C’est pas tous les jours qu’on se réveille plié de rire en écoutant les infos. Merci donc aux policiers antiterroristes de la SDAT, et à leurs homologues espagnols, d’avoir fait diffuser en boucle vendredi sur toutes les chaînes les images des « cinq membres du commando de l’ETA » en train de faire leurs emplettes chez Carrouf. En fait, il s’agissait donc de cinq pompiers de Barcelone venus en France faire de l’alpinisme. Heureusement que le démenti piteux des autorités est tombé à temps, et qu’aucun des cinq supposés criminels n’est rentré chez lui avec une balle perdue dans le corps comme souvenir de Paris. N’empêche, le mal est fait : non seulement nos touristes innocents auront été pris pour des assassins – ce qu’il peuvent à la rigueur excuser en ces temps sécuritaires – mais on imagine mal comment nos cinq pompiers pourront pardonner la vraie bavure commise par nos superflics : comment diable a-t-on pu confondre des Basques avec des Catalans ?
Happy birthday
J’ai fait un nœud la semaine dernière à mon mouchoir et je n’arrive pas à me souvenir pourquoi. La mémoire me joue de ces tours… J’ai pourtant l’impression que cela concerne quelque chose qui se passe dimanche. Mais franchement que peut-il se passer de vraiment notable un dimanche ? Je ne vois vraiment pas. La communion du petit dernier. Non, c’est trop tôt. Les noces d’or des beaux-parents. Ils ont divorcé en 1975. L’ouverture de la pêche. Je ne crois pas. Ah si, maintenant j’y suis : dimanche, comme tous les 21 mars, tombe l’anniversaire de Xavier Bertrand ! Et cette année, quelque chose me dit que cela va être aussi sa fête.
Bye bye Bayrou

Au milieu du torrent d’âneries entendues de part et d’autre dimanche soir lors de la soirée électorales, on a tout de même entendu une idée juste : il est difficile d’interpréter les résultats d’une élection avec un tel niveau d’abstention. J’ajouterais bien : surtout après une campagne aussi nulle et pour des enjeux aussi ridicules. Le triomphe du PS et la claque de la majorité présidentielle ne me semblent pas signifier grand-chose quant aux rapports de forces politiques qui s’exprimeront lors de l’élection présidentielle de 2012.
En revanche, ce scrutin a délivré deux enseignements qui auront leur importance. Le premier c’est qu’il faudra compter avec Marine Le Pen, qui a fait des scores plus que significatifs dans la moitié Est de la France et ce malgré une forte abstention des catégories populaires. Il n’est donc pas exclu de voir un FN entre 15 et 20 % à la prochaine présidentielle.
Le second, c’est la fin de l’aventure du Modem et la disparition définitive de François Bayrou de la catégorie des présidentiables. On ne voit pas, en effet, comment le Béarnais pourrait rebondir après une telle débâcle, moins d’un an après son échec déjà cuisant aux européennes, ni comment le MoDem pourrait résister à l’implosion qui est déjà en cours. C’est sur ce point que j’aimerais m’attarder pour tenter de comprendre les raisons de l’échec de cette expérience politique et dégager des enseignements à portée générale valables pour toute les nouvelles formations politiques.
Le vote-achat dans la démocratie de marché
Le temps où les citoyens votaient en fonction de leur appartenance sociologique ou de leur convictions idéologiques est révolu. De plus en plus, le citoyen s’apparente à un consommateur, qui n’éprouve pas plus de fidélité à un parti qu’au supermarché où il fait ses courses. A chaque élection les cartes sont rebattues. On va voter tantôt pour une idée, tantôt pour une personne, tantôt pour envoyer un message, et le plus souvent sur une impression ou une humeur de fin de campagne. La proportion de l’électorat mobile est devenue tel que chaque scrutin est devenu impossible à prévoir. Qui peut sérieusement penser que l’évolution du score du PS en 16 % à 29 % en moins d’un an traduit un tel regain d’influence dans l’opinion ? C’est juste que le vote socialiste est apparu à l’électeur comme ayant plus de « valeur » cette fois-ci que lors de la précédente élection, et cela ne présage naturellement en rien de la « valeur » que le vote PS aura la prochaine fois.
On est donc contraint de penser la politique davantage en termes de marketing électoral que de segmentation socio-culturelle de la population. Le paysage politique n’est plus suffisamment structuré par des clivages idéologique pour que l’on puisse parler d’un peuple de gauche, de droite et encore moins du « centre droit » ou du « centre-gauche ». On a à faire à un peuple de consommateur de politique qui achète par son vote un message qui lui plait : une promesse, une valeur, une image dans laquelle il s’identifie. Dans ces conditions plus la campagne est molle et moins elle se structure autour d’enjeux clairs, plus le résultat risque d’être étonnant. Si ces grandes entreprises électorales que sont les partis, bénéficient d’une forte image de marque et d’une grande couverture médiatique s’en sortent presque toujours, les petites formations doivent jouer les marchés de niche auprès d’un électorat ciblé qu’ils chercheront à séduire avec un message segmenté et agressif. Seuls les partis en position dominante peuvent se permettre d’être consensuel et syncrétique. Plus on est petit, plus on doit avoir un discours fort. Cela, le MoDem ne l’a jamais compris.
Lors de la présidentielle, le vote Bayrou apparaissait comme un vote refuge pour tous ceux que Sarkozy et Royal insécurisaient. Le personnage Bayrou était relativement bien en phase avec les attentes du marché des opinions. Sa personnalité sans trop de relief entrait en résonance avec son discours de synthèse et la fonction présidentielle. D’où son succès relatif. Le problème c’est que cette « offre » ne pouvait pas être déclinée en l’état aux élections suivantes. Le Modem a, en réalité, toujours vendu le même produit : un espoir d’alternative au PS en tant que force d’opposition pour battre Sarkozy au second tour de 2012.
Lors de ces régionales, le Modem carrément mis sur le marché un produit sans caractéristique, ni intrinsèque ni distinctive. Bayrou, retenant la leçon des européenne a préféré mettre sa personne à l’abri d’un échec probable, n’a voulu envoyer aucun message politique, ni image, ni slogan, ni proposition phare. Rien ! La campagne n’a pas été portée au plan national. Le parti n’a fournit aux candidats aucun élément de langage. Et compte tenu de ce que sont les régions sur le plan institutionnel et de l’ignorance dans laquelle les tiennent les citoyens comme les médias, il était rigoureusement impossible de construire un message politique en phase avec l’enjeu réel de ces élections. A tel point qu’on peut se demander ce que les 4% d’électeurs qui ont malgré tout voté Modem ont voulu exprimer par leur vote !
L’enseignement qui peut être retiré de cet échec pour toutes les formations est qu’elles doivent construire un produit à présenter à l’électeur adapté à chaque type d’élection. Pour la présidentielle et les européennes, tout le monde sait à peu près faire (ou devrait savoir). En revanche pour les élections territoriales, c’est plus compliqué. Ces élections sont pourtant importantes car c’est là que se construisent les appareils. Elles permettent de conquérir des positions, de faire émerger des cadres et de structurer des réseaux militants via les collectivités locales et les postes qu’elles peuvent proposer dans les cabinets ou les services. Aucun homme politique ne peut exister sans un fief électoral fort et aucun parti sans un réseau d’élus locaux.
Fallait-il faire une campagne locale ou nationale ?
Aux élections locales, il n’y a guère que le PS et les écolos qui savent envoyer un message aux électeurs. Le PS délivre une image de bon gestionnaire, modéré et pragmatique, à l’écoute de la population et de la demande sociale. Et ça marche plutôt bien ! Les écolos ont l’avantage de pouvoir utiliser leur mot d’ordre « sauvons la planète » à tous les échelons possibles et imaginables, le « penser global, agir local » le permet. La droite en revanche a beaucoup plus de mal à construire une offre aux élections locales, au-delà de son discours sur la fiscalité, dont la force s’amenuise à mesure que les collectivités perdent en autonomie fiscale. Les autres petites formations, le Modem comme les formations de gauche radicale ou DLR n’ont finalement pas grand-chose à dire.
Et pourtant, si les formations voulaient bien se donner la peine, il y aurait matière à penser de véritables offres politiques locales qui pourraient véhiculer des valeurs susceptibles de capter l’attention. Presque tous les sujets qui se jouent au plan local sont laissées à l’abandon par le débat politique : l’aménagement du territoire (arbitrage ville/périurbain/campagne), l’organisation administrative, tout ce qui touche au lien social, à l’animation, aux fêtes, à l’image, l’offre culturelle et sa finalité, la vocation et la spécialisation des territoires, le cadre de vie, le logement, la mixité urbaine et sociale… Autant de sujet qui, si on voulait bien s’en donner la peine, pourrait susciter des projets, exprimer des valeurs et fabriquer du clivage, le tout dans un projet national à mettre en œuvre au plan local.
