragement aux bulles : l’euro a aggravé les problèmes des pays de la zone tout en les privant de leurs moyens d’agir. La monnaie unique est une catastrophe économique. Il faut en sortir, vite !

Entretien avec Rony Brauman

9
Rony Brauman
Rony Brauman.
Rony Brauman
Rony Brauman.

Tout en étant favorable à l’opération montée par Free Gaza, vous admettez qu’on peut difficilement la qualifier d' »humanitaire »…

Le terme « humanitaire » n’est effectivement pas très adapté, même si
un grand nombre des passagers des bateaux se situaient exclusivement dans le registre de la compassion. Mais les journalistes, les observateurs et même les organisateurs de cette opération ont été piégés par cet usage intempestif et distrait du mot « humanitaire ». La flottille de Free Gaza a été conçue comme une action militante qui a certes tourné à l’affrontement mais qui s’inscrit dans un registre symbolique, donc politique. Par conséquent, la question n’est pas de savoir si cette opération était ou non politique mais de se demander quelle politique elle défend.

La réponse est claire : l’objectif explicite, affiché par Free Gaza sur son site, n’était pas de fournir des marchandises à Gaza mais de dénoncer le blocus et d’obtenir sa levée. Et cet objectif est parfaitement défendable, car le blocus est indéfendable. Et qui plus est, parfaitement inefficace au regard de son objectif qui était de créer un fossé entre le Hamas et la population.

Au-delà de la levée du blocus, vous savez que la Turquie a son propre agenda…

Dès qu’un État est impliqué dans une opération de secours, ne serait-ce qu’en envoyant ses soldats lors d’un tremblement de terre, c’est qu’il a un « agenda ». À l’évidence, la Turquie, bloquée aux portes de l’Europe, entend s’affirmer comme une puissance régionale : d’où son rôle dans les négociations triangulaires avec l’Iran ou sa proposition de bons offices avec la Syrie. Mais pour y parvenir, elle doit se démarquer d’une alliance encombrante. Cela dit, qu’un État souverain joue sa carte n’a rien de choquant. Cela fait partie du jeu ordinaire des relations internationales.

[access capability= »lire_inedits »]Vous m’accorderez que les passagers des bateaux n’étaient pas exagérément pacifistes…

Mon sentiment − à défaut d’informations précises − est qu’il y avait sur ces bateaux des gens animés par des considérations politiques très différentes. Un ancien conseiller de Reagan, un prix Nobel de la paix irlandais, des députés européens, des militants propalestiniens de base et des islamistes peuvent se retrouver pour dénoncer le scandale de ce blocus. Parmi eux, certains n’étaient pas pacifiques et étaient au contraire décidés à en découdre, notamment un noyau qui était là pour faire son djihad, prêt au sacrifice. Mais il me semble évident que le passager lambda était là dans un esprit à la fois militant et pacifique.

Les manifestants européens ne le sont pas toujours et ils ont une petite tendance à confondre « juif » et « israélien »…

Je ne peux qu’observer cette confusion angoissante. Je ne crois pas, ou je n’ai pas envie de croire qu’elle est générale, mais il faudrait être aveugle pour ne pas la voir. J’ajoute qu’il faut être aveugle également pour ne pas voir qu’elle est entretenue par le comportement de dirigeants communautaires. Rappelez vous, entre autres, le grand rabbin Bernheim manifestant devant l’ambassade d’Israël pour soutenir l’attaque de Gaza en janvier 2009.

Ce n’est pas la première fois qu’Israël est ainsi montré du doigt. Y a-t-il quelque chose de nouveau ?

Quelque chose est en train de se fissurer profondément et j’en tiens pour preuve le fait que d’éminents intellectuels, habituellement rangés aux côtés d’Israël même dans des moments très durs, font état de leur malaise. Alexandre Adler, qui a plutôt tendance à être sobre dans le choix de ses mots, se déclare « épouvanté », un terme plus finkielkrautien qu’adlérien. Quand nous avons publié La Discorde, avec Alain Finkielkraut, l’isolement d’Israël était déjà inquiétant. Aujourd’hui, il est presque total.

Des situations de guerre et des horreurs, vous en connaissez beaucoup. On dirait que les morts causées par Israël révoltent plus que toutes les autres…

On peut s’en indigner mais c’est un fait : un mort n’est pas égal à un mort. Je suis bien placé pour constater à quel point l’indignation est à géométrie variable et je considère qu’avant d’être une faute morale, c’est un phénomène anthropologique : on ne peut pas éprouver avec la même intensité toutes les souffrances du monde. C’est un fait que, quand j’apprends que l’armée turque a tué des militants kurdes, je ne ressens pas la sidération qui a été la mienne le matin de l’assaut israélien. L’état d’incandescence des réactions observées en l’occurrence a plusieurs explications. Tout d’abord, nous parlons d’un conflit universalisé, mondialisé dont les répercussions vont au-delà de la région. Le général Petraeus a tout de même déclaré publiquement que la politique israélienne mettait la vie des soldats américains en danger. Nous parlons de l’occupation la plus longue de l’histoire récente, menée par un État issu de l’Europe, soutenu par elle et les États-Unis, dans la région dont sont issues les religions monothéistes dominantes. Avec des ingrédients pareils, ne nous étonnons pas d’avoir un cocktail très singulier et particulièrement explosif !

