Accueil Site Page 3063

Islam et République, oui au choc des valeurs

32
La Kaaba à la mosquée Al-Masjid al-Haram de La Mecque
La Kaaba à la mosquée Al-Masjid al-Haram de La Mecque.

Des centaines d’étudiants s’étaient rassemblés, ce soir d’avril 1989, sur le campus pour célébrer la « Journée de solidarité avec la Palestine ». Dans le Maroc universitaire, la cause palestinienne façonnait notre conscience politique.

Mais, autour de l’estrade, nous n’étions pas que des étudiants ; des hommes armés de couteaux s’étaient infiltrés avec la farouche volonté d’en découdre avec ceux qu’ils nommaient des « infidèles » parce qu’ils se revendiquaient du marxisme-léninisme. Alors qu’un étudiant s’était autorisé à jouer avec des mots empruntés aux versets coraniques, il fut interrompu et menacé par des individus qui, transcendés par une pseudo-volonté divine, n’en étaient plus.

De ces cris assourdissants et de cette foule en mouvement, une image m’est restée en mémoire, celle d’un visage vêtu d’une longue barbe, accomplissant un mouvement brusque, du bas vers le haut, à destination du bas de mon ventre, avec son couteau fermement tenu. Et pour donner tout son sens à son geste, il l’accompagnait de cette formule spécifique aux rituels religieux de l’islam : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! »[access capability= »lire_inedits »]

Ce qui me hante, ce n’est pas son agression, ni ce au nom de quoi il la perpétrait, mais son regard venu d’ailleurs, singulier et indescriptible.

Nous étions coupables, mais de quoi au juste ?

Pourquoi des hommes issus d’horizons sociologiques différents s’étaient-ils donné rendez-vous pour accomplir des actes aussi ignobles au nom d’une religion ? Nous étions coupables à leurs yeux, mais coupables de quoi au juste ?

À l’époque, les universités marocaines constituaient un espace de prise de conscience politique et d’exercice de la liberté de conscience. Les islamistes du courant « Justice et spiritualité », créé par  Abdessalam Yassine en 1973, étaient écartés de l’unique syndicat étudiant. Ils n’allaient le rejoindre officiellement qu’en 1995, avec la ferme intention de le contrôler et de faire payer leur athéisme aux « gauchistes ». Je n’avais pas de conscience politique, pas d’affiliation syndicale. J’étais juste un être qui aspirait à cette ivresse que procurent la liberté de penser et la découverte des pensées philosophiques et politiques.

Au matin, j’avais une gueule de bois terrible.

Les affrontements entre les deux camps se sont poursuivis durant des semaines. Le campus est devenu un champ de bataille. Des  » barbus » ont organisé des tribunaux populaires. Des étudiants ont été assassinés.

Vingt ans plus tard, j’ai parfois l’impression que l’histoire se répète dans le pays qui est devenu le mien : la France. Bien sûr, ce n’est pas la même chose. Et pourtant : est-il si différent de tabasser un musulman français qui n’observe pas le ramadan et d’agresser un étudiant marocain qui ne croit pas en Dieu ? 

L’intégration, c’est l’apprentissage de la pensée critique

En général, l’intégration est exclusivement pensée en termes économiques et sociaux, comme s’il suffisait d’avoir accès à l’emploi, au logement, à la santé, pour que le processus fonctionne. À en juger par ma trajectoire personnelle, la dimension la plus importante et la plus difficile à mettre en œuvre individuellement, c’est l’apprentissage d’une certaine pensée critique qui s’oppose au régime de l’évidence. De ce point de vue, l’émigration est une chance, puisqu’elle soumet nos codes sociaux et nos schémas mentaux à l’épreuve du brassage culturel. Face à cette épreuve, on peut choisir le repli identitaire et le communautarisme ou, au contraire, accepter d’être déconcerté et d’interroger ses certitudes.

L’université française m’a donné des connaissances et un savoir-faire, mais plus encore ce savoir critique qui permet de poser des questions plus que d’obtenir des réponses. C’est ainsi que j’ai appris à interroger les valeurs qui donnent sens à une vie en société et que, dans cette belle République tant décriée, j’ai trouvé la liberté − liberté de conscience, liberté de croire et de ne pas croire, liberté de s’interroger, de douter, et même parfois d’avoir des certitudes.

Or cette liberté est aujourd’hui menacée. Ceux qui nous l’ont volée dans nos pays d’origine prétendent maintenant nous prendre en otage dans nos belles sociétés d’accueil.

Animés par un esprit enfantin, contemplant nos doutes et nos incertitudes, nous passions des soirées à parler de « nous » et de « vous » et, en affirmant nos différences, nous progressions dans l’acceptation de l’autre. Déjà, nous participions à cette mosaïque républicaine. En fin de soirée, nous réfutions ensemble cette opposition stérile entre « nous » et « vous ». Nous étions nés ici, ou nous y avions grandi et appris, nous pouvions inventer une nouvelle façon de dire « nous », sans distinction d’origine ni d’héritage culturel.

Il ne s’agit pas de liberté religieuse mais de liberté tout court. De nos libertés

Qu’est devenu cet esprit enfantin ? Alors que les parents ont cessé de croire au mythe du retour, les enfants se revendiquent aujourd’hui de valeurs venues d’ailleurs, un ailleurs qu’ils connaissent à peine. Après avoir perdu le combat de l’intégration sociale et économique, et ce, malgré trente ans de « politique de la ville », nous sommes en phase de perdre celui des libertés.

Des courants religieux affirment leur emprise sur nos quartiers, offrent aux jeunes des grilles de lecture, initient et cristallisent des oppositions de valeurs, de modes de vie, d’identités et ouvrent autant d’espaces d’affrontements au nom d’un différentialisme sacralisé. Ils entendent régner sur les corps autant que sur les âmes, en emprisonnant les rapports entre hommes et femmes, et ceci dès l’enfance puisqu’ils veulent priver les plus petits de la mixité à la piscine. Ils refusent que des femmes soient suivies par des gynécologues hommes. Et, de la crèche à l’école en passant par les centres de loisirs, ils s’attaquent à toutes les sphères éducatives.

Nous avons voulu croire qu’il s’agissait de liberté religieuse alors que ce qui est en question est un mode de vie, une conception des rapports sociaux qu’ils propulseront un jour dans le champ politique. C’est pour cela que les femmes sont pour eux un enjeu stratégique : s’ils veulent les dominer, c’est pour qu’elles assurent la transmission aux générations futures de valeurs familiales venues d’ailleurs, leurs valeurs fanatiques et religieuses. C’est pour cela que la cause des féministes est la nôtre.

Nous devons aller au combat, reprendre ces quartiers aux extrémistes qui diffusent des représentations et des valeurs qui sont tout sauf républicaines. Occupons l’espace public. Parlons de laïcité, d’égalité entre hommes et femmes, d’égalité des chances.

Oui, je suis pour un affrontement républicain que nous mènerons, non pas par à-coups médiatiques, non pas au hasard d’une loi, mais en brandissant nos valeurs. Je suis prêt à y participer parce qu’après la gueule de bois de l’intégrisme, j’ai connu en France l’ivresse de la liberté. Je ne me laisserai pas priver de cette ivresse. [/access]

A la poursuite d’octobre rouge

117

Qu’est-ce qui pèse 7 800 tonnes, mesure cent mètres, dispose d’un moteur à propulsion nucléaire qui lui permet de ne pas avoir besoin d’être ravitaillé en énergie, peut lancer des torpilles Spearfish et des missiles conventionnels Tomahawk sur des cibles situées à 2 000 kilomètres ? Un sous-marin ? Gagné !

Mais ce n’est pas un banal sous-marin ex-soviétique en pleine déglingue, c’est le très récent HMS Astute qui a été baptisé en 2007 et est seulement entré en service au mois d’août dernier. Pourtant, lui aussi vient de s’échouer assez lamentablement sur des rochers au large de l’île de Skye, en Ecosse. On s’interroge sur les causes de ce fiasco maritime. On parle d’un gouvernail qui aurait raclé le fond. Personne pour l’instant n’a envisagé que le pilote en immersion ait pu faire une fausse manœuvre après avoir entendu à la radio le contenu du plan drastique d’austérité de David Cameron, qui n’épargne pas non plus la Défense dont le budget va être amputé de 8 % à l’horizon 2014-2015.

À moins que sa maladresse n’ait été due à l’information qui suivait immédiatement et annonçait qu’il y avait encore un peuple en Europe qui résistait au rouleau compresseur de la régression sociale, comme dirait lui-même, sans qu’on le force, Benoist Apparu, le secrétaire d’Etat UMP au Logement.

La dictée du petit Louis

39

Avertissement : C’est après avoir découvert cette dépêche de l’AFP publiée sur le site internet du Figaro et concernant l’obtention de la deuxième année de droit de Jean Sarkozy que j’ai eu l’idée de ce texte. Le lecteur est prévenu que les déclarations et sentiments prêtés aux différents protagonistes ne sont issus que de l’imagination malicieuse de l’auteur. Toute coïncidence ne serait que fortuite, comme on l’écrit dans ces cas-là. DD.

Vendredi 14 h 00. Le figaro.fr annonce que Louis Sarkozy a fait deux fautes et demie à sa dictée de fin de semaine. Cette performance, ajoute l’auteur de la dépêche, permet au benjamin du Président de demeurer en tête de sa classe d’une courte tête.

Vendredi 16 h 28. Mediapart annonce que Paul-Henri E. qui n’a fait qu’une seule faute à la même dictée conteste les résultats de Louis Sarkozy. Une virgule oubliée n’aurait pas été comptabilisée par l’instituteur alors que cela avait déjà été sanctionné pour lui-même d’une demi-faute le mois précédent. Mediapart conclut son papier d’un « Selon que vous soyez puissant ou misérable » bien senti.

Vendredi 18 h 34. L’Elysée conteste « sereinement mais fermement » les allégations de Mediapart. Le communiqué précise que l’instituteur avait bien prévenu que la ponctuation ferait l’objet d’une sanction car ayant fait l’objet d’exercices pendant la semaine précédent la dictée où l’enfant Paul-Henri avait eu une demi-faute alors qu’il était convenu pour les trois dictées suivantes – dont celle de ce vendredi – que ce ne serait plus le cas.

Vendredi 19 h 12. Au « Grand Journal » de Canal +, Catherine Nay minimise la polémique en donnant des explications qui ne sont pas sans rappeler le communiqué de l’Elysée. Joseph Macé-Scaron, quant à lui, explique que « deux fautes et demie ou trois fautes, ce n’est guère terrible pour un fils de Président de la République » et ajoute que le mépris pour la langue française de son père n’est certainement pas pour rien dans cet échec.

