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Du Gaza au prix du gaz

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Bonne nouvelle pour les Gazaouis : ils n’ont pas souffert pour rien ! Grâce à leurs sacrifices, le Qatar a pu consolider sa place, aux côtés de l’Iran et de la Russie, dans le cartel du gaz nouvellement créé. Heureusement, les Qataris ne sont pas chiens, et après avoir contribué à déclencher la crise entre Israël et le Hamas, ils vont envoyer un chèque. On peut compter sur eux : après la guerre du Liban de l’été 2006, ils avaient payé rubis sur l’ongle.

Il faut dire que le petit émirat mène une politique aussi ambitieuse qu’audacieuse. Avec la place qu’il occupe au soleil, il ne peut pas se permettre d’être trop timide. Tous les Etats du golfe arabo-persique, pour n’offenser personne, qu’ils soient minuscules comme le Bahreïn ou le Qatar ou grands comme l’Arabie Saoudite, ont un cauchemar commun : un Iran nucléaire. Ils savent pertinemment que si Saddam Hussein avait disposé de la bombe en 1990, le Koweit serait aujourd’hui une province irakienne. De Doha à Abu Dhabi en passant par les autres capitales plantées sur des champs de pétrole et de gaz, les dirigeants font le même constat : du jour où il se sentira intouchable grâce à la bombe, l’Iran s’emparera de leurs gisements pour les partager d’une manière plus islamiquement correcte. Des prétextes, ça se trouve – avec un peu de mauvaise foi et une carte d’état-major britannique des années 1920, n’importe qui peut toujours concocter un petit conflit frontalier.

On me fera remarquer que cette configuration géopolitique ne date pas d’hier. La réponse stratégique traditionnelle est l’alliance américaine : en cas d’urgence, il suffit d’appeler le 911 et les porte-avions sont là sous quinzaine. Mais Hamad bin Khalifa Al Thani, le très habile émir du Qatar, a choisi une autre voie : pour être absolument sûr de ne pas perdre son pantalon, c’est ceinture et bretelles. Si celles-ci sont made in US, ce grand-croix de la Légion d’honneur (1998) a opté pour une ceinture iranienne. Base américaine (et relations discrètes avec Israël) d’un côté, alliance avec l’Iran et la Russie de l’autre.

Dans le vaste monopoly régional, le Qatar dispose de deux cartes majeures : le gaz, d’une part, son influence dans la Ligue arabe et dans le monde arabe en général, de l’autre. L’émirat possède 15 % des réserves mondiales de gaz, ce qui en fait la troisième puissance dans ce domaine, après la Russie et l’Iran. En matière de GNL (gaz naturel liquéfié), produit d’un processus couteux et compliqué, le Qatar, qui a fait les investissements nécessaires, s’impose déjà comme numéro un mondial. Pour Moscou et Téhéran qui cherchent à maximiser le bénéfice géostratégique de leurs ressources énergétiques, et se verraient bien verrouiller le marché à travers une sorte d’OPEP du gaz, Doha est incontournable. Depuis octobre dernier, cette triple-alliance gazière contrôlant 60 % des réserves mondiales est une réalité.

Pour un petit pays qui prétend peser sur la politique arabe, l’argent est nécessaire mais pas suffisant. Il lui faut faire parler de lui. L’émir a donc lancé la chaîne Al-Jazeera qui, en quelques années, a transformé Doha en une sorte de Mecque médiatique. Pour la visibilité, c’est donc fait et bien fait. D’autre part, pour accroître son poids politique, l’émir a systématiquement noué des liens avec les bêtes noires du monde arabe : le Hezbollah au Liban, le Hamas en Palestine et la Syrie. Pas besoin d’être Alexandre Adler pour voir que cette short-list correspond à la bande à Ahmadinejad.

Depuis le début de la décennie, le Qatar s’est imposé comme un intermédiaire incontournable dans les affaires libanaises. Ainsi alors que le traité interlibanais qui avait mis fin à la guerre civile dans le pays du Cèdre avait été signé en Arabie Saoudite, à Taëf, le compromis qui a ouvert l’an dernier la voie à l’élection d’un nouveau président à Beyrouth a été négocié à Doha. Rien de plus logique : pendant la guerre au Liban en 2006, Riad a ouvertement critiqué la milice chiite pour son aventurisme alors qu’à Doha, on n’était pas loin de qualifier de « collabos » les pays arabes qui avaient émis des doutes sur la stratégie du Hezbollah. Une position qui révèle un certain culot : Israël avait une représentation quasi-officielle à Doha, ce qui serait impensable à Riad.

Le Qatar profite en fait du déclin de l’Arabie Saoudite, dont l’hégémonie régionale a été sévèrement ébranlée par le 11 septembre et les tensions qui s’en sont ensuivies entre Riad et Washington. Mais c’est surtout le retour de la Russie qui a radicalement changé la donne. Moscou précipite la région dans une nouvelle guerre froide où Gazprom remplace le Komintern/Kominform. Pour s’imposer, Moscou souffle sur les braises iraniennes : sans bénéficier en sous-main d’un soutien russe, Téhéran ne se serait pas engagé dans son délire nucléaire et hégémonique.

Voilà donc à quelle table s’est invité l’émir du Qatar, un pays qui, malgré son triple voire quadruple jeu, a bel et bien choisi son camp. Et tant pis pour ceux qui en meurent, au Liban et à Gaza[1. De grâce, épargnons-nous une discussion absurde. Il ne s’agit nullement d’amoindrir les responsabilités israéliennes. C’est un autre sujet et je le traite ailleurs.]. Le chèque est dans la boîte à lettres.

Y’avait un pilote dans l’avion

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En gros, je n’aime pas trop me réjouir avec la masse[1. Just a story from America est le titre d’une ballade sublime et d’un album qui ne l’est pas moins du fabuleux et trop méconnu Elliott Murphy. Le cd est scandaleusement difficile à trouver, mais cherchez, cherchez et vous serez récompensés.]. Je reste chez moi les soirs de fête de la Musique, de victoire des Bleus au Mondial ou de Chirac à la présidentielle. Je ne suis pas allé voir les Ch’tis, et encore moins La Graine et le mulet. Je préfère être antisocial plutôt que perdre mon sang-froid. Mais pas toujours, j’aime aussi communier. J’aime partager bêtement la joie des quatre pochtrons au comptoir qui commentent à l’infini les titres du Parisien. Parfois, j’aime être du même avis que le monde entier… Ça m’est arrivé deux fois en peu de temps.

Tout d’abord le 5 décembre dernier, quand une poignée d’extra-légaux subtils et couillus, qu’on soupçonne d’être serbes ou monténégrins, ou un peu des deux, ont en quelques minutes modifié le bilan annuel de la bijouterie Harry Winston à hauteur de 85 millions d’euros. Cet artifice comptable a réjoui la France entière, à l’exception, j’imagine, de l’assureur du joaillier, du juge d’instruction surchargé de l’affaire et de Rachida Dati dont le bureau est situé à un jet de pierre (sans doute précieuse) des lieux du crime. Minoritaire par vocation, c’est tout d’abord dans l’indifférence absolue des habitués que j’ai exprimé le souhait qu’une part du butin serve à exfiltrer Karadzic de sa geôle batave, sans demander l’accord préalable du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie.

Tant pis pour Radovan, donc. N’empêche, le temps d’une bière, j’ai été vraiment heureux de vivre dans un pays où tout le monde trinque à la santé de gangsters de la short short list d’Interpol[2. Bon, pas de n’importe quels gangsters : je suis certain que les mêmes piliers de bar iraient réclamer la guillotine pour les tueurs de flics ou les assassins d’enfants. Et même à jeun, ce n’est pas moi qui irai les convaincre du contraire.] ! Légal, illégal ? Tout le monde s’en foutait, on n’était pas dans les considérations sur la loi et le droit. Cet enthousiasme pro-outlaw[3. On a retrouvé le même enthousiasme à l’occasion du procès d’Antonio Ferrara et du rappel de ses invraisemblables évasions.], cette France qui en son for intérieur préfère mille fois Spaggiari à sœur Emmanuelle, tout ça relève plutôt de la justice immanente qui veut qu’à la fin les gentils opprimés font la nique aux vilains oppresseurs. Et je me suis fait quatre nouveaux copains en résumant assez brillamment l’essence de ce braquage : « Quatre-vingt cinq millions d’euros en cinq minutes, c’est même plus du golden parachute. Ces mecs-là, ils ont gagné l’EuroMillions à la sueur de leur front !»

Cette vox populi qu’on a plaisir à partager en frère, je l’ai retrouvée il y a une semaine lorsque Chesley Sullenberger a fait slalomer son Airbus en perdition entre les gratte-ciels de Manhattan, avant d’amerrir comme au cinéma sur l’Hudson River. Putain, la classe ! Déjà à 8 heures du matin, je zappais compulsivement sur toutes les chaînes d’info pour revoir en boucle les mêmes images des 155 miraculés de ce 11 septembre à l’envers, assis hilares sur les ailes de leur hydravion d’un jour. Déjà tout seul chez moi, j’étais partie prenante de l’hystérie planétaire. Et même pas besoin d’aller au bistrot pour en jouir ! La transe était extrasensorielle, alimentée par chaque bribe d’information ; flash après flash, l’extase totale !

On apprend d’abord que le héros du jour a 58 ans, ce qui veut dire que chez nous, on l’aurait bientôt collé ce vioque à la retraite d’office : s’il s’était agi d’un vol Paris-Nice en 2011, on aurait eu droit au crash du siècle et aux fameuses cellules d’aide psychologique qui vont avec. On apprend ensuite que Sully est un vétéran de l’US Air Force. Qu’il y aurait comme un rapport évident entre le sens de l’improvisation et le sang-froid spectaculaires dont il a fait preuve et sa longue expérience du vol en conditions extrêmes. Que son premier réflexe, quand il a vu que le second réacteur prenait feu lui aussi, a été de désactiver immédiatement toutes les aides informatiques au pilotage – ce que proscrivent les manuels – afin de pouvoir, comme l’a joliment dit un de ses confrères, piloter son moyen-courrier «avec ses fesses» !

Bien sûr, au gré de cette séance de zapping frénétique, j’ai forcément eu droit à la pimbêche de service sur LCI qui a tenté de nous gâcher le plaisir en annonçant les images de cet aquaplaning sidérant avec une moue dégoûtée et d’expliquer que c’est un happy end comme en raffolent les Américains (sous entendu, ces grands cons d’Américains). T’as raison, ma chérie : l’info, la vraie, c’est de savoir s’il faut rabaisser la TVA à 17 % plutôt qu’à 17,5. Comme dirait Siné, elle ira loin, cette petite.

Mais il en fallait plus pour me faire redescendre. Sous mes yeux, un rêve, un vrai : le triomphe de l’homme sur le logiciel. La preuve qu’un Airbus n’est pas une PlayStation. Et donc qu’on n’est pas condamnés à vivre et penser comme des lemmings (c’est juré, un jour je vous parlerai de Gilles Chatelet, qui me manque salement). On s’extasie et on frémit aussi, un peu. On imagine que si le commandant Sullenberger avait été confronté au même type de catastrophe sur un simulateur de vol, c’en était fini de son brevet de pilote, que ses petits camarades trentenaires lui auraient ri au nez, que sa compagnie l’aurait licencié pour faute grave… Mais la Providence veillait avec ses petits bras et ça ne s’est pas passé comme ça. Ce qu’ont vu des milliards d’yeux, c’est le retour du Chuck Yeager de L’Etoffe des héros de Tom Wolfe, celui qu’avait cru enterrer le véritable complot des blouses blanches. Ce que j’ai vu, c’est le virtuel envoyé ad patres, avec le règlement et tout le tremblement

Plaisir aussi de voir arriver du Nouveau Monde ce backlash du Monde Ancien. Plaisir redoublé, et un rien hégélomarxiste, de voir fricoter sous mes yeux la négation et sa frangine la négation de la négation. Car l’Amérique, ce n’est pas seulement celle de Big Balls Sully, c’est celle de son double monstrueux, de son pasticheur par anticipation le pétochard Commandant Ted Striker, joué par Robert Hays dans Y’a-t-il un pilote dans l’avion de Zucker Abrahams-Zucker. Même situation de catastrophe absolue, même pilote grisonnant, même miracle final. Une fois tu le vois en faux, une fois en vrai. Deux fois en chef d’œuvre de la ressource humaine, sans pluriel SVP, sous peine de mort. Un pays capable d’accoucher de ces deux jumeaux-là est capable de tout. L’Amérique, quoi qu’on en pense est un grand pays.