Enfin, Free Gaza a su admirablement jouer des symboles – la mer, la référence à l’Exodus, la population assiégée. J’ajouterai que, comme le disait Vidal-Naquet, on juge un État à l’aune des critères dont il se réclame lui-même. Quand Assad a massacré des milliers d’islamistes, cela n’a pas suscité de tollé : les Syriens tuant des manifestants, c’est dans l’ordre des choses. L’unanimité et l’intensité de la réprobation s’expliquent donc aussi par la prétention d’Israël à être la seule démocratie de la région. Or, cette revendication, discutable au sens réel du terme, est contredite par la violence de l’option choisie. Les Israéliens pouvaient contrôler ce convoi et le laisser passer, comme ils l’ont déjà fait dans le passé.

Pourquoi, selon vous, ont-ils choisi de donner l’assaut ? Diriez-vous, comme certains journalistes israéliens, que Nétanyahou est entouré par une « bande d’idiots » ?

Sans doute, mais c’est plus grave que ça. Face à un problème politique, Israël réagit avec ses commandos. Du reste, les militants radicaux qui se trouvaient à bord de la flottille ont très intelligemment anticipé ce qui allait se passer. Cette façon de tout traiter par la force est incompréhensible pour le reste du monde et entraîne Israël vers la catastrophe. Il est vrai de surcroît que, quand on entend les propos d’un Lieberman menaçant Gaza d’une attaque nucléaire, on a l’impression que les fous furieux sont au pouvoir. Et il n’est pas sous-secrétaire d’État au logement des défavorisés, mais ministre des Affaires étrangères ! En réalité, depuis Rabin, aucun gouvernement n’a osé proposer une autre voie que celle de l’affrontement. Faute de courage politique, tout repose sur le courage physique des soldats. Mais à l’âge des missiles, le blocus, comme le mur de séparation, s’apparentent à des lignes Maginot.

Tout de même, Israël s’est retiré de Gaza, sans en percevoir le moindre dividende !

C’est une entourloupe ! Ce retrait n’est qu’une autre forme de bouclage. On a posté les matons à l’extérieur, point barre. Si ce retrait avait été négocié avec un minimum de respect pour les positions de l’adversaire, on pourrait considérer que les Palestiniens, en tirant sur Israël, sont les seuls fautifs du blocage actuel. Cela dit, je pense qu’ils se trompent lourdement en recourant à la violence et pas seulement par compassion pour les Israéliens, compassion que j’éprouve autant que n’importe qui, mais par conviction politique. Cela ne les mènera nulle part.

Acceptez-vous de dire qu’Israël est en guerre avec le Hamas ?

Non. La disproportion est telle que parler de guerre n’a tout simplement pas de sens. Certes, officiellement, le Hamas a une position intransigeante à l’égard de l’« entité sioniste » mais en politique, on a souvent plusieurs fers au feu et plusieurs de ses dirigeants ont fait des ouvertures, évoquant la possibilité de se contenter d’une partie de la Palestine historique. Personne n’a voulu les entendre. En dehors de la brève embellie qu’a été le gouvernement Rabin, Israël n’a jamais considéré sérieusement l’option qui consiste à discuter avec ses ennemis. Dès lors, les relations avec le Hamas ne sont envisagées que sous l’angle militaire. Quand on pense que le monde est un ensemble de clous, on se comporte comme un marteau. Cette politique est suicidaire.

Peut-être. Il est cependant étrange que personne ne s’interroge sur la nature du Hamas. Il y a quelques années, l’un de ses dirigeants, que je questionnais sur la mort de civils innocents, m’a fait cette réponse : « No jew is innocent ! »

Si personne ne s’interroge, c’est parce que la question n’a politiquement aucun sens. À l’exception d’une poignée de stratèges qui, malheureusement, sont au pouvoir en Israël, personne ne pense qu’on va éradiquer le Hamas. Dans ces conditions, s’en tenir au constat qu’ils nous déplaisent, c’est accepter un conflit sans fin, un blocus pour l’éternité et l’engloutissement d’Israël dans une haine qui ne restera pas toujours symbolique. Sans doute les dirigeants du Hamas ou certains d’entre eux sont-ils antisémites. Reste qu’ils sont là et que c’est avec eux qu’il faut parler. Il n’y a pas d’alternative.

On nous parle de gens ivres de leur puissance. Mais vous connaissez Israël, vous savez à quel point la peur y est profonde…

Je connais cette peur et je la comprends d’autant mieux que j’en ai des échos dans ma famille. On observe, en Israël, la combinaison unique de sentiments de toute-puissance et d’extrême vulnérabilité. Ce mélange de l’eau et du feu est la formule de la plupart des gouvernements. Le seul à avoir tenté l’option de la négociation et de la sécurité collective a été Rabin. Et je ne crois pas qu’il comptait dissoudre l’armée et planter des gardénias à Dimona.

Vous ne croyez pas au risque de voir l’Iran surarmer Gaza en cas de levée − probable − du blocus ?

Quand Nétanyahou affirme que laisser passer un bateau revient à laisser un port iranien s’installer aux frontières d’Israël, personne ne peut avaler ça. Je ne vois pas le Hamas prenant la responsabilité d’envoyer une salve de missiles sur Tel-Aviv compte tenu du risque de dévastation en retour. En conséquence, la probabilité d’une montée aux extrêmes est limitée, même si on ne peut la réduire à une abstraction de propagandiste. Mais je le répète : le blocus n’empêchera rien.

Au-delà du Proche-Orient, que vous inspire la montée de l’islamisme ? Vous qui avez cru à l’émancipation des peuples, n’espériez- vous pas un avenir un peu différent ?