Vendredi 23 h 22. L’AFP annonce que Maître Olivier Metzner a accepté de défendre les intérêts de Paul-Henri E.

Samedi 11 h 44. Dans « Ça se dispute » sur I-Télé, Nicolas Domenach moque les justifications de l’Elysée : « Cela démontre à quel point le président de la République ne maîtrise plus sa communication et semble à mille lieues des préoccupations des Français. » Eric Zemmour lui rétorque que cela démontre surtout le faible niveau des écoliers d’aujourd’hui, bénéficiant pourtant de barèmes généreux. Il ajoute que Nicolas Domenach ferait mieux de fustiger le pédagogisme et la permissivité qui tuent l’Ecole de la République à petit feu depuis trente ans.

Dimanche 13 h 08. Sur Canal +, chez Anne-Sophie Lapix, Edouard Balladur, interrogé à propos de la polémique du moment par la journaliste, conseille au petit Louis, qu’il a bien connu, de travailler davantage son orthographe et sa grammaire afin qu’il soit bien armé linguistiquement. C’est une condition de sa liberté future, précise t-il.

Dimanche 16 h 53. Rebondissement dans l’affaire « Dictée de Louis » : Mediapart a recueilli le témoignage de Jean-Baptiste M. qui aurait vu que Louis Sarkozy avait un dictionnaire sur les genoux pendant la dictée. L’affaire prend une autre ampleur.

Dimanche 18 h 42. Interrogé par Jean-Michel Aphatie sur les dernières révélations du site cher à Edwy Plenel, Arnaud Montebourg répond que « si cette tricherie est avérée, c’est très grave pour les institutions de la République ». « Il s’agirait d’un acte délinquant », croit-il bon d’ajouter.

Lundi 8 h 21. Sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach reçoit Maître Olivier Metzner. Ce dernier annonce qu’il a saisi le Rectorat de Paris afin que soit diligentée une enquête sur cette triste affaire.

Lundi 9 h 44. Frédéric Lefebvre déclare lors du point-presse de l’UMP que « Louis Sarkozy est un jeune homme brillant, qu’il ne doit pas être mieux traité que les autres enfants mais qu’il ne doit pas non plus être moins bien traité ». Il accuse Mediapart de se comporter en « torchon numérique digne des années trente. »

Lundi 9 h 58. Sur France Info, Nadine Morano souhaite soutenir « ce si brillant jeune garçon qu’est Louis Sarkozy qui, s’il ne doit pas être mieux traité que d’autres enfants, ne doit pas pour autant être moins bien considéré ». Elle ajoute que « certains sites internet trotsko-fascistes pourraient éviter de telles polémiques dignes de l’avant-guerre ».

Lundi 10 h 24. Xavier Bertrand dénonce « ces nouveaux médias, héritiers de la presse nauséabonde de l’entre deux guerres, qui n’hésitent pas à stigmatiser un enfant qui, s’il n’a pas plus de droits que les autres, n’en a pas moins non plus ». Il ajoute qu’il connaît personnellement Louis, « un enfant très brillant ».

Lundi 19 h 28. À « On refait le monde », sur RTL, Elisabeth Lévy n’y va pas par quatre chemins : « Cette histoire de dictée, ça me fiche les jetons. Si vous voulez, même si les résultats en orthographe de nos enfants -à commencer par ceux du fils du Président- ne sont pas brillants, ce n’est pas une raison pour en rajouter dans l’anti-sarkozysme primaire. »

Lundi 20 h 24. Sur France 2, Philippe Meirieu s’interroge : « Pourquoi stigmatise-t-on donc encore les enfants en comptant leurs fautes d’orthographe ? »

Mardi 8 h 01. Sur Antidote, le blog de David Desgouilles, un papier au vitriol est publié sur Philippe Meirieu, ses déclarations de la veille et son influence décidément désastreuse sur l’Ecole de la République.

Mardi 12 h 00. Rebondissement dans l’affaire. Mediapart annonce que Luc Châtel a demandé lui même les palmes académiques pour l’instituteur du petit Louis et que, circonstance aggravante, la femme d’Eric Woerth était présente au mariage du neveu du directeur de l’école.

Mardi 19 h 25. Grave incident sur le plateau du « Grand Journal » de Canal + : Après que Jean-Luc Mélenchon a traité de « tête de linotte » Ariane Massenet qui l’interrogeait sur l’affaire de la dictée, Jean-Michel Aphatie, prenant la défense de sa consœur ainsi outragée, qualifie le président du parti de gauche de « stalinien de la pire espèce ». Mélenchon balance alors son verre d’eau à la figure de l’éditorialiste en le qualifiant de « valet des puissants et de monomaniaque de la dette ». Aphatie, prenant à témoin l’assistance, sort sa carte de presse comme un rempart et, le visage humidifié – sans qu’on sache s’il s’agissait de larmes ou de l’eau jetée par son agresseur –, hurle : « on attaque la liberté de la presse, on attaque la liberté de la presse ! »

Mercredi 13 h 00. À la « une » du Monde, Luc Ferry et Jack Lang signent une tribune : « Pour une dictée non stigmatisante ».

Mercredi 15 h 28. À l’Assemblée nationale, interrogé par le député Mariani sur les honteuses allégations de Mediapart sur la famille du président de la République, Brice Hortefeux s’emmêle les pinceaux et annonce que « plusieurs empreintes génitales ont été retrouvées par la police scientifique sur le dictionnaire du petit Louis Sarkozy ».

Mercredi 18 h 00. Jusque-là discret sur cette triste affaire, le Parti socialiste produit un communiqué : « Les déclarations du ministre de l’Intérieur, au delà d’un lapsus qui prête à sourire, démontrent à quel point les services de l’Etat sont instrumentalisés dans le seul intérêt de l’Elysée. »

Mercredi 18 h 02. Frédéric Lefebvre, Nadine Morano, Xavier Bertrand et Dominique Paillé réagissent sur différents médias en fustigeant l’irresponsabilité du Parti socialiste, son goût immodéré de la polémique et son absence de solutions pour améliorer la vie quotidienne des Français.

Jeudi 11 h 41. De passage à Annecy, pour inaugurer un Institut technologique, Nicolas Sarkozy plaisante (ou pas ?) en signant le livre d’or : « Je la mets où, la virgule ? »

Jeudi 20 h 06. Luc Châtel, invité du JT de TF1, annonce que, dans une volonté d’apaisement et en accord avec le président de la République, le directeur de l’école et l’instituteur, cette « dictée de la honte » (ainsi que l’a qualifiée Libération à sa « une » le jour même) ne comptera pas dans la moyenne du trimestre. Une nouvelle épreuve sera soumise à tous les élèves de la classe, tous les dictionnaires ayant été déposés avant dans une salle attenante. C’est Philippe Sollers lui-même et le président de jury de l’agrégation de lettres classiques qui ont accepté d’en faire la correction.

Jeudi 22 h 31. Maître Olivier Metzner annonce le retrait de toute poursuite de la part de son jeune client mais précise néanmoins qu’il assistera lui-même à la dictée afin d’en contrôler la bonne exécution.

Vendredi 9 h 04. Sous les caméras de BFM-TV, de I-Télé, de LCI et de la Chaîne parlementaire, les enfants de la classe du petit Louis font leur nouvelle dictée. Sans doute déstabilisés par un tel environnement, les élèves produisent des copies catastrophiques, la moins mauvaise, Marie-Sophie T., faisant 8 fautes.

Faut que ça saigne !

12
Pieter Aertsen, Etal de boucher, 1551
Pieter Aertsen, Etal de boucher, 1551.

Dans le village où, enfant, nous passions nos vacances de prince des villes revenu à la vie sauvage, il arrivait presque chaque été qu’un paysan tuât un cochon. Ce jour-là, l’animal ne quittait pas la porcherie. Il attendait l’événement, dans un état d’incompréhension et d’inquiétude mêlées. Enfin, il était sorti de force, puis hissé sur une table de planches improvisée. Six hommes solides le maintenaient et menaient l’affaire à son terme. Le boucher ambulant entaillait une grosse veine qui faisait relief dans la gorge du goret ; le gros bouillon de sang qui s’échappait de sa blessure emportait avec lui ses râles de protestation douloureuse. Le petit Parisien feignait d’être écœuré par le spectacle, mais n’en perdait rien. Son trouble se dissipait dans l’atmosphère de gaîté qui suivait immédiatement cette cérémonie sanglante, et pourtant admissible. Le porc était nécessaire à l’accomplissement de ces choses toujours recommencées et délicieuses : boudin, saucisson, jambon…[access capability= »lire_inedits »]

Il ne nous suffit pas de tuer les animaux, il faut aussi qu’ils souffrent, et qu’on les frappe, et qu’on les mutile, et qu’on les estropie. Nous ne nous satisfaisons pas de les exploiter et de les asservir : nous jouissons de les humilier et de voir dans leurs yeux l’effroi que nous leur inspirons. Nous les rouons de coups pour les diriger vers le lieu de leur supplice, où ils parviennent, souvent, les membres brisés. Comme ils ne peuvent plus seulement se mouvoir, nous les soulevons de terre à l’aide de palans, et c’est ainsi, suspendus, terrifiés, pantins calomniés, qu’ils se présentent au pistolet. Nous rions de leur lente agonie ; leurs postures grotesques, leurs mouvements saccadés, leur masque d’effarement, alors que la vie s’épuise en eux avec lenteur, augmentent encore notre joie mauvaise. Souvent, leurs spasmes interminables gonflent notre colère absurde, et quand ils sont morts, nous les agonissons d’injures. 

Les caprices de notre machinale cruauté

En son temps, il n’y avait pas d’homme plus doux, plus attentionné que le prêtre oratorien Nicolas Malebranche (1638-1715), métaphysicien, philosophe « extasié de Descartes ». Or, un matin, il chassa un chien qui l’importunait d’un si violent coup de pied que les gens qui l’accompagnaient s’en étonnèrent. Et l’aimable penseur de rétorquer : « Eh ! Quoi ! Ne savez-vous pas bien que cela ne sent point ? ». Dans les abattoirs industriels comme dans les arènes, de quelque côté qu’il se tourne, l’animal se heurte à nos traditions, à nos croyances, à nos simples besoins qui l’accablent et lui réservent le pire des sorts. Il sert aux rites de la pensée magique, païenne, ou rationnelle. Il se conforme, bien malgré lui, au modèle cartésien de l’animal-machine, il satisfait aux caprices de notre machinale cruauté. 

