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L’axe Paris-Pékin est mal parti

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La Chine veut humilier la France. Dans la tournée européenne que son Premier ministre Wen Jiabao va effectuer cette semaine, Paris fait figure de grand absent. Quel péché, demanderez-vous, avons-nous commis pour mériter ce châtiment aussi exemplaire que public ? Ceux qui pensent que l’ire de Pékin a été attisée par l’entretien que le président de la République a osé accorder au Dalaï Lama ont tout faux, ce ne peut être la véritable motivation des Chinois. La preuve ? Il suffit d’examiner l’itinéraire de Wen Jiabao : parmi les pays non-ignorés figurent l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

Or, bien que cela date de six mois, on n’a pas oublié qu’Angela Merkel avait décidé de bouder la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin le 8 août dernier. Dans l’étape suivante de son périple européen, le Premier ministre chinois serrera la main d’un autre boycotteur, Gordon Brown, qui avait annoncé quatre mois avant l’événement son intention de ne pas se rendre à Pékin pour ladite cérémonie. Après un passage de la flamme olympique un peu perturbé à Londres, cette décision avait provoqué la fureur des autorités chinoises qui se sont, comme on peut en juger, calmées depuis.

Contrairement à Merkel et Brown qui ont boycotté la cérémonie d’ouverture sans perdre le droit à cette visite d’Etat, Sarkozy semble avoir perdu sur les deux tableaux. Le président de la République a choisi de se rendre à Pékin, ne voulant trop tirer sur une corde déjà assez raide après les incidents qui avaient émaillé le passage de la flamme à Paris. De plus, non content d’avoir semé la pagaille à Paris, le reporter sans frontières français Robert Menard avait réussi à perturber la cérémonie de l’allumage de la flamme en Grèce, ce qui avait indisposé les Chinois contre la France. Quand les enfants cassent, les parents doivent payer. L’Elysée comprend cette philosophie et préférant les intérêts de la France aux éphémères bénéfices médiatiques d’une position droit-de-l’hommiste, Sarkozy a dépêché sur place Raffarin et Poncelet, porteurs d’une lettre de plates excuses présidentielles à la demoiselle Jin Jing, l’escrimeuse handicapée qui avait porté la flamme olympique lors de son passage mouvementé à Paris.

Peu importe la façon dont on tourne cette affaire, la France a clairement tout fait pour ne pas fâcher les Chinois, assurant en même temps un service minimum vis-à-vis des Tibétains. Paris a certainement fait plus de chemin vers Pékin que Londres et Berlin. Résultats : le sommet sino-européen qui devait avoir lieu à Lyon ainsi que la rencontre prévue entre dirigeants chinois et français pour marquer le 45e anniversaire de l’établissement des relations ente les deux pays sont annulés (« reportés sans nouvelle date », en jargon diplomatique) et Wen Jiabao contourne soigneusement la France. Tout ça pour ça. Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères s’emballe alors, avec sa prose d’un autre siècle : « Le revers des relations bilatérales n’est pas de la responsabilité de la Chine, et ce n’est pas ce que nous souhaitons voir » ou encore « Il est mieux que celui qui a fait défasse ce qu’il a fait. Nous espérons que la France prêtera une pleine attention aux préoccupations centrales de la Chine, prendra des mesures concrètes […] et ramènera les relations bilatérales sur la voie d’un développement sain ».

S’il s’agissait seulement d’un jeu diplomatique entre gouvernements, cette prose prêterait plutôt à sourire mais le problème est plus profond. Selon les professionnels du tourisme en France, sur les 9 premiers mois de l’année 2008, la fréquentation des touristes chinois dans l’hôtellerie française aurait chuté de 17%. Ce phénomène coïncide donc avec les « tensions olympiques » et précède la crise économique. Pas très grave ? Peut-être, mais le risque est que par ce jeu le gouvernement chinois transforme la France en une sorte de bouc émissaire responsable de tous les maux de l’Occident. Tout le monde se veut sa photo avec le Dalaï Lama ? c’est la France qui paye. En Grèce, à Londres, San-Francisco et Paris, le passage de la flamme ne se passe pas comme on se l’imaginait à Pékin ? On boycotte Carrefour et annule des voyages en France. Or, une fois qu’ils sont enracinés, il est presque impossible de se débarrasser des ces stéréotypes. Le « France bashing » pourrait devenir un sport national, et en Chine le sport est une affaire sérieuse.

Pourquoi s’en prendre à la France ? La Chine semble fâchée tout rouge contre la France, mais on peut aussi voir les choses autrement : ne cherche-t-elle pas à faire un exemple pour montrer urbi et orbi qu’il ne faut pas l’énerver ? Pour ce genre de démonstration, la cible idéale est celle qui assure un bon rapport risques/gains, autrement dit une victime dont on n’a pas vraiment peur et dont on peut obtenir des excuses avec force courbettes et messages de paix et d’amitié entre les peuples. Et puisque c’est ainsi et parce que nous sommes en crise économique, je propose qu’on nomme Raffarin ambassadeur à Pékin : pour faire le dos rond, il a le physique de l’emploi et pas mal d’expérience.

Les poings sur les i

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Interrogé hier matin dans le journal d’Ali Baddou, Olivier Besancenot s’est cru obligé de faire la leçon à Marc Kravetz, qui lui demandait, très conventionnellement pourtant, si c’était le racisme qui avait motivé ses premiers engagements. Notre ami le postier a tenu à reformuler la question en précisant, pour que les choses soient bien claires, que c’est au contraire l’antiracisme qui avait déclenché ses premiers émois contestataires. Du coup, Kravetz, vexé, a renvoyé l’invité dans ses cordes en lui expliquant sèchement qu’on était sur France Cul et que tout le monde avait compris le sens de la question, sauf lui apparemment.
Kravetz, faut pas le réveiller.

Mourir pour l’Afghanistan ?

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On peut faire semblant de l’oublier : mais la guerre, c’est moche. Et ça tue. Le 18 août, elle a fait brutalement irruption dans la réalité politique et médiatique française, quand dix soldats sont morts dans une embuscade dans une vallée reculée d’Afghanistan. Depuis 2001, la France est présente aux côtés de contingents américains, anglais ou allemands. Une action dans un « cadre multinational », des troupes noyées dans un mille-feuille de commandements multiples. Autant dire que la France n’a pas de stratégie. Ce flottement, cette « impasse militaire totale et durable » a poussé Jean-Dominique Merchet, journaliste à Libération à écrire dans l’urgence Mourir pour l’Afghanistan, (Jacob-Duvernet éditeur).

Merchet ne peut guère être suspecté de ne pas aimer le drapeau et encore moins d’avoir viré antimilitariste. Il tient le blog le plus prodigieusement exotique de Libération, Secret défense, dans lequel à longueur de posts il donne la parole aux galonnés, stratèges militaires ou simples biffins en colère. L’enseigne des lieux dit bien ce qu’elle veut dire : « Rien de ce qui est kaki, bleu marine ou bleu ciel ne nous est étranger. »

En vertu de quoi, Merchet n’aime guère qu’on se planque derrière la dignité des militaires et qu’on se drape dans l’honneur de la patrie ou qu’on radote sur le courage de nos soldats, juste pour éviter de dire clairement pourquoi nous sommes en Afghanistan. « Le soldat peut mourir, mais pas en victime de la figuration internationale », comme l’a dit François Sureau, dans un texte glaçant et sublime publié dans Le Figaro, en août dernier.

Mourir pour l’Afghanistan surprend : en effet, pour Jean-Dominique Merchet, il faut quitter l’Afghanistan et « le plus vite possible ». Au risque de laisser le pays aux Afghans, au risque de « baisser notre niveau d’exigence quant aux résultats obtenus et passer des compromis avec des gens peu recommandables », en clair les islamistes ou trafiquants. Rappelons que la justification officielle de la présence de nos soldats sur place est simple voire simplette : « nous sommes en Afghanistan pour empêcher les attentats dans le métro à Paris », lui explique un responsable militaire Français. Refrain repris en cœur par l’inénarrable ministre de la Défense, Hervé Morin.