J’irai sûrement y prendre ma retraite, au moins à temps partiel, à condition que d’ici là, on aura suspendu le stupide embargo contre Cuba qui y prohibe la consommation de Cohibas (ça je m’en fous un peu) et de Havana Club (c’est beaucoup plus rédhibitoire).

Oui, je crois que je continuerai d’aimer l’Amérique, même quand tout le monde détestera Obama.

L'étoffe des héros

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Gaza, unanimement pluriel

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Chaque semaine, sur LCP, la chaîne câblée et TNT officielle de l’Assemblée nationale, Kathia Gilder anime l’émission « Traits d’Union ». Enregistrée au gré des sessions à Strasbourg ou à Bruxelles, elle traite l’actualité parlementaire européenne et les grands dossiers du moment. C’est ainsi que jeudi 22 janvier, elle consacrait un débat à Gaza. Rien à redire.

Enfin si. Un petit détail. Trois fois rien. Une broutille, vous dis-je. Les trois députés invités à croiser le fer sur le plateau de LCP étaient tous trois virulemment pro-Palestiniens et plaidaient tour à tour pour la rupture de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël…

Que l’on se rassure : le débat s’est déroulé dans les formes les plus démocratiques possibles. Chacun des intervenants a fait valoir les désaccords, certes subtils mais bien réels, qui le distinguaient de ses petits camarades. Le premier parlementaire expliqua ainsi pourquoi Israël était coupable. Le second comment Israël était coupable. Quant au troisième, il permit aux téléspectateurs de la chaîne parlementaire de bien saisir le pourquoi du comment de la culpabilité israélienne.

Elle est pas belle la vie sur LCP, quand elle est aussi parlementaire que démocratique ?

PS. Je suis une truffe. Faute d’avoir noté à temps le nom des trois députés européens, je voulais visionner sur Internet ce qui restera un morceau d’anthologie de l’information télévisée depuis la création de l’Ortf. Mais, à l’heure où j’écris, l’émission n’est pas encore en ligne sur le site de la chaîne et la page de l’émission est désespérément vide de sa traditionnelle section vidéo… Sans doute un problème technique, un retard, un technicien de la chaîne parlementaire qui a perdu la VHS ou la clef de la salle des magnétos. Nul ne doute qu’elle sera bientôt mise en ligne. Cela ne saurait tarder. Enfin, peut-être.

Habillez-vous pour le divers !

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L’égalité, c’est pour tout le monde : au départ du ridicule charivari sur la diversité dont le prétexte est, cette fois-ci, l’entrée en fonction de Barack Obama, il y a un principe incontestable et même tautologique. En régime méritocratique, la couleur de la peau ne devrait jamais être un handicap. Mais on a aussi le droit de penser que l’ériger en avantage acquis, en accélérateur social, ce n’est pas en finir avec la différence « raciale » (saint Zemmour, priez pour moi), c’est au contraire conférer à celle-ci un rôle décisif. Qu’on le veuille ou non, et je suis prête à croire que personne ne le veut, donner une promotion ou un avantage à quelqu’un parce qu’il est noir ou arabe ou juif ou homo ou ce qu’on veut, c’est le refuser à un autre parce qu’il ne l’est pas.

On vient d’échapper à la constitutionnalisation du principe, mais il suffit d’entendre journalistes, sociologues et politiques ânonner avec application ou enthousiasme le nouveau credo pour comprendre que la diversité est bien plantée au cœur de la doxa, qu’elle fait durablement partie des promesses qu’on ne peut pas refuser – une idée bien sous tous rapports. Je m’étonne qu’il n’y ait pas encore de collectif pour le remplacement de « fraternité » par « diversité » dans la devise nationale. Fraternité, ça vous a un air vaguement blanc, un peu trop pâle comme on dit maintenant, un peu trop conforme, tandis que diversité, ça sent sa pub Benetton et son arc-en-ciel. Sous le règne de la diversité, il n’y a plus ni frères ni sœurs, ni ici ni ailleurs : comme dirait l’autre, nous sommes tous des autres. Il faudrait alors expliquer pourquoi, du même coup, chacun est sommé de déclarer s’il est juif ou grec.

Quelque chose dans la façon dont la mayonnaise diverse est montée devrait inciter à un peu de circonspection. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais dès que le mot « diversité » est prononcé, l’humour, la critique et même la logique sont proscrits. Sinon, comment la radio publique française pourrait-elle convier ses auditeurs à une journée 100 % diversité – tous différents, vous voyez le problème ? Comment une sondeuse ou une sociologue invitée sur France Inter pourrait-elle, sans rigoler, qualifier de « médias de la diversité » les médias communautaires ? À y réfléchir – et même sans trop réfléchir –, cela signifie qu’un média de la diversité est un média qui s’adresse à des gens qui ont tous la même origine culturelle, ou la même religion, ou la même sexualité. On pourrait discuter, polémiquer, rigoler au moins. Rien. Pas un son de cloche qui cloche – ou si peu, une chronique hilarante de Stéphane Guillon sur France Inter par-ci, quelques articles grinçants ça et là, sur Internet essentiellement puisque c’est là parait-il que se réfugie le mauvais esprit. On guette, on tente de surprendre une pincée d’ironie, un zeste de distance dans le regard ou la voix d’un journaliste, mais non, tout le monde prend cette affaire très au sérieux.

Le taux de diversité est un argument marketing au même titre que la teneur écolo : chez moi, c’est plus vert et plus divers qu’à côté. On évalue le nombre et la qualité des divers-droite (plutôt femmes, il y en a qui trichent en se qualifiant pour deux non-quotas) et des divers-gauche. On sonde les reins et les cœurs des électeurs : êtes-vous prêt à élire un président noir ? Quoi, oui ? Vous croyez qu’on n’a pas entendu causer de l’effet Bradley dans les rédactions parisiennes ? Verdict : les Français ne sont pas prêts. D’ailleurs, puisque les bornes étant passées il n’y a plus de limites, je vous informe que la France est en train de devenir un pays d’apartheid. C’est un ministre de la République ou quelque chose d’approchant qui le dit, Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances. Interrogé par « Questions d’info » (LCP-France Info-AFP), ce « grand entrepreneur, nommé à son poste par Nicolas Sarkozy à la mi-décembre », estime qu’aujourd’hui : « On est en train de creuser un sillon qui nous conduit tout droit à l’apartheid : territorial, dans les têtes, social. » C’est tout ? Pas au nazisme ? Il serait pas un peu mou du genou le nouveau commissaire à la pensée juste ?

C’est à celui qui sera le plus divers-friendly. On proclame avec des accents profonds que jamais on ne comptera (ça nous rappellerait les heures les plus sombres de notre histoire, je veux parler du fichier Edvige de sinistre mémoire), on jure que jamais on n’instaurera de quotas et on déroule à longueur de pages et d’antennes de vraies-fausses statistiques ethniques qui révèlent la triste vérité : l’insupportable retard français. Oui, chers lecteurs et concitoyens, nous sommes à la traine. Combien de divers dans l’entreprise ? Dans le cinéma ? Dans la politique ? Dans les conseils municipaux ? Dans les fanfares municipales ? Dans les associations de consommateurs ? Au barreau ? Et surtout, le plus important parce que, parait-il, cela détermine tout le reste (quel aveu !) – combien de divers dans les médias ?

Comme nous n’avons pas fini d’en prendre et que les dingues de la Halde sont en liberté, il n’est pas inutile d’essayer de savoir ce qui se mitonne dans cette marmite. C’est que la diversité est sans doute l’une des plus belles tartufferies langagières (donc idéologiques) de ces dernières années. Tout le monde l’a oublié mais jusqu’à ce que ce joli mot de la langue bisounours s’impose, on utilisait la vilaine expression de « minorité visible « . Les plus ardents défenseurs de cette alléchante catégorie ont fini par sentir le danger et par la planquer sous le tapis. Des fois qu’on aurait compris que ce dont il est question, c’est de remplacer le contrôle au faciès par l’avantage au faciès. Il est vrai que c’est un progrès. Reste que ce genre de cercle vertueux est réversible en cycle vachement vicieux.

Donc, « minorité visible », c’était si j’ose dire, trop clair. On voit ce dont on cause : ceux qui, sous nos latitudes, se signalent par un teint plus ou moins basané, Arabes et noirs ici, Pakis et Asiatiques là. Le concept de diversité permet de noyer ce poisson aux relents un peu trop racialistes. Pour célébrer son D Day, lundi dernier, Radio France conviait donc « black blanc beur, femme salarié, chômeur, provincial, parisien, agriculteur » à se diversifier tous ensemble. Alors, vous pensez si le débat a fait rage entre amateurs de la diversité tout court et défenseurs d’une diversité ouverte, entre discrimineurs positifs et affirmativactionistes. Radio France peut être fière de ses résultats : je n’ai pas fait le compte mais je suis certaine qu’un des pontes de la maison ronde pourra annoncer fièrement que, ce 19 janvier, 98,4 % des invités de la radio publique étaient… divers. Saluons l’audace consistant à confier, le temps d’une journée, les manettes de certaines émissions à des « visibles » – en matière de radio, c’est un concept innovant. Pour Jean-Paul Cluzel, le PDG de Radio France, il s’agit d’une « difficulté spécifique » que la radio doit surmonter. « Qui savait, quand il était encore un de nos plus brillants journalistes de France Info, qu’Harry Roselmack était noir », s’interroge-t-il dans Le Monde ? Mais justement, tout le monde s’en fichait de la couleur de peau d’Harry Roselmack, et c’était très bien comme ça ! Aujourd’hui, on se fiche de sa personne et de sa personnalité, seule compte son appartenance. Tout individu est susceptible d’être bombardé représentant d’un groupe. C’est ainsi qu’un bon écrivain français, Alain Mabanckou, a été bombardé rédac’chef d’un jour (« Tout arrive » sur France Culture) parce qu’il est noir. Même la programmation musicale était diverse – « et vous me passez de la musique black, hein ? ».

De fait, tous les chichis et pompons éthiques que l’on agite pour combattre ou défendre les statistiques ethniques, tous les euphémismes dont on se sert pour recouvrir la vérité n’y changent rien : il s’agit bien de compter les Arabes et les noirs. D’ailleurs, le brillant entrepreneur Sabeg l’a bien compris puisqu’à la suite de l’Institut Montaigne, le think-tank du patronat éclairé, il se prononce pour que l’on utilise… la photographie. Ce n’est pas une blague. Ben oui, bande de nœuds, pour compter les visibles, le mieux est encore de regarder. « C’est une possibilité intéressante pour traiter la question cruciale des discriminations raciales. J’ai moi-même prôné la photo de famille dans les bilans des entreprises », explique-t-il. En voilà une belle idée toute simple. Encore qu’à l’usage elle ne le sera peut-être pas tant que ça. Faites l’expérience, essayez de recenser les divers-visibles parmi vos amis. Que faites-vous de celui dont la mère est bourguignonne et le père algérien ? Et votre copine née du mariage d’un Antillais et d’une Egyptienne, diverse, pas diverse ? Et si diverse, dans quelle colonne ? Vous me direz que cela n’a aucune importance et qu’on est tous frères. Sauf que si on se met à compter pour de bon, toute cette fraternité aboutira à une guerre au couteau. En Angleterre, la publication trimestrielle des statistiques ethniques officielles donne lieu à une foire d’empoigne entre « communautés discriminées ». Pas assez de… ? Mais c’est encore pire pour… Il y en a toujours pour… d’ailleurs, regardez, combien de… parmi les présentateurs de JT ? Je vous le dis, on n’a pas fini de rigoler.