Afin d’assouvir plus honnêtement notre pulsion, nous enrôlons le divin. En l’invoquant, nous sollicitons le sens du symbole, qui masque nos mauvaises manières. Dans le rituel d’égorgement, nous prétendons que nos bas instincts sont gouvernés par un Dieu de colère inassouvi. Ainsi justifiés, nous reproduisons le rite par lequel se renouvelle, dans le sang, la tragédie qui nous hante depuis la nuit des temps. Chaque année, des centaines de milliers de moutons australiens, pour le plus grand profit de leurs éleveurs, traversent l’océan en direction des pays du Golfe. Ceux qui auront survécu à ce voyage cauchemardesque sont attendus avec impatience par les sacrificateurs.

Et nous, qui prétendons au Ciel, nous avons fait de la Terre l’Enfer des animaux, qui sont nos légions de damnés.[/access]

Cespedes, post-philosophe in the poste

125
Vincent Cespedes

En tant que travailleur non-gréviste, j’estime avoir des droits. Et nombreux en plus. En particulier le droit de voir dans le poste des émissions à vocation plus ou moins culturelles qui me disent des choses censées, voire même intéressantes lorsque je reviens d’une longue journée passée au bureau, puis dans les transports perturbés. Mais depuis qu’un ahuri qui se prétend philosophe et écrivain, je veux dire Vincent Cespedes, squatte mes plateaux préférés, celui de Franz-Olivier Giesbert sur la « deux » et celui de Frédéric Taddei sur la « trois », ce n’est plus le cas du tout.

Cespedes, un homme de l’après

L’ami Vincent est un beau gosse, c’est indéniable. Il aime à faire pétiller pour nous (enfin surtout pour ma femme j’imagine) ses jolis yeux mouillés qui brillent sur l’écran de tous les feux de sa vanité, et Dieu sait s’ils sont nombreux. Mais quant à dire quelque chose d’intéressant, non, il n’en est pas là, ou alors exclusivement malgré lui. Certains ont prétendu que Cespedes était à la philosophie ce que Brice de Nice est au surf, une pure virtualité, au mieux un horizon d’attente. C’est trop dire ou trop peu. Cespedes est un homme de l’après, je veux dire du poste (de télé) et du post (de la philosophie), c’est un tard venu qui compense avantageusement par une barbe impeccable sa parfaite absence de complexe, et de concept. Les complexes, c’est bon pour les cathos coincés (un pléonasme) et les concepts c’est bon pour Kant, et Kant c’est moisi et ça sert à rien pour pécho les meufs (encore un pléonasme).

Plutôt que de perdre son temps à critiquer la raison pure, Cespedes a récemment mis sur le marché, L’Homme expliqué aux femmes, une version, estampillée philo mais tout aussi creuse, du best-seller niaiseux Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Et Cespedes lui, d’où vient-il ? Nul ne le sait, même si chacun peut voir où il va : n’importe où, mais vite. Cours, Vincent, cours !

Internet : et l’homme se leva du canapé

Oui, je sais, je suis un aigri, et un jaloux en plus, qui voudrait pouvoir pérorer à la place de Cespedes à la télé. C’est pour ça que je dis du mal, je sais, je sais. Oui, mais moi, contrairement à vous, je sais aussi pourquoi Internet a été inventé et, par conséquent, pourquoi je suis là parmi vous. C’est pas du tout afin d’améliorer la qualité des communications de l’armée américaine, ou pour diffuser la post-culture jusque dans des zones qu’elle avait jusque-là épargnées, ou dans je ne sais quelle autre bonne intention. Non, c’est beaucoup moins glorieux que tout ça. Un jour, le consommateur avachi sur son canapé en a eu marre que le poste ne lui réponde pas quand il se répandait en invectives narquoises contre ses présentateurs préférés. Il avait beau agonir la dame de la télé, elle restait souriante, d’une impassibilité christique face aux avanies. C’était rageant… Lorsque Internet est arrivé, l’homme s’est levé du canapé (à l’ahurissement inquiet de sa progéniture et de son épouse), mais il s’est vite rassis (au soulagement de tous) devant un autre écran, celui de son ordinateur, et s’est mis à insulter par écrit l’homme de la télé, ou de la radio, ou plus souvent encore celui de l’assemblée nationale et du gouvernement. Et ô miracle, l’homme de la télé, de la radio, etc., l’a entendu ! Il a même eu l’air peiné parfois. L’interactivité était née, et avec elle l’intelligence collective, et le journalisme citoyen, et plein de belles autres choses dans le même genre. Le moteur du développement d’Internet, c’est la vengeance et le ressentiment. Alors laissez-moi tranquille avec votre aigreur, bien sûr que je suis là pour me défouler, comme tout le monde.

Mais revenons à notre mouton émissaire, l’ami Cespedes. Vincent a écrit dans son ouvrage de référence[1. Je déconne, il est des fois où le risque d’être mal compris est trop grave.], Mai 68, la Philosophie est à la rue, pardon, dans la rue : « Le sexe de mai est philosophique. lâcher-prise sensuel clashant d’abord et avant tout l’amour institutionnalisé : rôles sexuels, famille patriarcale, non-dits, carcans… n’y voir qu’hédonisme et arithmétique des jouissances, c’est donc passer à côté. »

Personnellement, en tant que non-philosophe ayant fait quelques études de philosophie, je trouve donc ce donc merveilleux, un pur chef-d’œuvre post-philosophique à lui tout seul.

Dans ce même ouvrage, Cespedes, visiblement en forme, a aussi écrit, et je vous jure que c’est vrai, on peut le vérifier aisément à la page 277 de l’ouvrage en question, quatrième paragraphe :

« C’est au nom de l’ici-et-maintenant que Mai refuse le réformisme et les élections, comme les migraines et les dépressions. Sa philosophie : intensifier le présent grâce au mélange humain, pour que la vie change here and now, sans préavis, immédiatement. J’aimerais conclure sur l’urgence, à mes yeux, d’une telle conversion. »

C’est au nom de l’ici-et-maintenant
Que Mai refuse le réformisme et les élections,
Comme les migraines et les dépressions.
Sa philosophie : intensifier le présent
Grâce au mélange humain,
Pour que la vie change here and now,
Sans préavis,
Immédiatement.
J’aimerais conclure sur l’urgence,
À mes yeux,
D’une telle conversion.

C’est encore mieux en vers, non ? Ça sonne presque Minimum Respect. Est-ce qu’il ne serait pas un peu aussi post-poète sur les bords du PAF, notre post-philosophe ? Il faudrait quand même lui dire que les mélanges, même humains, ça craint pour les migraines.

Mais soyons sérieux un instant. Pour que la vie change here and now, il faut donc se convertir. Au risque des pires malentendus, cette prose a (presque) de quoi plaire au (post ?) chrétien que je suis. Vince, tu ne trouves pas que ça limite-limite, cette prose crypto-catho ? Il faut vite lever cette ambigüité mortifère pour ta nonpensée et pour ta visibilité médiatique. Vince, tu m’écoutes ?

Non, tu ne m’écoutes pas, je sais que tu ne m’écoutes pas, malgré toute l’interactivité du monde. J’ai pourtant une hypothèse à te soumettre pour conclure moi aussi. Vincent, tu n’es pas un homme, même expliqué aux femmes, tu es un personnage de roman. Et je sais même de quel roman. Tu es un personnage inventé par François Taillandier. Dans le dernier tome de sa Grande Intrigue, Time to turn, Taillandier s’attarde sur un mot d’ordre apparu comme par magie, qui appelle l’humanité à prendre un grand tournant pour enfin entrer dans la légèreté de l’après. Vincent, tu es le premier homme de l’après, celui qui répond à l’impératif du grand changement avant tout le monde, le bon petit soldat de la (post)modernité.

Mais à la lumière de Taillandier, on pourrait quand même reprocher au post-philosophe sa pusillanimité : ce n’est pas à se convertir qu’il y a urgence aujourd’hui mais, soyons précis, à prendre un turn. En plus de sonner catho-coincé, la conversion ça sonne affreusement vieille France (car Vincent, toujours volontaire pour les causes gagnées d’avance n’hésite pas à l’occasion et comme il se doit à s’en prendre aussi « au brave Français […] dans sa Francitude »). Il te faut donc aller plus loin, beaucoup plus loin, Vincent. Pourquoi en rester à l’obsolète langue française alors qu’on peut oser le turn dans la novlang anglo-américanisante. Tu as d’ailleurs déjà pris ce virage, tu es on the right track. Here and now, time to turn ! Vince, you hear me ?

TIME TO TURN

Prix: 7,70 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Casse sociale ?

A. s’est coupé ce matin en se rasant ; il a jeté rageusement la double lame SupraCut, pourtant volé la veille à Lidl, contre le miroir ébréché des toilettes.
B. ne reçoit plus de sms de Sarah. Leur caresses en cachette lui manquent, son sourire quand elle est collée à C. le dévaste.
C. éjacule toujours trop tôt avec Sarah, à cause des images qui lui brouillent la tête, à cause de Sarah aussi, cette p…
D. s’est encore disputé avec son beau-père, qui ne lui parlera pas avant qu’il se décide à faire le premier pas. Il ne supporte plus la morgue de celui-ci, quand il lui tend son argent de poche, billets de 100 euros qui sentent l’Hugo Boss et le tabac froid.
E. ne retourne en prison que dans trois jours : il a tout le temps qu’il faut.
F. s’est fait renvoyer du lycée après avoir frappé jusqu’au sang une prof qui n’était même pas la sienne.
G. est la risée des autres parce que ses Converse sont fendues depuis plus d’une semaine.
H. n’a pas fait son compte ce mois-ci ; les flics ont trouvé sa réserve à l’intérieur du lampadaire. Il leur fera payer.
I. n’ira pas sur la tombe de son frère cette année, et n’adressera plus la parole à son père saoul sur le divan.
J. ne sait plus s’il a envie de se faire un gréviste, un CRS ou une lycéenne, mais il sent que ça vient.
K. a besoin de nouvelles fringues, et de montres aussi.
L. s’est fait tatouer « Tony » sur le poignet et un « Montana » vertical sur la cuisse, mais tous les autres l’appellent le Fou.
M. a changé d’imam. Le précédent lui parlait d’obéissance et de foi, mais le nouveau sait ce qui est bon pour lui : mettre à sac ce qui s’interpose entre son âme et Dieu.
N. n’a pas de religion ; pas de parents non plus, du reste. Elevé par une tante qui ne parle pas français, au milieu de nombreux cousins qui braillent, il ne s’isole jamais mieux que sur son skyblog guerrier où il est le chef de Crew Commando.
O. est l’un des meilleurs pour le tir de mortier : son bras bouge à peine au moment de la déflagration.
P. a fait deux ans de psycho et sent la honte monter. Quand il crie, les autres baissent instantanément les yeux.
Q. pense que ses collègues du syndicat ne voient pas assez loin et qu’ils se feront avoir comme d’habitude.
R. a donné plus de gifles qu’il n’en a reçues, aux profs, aux éducateurs, à ses sœurs, à sa mère aussi. Il n’y a que son petit frère qui l’apaise, juste en souriant.
S. a douze ans mais c’est lui qui, l’année passée, a réussi à blesser un pompier sans se faire prendre. Respecté dans le quartier, et même au-delà, il est souvent interviewé dans les reportages-choc.
T. a la rage contre les Français qui ont fait de son père un larbin et de son frère un rappeur en vogue.
U. va de dilemme en dilemme : musulman accro à la bière, sentimental ne rechignant pas au viol, rmiste gagnant plus que toute sa famille réunie.
V. aime bien faire pleurer ceux qui se mettent en travers de son chemin : il sait qu’il fait peur et rien ne peut l’empêcher d’aimer ça.
W. prend son rôle très au sérieux. Il a tout le harnachement qu’il faut et le vocabulaire qui va avec : pour un peu on jurerait que c’est un vrai.
X. insulte en américain, en français et dans sa langue maternelle. Il rêve de Malcolm et aimerait éradiquer, vraiment éradiquer, tous les bouffons.
Y.. n’oubliera jamais la silhouette silencieuse de ses parents, il y a sept ans, revenus la tête basse de l’usine qui n’a jamais rouvert.
Z. aime sentir ce frisson qui vous prend quand on détale dans la fumée, cette ivresse des sirènes hurlantes et des caméras affolées.