Il est parfaitement stupide dans des élections locales de prétendre conduire une politique de gauche, de droite. A fortiori, une politique ni droite ni gauche ou pire encore, d’entre deux ou de troisième force. Les clivages nationaux ne sont en effet pas opérants sur les compétences locales. En revanche, il est impératif pour les petites formations de construire un discours réellement politique autour des enjeux locaux et de le porter nationalement. Cela implique un réel travail de problématisation et de construction de propositions, ce qu’aucun parti ne fait.
A défaut, les petites formations peuvent refuser la règle du jeu et proposer à l’électeur d’envoyer un message idéologique à portée globale. Le FN le fait depuis toujours avec un succès relatif. En revanche, laisser se débrouiller localement les têtes de liste pour construire un message « local » sans relai national et sans aucun cadre conceptuel, c’est littéralement suicidaire. C’est ce que le Modem a fait aux régionales !
Le centrisme, un concept vide de sens
L’incapacité du MoDem a construire un projet politique adaptés aux enjeux locaux, a été renforcé par les carences de son image de marque au niveau national. Comme je l’ai dit plus haut, à l’origine le produit Modem se résumait à la personnalité de Bayrou dans le contexte particulier et très anxiogène du duel de 2007. Ensuite, il a pu s’imposer comme opposant n°1 à Sarkozy, critiquant essentiellement son style et son type de présidence. Ce statut était en grande partie « spéculatif » dans la mesure où la valeur Bayrou reposait sur l’hypothèse d’un déclin irrémédiable du PS et une anticipation selon laquelle il passerait devant le candidat socialiste aux prochaines présidentielle. Dès lors que le PS a relevé la tête après son congrès et que l’épouvantail Ségolène Royal a été marginalisé, la valeur Bayrou s’est effondrée telle une bulle spéculative.
Le PS lui ayant repris son statut tout nouveau d’opposant privilégié, Bayrou n’a jamais su reconstruire un produit concurrentiel susceptible de se démarquer de la concurrence. La grande alliance « anti-Barroso » construite par Cohn-Bendit sur le plateau d’Arlette Chabot, puis le rapprochement avec le PS fait par l’entremise de Marielle de Sarnez et de Vincent Peillon ont achevé de détruire tout caractère distinctif à l’offre Modem. Il n’était devenu qu’une couleur de plus dans une majorité arc-en-ciel dont personne ne voulait.
L’idéologie n’a jamais été le fort de Bayrou. En 2007 son programme se résumait au rassemblement des meilleurs des deux camps, une synthèse apolitique et technocratique sur le mode de la commission de Bruxelles. Il a bien tenté ensuite de se positionner sur la défense du modèle français contre le Sarkozysme sous influence américaine. Il a fait quelque pas en direction des thèses protectionnistes, critiquant le libre échange, l’OMC et la finance, mais lorsqu’on est un centriste modéré comme lui, il n’est pas facile d’endosser le costume du révolutionnaire qui propose de renverser le système. Ce discours ne colle, ni à son image, ni à sa nature, ni à son caractère.
Au final, il n’est resté du Modem que son image de « centrisme ». Mais comment peut-on encore parler de centrisme (ou de centre droit) quand les meilleurs chances de succès de la « gauche » sont incarnées par le directeur du FMI et que la droite reproche à son président de la trahir en cédant trop à une fascination intellectuelle à l’égard de la gauche bien pensante et ses représentants les plus illustres ? Le centrisme n’a de sens qu’en cas d’opposition radicale et franche entre deux blocs. Quand gauche et droite ne s’opposent que sur le style et les modalités, il n’y a aucun espace politique pour un centre de synthèse et de compromis.
Que peuvent faire maintenant Bayrou et ses troupes défaites?
Après la raclée qu’ils viennent de subir, je suppose que les responsables du Modem doivent être aujourd’hui bien déprimés. Je m’en voudrais donc de démoraliser encore un peu plus ceux qui pourraient lire cette analyse, ou de donner l’impression de tirer sur une ambulance, ce qui n’est jamais très élégant même si ça peut être amusant. J’ai toujours eu de la sympathie pour le Modem, au moins pour la démarche qui consistait à faire émerger une nouvelle formation politique pour renouveler l’offre politique et tenter de remettre en cause la ”position dominante” dans le statut d’opposant dont bénéficie (et abuse) le PS. Je vais donc conclure cette analyse par quelques conseils.
À Bayrou, je conseillerais ardemment d’abandonner son rêve présidentiel, car il clairement plus les moyens de ses ambitions. Plus personne ne le considère aujourd’hui capable d’accéder au second tour. La seule chose qu’il puisse faire, c’est de rallier au plus vite la candidature de Dominique de Villepin. En alliant leur force et leur notoriété dans le cadre d’un « ticket », il pourrait recréer une dynamique positive et réellement espérer la victoire en 2012. Premier ministre ou président de l’assemblée reste une sortie tout à fait honorable. Il ne faut plus aujourd’hui chercher à concurrencer le PS, mais plutôt de recréer une nouvelle offre à droite en anticipant sur l’implosion du Sarkozysme.
Je conseillerais aussi à Bayrou d’entendre les critiques qui s’expriment au sein de son parti sur son fonctionnement jugé peu démocratique. Il doit absolument consacrer son énergie à structurer réellement cette formation pour en faire un réceptacle pour tous ceux qui croient en la politique tout en désespérant de l’offre existante. Le Modem n’a de sens que s’il renouvèle réellement la manière de faire de la politique et propulse de nouvelles générations de responsables à tous les niveaux. À ce titre, le préalable s’il veut conserver un appareil est de trouver rapidement les moyens pour éponger l’ardoise des têtes de listes qui n’ont pas franchi la barre des 5 %, 20 sur 22 ! Il n’arrivera à rien avec des cadres sur endettés comme des Américains après la crise des subprimes !
Aux cadres et aux élus, je leur conseillerais surtout de ne pas rejoindre Europe Ecologie. La bulle ne tardera pas à crever et les régionales ont sûrement déjà marqué un début de reflux. En 2012, la crise aura atteint un tel degré de gravité que plus personne ne se préoccupera d’écologie ou du climat.
Objectivement, le Modem est dans une impasse stratégique. Je ne peux donc que leur conseiller d’endurer, de traverser un petit bout de désert, de faire le dos rond, et surtout renoncer aux prochaines cantonales pour éviter une nouvelle débâcle. En attendant la recomposition qui suivra l’élection de 2012, le mieux qu’ils aient à faire est de s’attacher à renforcer leur organisation et leur capacité à conduire des campagnes, se structurer en clubs de réflexion pour les prochaines échéances locales ou nationales, s’impliquer dans la vie associative ou locale pour construire des réseau…
Je m’en veux de leur annoncer cette cruelle vérité, mais il n’y a plus aujourd’hui aucune place pour Mouvement Démocrate dans le paysage politique.
Texte initialement paru sur Horizons.
L’Allemagne ? ça a eu payé…

La crise grecque et l’agitation des institutions européennes à ce propos a fourni l’occasion aux porte-paroles habituels de l’eurobéatitude dans les médias français de se livrer de nouveau à leurs amusants sauts de cabris jadis moqués par le général de Gaulle.
Prenant aux pied de la lettre les idées émises de-ci de-là pour éviter que la déconfiture hellène ne vienne porter un coup fatal à l’avenir de l’euro : gouvernement économique européen, un FMI pour notre continent etc., ces commentateurs jubilaient. « C’est dans les crises que l’Europe avance ! » « Voyez, même Merkel parle d’un gouvernement économique de la zone euro, et son ministre de l’économie d’un équivalent européen du FMI ! » Bref, à quelque chose malheur grec est bon, et c’est dans la tempête que se révèlent les grands capitaines et s’élaborent les solutions les plus audacieuses pour se sortir du pétrin. L’Europe ! L’Europe ! L’Europe !
La langue allemande étant, hélas, assez peu répandue dans la population hexagonale, y compris parmi ceux qui nous font chaque matin quelques doctes exposés sur l’évolution de la situation politique et économique de notre continent, on a omis de noter que les mots n’avaient pas le même sens de part et d’autre du Rhin. Comme le notait l’excellent François Lenglet, rédacteur en chef de La Tribune, quand on dit, à Paris, « gouvernement économique européen » on entend à Berlin « l’Allemagne paiera ! » Il suffisait, ces dernières semaines, de faire une tournée des éditorialistes d’outre-rhin sur le web pour constater que l’Allemagne aurait plutôt ces temps-ci des oursins dans le crapaud[1. C’est ainsi qu’Alphonse Boudard ou Auguste Le Breton illustraient l’attitude d’un avaricieux, le crapaud désignant le porte-monnaie en argot de Pantruche.] et que l’idée même de financer les folies budgétaires d’Athènes lui donne des démangeaisons insupportables.
Une fille de pasteur luthérien comme Angela Merkel trouve profondément immoral que des tricheurs invétérés comme les Grecs soient absous de leurs péchés sans passer par une ascèse aussi douloureuse que salutaire. Il n’aurait tenu qu’à elle, les descendants de Platon, Aristote et Euripide auraient été flanqués sans ménagements à la porte d’un club où ils n’auraient jamais dû entrer.