Gaza : quel bilan exact ?

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« Il est possible que le nombre de morts à Gaza ne dépasse pas 500-600, dont la plupart sont des jeunes de 17 à 23 ans, mobilisés par le Hamas. » Ceci n’est pas un communiqué du porte-parole de l’armée israélienne, mais le témoignage d’un médecin en poste à l’hôpital Shifa à Gaza City, recueilli par Lorenzo Cremonesi, envoyé spécial du Corriere della Serra à Gaza. Ce médecin ajoute que « la situation n’est pas sans rappeler Jénine en 2002 – au début on a parlé de 1500 tués et plus tard il s’est avéré qu’ils n’étaient que 54 donc 45 combattants ».

Le médecin, qui a refusé que son nom soit publié de peur de représailles, s’est aussi dit étonné que des ONG, y compris occidentales, citent des chiffres sans les vérifier.

Selon l’enquête du journaliste italien, le chiffre de 5 000 blessés semble lui aussi exagéré. Pour s’en rendre compte, dit Cremonesi, il suffit de visiter quelques hôpitaux : dans l’hôpital européen de Rafah, dans l’hôpital Nasser à Khan-Younès, il y a des lits vacants et dans l’hôpital privé El Amal seulement 5 lits sur 150 sont occupés.

Cremonesi a aussi recueilli les témoignages de civils racontant que les miliciens du Hamas les ont forcés à rester chez eux pendant qu’ils tiraient sur les forces de Tsahal, avant d’utiliser des ambulances pour échapper à l’armée israélienne. Selon Abu-Issa, 42 ans, habitant à Tel el-Hawa « des jeunes âgés de 16-17 ans, équipés seulement d’armes légères ont clairement provoqué les Israéliens, en espérant que les soldats tireraient sur nos maisons pour qu’on puisse les accuser de crimes de guerres ». Sa cousine, Oum-Abdallah a ajouté que « sur presque tous les toits des grands immeubles touchés par les bombardements israéliens, il y avait des missiles ou des positions du Hamas dont les combattants étaient aussi positionnés à côté du dépôt de l’UNRWA qui a été touché et pris feu ».

Lorenzo Cremonesi connaît bien le Proche-Orient qu’il couvre depuis 25 ans, et particulièrement la bande de Gaza, où en 2005 il avait même eu l’honneur d’être kidnappé par un groupe palestinien.

Nous ne savons évidemment pas s’il a raison, mais en prenant le contre-pied de la thèse officielle du Parti des Médias, il témoigne d’un courage que nous ne pouvions que saluer.

Métaphysique des bourdes

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L’année vient à peine de commencer qu’elle peut déjà finir. Il n’y aura pas en 2009 de nouvelle plus stupéfiante : Ségolène Royal a découvert l’humour. N’exagérons rien. Elle savait sans doute que ça existait et qu’une telle activité était pratiquée par quelques représentants oisifs du genre humain. Mais elle vient juste de s’y essayer elle-même et c’est Sylvain Cypel, notre bien malheureux confrère du Monde, qui en a fait les frais.

La scène se passe à Washington. Jouant de ses dons de prophétesse, qui lui permettent de deviner au doigt mouillé où souffle le vent de l’Histoire, la présidente de Poitou-Charentes a fait le déplacement pour assister à la cérémonie d’investiture de Barack Obama. Elle rencontre alors quelques journalistes français qui s’empressent de recueillir ses propos. Et le 20 janvier paraît dans Le Monde un article de Sylvain Cypel titrant sur cette citation royaliste : « J’ai inspiré Obama et ses équipes nous ont copiés. » Hilarité générale.

Rentrée de Washington, on l’informe du tollé. Elle s’empresse de publier sur son site une explication de texte. C’était de l’humour, dit-elle ! Et c’est là qu’il fallait rire, bande de mal-comprenants.

La défaillance de l’humour royaliste soulève plusieurs questions. L’humour incompris reste-t-il de l’humour ? Est-il permis, lorsqu’on foire une vanne, de souligner que c’en était une ? La décence n’invite-elle pas, en pareil cas, au silence gêné ? Il faut croire que non, puisque, non contente de rater une blague à deux balles, Ségolène Royal se croit obligée d’en rajouter et de livrer aux rabat-joie que nous sommes les sous-titres de ses fabuleux traits d’esprit.

Ségolène Royal voulait nous faire rire, elle n’y est pas parvenue ; et pourtant nous avons beaucoup ri. Mystérieuse énigme dont la clef pourrait bien se trouver chez Bergson. Durant les trente premières années du XXe siècle, il a régné en maître sur le monde intellectuel. Il n’est aujourd’hui plus guère enseigné dans nos universités. On a tort, il y a dans son œuvre comme des rais de clarté et sa philosophie répond exactement à la définition qu’en donnait Canguilhem : montrer la complexité des choses qui nous paraissent simples et la simplicité des choses qui nous paraissent complexes. Dans un petit recueil publié en 1901 sous le titre Le Rire, Bergson explique pourquoi Ségolène Royal suscite immanquablement notre hilarité. Le philosophe appelle cela le comique.

Ségolène Royal aurait beau s’essayer à l’humour, au trait d’esprit, à la contrepèterie et même au calembour, elle aurait beau se mettre un nez rouge et glisser des coussins péteurs sous les fesses amies de Martine Aubry ou de Julien Dray, tous ses effets volontaires seraient instantanément anéantis par un ressort du rire beaucoup plus puissant : son naturel comique.

Qu’on ne s’y méprenne pas ! Ségolène Royal n’est pas atteinte du syndrome dont Fernandel se plaignait en chantant Les gens riaient : « Je ne sais pas pourquoi, quand je parlais, les gens riaient / Je ne sais pas pourquoi, depuis toujours, c’était comme ça ! » Ce n’est pas sa dégaine qui prête à la rigolade. C’est la structure même de son discours qui est comique. Dans Le Rire, Bergson en a donné la célèbre définition : le comique, c’est « du mécanique plaqué sur du vivant ».

Ce qui a déchainé l’éclat de rire collectif de la France des journaux, des radios, des télévisions et des blogs ces derniers jours, ce n’est pas l’apparente incongruité à professer qu’Obama s’est inspiré de la campagne de Ségolène pour l’emporter[1. A Rue89, Julien Martin a l’outrecuidance de rappeler que Ségolène Royal n’avait pas cru bon de recevoir l’équipe Obama en 2006, que celle-ci s’était montrée enthousiaste pour la campagne de Sarkozy et avait pointé les faiblesses de celle de Royal…]. C’est le déballage machinal d’un discours déphasé qui a ouvert les vannes de l’hilarité générale. Obama est investi : moment historique. Et voilà notre Ségolène nationale qui nous refait le coup de la « démocratie participative ». Rires jusqu’au fond de la salle.

Le comique se nourrit d’un décalage. Ici, il se restaure, au moins, à trois gamelles : le décalage des fins[2. Pascal avait le très mauvais goût d’appeler cela le ridicule.] (comparaison d’un échec à une victoire), le décalage d’opportunité (inconvenance de parler de ça à ce moment-là) et le décalage des situations (rapprochement de circonstances fort éloignées[3. La rupture avec le théâtre classique est ici consommée. Et encore : même la farce et le burlesque réclament unité de temps, de lieu et d’action.]). A Washington, Ségolène nous a donc fait la totale. Et elle l’a faite malgré elle.

Revenons à Bergson. Il nous dit que le comique c’est « du mécanisme plaqué sur du vivant ». Pour qu’une situation prête à rire, il faut que la raison tourne sur elle-même et se déconnecte du réel, toujours mouvant et changeant. Lorsque la raison épouse la réalité, c’est-à-dire lorsqu’elle essaie de saisir les mouvements du monde, le discours se fait rationnel et intelligible. Lorsque l’esprit élucubre sa propre logique sans se soucier de ce qui se passe autour de lui, le discours devient clownesque.

Prenez un peuple tout entier qui assiste à l’investiture « historique » de son nouveau président. Mettez en face un quidam qui part en vrille sur ses propres lubies : vous obtiendrez une situation passablement comique. Ce n’est pas Pinder, mais ça y ressemble.

Le comique ne naît pas tant d’un décalage que d’un déni de la réalité. Pour être comique, il ne suffit pas d’être à côté de la plaque, il faut encore avoir perdu la plaque de vue. Le vrai comique, c’est celui qui sait tenir le réel à distance – quand ce n’est pas en joue.

Si Barack Obama est venu à Paris chercher les clefs de sa victoire, Ségolène Royal est repartie de Washington avec celles de son échec. Comique, non ?

Rions avec Edwy Plenel

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J’ai bien rigolé en lisant Médiapart hier. Eh oui, je dois être le seul type en France qui rigole en lisant Médiapart. Rassurez-vous, cette hilarité ne m’est pas venue d’un édito de Plenel ou d’une « enquête » de Sylvain Bourmeau. Mon cas n’est pas si grave. En fait, elle a été provoquée par la revue de web de Médiapart du 20 janvier. La voici, reproduite intégralement. Cherchez l’erreur.

• Christian Streiff contre l’entrée de l’Etat dans le capital de PSA (Le Figaro)
• Le photographe Martin Parr s’empare de l’Obamania
• Les chercheurs d’Amnesty International sont entrés dans Gaza (Amnesty International)
• Le Bondy blog interroge sur le Plan Banlieue
• En Europe de l’Est, le football se joue à balles réelles (Bakchich)
• Adhésion à l’UE: la Turquie fait planer une menace sur le projet Nabucco (AFP)
• Interview : Dans la tête d’un tortionnaire (Tel Quel)
• Au Groenland, une jeunesse sans espoir (Le Monde)

L’erreur, c’est que, fort logiquement et même fort déontologiquement, toutes les sources de toutes les brèves du site d’Edwy Plenel sont citées. Y compris les concurrents de Bakchich, y compris les réacs du Figaro, y compris les lâcheurs du Monde. Et il en va ainsi chaque jour, pour chaque revue de web, immanquablement : dans la petite parenthèse qui suit la brève, on trouve le nom du site dont elle est issue[1. Rien que pour vos beaux yeux, je me suis tapé toutes les brèves de la semaine précédant le 20 janvier, ce qui n’est pas un mince exploit, compte tenu d’une ergonomie de site un rien soviétique.]. Tous les jours, donc, toutes les sources, sauf une, ce 20 janvier, celle de la brève sur Martin Parr qui semble brusquement surgie de l’hyperespace façon Alien.

Comme j’ai tendance à toujours voir le bon côté des choses, je me dis : mon gars, tu devrais être fier, grâce à toi, grâce à Causeur, Médiapart innove enfin un petit peu.

Mais à mon grand regret, je suis bien obligé de constater aussi que mon vieux camarade de jeu Edwy n’est plus aussi vigilant qu’autrefois. Du temps de sa splendeur, quand il était dans la force de l’âge et que pas une ligne de ce qui s’écrivait à l’ombre de ses saintes moustaches n’échappait à son regard d’aigle, c’est la totalité de la brève fautive qui aurait été désintégrée. Comme disait Wittgenstein, « ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire ». Causeur n’existe pas et ne peut pas exister, il donc est bien évident que, même amodié par le déni de la source honnie, ce lien n’avait aucune raison d’exister. Il n’a pas de demi-mesure qui vaille quand la morale publique s’appelle l’omerta.

Las, peut-être Edwy est-il trop pris par ses soucis. Car j’imagine que dans le contexte économique actuel on ne peut imputer cette baisse de tension plenélienne à de trop plantureux déjeuners d’affaires qui seraient indécents donc inconcevables quand l’ensemble du personnel de Médiapart est prié de se serrer la ceinture. Peut-être, comme la totalité de ses collaborateurs, y compris les « grandes plumes de la rédaction », est-il astreint à de fastidieuses heures quotidiennes de placement d’abonnements par téléphone, qui affectent son génie créateur et sa maestria au Pomme X[2. Ou bien à la touche delete, hein, je vais pas être raciste en pleine semaine de la diversité…].