En dépit des simplificateurs de tout poil qui aimeraient tant les absoudre, les féliciter ou les maudire en bloc, ces vingt-six individus ont pu se retrouver cet après-midi-là place Bellecour, unis le temps d’une échauffourée : tous casseurs ! 

Paris-Bagdad : un air de revenez-y

5

Une bonne idée d’escapade de dernière minute si vous n’avez pas d’essence pour aller voir mamie à Romorantin pour les vacances de la Toussaint, ou bien si les grévistes SNCF menacent votre séjour thalasso à Plombières-les-Bains : la liaison aérienne Paris-Bagdad devrait bientôt reprendre. Interrompue depuis près de 20 ans suite à l’invasion du Koweit par Saddam Hussein et à la première guerre du Golfe, la ligne, autrefois opérée par Air France, va être rouverte par la petite compagnie française Aigle Azur, samedi prochain 30 octobre.

À bord de ce vol inaugural, réservé aux VIP, on trouvera, outre Anne-Marie Idrac, secrétaire d’État au Commerce extérieur, une conséquente délégation de chefs d’entreprise. Après tout, ce n’est pas parce qu’on n’a même pas participé à la destruction de l’Irak qu’on ne doit pas tenter sa chance pour sa reconstruction…

On a tous quelque chose d’Averroès

28
Statue d'Averroès à Cordoue
Statue d'Averroès à Cordoue.

Averroès a bon dos. Jacques Attali n’est pas le seul à s’en prévaloir pour vanter les mérites de l’islam, comme il l’a fait le 21 septembre, sur le plateau de Frédéric Taddéi.

Quand cet économiste assène que l’immigration est inéluctable voire souhaitable, passe encore. Michèle Tribalat, dans Les Yeux grands fermés, lui apporte la contradiction. On préfère l’ignorer quand il serait urgent de débattre. Mais quand il affirme que « cette dimension musulmane de la France […] est un atout extraordinaire qu’il faut considérer comme une force », c’est au nom même de la République, certes accueillante, mais indivisible et laïque, qu’il convient de l’interpeller.

Averroès, donc, est souvent mis à contribution pour glorifier une Andalousie où le pouvoir islamique aurait développé un âge d’or œcuménique et nourrir implicitement le mythe des « racines musulmanes de l’Europe ». Gardons à l’esprit que cet intéressant commentateur d’Aristote, bien que banni par le Calife, était un homme de son temps et qu’il faisait appliquer la charia. D’ailleurs, même l’UOIF se revendique de lui[1.Le lycée Averroès de Lille, dont le fondateur, Amar Lasfar, a déclaré qu’il  » est aussi une vitrine, un laboratoire pour l’UOIF ».]…[access capability= »lire_inedits »]

Un peu court en histoire, Jacques Attali ne l’est pas moins en sociologie, mêlant allègrement religion et origine géographique, musulman et Arabe. Or l’immigration « musulmane » fut d’abord maghrébine et arabophone mais, pour l’essentiel, non arabe, car elle était majoritairement kabyle.

En outre, décréter que l’islam est l’unique horizon possible pour les immigrés venus du continent africain satisfait certainement mollahs et oulémas, pas les réfugiés qui croyaient échapper en Europe à la menace islamiste. Pas l’Iranienne Fariba Hachtroudi, journaliste et écrivain, menacée de mort en 1985 pour son combat contre la loi islamique. Invitée sur le plateau de « Paroles du monde » (Public Sénat) le 23 septembre, tout en précisant que l’application de la charia relève d’une certaine interprétation du Coran, elle observe que les pratiques chariatiques s’exportent dans les pays occidentaux et suscitent l’inquiétude : « C’est comme si l’Occident se réveillait d’un seul coup, alors que des gens […] le disent depuis trente ans : ça va arriver à nos portes. »

Et lorsque « ça » sera arrivé à nos portes parce que Jacques Attali considère qu’il faut plus d’islam quand il faudrait plus de laïcité, d’éducation et de liberté, il ne nous restera qu’à pleurer en compagnie du journaliste koweïtien Ahmed Al-Sarref qui nous avertit: « Un jour, on regrettera l’Europe. »[/access]

Gainsbourg, à la fin

On croyait tout connaître de Serge Gainsbourg, dont on célèbrera l’année prochaine les vingt ans de la disparition. On pensait avoir déjà visité tous les recoins de son labyrinthe biographique et créatif, on s’estimait parfaitement familier des moindres détails de sa vie… On se trompait sur presque toute la ligne. Il manquait quelque chose, à ceux qui n’ont pas connu personnellement le chanteur, pour finir de l’approcher par le cœur et par l’esprit. En l’occurrence, le livre touchant de Constance Meyer.

Carrière perdue d’artiste peintre

Plusieurs événements gainsbouriens notables ont jalonné l’année : le premier a été le film Gainsbourg vie héroïque  de Johan Sfar, qui a mis au jour – sur le mode du conte onirico-philosophique – les méandres psychologiques complexes du chanteur, pris en tenaille entre un éternel regret pour une carrière perdue d’artiste peintre, un vague mépris pour la chanson (considéré comme un « art mineur »), une violente détestation de sa « gueule », etc. Un joli portrait « rêvé », qui mettait sciemment de côté le Gainsbourg de « tous les jours », celui de la vie privée, et qui ne faisait qu’effleurer les dernières années de la vie du chanteur. Le second événement a été une réédition de la biographie « définitive » de Gilles Verlant, qui permet de saisir l’auteur de la Javanaise à travers un grand nombre de témoignages passionnants. Le troisième événement a été la publication de deux récits autobiographiques de femmes discrètes qui ont traversé la vie de Gainsbourg sans être connues du grand public. Sa première femme, Elisabeth Lévitzky (Lise et Lulu, First), que le chanteur a rencontré dans les années 1940 alors que son projet était encore d’être un artiste peintre ; et la jeune Constance Meyer (La jeune-fille et Gainsbourg, l’Archipel) qui a accompagné le poète dans les dernières années de sa vie.

L’intrépide pisseuse

Si le livre de Lévitzky (co-écrit avec Bertrand Dicale) est riche d’enseignements sur la préhistoire de l’artiste, le témoignage de Constance Meyer, La jeune fille et Gainsbourg, est autrement plus intéressant en ce qu’il apporte un éclairage sur les dernières années de la vie de l’artiste ; période durant laquelle un envahissant « Gainsbarre » médiatique cherchait volontairement à brouiller les pistes.

Constance Meyer rencontre Gainsbourg au milieu des années 80, alors qu’elle n’a que 16 ans. Aujourd’hui la jeune-femme a la quarantaine, et fait profession de réaliser des « patchworks » photographiques. On aimerait beaucoup reprendre à notre compte cette notion de « patchwork », car son témoignage se présente comme une accumulation saisissante – et touchante – de parcellaires « choses vues » qui démontre que l’anecdote mène parfois, très légitimement, au fragment biographique. Traversant Paris juchée sur son cyclomoteur Ciao, l’intrépide « pisseuse » glisse sous la porte de l’hôtel particulier de Serge, rue de Verneuil, une lettre de fan énamourée comportant un numéro de téléphone. Gainsbourg appelle la lolita. S’en suit une histoire d’amour singulière, qui va courir de 1986 à la mort du chanteur.

La jeune fille et Gainsbourg livre un témoignage émouvant sur le vrai Gainsbourg. Celui qui, au sommet de sa gloire, était encore un incorrigible timide avec les femmes. Celui qui surjouait le goujat alcoolique dans les médias, et réservait à ses intimes le visage d’un homme subtile et raffiné. Ce témoignage nous permet aussi de voir l’artiste au travail, composant la musique percutante de Tenue de soirée pour Blier fils, ou concevant son propre long-métrage Stan the Flasher, puissamment inspiré par son rapport aux jeunes filles
.
Constance Meyer, à travers des chapitres courts et une vraie économie d’écriture, réussit également à nous communiquer sa nostalgie des années 1980 ; un passé joyeux sans téléphones portables ; un temps poétique où l’on s’envoyait des télégrammes amoureux ; une époque où le monde de la musique – pas tout à fait entré dans l’ère mortifère du CD – savait encore ce que veut dire « chanson française »…

Et ce, notamment, grâce à l’élégance de l’univers Gainsbourg.

Florina Ilis : on vous avait prévenu

5

Excellente nouvelle pour l’art du roman : la romancière roumaine Florina Ilis est la lauréate 2010 du Prix Courrier international pour La Croisade des enfants. J’avais signalé aux lecteurs de Causeur ce roman majeur passé un peu inaperçu en France, qui est bel et bien le meilleur livre étranger de 2010. La Croisade des enfants est une exploration profonde et dévastatrice de ce qu’il reste de nos âmes par gros temps postmoderne. Samouraï à l’ouïe et à la vue perpétuellement aux aguets, Florina Ilis révèle avec une grande nouveauté formelle la mutation anthropologique en cours et les périls de l’infantilisation planétaire.

La Croisade des enfants avait été célébré unanimement en Roumanie à sa parution en 2005. Grâce au Prix Courrier international, la France vient de rattraper un peu son retard romanesque sur la Roumanie.

La croisade des enfants

Prix: 3,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Islam et République, oui au choc des valeurs

32
La Kaaba à la mosquée Al-Masjid al-Haram de La Mecque
La Kaaba à la mosquée Al-Masjid al-Haram de La Mecque.
La Kaaba à la mosquée Al-Masjid al-Haram de La Mecque
La Kaaba à la mosquée Al-Masjid al-Haram de La Mecque.