Au « tous pour un, un pour tous ! » prôné flamberge au vent par nos preux commentateurs s’est substitué un chacun pour soi et Dieu pour tous. Mme Merkel s’en fait la championne au nom de la vertu économique pratiquée par son pays depuis les réformes radicales de son prédécesseur Gerhard Schröder : modération salariale, recul à 67 ans de l’âge de la retraite, maintien de la pression fiscale pour réduire les déficits…
Il n’est pas question de donner un coup de pouce à la consommation des ménages d’outre-Rhin, ce qui arrangerait bien les voisins, comme la France, qui attendent comme sœur Anne la reprise et ne voient rien venir. Les Allemands se satisfont fort bien de profiter des taux de croissance maintenus des pays émergents pour faire tourner leurs PME exportatrices de bien d’équipement. Cette attitude a fait sortir Christine Lagarde de ses gonds, qui s’est lâchée dans le Financial Times contre le gouvernement de Berlin, accusé d’égoïsme économique.
Quant aux Grecs, on a trouvé la formule la plus tordue pour leur faire comprendre que l’Union européenne ne fera rien pour elle en tant que telle mais que Bruxelles est de tout cœur avec eux (le cœur est à gauche, et le portefeuille à droite, c’est bien connu). Les aides financières à Athènes seront données dans le cadre d’accords bilatéraux avec les pays de l’UE, mais cette décision sera prise collectivement à l’occasion du prochain Conseil européen ! Traduction en bon français : l’Allemagne ne paiera pas, ou alors si elle veut et quand elle veut, et c’est pas demain la veille. Et en prime, Mme Merkel se met à distribuer leçons, conseils, bons et mauvais points autour d’elle, en vantant les qualités d’un modèle économique et social allemand que chacun est invité à imiter.
Depuis quelques jours, les commentateurs matinaux ont tendance à éviter les sujets européens pour ramener leur science sur des contrées plus lointaines comme la Russie ou le Proche-orient. On se demande bien pourquoi…
Être juif, à quoi ça sert ?

À quoi sert le judaïsme ? Vaste question que posent les frères Coen dans leur dernier film, A Serious Man, à travers les aventures on-ne-peut-plus banales de Larry Gopnik, professeur de physique dans une petite université du Midwest américain. Sa femme le quitte pour un autre – de surcroît plus vieux, plus moche et plus bête que lui –, sa fille ne pense qu’à se faire refaire le nez et à se laver les cheveux, son fils fume des pétards et écoute Jefferson Airplane pendant ses cours d’hébreu à la Sunday-School, son frère, sans emploi, squatte son canapé et sa promotion au poste tant convoité de prof titulaire est menacé par des lettres anonymes. Dans des circonstances à peu près similaires, l’ingénieur William Foster (Michael Douglas dans Chute libre de Joel Schumacher) pète les plombs et s’embarque dans une spirale de violence, certes jouissive, mais suicidaire. Larry Gopnik, au contraire, encaisse tout. Ce petit Job moderne, version US des sixties, a tendance à accepter la cascade des petits malheurs qui lui tombent dessus sans remettre en cause les fondamentaux de sa vie : la famille, la communauté, la culture juive. Seule différence entre lui et la célèbre victime du pari entre Dieu et le Diable : l’histoire de Job se termine bien.
Si vous pensez que les frères Coen nous livrent ici le secret du judaïsme, ce je-ne-sais-quoi qui permet à Gopnik non seulement de porter un nom pareil mais aussi de faire face à l’acharnement du destin, vous allez être déçus. Non seulement les cinéastes ne lèvent pas le voile du mystère mais au contraire ils démontrent que tout cela n’a pas de sens ! Dès le début du film, on est égaré vers un piège : une histoire hassidique d’un Juif dont la charrette est cassée fait la rencontre d’un personnage mystérieux : un démon (un dibbouk en yiddish) qui habite le corps d’un homme pieu mort depuis deux ans. Une histoire bizarre, construite comme mille autres concoctées et racontées pendant des siècles dans ce vaste yiddishland qui s’étendait jadis de la mer Noire à la mer Baltique, complètement absurde et – c’est ce que nous allons découvrir pendant le film – c’est justement là le plus intéressant. Cette histoire est là pour être racontée, transmise et servir de ciment à une communauté. La communauté n’est donc pas un groupe lié par le sens, mais par le partage de traditions, de gestes, d’histoires absurdes.
Rien n’est plus éloigné de nos obsessions actuelles. Comprendre à tout prix, trouver du sens : pour nous autres modernes, il n’y a pas d’autre moyen de marcher sur la voie royale qui mène à la paix intérieure, faire le deuil, tourner la page ou arriver à l’équilibre (rayer la mention inutile). Pour les frères Coen, l’essence même de la culture juive est l’exact contraire de cet état d’esprit. Comme ce dentiste de la petite ville où habitent les Gopnik qui fait une mystérieuse découverte : une inscription hébraïque sur les dents d’un de ses patients. Faut-il y voir un message crypté, envoyé par Dieu Lui-même ? Le pauvre dentiste en perd le sommeil et l’appétit. Ni lui ni les autres n’y comprennent rien et il ne retrouve la paix qu’en cessant de s’interroger, en acceptant le mystère transformé en histoire que l’on raconte et que l’on écoute. On en reste bouche bée et on murmure des « alors ça ! », des « sans blague ? » et des « mon Dieu ! » mais on n’y trouve pas de sens. Pour rendre les choses moins amères, il y a l’humour, cette arme des faibles, non pas utilisée parce qu’ils sont moins forts que les autres, mais parce qu’ils sont impuissants face à l’arbitraire et l’absurdité de l’existence. Il ne s’agit pas d’une résignation « zen » mais d’une acceptation qui n’efface pas la colère, l’indignation et la frustration. Fragile équilibre permettant d’être à la fois dupes et non dupes.
Mais ce n’est pas tout. Les frères Coen ne nous laissent pas plantés devant des vérités aussi atterrantes avec l’humour pour seule arme. Non, ce serait trop cruel. Dans ces trésors de sagesse de la culture juive, à la fois riche et millénaire, les Coen puisent un ultime réconfort, mère de toutes les consolations. Ainsi vers la fin du film tout semble s’apaiser et les problèmes de Larry se résolvent les uns après les autres : Il décroche la promotion, l’amant de sa femme meurt, son mariage retrouve un nouveau souffle et son fils fête sa bar-mitzva. Et puis un jour le médecin l’appelle et demande avec une insistance qui laisse présager le pire que Larry vienne le voir le plus rapidement possible. Pendant ce temps, le tourbillon noir et menaçant d’une violente tornade se dirige pile sur la Sunday-School de son fils… Ce qui me rappelle l’histoire de ce Juif qui vivait dans un shteitl en Pologne. Ses affaires ne marchaient pas, sa fille vieillissait sans trouver mari, sa femme était morte et sa propre santé n’était pas brillante. Le pauvre homme était certain que Dieu s’acharnait contre lui, qu’il était l’homme le plus malheureux sur terre. Le lendemain, la Pologne était envahie par la Wehrmacht.
À quelqu’un qui lui demandait de résumer le judaïsme en une seule phrase, Hillel l’Ancien, le plus grand des sages de la période du second Temple, répondait : « Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à ton prochain. Voilà toute la Torah. » Les frères Coen y ajoutent : « Tu te crois malheureux ? Attends la suite… »
Tuer la mère ?

« Les gens qui ont des enfants ne savent pas ce qu’est le bonheur de ne pas en avoir. » J’ai opportunément oublié à qui j’ai piqué cette formule – que son auteur se manifeste s’il lit ces lignes. En tout cas, je l’ai immédiatement faite mienne. À quoi il faudrait ajouter que les gens qui n’ont pas d’enfants sont très heureux que la plupart de leurs contemporains aient fait le choix inverse, et pas seulement parce que leurs chers bambins financent leurs retraites, mais parce que personne n’a envie de vivre dans un monde suicidaire. De ce point de vue, la France dispose peut-être d’une main invisible qui permet de concilier la liberté de chacun et l’intérêt de la collectivité.
[access capability= »lire_inedits »]Il est donc fort heureux que la plupart des femmes choisissent d’être mères – le choix étant la norme sous nos contrées, sauf à considérer que quelques commandos anti-IVG et quelques cliniques récalcitrantes suffisent à proclamer que la réaction a gagné. En se délivrant de son surmoi divin, l’humanité s’est débarrassée de la toute-puissance du père. Et, franchement, elle a bien fait. Sur ce coup-là, on ne m’entraînera pas dans le camp des nostalgiques. L’ennui, c’est qu’il ne s’en est pas remis, le père, d’être transformé en papa. Comme l’observe David Desgouilles, de tout-puissant, il est devenu inexistant. En attendant, si on a troqué le patriarcat pour le règne totalitaire de la mère en gloire et de l’enfant-roi, il n’est pas certain qu’on ait beaucoup progressé.