Il est certain que, dans les années 1970, nous imaginions un autre futur. La montée de l’islamisme sur les décombres du nationalisme arabe n’a rien de réjouissant. Pour autant, je pense que la répression est contre-productive, comme elle l’a été en Algérie où elle a permis aux islamistes de se parer de l’héroïsme des résistants. Mieux vaut les laisser se prendre les pieds dans le tapis du pouvoir que de leur offrir la possibilité d’annexer à leur profit la démocratie et la vérité.

[/access]

Tous Gazaologues!

209

L’affaire de la flottille humanitaro-provocatrice nous a rendus meilleurs. D’abord, nous voilà tous experts en droit international maritime. Forts de leur expérience acquise pendant leurs dernières vacances à La Baule, les internautes défendent becs et ongles leurs avis sur la légalité de l’action israélienne, contre d’autres lecteurs qui, eux, ont eu comme expérience pertinente une matinée en pédalo sur le lac Léman.

Mais ce débat passionné et enrichissant n’a été qu’un amuse-gueule. Depuis hier, les spécialistes en droit maritime se sont convertis en experts médicolégaux et, avec la même assurance inébranlable, décortiquent les informations publiées par les Turcs sur l’autopsie des victimes du raid israélien. Celles-ci, nous dit-on, ont été « criblées de balles » : pas moins de 30 impacts sur les neufs corps. Le problème est qu’on ne peut pas exiger d’un spécialiste en droit maritime et en médecine légale, de connaître en même temps les maths. 30 balles divisées par 9 corps, cela fait en moyenne 3 impacts par victime (et puisqu’il s’agit d’une moyenne, il y a peut-être parfois 5 impacts et d’autres fois 2 impacts).

Je ne sais pas quel est votre avis, mais moi, quand on me dit « criblé » je pense à quelque chose qui ressemble à une passoire avec un peu plus de deux ou trois trous. Demandez à votre cousin du GIGN et il vous le dira : un pro avec un pistolet lâche des petite salve de 2 ou 3 balles chaque fois qu’il appuie sur la détente. Mais il faut que je vous laisse. Pour m’éclairer, je vais regarder quelques épisodes des Experts : Las Vegas.

Du sport à l’école ?

33
Athlétisme

Athlétisme

Je ne peux pas dire que je n’aime pas le sport. Les années olympiques, vaut mieux pas essayer de me joindre pendant les directs, idem pour les championnats du monde d’athlétisme.

Pourtant, quand Luc Chatel annonce que nos rythmes scolaires devraient ressembler à ceux de nos voisins d’outre-Rhin, je tique. En vrai, je tique à chaque fois que j’entends parler Luc Chatel ; à chaque fois que je le vois débiter ses lieux communs entrepreneuriaux issus tout droit d’une cafétéria d’école de commerce – sans oublier la myriade de barbarismes et d’agressions contre la syntaxe qui va avec. Je ne sais quelle combinaison intra-UMPesque l’a amené au 110 rue de Grenelle, mais, excepté le hors-concours Estrosi à l’Industrie, j’ai du mal à imaginer contre-emploi plus avéré.

Voilà donc que le ministre de l’Education, sans doute écœuré de nous servir en vain son brouet corporate comme remède magique aux mille maux de l’Ecole, vient de trouver un nouvel élixir miraculeux : le sport. Un nouveau rythme scolaire, avec cours le matin et sport l’après-midi, sera donc testé, a-t-il annoncé, à partir de la rentrée, dans une centaine de collèges et lycées.

Le pire, c’est que, pour une fois, tout le monde a l’air d’accord avec ce pauvre Chatel. Je m’explique. Certes, la gauche, les syndicats, les parentsdélèves et pas mal de médias lui sont immédiatement rentrés dans le lard. Mais pour arguer en chœur que c’était une énième annonce démago et que, faute de crédits, on ne verrait jamais le bout du petit doigt de la journée teutonne. En clair, tous les concernés lui reprochent seulement de ne pas avoir les moyens de sa politique mais sont d’accord sur le principe de l’école mi-cours/mi-sport, donc avec la philosophie ministérielle.

Pas une voix dissidente pour dire que l’urgence n’est pas de réduire les horaires de cours old school quand l’Ecole est incapable d’honorer à 100 % ses engagements minimaux : apprendre à lire, écrire, compter, mais aussi à savoir situer la Finlande sur une mappemonde, à ne pas confondre Michel et Jean-Pierre Foucault, à pouvoir réciter quelques vers de Nerval et même, éventuellement, à les aimer…

Personne pour rappeler que, structurellement, le sport est en contradiction totale avec les valeurs égalitaires dont on nous gave. Bon dernier de ma classe en gym, sans jamais déroger, entre le CP et le bac (et aussi, tant qu’à faire, en dessin, en musique et en travaux manuels), je sais de quoi je parle. À 7 ans, j’avais déjà compris que je pouvais me défoncer, je finirais toujours dix plombes après l’avant-dernier coureur au 100 mètres. Certes, on peut affiner sa technique, mais, en dernier ressort, le sport, c’est toujours la loi du plus fort : l’éducation physique est un oxymore.