Des centaines d’étudiants s’étaient rassemblés, ce soir d’avril 1989, sur le campus pour célébrer la « Journée de solidarité avec la Palestine ». Dans le Maroc universitaire, la cause palestinienne façonnait notre conscience politique.

Mais, autour de l’estrade, nous n’étions pas que des étudiants ; des hommes armés de couteaux s’étaient infiltrés avec la farouche volonté d’en découdre avec ceux qu’ils nommaient des « infidèles » parce qu’ils se revendiquaient du marxisme-léninisme. Alors qu’un étudiant s’était autorisé à jouer avec des mots empruntés aux versets coraniques, il fut interrompu et menacé par des individus qui, transcendés par une pseudo-volonté divine, n’en étaient plus.

De ces cris assourdissants et de cette foule en mouvement, une image m’est restée en mémoire, celle d’un visage vêtu d’une longue barbe, accomplissant un mouvement brusque, du bas vers le haut, à destination du bas de mon ventre, avec son couteau fermement tenu. Et pour donner tout son sens à son geste, il l’accompagnait de cette formule spécifique aux rituels religieux de l’islam : « Au nom de Dieu clément et miséricordieux ! »[access capability= »lire_inedits »]

Ce qui me hante, ce n’est pas son agression, ni ce au nom de quoi il la perpétrait, mais son regard venu d’ailleurs, singulier et indescriptible.

Nous étions coupables, mais de quoi au juste ?

Pourquoi des hommes issus d’horizons sociologiques différents s’étaient-ils donné rendez-vous pour accomplir des actes aussi ignobles au nom d’une religion ? Nous étions coupables à leurs yeux, mais coupables de quoi au juste ?

À l’époque, les universités marocaines constituaient un espace de prise de conscience politique et d’exercice de la liberté de conscience. Les islamistes du courant « Justice et spiritualité », créé par  Abdessalam Yassine en 1973, étaient écartés de l’unique syndicat étudiant. Ils n’allaient le rejoindre officiellement qu’en 1995, avec la ferme intention de le contrôler et de faire payer leur athéisme aux « gauchistes ». Je n’avais pas de conscience politique, pas d’affiliation syndicale. J’étais juste un être qui aspirait à cette ivresse que procurent la liberté de penser et la découverte des pensées philosophiques et politiques.

Au matin, j’avais une gueule de bois terrible.

Les affrontements entre les deux camps se sont poursuivis durant des semaines. Le campus est devenu un champ de bataille. Des  » barbus » ont organisé des tribunaux populaires. Des étudiants ont été assassinés.

Vingt ans plus tard, j’ai parfois l’impression que l’histoire se répète dans le pays qui est devenu le mien : la France. Bien sûr, ce n’est pas la même chose. Et pourtant : est-il si différent de tabasser un musulman français qui n’observe pas le ramadan et d’agresser un étudiant marocain qui ne croit pas en Dieu ? 

L’intégration, c’est l’apprentissage de la pensée critique

En général, l’intégration est exclusivement pensée en termes économiques et sociaux, comme s’il suffisait d’avoir accès à l’emploi, au logement, à la santé, pour que le processus fonctionne. À en juger par ma trajectoire personnelle, la dimension la plus importante et la plus difficile à mettre en œuvre individuellement, c’est l’apprentissage d’une certaine pensée critique qui s’oppose au régime de l’évidence. De ce point de vue, l’émigration est une chance, puisqu’elle soumet nos codes sociaux et nos schémas mentaux à l’épreuve du brassage culturel. Face à cette épreuve, on peut choisir le repli identitaire et le communautarisme ou, au contraire, accepter d’être déconcerté et d’interroger ses certitudes.

L’université française m’a donné des connaissances et un savoir-faire, mais plus encore ce savoir critique qui permet de poser des questions plus que d’obtenir des réponses. C’est ainsi que j’ai appris à interroger les valeurs qui donnent sens à une vie en société et que, dans cette belle République tant décriée, j’ai trouvé la liberté − liberté de conscience, liberté de croire et de ne pas croire, liberté de s’interroger, de douter, et même parfois d’avoir des certitudes.

Or cette liberté est aujourd’hui menacée. Ceux qui nous l’ont volée dans nos pays d’origine prétendent maintenant nous prendre en otage dans nos belles sociétés d’accueil.

Animés par un esprit enfantin, contemplant nos doutes et nos incertitudes, nous passions des soirées à parler de « nous » et de « vous » et, en affirmant nos différences, nous progressions dans l’acceptation de l’autre. Déjà, nous participions à cette mosaïque républicaine. En fin de soirée, nous réfutions ensemble cette opposition stérile entre « nous » et « vous ». Nous étions nés ici, ou nous y avions grandi et appris, nous pouvions inventer une nouvelle façon de dire « nous », sans distinction d’origine ni d’héritage culturel.

Il ne s’agit pas de liberté religieuse mais de liberté tout court. De nos libertés

Qu’est devenu cet esprit enfantin ? Alors que les parents ont cessé de croire au mythe du retour, les enfants se revendiquent aujourd’hui de valeurs venues d’ailleurs, un ailleurs qu’ils connaissent à peine. Après avoir perdu le combat de l’intégration sociale et économique, et ce, malgré trente ans de « politique de la ville », nous sommes en phase de perdre celui des libertés.

Des courants religieux affirment leur emprise sur nos quartiers, offrent aux jeunes des grilles de lecture, initient et cristallisent des oppositions de valeurs, de modes de vie, d’identités et ouvrent autant d’espaces d’affrontements au nom d’un différentialisme sacralisé. Ils entendent régner sur les corps autant que sur les âmes, en emprisonnant les rapports entre hommes et femmes, et ceci dès l’enfance puisqu’ils veulent priver les plus petits de la mixité à la piscine. Ils refusent que des femmes soient suivies par des gynécologues hommes. Et, de la crèche à l’école en passant par les centres de loisirs, ils s’attaquent à toutes les sphères éducatives.

Nous avons voulu croire qu’il s’agissait de liberté religieuse alors que ce qui est en question est un mode de vie, une conception des rapports sociaux qu’ils propulseront un jour dans le champ politique. C’est pour cela que les femmes sont pour eux un enjeu stratégique : s’ils veulent les dominer, c’est pour qu’elles assurent la transmission aux générations futures de valeurs familiales venues d’ailleurs, leurs valeurs fanatiques et religieuses. C’est pour cela que la cause des féministes est la nôtre.

Nous devons aller au combat, reprendre ces quartiers aux extrémistes qui diffusent des représentations et des valeurs qui sont tout sauf républicaines. Occupons l’espace public. Parlons de laïcité, d’égalité entre hommes et femmes, d’égalité des chances.

Oui, je suis pour un affrontement républicain que nous mènerons, non pas par à-coups médiatiques, non pas au hasard d’une loi, mais en brandissant nos valeurs. Je suis prêt à y participer parce qu’après la gueule de bois de l’intégrisme, j’ai connu en France l’ivresse de la liberté. Je ne me laisserai pas priver de cette ivresse. [/access]

A la poursuite d’octobre rouge

117

Qu’est-ce qui pèse 7 800 tonnes, mesure cent mètres, dispose d’un moteur à propulsion nucléaire qui lui permet de ne pas avoir besoin d’être ravitaillé en énergie, peut lancer des torpilles Spearfish et des missiles conventionnels Tomahawk sur des cibles situées à 2 000 kilomètres ? Un sous-marin ? Gagné !

Mais ce n’est pas un banal sous-marin ex-soviétique en pleine déglingue, c’est le très récent HMS Astute qui a été baptisé en 2007 et est seulement entré en service au mois d’août dernier. Pourtant, lui aussi vient de s’échouer assez lamentablement sur des rochers au large de l’île de Skye, en Ecosse. On s’interroge sur les causes de ce fiasco maritime. On parle d’un gouvernail qui aurait raclé le fond. Personne pour l’instant n’a envisagé que le pilote en immersion ait pu faire une fausse manœuvre après avoir entendu à la radio le contenu du plan drastique d’austérité de David Cameron, qui n’épargne pas non plus la Défense dont le budget va être amputé de 8 % à l’horizon 2014-2015.

À moins que sa maladresse n’ait été due à l’information qui suivait immédiatement et annonçait qu’il y avait encore un peuple en Europe qui résistait au rouleau compresseur de la régression sociale, comme dirait lui-même, sans qu’on le force, Benoist Apparu, le secrétaire d’Etat UMP au Logement.

La dictée du petit Louis

39

Avertissement : C’est après avoir découvert cette dépêche de l’AFP publiée sur le site internet du Figaro et concernant l’obtention de la deuxième année de droit de Jean Sarkozy que j’ai eu l’idée de ce texte. Le lecteur est prévenu que les déclarations et sentiments prêtés aux différents protagonistes ne sont issus que de l’imagination malicieuse de l’auteur. Toute coïncidence ne serait que fortuite, comme on l’écrit dans ces cas-là. DD.

Vendredi 14 h 00. Le figaro.fr annonce que Louis Sarkozy a fait deux fautes et demie à sa dictée de fin de semaine. Cette performance, ajoute l’auteur de la dépêche, permet au benjamin du Président de demeurer en tête de sa classe d’une courte tête.

Vendredi 16 h 28. Mediapart annonce que Paul-Henri E. qui n’a fait qu’une seule faute à la même dictée conteste les résultats de Louis Sarkozy. Une virgule oubliée n’aurait pas été comptabilisée par l’instituteur alors que cela avait déjà été sanctionné pour lui-même d’une demi-faute le mois précédent. Mediapart conclut son papier d’un « Selon que vous soyez puissant ou misérable » bien senti.

Vendredi 18 h 34. L’Elysée conteste « sereinement mais fermement » les allégations de Mediapart. Le communiqué précise que l’instituteur avait bien prévenu que la ponctuation ferait l’objet d’une sanction car ayant fait l’objet d’exercices pendant la semaine précédent la dictée où l’enfant Paul-Henri avait eu une demi-faute alors qu’il était convenu pour les trois dictées suivantes – dont celle de ce vendredi – que ce ne serait plus le cas.

Vendredi 19 h 12. Au « Grand Journal » de Canal +, Catherine Nay minimise la polémique en donnant des explications qui ne sont pas sans rappeler le communiqué de l’Elysée. Joseph Macé-Scaron, quant à lui, explique que « deux fautes et demie ou trois fautes, ce n’est guère terrible pour un fils de Président de la République » et ajoute que le mépris pour la langue française de son père n’est certainement pas pour rien dans cet échec.