Aussi, que nos aimables génitrices se rassurent. Nous n’avons aucune intention belliqueuse et encore moins meurtrière à l’égard des femmes qui nous ont mis au monde – celles que, dans le privé, nous appelons »maman ». Bien entendu, ce n’est pas elle, mais la Maman majuscule, symbolique et étouffante au point d’avoir englouti son autre, qu’il s’agit de tuer. Le pouvoir de la Mère peut être exercé par des hommes et même, de plus en plus, par l’Etat. Il est d’autant plus terrifiant qu’il s’impose par la sollicitude et se légitime par l’amour, d’autant plus insidieux qu’il réduit chacun à l’état supposément heureux d’enfant.
Charlotte Liébert-Hellmann et Florentin Piffard observent justement que cette idéologie maternaliste, dont Élisabeth Badinter observe les progrès avec effroi, ne s’impose pas réellement dans la vie concrète des Françaises. Tant mieux : on n’aimerait guère voir nos rues peuplées de dames allaitant des gaillards de trois ou quatre ans sous l’œil admiratif des passants. De fait, pour peu qu’on soit prête à endurer les regards incrédules, compatissants ou ironiques, il est parfaitement possible, dans nos sociétés libérales, de vivre sans enfant ou d’en élever huit. On peut s’énerver sur le partage des tâches domestiques qui, comme le constatait ironiquement Muray, « demeure depuis quinze ans parfaitement statique ». On dira que pas assez de crèches, que difficultés économiques, que carrières ralenties. Et on aura raison. Mais le problème est-il vraiment là ?
Badinter a raison : quelque chose d’autre se joue, à la convergence des tendances les plus pénibles de l’époque que Michel Schneider avait brillamment dévoilées dans Big Mother. Comme elle, Jérôme Leroy pense que l’idéologie de la Mère va de pair avec celle de la Nature – point n’est besoin, pour cela, de pratiquer la reductio ad petainum, cher Jérôme. D’accord, ce n’est que de l’idéologie. Mais l’idéologie, ce n’est pas rien. On a fini par oublier qu’elle pouvait transformer le monde, et pas forcément pour le meilleur.
Celle-là peut en outre revendiquer l’héritage du féminisme. La mère triomphante d’aujourd’hui est-elle la fille de la femme libérée d’hier ? Élisabeth Badinter assure que le courant universaliste auquel elle appartient est étranger à cette glorification par la maternité de l’essence féminine. On ne peut que lui en donner acte. À l’inverse, elle semble appeler de ses vœux un monde libéré de la nature et du biologique dans lequel hommes et femmes échangent leurs rôles en permanence dans une égalité apaisée parce qu’elle confine à l’identité. Reste que les unes, en niant le rôle de l’homme, et les autres, en faisant de celui-ci non seulement l’égal mais le semblable de la femme, pourraient bien aboutir au même résultat : un monde où les hommes seront des femmes comme les autres et les pères des mères comme les autres. C’est-à-dire un monde sans hommes peuplé de femmes des deux sexes. On ne saurait en imaginer de plus effroyable.[/access]
Fume, c’est de l’Afghan !
Le Club de Paris, qui rassemble les créanciers publics d’une vingtaine de pays riches dont la France, vient de décider d’effacer la dette de l’Afghanistan qui se montait à plus d’un milliard de dollars. Le Club de Paris, qui est décidément très gentil, a même « salué la détermination de la République Islamique d’Afghanistan à continuer d’appliquer une stratégie globale de réduction de la pauvreté et à mettre en œuvre un programme économique ambitieux favorisant une croissance économique soutenue et durable ». Bon, avis aux autres pays du tiers-monde : vous vous contentez stupidement de mourir de faim, de soif et de maladies diverses et variées, tout en étant étranglé par les simples intérêts d’une dette impossible à rembourser. Vous n’avez rien compris. Utilisez plutôt la recette afghane : prenez des fanatiques religieux trafiquants d’opium qui vous menacent d’un retour à la pire des barbaries, inventez-vous un régime corrompu que vous présenterez sans rire comme une courageuse démocratie, faites le soutenir à bout de bras par les troupes de l’OTAN dans une guerre ingagnable et laissez mijoter quelques années. Vous verrez, à la fin, on vous trouvera vraiment cool et sympa. Enfin, c’est ce qu’on vous dira. Parce qu’en fait, c’est plutôt que vous inspirerez une trouille bleue à l’Occident par votre dinguerie incontrôlable. Au point qu’il en oubliera, l’Occident, de vous demander ce à quoi il tient pourtant le plus au monde : son fric.
Zemmour : la chasse continue
Après l’USM et le syndicat de la magistrature, après le CRAN, le MRAP et la LICRA, voilà que c’est au tour de France Télévisions de rejoindre la meute de ceux qui veulent expulser Eric Zemmour du paysage audiovisuel français. D’après le blog de Jean-Marc Morandini, Patrice Duhamel, directeur général de France 2, a interrogé la société de production « Tout sur l’écran » sur « les mesures qu’elle comptait prendre pour que cette polémique ne finisse pas par porter atteinte à la réputation de France Télévisions ». S’agit-il d’une ouverture de parapluie, manière élégante de répondre aux curés du politiquement correct qu’il fait son boulot ? Ou s’agit-il d’une manière d’inviter Catherine Barma à se débarrasser de Zemmour ? Chacun se fera son opinion en analysant les termes. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la chasse continue.
Juge ripoux : un métier d’avenir

Déjà bien amochée par le scandale des « cols rouges » de l’hôtel Drouot, ma fierté savoyarde a pris un nouveau coup lorsque j’ai découvert que, pendant une dizaine d’années, les administrateurs judiciaires locaux avaient graissé la patte des juges chargés de prendre des décisions en matière commerciale (faillites, liquidations judiciaires, etc.). Ils obtenaient ainsi des décisions qui les arrangeaient, le plus souvent au détriment des sociétés où ils exerçaient leur mission de mandataires judiciaires.
L’affaire des juges ripoux de Haute-Savoie avait déjà eu les honneurs de la grande presse en septembre 2008, lorsque Marianne, suivie par d’autres journaux de la capitale, révélait qu’un administrateur judiciaire d’Annecy, Robert Meynet, et une juge faisaient l’objet d’une information judiciaire instruite au parquet de Lyon pour corruption active et passive.
L’affaire est toujours en cours, mais les pauvres bougres qui ont été victimes des manigances des robins (ils sont une trentaine dans la région), attendent, pour certains depuis plus de dix ans, que la justice reconsidère leur dossier à la lumière des préjudices subis par la mise en œuvre de ce système mafieux.
Ainsi, une habitante de mon village dont l’entreprise familiale avait fait l’objet d’une procédure de liquidation judiciaire jugée par l’une des magistrates mise en cause, ne peut avoir accès au reliquat de ses biens, même après avoir remboursé toutes ses créances. Il leur faut d’abord faire reconnaître que la manière dont la faillite de l’entreprise avait été prise en main par Robert Meynet et la juge en question les a gravement lésés, et cela prend du temps, beaucoup de temps. Ce sont des gens simples, qui travaillent dur et n’ont pas les moyens matériels de mener une guerre d’usure judiciaire. Il faut s’appeler Bernard Tapie pour avoir droit à un traitement spécial dans ce genre d’histoires…
En revanche, les juges qui ont touché les bakchichs généreusement distribués par Robert Meynet s’en tirent bien, très bien même.
Ainsi, l’ex-épouse d’un homme politique important, qui vient d’être nommé au Conseil constitutionnel, avait, du temps où elle était juge à Annecy, reçu de Meynet un stylo et un sac d’une valeur à l’époque, de 6.200 francs (presque 1000 euros). Elle vient n’être nommée conseillère à la Cour de cassation et n’a aucun souci judiciaire à se faire. Les faits ont été jugés trop anciens pour justifier des poursuites. Un de ses collègues et son épouse, tous deux magistrats, ont été gratifiés d’un vélo d’une valeur de 19.950 francs pour monsieur (avec une telle machine on ne doit même plus avoir besoin de pédaler !) et d’un tableau d’une valeur de 6.200 francs pour madame. Même motif, même non punition : prescription et promotion à Lyon. Seule l’une des magistrates, qui fut, elle, promue à la cour d’appel de Douai est poursuivie pour des chèques encaissés par elle-même et son mari en temps non prescrit. En revanche, le fait que Robert Meynet ait financé son voyage de noces en Terre Sainte (un mois dans des hôtels de luxe) ne peut plus lui être reproché.
Tout cela parce que le parquet d’Annecy, saisi de ces faits par l’une des victimes de ces agissements, Fernand Vogne, a tout fait pour enterrer le dossier, jusqu’à ce qu’une plainte avec constitution de partie civile ne vienne la relancer et que la chancellerie, en 2008, se mêle de ce dossier de juges ripoux. Le ministère demande alors au procureur général de Chambéry de saisir la Cour de cassation pour demander la délocalisation du dossier, qui passe alors d’Annecy à Lyon. L’inertie corporatiste des magistrats du parquet d’Annecy a permis de sauver la mise à ceux des collègues qui auraient dû, en bonne justice, se retrouver sur le banc d’infamie. Peut-être même qu’un jour l’un ou l’une d’entre eux se retrouvera sur une liste d’Europe Ecologie aux élections, c’est très tendance en ce moment chez les magistrats.
ETA sœur ?