Si l’équanimité d’Edwy Plenel et son aversion pour toute forme de règlement de compte personnel par voie de presse n’étaient pas formellement actés par tous ceux qui l’ont fréquenté, je hasarderais bien une autre hypothèse. Peut-être Edwy a-t-il cru qu’Elisabeth Lévy était animée de mauvaises intentions quand elle a souligné ici-même à quel point le métier d’oracle judiciaire était délicat, et qu’on n’y décrochait pas la timbale à tous les coups, même avec l’aide désintéressée d’un ancien Premier ministre. Mais je m’égare, la conscience incarnée de la presse française ne saurait s’abaisser à telle vendetta.

Peut-être plus simplement, un stagiaire de chez Médiapart a-t-il appliqué avec un peu trop d’empressement la règle en vigueur chez les Trois-sites-internet-d’information qui veut qu’on fasse comme si le petit quatrième n’existait pas. Une règle qu’appliquent consciencieusement la plupart des tâcherons commis à la revue de web dans les médias, et que s’appliquent encore plus scrupuleusement Médiapart, Rue89[3. On notera, néanmoins, avec satisfaction, qu’à l’occasion du dernier Parlons Net, le club de la presse Internet animé par David Abiker, et dont Richard Prasquier du CRIF était l’invité, Rue 89 a scrupuleusement cité tous les intervenants, dont Elisabeth Lévy, avec les liens vers leurs sites, comme nous le faisons toujours dans Causeur. Puisse ce sain réflexe de Pierre Haski être plagié par tous ces confrères !] et Bakchich, toujours prompts à se renvoyer mutuellement l’ascenseur[4. Nous avions d’ailleurs récemment coincé en flag Bakchich dans une affaire d’occultation similaire.]. La consanguinité, ça crée des liens, notamment hypertextes.

C’est que moi mon métier n’est pas de m’indigner mais de m’amuser.

Soyons modernes, soyons modérés !

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Entre deux râles d’admiration pour le nouveau président des Etats-Unis, les commentateurs habituels ont puisé dans leur sac à clichés quelques adjectifs bien sentis pour définir le style Obama. Modéré, pragmatique, centriste sont les vocables les plus fréquemment employés pour caractériser le discours et le programme du « nouveau locataire de la Maison blanche » comme on dit dans les journaux, à la radio et à la télé. Si nous partons du principe que Barack Obama est perçu comme l’inverse absolu de son prédécesseur George W. Bush (exalté, droitier et idéologue), et que ce dernier incarnait tout ce qui était haïssable dans la gestion américaine des affaires du monde, nous sommes bien partis pour quelques années de moderate attitude.

Dans modéré, il y a « mode », et cette nouvelle tendance va se traduire dans tous les aspects de la vie, se décliner dans la nourriture, l’habillement, les loisirs, les arts et la culture. Finis le « radical-chic » des bourges à col mao, les expériences gastronomiques extrêmes de la cuisine moléculaire, la déconstruction derridienne et la déstructuration du complet-veston.

Mao (« Feu sur le quartier général ! ») sera définitivement remplacé comme icône chinoise par son successeur Deng Xiao Ping (« Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape des souris ! ») et le mythe Che Guevara vit ses derniers instants sous les traits de Benicio del Toro filmé par Steven Söderbergh. Les héros populaires de demain ne seront ni tragiques, ni grandioses. Ils auront été prudents, avisés, habiles au compromis et soucieux d’éviter les affrontements inutiles : le prochain blockbuster cinématographique sera la biographie de Tomas Masaryk, tournée en décors naturels dans le vieux Prague. La jeunesse française se précipitera sur les T-shirts à l’effigie de Léon Gambetta et Waldeck-Rousseau, républicains modérés mais pas modérément républicains: ses enseignants, jamais en retard d’une mode idéologique, les auront précédés, comme ils l’avaient fait en adoptant, naguère, le keffieh arafatien comme accessoire de mode branché. L’association des « amitiés Henri Queuille » verra gonfler de manière considérable le nombre de ses adhérents.

Kerensky ressurgira de l’oubli, on exhumera des placards de l’Histoire les martyrs de la modération : Brissot et Vergniaud seront préférés à Danton et Robespierre. On rééditera à des centaines de milliers d’exemplaires la préface de Milan Kundera au roman de Josef Skorecky Miracle en Bohème dans laquelle il définit le printemps de Prague comme une « révolte populaire des modérés au nom du bon sens », à la différence du Mai 68 français, empreint de lyrisme révolutionnaire et de radicalité rhétorique.

Comme tout phénomène de mode, celui-ci sera victime de la contrefaçon. Ainsi les pays arabes dits « modérés », comme l’Egypte, la Jordanie ou l’Arabie Saoudite risquent de devenir les vecteurs d’espoirs de nos concitoyens en mal d’exotisme politique, comme le furent jadis l’URSS, la Chine ou Cuba. Il faudra à ces néo-touristes un certain temps pour constater que sur les libertés publiques, les droits de l’homme et le statut de la femme, les différences entre ces « modérés » et les pays arabes classés parmi les extrémistes ne sautent pas aux yeux.

On se heurte à un problème du même ordre lorsqu’on recherche l’incarnation de la modération dans l’éventail politique français : Bayrou ? Trop teigneux. Royal ? Trop évangéliste. Aubry ? Flirte un peu trop avec la radicalité. Strauss-Kahn ? Trop loin. Sarko ? Trop trop. Comme dirait mon garagiste : « Y’a un créneau ! »

Enfin, il ne saurait exister de mode sans blague-culte. Modestement, je propose celle-ci, qui doit être lue avec l’accent traînant de nos amis helvétiques. Deux paysans vaudois labourent leurs champs voisins par une belle journée de printemps. A la pause, ils arrêtent leurs tracteurs et commencent à bavarder.

– Tu vois ce soleil magnifique, ces reflets dans le lac et les cimes enneigées au loin, c’est-y pas merveilleux ?, dit le premier.
– Ben, tu vois, répond l’autre, je serais pas autrement étonné que derrière toutes ces beautés il y ait quelque chose comme un créateur.
Son copain devient grave.
– Tu serais pas en train de tourner fanatique, des fois ?

Estrosi en son royaume, quelque part

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On ne recommandera jamais assez à nos lecteurs anglophones la lecture assidue du percutant blog French Politics, tenu par Art Goldhammer, responsable d’un séminaire d’études européennes à Harvard et observateur sagace de la vie politique hexagonale depuis 40 ans. En général, quand il s’agit de railler nos politiques, cet universitaire moqueur mais courtois donne plutôt dans la litote. Une ligne techniquement intenable après que Christian Estrosi a surenchéri sur Ségolène Royal en expliquant que c’est bien sûr grâce à l’influence occulte de Nicolas Sarkozy que Barack Obama l’avait emporté. Notre expert d’Harvard a, semble-t-il, été particulièrement ému par cette petite phrase, extraite d’une interview vidéo du maire de Nice dénichée par Marianne2.fr sur le blog de celui-ci : « L’impulsion qu’il a donnée ces dernières semaines aura sans doute quelque part pesé sur le comportement des Américains. » En conclusion, Art Goldhammer dit espérer que le nouveau président des Etats-Unis aura eu en mémoire cette leçon d’Estrosi au moment de son investiture. Cet article est titré, en français dans le texte : « Le roi des cons ».

Qui veut gagner des milliards ?

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Qui ne voudrait pas gagner des millions et avoir en même temps son quart d’heure de célébrité télévisuelle ? Qui peut retenir ses larmes quand un garçon issu des immondes bidonvilles indiens donne toutes les bonnes réponses d’un quizz-télé pour remporter la cagnotte ? Concocté à partir de ces deux ingrédients, Slumdog millionnaire, un conte de fées télévisuel sauce Bollywood, semble bien parti pour rafler la mise.

Ce divertissant produit de l’industrie cinématographique indien n’a rien de très innovant en soi sauf d’être extrêmement bien fait, ce qui est déjà très méritoire. Sauf que Slumdog millionnaire est en train de devenir culte. Sorti en septembre dernier, il apparaît comme une sorte de Bienvenue chez les Ch’tis à l’échelle mondiale. Refusé par 18 distributeurs avant de trouver preneur, il est aujourd’hui lauréat de quatre Globes d’or et déchaîne l’enthousiasme du public. Bref, l’histoire de Slumdog millionnaire commence à ressembler, elle aussi, à un conte de fées bollywoodien.

Le phénomène pose des questions à commencer par celle de la transposition du roman Q & A (titre maladroitement traduit en français par Les Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire) du diplomate et écrivain Wikas Swarup qui l’a inspiré. Comme l’admet Swarup lui-même, le scénariste Simon Beaufoy (à qui on doit The Full Monty) et le metteur en scène Danny Boyle (Trainspotting) ont gardé du roman une seule idée : un pauvre orphelin qui participe avec succès au jeu « Qui veut gagner de millions », est arrêté car il est soupçonné de fraude – comment un gamin des bidonvilles aurait-il une telle culture générale ? Au cours de son interrogatoire, il apparaît que ses connaissances presque incongrues, il les a acquises à la dure école de la vie plutôt qu’entre les murs.

Traduction, trahison ? Si le choix du titre du film semble parfaitement légitime, le changement de nom du héros est beaucoup plus contestable. Dans le roman il s’appelle Ram Mohammad Thomas, un nom à la fois hindou, musulman et chrétien et qui donc ne trahit aucune appartenance religieuse particulière. Wikas Swarup voulait justement que son héros fût d’abord indien et non pas membre d’une communauté, un choix que l’on qualifierait chez nous de « républicain ». Trop compliqué pour Danny Boyle et Simon Beaufoy qui savent comme tout un chacun (sauf Wikas Swarup peut-être) que l’Inde est divisée et ravagée par la violence intercommunautaire. On peut avancer que les producteurs avaient peur que le public occidental ne cherche qu’à confirmer ses préjugés sur l’Inde, mais l’ennui c’est que le roman de Swarup, malgré son héros « trop indien » ou peut-être grâce à lui est devenu un best-seller mondial… Peu importe : quand on est au service de la vérité, on ne recule devant rien. Ainsi Ram Mohammad Thomas devient-il Jamal Malik, un musulman laïc, tolérant, cultivé, beau et tout ce que vous voulez et/ou rêvez.

Comme Ram Mohammad Thomas, Jamal Malik est orphelin, mais attention, la mère de Jamal Malik a été assassinée devant lui par des fanatiques hindous pendant un pogrom antimusulman. C’est en se souvenant de cette « expérience » qu’il a su répondre à l’une des questions du jeu télévisé : « Quelle déesse hindoue porte un arc et des flèches dans sa main droite ?… »

Le message est clair: les ennemis ne peuvent venir que de l’intérieur. Aussi la corruption de la police indienne se double-t-elle d’une couche de cruauté presque inimaginable : au commissariat du coin, on torture Jalal Malik à l’électricité pour lui faire avouer qu’il a triché. Plus largement, Boyle et Beaufoy ont supprimé toute référence à la réalité qui ne correspondait pas à leur vision du monde. Dans son roman, Wikas Swarup évoque avec force détails (qui, selon son témoignage, lui ont valu les compliments des militaires indiens), un épisode de la guerre indo-pakistanaise, grande victoire indienne et source de fierté nationale. Sans surprise, aucune trace de ces histoires nationalistes ne se retrouve dans le film. Un ennemi extérieur, et qui plus est, musulman ? Aujourd’hui ?

Contrairement à Danny Boyle et Simon Beaufoy, je préfère laisser le dernier mot à l’auteur. Un peu embêté et non sans crainte avant la sortie du film sur les écrans indiens, Wikas Swarup a eu cette réflexion : « Du point de vue dramatique, le film est mieux focalisé que le roman, et probablement aussi, plus politiquement correct. » Rideau.