Vendredi 23 h 22. L’AFP annonce que Maître Olivier Metzner a accepté de défendre les intérêts de Paul-Henri E.

Samedi 11 h 44. Dans « Ça se dispute » sur I-Télé, Nicolas Domenach moque les justifications de l’Elysée : « Cela démontre à quel point le président de la République ne maîtrise plus sa communication et semble à mille lieues des préoccupations des Français. » Eric Zemmour lui rétorque que cela démontre surtout le faible niveau des écoliers d’aujourd’hui, bénéficiant pourtant de barèmes généreux. Il ajoute que Nicolas Domenach ferait mieux de fustiger le pédagogisme et la permissivité qui tuent l’Ecole de la République à petit feu depuis trente ans.

Dimanche 13 h 08. Sur Canal +, chez Anne-Sophie Lapix, Edouard Balladur, interrogé à propos de la polémique du moment par la journaliste, conseille au petit Louis, qu’il a bien connu, de travailler davantage son orthographe et sa grammaire afin qu’il soit bien armé linguistiquement. C’est une condition de sa liberté future, précise t-il.

Dimanche 16 h 53. Rebondissement dans l’affaire « Dictée de Louis » : Mediapart a recueilli le témoignage de Jean-Baptiste M. qui aurait vu que Louis Sarkozy avait un dictionnaire sur les genoux pendant la dictée. L’affaire prend une autre ampleur.

Dimanche 18 h 42. Interrogé par Jean-Michel Aphatie sur les dernières révélations du site cher à Edwy Plenel, Arnaud Montebourg répond que « si cette tricherie est avérée, c’est très grave pour les institutions de la République ». « Il s’agirait d’un acte délinquant », croit-il bon d’ajouter.

Lundi 8 h 21. Sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach reçoit Maître Olivier Metzner. Ce dernier annonce qu’il a saisi le Rectorat de Paris afin que soit diligentée une enquête sur cette triste affaire.

Lundi 9 h 44. Frédéric Lefebvre déclare lors du point-presse de l’UMP que « Louis Sarkozy est un jeune homme brillant, qu’il ne doit pas être mieux traité que les autres enfants mais qu’il ne doit pas non plus être moins bien traité ». Il accuse Mediapart de se comporter en « torchon numérique digne des années trente. »

Lundi 9 h 58. Sur France Info, Nadine Morano souhaite soutenir « ce si brillant jeune garçon qu’est Louis Sarkozy qui, s’il ne doit pas être mieux traité que d’autres enfants, ne doit pas pour autant être moins bien considéré ». Elle ajoute que « certains sites internet trotsko-fascistes pourraient éviter de telles polémiques dignes de l’avant-guerre ».

Lundi 10 h 24. Xavier Bertrand dénonce « ces nouveaux médias, héritiers de la presse nauséabonde de l’entre deux guerres, qui n’hésitent pas à stigmatiser un enfant qui, s’il n’a pas plus de droits que les autres, n’en a pas moins non plus ». Il ajoute qu’il connaît personnellement Louis, « un enfant très brillant ».

Lundi 19 h 28. À « On refait le monde », sur RTL, Elisabeth Lévy n’y va pas par quatre chemins : « Cette histoire de dictée, ça me fiche les jetons. Si vous voulez, même si les résultats en orthographe de nos enfants -à commencer par ceux du fils du Président- ne sont pas brillants, ce n’est pas une raison pour en rajouter dans l’anti-sarkozysme primaire. »

Lundi 20 h 24. Sur France 2, Philippe Meirieu s’interroge : « Pourquoi stigmatise-t-on donc encore les enfants en comptant leurs fautes d’orthographe ? »

Mardi 8 h 01. Sur Antidote, le blog de David Desgouilles, un papier au vitriol est publié sur Philippe Meirieu, ses déclarations de la veille et son influence décidément désastreuse sur l’Ecole de la République.

Mardi 12 h 00. Rebondissement dans l’affaire. Mediapart annonce que Luc Châtel a demandé lui même les palmes académiques pour l’instituteur du petit Louis et que, circonstance aggravante, la femme d’Eric Woerth était présente au mariage du neveu du directeur de l’école.

Mardi 19 h 25. Grave incident sur le plateau du « Grand Journal » de Canal + : Après que Jean-Luc Mélenchon a traité de « tête de linotte » Ariane Massenet qui l’interrogeait sur l’affaire de la dictée, Jean-Michel Aphatie, prenant la défense de sa consœur ainsi outragée, qualifie le président du parti de gauche de « stalinien de la pire espèce ». Mélenchon balance alors son verre d’eau à la figure de l’éditorialiste en le qualifiant de « valet des puissants et de monomaniaque de la dette ». Aphatie, prenant à témoin l’assistance, sort sa carte de presse comme un rempart et, le visage humidifié – sans qu’on sache s’il s’agissait de larmes ou de l’eau jetée par son agresseur –, hurle : « on attaque la liberté de la presse, on attaque la liberté de la presse ! »

Mercredi 13 h 00. À la « une » du Monde, Luc Ferry et Jack Lang signent une tribune : « Pour une dictée non stigmatisante ».

Mercredi 15 h 28. À l’Assemblée nationale, interrogé par le député Mariani sur les honteuses allégations de Mediapart sur la famille du président de la République, Brice Hortefeux s’emmêle les pinceaux et annonce que « plusieurs empreintes génitales ont été retrouvées par la police scientifique sur le dictionnaire du petit Louis Sarkozy ».

Mercredi 18 h 00. Jusque-là discret sur cette triste affaire, le Parti socialiste produit un communiqué : « Les déclarations du ministre de l’Intérieur, au delà d’un lapsus qui prête à sourire, démontrent à quel point les services de l’Etat sont instrumentalisés dans le seul intérêt de l’Elysée. »

Mercredi 18 h 02. Frédéric Lefebvre, Nadine Morano, Xavier Bertrand et Dominique Paillé réagissent sur différents médias en fustigeant l’irresponsabilité du Parti socialiste, son goût immodéré de la polémique et son absence de solutions pour améliorer la vie quotidienne des Français.

Jeudi 11 h 41. De passage à Annecy, pour inaugurer un Institut technologique, Nicolas Sarkozy plaisante (ou pas ?) en signant le livre d’or : « Je la mets où, la virgule ? »

Jeudi 20 h 06. Luc Châtel, invité du JT de TF1, annonce que, dans une volonté d’apaisement et en accord avec le président de la République, le directeur de l’école et l’instituteur, cette « dictée de la honte » (ainsi que l’a qualifiée Libération à sa « une » le jour même) ne comptera pas dans la moyenne du trimestre. Une nouvelle épreuve sera soumise à tous les élèves de la classe, tous les dictionnaires ayant été déposés avant dans une salle attenante. C’est Philippe Sollers lui-même et le président de jury de l’agrégation de lettres classiques qui ont accepté d’en faire la correction.

Jeudi 22 h 31. Maître Olivier Metzner annonce le retrait de toute poursuite de la part de son jeune client mais précise néanmoins qu’il assistera lui-même à la dictée afin d’en contrôler la bonne exécution.

Vendredi 9 h 04. Sous les caméras de BFM-TV, de I-Télé, de LCI et de la Chaîne parlementaire, les enfants de la classe du petit Louis font leur nouvelle dictée. Sans doute déstabilisés par un tel environnement, les élèves produisent des copies catastrophiques, la moins mauvaise, Marie-Sophie T., faisant 8 fautes.

Faut que ça saigne !

12
Pieter Aertsen, Etal de boucher, 1551
Pieter Aertsen, Etal de boucher, 1551.
Pieter Aertsen, Etal de boucher, 1551
Pieter Aertsen, Etal de boucher, 1551.

Dans le village où, enfant, nous passions nos vacances de prince des villes revenu à la vie sauvage, il arrivait presque chaque été qu’un paysan tuât un cochon. Ce jour-là, l’animal ne quittait pas la porcherie. Il attendait l’événement, dans un état d’incompréhension et d’inquiétude mêlées. Enfin, il était sorti de force, puis hissé sur une table de planches improvisée. Six hommes solides le maintenaient et menaient l’affaire à son terme. Le boucher ambulant entaillait une grosse veine qui faisait relief dans la gorge du goret ; le gros bouillon de sang qui s’échappait de sa blessure emportait avec lui ses râles de protestation douloureuse. Le petit Parisien feignait d’être écœuré par le spectacle, mais n’en perdait rien. Son trouble se dissipait dans l’atmosphère de gaîté qui suivait immédiatement cette cérémonie sanglante, et pourtant admissible. Le porc était nécessaire à l’accomplissement de ces choses toujours recommencées et délicieuses : boudin, saucisson, jambon…[access capability= »lire_inedits »]

Il ne nous suffit pas de tuer les animaux, il faut aussi qu’ils souffrent, et qu’on les frappe, et qu’on les mutile, et qu’on les estropie. Nous ne nous satisfaisons pas de les exploiter et de les asservir : nous jouissons de les humilier et de voir dans leurs yeux l’effroi que nous leur inspirons. Nous les rouons de coups pour les diriger vers le lieu de leur supplice, où ils parviennent, souvent, les membres brisés. Comme ils ne peuvent plus seulement se mouvoir, nous les soulevons de terre à l’aide de palans, et c’est ainsi, suspendus, terrifiés, pantins calomniés, qu’ils se présentent au pistolet. Nous rions de leur lente agonie ; leurs postures grotesques, leurs mouvements saccadés, leur masque d’effarement, alors que la vie s’épuise en eux avec lenteur, augmentent encore notre joie mauvaise. Souvent, leurs spasmes interminables gonflent notre colère absurde, et quand ils sont morts, nous les agonissons d’injures. 

Les caprices de notre machinale cruauté

En son temps, il n’y avait pas d’homme plus doux, plus attentionné que le prêtre oratorien Nicolas Malebranche (1638-1715), métaphysicien, philosophe « extasié de Descartes ». Or, un matin, il chassa un chien qui l’importunait d’un si violent coup de pied que les gens qui l’accompagnaient s’en étonnèrent. Et l’aimable penseur de rétorquer : « Eh ! Quoi ! Ne savez-vous pas bien que cela ne sent point ? ». Dans les abattoirs industriels comme dans les arènes, de quelque côté qu’il se tourne, l’animal se heurte à nos traditions, à nos croyances, à nos simples besoins qui l’accablent et lui réservent le pire des sorts. Il sert aux rites de la pensée magique, païenne, ou rationnelle. Il se conforme, bien malgré lui, au modèle cartésien de l’animal-machine, il satisfait aux caprices de notre machinale cruauté. 