Faut-il préférer le quadriceps au cortex ?
Fort heureusement pour moi, en ce temps-là, on n’en faisait pas tout un fromage. Mais j’ai du mal à imaginer que, le jour où il y aura autant de temps dévolu aux quadriceps qu’au cortex, les critères de notation ne suivront pas en fonction et qu’une nullité crasse en maths ou en histoire ne sera pas aisément compensée par un vrai talent de dribbleur ou une jolie pointe de vitesse. Sur ce coup-là, les râleurs ont tout faux : cette réforme se fera. Parce qu’elle est radicalement dans l’air du temps.

La place sidérante désormais prise par le sport, et plus largement par le corps, montre ce qui nous attend. Comme l’Ecole doit, n’est-ce pas, s’adapter au monde où nous vivons, le sport à haute dose ouvrira la porte au reste de la novculture : ce sera même la voie royale pour atteindre un jour l’objectif mythique des 80 % de bacheliers. Cours de breakdance pour les garçons, cours de diététique pour les filles, surtout à l’approche des vacances.

– Hey, les mecs, y paraît que Kévina flippe grave pour son bac : à l’exam’, elle arrivait pas à rentrer dans un slim taille 34 !
– Rhô, la teuhon ! Mais elle a intérêt à rester zen si elle veut pas en plus foirer l’épreuve de yoga !
– Heureusement pour elle qu’elle a assuré un max à l’oral d’éducation sexuelle !

Drone de drame…

18

Non sans raison, le député UMP Bernard Carayon s’afflige. Ce spécialiste des questions d’intelligence économique (bon, on sait, tout cela fait un peu oxymore par les temps qui courent) déplore l’achat probable par la France de quatre drones américains Predator B. Monsieur Beranrd Carayon estime qu’il n’est jamais prudent d’avoir du matériel militaire chargé de collecter des données sur le terrain qui soit étranger, et en particulier étasunien. Rappelons que le drone est un petit avion sans pilote chargé d’espionner une zone de combat. Mais dites-moi, quelque chose qui espionne sans arrêt et qui n’a pas de pilote, ça ne vous rappelle rien ? On n’aurait pas une ou deux bonnes agences de notation made in France pour rassurer Monsieur Carayon ?

Obama : oui, il peut !

99
Barack Obama
Photo Flickr / Barack Obama
Barack Obama
Photo Flickr / Barack Obama

Aucun anniversaire ni événement médiatique carillonné ne justifie ce texte : ce qui rend le moment propice pour parler de la présidence d’Obama. La très longue campagne présidentielle de 2007-2008 avait de quoi faire douter de sa capacité à se libérer de la cage dorée des attentes quasi messianiques qui ont accompagné la montée en puissance de sa candidature. Mais comme l’a dit le romancier israélien Amos Oz, le plus surprenant ne fut pas que les Américains aient élu un Noir mais qu’ils aient installé à la Maison-Blanche un véritable intellectuel.

Les premiers mois de sa présidence ont surtout confirmé cette dimension-là du personnage ainsi que ses talents d’orateur, capable de puiser à la fois dans la tradition des preachers, les prédicateurs des Eglises américaines, notamment noires, et dans celle des avocats. Pourtant, Obama n’abuse pas des formules faciles. Dans son adresse au monde musulman prononcée au Caire le 4 juin 2009, le président américain a évoqué les relations « immuables » entre Israël et les Etats-Unis, rappelé le droit des juifs à un Etat-nation en Palestine, sans oublier de parler des coptes et d’appeler à plus de tolérance religieuse en terre d’islam. Certes, ceux qui attendaient une dénonciation des excès de l’islam ont été déçus et beaucoup, en France, ont été agacés par ses critiques à peine voilées des restrictions au port du voile, mais Obama devait se rendre audible avant d’agir.

En réalité, le président démocrate s’inscrit plutôt dans le sillon d’un Richard Nixon que dans celui d’un Carter ou d’un Kennedy, comme en témoigne notamment son discours de réception du prix Nobel de la paix. « Nous n’allons pas éradiquer les conflits violents de notre vivant. Il y aura des moments où des nations, agissant seules ou de concert, trouveront le recours à la force non seulement nécessaire mais aussi moralement justifié. » Evitant à la fois l’angélisme droit-de-l’hommiste et le cynisme, il remet à la mode – et ce n’est pas trop tôt – la realpolitik. C’est ainsi qu’il tarde à faire rentrer les GI d’Irak et envisage de renforcer le dispositif militaire américain en Afghanistan. Tout cela, il l’avait annoncé. Mais ce n’est pas du goût de ceux qui l’adoraient religieusement hier dont certains n’hésitent pas, depuis quelques mois, à le critiquer publiquement.

Pendant presque un an, Obama a pris son temps, parlant plus qu’il n’agissait, soucieux de comprendre et d’être compris avant de prendre des décisions. Contrairement à ses prédécesseurs, il ne croit pas que les choses qui ne sont pas faites pendant les trois premiers mois d’un mandat ne le seront jamais. D’ailleurs, l’une des rares décisions prise à la hâte, la fermeture de Guantanamo, est largement considérée comme une erreur, y compris par lui.

Après l’assurance-maladie, la réforme des banques ?

C’est donc à l’automne que Barack Obama a réellement commencé à agir. Sa politique étrangère est certes critiquable, notamment pour ceux qui croient plus aux bâtons qu’aux carottes, mais elle a le mérite de la cohérence. Exemple : face à l’Iran, il a réussi à rallier Moscou et Pékin aux sanctions, au prix, il est vrai d’une certaine dilution de la menace. Reste qu’il y a un an, ce consensus était difficilement imaginable. Bien sûr, il a aussi commis des erreurs, notamment sur le conflit israélo-palestinien dont il a – selon ses propres dires – mésestimé la complexité. Et sur les dossiers irakien et afghan, seize mois après son entrée à la Maison Blanche, tout reste à faire. Au moins a-t-il appliqué la première règle enseignée aux futurs médecins : primo non nocere, d’abord ne pas nuire.