Un conte de fées auquel Merchet ne croit pas : si les militaires occidentaux sont là bas pour détruire les « sanctuaires » où se planquent les djihhadistes d’Al-Qaida, qui ensuite visent des tours avec des 747 ou transforment des palaces indiens en Fort Chabrol, autant dire que les Occidentaux font mal leur boulot. En sept ans d’opérations militaires, une seule partie dudit sanctuaire est ratissée. Et personne surtout ne se hasarde à aller gratter du côté pakistanais de la frontière, là ou manifestement on se cache. « Nous luttons contre le terrorisme en Afghanistan, mais nous nous arrêtons à la frontière », rigole Jean-Dominique Merchet. Résultat, non seulement Mollah Omar peut continuer à fuir à mobylette et Ben Laden à menacer la terre entière dans des vidéos collectors, mais en plus la Coalition offre sur un plateau des cibles de choix aux terroristes en la personne de ses vaillants soldats professionnels. Une aubaine pour des terroristes biberonnés à CNN et à Youtube, qui sentent bien que dix militaires tués, dans un petit pays comme la France peuvent déclencher un bordel politique monstre. Surtout quand le Président de la République se précipite sur place et que le ministre de la Défense est suffisamment stupide pour essayer de faire croire que nos « soldats ne sont pas là bas pour faire la guerre, mais pour faire la paix. »

Merchet s’agace aussi du manque de moyens dont disposent les militaires français et narre, par exemple un épisode qui pourrait être comique, la bataille des armées pour obtenir des « tourelleaux téléopérés ». Un truc qui, en gros, permet de tirer sur l’ennemi sans avoir à faire le mariole sur le capot des véhicules blindés, à portée de lance-pierre des talibans. Jean-Dominique Merchet en reste songeur : « Lorsqu’on se penche sur la manière dont fonctionnent conrètement les armements, on se demande parfois si les états-majors ont envisagé, ne serait-ce qu’un seul jour qu’ils puissent être employés à la guerre. La vraie, celle ou l’ennemi n’est pas toujours animé des meilleurs intentions. »

La fin, on la connaît : il est probable que, dans quelques mois ou dans quelques années, il se trouvera un ministre Français pour dire : « Le départ de nos troupes n’est pas une défaite. L’armée est en excellente condition et le moral est élevé. C’est un départ organisé d’un pays que nous n’avions pas l’intention d’occuper. » Il suffira aux officiels français de copier-coller cette déclaration signée des responsables soviétiques en Afghanistan. Entre experts en déculotée, on devrait se comprendre.

Mourir pour l'Afghanistan

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Causez badgés !

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La crise est là, les établissements de la place Vendôme vous sont inaccessibles et pourtant, Madame, Monsieur, vous souhaitez offrir à la femme ou à l’homme de vos pensées un témoignage précieux de votre vénération… N’allez pas plus loin ! Causeur met le luxe à votre portée en ouvrant la boutique la plus hype de la place. Trois séries collector de cinq badges, tirées chacune à vingt exemplaires, vous sont proposées à un prix défiant toute concurrence. Réalisés dans un alliage des métaux les plus nobles (fer, aluminium, papier mâché et il doit bien y avoir un peu de mercure et de plomb), ces badges vous permettront de briller en société tout en gagnant en élégance. Ces badges ont également une utilité pour : écarter les esprits mauvais, désenvoûter, faire revenir l’affection, accroître sa chance au Loto, favoriser la fécondité, etc. En un mot comme en cent : causez badgés !

Ceci était un communiqué du Mage John Cohen-Mamadou, chef de la division marketing de Causeur.fr

Benoît XVI, ton nouveau voisin de palier

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Village planétaire. Je n’ai jamais compris l’expression et je tiens pour des gogos ceux qui lui prêtent le moindre sens. Ils ignorent au moins deux choses : ce qu’est un village et ce qu’est une planète. Pourtant, la crise aidant, on nous rebat les oreilles depuis quelques mois de ce terme inventé par McLuhan en 1967. L’universitaire canadien venait alors de se faire installer le téléphone dans son appartement de Toronto, avait trouvé le procédé fort ingénieux et en avait sorti un essai : The Medium is the message. Il faut dire qu’à l’époque McLuhan ne savait composer que le numéro de l’horloge parlante et chaque matin, durant dix ans, il l’appela à 10 heures précises pour vérifier qu’il était bien 10 heures. Le jour où il apprit qu’il existait d’autres numéros, que l’on pouvait parler dans le combiné et s’attendre même à recevoir une réponse, il était trop tard : McLuhan était déjà mort.

Les choses en seraient restées là s’il ne s’était pas trouvé pourtant quelques penseurs d’envergure mondiale – comme Jacques Attali ou Alain Minc pour ne citer que les plus brillants – pour populariser le terme de « village planétaire » et le faire entrer dans le langage courant. Je ne dis pas qu’Internet n’a rien changé à la marche du monde : le type de la campagne qui devait mettre un imperméable beige, prendre un billet de seconde classe et monter à la ville pour aller au ciné porno n’a plus besoin que d’une connexion haut débit pour mater chez lui des filles se gamahuchant avec distinction. Hier encore, il était obligé de se mettre sur son trente-et-un pour assister à un meeting de Nadine Morano : aujourd’hui il peut suivre, installé dans son canapé, une canette de bière à la main, les circonvolutions rhétoriques de la plus brillante parlementaire française de sa génération. C’est là le principal apport d’Internet à l’humanité : les hommes qui autrefois devaient enfiler un pantalon s’ils voulaient participer à la marche du monde peuvent rester en caleçon pour s’en gratter une sans réveiller l’autre.

Moi, remarquez, le village global, je ne m’en soucie guère : je vis dans un immeuble planétaire (global building). Au rez-de-chaussée, il y a un restaurant chinois, assez convenablement tenu par une famille de boat people qui a abandonné la navigation en solitaire pour remplir de nems et de corbeilles cinq bonheurs les ventres occidentaux affamés. Au premier étage, un couple d’homosexuel sans enfant (les pauvres, l’un d’entre eux est stérile) fait face à une octogénaire catholique et tradi. Au second étage, nous partageons le palier avec un médecin noir qui vit à la colle avec une sud-américaine reconnaissable de loin à son bonnet péruvien et à sa flûte de pan, tandis que le troisième étage abrite les Cohen et, face à eux, un retraité de la Sparkasse devenu antisémite notoire le jour où Mme Cohen, sa voisine, a prétendu que son chien n’était pas propre et qu’il avait fait ses besoins sur son paillasson. Regardez c’est encore frais et n’allez pas me dire que votre sale clébard n’y est pour rien.

Tout cela forme une micro-société aussi parfaite que solidaire : quand un voisin manque de quelque chose, il est suffisamment poli pour ne pas déranger les autres. Lorsque nous nous croisons dans l’escalier nous sommes assez respectueux de notre prochain pour ne pas nous saluer et risquer de nous perdre dans une conversation qui, de toute façon, ne déboucherait sur rien d’autre que briser le fragile équilibre de notre diversité locative.

Et voilà que, patatras, le ciment qui faisait toute la cohésion de mon immeuble planétaire vient de s’effriter hier soir sur les coups de 20 heures. L’une des locataires m’a adressé la parole. L’ascenseur était en panne et je m’étais résolue à gravir les trois étages qui me séparaient de mon appartement lorsque, au premier, la porte de Madame Wimmzer s’est entrouverte à mon passage.

– Psst, psst, Frau Kohl, Frau Kohl ! Une chose très grave est arrivée. Jésus, Marie ! L’antéchrist ! Il est là !, me lança-t-elle, l’air aussi ahuri qu’un Badiou[1. Alain Badiou, philosophe français. Après avoir été le pote de Pol Pot, il devint le pote de Paul, le saint.] découvrant que Sarkozy est de droite.
– Voyons, Frau Wimmzer, calmez-vous. Vous avez pris vos médicaments ?
– De l’eau de Lourdes, trois fois. Mais rien n’y fera !, pleura la vieille bigote en me tirant par la manche pour me faire entrer chez elle.

La porte se referma sur moi. Je faisais face à ce qu’une protestante comme moi n’aurait jamais pu imaginer, même dans ses marrades antipapistes les plus achevées. C’était comme un autel vaudou qui trônait dans la salle à manger de Madame Wimmzer. Une statue en plâtre de bonne taille occupait le plus gros de la carrée. Sans doute moulée par les pieds d’un artiste unijambiste, la ressemblance avec Pie XII ne frappait pas au prime abord, mais l’inscription sur le socle ne laissait aucun doute. C’était bien lui. Des dizaines de photos, de portraits et de médailles votives représentant le pape Pacelli s’étalaient sur les murs. Des bougies illuminaient l’endroit et l’odeur de l’encaustique mêlée à celle du renfermé donnait passablement l’idée d’un puissant encens.

Madame Wimmzer me tendit la Badische Zeitung du matin, se signa et, un chapelet à la main, s’agenouilla péniblement sur un prie-dieu. Le journal faisait une manchette sur la nouvelle du jour : « Le pape fait son entrée sur Youtube ! »

J’eus beau expliquer à Madame Wimmzer ce qu’était Youtube, que ce n’était pas un site pornographique comme elle le croyait, ni qu’il fallait être nécessairement drogué, prostitué, admirateur de Belzébuth ou lecteur des pages éco du Figaro pour le fréquenter et y publier des vidéos. Rien n’y fit.