Du Gaza au prix du gaz

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Bonne nouvelle pour les Gazaouis : ils n’ont pas souffert pour rien ! Grâce à leurs sacrifices, le Qatar a pu consolider sa place, aux côtés de l’Iran et de la Russie, dans le cartel du gaz nouvellement créé. Heureusement, les Qataris ne sont pas chiens, et après avoir contribué à déclencher la crise entre Israël et le Hamas, ils vont envoyer un chèque. On peut compter sur eux : après la guerre du Liban de l’été 2006, ils avaient payé rubis sur l’ongle.

Il faut dire que le petit émirat mène une politique aussi ambitieuse qu’audacieuse. Avec la place qu’il occupe au soleil, il ne peut pas se permettre d’être trop timide. Tous les Etats du golfe arabo-persique, pour n’offenser personne, qu’ils soient minuscules comme le Bahreïn ou le Qatar ou grands comme l’Arabie Saoudite, ont un cauchemar commun : un Iran nucléaire. Ils savent pertinemment que si Saddam Hussein avait disposé de la bombe en 1990, le Koweit serait aujourd’hui une province irakienne. De Doha à Abu Dhabi en passant par les autres capitales plantées sur des champs de pétrole et de gaz, les dirigeants font le même constat : du jour où il se sentira intouchable grâce à la bombe, l’Iran s’emparera de leurs gisements pour les partager d’une manière plus islamiquement correcte. Des prétextes, ça se trouve – avec un peu de mauvaise foi et une carte d’état-major britannique des années 1920, n’importe qui peut toujours concocter un petit conflit frontalier.

On me fera remarquer que cette configuration géopolitique ne date pas d’hier. La réponse stratégique traditionnelle est l’alliance américaine : en cas d’urgence, il suffit d’appeler le 911 et les porte-avions sont là sous quinzaine. Mais Hamad bin Khalifa Al Thani, le très habile émir du Qatar, a choisi une autre voie : pour être absolument sûr de ne pas perdre son pantalon, c’est ceinture et bretelles. Si celles-ci sont made in US, ce grand-croix de la Légion d’honneur (1998) a opté pour une ceinture iranienne. Base américaine (et relations discrètes avec Israël) d’un côté, alliance avec l’Iran et la Russie de l’autre.

Dans le vaste monopoly régional, le Qatar dispose de deux cartes majeures : le gaz, d’une part, son influence dans la Ligue arabe et dans le monde arabe en général, de l’autre. L’émirat possède 15 % des réserves mondiales de gaz, ce qui en fait la troisième puissance dans ce domaine, après la Russie et l’Iran. En matière de GNL (gaz naturel liquéfié), produit d’un processus couteux et compliqué, le Qatar, qui a fait les investissements nécessaires, s’impose déjà comme numéro un mondial. Pour Moscou et Téhéran qui cherchent à maximiser le bénéfice géostratégique de leurs ressources énergétiques, et se verraient bien verrouiller le marché à travers une sorte d’OPEP du gaz, Doha est incontournable. Depuis octobre dernier, cette triple-alliance gazière contrôlant 60 % des réserves mondiales est une réalité.

Pour un petit pays qui prétend peser sur la politique arabe, l’argent est nécessaire mais pas suffisant. Il lui faut faire parler de lui. L’émir a donc lancé la chaîne Al-Jazeera qui, en quelques années, a transformé Doha en une sorte de Mecque médiatique. Pour la visibilité, c’est donc fait et bien fait. D’autre part, pour accroître son poids politique, l’émir a systématiquement noué des liens avec les bêtes noires du monde arabe : le Hezbollah au Liban, le Hamas en Palestine et la Syrie. Pas besoin d’être Alexandre Adler pour voir que cette short-list correspond à la bande à Ahmadinejad.

Depuis le début de la décennie, le Qatar s’est imposé comme un intermédiaire incontournable dans les affaires libanaises. Ainsi alors que le traité interlibanais qui avait mis fin à la guerre civile dans le pays du Cèdre avait été signé en Arabie Saoudite, à Taëf, le compromis qui a ouvert l’an dernier la voie à l’élection d’un nouveau président à Beyrouth a été négocié à Doha. Rien de plus logique : pendant la guerre au Liban en 2006, Riad a ouvertement critiqué la milice chiite pour son aventurisme alors qu’à Doha, on n’était pas loin de qualifier de « collabos » les pays arabes qui avaient émis des doutes sur la stratégie du Hezbollah. Une position qui révèle un certain culot : Israël avait une représentation quasi-officielle à Doha, ce qui serait impensable à Riad.

Le Qatar profite en fait du déclin de l’Arabie Saoudite, dont l’hégémonie régionale a été sévèrement ébranlée par le 11 septembre et les tensions qui s’en sont ensuivies entre Riad et Washington. Mais c’est surtout le retour de la Russie qui a radicalement changé la donne. Moscou précipite la région dans une nouvelle guerre froide où Gazprom remplace le Komintern/Kominform. Pour s’imposer, Moscou souffle sur les braises iraniennes : sans bénéficier en sous-main d’un soutien russe, Téhéran ne se serait pas engagé dans son délire nucléaire et hégémonique.

Voilà donc à quelle table s’est invité l’émir du Qatar, un pays qui, malgré son triple voire quadruple jeu, a bel et bien choisi son camp. Et tant pis pour ceux qui en meurent, au Liban et à Gaza[1. De grâce, épargnons-nous une discussion absurde. Il ne s’agit nullement d’amoindrir les responsabilités israéliennes. C’est un autre sujet et je le traite ailleurs.]. Le chèque est dans la boîte à lettres.

Y’avait un pilote dans l’avion

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En gros, je n’aime pas trop me réjouir avec la masse[1. Just a story from America est le titre d’une ballade sublime et d’un album qui ne l’est pas moins du fabuleux et trop méconnu Elliott Murphy. Le cd est scandaleusement difficile à trouver, mais cherchez, cherchez et vous serez récompensés.]. Je reste chez moi les soirs de fête de la Musique, de victoire des Bleus au Mondial ou de Chirac à la présidentielle. Je ne suis pas allé voir les Ch’tis, et encore moins La Graine et le mulet. Je préfère être antisocial plutôt que perdre mon sang-froid. Mais pas toujours, j’aime aussi communier. J’aime partager bêtement la joie des quatre pochtrons au comptoir qui commentent à l’infini les titres du Parisien. Parfois, j’aime être du même avis que le monde entier… Ça m’est arrivé deux fois en peu de temps.

Tout d’abord le 5 décembre dernier, quand une poignée d’extra-légaux subtils et couillus, qu’on soupçonne d’être serbes ou monténégrins, ou un peu des deux, ont en quelques minutes modifié le bilan annuel de la bijouterie Harry Winston à hauteur de 85 millions d’euros. Cet artifice comptable a réjoui la France entière, à l’exception, j’imagine, de l’assureur du joaillier, du juge d’instruction surchargé de l’affaire et de Rachida Dati dont le bureau est situé à un jet de pierre (sans doute précieuse) des lieux du crime. Minoritaire par vocation, c’est tout d’abord dans l’indifférence absolue des habitués que j’ai exprimé le souhait qu’une part du butin serve à exfiltrer Karadzic de sa geôle batave, sans demander l’accord préalable du Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie.

Tant pis pour Radovan, donc. N’empêche, le temps d’une bière, j’ai été vraiment heureux de vivre dans un pays où tout le monde trinque à la santé de gangsters de la short short list d’Interpol[2. Bon, pas de n’importe quels gangsters : je suis certain que les mêmes piliers de bar iraient réclamer la guillotine pour les tueurs de flics ou les assassins d’enfants. Et même à jeun, ce n’est pas moi qui irai les convaincre du contraire.] ! Légal, illégal ? Tout le monde s’en foutait, on n’était pas dans les considérations sur la loi et le droit. Cet enthousiasme pro-outlaw[3. On a retrouvé le même enthousiasme à l’occasion du procès d’Antonio Ferrara et du rappel de ses invraisemblables évasions.], cette France qui en son for intérieur préfère mille fois Spaggiari à sœur Emmanuelle, tout ça relève plutôt de la justice immanente qui veut qu’à la fin les gentils opprimés font la nique aux vilains oppresseurs. Et je me suis fait quatre nouveaux copains en résumant assez brillamment l’essence de ce braquage : « Quatre-vingt cinq millions d’euros en cinq minutes, c’est même plus du golden parachute. Ces mecs-là, ils ont gagné l’EuroMillions à la sueur de leur front !»

Cette vox populi qu’on a plaisir à partager en frère, je l’ai retrouvée il y a une semaine lorsque Chesley Sullenberger a fait slalomer son Airbus en perdition entre les gratte-ciels de Manhattan, avant d’amerrir comme au cinéma sur l’Hudson River. Putain, la classe ! Déjà à 8 heures du matin, je zappais compulsivement sur toutes les chaînes d’info pour revoir en boucle les mêmes images des 155 miraculés de ce 11 septembre à l’envers, assis hilares sur les ailes de leur hydravion d’un jour. Déjà tout seul chez moi, j’étais partie prenante de l’hystérie planétaire. Et même pas besoin d’aller au bistrot pour en jouir ! La transe était extrasensorielle, alimentée par chaque bribe d’information ; flash après flash, l’extase totale !

On apprend d’abord que le héros du jour a 58 ans, ce qui veut dire que chez nous, on l’aurait bientôt collé ce vioque à la retraite d’office : s’il s’était agi d’un vol Paris-Nice en 2011, on aurait eu droit au crash du siècle et aux fameuses cellules d’aide psychologique qui vont avec. On apprend ensuite que Sully est un vétéran de l’US Air Force. Qu’il y aurait comme un rapport évident entre le sens de l’improvisation et le sang-froid spectaculaires dont il a fait preuve et sa longue expérience du vol en conditions extrêmes. Que son premier réflexe, quand il a vu que le second réacteur prenait feu lui aussi, a été de désactiver immédiatement toutes les aides informatiques au pilotage – ce que proscrivent les manuels – afin de pouvoir, comme l’a joliment dit un de ses confrères, piloter son moyen-courrier «avec ses fesses» !

Bien sûr, au gré de cette séance de zapping frénétique, j’ai forcément eu droit à la pimbêche de service sur LCI qui a tenté de nous gâcher le plaisir en annonçant les images de cet aquaplaning sidérant avec une moue dégoûtée et d’expliquer que c’est un happy end comme en raffolent les Américains (sous entendu, ces grands cons d’Américains). T’as raison, ma chérie : l’info, la vraie, c’est de savoir s’il faut rabaisser la TVA à 17 % plutôt qu’à 17,5. Comme dirait Siné, elle ira loin, cette petite.

Mais il en fallait plus pour me faire redescendre. Sous mes yeux, un rêve, un vrai : le triomphe de l’homme sur le logiciel. La preuve qu’un Airbus n’est pas une PlayStation. Et donc qu’on n’est pas condamnés à vivre et penser comme des lemmings (c’est juré, un jour je vous parlerai de Gilles Chatelet, qui me manque salement). On s’extasie et on frémit aussi, un peu. On imagine que si le commandant Sullenberger avait été confronté au même type de catastrophe sur un simulateur de vol, c’en était fini de son brevet de pilote, que ses petits camarades trentenaires lui auraient ri au nez, que sa compagnie l’aurait licencié pour faute grave… Mais la Providence veillait avec ses petits bras et ça ne s’est pas passé comme ça. Ce qu’ont vu des milliards d’yeux, c’est le retour du Chuck Yeager de L’Etoffe des héros de Tom Wolfe, celui qu’avait cru enterrer le véritable complot des blouses blanches. Ce que j’ai vu, c’est le virtuel envoyé ad patres, avec le règlement et tout le tremblement

Plaisir aussi de voir arriver du Nouveau Monde ce backlash du Monde Ancien. Plaisir redoublé, et un rien hégélomarxiste, de voir fricoter sous mes yeux la négation et sa frangine la négation de la négation. Car l’Amérique, ce n’est pas seulement celle de Big Balls Sully, c’est celle de son double monstrueux, de son pasticheur par anticipation le pétochard Commandant Ted Striker, joué par Robert Hays dans Y’a-t-il un pilote dans l’avion de Zucker Abrahams-Zucker. Même situation de catastrophe absolue, même pilote grisonnant, même miracle final. Une fois tu le vois en faux, une fois en vrai. Deux fois en chef d’œuvre de la ressource humaine, sans pluriel SVP, sous peine de mort. Un pays capable d’accoucher de ces deux jumeaux-là est capable de tout. L’Amérique, quoi qu’on en pense est un grand pays.