Sur le front intérieur, la méthode Obama, faite de ténacité et d’intelligence politique, lui a permis de mener à bien le chantier de l’assurance-maladie. Il a négocié, écouté, vu la mouvance Tea party prendre son envol tandis que sa cote de popularité prenait le chemin inverse. On peut critiquer la complexité du nouveau système et l’opacité des arrangements mis au point pour s’assurer une majorité dans les deux chambres et le soutien ou, à tout le moins, la neutralité des assureurs. Reste qu’Obama a réussi là où les Clinton ont échoué il y a quinze ans. Et l’on n’a sans doute pas tout vu. Souvenez-vous des titres annonçant, il y a quelques mois, que les lobbies de Wall Street avaient réussi à enterrer la réforme du secteur bancaire ? Il est pourtant en train d’y arriver. Son texte, sévèrement dilué il est vrai par une série de compromis, a été voté fin mai par le Sénat : un pas décisif vers son adoption.

Bien sûr, rien n’est jamais acquis à l’homme politique. Reste qu’en menant une politique, Obama a su rompre avec l’inquiétante exaltation de l’automne 2008, puis surmonter la déception née de cette exaltation. On peut le critiquer, mais il faut se réjouir que les Etats-Unis soient gouvernés par un véritable homme d’Etat.    

Notre ami Roland Dumas

207
Roland Dumas.
Roland Dumas.

En regardant, l’autre soir, l’altercation entre Roland Dumas et la taulière chez Taddei, sont remontés en moi quelques souvenirs datant de ma fréquentation professionnelle du personnage, qui, comme chacun sait, joua jadis un rôle considérable au sein de la mitterrandie. Notamment cette rencontre, en 1988 dans le château d’Ernich, à Bonn, qui servait alors de résidence à l’ambassadeur de France en Allemagne. Le titulaire du poste était alors Serge Boidevaix, un chiraquien pur sucre, qui avait été notamment l’artisan de la vente à Saddam Hussein du réacteur nucléaire Osirak, auquel l’aviation israélienne réserva le sort que l’on sait. Roland Dumas était là, de passage, comme ministre des Affaires européennes, et les deux hommes recevaient, en petit comité, quelques journalistes en poste à Bonn.

Bons de pétrole pour services rendus
Les relations que semblaient entretenir Boidevaix et Dumas dépassaient largement ce que la courtoisie républicaine exige des serviteurs de l’Etat. En dépit de leur appartenance à des camps politiques opposés, les deux hommes avait l’air de vieux complices se retrouvant avec une satisfaction non dissimulée : la langue de bois diplomatique qu’ils s’efforçaient de pratiquer pour essayer de nous enfumer sur la réalité des divergences franco-allemandes sur divers dossiers épineux à l’époque était démenti par leur langage corporel. Celui-ci traduisait leur hâte à se débarrasser des journaleux pour aller tranquillement deviser de choses plus sérieuses en tête à tête. Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai compris le lien qui unissait les deux personnages : une commune inclination pour le dictateur irakien, fondée, bien sûr, sur une analyse géopolitique partagée de la situation au Moyen-Orient, mais aussi sur quelques avantages matériels que pouvait leur apporter cette amitié d’un despote éclairé au pétrole. Une fois sorti de la « carrière », Serge Boidevaix devint le principal animateur du lobby pro-Saddam en France, notamment comme président de la Chambre de commerce franco-arabe. Epinglé dans le rapport de l’ONU sur les malversations liés au programme « pétrole contre nourriture » mis en place pour l’Irak après la première guerre du Golfe et les sanctions contre Bagdad, Serge Boidevaix doit maintenant rendre des comptes à la justice française pour les « bons de pétrole » offerts par Saddam à ses amis en remerciement de leurs bons et loyaux services. Roland Dumas a, lui, été relaxé en appel dans l’affaire dite « Elf » qui avait, elle aussi, une forte odeur de pétrole moyen-oriental.

Pour en revenir à l’épisode de Bonn, je fis part, quelques jours plus tard, à Boidevaix de mon étonnement devant la chaleur plutôt inattendue de ses rapports avec Roland Dumas. « Ah ! » me répondit-il, Voyez-vous, nous sommes deux hommes qui auraient été parfaitement à l’aise dans le XVIIIe siècle… Nos choix politiques nous séparent, mais nos goûts esthétiques et notre vision du monde nous rapprochent… » Dans Talleyrand, comme dans le cochon, tout est bon, y compris la corruption de haut vol…