– Il nous redonne la messe en latin, il nous réintègre dans la communion de notre Sainte Mère l’Eglise, il nous redonne nos évêques – et des pas mal du tout ! Tout ça pour au final montrer Ses Saintes Fesses sur Internet ! Seigneur, délivre notre Pape de Youtube ! Délivre notre Pape de Youtube !

Avant de finir totalement noyée sous les aspersions d’eau bénite dont elle me gratifiait depuis dix minutes déjà, je m’éclipsai, sans mot dire, abandonnant la vieille Wimmzer à ses sanglots tridentins. Après la soutane dans les dents, la webcam dans la mitre : les temps changent[2. Les temps changent si profondément d’ailleurs que le site Youtube du pape est disponible en quatre langues : anglais, italien, espagnol et allemand. La francophonie progresse.].

Le cas Routchy

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roger-karoutchi

En 1856, la rumeur circula un temps à Paris que le fils de l’impératrice Eugénie n’était pas issu du lit conjugal. Certaines gazettes prêtaient au duc de Morny la paternité de Louis Napoléon Eugène tandis que d’autres pariaient leur honneur et leur fortune sur Victor de Persigny ou Eugène Rouher. Tous nièrent en bloc. Les regards et les doutes se portèrent alors sur Casimir Routchy, premier camériste de l’Empereur. Dans un premier temps, Casimir Routchy ne prêta pas le flanc aux rumeurs, confiant même à Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique : « Je ne suis pas le père de l’enfant. Et tu as vu sa gueule, à la Montijo ? Je tiens à mon standing[1. C’est la première occurence de l’emploi du terme standing en langue française. Jean Dutourd.], moi. » Puis, la rumeur augmentant et risquant le licenciement, il accorda une interview au Moniteur dans laquelle il avouait à la face du monde son petit défaut[2. On disait comme ça à l’époque quand on en avait un gros.]. Apprenant cela, Napoléon III exila son chambrier à Londres : ce fut le premier outing de l’histoire.

John Bentley, Portrait de Casimir Routchy, jeune homme. Huile sur toile, 1858, conservée dans le bureau du président de la Région Ile-de-France, mais sortie depuis peu.

Complot rose-brun dans l’édition française

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Décidément, le ventre qui a enfanté la bête immonde est encore fécond. Sommes-nous donc périodiquement condamnés à revivre ces offensives larvées qui veulent mettre à genoux l’Empire du Bien, du Beau et de la Diversité. Oh, bien sûr, nous savons depuis le second tour des élections de 2002, quand Le Pen est arrivé en finale, que le fascisme est à nos portes, malgré vingt ans de vigilance antiraciste, de films recommandés par Télérama et de romans concernés de Didier Daeninckx. Bien sûr, nous avons poussé un soupir de soulagement quand des centaines de milliers de jeunes qui n’avaient jamais voté le firent avec leurs pieds démocrates entre les deux tours et repoussèrent l’hydre infâme, offrant un score sud-américain au président Chirac.

Mais le fascisme n’est pas seulement une bête immonde, c’est aussi une bête rusée, une vieille taupe mutante et parasitaire, capable de s’emparer d’un organisme sain et de le transformer en zombie de l’intolérance, de la haine et de l’exclusion, un peu comme dans l’immortel chef d’œuvre cinématographique de Don Siegel, L’invasion des profanateurs de sépulture.

Les lecteurs de Causeur se souviendront sans doute de l’effroyable complot rouge-brun qui au début des années 90 faillit submerger notre démocratie française. Ce complot unissait dans son lit les cheveux blonds, les cheveux gris d’intellectuels dévoyés, ex-communistes, crypto-fascistes, païens, bretons, russes, voire talentueux. On pouvait les trouver par exemple dans les colonnes de L’Idiot International, sous la plume de Jean-Edern Hallier, son chef d’orchestre nihiliste, des articles toujours plus anti-mitterrandiens, ce qui était bien la preuve de son aberration mentale. Lui qu’on croyait héritier de Chateaubriand était en fait un disciple secret d’Ernst Von Salomon, un réprouvé rêvant de Corps francs pour en finir avec ce modèle de société humaniste que représenta le second septennat de François Mitterrand, celui qui vit devenir ministre le camarade Bernard Tapie.

Ces rouge-bruns s’illustrèrent dans toute leur infamie lors du conflit en ex-Yougoslavie, prononçant régulièrement l’éloge des Serbes qui étaient alors le dernier peuple national-communiste d’Europe et qui en reçurent un juste châtiment quelques années plus tard grâce à des bombardements massifs de l’Otan. Au premier rang d’entre eux se trouvait un certain Edouard Limonov. D’aucuns le tiennent pour un écrivain majeur de ce temps, c’est surtout un monstre et ceux qui diront que ce n’est pas incompatible sont bons pour un stage de rééducation démocratique à la prochaine université d’été du Modem.

Longtemps, Limonov, qui est fourbe et cruel comme tous les rouge-bruns, fit illusion. En effet, il avait fui l’Union Soviétique pour New York en 1975 et New York pour Paris en 1980. Le problème, c’est qu’à la lecture un peu sérieuse de romans comme Autoportrait dans son adolescence, L’Etranger en sa ville natale et surtout La Grande époque où il trace le portrait ému de son père officier du NKVD, on s’aperçut avec horreur qu’il était dissident, certes, mais parce qu’il ne trouvait plus l’URSS assez stalinienne à son goût. Déjà, il voyait sous Brejnev percer Gorbatchev, et sous Gorbatchev, Elstine ce modernisateur qui rendit la Russie si attrayante en dérégulant l’économie et l’espérance de vie des plus pauvres.

Et la voilà chez nous, cette infâme créature, pervertissant nos écrivains et allant jusqu’à faire le coup de feu sur les hauteurs de Sarajevo ou en Transnistrie, cette région russe de la Moldavie qui voulait rester russe. Heureusement, nombre de Vigilants signèrent de nombreuses pétitions, des proscriptions furent dressées et des interdictions professionnelles prononcées. Le bloc central médiatique qui protège notre cher Empire du Bien (Le Monde, Libé, Télérama pour faire vite) non seulement ne parla jamais des livres de Limonov mais, en plus, contribua à réduire quasi-militairement cette atroce aberration idéologique qu’il avait suscitée. Un ouf de soulagement fut poussé, Limonov rentra en Russie et comme il avait décidément le diable au corps, il y créa aussi sec son Parti National-Bolchévique, fut arrêté et emprisonné entre 2001 et 2003.

On aurait pu penser que l’affaire allait s’arrêter là. Il y eut bien quelques pétitions que l’on fit circuler en France pour sa libération mais, heureusement, nos pétitionnaires professionnels gardèrent leur stylo au chaud car autant on a le droit de signer pour un mauvais écrivain démocrate autant il vaut mieux éviter quand il s’agit d’un très bon idéologiquement suspect.

Mais, non, le cauchemar continue et il nous revient de plein fouet ces jours-ci avec le dernier livre de Limonov, Mes Prisons, publié aux éditions… Actes Sud ! Oui, mesdames et messieurs, aux éditions Actes Sud ! La maison fondée par Hubert Nyssen était pourtant réputée sûre. Imaginez un peu, on y édite Berberova, Paul Auster, beaucoup de Scandinaves champions du partage des tâches domestiques. Autant dire que cette maison avait parfois des allures d’annexe littéraire de « Désirs d’Avenir » ou de la défunte Camif. Des livres de chez Actes Sud dans votre bibliothèque, c’était une assurance donnée aux gens qui venaient chez vous : vous étiez fréquentable, forcément fréquentable.

Et là, tout d’un coup, comme un bloc d’abîme, Limonov… `

Ce n’est plus d’un complot rouge-brun dont il s’agit ici mais bel et bien d’un complot rose-brun dont Actes Sud, qui avait déjà réédité en poche un roman posthume de l’infâme ADG, J’ai déjà donné, est devenu par on ne sait quelles obscures manœuvres le vaisseau-amiral.

C’est un jour tragique pour l’édition et la démocratie. Mais nous nous battrons. Jusqu’au bout. Les stylos pétitionnaires sont déjà dégainés. Actes Sud n’a qu’à bien se tenir.

Téhéran, le retour

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Ça y est, ça commence. Selon le numéro de samedi du Times, plusieurs puissances occidentales se sont lancées avant Noël dans une course diplomatique pour convaincre les pays producteurs d’uranium de ne pas approvisionner l’Iran, dont les stocks de yellowcake seraient presque épuisés.