C’est pas tous les jours qu’on se réveille plié de rire en écoutant les infos. Merci donc aux policiers antiterroristes de la SDAT, et à leurs homologues espagnols, d’avoir fait diffuser en boucle vendredi sur toutes les chaînes les images des « cinq membres du commando de l’ETA » en train de faire leurs emplettes chez Carrouf. En fait, il s’agissait donc de cinq pompiers de Barcelone venus en France faire de l’alpinisme. Heureusement que le démenti piteux des autorités est tombé à temps, et qu’aucun des cinq supposés criminels n’est rentré chez lui avec une balle perdue dans le corps comme souvenir de Paris. N’empêche, le mal est fait : non seulement nos touristes innocents auront été pris pour des assassins – ce qu’il peuvent à la rigueur excuser en ces temps sécuritaires – mais on imagine mal comment nos cinq pompiers pourront pardonner la vraie bavure commise par nos superflics : comment diable a-t-on pu confondre des Basques avec des Catalans ?
Happy birthday
J’ai fait un nœud la semaine dernière à mon mouchoir et je n’arrive pas à me souvenir pourquoi. La mémoire me joue de ces tours… J’ai pourtant l’impression que cela concerne quelque chose qui se passe dimanche. Mais franchement que peut-il se passer de vraiment notable un dimanche ? Je ne vois vraiment pas. La communion du petit dernier. Non, c’est trop tôt. Les noces d’or des beaux-parents. Ils ont divorcé en 1975. L’ouverture de la pêche. Je ne crois pas. Ah si, maintenant j’y suis : dimanche, comme tous les 21 mars, tombe l’anniversaire de Xavier Bertrand ! Et cette année, quelque chose me dit que cela va être aussi sa fête.
Bye bye Bayrou

Au milieu du torrent d’âneries entendues de part et d’autre dimanche soir lors de la soirée électorales, on a tout de même entendu une idée juste : il est difficile d’interpréter les résultats d’une élection avec un tel niveau d’abstention. J’ajouterais bien : surtout après une campagne aussi nulle et pour des enjeux aussi ridicules. Le triomphe du PS et la claque de la majorité présidentielle ne me semblent pas signifier grand-chose quant aux rapports de forces politiques qui s’exprimeront lors de l’élection présidentielle de 2012.
En revanche, ce scrutin a délivré deux enseignements qui auront leur importance. Le premier c’est qu’il faudra compter avec Marine Le Pen, qui a fait des scores plus que significatifs dans la moitié Est de la France et ce malgré une forte abstention des catégories populaires. Il n’est donc pas exclu de voir un FN entre 15 et 20 % à la prochaine présidentielle.
Le second, c’est la fin de l’aventure du Modem et la disparition définitive de François Bayrou de la catégorie des présidentiables. On ne voit pas, en effet, comment le Béarnais pourrait rebondir après une telle débâcle, moins d’un an après son échec déjà cuisant aux européennes, ni comment le MoDem pourrait résister à l’implosion qui est déjà en cours. C’est sur ce point que j’aimerais m’attarder pour tenter de comprendre les raisons de l’échec de cette expérience politique et dégager des enseignements à portée générale valables pour toute les nouvelles formations politiques.
Le vote-achat dans la démocratie de marché
Le temps où les citoyens votaient en fonction de leur appartenance sociologique ou de leur convictions idéologiques est révolu. De plus en plus, le citoyen s’apparente à un consommateur, qui n’éprouve pas plus de fidélité à un parti qu’au supermarché où il fait ses courses. A chaque élection les cartes sont rebattues. On va voter tantôt pour une idée, tantôt pour une personne, tantôt pour envoyer un message, et le plus souvent sur une impression ou une humeur de fin de campagne. La proportion de l’électorat mobile est devenue tel que chaque scrutin est devenu impossible à prévoir. Qui peut sérieusement penser que l’évolution du score du PS en 16 % à 29 % en moins d’un an traduit un tel regain d’influence dans l’opinion ? C’est juste que le vote socialiste est apparu à l’électeur comme ayant plus de « valeur » cette fois-ci que lors de la précédente élection, et cela ne présage naturellement en rien de la « valeur » que le vote PS aura la prochaine fois.
On est donc contraint de penser la politique davantage en termes de marketing électoral que de segmentation socio-culturelle de la population. Le paysage politique n’est plus suffisamment structuré par des clivages idéologique pour que l’on puisse parler d’un peuple de gauche, de droite et encore moins du « centre droit » ou du « centre-gauche ». On a à faire à un peuple de consommateur de politique qui achète par son vote un message qui lui plait : une promesse, une valeur, une image dans laquelle il s’identifie. Dans ces conditions plus la campagne est molle et moins elle se structure autour d’enjeux clairs, plus le résultat risque d’être étonnant. Si ces grandes entreprises électorales que sont les partis, bénéficient d’une forte image de marque et d’une grande couverture médiatique s’en sortent presque toujours, les petites formations doivent jouer les marchés de niche auprès d’un électorat ciblé qu’ils chercheront à séduire avec un message segmenté et agressif. Seuls les partis en position dominante peuvent se permettre d’être consensuel et syncrétique. Plus on est petit, plus on doit avoir un discours fort. Cela, le MoDem ne l’a jamais compris.
Lors de la présidentielle, le vote Bayrou apparaissait comme un vote refuge pour tous ceux que Sarkozy et Royal insécurisaient. Le personnage Bayrou était relativement bien en phase avec les attentes du marché des opinions. Sa personnalité sans trop de relief entrait en résonance avec son discours de synthèse et la fonction présidentielle. D’où son succès relatif. Le problème c’est que cette « offre » ne pouvait pas être déclinée en l’état aux élections suivantes. Le Modem a, en réalité, toujours vendu le même produit : un espoir d’alternative au PS en tant que force d’opposition pour battre Sarkozy au second tour de 2012.
Lors de ces régionales, le Modem carrément mis sur le marché un produit sans caractéristique, ni intrinsèque ni distinctive. Bayrou, retenant la leçon des européenne a préféré mettre sa personne à l’abri d’un échec probable, n’a voulu envoyer aucun message politique, ni image, ni slogan, ni proposition phare. Rien ! La campagne n’a pas été portée au plan national. Le parti n’a fournit aux candidats aucun élément de langage. Et compte tenu de ce que sont les régions sur le plan institutionnel et de l’ignorance dans laquelle les tiennent les citoyens comme les médias, il était rigoureusement impossible de construire un message politique en phase avec l’enjeu réel de ces élections. A tel point qu’on peut se demander ce que les 4% d’électeurs qui ont malgré tout voté Modem ont voulu exprimer par leur vote !
L’enseignement qui peut être retiré de cet échec pour toutes les formations est qu’elles doivent construire un produit à présenter à l’électeur adapté à chaque type d’élection. Pour la présidentielle et les européennes, tout le monde sait à peu près faire (ou devrait savoir). En revanche pour les élections territoriales, c’est plus compliqué. Ces élections sont pourtant importantes car c’est là que se construisent les appareils. Elles permettent de conquérir des positions, de faire émerger des cadres et de structurer des réseaux militants via les collectivités locales et les postes qu’elles peuvent proposer dans les cabinets ou les services. Aucun homme politique ne peut exister sans un fief électoral fort et aucun parti sans un réseau d’élus locaux.
Fallait-il faire une campagne locale ou nationale ?
Aux élections locales, il n’y a guère que le PS et les écolos qui savent envoyer un message aux électeurs. Le PS délivre une image de bon gestionnaire, modéré et pragmatique, à l’écoute de la population et de la demande sociale. Et ça marche plutôt bien ! Les écolos ont l’avantage de pouvoir utiliser leur mot d’ordre « sauvons la planète » à tous les échelons possibles et imaginables, le « penser global, agir local » le permet. La droite en revanche a beaucoup plus de mal à construire une offre aux élections locales, au-delà de son discours sur la fiscalité, dont la force s’amenuise à mesure que les collectivités perdent en autonomie fiscale. Les autres petites formations, le Modem comme les formations de gauche radicale ou DLR n’ont finalement pas grand-chose à dire.
Et pourtant, si les formations voulaient bien se donner la peine, il y aurait matière à penser de véritables offres politiques locales qui pourraient véhiculer des valeurs susceptibles de capter l’attention. Presque tous les sujets qui se jouent au plan local sont laissées à l’abandon par le débat politique : l’aménagement du territoire (arbitrage ville/périurbain/campagne), l’organisation administrative, tout ce qui touche au lien social, à l’animation, aux fêtes, à l’image, l’offre culturelle et sa finalité, la vocation et la spécialisation des territoires, le cadre de vie, le logement, la mixité urbaine et sociale… Autant de sujet qui, si on voulait bien s’en donner la peine, pourrait susciter des projets, exprimer des valeurs et fabriquer du clivage, le tout dans un projet national à mettre en œuvre au plan local.