L’affaire George Habache
Une autre histoire concernant Roland Dumas, à laquelle je fus mêlé quelques années plus tard, nous ramène en 1992 à Paris, au Quai d’Orsay. Il est monté en grade en devenant ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Rocard, une nomination qui fait partie des multiples avanies que fit subir Mitterrand à son meilleur ennemi promu à Matignon. Je visitais alors régulièrement un ancien camarade de lycée, Daniel Bernard[1. C’est lui qui, devenu ambassadeur à Londres, traita publiquement Israël de « Shitty little country », petit pays de merde.], aujourd’hui décédé, qui était devenu son directeur de cabinet après l’affaire rocambolesque de la venue à Paris du Palestinien George Habache, le chef du FPLP et terroriste recherché dans le monde entier. Roland Dumas avait fait porter le chapeau de cette bévue, dont il était le principal organisateur, à son très intègre directeur de cabinet, François Scheer, qui fut viré séance tenante. Bernard, qui voyait venir la débâcle de la gauche aux législatives de 1993, aurait préféré se faire propulser dans une ambassade pépère, au Maroc par exemple, au lieu de gérer quotidiennement le comportement incontrôlable de son ministre. Mais le diplomate de gauche chevronné étant une denrée rare sur le marché, il ne put faire autrement que d’accepter le poste.
Lors d’une de mes visites, je trouve Daniel Bernard accablé. « Tu viens encore d’avoir le général Aoun au téléphone ? » lui demandai-je, car à l’époque le dirigeant maronite libanais faisait le siège du Quai pour qu’on lui permette de s’exprimer publiquement sur les affaires du Liban, en dépit de son statut de réfugié politique. « Non, ce n’est pas ça, je viens de recevoir deux moustachus (membres des services spéciaux) qui m’ont remis ça… » Il me montre alors une demi-douzaine de photos montrant Roland Dumas sortant d’un immeuble cossu enlaçant amoureusement une jolie brune, pas toute jeune mais toujours charmante. « Tu sais qui c’est ? » me demande-t-il. Le visage me disait vaguement quelque chose, j’avais dû l’apercevoir en feuilletant des magazines people, mais j’étais incapable de mettre un nom sur ce minois oriental. « C’est Nahed Ojjeh, la veuve du milliardaire saoudien Akram Ojjeh, qui se trouve être également la fille de Mustapha Tlass[2. Tlass fut pendant de longues années ministre de la défense de Syrie et homme des basses œuvres de Hafez el Assad. Il est également l’auteur de plusieurs brûlots outrageusement antisémites qui l’empêchèrent d’obtenir le titre de docteur en Sorbonne auquel il aspirait. Lorsque l’histoire des relations de sa fille avec Dumas fut connue au Quai, le ministre gagna le surnom de « Lion de la Tlass ».]… » Le plus étonnant de l’histoire, c’est que les hommes de la DST n’avaient pas pour mission de « planquer » devant cet immeuble de l’avenue Foch pour surveiller les amours du ministre, mais parce que l’on soupçonnait des ressortissants iraniens de s’y livrer à des activités dommageables à la sécurité nationale.

Vie publique et affaires privées
Après l’affaire Habache, Bernard subodore que si cette liaison est portée à la connaissance des Israéliens – on est alors dans les négociations secrètes ayant précédé les accords d’Oslo – l’action de la diplomatie française dans ce dossier risque de s’en trouver sérieusement entravée. Les Israéliens auront alors beau jeu de justifier la mise à l’écart d’un Dumas dont ils connaissaient trop bien l’hostilité viscérale qu’il leur porte. En me mettant au parfum, et à travers moi Le Monde dont j’étais alors l’employé, Bernard tente de monter un contre-feu en faisant suggérer par le journal de référence, avec l’hypocrisie doucereuse dont il peut faire usage dans ces circonstances, qu’il est des comportements ministériels de nature à porter atteinte à la fonction occupée. Cela aurait pu inciter Dumas à mettre un terme à cette liaison ou, au moins, à la cultiver dans la discrétion. Cette manœuvre, à laquelle je me prêtai volontiers, autant par patriotisme que par amitié pour mon vieux pote de lycée, fit long feu. Elle se heurta à l’opposition farouche et catholique de Bruno Frappat, à l’époque directeur de la rédaction du journal : « On ne touche jamais à la vie privée des politiques. Point barre. » En conséquence, quelques jours plus tard, on vit paraître les photos à la une de Maariv et du Yedioth Aharonot, quotidiens israéliens à grand tirage. Nahed Ojjeh, quelques mois plus tard, fit don d’un scanner à l’hôpital de Sarlat, en Dordogne, chef-lieu de la circonscription où Roland Dumas était candidat à la députation. Cela ne l’empêcha pas d’être battu par le RPR Dominique de Peretti, dont la première épouse, Christine Deviers-Joncour, devint tout à la fois, selon ses propres termes, « putain de la République » et maîtresse de Roland Dumas dans l’ivresse de l’affaire Elf. Cela se passait au XXe siècle.