J’irai sûrement y prendre ma retraite, au moins à temps partiel, à condition que d’ici là, on aura suspendu le stupide embargo contre Cuba qui y prohibe la consommation de Cohibas (ça je m’en fous un peu) et de Havana Club (c’est beaucoup plus rédhibitoire).

Oui, je crois que je continuerai d’aimer l’Amérique, même quand tout le monde détestera Obama.

L'étoffe des héros

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Gaza, unanimement pluriel

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Chaque semaine, sur LCP, la chaîne câblée et TNT officielle de l’Assemblée nationale, Kathia Gilder anime l’émission « Traits d’Union ». Enregistrée au gré des sessions à Strasbourg ou à Bruxelles, elle traite l’actualité parlementaire européenne et les grands dossiers du moment. C’est ainsi que jeudi 22 janvier, elle consacrait un débat à Gaza. Rien à redire.

Enfin si. Un petit détail. Trois fois rien. Une broutille, vous dis-je. Les trois députés invités à croiser le fer sur le plateau de LCP étaient tous trois virulemment pro-Palestiniens et plaidaient tour à tour pour la rupture de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël…

Que l’on se rassure : le débat s’est déroulé dans les formes les plus démocratiques possibles. Chacun des intervenants a fait valoir les désaccords, certes subtils mais bien réels, qui le distinguaient de ses petits camarades. Le premier parlementaire expliqua ainsi pourquoi Israël était coupable. Le second comment Israël était coupable. Quant au troisième, il permit aux téléspectateurs de la chaîne parlementaire de bien saisir le pourquoi du comment de la culpabilité israélienne.

Elle est pas belle la vie sur LCP, quand elle est aussi parlementaire que démocratique ?

PS. Je suis une truffe. Faute d’avoir noté à temps le nom des trois députés européens, je voulais visionner sur Internet ce qui restera un morceau d’anthologie de l’information télévisée depuis la création de l’Ortf. Mais, à l’heure où j’écris, l’émission n’est pas encore en ligne sur le site de la chaîne et la page de l’émission est désespérément vide de sa traditionnelle section vidéo… Sans doute un problème technique, un retard, un technicien de la chaîne parlementaire qui a perdu la VHS ou la clef de la salle des magnétos. Nul ne doute qu’elle sera bientôt mise en ligne. Cela ne saurait tarder. Enfin, peut-être.

Habillez-vous pour le divers !

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L’égalité, c’est pour tout le monde : au départ du ridicule charivari sur la diversité dont le prétexte est, cette fois-ci, l’entrée en fonction de Barack Obama, il y a un principe incontestable et même tautologique. En régime méritocratique, la couleur de la peau ne devrait jamais être un handicap. Mais on a aussi le droit de penser que l’ériger en avantage acquis, en accélérateur social, ce n’est pas en finir avec la différence « raciale » (saint Zemmour, priez pour moi), c’est au contraire conférer à celle-ci un rôle décisif. Qu’on le veuille ou non, et je suis prête à croire que personne ne le veut, donner une promotion ou un avantage à quelqu’un parce qu’il est noir ou arabe ou juif ou homo ou ce qu’on veut, c’est le refuser à un autre parce qu’il ne l’est pas.

On vient d’échapper à la constitutionnalisation du principe, mais il suffit d’entendre journalistes, sociologues et politiques ânonner avec application ou enthousiasme le nouveau credo pour comprendre que la diversité est bien plantée au cœur de la doxa, qu’elle fait durablement partie des promesses qu’on ne peut pas refuser – une idée bien sous tous rapports. Je m’étonne qu’il n’y ait pas encore de collectif pour le remplacement de « fraternité » par « diversité » dans la devise nationale. Fraternité, ça vous a un air vaguement blanc, un peu trop pâle comme on dit maintenant, un peu trop conforme, tandis que diversité, ça sent sa pub Benetton et son arc-en-ciel. Sous le règne de la diversité, il n’y a plus ni frères ni sœurs, ni ici ni ailleurs : comme dirait l’autre, nous sommes tous des autres. Il faudrait alors expliquer pourquoi, du même coup, chacun est sommé de déclarer s’il est juif ou grec.

Quelque chose dans la façon dont la mayonnaise diverse est montée devrait inciter à un peu de circonspection. Je ne sais pas si vous avez remarqué mais dès que le mot « diversité » est prononcé, l’humour, la critique et même la logique sont proscrits. Sinon, comment la radio publique française pourrait-elle convier ses auditeurs à une journée 100 % diversité – tous différents, vous voyez le problème ? Comment une sondeuse ou une sociologue invitée sur France Inter pourrait-elle, sans rigoler, qualifier de « médias de la diversité » les médias communautaires ? À y réfléchir – et même sans trop réfléchir –, cela signifie qu’un média de la diversité est un média qui s’adresse à des gens qui ont tous la même origine culturelle, ou la même religion, ou la même sexualité. On pourrait discuter, polémiquer, rigoler au moins. Rien. Pas un son de cloche qui cloche – ou si peu, une chronique hilarante de Stéphane Guillon sur France Inter par-ci, quelques articles grinçants ça et là, sur Internet essentiellement puisque c’est là parait-il que se réfugie le mauvais esprit. On guette, on tente de surprendre une pincée d’ironie, un zeste de distance dans le regard ou la voix d’un journaliste, mais non, tout le monde prend cette affaire très au sérieux.

Le taux de diversité est un argument marketing au même titre que la teneur écolo : chez moi, c’est plus vert et plus divers qu’à côté. On évalue le nombre et la qualité des divers-droite (plutôt femmes, il y en a qui trichent en se qualifiant pour deux non-quotas) et des divers-gauche. On sonde les reins et les cœurs des électeurs : êtes-vous prêt à élire un président noir ? Quoi, oui ? Vous croyez qu’on n’a pas entendu causer de l’effet Bradley dans les rédactions parisiennes ? Verdict : les Français ne sont pas prêts. D’ailleurs, puisque les bornes étant passées il n’y a plus de limites, je vous informe que la France est en train de devenir un pays d’apartheid. C’est un ministre de la République ou quelque chose d’approchant qui le dit, Yazid Sabeg, commissaire à la diversité et à l’égalité des chances. Interrogé par « Questions d’info » (LCP-France Info-AFP), ce « grand entrepreneur, nommé à son poste par Nicolas Sarkozy à la mi-décembre », estime qu’aujourd’hui : « On est en train de creuser un sillon qui nous conduit tout droit à l’apartheid : territorial, dans les têtes, social. » C’est tout ? Pas au nazisme ? Il serait pas un peu mou du genou le nouveau commissaire à la pensée juste ?

C’est à celui qui sera le plus divers-friendly. On proclame avec des accents profonds que jamais on ne comptera (ça nous rappellerait les heures les plus sombres de notre histoire, je veux parler du fichier Edvige de sinistre mémoire), on jure que jamais on n’instaurera de quotas et on déroule à longueur de pages et d’antennes de vraies-fausses statistiques ethniques qui révèlent la triste vérité : l’insupportable retard français. Oui, chers lecteurs et concitoyens, nous sommes à la traine. Combien de divers dans l’entreprise ? Dans le cinéma ? Dans la politique ? Dans les conseils municipaux ? Dans les fanfares municipales ? Dans les associations de consommateurs ? Au barreau ? Et surtout, le plus important parce que, parait-il, cela détermine tout le reste (quel aveu !) – combien de divers dans les médias ?

Comme nous n’avons pas fini d’en prendre et que les dingues de la Halde sont en liberté, il n’est pas inutile d’essayer de savoir ce qui se mitonne dans cette marmite. C’est que la diversité est sans doute l’une des plus belles tartufferies langagières (donc idéologiques) de ces dernières années. Tout le monde l’a oublié mais jusqu’à ce que ce joli mot de la langue bisounours s’impose, on utilisait la vilaine expression de « minorité visible « . Les plus ardents défenseurs de cette alléchante catégorie ont fini par sentir le danger et par la planquer sous le tapis. Des fois qu’on aurait compris que ce dont il est question, c’est de remplacer le contrôle au faciès par l’avantage au faciès. Il est vrai que c’est un progrès. Reste que ce genre de cercle vertueux est réversible en cycle vachement vicieux.

Donc, « minorité visible », c’était si j’ose dire, trop clair. On voit ce dont on cause : ceux qui, sous nos latitudes, se signalent par un teint plus ou moins basané, Arabes et noirs ici, Pakis et Asiatiques là. Le concept de diversité permet de noyer ce poisson aux relents un peu trop racialistes. Pour célébrer son D Day, lundi dernier, Radio France conviait donc « black blanc beur, femme salarié, chômeur, provincial, parisien, agriculteur » à se diversifier tous ensemble. Alors, vous pensez si le débat a fait rage entre amateurs de la diversité tout court et défenseurs d’une diversité ouverte, entre discrimineurs positifs et affirmativactionistes. Radio France peut être fière de ses résultats : je n’ai pas fait le compte mais je suis certaine qu’un des pontes de la maison ronde pourra annoncer fièrement que, ce 19 janvier, 98,4 % des invités de la radio publique étaient… divers. Saluons l’audace consistant à confier, le temps d’une journée, les manettes de certaines émissions à des « visibles » – en matière de radio, c’est un concept innovant. Pour Jean-Paul Cluzel, le PDG de Radio France, il s’agit d’une « difficulté spécifique » que la radio doit surmonter. « Qui savait, quand il était encore un de nos plus brillants journalistes de France Info, qu’Harry Roselmack était noir », s’interroge-t-il dans Le Monde ? Mais justement, tout le monde s’en fichait de la couleur de peau d’Harry Roselmack, et c’était très bien comme ça ! Aujourd’hui, on se fiche de sa personne et de sa personnalité, seule compte son appartenance. Tout individu est susceptible d’être bombardé représentant d’un groupe. C’est ainsi qu’un bon écrivain français, Alain Mabanckou, a été bombardé rédac’chef d’un jour (« Tout arrive » sur France Culture) parce qu’il est noir. Même la programmation musicale était diverse – « et vous me passez de la musique black, hein ? ».

De fait, tous les chichis et pompons éthiques que l’on agite pour combattre ou défendre les statistiques ethniques, tous les euphémismes dont on se sert pour recouvrir la vérité n’y changent rien : il s’agit bien de compter les Arabes et les noirs. D’ailleurs, le brillant entrepreneur Sabeg l’a bien compris puisqu’à la suite de l’Institut Montaigne, le think-tank du patronat éclairé, il se prononce pour que l’on utilise… la photographie. Ce n’est pas une blague. Ben oui, bande de nœuds, pour compter les visibles, le mieux est encore de regarder. « C’est une possibilité intéressante pour traiter la question cruciale des discriminations raciales. J’ai moi-même prôné la photo de famille dans les bilans des entreprises », explique-t-il. En voilà une belle idée toute simple. Encore qu’à l’usage elle ne le sera peut-être pas tant que ça. Faites l’expérience, essayez de recenser les divers-visibles parmi vos amis. Que faites-vous de celui dont la mère est bourguignonne et le père algérien ? Et votre copine née du mariage d’un Antillais et d’une Egyptienne, diverse, pas diverse ? Et si diverse, dans quelle colonne ? Vous me direz que cela n’a aucune importance et qu’on est tous frères. Sauf que si on se met à compter pour de bon, toute cette fraternité aboutira à une guerre au couteau. En Angleterre, la publication trimestrielle des statistiques ethniques officielles donne lieu à une foire d’empoigne entre « communautés discriminées ». Pas assez de… ? Mais c’est encore pire pour… Il y en a toujours pour… d’ailleurs, regardez, combien de… parmi les présentateurs de JT ? Je vous le dis, on n’a pas fini de rigoler.