Il est parfaitement stupide dans des élections locales de prétendre conduire une politique de gauche, de droite. A fortiori, une politique ni droite ni gauche ou pire encore, d’entre deux ou de troisième force. Les clivages nationaux ne sont en effet pas opérants sur les compétences locales. En revanche, il est impératif pour les petites formations de construire un discours réellement politique autour des enjeux locaux et de le porter nationalement. Cela implique un réel travail de problématisation et de construction de propositions, ce qu’aucun parti ne fait.
A défaut, les petites formations peuvent refuser la règle du jeu et proposer à l’électeur d’envoyer un message idéologique à portée globale. Le FN le fait depuis toujours avec un succès relatif. En revanche, laisser se débrouiller localement les têtes de liste pour construire un message « local » sans relai national et sans aucun cadre conceptuel, c’est littéralement suicidaire. C’est ce que le Modem a fait aux régionales !
Le centrisme, un concept vide de sens
L’incapacité du MoDem a construire un projet politique adaptés aux enjeux locaux, a été renforcé par les carences de son image de marque au niveau national. Comme je l’ai dit plus haut, à l’origine le produit Modem se résumait à la personnalité de Bayrou dans le contexte particulier et très anxiogène du duel de 2007. Ensuite, il a pu s’imposer comme opposant n°1 à Sarkozy, critiquant essentiellement son style et son type de présidence. Ce statut était en grande partie « spéculatif » dans la mesure où la valeur Bayrou reposait sur l’hypothèse d’un déclin irrémédiable du PS et une anticipation selon laquelle il passerait devant le candidat socialiste aux prochaines présidentielle. Dès lors que le PS a relevé la tête après son congrès et que l’épouvantail Ségolène Royal a été marginalisé, la valeur Bayrou s’est effondrée telle une bulle spéculative.
Le PS lui ayant repris son statut tout nouveau d’opposant privilégié, Bayrou n’a jamais su reconstruire un produit concurrentiel susceptible de se démarquer de la concurrence. La grande alliance « anti-Barroso » construite par Cohn-Bendit sur le plateau d’Arlette Chabot, puis le rapprochement avec le PS fait par l’entremise de Marielle de Sarnez et de Vincent Peillon ont achevé de détruire tout caractère distinctif à l’offre Modem. Il n’était devenu qu’une couleur de plus dans une majorité arc-en-ciel dont personne ne voulait.
L’idéologie n’a jamais été le fort de Bayrou. En 2007 son programme se résumait au rassemblement des meilleurs des deux camps, une synthèse apolitique et technocratique sur le mode de la commission de Bruxelles. Il a bien tenté ensuite de se positionner sur la défense du modèle français contre le Sarkozysme sous influence américaine. Il a fait quelque pas en direction des thèses protectionnistes, critiquant le libre échange, l’OMC et la finance, mais lorsqu’on est un centriste modéré comme lui, il n’est pas facile d’endosser le costume du révolutionnaire qui propose de renverser le système. Ce discours ne colle, ni à son image, ni à sa nature, ni à son caractère.
Au final, il n’est resté du Modem que son image de « centrisme ». Mais comment peut-on encore parler de centrisme (ou de centre droit) quand les meilleurs chances de succès de la « gauche » sont incarnées par le directeur du FMI et que la droite reproche à son président de la trahir en cédant trop à une fascination intellectuelle à l’égard de la gauche bien pensante et ses représentants les plus illustres ? Le centrisme n’a de sens qu’en cas d’opposition radicale et franche entre deux blocs. Quand gauche et droite ne s’opposent que sur le style et les modalités, il n’y a aucun espace politique pour un centre de synthèse et de compromis.
Que peuvent faire maintenant Bayrou et ses troupes défaites?
Après la raclée qu’ils viennent de subir, je suppose que les responsables du Modem doivent être aujourd’hui bien déprimés. Je m’en voudrais donc de démoraliser encore un peu plus ceux qui pourraient lire cette analyse, ou de donner l’impression de tirer sur une ambulance, ce qui n’est jamais très élégant même si ça peut être amusant. J’ai toujours eu de la sympathie pour le Modem, au moins pour la démarche qui consistait à faire émerger une nouvelle formation politique pour renouveler l’offre politique et tenter de remettre en cause la ”position dominante” dans le statut d’opposant dont bénéficie (et abuse) le PS. Je vais donc conclure cette analyse par quelques conseils.
À Bayrou, je conseillerais ardemment d’abandonner son rêve présidentiel, car il clairement plus les moyens de ses ambitions. Plus personne ne le considère aujourd’hui capable d’accéder au second tour. La seule chose qu’il puisse faire, c’est de rallier au plus vite la candidature de Dominique de Villepin. En alliant leur force et leur notoriété dans le cadre d’un « ticket », il pourrait recréer une dynamique positive et réellement espérer la victoire en 2012. Premier ministre ou président de l’assemblée reste une sortie tout à fait honorable. Il ne faut plus aujourd’hui chercher à concurrencer le PS, mais plutôt de recréer une nouvelle offre à droite en anticipant sur l’implosion du Sarkozysme.
Je conseillerais aussi à Bayrou d’entendre les critiques qui s’expriment au sein de son parti sur son fonctionnement jugé peu démocratique. Il doit absolument consacrer son énergie à structurer réellement cette formation pour en faire un réceptacle pour tous ceux qui croient en la politique tout en désespérant de l’offre existante. Le Modem n’a de sens que s’il renouvèle réellement la manière de faire de la politique et propulse de nouvelles générations de responsables à tous les niveaux. À ce titre, le préalable s’il veut conserver un appareil est de trouver rapidement les moyens pour éponger l’ardoise des têtes de listes qui n’ont pas franchi la barre des 5 %, 20 sur 22 ! Il n’arrivera à rien avec des cadres sur endettés comme des Américains après la crise des subprimes !
Aux cadres et aux élus, je leur conseillerais surtout de ne pas rejoindre Europe Ecologie. La bulle ne tardera pas à crever et les régionales ont sûrement déjà marqué un début de reflux. En 2012, la crise aura atteint un tel degré de gravité que plus personne ne se préoccupera d’écologie ou du climat.
Objectivement, le Modem est dans une impasse stratégique. Je ne peux donc que leur conseiller d’endurer, de traverser un petit bout de désert, de faire le dos rond, et surtout renoncer aux prochaines cantonales pour éviter une nouvelle débâcle. En attendant la recomposition qui suivra l’élection de 2012, le mieux qu’ils aient à faire est de s’attacher à renforcer leur organisation et leur capacité à conduire des campagnes, se structurer en clubs de réflexion pour les prochaines échéances locales ou nationales, s’impliquer dans la vie associative ou locale pour construire des réseau…
Je m’en veux de leur annoncer cette cruelle vérité, mais il n’y a plus aujourd’hui aucune place pour Mouvement Démocrate dans le paysage politique.
Texte initialement paru sur Horizons.
L’Allemagne ? ça a eu payé…

La crise grecque et l’agitation des institutions européennes à ce propos a fourni l’occasion aux porte-paroles habituels de l’eurobéatitude dans les médias français de se livrer de nouveau à leurs amusants sauts de cabris jadis moqués par le général de Gaulle.
Prenant aux pied de la lettre les idées émises de-ci de-là pour éviter que la déconfiture hellène ne vienne porter un coup fatal à l’avenir de l’euro : gouvernement économique européen, un FMI pour notre continent etc., ces commentateurs jubilaient. « C’est dans les crises que l’Europe avance ! » « Voyez, même Merkel parle d’un gouvernement économique de la zone euro, et son ministre de l’économie d’un équivalent européen du FMI ! » Bref, à quelque chose malheur grec est bon, et c’est dans la tempête que se révèlent les grands capitaines et s’élaborent les solutions les plus audacieuses pour se sortir du pétrin. L’Europe ! L’Europe ! L’Europe !
La langue allemande étant, hélas, assez peu répandue dans la population hexagonale, y compris parmi ceux qui nous font chaque matin quelques doctes exposés sur l’évolution de la situation politique et économique de notre continent, on a omis de noter que les mots n’avaient pas le même sens de part et d’autre du Rhin. Comme le notait l’excellent François Lenglet, rédacteur en chef de La Tribune, quand on dit, à Paris, « gouvernement économique européen » on entend à Berlin « l’Allemagne paiera ! » Il suffisait, ces dernières semaines, de faire une tournée des éditorialistes d’outre-rhin sur le web pour constater que l’Allemagne aurait plutôt ces temps-ci des oursins dans le crapaud[1. C’est ainsi qu’Alphonse Boudard ou Auguste Le Breton illustraient l’attitude d’un avaricieux, le crapaud désignant le porte-monnaie en argot de Pantruche.] et que l’idée même de financer les folies budgétaires d’Athènes lui donne des démangeaisons insupportables.
Une fille de pasteur luthérien comme Angela Merkel trouve profondément immoral que des tricheurs invétérés comme les Grecs soient absous de leurs péchés sans passer par une ascèse aussi douloureuse que salutaire. Il n’aurait tenu qu’à elle, les descendants de Platon, Aristote et Euripide auraient été flanqués sans ménagements à la porte d’un club où ils n’auraient jamais dû entrer.