Afin d’assouvir plus honnêtement notre pulsion, nous enrôlons le divin. En l’invoquant, nous sollicitons le sens du symbole, qui masque nos mauvaises manières. Dans le rituel d’égorgement, nous prétendons que nos bas instincts sont gouvernés par un Dieu de colère inassouvi. Ainsi justifiés, nous reproduisons le rite par lequel se renouvelle, dans le sang, la tragédie qui nous hante depuis la nuit des temps. Chaque année, des centaines de milliers de moutons australiens, pour le plus grand profit de leurs éleveurs, traversent l’océan en direction des pays du Golfe. Ceux qui auront survécu à ce voyage cauchemardesque sont attendus avec impatience par les sacrificateurs.

Et nous, qui prétendons au Ciel, nous avons fait de la Terre l’Enfer des animaux, qui sont nos légions de damnés.[/access]

Cespedes, post-philosophe in the poste

125
Vincent Cespedes
Vincent Cespedes

En tant que travailleur non-gréviste, j’estime avoir des droits. Et nombreux en plus. En particulier le droit de voir dans le poste des émissions à vocation plus ou moins culturelles qui me disent des choses censées, voire même intéressantes lorsque je reviens d’une longue journée passée au bureau, puis dans les transports perturbés. Mais depuis qu’un ahuri qui se prétend philosophe et écrivain, je veux dire Vincent Cespedes, squatte mes plateaux préférés, celui de Franz-Olivier Giesbert sur la « deux » et celui de Frédéric Taddei sur la « trois », ce n’est plus le cas du tout.

Cespedes, un homme de l’après

L’ami Vincent est un beau gosse, c’est indéniable. Il aime à faire pétiller pour nous (enfin surtout pour ma femme j’imagine) ses jolis yeux mouillés qui brillent sur l’écran de tous les feux de sa vanité, et Dieu sait s’ils sont nombreux. Mais quant à dire quelque chose d’intéressant, non, il n’en est pas là, ou alors exclusivement malgré lui. Certains ont prétendu que Cespedes était à la philosophie ce que Brice de Nice est au surf, une pure virtualité, au mieux un horizon d’attente. C’est trop dire ou trop peu. Cespedes est un homme de l’après, je veux dire du poste (de télé) et du post (de la philosophie), c’est un tard venu qui compense avantageusement par une barbe impeccable sa parfaite absence de complexe, et de concept. Les complexes, c’est bon pour les cathos coincés (un pléonasme) et les concepts c’est bon pour Kant, et Kant c’est moisi et ça sert à rien pour pécho les meufs (encore un pléonasme).

Plutôt que de perdre son temps à critiquer la raison pure, Cespedes a récemment mis sur le marché, L’Homme expliqué aux femmes, une version, estampillée philo mais tout aussi creuse, du best-seller niaiseux Les Hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus. Et Cespedes lui, d’où vient-il ? Nul ne le sait, même si chacun peut voir où il va : n’importe où, mais vite. Cours, Vincent, cours !

Internet : et l’homme se leva du canapé

Oui, je sais, je suis un aigri, et un jaloux en plus, qui voudrait pouvoir pérorer à la place de Cespedes à la télé. C’est pour ça que je dis du mal, je sais, je sais. Oui, mais moi, contrairement à vous, je sais aussi pourquoi Internet a été inventé et, par conséquent, pourquoi je suis là parmi vous. C’est pas du tout afin d’améliorer la qualité des communications de l’armée américaine, ou pour diffuser la post-culture jusque dans des zones qu’elle avait jusque-là épargnées, ou dans je ne sais quelle autre bonne intention. Non, c’est beaucoup moins glorieux que tout ça. Un jour, le consommateur avachi sur son canapé en a eu marre que le poste ne lui réponde pas quand il se répandait en invectives narquoises contre ses présentateurs préférés. Il avait beau agonir la dame de la télé, elle restait souriante, d’une impassibilité christique face aux avanies. C’était rageant… Lorsque Internet est arrivé, l’homme s’est levé du canapé (à l’ahurissement inquiet de sa progéniture et de son épouse), mais il s’est vite rassis (au soulagement de tous) devant un autre écran, celui de son ordinateur, et s’est mis à insulter par écrit l’homme de la télé, ou de la radio, ou plus souvent encore celui de l’assemblée nationale et du gouvernement. Et ô miracle, l’homme de la télé, de la radio, etc., l’a entendu ! Il a même eu l’air peiné parfois. L’interactivité était née, et avec elle l’intelligence collective, et le journalisme citoyen, et plein de belles autres choses dans le même genre. Le moteur du développement d’Internet, c’est la vengeance et le ressentiment. Alors laissez-moi tranquille avec votre aigreur, bien sûr que je suis là pour me défouler, comme tout le monde.

Mais revenons à notre mouton émissaire, l’ami Cespedes. Vincent a écrit dans son ouvrage de référence[1. Je déconne, il est des fois où le risque d’être mal compris est trop grave.], Mai 68, la Philosophie est à la rue, pardon, dans la rue : « Le sexe de mai est philosophique. lâcher-prise sensuel clashant d’abord et avant tout l’amour institutionnalisé : rôles sexuels, famille patriarcale, non-dits, carcans… n’y voir qu’hédonisme et arithmétique des jouissances, c’est donc passer à côté. »

Personnellement, en tant que non-philosophe ayant fait quelques études de philosophie, je trouve donc ce donc merveilleux, un pur chef-d’œuvre post-philosophique à lui tout seul.

Dans ce même ouvrage, Cespedes, visiblement en forme, a aussi écrit, et je vous jure que c’est vrai, on peut le vérifier aisément à la page 277 de l’ouvrage en question, quatrième paragraphe :

« C’est au nom de l’ici-et-maintenant que Mai refuse le réformisme et les élections, comme les migraines et les dépressions. Sa philosophie : intensifier le présent grâce au mélange humain, pour que la vie change here and now, sans préavis, immédiatement. J’aimerais conclure sur l’urgence, à mes yeux, d’une telle conversion. »

C’est au nom de l’ici-et-maintenant
Que Mai refuse le réformisme et les élections,
Comme les migraines et les dépressions.
Sa philosophie : intensifier le présent
Grâce au mélange humain,
Pour que la vie change here and now,
Sans préavis,
Immédiatement.
J’aimerais conclure sur l’urgence,
À mes yeux,
D’une telle conversion.

C’est encore mieux en vers, non ? Ça sonne presque Minimum Respect. Est-ce qu’il ne serait pas un peu aussi post-poète sur les bords du PAF, notre post-philosophe ? Il faudrait quand même lui dire que les mélanges, même humains, ça craint pour les migraines.

Mais soyons sérieux un instant. Pour que la vie change here and now, il faut donc se convertir. Au risque des pires malentendus, cette prose a (presque) de quoi plaire au (post ?) chrétien que je suis. Vince, tu ne trouves pas que ça limite-limite, cette prose crypto-catho ? Il faut vite lever cette ambigüité mortifère pour ta nonpensée et pour ta visibilité médiatique. Vince, tu m’écoutes ?

Non, tu ne m’écoutes pas, je sais que tu ne m’écoutes pas, malgré toute l’interactivité du monde. J’ai pourtant une hypothèse à te soumettre pour conclure moi aussi. Vincent, tu n’es pas un homme, même expliqué aux femmes, tu es un personnage de roman. Et je sais même de quel roman. Tu es un personnage inventé par François Taillandier. Dans le dernier tome de sa Grande Intrigue, Time to turn, Taillandier s’attarde sur un mot d’ordre apparu comme par magie, qui appelle l’humanité à prendre un grand tournant pour enfin entrer dans la légèreté de l’après. Vincent, tu es le premier homme de l’après, celui qui répond à l’impératif du grand changement avant tout le monde, le bon petit soldat de la (post)modernité.

Mais à la lumière de Taillandier, on pourrait quand même reprocher au post-philosophe sa pusillanimité : ce n’est pas à se convertir qu’il y a urgence aujourd’hui mais, soyons précis, à prendre un turn. En plus de sonner catho-coincé, la conversion ça sonne affreusement vieille France (car Vincent, toujours volontaire pour les causes gagnées d’avance n’hésite pas à l’occasion et comme il se doit à s’en prendre aussi « au brave Français […] dans sa Francitude »). Il te faut donc aller plus loin, beaucoup plus loin, Vincent. Pourquoi en rester à l’obsolète langue française alors qu’on peut oser le turn dans la novlang anglo-américanisante. Tu as d’ailleurs déjà pris ce virage, tu es on the right track. Here and now, time to turn ! Vince, you hear me ?

TIME TO TURN

Prix: 7,70 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de

Casse sociale ?

136

A. s’est coupé ce matin en se rasant ; il a jeté rageusement la double lame SupraCut, pourtant volé la veille à Lidl, contre le miroir ébréché des toilettes.
B. ne reçoit plus de sms de Sarah. Leur caresses en cachette lui manquent, son sourire quand elle est collée à C. le dévaste.
C. éjacule toujours trop tôt avec Sarah, à cause des images qui lui brouillent la tête, à cause de Sarah aussi, cette p…
D. s’est encore disputé avec son beau-père, qui ne lui parlera pas avant qu’il se décide à faire le premier pas. Il ne supporte plus la morgue de celui-ci, quand il lui tend son argent de poche, billets de 100 euros qui sentent l’Hugo Boss et le tabac froid.
E. ne retourne en prison que dans trois jours : il a tout le temps qu’il faut.
F. s’est fait renvoyer du lycée après avoir frappé jusqu’au sang une prof qui n’était même pas la sienne.
G. est la risée des autres parce que ses Converse sont fendues depuis plus d’une semaine.
H. n’a pas fait son compte ce mois-ci ; les flics ont trouvé sa réserve à l’intérieur du lampadaire. Il leur fera payer.
I. n’ira pas sur la tombe de son frère cette année, et n’adressera plus la parole à son père saoul sur le divan.
J. ne sait plus s’il a envie de se faire un gréviste, un CRS ou une lycéenne, mais il sent que ça vient.
K. a besoin de nouvelles fringues, et de montres aussi.
L. s’est fait tatouer « Tony » sur le poignet et un « Montana » vertical sur la cuisse, mais tous les autres l’appellent le Fou.
M. a changé d’imam. Le précédent lui parlait d’obéissance et de foi, mais le nouveau sait ce qui est bon pour lui : mettre à sac ce qui s’interpose entre son âme et Dieu.
N. n’a pas de religion ; pas de parents non plus, du reste. Elevé par une tante qui ne parle pas français, au milieu de nombreux cousins qui braillent, il ne s’isole jamais mieux que sur son skyblog guerrier où il est le chef de Crew Commando.
O. est l’un des meilleurs pour le tir de mortier : son bras bouge à peine au moment de la déflagration.
P. a fait deux ans de psycho et sent la honte monter. Quand il crie, les autres baissent instantanément les yeux.
Q. pense que ses collègues du syndicat ne voient pas assez loin et qu’ils se feront avoir comme d’habitude.
R. a donné plus de gifles qu’il n’en a reçues, aux profs, aux éducateurs, à ses sœurs, à sa mère aussi. Il n’y a que son petit frère qui l’apaise, juste en souriant.
S. a douze ans mais c’est lui qui, l’année passée, a réussi à blesser un pompier sans se faire prendre. Respecté dans le quartier, et même au-delà, il est souvent interviewé dans les reportages-choc.
T. a la rage contre les Français qui ont fait de son père un larbin et de son frère un rappeur en vogue.
U. va de dilemme en dilemme : musulman accro à la bière, sentimental ne rechignant pas au viol, rmiste gagnant plus que toute sa famille réunie.
V. aime bien faire pleurer ceux qui se mettent en travers de son chemin : il sait qu’il fait peur et rien ne peut l’empêcher d’aimer ça.
W. prend son rôle très au sérieux. Il a tout le harnachement qu’il faut et le vocabulaire qui va avec : pour un peu on jurerait que c’est un vrai.
X. insulte en américain, en français et dans sa langue maternelle. Il rêve de Malcolm et aimerait éradiquer, vraiment éradiquer, tous les bouffons.
Y.. n’oubliera jamais la silhouette silencieuse de ses parents, il y a sept ans, revenus la tête basse de l’usine qui n’a jamais rouvert.
Z. aime sentir ce frisson qui vous prend quand on détale dans la fumée, cette ivresse des sirènes hurlantes et des caméras affolées.