Gaza : quel bilan exact ?

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« Il est possible que le nombre de morts à Gaza ne dépasse pas 500-600, dont la plupart sont des jeunes de 17 à 23 ans, mobilisés par le Hamas. » Ceci n’est pas un communiqué du porte-parole de l’armée israélienne, mais le témoignage d’un médecin en poste à l’hôpital Shifa à Gaza City, recueilli par Lorenzo Cremonesi, envoyé spécial du Corriere della Serra à Gaza. Ce médecin ajoute que « la situation n’est pas sans rappeler Jénine en 2002 – au début on a parlé de 1500 tués et plus tard il s’est avéré qu’ils n’étaient que 54 donc 45 combattants ».

Le médecin, qui a refusé que son nom soit publié de peur de représailles, s’est aussi dit étonné que des ONG, y compris occidentales, citent des chiffres sans les vérifier.

Selon l’enquête du journaliste italien, le chiffre de 5 000 blessés semble lui aussi exagéré. Pour s’en rendre compte, dit Cremonesi, il suffit de visiter quelques hôpitaux : dans l’hôpital européen de Rafah, dans l’hôpital Nasser à Khan-Younès, il y a des lits vacants et dans l’hôpital privé El Amal seulement 5 lits sur 150 sont occupés.

Cremonesi a aussi recueilli les témoignages de civils racontant que les miliciens du Hamas les ont forcés à rester chez eux pendant qu’ils tiraient sur les forces de Tsahal, avant d’utiliser des ambulances pour échapper à l’armée israélienne. Selon Abu-Issa, 42 ans, habitant à Tel el-Hawa « des jeunes âgés de 16-17 ans, équipés seulement d’armes légères ont clairement provoqué les Israéliens, en espérant que les soldats tireraient sur nos maisons pour qu’on puisse les accuser de crimes de guerres ». Sa cousine, Oum-Abdallah a ajouté que « sur presque tous les toits des grands immeubles touchés par les bombardements israéliens, il y avait des missiles ou des positions du Hamas dont les combattants étaient aussi positionnés à côté du dépôt de l’UNRWA qui a été touché et pris feu ».

Lorenzo Cremonesi connaît bien le Proche-Orient qu’il couvre depuis 25 ans, et particulièrement la bande de Gaza, où en 2005 il avait même eu l’honneur d’être kidnappé par un groupe palestinien.

Nous ne savons évidemment pas s’il a raison, mais en prenant le contre-pied de la thèse officielle du Parti des Médias, il témoigne d’un courage que nous ne pouvions que saluer.

Métaphysique des bourdes

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L’année vient à peine de commencer qu’elle peut déjà finir. Il n’y aura pas en 2009 de nouvelle plus stupéfiante : Ségolène Royal a découvert l’humour. N’exagérons rien. Elle savait sans doute que ça existait et qu’une telle activité était pratiquée par quelques représentants oisifs du genre humain. Mais elle vient juste de s’y essayer elle-même et c’est Sylvain Cypel, notre bien malheureux confrère du Monde, qui en a fait les frais.

La scène se passe à Washington. Jouant de ses dons de prophétesse, qui lui permettent de deviner au doigt mouillé où souffle le vent de l’Histoire, la présidente de Poitou-Charentes a fait le déplacement pour assister à la cérémonie d’investiture de Barack Obama. Elle rencontre alors quelques journalistes français qui s’empressent de recueillir ses propos. Et le 20 janvier paraît dans Le Monde un article de Sylvain Cypel titrant sur cette citation royaliste : « J’ai inspiré Obama et ses équipes nous ont copiés. » Hilarité générale.

Rentrée de Washington, on l’informe du tollé. Elle s’empresse de publier sur son site une explication de texte. C’était de l’humour, dit-elle ! Et c’est là qu’il fallait rire, bande de mal-comprenants.

La défaillance de l’humour royaliste soulève plusieurs questions. L’humour incompris reste-t-il de l’humour ? Est-il permis, lorsqu’on foire une vanne, de souligner que c’en était une ? La décence n’invite-elle pas, en pareil cas, au silence gêné ? Il faut croire que non, puisque, non contente de rater une blague à deux balles, Ségolène Royal se croit obligée d’en rajouter et de livrer aux rabat-joie que nous sommes les sous-titres de ses fabuleux traits d’esprit.

Ségolène Royal voulait nous faire rire, elle n’y est pas parvenue ; et pourtant nous avons beaucoup ri. Mystérieuse énigme dont la clef pourrait bien se trouver chez Bergson. Durant les trente premières années du XXe siècle, il a régné en maître sur le monde intellectuel. Il n’est aujourd’hui plus guère enseigné dans nos universités. On a tort, il y a dans son œuvre comme des rais de clarté et sa philosophie répond exactement à la définition qu’en donnait Canguilhem : montrer la complexité des choses qui nous paraissent simples et la simplicité des choses qui nous paraissent complexes. Dans un petit recueil publié en 1901 sous le titre Le Rire, Bergson explique pourquoi Ségolène Royal suscite immanquablement notre hilarité. Le philosophe appelle cela le comique.

Ségolène Royal aurait beau s’essayer à l’humour, au trait d’esprit, à la contrepèterie et même au calembour, elle aurait beau se mettre un nez rouge et glisser des coussins péteurs sous les fesses amies de Martine Aubry ou de Julien Dray, tous ses effets volontaires seraient instantanément anéantis par un ressort du rire beaucoup plus puissant : son naturel comique.

Qu’on ne s’y méprenne pas ! Ségolène Royal n’est pas atteinte du syndrome dont Fernandel se plaignait en chantant Les gens riaient : « Je ne sais pas pourquoi, quand je parlais, les gens riaient / Je ne sais pas pourquoi, depuis toujours, c’était comme ça ! » Ce n’est pas sa dégaine qui prête à la rigolade. C’est la structure même de son discours qui est comique. Dans Le Rire, Bergson en a donné la célèbre définition : le comique, c’est « du mécanique plaqué sur du vivant ».

Ce qui a déchainé l’éclat de rire collectif de la France des journaux, des radios, des télévisions et des blogs ces derniers jours, ce n’est pas l’apparente incongruité à professer qu’Obama s’est inspiré de la campagne de Ségolène pour l’emporter[1. A Rue89, Julien Martin a l’outrecuidance de rappeler que Ségolène Royal n’avait pas cru bon de recevoir l’équipe Obama en 2006, que celle-ci s’était montrée enthousiaste pour la campagne de Sarkozy et avait pointé les faiblesses de celle de Royal…]. C’est le déballage machinal d’un discours déphasé qui a ouvert les vannes de l’hilarité générale. Obama est investi : moment historique. Et voilà notre Ségolène nationale qui nous refait le coup de la « démocratie participative ». Rires jusqu’au fond de la salle.

Le comique se nourrit d’un décalage. Ici, il se restaure, au moins, à trois gamelles : le décalage des fins[2. Pascal avait le très mauvais goût d’appeler cela le ridicule.] (comparaison d’un échec à une victoire), le décalage d’opportunité (inconvenance de parler de ça à ce moment-là) et le décalage des situations (rapprochement de circonstances fort éloignées[3. La rupture avec le théâtre classique est ici consommée. Et encore : même la farce et le burlesque réclament unité de temps, de lieu et d’action.]). A Washington, Ségolène nous a donc fait la totale. Et elle l’a faite malgré elle.

Revenons à Bergson. Il nous dit que le comique c’est « du mécanisme plaqué sur du vivant ». Pour qu’une situation prête à rire, il faut que la raison tourne sur elle-même et se déconnecte du réel, toujours mouvant et changeant. Lorsque la raison épouse la réalité, c’est-à-dire lorsqu’elle essaie de saisir les mouvements du monde, le discours se fait rationnel et intelligible. Lorsque l’esprit élucubre sa propre logique sans se soucier de ce qui se passe autour de lui, le discours devient clownesque.

Prenez un peuple tout entier qui assiste à l’investiture « historique » de son nouveau président. Mettez en face un quidam qui part en vrille sur ses propres lubies : vous obtiendrez une situation passablement comique. Ce n’est pas Pinder, mais ça y ressemble.

Le comique ne naît pas tant d’un décalage que d’un déni de la réalité. Pour être comique, il ne suffit pas d’être à côté de la plaque, il faut encore avoir perdu la plaque de vue. Le vrai comique, c’est celui qui sait tenir le réel à distance – quand ce n’est pas en joue.

Si Barack Obama est venu à Paris chercher les clefs de sa victoire, Ségolène Royal est repartie de Washington avec celles de son échec. Comique, non ?

Rions avec Edwy Plenel

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J’ai bien rigolé en lisant Médiapart hier. Eh oui, je dois être le seul type en France qui rigole en lisant Médiapart. Rassurez-vous, cette hilarité ne m’est pas venue d’un édito de Plenel ou d’une « enquête » de Sylvain Bourmeau. Mon cas n’est pas si grave. En fait, elle a été provoquée par la revue de web de Médiapart du 20 janvier. La voici, reproduite intégralement. Cherchez l’erreur.

• Christian Streiff contre l’entrée de l’Etat dans le capital de PSA (Le Figaro)
• Le photographe Martin Parr s’empare de l’Obamania
• Les chercheurs d’Amnesty International sont entrés dans Gaza (Amnesty International)
• Le Bondy blog interroge sur le Plan Banlieue
• En Europe de l’Est, le football se joue à balles réelles (Bakchich)
• Adhésion à l’UE: la Turquie fait planer une menace sur le projet Nabucco (AFP)
• Interview : Dans la tête d’un tortionnaire (Tel Quel)
• Au Groenland, une jeunesse sans espoir (Le Monde)

L’erreur, c’est que, fort logiquement et même fort déontologiquement, toutes les sources de toutes les brèves du site d’Edwy Plenel sont citées. Y compris les concurrents de Bakchich, y compris les réacs du Figaro, y compris les lâcheurs du Monde. Et il en va ainsi chaque jour, pour chaque revue de web, immanquablement : dans la petite parenthèse qui suit la brève, on trouve le nom du site dont elle est issue[1. Rien que pour vos beaux yeux, je me suis tapé toutes les brèves de la semaine précédant le 20 janvier, ce qui n’est pas un mince exploit, compte tenu d’une ergonomie de site un rien soviétique.]. Tous les jours, donc, toutes les sources, sauf une, ce 20 janvier, celle de la brève sur Martin Parr qui semble brusquement surgie de l’hyperespace façon Alien.

Comme j’ai tendance à toujours voir le bon côté des choses, je me dis : mon gars, tu devrais être fier, grâce à toi, grâce à Causeur, Médiapart innove enfin un petit peu.

Mais à mon grand regret, je suis bien obligé de constater aussi que mon vieux camarade de jeu Edwy n’est plus aussi vigilant qu’autrefois. Du temps de sa splendeur, quand il était dans la force de l’âge et que pas une ligne de ce qui s’écrivait à l’ombre de ses saintes moustaches n’échappait à son regard d’aigle, c’est la totalité de la brève fautive qui aurait été désintégrée. Comme disait Wittgenstein, « ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire ». Causeur n’existe pas et ne peut pas exister, il donc est bien évident que, même amodié par le déni de la source honnie, ce lien n’avait aucune raison d’exister. Il n’a pas de demi-mesure qui vaille quand la morale publique s’appelle l’omerta.

Las, peut-être Edwy est-il trop pris par ses soucis. Car j’imagine que dans le contexte économique actuel on ne peut imputer cette baisse de tension plenélienne à de trop plantureux déjeuners d’affaires qui seraient indécents donc inconcevables quand l’ensemble du personnel de Médiapart est prié de se serrer la ceinture. Peut-être, comme la totalité de ses collaborateurs, y compris les « grandes plumes de la rédaction », est-il astreint à de fastidieuses heures quotidiennes de placement d’abonnements par téléphone, qui affectent son génie créateur et sa maestria au Pomme X[2. Ou bien à la touche delete, hein, je vais pas être raciste en pleine semaine de la diversité…].