Au « tous pour un, un pour tous ! » prôné flamberge au vent par nos preux commentateurs s’est substitué un chacun pour soi et Dieu pour tous. Mme Merkel s’en fait la championne au nom de la vertu économique pratiquée par son pays depuis les réformes radicales de son prédécesseur Gerhard Schröder : modération salariale, recul à 67 ans de l’âge de la retraite, maintien de la pression fiscale pour réduire les déficits…
Il n’est pas question de donner un coup de pouce à la consommation des ménages d’outre-Rhin, ce qui arrangerait bien les voisins, comme la France, qui attendent comme sœur Anne la reprise et ne voient rien venir. Les Allemands se satisfont fort bien de profiter des taux de croissance maintenus des pays émergents pour faire tourner leurs PME exportatrices de bien d’équipement. Cette attitude a fait sortir Christine Lagarde de ses gonds, qui s’est lâchée dans le Financial Times contre le gouvernement de Berlin, accusé d’égoïsme économique.
Quant aux Grecs, on a trouvé la formule la plus tordue pour leur faire comprendre que l’Union européenne ne fera rien pour elle en tant que telle mais que Bruxelles est de tout cœur avec eux (le cœur est à gauche, et le portefeuille à droite, c’est bien connu). Les aides financières à Athènes seront données dans le cadre d’accords bilatéraux avec les pays de l’UE, mais cette décision sera prise collectivement à l’occasion du prochain Conseil européen ! Traduction en bon français : l’Allemagne ne paiera pas, ou alors si elle veut et quand elle veut, et c’est pas demain la veille. Et en prime, Mme Merkel se met à distribuer leçons, conseils, bons et mauvais points autour d’elle, en vantant les qualités d’un modèle économique et social allemand que chacun est invité à imiter.
Depuis quelques jours, les commentateurs matinaux ont tendance à éviter les sujets européens pour ramener leur science sur des contrées plus lointaines comme la Russie ou le Proche-orient. On se demande bien pourquoi…
Être juif, à quoi ça sert ?

À quoi sert le judaïsme ? Vaste question que posent les frères Coen dans leur dernier film, A Serious Man, à travers les aventures on-ne-peut-plus banales de Larry Gopnik, professeur de physique dans une petite université du Midwest américain. Sa femme le quitte pour un autre – de surcroît plus vieux, plus moche et plus bête que lui –, sa fille ne pense qu’à se faire refaire le nez et à se laver les cheveux, son fils fume des pétards et écoute Jefferson Airplane pendant ses cours d’hébreu à la Sunday-School, son frère, sans emploi, squatte son canapé et sa promotion au poste tant convoité de prof titulaire est menacé par des lettres anonymes. Dans des circonstances à peu près similaires, l’ingénieur William Foster (Michael Douglas dans Chute libre de Joel Schumacher) pète les plombs et s’embarque dans une spirale de violence, certes jouissive, mais suicidaire. Larry Gopnik, au contraire, encaisse tout. Ce petit Job moderne, version US des sixties, a tendance à accepter la cascade des petits malheurs qui lui tombent dessus sans remettre en cause les fondamentaux de sa vie : la famille, la communauté, la culture juive. Seule différence entre lui et la célèbre victime du pari entre Dieu et le Diable : l’histoire de Job se termine bien.
Si vous pensez que les frères Coen nous livrent ici le secret du judaïsme, ce je-ne-sais-quoi qui permet à Gopnik non seulement de porter un nom pareil mais aussi de faire face à l’acharnement du destin, vous allez être déçus. Non seulement les cinéastes ne lèvent pas le voile du mystère mais au contraire ils démontrent que tout cela n’a pas de sens ! Dès le début du film, on est égaré vers un piège : une histoire hassidique d’un Juif dont la charrette est cassée fait la rencontre d’un personnage mystérieux : un démon (un dibbouk en yiddish) qui habite le corps d’un homme pieu mort depuis deux ans. Une histoire bizarre, construite comme mille autres concoctées et racontées pendant des siècles dans ce vaste yiddishland qui s’étendait jadis de la mer Noire à la mer Baltique, complètement absurde et – c’est ce que nous allons découvrir pendant le film – c’est justement là le plus intéressant. Cette histoire est là pour être racontée, transmise et servir de ciment à une communauté. La communauté n’est donc pas un groupe lié par le sens, mais par le partage de traditions, de gestes, d’histoires absurdes.
Rien n’est plus éloigné de nos obsessions actuelles. Comprendre à tout prix, trouver du sens : pour nous autres modernes, il n’y a pas d’autre moyen de marcher sur la voie royale qui mène à la paix intérieure, faire le deuil, tourner la page ou arriver à l’équilibre (rayer la mention inutile). Pour les frères Coen, l’essence même de la culture juive est l’exact contraire de cet état d’esprit. Comme ce dentiste de la petite ville où habitent les Gopnik qui fait une mystérieuse découverte : une inscription hébraïque sur les dents d’un de ses patients. Faut-il y voir un message crypté, envoyé par Dieu Lui-même ? Le pauvre dentiste en perd le sommeil et l’appétit. Ni lui ni les autres n’y comprennent rien et il ne retrouve la paix qu’en cessant de s’interroger, en acceptant le mystère transformé en histoire que l’on raconte et que l’on écoute. On en reste bouche bée et on murmure des « alors ça ! », des « sans blague ? » et des « mon Dieu ! » mais on n’y trouve pas de sens. Pour rendre les choses moins amères, il y a l’humour, cette arme des faibles, non pas utilisée parce qu’ils sont moins forts que les autres, mais parce qu’ils sont impuissants face à l’arbitraire et l’absurdité de l’existence. Il ne s’agit pas d’une résignation « zen » mais d’une acceptation qui n’efface pas la colère, l’indignation et la frustration. Fragile équilibre permettant d’être à la fois dupes et non dupes.
Mais ce n’est pas tout. Les frères Coen ne nous laissent pas plantés devant des vérités aussi atterrantes avec l’humour pour seule arme. Non, ce serait trop cruel. Dans ces trésors de sagesse de la culture juive, à la fois riche et millénaire, les Coen puisent un ultime réconfort, mère de toutes les consolations. Ainsi vers la fin du film tout semble s’apaiser et les problèmes de Larry se résolvent les uns après les autres : Il décroche la promotion, l’amant de sa femme meurt, son mariage retrouve un nouveau souffle et son fils fête sa bar-mitzva. Et puis un jour le médecin l’appelle et demande avec une insistance qui laisse présager le pire que Larry vienne le voir le plus rapidement possible. Pendant ce temps, le tourbillon noir et menaçant d’une violente tornade se dirige pile sur la Sunday-School de son fils… Ce qui me rappelle l’histoire de ce Juif qui vivait dans un shteitl en Pologne. Ses affaires ne marchaient pas, sa fille vieillissait sans trouver mari, sa femme était morte et sa propre santé n’était pas brillante. Le pauvre homme était certain que Dieu s’acharnait contre lui, qu’il était l’homme le plus malheureux sur terre. Le lendemain, la Pologne était envahie par la Wehrmacht.
À quelqu’un qui lui demandait de résumer le judaïsme en une seule phrase, Hillel l’Ancien, le plus grand des sages de la période du second Temple, répondait : « Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à ton prochain. Voilà toute la Torah. » Les frères Coen y ajoutent : « Tu te crois malheureux ? Attends la suite… »
Tuer la mère ?

« Les gens qui ont des enfants ne savent pas ce qu’est le bonheur de ne pas en avoir. » J’ai opportunément oublié à qui j’ai piqué cette formule – que son auteur se manifeste s’il lit ces lignes. En tout cas, je l’ai immédiatement faite mienne. À quoi il faudrait ajouter que les gens qui n’ont pas d’enfants sont très heureux que la plupart de leurs contemporains aient fait le choix inverse, et pas seulement parce que leurs chers bambins financent leurs retraites, mais parce que personne n’a envie de vivre dans un monde suicidaire. De ce point de vue, la France dispose peut-être d’une main invisible qui permet de concilier la liberté de chacun et l’intérêt de la collectivité.
[access capability= »lire_inedits »]Il est donc fort heureux que la plupart des femmes choisissent d’être mères – le choix étant la norme sous nos contrées, sauf à considérer que quelques commandos anti-IVG et quelques cliniques récalcitrantes suffisent à proclamer que la réaction a gagné. En se délivrant de son surmoi divin, l’humanité s’est débarrassée de la toute-puissance du père. Et, franchement, elle a bien fait. Sur ce coup-là, on ne m’entraînera pas dans le camp des nostalgiques. L’ennui, c’est qu’il ne s’en est pas remis, le père, d’être transformé en papa. Comme l’observe David Desgouilles, de tout-puissant, il est devenu inexistant. En attendant, si on a troqué le patriarcat pour le règne totalitaire de la mère en gloire et de l’enfant-roi, il n’est pas certain qu’on ait beaucoup progressé.