Cette information est tellement bizarre que même l’analyste du prestigieux quotidien londonien semble douter de l’efficacité de ces mesures, qui consistent à verrouiller les portes de l’écurie longtemps après qu’il n y ait plus de chevaux. On peut ajouter aussi qu’il est au moins bizarre que les puissances occidentales qui traitent ensemble le dossier iranien (US, Grand Bretagne, France, Allemagne) aient attendu Noël 2008 pour empêcher Téhéran de se procurer de l’uranium.

Pourquoi donc cette information et pourquoi maintenant ? Il faut d’abord préciser que la source est très probablement le Whitehall britannique – il suffit de lire le papier publié par le Times pour s’en rendre compte. L’honorable correspondant qui a appelé le journaliste du quotidien de référence londonien et lui a payé un fish & chips ou un chicken tikka (les temps sont durs) dans la City voulait sans doute réorienter le buzz médiatique de ces jours-ci, encore très largement focalisé sur Gaza et y replacer le nucléaire iranien, même si tout ce que l’on a à servir au public est un vieux plat de nouilles réchauffé. Quant au timing, les Iraniens ont utilisé le Hamas pour kidnapper l’agenda d’Obama, dès son installation dans le bureau ovale. Sur l’échiquier du Moyen-Orient, Téhéran a donc avancé un fou à Gaza, en vertu de quoi Washington avance de son côté une tour à Londres.

Pourquoi j’aime le PSG

Je me souviens d’un papier dans lequel Marc Cohen nous avouait combien il lui était difficile d’écrire sur le rock alors qu’il confesse n’écouter que ça depuis des décennies. Alors lorsque Marc m’a suggéré d’écrire sur le PSG, j’ai tout de suite compris ma douleur: je vais au Parc des Princes depuis mes sept ans…

Pour peu qu’on aime un tant soit peu le football, on a forcément un avis sur le PSG. Positif ou calamiteux, mais en général définitif et peu sujet aux variations saisonnières. J’aime le PSG car ce club sent bon la capitale et, bon, je suis de la capitale. Point. J’aime le PSG parce j’adore quand les provinciaux nous jalousent. J’aime quand mon club se prend pour un grand d’Europe quelle que soit sa valeur intrinsèque et frise du coup le ridicule lorsque ses résultats le rapprochent de la Ligue 2… Si ce club était un homme, il ressemblerait à coup sûr aux fils-à-papa qui déambulent la mèche au vent le long des avenues du XVIe. Le PSG est foncièrement agaçant.

Ne comptez pas sur moi pour vous faire le coup du supporter ultime, ce fameux smicard un rien apocryphe qui se saigne pour acheter un abonnement. Non, je suis sorbonnard et ne manque de rien. Et justement, j’aime le PSG car le Parc est probablement l’un des seuls endroits de Paris où les gens qui normalement sont programmés pour ne pas se croiser se rencontrent. Et où ils le font de leur plein gré, pas par obligation comme dans le bus, aux urgences, ou chez Ikea. Racailles du 9-5, cadres moyens versaillais, minettes à string apparent et anciens combattants de la gaypride se retrouvent autour de la même passion. Tout comme s’y retrouvent quoi qu’on ait pu en dire, blancs, noirs, juifs et arabes, ensemble. Approchez vous de la porte d’Auteuil un soir de match. Approchez-vous et regardez avec vos yeux, et pas ceux de la télé. Vous y verrez effectivement des supporters d’extrême droite mais aussi des altermondialistes à dreadlocks. Et tous en bleu et rouge !

J’aime le PSG, parce que sur les gradins, j’aurai toujours 7 ans. Jamais vous ne pourrez imaginer à quel point le Parc des Princes est impressionnant pour un gosse de 7 ans. Au début de chaque saison, mon père nous emmenait mes frères et moi voir quelques matchs du PSG. C’était toujours le même rituel. Nous trainions notre père vers la voiture trois heures avant le coup d’envoi et l’on se garait toujours rue Molitor. L’itinéraire impliquait le passage obligé devant les « Trois Obus » où les supporters se gorgent de bière avant le match. Mouvement de foules, ivrognes, gros mots : c’est précisément à ce moment que la tension devient palpable, comme on dit dans L’Equipe ; alors on se promet, avant chaque match, de se donner rendez-vous devant le lycée La Fontaine si l’on se perd. Suite du rituel : se tenir dans la file, passer le tourniquet, entendre les premiers chants des supporters. Une fois la fouille passée, sentir l’odeur des hot-dogs juste avant de donner son ticket à la placeuse. Et enfin la pelouse !

A peine assis, nous parcourions L’Equipe du jour et parlions du onze de départ avec des voisins inconnus, requalifiés en bons copains le temps d’un match. Qui préférer ? Le grand Sammy Traoré ou le jeune Mamadou Sakho en défense centrale ? Le petit Giuly ou Pancrate le costaud sur l’aile droite ? Débats existentiels, choix cruciaux ! Un supporter adverse, un sympathique Sochalien, Havrais ou Manceau s’immisce dans le colloque. Il nous conseille de nous méfier de leur petit numéro10, un joueur acheté à prix d’or à un club semi-pro en Norvège, un futur grand. Forcément…

Une demi-heure avant le début du match, les joueurs des deux formations arrivent sur la pelouse et débutent leur échauffement. En général, ce sont les visiteurs qui se risquent les premiers sur le carré vert. Et là, la bronca les accueille, pour les mettre dans l’ambiance, pour rappeler aux plus distraits d’entre eux qu’ici, ce n’est ni Toulouse ni Nancy mais Paris ! Puis le speaker présente les deux équipes. Religieusement, le nom de chaque joueur adverse est ponctué d’un délicat « Enculéééé ! » repris à 45 000 voix. Quand les Parisiens font enfin leur entrée, le Parc se lève comme un seul homme, ou plutôt comme un gentleman dès qu’une dame apparaît. Enfin, du temps où on se levait pour les dames…

Bientôt les fumigènes claquent, et les supporters se lèvent pour saluer les deux équipes avant le coup d’envoi. C’est donc parti pour 90 minutes de football, une heure et demie trop rapide, même en comptant les arrêts de jeu, beaucoup plus rapide en tout cas qu’une heure de collège, surtout en maths. Le match commence. On se déchaîne à chaque micro-tentative parisienne et on frissonne des que les adversaires ont le mauvais goût de s’approcher de notre surface de réparation. Et puis comme si l’équipe d’en face ne suffisait pas, bien sûr on doit jouer aussi contre l’arbitre, qui comme la France entière sauf les Parisiens déteste les Parisiens.

La mi-temps arrive. Les supporters vont se restaurer. C’est fou ce que c’est nourrissant, la bière. Pendant la pause, on annonce aussi les scores des autres matchs du championnat. Re-rituel et re-bronca dès que le speaker donne le résultat de l’OM. Le match reprend. Sur un corner, les rouges et bleus marquent ! Le Parc exulte ! On reprend en cœur le nom du buteur. Chaque année, le Parc a son chouchou, son idole. Jusqu’à sa retraite l’an dernier, c’était « l’Aigle des Acores », Pedro Miguel Pauleta – 109 buts, ça crée des liens.

La soixante-dixième minute de jeu approche, le rythme du match se ralentit, les entraîneurs procèdent aux remplacements. On injecte du sang neuf pour porter le coup décisif. Je vois encore Ronaldinho entrer en jeu pour sa première apparition en bleu et rouge. Je me rappelle les tribunes qui mimaient la prosternation devant cette idole, au sens étroit du terme. Et je n’oublierai jamais ses dribbles, même quand l’Alzheimer m’emportera.

Qu’on gagne ou qu’on perde, la fin de match est toujours douloureuse. Soit il faut préserver le score, soit il faut tenter d’égaliser, ou au moins de sauver l’honneur. Bientôt, le coup de sifflet final et le public se dirige vers la sortie en refaisant le match. Moi, je harcèle déjà mon père pour être sûr qu’on ira bien au prochain.

Gaza, miracle à Milan ?

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Causeur avait déjà évoqué le reportage dissonant du Corriere della sera, dont Menahem Macina vient de publier la traduction intégrale sur son site, toujours très bien informé, Debriefing.org (la VO italienne se trouve ici). L’envoyé spécial à Gaza du quotidien milanais, Lorenzo Cremonesi, a dû entendu des voix, car ce qu’il rapporte de l’état d’esprit des habitants de ce territoire après l’offensive israélienne est en contradiction totale avec les reportages de ses confrères du Monde, de Libération ou de Radio-France. Une enquête est en cours pour établir si son cas relève de la psychiatrie, de la comparution en conseil de guerre, ou du procès en béatification.