Si l’équanimité d’Edwy Plenel et son aversion pour toute forme de règlement de compte personnel par voie de presse n’étaient pas formellement actés par tous ceux qui l’ont fréquenté, je hasarderais bien une autre hypothèse. Peut-être Edwy a-t-il cru qu’Elisabeth Lévy était animée de mauvaises intentions quand elle a souligné ici-même à quel point le métier d’oracle judiciaire était délicat, et qu’on n’y décrochait pas la timbale à tous les coups, même avec l’aide désintéressée d’un ancien Premier ministre. Mais je m’égare, la conscience incarnée de la presse française ne saurait s’abaisser à telle vendetta.

Peut-être plus simplement, un stagiaire de chez Médiapart a-t-il appliqué avec un peu trop d’empressement la règle en vigueur chez les Trois-sites-internet-d’information qui veut qu’on fasse comme si le petit quatrième n’existait pas. Une règle qu’appliquent consciencieusement la plupart des tâcherons commis à la revue de web dans les médias, et que s’appliquent encore plus scrupuleusement Médiapart, Rue89[3. On notera, néanmoins, avec satisfaction, qu’à l’occasion du dernier Parlons Net, le club de la presse Internet animé par David Abiker, et dont Richard Prasquier du CRIF était l’invité, Rue 89 a scrupuleusement cité tous les intervenants, dont Elisabeth Lévy, avec les liens vers leurs sites, comme nous le faisons toujours dans Causeur. Puisse ce sain réflexe de Pierre Haski être plagié par tous ces confrères !] et Bakchich, toujours prompts à se renvoyer mutuellement l’ascenseur[4. Nous avions d’ailleurs récemment coincé en flag Bakchich dans une affaire d’occultation similaire.]. La consanguinité, ça crée des liens, notamment hypertextes.

C’est que moi mon métier n’est pas de m’indigner mais de m’amuser.

Soyons modernes, soyons modérés !

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Entre deux râles d’admiration pour le nouveau président des Etats-Unis, les commentateurs habituels ont puisé dans leur sac à clichés quelques adjectifs bien sentis pour définir le style Obama. Modéré, pragmatique, centriste sont les vocables les plus fréquemment employés pour caractériser le discours et le programme du « nouveau locataire de la Maison blanche » comme on dit dans les journaux, à la radio et à la télé. Si nous partons du principe que Barack Obama est perçu comme l’inverse absolu de son prédécesseur George W. Bush (exalté, droitier et idéologue), et que ce dernier incarnait tout ce qui était haïssable dans la gestion américaine des affaires du monde, nous sommes bien partis pour quelques années de moderate attitude.

Dans modéré, il y a « mode », et cette nouvelle tendance va se traduire dans tous les aspects de la vie, se décliner dans la nourriture, l’habillement, les loisirs, les arts et la culture. Finis le « radical-chic » des bourges à col mao, les expériences gastronomiques extrêmes de la cuisine moléculaire, la déconstruction derridienne et la déstructuration du complet-veston.

Mao (« Feu sur le quartier général ! ») sera définitivement remplacé comme icône chinoise par son successeur Deng Xiao Ping (« Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape des souris ! ») et le mythe Che Guevara vit ses derniers instants sous les traits de Benicio del Toro filmé par Steven Söderbergh. Les héros populaires de demain ne seront ni tragiques, ni grandioses. Ils auront été prudents, avisés, habiles au compromis et soucieux d’éviter les affrontements inutiles : le prochain blockbuster cinématographique sera la biographie de Tomas Masaryk, tournée en décors naturels dans le vieux Prague. La jeunesse française se précipitera sur les T-shirts à l’effigie de Léon Gambetta et Waldeck-Rousseau, républicains modérés mais pas modérément républicains: ses enseignants, jamais en retard d’une mode idéologique, les auront précédés, comme ils l’avaient fait en adoptant, naguère, le keffieh arafatien comme accessoire de mode branché. L’association des « amitiés Henri Queuille » verra gonfler de manière considérable le nombre de ses adhérents.

Kerensky ressurgira de l’oubli, on exhumera des placards de l’Histoire les martyrs de la modération : Brissot et Vergniaud seront préférés à Danton et Robespierre. On rééditera à des centaines de milliers d’exemplaires la préface de Milan Kundera au roman de Josef Skorecky Miracle en Bohème dans laquelle il définit le printemps de Prague comme une « révolte populaire des modérés au nom du bon sens », à la différence du Mai 68 français, empreint de lyrisme révolutionnaire et de radicalité rhétorique.

Comme tout phénomène de mode, celui-ci sera victime de la contrefaçon. Ainsi les pays arabes dits « modérés », comme l’Egypte, la Jordanie ou l’Arabie Saoudite risquent de devenir les vecteurs d’espoirs de nos concitoyens en mal d’exotisme politique, comme le furent jadis l’URSS, la Chine ou Cuba. Il faudra à ces néo-touristes un certain temps pour constater que sur les libertés publiques, les droits de l’homme et le statut de la femme, les différences entre ces « modérés » et les pays arabes classés parmi les extrémistes ne sautent pas aux yeux.

On se heurte à un problème du même ordre lorsqu’on recherche l’incarnation de la modération dans l’éventail politique français : Bayrou ? Trop teigneux. Royal ? Trop évangéliste. Aubry ? Flirte un peu trop avec la radicalité. Strauss-Kahn ? Trop loin. Sarko ? Trop trop. Comme dirait mon garagiste : « Y’a un créneau ! »

Enfin, il ne saurait exister de mode sans blague-culte. Modestement, je propose celle-ci, qui doit être lue avec l’accent traînant de nos amis helvétiques. Deux paysans vaudois labourent leurs champs voisins par une belle journée de printemps. A la pause, ils arrêtent leurs tracteurs et commencent à bavarder.

– Tu vois ce soleil magnifique, ces reflets dans le lac et les cimes enneigées au loin, c’est-y pas merveilleux ?, dit le premier.
– Ben, tu vois, répond l’autre, je serais pas autrement étonné que derrière toutes ces beautés il y ait quelque chose comme un créateur.
Son copain devient grave.
– Tu serais pas en train de tourner fanatique, des fois ?

Estrosi en son royaume, quelque part

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On ne recommandera jamais assez à nos lecteurs anglophones la lecture assidue du percutant blog French Politics, tenu par Art Goldhammer, responsable d’un séminaire d’études européennes à Harvard et observateur sagace de la vie politique hexagonale depuis 40 ans. En général, quand il s’agit de railler nos politiques, cet universitaire moqueur mais courtois donne plutôt dans la litote. Une ligne techniquement intenable après que Christian Estrosi a surenchéri sur Ségolène Royal en expliquant que c’est bien sûr grâce à l’influence occulte de Nicolas Sarkozy que Barack Obama l’avait emporté. Notre expert d’Harvard a, semble-t-il, été particulièrement ému par cette petite phrase, extraite d’une interview vidéo du maire de Nice dénichée par Marianne2.fr sur le blog de celui-ci : « L’impulsion qu’il a donnée ces dernières semaines aura sans doute quelque part pesé sur le comportement des Américains. » En conclusion, Art Goldhammer dit espérer que le nouveau président des Etats-Unis aura eu en mémoire cette leçon d’Estrosi au moment de son investiture. Cet article est titré, en français dans le texte : « Le roi des cons ».

Qui veut gagner des milliards ?

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Qui ne voudrait pas gagner des millions et avoir en même temps son quart d’heure de célébrité télévisuelle ? Qui peut retenir ses larmes quand un garçon issu des immondes bidonvilles indiens donne toutes les bonnes réponses d’un quizz-télé pour remporter la cagnotte ? Concocté à partir de ces deux ingrédients, Slumdog millionnaire, un conte de fées télévisuel sauce Bollywood, semble bien parti pour rafler la mise.

Ce divertissant produit de l’industrie cinématographique indien n’a rien de très innovant en soi sauf d’être extrêmement bien fait, ce qui est déjà très méritoire. Sauf que Slumdog millionnaire est en train de devenir culte. Sorti en septembre dernier, il apparaît comme une sorte de Bienvenue chez les Ch’tis à l’échelle mondiale. Refusé par 18 distributeurs avant de trouver preneur, il est aujourd’hui lauréat de quatre Globes d’or et déchaîne l’enthousiasme du public. Bref, l’histoire de Slumdog millionnaire commence à ressembler, elle aussi, à un conte de fées bollywoodien.

Le phénomène pose des questions à commencer par celle de la transposition du roman Q & A (titre maladroitement traduit en français par Les Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire) du diplomate et écrivain Wikas Swarup qui l’a inspiré. Comme l’admet Swarup lui-même, le scénariste Simon Beaufoy (à qui on doit The Full Monty) et le metteur en scène Danny Boyle (Trainspotting) ont gardé du roman une seule idée : un pauvre orphelin qui participe avec succès au jeu « Qui veut gagner de millions », est arrêté car il est soupçonné de fraude – comment un gamin des bidonvilles aurait-il une telle culture générale ? Au cours de son interrogatoire, il apparaît que ses connaissances presque incongrues, il les a acquises à la dure école de la vie plutôt qu’entre les murs.

Traduction, trahison ? Si le choix du titre du film semble parfaitement légitime, le changement de nom du héros est beaucoup plus contestable. Dans le roman il s’appelle Ram Mohammad Thomas, un nom à la fois hindou, musulman et chrétien et qui donc ne trahit aucune appartenance religieuse particulière. Wikas Swarup voulait justement que son héros fût d’abord indien et non pas membre d’une communauté, un choix que l’on qualifierait chez nous de « républicain ». Trop compliqué pour Danny Boyle et Simon Beaufoy qui savent comme tout un chacun (sauf Wikas Swarup peut-être) que l’Inde est divisée et ravagée par la violence intercommunautaire. On peut avancer que les producteurs avaient peur que le public occidental ne cherche qu’à confirmer ses préjugés sur l’Inde, mais l’ennui c’est que le roman de Swarup, malgré son héros « trop indien » ou peut-être grâce à lui est devenu un best-seller mondial… Peu importe : quand on est au service de la vérité, on ne recule devant rien. Ainsi Ram Mohammad Thomas devient-il Jamal Malik, un musulman laïc, tolérant, cultivé, beau et tout ce que vous voulez et/ou rêvez.

Comme Ram Mohammad Thomas, Jamal Malik est orphelin, mais attention, la mère de Jamal Malik a été assassinée devant lui par des fanatiques hindous pendant un pogrom antimusulman. C’est en se souvenant de cette « expérience » qu’il a su répondre à l’une des questions du jeu télévisé : « Quelle déesse hindoue porte un arc et des flèches dans sa main droite ?… »

Le message est clair: les ennemis ne peuvent venir que de l’intérieur. Aussi la corruption de la police indienne se double-t-elle d’une couche de cruauté presque inimaginable : au commissariat du coin, on torture Jalal Malik à l’électricité pour lui faire avouer qu’il a triché. Plus largement, Boyle et Beaufoy ont supprimé toute référence à la réalité qui ne correspondait pas à leur vision du monde. Dans son roman, Wikas Swarup évoque avec force détails (qui, selon son témoignage, lui ont valu les compliments des militaires indiens), un épisode de la guerre indo-pakistanaise, grande victoire indienne et source de fierté nationale. Sans surprise, aucune trace de ces histoires nationalistes ne se retrouve dans le film. Un ennemi extérieur, et qui plus est, musulman ? Aujourd’hui ?

Contrairement à Danny Boyle et Simon Beaufoy, je préfère laisser le dernier mot à l’auteur. Un peu embêté et non sans crainte avant la sortie du film sur les écrans indiens, Wikas Swarup a eu cette réflexion : « Du point de vue dramatique, le film est mieux focalisé que le roman, et probablement aussi, plus politiquement correct. » Rideau.