Aussi, que nos aimables génitrices se rassurent. Nous n’avons aucune intention belliqueuse et encore moins meurtrière à l’égard des femmes qui nous ont mis au monde – celles que, dans le privé, nous appelons »maman ». Bien entendu, ce n’est pas elle, mais la Maman majuscule, symbolique et étouffante au point d’avoir englouti son autre, qu’il s’agit de tuer. Le pouvoir de la Mère peut être exercé par des hommes et même, de plus en plus, par l’Etat. Il est d’autant plus terrifiant qu’il s’impose par la sollicitude et se légitime par l’amour, d’autant plus insidieux qu’il réduit chacun à l’état supposément heureux d’enfant.
Charlotte Liébert-Hellmann et Florentin Piffard observent justement que cette idéologie maternaliste, dont Élisabeth Badinter observe les progrès avec effroi, ne s’impose pas réellement dans la vie concrète des Françaises. Tant mieux : on n’aimerait guère voir nos rues peuplées de dames allaitant des gaillards de trois ou quatre ans sous l’œil admiratif des passants. De fait, pour peu qu’on soit prête à endurer les regards incrédules, compatissants ou ironiques, il est parfaitement possible, dans nos sociétés libérales, de vivre sans enfant ou d’en élever huit. On peut s’énerver sur le partage des tâches domestiques qui, comme le constatait ironiquement Muray, « demeure depuis quinze ans parfaitement statique ». On dira que pas assez de crèches, que difficultés économiques, que carrières ralenties. Et on aura raison. Mais le problème est-il vraiment là ?
Badinter a raison : quelque chose d’autre se joue, à la convergence des tendances les plus pénibles de l’époque que Michel Schneider avait brillamment dévoilées dans Big Mother. Comme elle, Jérôme Leroy pense que l’idéologie de la Mère va de pair avec celle de la Nature – point n’est besoin, pour cela, de pratiquer la reductio ad petainum, cher Jérôme. D’accord, ce n’est que de l’idéologie. Mais l’idéologie, ce n’est pas rien. On a fini par oublier qu’elle pouvait transformer le monde, et pas forcément pour le meilleur.
Celle-là peut en outre revendiquer l’héritage du féminisme. La mère triomphante d’aujourd’hui est-elle la fille de la femme libérée d’hier ? Élisabeth Badinter assure que le courant universaliste auquel elle appartient est étranger à cette glorification par la maternité de l’essence féminine. On ne peut que lui en donner acte. À l’inverse, elle semble appeler de ses vœux un monde libéré de la nature et du biologique dans lequel hommes et femmes échangent leurs rôles en permanence dans une égalité apaisée parce qu’elle confine à l’identité. Reste que les unes, en niant le rôle de l’homme, et les autres, en faisant de celui-ci non seulement l’égal mais le semblable de la femme, pourraient bien aboutir au même résultat : un monde où les hommes seront des femmes comme les autres et les pères des mères comme les autres. C’est-à-dire un monde sans hommes peuplé de femmes des deux sexes. On ne saurait en imaginer de plus effroyable.[/access]
Fume, c’est de l’Afghan !
Le Club de Paris, qui rassemble les créanciers publics d’une vingtaine de pays riches dont la France, vient de décider d’effacer la dette de l’Afghanistan qui se montait à plus d’un milliard de dollars. Le Club de Paris, qui est décidément très gentil, a même « salué la détermination de la République Islamique d’Afghanistan à continuer d’appliquer une stratégie globale de réduction de la pauvreté et à mettre en œuvre un programme économique ambitieux favorisant une croissance économique soutenue et durable ». Bon, avis aux autres pays du tiers-monde : vous vous contentez stupidement de mourir de faim, de soif et de maladies diverses et variées, tout en étant étranglé par les simples intérêts d’une dette impossible à rembourser. Vous n’avez rien compris. Utilisez plutôt la recette afghane : prenez des fanatiques religieux trafiquants d’opium qui vous menacent d’un retour à la pire des barbaries, inventez-vous un régime corrompu que vous présenterez sans rire comme une courageuse démocratie, faites le soutenir à bout de bras par les troupes de l’OTAN dans une guerre ingagnable et laissez mijoter quelques années. Vous verrez, à la fin, on vous trouvera vraiment cool et sympa. Enfin, c’est ce qu’on vous dira. Parce qu’en fait, c’est plutôt que vous inspirerez une trouille bleue à l’Occident par votre dinguerie incontrôlable. Au point qu’il en oubliera, l’Occident, de vous demander ce à quoi il tient pourtant le plus au monde : son fric.
Zemmour : la chasse continue
Après l’USM et le syndicat de la magistrature, après le CRAN, le MRAP et la LICRA, voilà que c’est au tour de France Télévisions de rejoindre la meute de ceux qui veulent expulser Eric Zemmour du paysage audiovisuel français. D’après le blog de Jean-Marc Morandini, Patrice Duhamel, directeur général de France 2, a interrogé la société de production « Tout sur l’écran » sur « les mesures qu’elle comptait prendre pour que cette polémique ne finisse pas par porter atteinte à la réputation de France Télévisions ». S’agit-il d’une ouverture de parapluie, manière élégante de répondre aux curés du politiquement correct qu’il fait son boulot ? Ou s’agit-il d’une manière d’inviter Catherine Barma à se débarrasser de Zemmour ? Chacun se fera son opinion en analysant les termes. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la chasse continue.
Juge ripoux : un métier d’avenir

Déjà bien amochée par le scandale des « cols rouges » de l’hôtel Drouot, ma fierté savoyarde a pris un nouveau coup lorsque j’ai découvert que, pendant une dizaine d’années, les administrateurs judiciaires locaux avaient graissé la patte des juges chargés de prendre des décisions en matière commerciale (faillites, liquidations judiciaires, etc.). Ils obtenaient ainsi des décisions qui les arrangeaient, le plus souvent au détriment des sociétés où ils exerçaient leur mission de mandataires judiciaires.
L’affaire des juges ripoux de Haute-Savoie avait déjà eu les honneurs de la grande presse en septembre 2008, lorsque Marianne, suivie par d’autres journaux de la capitale, révélait qu’un administrateur judiciaire d’Annecy, Robert Meynet, et une juge faisaient l’objet d’une information judiciaire instruite au parquet de Lyon pour corruption active et passive.
L’affaire est toujours en cours, mais les pauvres bougres qui ont été victimes des manigances des robins (ils sont une trentaine dans la région), attendent, pour certains depuis plus de dix ans, que la justice reconsidère leur dossier à la lumière des préjudices subis par la mise en œuvre de ce système mafieux.
Ainsi, une habitante de mon village dont l’entreprise familiale avait fait l’objet d’une procédure de liquidation judiciaire jugée par l’une des magistrates mise en cause, ne peut avoir accès au reliquat de ses biens, même après avoir remboursé toutes ses créances. Il leur faut d’abord faire reconnaître que la manière dont la faillite de l’entreprise avait été prise en main par Robert Meynet et la juge en question les a gravement lésés, et cela prend du temps, beaucoup de temps. Ce sont des gens simples, qui travaillent dur et n’ont pas les moyens matériels de mener une guerre d’usure judiciaire. Il faut s’appeler Bernard Tapie pour avoir droit à un traitement spécial dans ce genre d’histoires…
En revanche, les juges qui ont touché les bakchichs généreusement distribués par Robert Meynet s’en tirent bien, très bien même.
Ainsi, l’ex-épouse d’un homme politique important, qui vient d’être nommé au Conseil constitutionnel, avait, du temps où elle était juge à Annecy, reçu de Meynet un stylo et un sac d’une valeur à l’époque, de 6.200 francs (presque 1000 euros). Elle vient n’être nommée conseillère à la Cour de cassation et n’a aucun souci judiciaire à se faire. Les faits ont été jugés trop anciens pour justifier des poursuites. Un de ses collègues et son épouse, tous deux magistrats, ont été gratifiés d’un vélo d’une valeur de 19.950 francs pour monsieur (avec une telle machine on ne doit même plus avoir besoin de pédaler !) et d’un tableau d’une valeur de 6.200 francs pour madame. Même motif, même non punition : prescription et promotion à Lyon. Seule l’une des magistrates, qui fut, elle, promue à la cour d’appel de Douai est poursuivie pour des chèques encaissés par elle-même et son mari en temps non prescrit. En revanche, le fait que Robert Meynet ait financé son voyage de noces en Terre Sainte (un mois dans des hôtels de luxe) ne peut plus lui être reproché.
Tout cela parce que le parquet d’Annecy, saisi de ces faits par l’une des victimes de ces agissements, Fernand Vogne, a tout fait pour enterrer le dossier, jusqu’à ce qu’une plainte avec constitution de partie civile ne vienne la relancer et que la chancellerie, en 2008, se mêle de ce dossier de juges ripoux. Le ministère demande alors au procureur général de Chambéry de saisir la Cour de cassation pour demander la délocalisation du dossier, qui passe alors d’Annecy à Lyon. L’inertie corporatiste des magistrats du parquet d’Annecy a permis de sauver la mise à ceux des collègues qui auraient dû, en bonne justice, se retrouver sur le banc d’infamie. Peut-être même qu’un jour l’un ou l’une d’entre eux se retrouvera sur une liste d’Europe Ecologie aux élections, c’est très tendance en ce moment chez les magistrats.