Reductio ad hitlerum

38

Au tout début des années 1990, le facétieux juriste Mike Godwin, observant les comportements des internautes sur les premiers forums de discussion, a établi une loi impitoyablement vraie : « Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Hitler s’approche de 1. » On appelle communément cette proposition la « loi de Godwin ». De fait, quel que soit le sujet en débat sur internet, dans les cénacles politiques, ou sur les plateaux de télévision, dès que le débat s’allonge et s’envenime un interlocuteur en vient toujours à convoquer Hitler, Pétain, Staline ou je ne sais quel faquin politique afin de disqualifier son adversaire par le jeu pervers de la comparaison. « Ah oui, avec ces lois liberticides Sarkozy nous fait revivre les pires heures de l’histoire ! », « Votre discours gauchiste décadent aurait vite fait de nous ramener sous Staline ! », « Je suis en parfait désaccord avec votre recette de la tarte aux poireaux… dont l’infamie aurait certainement plu à Ceausescu ! », etc. Quelle ne fut pas ma surprise – moi qui regarde si rarement des émissions sérieuses à la télé – de subir il y a quelques jours l’assaut d’une authentique reductio ad hitlerum sur le plateau de « Ce soir ou jamais » (France 3). Frédéric Taddei avait notamment invité l’ancien Ministre socialiste Roland Dumas, le philosophe Raphaël Enthoven et notre rédactrice en chef Elisabeth Levy, afin de discuter de l’affaire de la flottille de la « paix » interceptée par l’armée israélienne. Et au fil du débat le vieil homme aux bottines cirées, désapprouvant sans surprise Israël, en vient à introduire confusément, avec une morgue ridicule, l’histoire de la seconde guerre mondiale… Et le propos de Roland Dumas glisse très perceptiblement, jusqu’à laisser entendre qu’Elisabeth Levy incarnerait la figure d’Adolf Hitler : « La façon dont vous défendez Israël me laisse penser que vous avez des bribes… », dit le vieil avocat mitterrandien. Des « bribes » d’hitlérisme… Diable ! La sidération des différents invités n’efface pas cette réalité : la loi de Godwin s’est encore vérifiée… signe de faiblesse argumentative, et de mépris profond des idées. Roland Dumas au piquet ! Avec le bonnet d’âne !

Lettre à l’Ecole avant son assassinat

421
Tableau

Tableau

Cette fois-ci, vois-tu, je crois que tu vas mourir. Vraiment.

J’aurais espéré pour toi une fin digne de ton épopée. Après tout, en moins d’un demi-siècle, tu as réussi l’exploit d’alphabétiser une population, de lui donner une culture commune, de l’émanciper. Mais on n’aime plus tellement ce mot. Et pourtant, ce fut bien d’émancipation qu’il s’agit. Marianne a oublié qu’elle te devait son unité, que c’est grâce à toi qu’elle a brisé les ethno-régionalismes qui ressurgissent aujourd’hui, bons petits chevaux de Troie de l’Union Européenne, elle-même faux-nez de la mondialisation malheureuse.

J’avais espéré quelque chose comme un sursaut désespéré, une de ces belles fins qui permettent de mourir dans la légende : Fort-Alamo, Fort-Chabrol ou Camerone. Tu parles… On va t’achever comme une chienne et l’on n’entendra même pas tes couinements entre la clameur des stades sud-africains, les soubresauts géopolitiques au Proche-Orient et le lent naufrage de notre vieil Etat-providence pour satisfaire à quelques agences de notations paranoïaques et incompétentes.

Non, tu n’auras pas le droit à une fin de ce genre. Quand on a essayé de te tuer, par exemple en 1968 ou en 1984 (en 84, c’est toi qui as ouvert les hostilités mais tu étais déjà tellement affaiblie que c’était la manière d’appliquer les vieux préceptes chers à Napoléon ou à Foch, « la meilleure défense c’est l’attaque »), en 1989 ou en 1997, cela avait encore de la gueule. Des maoïstes deleuziens dans la pulsion, des curés qui voulaient prendre leur revanche sur Jules Ferry en ameutant la France moisie, des trotskystes bourdivins ayant infiltré l’appareil d’état et pour finir Allègre, revenu à la manœuvre, dans l’outrance haineuse et la démagogie populiste et pédagogiste.

Tu étais attaquée, oui, mais c’était frontal. On te faisait mettre un genou à terre mais il y avait encore quelque chose d’un combat pour des valeurs, des enjeux de civilisation, des visions contradictoires de la France. Tu as perdu à chaque fois, ou presque. Tu sais qu’on ne t’aime pas, qu’on ne t’a jamais aimée. Une certaine droite s’est toujours demandée qui tu étais au juste, pour échapper à toutes les aliénations, celles des religions comme celles des marchés. Tu n’avais pas besoin d’être rentable, quelle honte ! Et il y avait des instituteurs pour classe unique de neuf élèves en Lozère et des professeurs de lettres classiques qui apprenaient le grec à cinq Arabes dans une ZEP.

Une certaine gauche non plus ne t’aimait pas. Tu étais trop élitiste, trop coercitive. Tu bridais les spontanéités, tu étais l’héritière d’une culture bourgeoise, tu te moquais de ce qui se passait dans la rue. En un mot, tu reproduisais.

Mais là, ma belle, tu as vu qui va te donner le coup de grâce ?

Ma pauvre vieille Ecole, liquidée par un comptable

Luc Chatel. Tu ne seras pas tuée par un titan de la Réaction ou un géant du Gauchisme, non tu vas être abattue par un comptable. D’ailleurs, tu es devenue si peu importante qu’il ne s’occupe même pas que de toi, qui fut pourtant le beau souci de tant de ministres, puisqu’il est aussi porte-parole du gouvernement.

Un comptable, je te dis : la preuve c’est lui qui a annoncé après la grève du 27 mai pour les retraites que la mobilisation avait été « peu suivie ». Fillon l’a recadré le lendemain parce que Fillon sait quand même qu’il n’y a pas que les chiffres dans la vie, que Fillon est encore un peu, oh si peu, un homme politique. Les hommes politiques, vois-tu, quand ils s’occupaient de toi, ils savaient que tu ne te résumais pas à quelques graphiques dressés par des gestionnaires qui feraient les mêmes dans une multinationale, un bordel ou une épicerie.