En dépit des simplificateurs de tout poil qui aimeraient tant les absoudre, les féliciter ou les maudire en bloc, ces vingt-six individus ont pu se retrouver cet après-midi-là place Bellecour, unis le temps d’une échauffourée : tous casseurs ! 

Paris-Bagdad : un air de revenez-y

5

Une bonne idée d’escapade de dernière minute si vous n’avez pas d’essence pour aller voir mamie à Romorantin pour les vacances de la Toussaint, ou bien si les grévistes SNCF menacent votre séjour thalasso à Plombières-les-Bains : la liaison aérienne Paris-Bagdad devrait bientôt reprendre. Interrompue depuis près de 20 ans suite à l’invasion du Koweit par Saddam Hussein et à la première guerre du Golfe, la ligne, autrefois opérée par Air France, va être rouverte par la petite compagnie française Aigle Azur, samedi prochain 30 octobre.

À bord de ce vol inaugural, réservé aux VIP, on trouvera, outre Anne-Marie Idrac, secrétaire d’État au Commerce extérieur, une conséquente délégation de chefs d’entreprise. Après tout, ce n’est pas parce qu’on n’a même pas participé à la destruction de l’Irak qu’on ne doit pas tenter sa chance pour sa reconstruction…

On a tous quelque chose d’Averroès

28
Statue d'Averroès à Cordoue
Statue d'Averroès à Cordoue.
Statue d'Averroès à Cordoue
Statue d'Averroès à Cordoue.

Averroès a bon dos. Jacques Attali n’est pas le seul à s’en prévaloir pour vanter les mérites de l’islam, comme il l’a fait le 21 septembre, sur le plateau de Frédéric Taddéi.

Quand cet économiste assène que l’immigration est inéluctable voire souhaitable, passe encore. Michèle Tribalat, dans Les Yeux grands fermés, lui apporte la contradiction. On préfère l’ignorer quand il serait urgent de débattre. Mais quand il affirme que « cette dimension musulmane de la France […] est un atout extraordinaire qu’il faut considérer comme une force », c’est au nom même de la République, certes accueillante, mais indivisible et laïque, qu’il convient de l’interpeller.

Averroès, donc, est souvent mis à contribution pour glorifier une Andalousie où le pouvoir islamique aurait développé un âge d’or œcuménique et nourrir implicitement le mythe des « racines musulmanes de l’Europe ». Gardons à l’esprit que cet intéressant commentateur d’Aristote, bien que banni par le Calife, était un homme de son temps et qu’il faisait appliquer la charia. D’ailleurs, même l’UOIF se revendique de lui[1.Le lycée Averroès de Lille, dont le fondateur, Amar Lasfar, a déclaré qu’il  » est aussi une vitrine, un laboratoire pour l’UOIF ».]…[access capability= »lire_inedits »]

Un peu court en histoire, Jacques Attali ne l’est pas moins en sociologie, mêlant allègrement religion et origine géographique, musulman et Arabe. Or l’immigration « musulmane » fut d’abord maghrébine et arabophone mais, pour l’essentiel, non arabe, car elle était majoritairement kabyle.

En outre, décréter que l’islam est l’unique horizon possible pour les immigrés venus du continent africain satisfait certainement mollahs et oulémas, pas les réfugiés qui croyaient échapper en Europe à la menace islamiste. Pas l’Iranienne Fariba Hachtroudi, journaliste et écrivain, menacée de mort en 1985 pour son combat contre la loi islamique. Invitée sur le plateau de « Paroles du monde » (Public Sénat) le 23 septembre, tout en précisant que l’application de la charia relève d’une certaine interprétation du Coran, elle observe que les pratiques chariatiques s’exportent dans les pays occidentaux et suscitent l’inquiétude : « C’est comme si l’Occident se réveillait d’un seul coup, alors que des gens […] le disent depuis trente ans : ça va arriver à nos portes. »

Et lorsque « ça » sera arrivé à nos portes parce que Jacques Attali considère qu’il faut plus d’islam quand il faudrait plus de laïcité, d’éducation et de liberté, il ne nous restera qu’à pleurer en compagnie du journaliste koweïtien Ahmed Al-Sarref qui nous avertit: « Un jour, on regrettera l’Europe. »[/access]

Gainsbourg, à la fin

19

On croyait tout connaître de Serge Gainsbourg, dont on célèbrera l’année prochaine les vingt ans de la disparition. On pensait avoir déjà visité tous les recoins de son labyrinthe biographique et créatif, on s’estimait parfaitement familier des moindres détails de sa vie… On se trompait sur presque toute la ligne. Il manquait quelque chose, à ceux qui n’ont pas connu personnellement le chanteur, pour finir de l’approcher par le cœur et par l’esprit. En l’occurrence, le livre touchant de Constance Meyer.

Carrière perdue d’artiste peintre

Plusieurs événements gainsbouriens notables ont jalonné l’année : le premier a été le film Gainsbourg vie héroïque  de Johan Sfar, qui a mis au jour – sur le mode du conte onirico-philosophique – les méandres psychologiques complexes du chanteur, pris en tenaille entre un éternel regret pour une carrière perdue d’artiste peintre, un vague mépris pour la chanson (considéré comme un « art mineur »), une violente détestation de sa « gueule », etc. Un joli portrait « rêvé », qui mettait sciemment de côté le Gainsbourg de « tous les jours », celui de la vie privée, et qui ne faisait qu’effleurer les dernières années de la vie du chanteur. Le second événement a été une réédition de la biographie « définitive » de Gilles Verlant, qui permet de saisir l’auteur de la Javanaise à travers un grand nombre de témoignages passionnants. Le troisième événement a été la publication de deux récits autobiographiques de femmes discrètes qui ont traversé la vie de Gainsbourg sans être connues du grand public. Sa première femme, Elisabeth Lévitzky (Lise et Lulu, First), que le chanteur a rencontré dans les années 1940 alors que son projet était encore d’être un artiste peintre ; et la jeune Constance Meyer (La jeune-fille et Gainsbourg, l’Archipel) qui a accompagné le poète dans les dernières années de sa vie.

L’intrépide pisseuse

Si le livre de Lévitzky (co-écrit avec Bertrand Dicale) est riche d’enseignements sur la préhistoire de l’artiste, le témoignage de Constance Meyer, La jeune fille et Gainsbourg, est autrement plus intéressant en ce qu’il apporte un éclairage sur les dernières années de la vie de l’artiste ; période durant laquelle un envahissant « Gainsbarre » médiatique cherchait volontairement à brouiller les pistes.

Constance Meyer rencontre Gainsbourg au milieu des années 80, alors qu’elle n’a que 16 ans. Aujourd’hui la jeune-femme a la quarantaine, et fait profession de réaliser des « patchworks » photographiques. On aimerait beaucoup reprendre à notre compte cette notion de « patchwork », car son témoignage se présente comme une accumulation saisissante – et touchante – de parcellaires « choses vues » qui démontre que l’anecdote mène parfois, très légitimement, au fragment biographique. Traversant Paris juchée sur son cyclomoteur Ciao, l’intrépide « pisseuse » glisse sous la porte de l’hôtel particulier de Serge, rue de Verneuil, une lettre de fan énamourée comportant un numéro de téléphone. Gainsbourg appelle la lolita. S’en suit une histoire d’amour singulière, qui va courir de 1986 à la mort du chanteur.

La jeune fille et Gainsbourg livre un témoignage émouvant sur le vrai Gainsbourg. Celui qui, au sommet de sa gloire, était encore un incorrigible timide avec les femmes. Celui qui surjouait le goujat alcoolique dans les médias, et réservait à ses intimes le visage d’un homme subtile et raffiné. Ce témoignage nous permet aussi de voir l’artiste au travail, composant la musique percutante de Tenue de soirée pour Blier fils, ou concevant son propre long-métrage Stan the Flasher, puissamment inspiré par son rapport aux jeunes filles
.
Constance Meyer, à travers des chapitres courts et une vraie économie d’écriture, réussit également à nous communiquer sa nostalgie des années 1980 ; un passé joyeux sans téléphones portables ; un temps poétique où l’on s’envoyait des télégrammes amoureux ; une époque où le monde de la musique – pas tout à fait entré dans l’ère mortifère du CD – savait encore ce que veut dire « chanson française »…

Et ce, notamment, grâce à l’élégance de l’univers Gainsbourg.

Florina Ilis : on vous avait prévenu

5

Excellente nouvelle pour l’art du roman : la romancière roumaine Florina Ilis est la lauréate 2010 du Prix Courrier international pour La Croisade des enfants. J’avais signalé aux lecteurs de Causeur ce roman majeur passé un peu inaperçu en France, qui est bel et bien le meilleur livre étranger de 2010. La Croisade des enfants est une exploration profonde et dévastatrice de ce qu’il reste de nos âmes par gros temps postmoderne. Samouraï à l’ouïe et à la vue perpétuellement aux aguets, Florina Ilis révèle avec une grande nouveauté formelle la mutation anthropologique en cours et les périls de l’infantilisation planétaire.

La Croisade des enfants avait été célébré unanimement en Roumanie à sa parution en 2005. Grâce au Prix Courrier international, la France vient de rattraper un peu son retard romanesque sur la Roumanie.

La croisade des enfants

Prix: 3,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de