L’axe Paris-Pékin est mal parti

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La Chine veut humilier la France. Dans la tournée européenne que son Premier ministre Wen Jiabao va effectuer cette semaine, Paris fait figure de grand absent. Quel péché, demanderez-vous, avons-nous commis pour mériter ce châtiment aussi exemplaire que public ? Ceux qui pensent que l’ire de Pékin a été attisée par l’entretien que le président de la République a osé accorder au Dalaï Lama ont tout faux, ce ne peut être la véritable motivation des Chinois. La preuve ? Il suffit d’examiner l’itinéraire de Wen Jiabao : parmi les pays non-ignorés figurent l’Allemagne et la Grande-Bretagne.

Or, bien que cela date de six mois, on n’a pas oublié qu’Angela Merkel avait décidé de bouder la cérémonie d’ouverture des JO de Pékin le 8 août dernier. Dans l’étape suivante de son périple européen, le Premier ministre chinois serrera la main d’un autre boycotteur, Gordon Brown, qui avait annoncé quatre mois avant l’événement son intention de ne pas se rendre à Pékin pour ladite cérémonie. Après un passage de la flamme olympique un peu perturbé à Londres, cette décision avait provoqué la fureur des autorités chinoises qui se sont, comme on peut en juger, calmées depuis.

Contrairement à Merkel et Brown qui ont boycotté la cérémonie d’ouverture sans perdre le droit à cette visite d’Etat, Sarkozy semble avoir perdu sur les deux tableaux. Le président de la République a choisi de se rendre à Pékin, ne voulant trop tirer sur une corde déjà assez raide après les incidents qui avaient émaillé le passage de la flamme à Paris. De plus, non content d’avoir semé la pagaille à Paris, le reporter sans frontières français Robert Menard avait réussi à perturber la cérémonie de l’allumage de la flamme en Grèce, ce qui avait indisposé les Chinois contre la France. Quand les enfants cassent, les parents doivent payer. L’Elysée comprend cette philosophie et préférant les intérêts de la France aux éphémères bénéfices médiatiques d’une position droit-de-l’hommiste, Sarkozy a dépêché sur place Raffarin et Poncelet, porteurs d’une lettre de plates excuses présidentielles à la demoiselle Jin Jing, l’escrimeuse handicapée qui avait porté la flamme olympique lors de son passage mouvementé à Paris.

Peu importe la façon dont on tourne cette affaire, la France a clairement tout fait pour ne pas fâcher les Chinois, assurant en même temps un service minimum vis-à-vis des Tibétains. Paris a certainement fait plus de chemin vers Pékin que Londres et Berlin. Résultats : le sommet sino-européen qui devait avoir lieu à Lyon ainsi que la rencontre prévue entre dirigeants chinois et français pour marquer le 45e anniversaire de l’établissement des relations ente les deux pays sont annulés (« reportés sans nouvelle date », en jargon diplomatique) et Wen Jiabao contourne soigneusement la France. Tout ça pour ça. Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères s’emballe alors, avec sa prose d’un autre siècle : « Le revers des relations bilatérales n’est pas de la responsabilité de la Chine, et ce n’est pas ce que nous souhaitons voir » ou encore « Il est mieux que celui qui a fait défasse ce qu’il a fait. Nous espérons que la France prêtera une pleine attention aux préoccupations centrales de la Chine, prendra des mesures concrètes […] et ramènera les relations bilatérales sur la voie d’un développement sain ».

S’il s’agissait seulement d’un jeu diplomatique entre gouvernements, cette prose prêterait plutôt à sourire mais le problème est plus profond. Selon les professionnels du tourisme en France, sur les 9 premiers mois de l’année 2008, la fréquentation des touristes chinois dans l’hôtellerie française aurait chuté de 17%. Ce phénomène coïncide donc avec les « tensions olympiques » et précède la crise économique. Pas très grave ? Peut-être, mais le risque est que par ce jeu le gouvernement chinois transforme la France en une sorte de bouc émissaire responsable de tous les maux de l’Occident. Tout le monde se veut sa photo avec le Dalaï Lama ? c’est la France qui paye. En Grèce, à Londres, San-Francisco et Paris, le passage de la flamme ne se passe pas comme on se l’imaginait à Pékin ? On boycotte Carrefour et annule des voyages en France. Or, une fois qu’ils sont enracinés, il est presque impossible de se débarrasser des ces stéréotypes. Le « France bashing » pourrait devenir un sport national, et en Chine le sport est une affaire sérieuse.

Pourquoi s’en prendre à la France ? La Chine semble fâchée tout rouge contre la France, mais on peut aussi voir les choses autrement : ne cherche-t-elle pas à faire un exemple pour montrer urbi et orbi qu’il ne faut pas l’énerver ? Pour ce genre de démonstration, la cible idéale est celle qui assure un bon rapport risques/gains, autrement dit une victime dont on n’a pas vraiment peur et dont on peut obtenir des excuses avec force courbettes et messages de paix et d’amitié entre les peuples. Et puisque c’est ainsi et parce que nous sommes en crise économique, je propose qu’on nomme Raffarin ambassadeur à Pékin : pour faire le dos rond, il a le physique de l’emploi et pas mal d’expérience.

Les poings sur les i

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Interrogé hier matin dans le journal d’Ali Baddou, Olivier Besancenot s’est cru obligé de faire la leçon à Marc Kravetz, qui lui demandait, très conventionnellement pourtant, si c’était le racisme qui avait motivé ses premiers engagements. Notre ami le postier a tenu à reformuler la question en précisant, pour que les choses soient bien claires, que c’est au contraire l’antiracisme qui avait déclenché ses premiers émois contestataires. Du coup, Kravetz, vexé, a renvoyé l’invité dans ses cordes en lui expliquant sèchement qu’on était sur France Cul et que tout le monde avait compris le sens de la question, sauf lui apparemment.
Kravetz, faut pas le réveiller.

Mourir pour l’Afghanistan ?

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On peut faire semblant de l’oublier : mais la guerre, c’est moche. Et ça tue. Le 18 août, elle a fait brutalement irruption dans la réalité politique et médiatique française, quand dix soldats sont morts dans une embuscade dans une vallée reculée d’Afghanistan. Depuis 2001, la France est présente aux côtés de contingents américains, anglais ou allemands. Une action dans un « cadre multinational », des troupes noyées dans un mille-feuille de commandements multiples. Autant dire que la France n’a pas de stratégie. Ce flottement, cette « impasse militaire totale et durable » a poussé Jean-Dominique Merchet, journaliste à Libération à écrire dans l’urgence Mourir pour l’Afghanistan, (Jacob-Duvernet éditeur).

Merchet ne peut guère être suspecté de ne pas aimer le drapeau et encore moins d’avoir viré antimilitariste. Il tient le blog le plus prodigieusement exotique de Libération, Secret défense, dans lequel à longueur de posts il donne la parole aux galonnés, stratèges militaires ou simples biffins en colère. L’enseigne des lieux dit bien ce qu’elle veut dire : « Rien de ce qui est kaki, bleu marine ou bleu ciel ne nous est étranger. »

En vertu de quoi, Merchet n’aime guère qu’on se planque derrière la dignité des militaires et qu’on se drape dans l’honneur de la patrie ou qu’on radote sur le courage de nos soldats, juste pour éviter de dire clairement pourquoi nous sommes en Afghanistan. « Le soldat peut mourir, mais pas en victime de la figuration internationale », comme l’a dit François Sureau, dans un texte glaçant et sublime publié dans Le Figaro, en août dernier.

Mourir pour l’Afghanistan surprend : en effet, pour Jean-Dominique Merchet, il faut quitter l’Afghanistan et « le plus vite possible ». Au risque de laisser le pays aux Afghans, au risque de « baisser notre niveau d’exigence quant aux résultats obtenus et passer des compromis avec des gens peu recommandables », en clair les islamistes ou trafiquants. Rappelons que la justification officielle de la présence de nos soldats sur place est simple voire simplette : « nous sommes en Afghanistan pour empêcher les attentats dans le métro à Paris », lui explique un responsable militaire Français. Refrain repris en cœur par l’inénarrable ministre de la Défense, Hervé Morin.