Luc Chatel, je le verrais bien jouer un des bourreaux de Joseph K à la fin du Procès, tu te souviens ?: « Mais l’un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge ; l’autre lui enfonça le couteau dans le cœur et l’y retourna deux fois. Les yeux mourants, K vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
– Comme un chien ! dit-il et c’est comme si la honte dût lui survivre. »

Les messieurs en question, en ce qui te concerne, ils ont scellé ton cas dans une réunion qui aurait dû rester confidentielle et dont la presse s’est fait l’écho. À moins que cela n’ait été un ballon d’essai pour voir tes réactions. Si c’est le cas, ils n’ont pas de quoi s’inquiéter, les messieurs de Luc Chatel. Tes syndicats qui te cogèrent incestueusement depuis des décennies avec le ministère et qui ne sont plus que des fournisseurs d’assurance-mutation ont parlé d’une voix inaudible dans un vide sidéral.

Je te le répète, tu n’intéresses plus personne ou plus exactement tu n’es plus qu’une variable d’ajustement comme une autre dans le grand abaissement national et l’acceptation de la paupérisation programmée de l’Occident.

Tu sais ce qui a été décidé, pour t’achever ? Eh bien, aux cinquante mille postes supprimés depuis 2007, on va ajouter à ton cercueil les clous suivants :

  1. L’augmentation des effectifs dans chaque classe ce qui signifie, surtout dans les zones sensibles où l’on sait ce que requiert d’attention chaque élève, encore plus de chances pour les plus faibles d’échouer.
  2. La disparition progressive de la scolarisation à partir de deux ans et à terme de la maternelle alors que cet enseignement était une exception française souvent citée en exemple pour son utilité sociale et pédagogique.
  3. Le remplacement des titulaires par des contractuels : l’étudiant en Histoire pourra toujours faire des maths et l’élève qui a raté pour la deuxième fois son BTS d’action commerciale viendra enseigner la philo. Ils seront de surcroit payés avec un lance-pierre.
  4. Et pour finir, last but not least, la disparition des assistants étrangers pour les langues vivantes qui venaient épauler des profs déjà obligés d’essayer de faire parler trente élèves au moins une fois par cours, ce qui relevait de la mission impossible.

Ce que l’on veut te faire subir, vois-tu, ressemble par sa violence destructrice, au plan d’austérité imposé à la Grèce. Au moins les Grecs ont-il eu une réaction d’orgueil et continuent-ils de résister et de tenter des barouds d’honneur.

Pour toi, rien. Absolument rien.

Relire La Guerre des Boutons

Quand j’ai appris que tu allais mourir, ce n’est pas Péguy que j’ai relu. C’est La Guerre des boutons. On devrait tous relire, enfin ceux qui t’ont aimée malgré tout, ce « roman de la douzième année. ». C’est une épopée gauloise et rieuse où s’affrontent deux bandes d’enfants appartenant à des villages rivaux dans la France rurale du début du siècle. Elle est placée sous le double patronage d’Homère et Rabelais. Et, à la nostalgie de l’enfance, maintenant que ta mort est certaine, j’ai éprouvé de manière beaucoup plus poignante encore la nostalgie de cette France disparue, manière d’Arcadie laïque et républicaine, parsemée d’écoles communales où l’apprentissage de la liberté, de l’égalité et de la fraternité n’était pas un vain mot. Ah, ils avaient le sens du devoir tes hussards noirs ! Louis Pergaud, instituteur, trouva la mort à la tête de sa section, du côté de Marchéville, dans la Meuse, le 4 avril 1915. Moins d’un an après celle de Péguy, fauché dans la Brie, dans des conditions identiques.

Mais je te parle de choses dont tu ne dois même pas te souvenir, ma pauvre vieille. Je te parle de l’époque où tu étais l’honneur d’une grande nation et non le service public rabougri et castré d’un tout petit pays qui ne croit même plus en ses enfants.

Un petit pays avec des Luc Chatel partout pour faire les comptes.

La Guerre des boutons

Prix: 2,22 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

61, 62, voire 63 piges

77

Vous avez cherché des crosses avec votre réforme sur les retraites ? Eh bien, vous les avez trouvées. A force de vouloir maintenir les vioques au taf, le gouvernement, qui n’hésite cependant pas à arroser le tout-venant des cadors de chez PSA ou Renault quand il s’agit de renvoyer le chef d’atelier de cinquante piges chez maman, vu qu’il coûte bonbon par rapport à un jeune qu’ira pas, en plus, faire le malfaisant chez les syndicats, le gouvernement donc se retrouve avec de drôles de paroissiens sur les endosses.
Voilà-t-il pas que les truands, les vrais, les durs, les tatoués remettent le couvert à soixante piges et mèche, (64 et 69 pour être précis). Nos deux anciens, sapés comme des milords, se sont présentés ce lundi dans le XIIIe chez un cave pognonné. Ils avaient les fafiots qu’allaient bien et se sont fait passer pour la maison poulaga. Quand le cave a renaudé, nos deux gonzes ont pas hésité à sortir les soufflants. Ils ont raflé toute la joncaille et 30 000 euros. Mais ils savaient pas qu’ils avaient la BRI aux miches. Ils se sont fait coxer sans faire de rififi parce que cette génération-là sait se tenir et défouraille pas pour nib comme des jeunots énervés de la gâchette. N’empêche, si on veut pas se retrouver avec une délinquance sénile, faudra expliquer à Woerth, ce grand flandrin, qu’un régime spécial pour les malandrins, ça va devenir d’intérêt national. Et pis, c’est pas totalement louf : le monte-en-l’air, c’est comme le maçon, y a « pénibilité », comme on dit dans la jactance des dégarnis du ciboulot.