Un conte de fées auquel Merchet ne croit pas : si les militaires occidentaux sont là bas pour détruire les « sanctuaires » où se planquent les djihhadistes d’Al-Qaida, qui ensuite visent des tours avec des 747 ou transforment des palaces indiens en Fort Chabrol, autant dire que les Occidentaux font mal leur boulot. En sept ans d’opérations militaires, une seule partie dudit sanctuaire est ratissée. Et personne surtout ne se hasarde à aller gratter du côté pakistanais de la frontière, là ou manifestement on se cache. « Nous luttons contre le terrorisme en Afghanistan, mais nous nous arrêtons à la frontière », rigole Jean-Dominique Merchet. Résultat, non seulement Mollah Omar peut continuer à fuir à mobylette et Ben Laden à menacer la terre entière dans des vidéos collectors, mais en plus la Coalition offre sur un plateau des cibles de choix aux terroristes en la personne de ses vaillants soldats professionnels. Une aubaine pour des terroristes biberonnés à CNN et à Youtube, qui sentent bien que dix militaires tués, dans un petit pays comme la France peuvent déclencher un bordel politique monstre. Surtout quand le Président de la République se précipite sur place et que le ministre de la Défense est suffisamment stupide pour essayer de faire croire que nos « soldats ne sont pas là bas pour faire la guerre, mais pour faire la paix. »

Merchet s’agace aussi du manque de moyens dont disposent les militaires français et narre, par exemple un épisode qui pourrait être comique, la bataille des armées pour obtenir des « tourelleaux téléopérés ». Un truc qui, en gros, permet de tirer sur l’ennemi sans avoir à faire le mariole sur le capot des véhicules blindés, à portée de lance-pierre des talibans. Jean-Dominique Merchet en reste songeur : « Lorsqu’on se penche sur la manière dont fonctionnent conrètement les armements, on se demande parfois si les états-majors ont envisagé, ne serait-ce qu’un seul jour qu’ils puissent être employés à la guerre. La vraie, celle ou l’ennemi n’est pas toujours animé des meilleurs intentions. »

La fin, on la connaît : il est probable que, dans quelques mois ou dans quelques années, il se trouvera un ministre Français pour dire : « Le départ de nos troupes n’est pas une défaite. L’armée est en excellente condition et le moral est élevé. C’est un départ organisé d’un pays que nous n’avions pas l’intention d’occuper. » Il suffira aux officiels français de copier-coller cette déclaration signée des responsables soviétiques en Afghanistan. Entre experts en déculotée, on devrait se comprendre.

Mourir pour l'Afghanistan

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Causez badgés !

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La crise est là, les établissements de la place Vendôme vous sont inaccessibles et pourtant, Madame, Monsieur, vous souhaitez offrir à la femme ou à l’homme de vos pensées un témoignage précieux de votre vénération… N’allez pas plus loin ! Causeur met le luxe à votre portée en ouvrant la boutique la plus hype de la place. Trois séries collector de cinq badges, tirées chacune à vingt exemplaires, vous sont proposées à un prix défiant toute concurrence. Réalisés dans un alliage des métaux les plus nobles (fer, aluminium, papier mâché et il doit bien y avoir un peu de mercure et de plomb), ces badges vous permettront de briller en société tout en gagnant en élégance. Ces badges ont également une utilité pour : écarter les esprits mauvais, désenvoûter, faire revenir l’affection, accroître sa chance au Loto, favoriser la fécondité, etc. En un mot comme en cent : causez badgés !

Ceci était un communiqué du Mage John Cohen-Mamadou, chef de la division marketing de Causeur.fr

Benoît XVI, ton nouveau voisin de palier

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Village planétaire. Je n’ai jamais compris l’expression et je tiens pour des gogos ceux qui lui prêtent le moindre sens. Ils ignorent au moins deux choses : ce qu’est un village et ce qu’est une planète. Pourtant, la crise aidant, on nous rebat les oreilles depuis quelques mois de ce terme inventé par McLuhan en 1967. L’universitaire canadien venait alors de se faire installer le téléphone dans son appartement de Toronto, avait trouvé le procédé fort ingénieux et en avait sorti un essai : The Medium is the message. Il faut dire qu’à l’époque McLuhan ne savait composer que le numéro de l’horloge parlante et chaque matin, durant dix ans, il l’appela à 10 heures précises pour vérifier qu’il était bien 10 heures. Le jour où il apprit qu’il existait d’autres numéros, que l’on pouvait parler dans le combiné et s’attendre même à recevoir une réponse, il était trop tard : McLuhan était déjà mort.

Les choses en seraient restées là s’il ne s’était pas trouvé pourtant quelques penseurs d’envergure mondiale – comme Jacques Attali ou Alain Minc pour ne citer que les plus brillants – pour populariser le terme de « village planétaire » et le faire entrer dans le langage courant. Je ne dis pas qu’Internet n’a rien changé à la marche du monde : le type de la campagne qui devait mettre un imperméable beige, prendre un billet de seconde classe et monter à la ville pour aller au ciné porno n’a plus besoin que d’une connexion haut débit pour mater chez lui des filles se gamahuchant avec distinction. Hier encore, il était obligé de se mettre sur son trente-et-un pour assister à un meeting de Nadine Morano : aujourd’hui il peut suivre, installé dans son canapé, une canette de bière à la main, les circonvolutions rhétoriques de la plus brillante parlementaire française de sa génération. C’est là le principal apport d’Internet à l’humanité : les hommes qui autrefois devaient enfiler un pantalon s’ils voulaient participer à la marche du monde peuvent rester en caleçon pour s’en gratter une sans réveiller l’autre.

Moi, remarquez, le village global, je ne m’en soucie guère : je vis dans un immeuble planétaire (global building). Au rez-de-chaussée, il y a un restaurant chinois, assez convenablement tenu par une famille de boat people qui a abandonné la navigation en solitaire pour remplir de nems et de corbeilles cinq bonheurs les ventres occidentaux affamés. Au premier étage, un couple d’homosexuel sans enfant (les pauvres, l’un d’entre eux est stérile) fait face à une octogénaire catholique et tradi. Au second étage, nous partageons le palier avec un médecin noir qui vit à la colle avec une sud-américaine reconnaissable de loin à son bonnet péruvien et à sa flûte de pan, tandis que le troisième étage abrite les Cohen et, face à eux, un retraité de la Sparkasse devenu antisémite notoire le jour où Mme Cohen, sa voisine, a prétendu que son chien n’était pas propre et qu’il avait fait ses besoins sur son paillasson. Regardez c’est encore frais et n’allez pas me dire que votre sale clébard n’y est pour rien.

Tout cela forme une micro-société aussi parfaite que solidaire : quand un voisin manque de quelque chose, il est suffisamment poli pour ne pas déranger les autres. Lorsque nous nous croisons dans l’escalier nous sommes assez respectueux de notre prochain pour ne pas nous saluer et risquer de nous perdre dans une conversation qui, de toute façon, ne déboucherait sur rien d’autre que briser le fragile équilibre de notre diversité locative.

Et voilà que, patatras, le ciment qui faisait toute la cohésion de mon immeuble planétaire vient de s’effriter hier soir sur les coups de 20 heures. L’une des locataires m’a adressé la parole. L’ascenseur était en panne et je m’étais résolue à gravir les trois étages qui me séparaient de mon appartement lorsque, au premier, la porte de Madame Wimmzer s’est entrouverte à mon passage.

– Psst, psst, Frau Kohl, Frau Kohl ! Une chose très grave est arrivée. Jésus, Marie ! L’antéchrist ! Il est là !, me lança-t-elle, l’air aussi ahuri qu’un Badiou[1. Alain Badiou, philosophe français. Après avoir été le pote de Pol Pot, il devint le pote de Paul, le saint.] découvrant que Sarkozy est de droite.
– Voyons, Frau Wimmzer, calmez-vous. Vous avez pris vos médicaments ?
– De l’eau de Lourdes, trois fois. Mais rien n’y fera !, pleura la vieille bigote en me tirant par la manche pour me faire entrer chez elle.

La porte se referma sur moi. Je faisais face à ce qu’une protestante comme moi n’aurait jamais pu imaginer, même dans ses marrades antipapistes les plus achevées. C’était comme un autel vaudou qui trônait dans la salle à manger de Madame Wimmzer. Une statue en plâtre de bonne taille occupait le plus gros de la carrée. Sans doute moulée par les pieds d’un artiste unijambiste, la ressemblance avec Pie XII ne frappait pas au prime abord, mais l’inscription sur le socle ne laissait aucun doute. C’était bien lui. Des dizaines de photos, de portraits et de médailles votives représentant le pape Pacelli s’étalaient sur les murs. Des bougies illuminaient l’endroit et l’odeur de l’encaustique mêlée à celle du renfermé donnait passablement l’idée d’un puissant encens.

Madame Wimmzer me tendit la Badische Zeitung du matin, se signa et, un chapelet à la main, s’agenouilla péniblement sur un prie-dieu. Le journal faisait une manchette sur la nouvelle du jour : « Le pape fait son entrée sur Youtube ! »

J’eus beau expliquer à Madame Wimmzer ce qu’était Youtube, que ce n’était pas un site pornographique comme elle le croyait, ni qu’il fallait être nécessairement drogué, prostitué, admirateur de Belzébuth ou lecteur des pages éco du Figaro pour le fréquenter et y publier des vidéos. Rien n’y fit.

– Il nous redonne la messe en latin, il nous réintègre dans la communion de notre Sainte Mère l’Eglise, il nous redonne nos évêques – et des pas mal du tout ! Tout ça pour au final montrer Ses Saintes Fesses sur Internet ! Seigneur, délivre notre Pape de Youtube ! Délivre notre Pape de Youtube !

Avant de finir totalement noyée sous les aspersions d’eau bénite dont elle me gratifiait depuis dix minutes déjà, je m’éclipsai, sans mot dire, abandonnant la vieille Wimmzer à ses sanglots tridentins. Après la soutane dans les dents, la webcam dans la mitre : les temps changent[2. Les temps changent si profondément d’ailleurs que le site Youtube du pape est disponible en quatre langues : anglais, italien, espagnol et allemand. La francophonie progresse.].

Le cas Routchy

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roger-karoutchi

En 1856, la rumeur circula un temps à Paris que le fils de l’impératrice Eugénie n’était pas issu du lit conjugal. Certaines gazettes prêtaient au duc de Morny la paternité de Louis Napoléon Eugène tandis que d’autres pariaient leur honneur et leur fortune sur Victor de Persigny ou Eugène Rouher. Tous nièrent en bloc. Les regards et les doutes se portèrent alors sur Casimir Routchy, premier camériste de l’Empereur. Dans un premier temps, Casimir Routchy ne prêta pas le flanc aux rumeurs, confiant même à Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique : « Je ne suis pas le père de l’enfant. Et tu as vu sa gueule, à la Montijo ? Je tiens à mon standing[1. C’est la première occurence de l’emploi du terme standing en langue française. Jean Dutourd.], moi. » Puis, la rumeur augmentant et risquant le licenciement, il accorda une interview au Moniteur dans laquelle il avouait à la face du monde son petit défaut[2. On disait comme ça à l’époque quand on en avait un gros.]. Apprenant cela, Napoléon III exila son chambrier à Londres : ce fut le premier outing de l’histoire.

John Bentley, Portrait de Casimir Routchy, jeune homme. Huile sur toile, 1858, conservée dans le bureau du président de la Région Ile-de-France, mais sortie depuis peu.

Complot rose-brun dans l’édition française

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Décidément, le ventre qui a enfanté la bête immonde est encore fécond. Sommes-nous donc périodiquement condamnés à revivre ces offensives larvées qui veulent mettre à genoux l’Empire du Bien, du Beau et de la Diversité. Oh, bien sûr, nous savons depuis le second tour des élections de 2002, quand Le Pen est arrivé en finale, que le fascisme est à nos portes, malgré vingt ans de vigilance antiraciste, de films recommandés par Télérama et de romans concernés de Didier Daeninckx. Bien sûr, nous avons poussé un soupir de soulagement quand des centaines de milliers de jeunes qui n’avaient jamais voté le firent avec leurs pieds démocrates entre les deux tours et repoussèrent l’hydre infâme, offrant un score sud-américain au président Chirac.

Mais le fascisme n’est pas seulement une bête immonde, c’est aussi une bête rusée, une vieille taupe mutante et parasitaire, capable de s’emparer d’un organisme sain et de le transformer en zombie de l’intolérance, de la haine et de l’exclusion, un peu comme dans l’immortel chef d’œuvre cinématographique de Don Siegel, L’invasion des profanateurs de sépulture.

Les lecteurs de Causeur se souviendront sans doute de l’effroyable complot rouge-brun qui au début des années 90 faillit submerger notre démocratie française. Ce complot unissait dans son lit les cheveux blonds, les cheveux gris d’intellectuels dévoyés, ex-communistes, crypto-fascistes, païens, bretons, russes, voire talentueux. On pouvait les trouver par exemple dans les colonnes de L’Idiot International, sous la plume de Jean-Edern Hallier, son chef d’orchestre nihiliste, des articles toujours plus anti-mitterrandiens, ce qui était bien la preuve de son aberration mentale. Lui qu’on croyait héritier de Chateaubriand était en fait un disciple secret d’Ernst Von Salomon, un réprouvé rêvant de Corps francs pour en finir avec ce modèle de société humaniste que représenta le second septennat de François Mitterrand, celui qui vit devenir ministre le camarade Bernard Tapie.

Ces rouge-bruns s’illustrèrent dans toute leur infamie lors du conflit en ex-Yougoslavie, prononçant régulièrement l’éloge des Serbes qui étaient alors le dernier peuple national-communiste d’Europe et qui en reçurent un juste châtiment quelques années plus tard grâce à des bombardements massifs de l’Otan. Au premier rang d’entre eux se trouvait un certain Edouard Limonov. D’aucuns le tiennent pour un écrivain majeur de ce temps, c’est surtout un monstre et ceux qui diront que ce n’est pas incompatible sont bons pour un stage de rééducation démocratique à la prochaine université d’été du Modem.

Longtemps, Limonov, qui est fourbe et cruel comme tous les rouge-bruns, fit illusion. En effet, il avait fui l’Union Soviétique pour New York en 1975 et New York pour Paris en 1980. Le problème, c’est qu’à la lecture un peu sérieuse de romans comme Autoportrait dans son adolescence, L’Etranger en sa ville natale et surtout La Grande époque où il trace le portrait ému de son père officier du NKVD, on s’aperçut avec horreur qu’il était dissident, certes, mais parce qu’il ne trouvait plus l’URSS assez stalinienne à son goût. Déjà, il voyait sous Brejnev percer Gorbatchev, et sous Gorbatchev, Elstine ce modernisateur qui rendit la Russie si attrayante en dérégulant l’économie et l’espérance de vie des plus pauvres.

Et la voilà chez nous, cette infâme créature, pervertissant nos écrivains et allant jusqu’à faire le coup de feu sur les hauteurs de Sarajevo ou en Transnistrie, cette région russe de la Moldavie qui voulait rester russe. Heureusement, nombre de Vigilants signèrent de nombreuses pétitions, des proscriptions furent dressées et des interdictions professionnelles prononcées. Le bloc central médiatique qui protège notre cher Empire du Bien (Le Monde, Libé, Télérama pour faire vite) non seulement ne parla jamais des livres de Limonov mais, en plus, contribua à réduire quasi-militairement cette atroce aberration idéologique qu’il avait suscitée. Un ouf de soulagement fut poussé, Limonov rentra en Russie et comme il avait décidément le diable au corps, il y créa aussi sec son Parti National-Bolchévique, fut arrêté et emprisonné entre 2001 et 2003.

On aurait pu penser que l’affaire allait s’arrêter là. Il y eut bien quelques pétitions que l’on fit circuler en France pour sa libération mais, heureusement, nos pétitionnaires professionnels gardèrent leur stylo au chaud car autant on a le droit de signer pour un mauvais écrivain démocrate autant il vaut mieux éviter quand il s’agit d’un très bon idéologiquement suspect.

Mais, non, le cauchemar continue et il nous revient de plein fouet ces jours-ci avec le dernier livre de Limonov, Mes Prisons, publié aux éditions… Actes Sud ! Oui, mesdames et messieurs, aux éditions Actes Sud ! La maison fondée par Hubert Nyssen était pourtant réputée sûre. Imaginez un peu, on y édite Berberova, Paul Auster, beaucoup de Scandinaves champions du partage des tâches domestiques. Autant dire que cette maison avait parfois des allures d’annexe littéraire de « Désirs d’Avenir » ou de la défunte Camif. Des livres de chez Actes Sud dans votre bibliothèque, c’était une assurance donnée aux gens qui venaient chez vous : vous étiez fréquentable, forcément fréquentable.

Et là, tout d’un coup, comme un bloc d’abîme, Limonov… `

Ce n’est plus d’un complot rouge-brun dont il s’agit ici mais bel et bien d’un complot rose-brun dont Actes Sud, qui avait déjà réédité en poche un roman posthume de l’infâme ADG, J’ai déjà donné, est devenu par on ne sait quelles obscures manœuvres le vaisseau-amiral.

C’est un jour tragique pour l’édition et la démocratie. Mais nous nous battrons. Jusqu’au bout. Les stylos pétitionnaires sont déjà dégainés. Actes Sud n’a qu’à bien se tenir.

Téhéran, le retour

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Ça y est, ça commence. Selon le numéro de samedi du Times, plusieurs puissances occidentales se sont lancées avant Noël dans une course diplomatique pour convaincre les pays producteurs d’uranium de ne pas approvisionner l’Iran, dont les stocks de yellowcake seraient presque épuisés.

Cette information est tellement bizarre que même l’analyste du prestigieux quotidien londonien semble douter de l’efficacité de ces mesures, qui consistent à verrouiller les portes de l’écurie longtemps après qu’il n y ait plus de chevaux. On peut ajouter aussi qu’il est au moins bizarre que les puissances occidentales qui traitent ensemble le dossier iranien (US, Grand Bretagne, France, Allemagne) aient attendu Noël 2008 pour empêcher Téhéran de se procurer de l’uranium.

Pourquoi donc cette information et pourquoi maintenant ? Il faut d’abord préciser que la source est très probablement le Whitehall britannique – il suffit de lire le papier publié par le Times pour s’en rendre compte. L’honorable correspondant qui a appelé le journaliste du quotidien de référence londonien et lui a payé un fish & chips ou un chicken tikka (les temps sont durs) dans la City voulait sans doute réorienter le buzz médiatique de ces jours-ci, encore très largement focalisé sur Gaza et y replacer le nucléaire iranien, même si tout ce que l’on a à servir au public est un vieux plat de nouilles réchauffé. Quant au timing, les Iraniens ont utilisé le Hamas pour kidnapper l’agenda d’Obama, dès son installation dans le bureau ovale. Sur l’échiquier du Moyen-Orient, Téhéran a donc avancé un fou à Gaza, en vertu de quoi Washington avance de son côté une tour à Londres.

Pourquoi j’aime le PSG

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Je me souviens d’un papier dans lequel Marc Cohen nous avouait combien il lui était difficile d’écrire sur le rock alors qu’il confesse n’écouter que ça depuis des décennies. Alors lorsque Marc m’a suggéré d’écrire sur le PSG, j’ai tout de suite compris ma douleur: je vais au Parc des Princes depuis mes sept ans…

Pour peu qu’on aime un tant soit peu le football, on a forcément un avis sur le PSG. Positif ou calamiteux, mais en général définitif et peu sujet aux variations saisonnières. J’aime le PSG car ce club sent bon la capitale et, bon, je suis de la capitale. Point. J’aime le PSG parce j’adore quand les provinciaux nous jalousent. J’aime quand mon club se prend pour un grand d’Europe quelle que soit sa valeur intrinsèque et frise du coup le ridicule lorsque ses résultats le rapprochent de la Ligue 2… Si ce club était un homme, il ressemblerait à coup sûr aux fils-à-papa qui déambulent la mèche au vent le long des avenues du XVIe. Le PSG est foncièrement agaçant.

Ne comptez pas sur moi pour vous faire le coup du supporter ultime, ce fameux smicard un rien apocryphe qui se saigne pour acheter un abonnement. Non, je suis sorbonnard et ne manque de rien. Et justement, j’aime le PSG car le Parc est probablement l’un des seuls endroits de Paris où les gens qui normalement sont programmés pour ne pas se croiser se rencontrent. Et où ils le font de leur plein gré, pas par obligation comme dans le bus, aux urgences, ou chez Ikea. Racailles du 9-5, cadres moyens versaillais, minettes à string apparent et anciens combattants de la gaypride se retrouvent autour de la même passion. Tout comme s’y retrouvent quoi qu’on ait pu en dire, blancs, noirs, juifs et arabes, ensemble. Approchez vous de la porte d’Auteuil un soir de match. Approchez-vous et regardez avec vos yeux, et pas ceux de la télé. Vous y verrez effectivement des supporters d’extrême droite mais aussi des altermondialistes à dreadlocks. Et tous en bleu et rouge !

J’aime le PSG, parce que sur les gradins, j’aurai toujours 7 ans. Jamais vous ne pourrez imaginer à quel point le Parc des Princes est impressionnant pour un gosse de 7 ans. Au début de chaque saison, mon père nous emmenait mes frères et moi voir quelques matchs du PSG. C’était toujours le même rituel. Nous trainions notre père vers la voiture trois heures avant le coup d’envoi et l’on se garait toujours rue Molitor. L’itinéraire impliquait le passage obligé devant les « Trois Obus » où les supporters se gorgent de bière avant le match. Mouvement de foules, ivrognes, gros mots : c’est précisément à ce moment que la tension devient palpable, comme on dit dans L’Equipe ; alors on se promet, avant chaque match, de se donner rendez-vous devant le lycée La Fontaine si l’on se perd. Suite du rituel : se tenir dans la file, passer le tourniquet, entendre les premiers chants des supporters. Une fois la fouille passée, sentir l’odeur des hot-dogs juste avant de donner son ticket à la placeuse. Et enfin la pelouse !

A peine assis, nous parcourions L’Equipe du jour et parlions du onze de départ avec des voisins inconnus, requalifiés en bons copains le temps d’un match. Qui préférer ? Le grand Sammy Traoré ou le jeune Mamadou Sakho en défense centrale ? Le petit Giuly ou Pancrate le costaud sur l’aile droite ? Débats existentiels, choix cruciaux ! Un supporter adverse, un sympathique Sochalien, Havrais ou Manceau s’immisce dans le colloque. Il nous conseille de nous méfier de leur petit numéro10, un joueur acheté à prix d’or à un club semi-pro en Norvège, un futur grand. Forcément…

Une demi-heure avant le début du match, les joueurs des deux formations arrivent sur la pelouse et débutent leur échauffement. En général, ce sont les visiteurs qui se risquent les premiers sur le carré vert. Et là, la bronca les accueille, pour les mettre dans l’ambiance, pour rappeler aux plus distraits d’entre eux qu’ici, ce n’est ni Toulouse ni Nancy mais Paris ! Puis le speaker présente les deux équipes. Religieusement, le nom de chaque joueur adverse est ponctué d’un délicat « Enculéééé ! » repris à 45 000 voix. Quand les Parisiens font enfin leur entrée, le Parc se lève comme un seul homme, ou plutôt comme un gentleman dès qu’une dame apparaît. Enfin, du temps où on se levait pour les dames…

Bientôt les fumigènes claquent, et les supporters se lèvent pour saluer les deux équipes avant le coup d’envoi. C’est donc parti pour 90 minutes de football, une heure et demie trop rapide, même en comptant les arrêts de jeu, beaucoup plus rapide en tout cas qu’une heure de collège, surtout en maths. Le match commence. On se déchaîne à chaque micro-tentative parisienne et on frissonne des que les adversaires ont le mauvais goût de s’approcher de notre surface de réparation. Et puis comme si l’équipe d’en face ne suffisait pas, bien sûr on doit jouer aussi contre l’arbitre, qui comme la France entière sauf les Parisiens déteste les Parisiens.

La mi-temps arrive. Les supporters vont se restaurer. C’est fou ce que c’est nourrissant, la bière. Pendant la pause, on annonce aussi les scores des autres matchs du championnat. Re-rituel et re-bronca dès que le speaker donne le résultat de l’OM. Le match reprend. Sur un corner, les rouges et bleus marquent ! Le Parc exulte ! On reprend en cœur le nom du buteur. Chaque année, le Parc a son chouchou, son idole. Jusqu’à sa retraite l’an dernier, c’était « l’Aigle des Acores », Pedro Miguel Pauleta – 109 buts, ça crée des liens.

La soixante-dixième minute de jeu approche, le rythme du match se ralentit, les entraîneurs procèdent aux remplacements. On injecte du sang neuf pour porter le coup décisif. Je vois encore Ronaldinho entrer en jeu pour sa première apparition en bleu et rouge. Je me rappelle les tribunes qui mimaient la prosternation devant cette idole, au sens étroit du terme. Et je n’oublierai jamais ses dribbles, même quand l’Alzheimer m’emportera.

Qu’on gagne ou qu’on perde, la fin de match est toujours douloureuse. Soit il faut préserver le score, soit il faut tenter d’égaliser, ou au moins de sauver l’honneur. Bientôt, le coup de sifflet final et le public se dirige vers la sortie en refaisant le match. Moi, je harcèle déjà mon père pour être sûr qu’on ira bien au prochain.

Gaza, miracle à Milan ?

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Causeur avait déjà évoqué le reportage dissonant du Corriere della sera, dont Menahem Macina vient de publier la traduction intégrale sur son site, toujours très bien informé, Debriefing.org (la VO italienne se trouve ici). L’envoyé spécial à Gaza du quotidien milanais, Lorenzo Cremonesi, a dû entendu des voix, car ce qu’il rapporte de l’état d’esprit des habitants de ce territoire après l’offensive israélienne est en contradiction totale avec les reportages de ses confrères du Monde, de Libération ou de Radio-France. Une enquête est en cours pour établir si son cas relève de la psychiatrie, de la comparution en conseil de guerre, ou du procès en béatification.