Florence Aubenas vient d’obtenir, en appel, la somme de 66 198,76 € au titre des indemnités de départ du journal Libération en 2006. La prise de contrôle de 38 % du capital du journal par Edouard de Rothschild ouvrait le droit des journalistes à démissionner de l’entreprise en faisant valoir la « clause de cession », à ne pas confondre avec la « clause de conscience », qui ouvre ces mêmes droits si la ligne rédactionnelle d’un organe de presse subit des modifications importantes. L’icône du journalisme français est donc parfaitement dans les clous de la loi en réclamant son magot, et il serait malvenu lui faire le moindre reproche d’ingratitude à l’égard d’un journal qui n’avait ménagé ni ses efforts ni son argent pour la faire sortir de son trou à rats irakien. Florence est notre Bernadette de la source d’encre miraculeuse, et la Providence ne cesse de veiller sur elle. Dès le lendemain de son départ de la rue Béranger, Florence se retrouvait grand reporter au Nouvel Obs avec des émoluments largement supérieurs à ceux que lui versait le journal de Serge July (4 417 € brut). Une cure de six mois de précarité en Normandie était bien évidemment nécessaire pour qu’elle supporte moralement cette épreuve.
Pour la Belgique

J’aime la Belgique. Profondément, définitivement, absolument. La Belgique n’est pas seulement un pays : c’est un état d’esprit, un art de vivre, une donnée spirituelle de l’histoire. Les plages de Coxyde, l’été, quand on se baigne un peu trop loin et que résonne la trompe étrangement archaïque de la jolie surveillante en combinaison rouge ou bien les cafés de la république libre d’Outremeuse à Liège lorsque le péquet met de jolies couleurs à la nuit sont autant d’utopies concrètes, de possibilité d’exister encore joyeusement dans un monde chaque jour plus désenchanté.
C’est que la Belgique, malgré sa superficie réduite, est une province de l’infini. Elle a inventé le surréalisme, le fantastique, l’art nouveau. Elle nous a donné deux géants du vingtième siècle qui sont devenus des figures universelles : Tintin et Maigret, le reporter et le commissaire. Sans la Belgique, d’ailleurs, la littérature française ne serait pas grand-chose. Le nombre d’écrivains français qui sont belges dépasse l’entendement. Et seraient-ils aussi bons s’ils n’étaient pas belges ? L’étrangeté de Michaux en poésie ou de Magritte en peinture serait elle aussi profonde si ces deux artistes n’étaient pas nés dans ce pays au cœur double depuis sa naissance en 1830 ?
Pourtant son imaginaire et sa façon d’être au monde transcendent le clivage linguistique. Les vents mauvais ont beau souffler, il y a une identité belge qui est tenace malgré les ambitions de quelques carriéristes démagogues tisonnant les égoïsmes économiques à courte vue.
Je reviens à peine de Bruxelles où je me trouvais à l’assemblée générale des amis de Georges Simenon. C’est un aimable cénacle de doux maniaques, collectionneurs et érudits, où je compte quelques admirables amis. Il y a là, pour la partie belge, des Flamands, des Wallons et des Bruxellois. Le sentiment dominant, quand la question est venue sur le tapis au moment du buffet, c’est qu’il n’y avait aucune raison de se séparer. Etais-je tombé sur un repaire de belgicains, comme on appelle là-bas ceux qui manifestent leur attachement viscéral au pays ?
Je ne crois pas : le matin même, j’étais sur Tervuren où se tenait une gigantesque brocante, un des sports préférés des Belges. Tervuren est une avenue qui part du parc du Cinquantenaire et continue sur une dizaine de kilomètres en longeant le parc de Woluwe (prononcez volué). Une de ces avenues typiquement européenne, finalement, à la fois majestueuse et humaine.
Aux fenêtres des immeubles Horta, gracieux comme des fleurs, il n’était pas rare de voir un drapeau belge. Sur les vitres des voitures garées ou dans les vitrines des commerces et des cafés (côté soleil), des autocollants avec ce même drapeau barré d’un très clair : « Touche pas à mon pays ! ». Et la veille au soir, derrière ma Westmalle Triple, à la Fleur en papier doré, le café que fréquenta le groupe des surréalistes belges et notamment les trop méconnus Marcel Marien et Louis Scutenaire, l’impression était plutôt, dans la clientèle flamande comme dans la clientèle francophone que le psychodrame en question était surtout celui d’appareils politiques jouant avec le feu et que tout cela n’avait pas grand chose à voir avec un désir majoritaire dans la population.
Ce ne serait pas la première fois, n’est-ce pas, qu’il y aurait une rupture entre un pays légal et un pays réel, comme disait l’autre. En fait, l’état d’esprit semblait tout à fait semblable à celui de la Marche Blanche qui vit défiler tout un pays uni comme jamais pour protester contre les dysfonctionnements du système après l’affaire Dutroux.
Si décidément, après les élections régionales du 13 juin, la Belgique devait disparaître, cela serait une confirmation : le marché n’aime pas les nations. Il leur préfère des régions, ce qui n’est pas du tout la même chose. L’indépendance ou la sécession de la Flandres aurait à peu près autant de sens, d’un point de vue identitaire, que celle de Rhône-Alpes. A la limite, la Bavière catholique aurait plus de légitimité à prétendre au statut de nation dans une Allemagne protestante. On oublie, en effet, deux puissants facteurs belges d’unité : le catholicisme et la monarchie. Les Flamands et les francophones n’ont peut-être pas la même langue, mais ils ont le même rapport à Dieu. Même dans des sociétés déchristianisées, cela induit une façon de vivre qui fait que les Flamands, ne sont pas comme on le croit trop souvent, une simple excroissance batave. Quant à la monarchie, son grand avantage est d’incarner une nation tout entière dans un homme dépositaire d’une légitimité historique. Un roi sur un trône, ça vous empêche le démagogue ou le fasciste de monter plus haut que le poste de premier ministre. C’est toujours ça de gagné.
La poussée micro nationaliste en Flandres n’est plus la revendication culturelle plutôt légitime au départ. On pourra lire Le Chagrin des Belges du grand Hugo Claus sur la question.
Il y eut effectivement une époque où la langue flamande était considérée comme un patois de paysans qui partaient faire les jaunes dans les filatures en grève de Roubaix et qui se faisaient tuer en 14 sous le commandement d’officiers leur donnant des ordres dans un français qu’ils ne comprenaient pas. Cela n’a pas empêché néanmoins tout ce petit monde de se battre admirablement du côté du saillant d’Ypres sous le commandement du roi chevalier Albert Ier et de tenir 4 ans derrière l’Yser. Même la bourgeoisie flamande parlait exclusivement français et un de nos plus charmants écrivains, Félicien Marceau, académicien de surcroît, est originaire de Kortenberg dans le Brabant flamand.
Mais tout cela est du passé. La frontière linguistique qui sépare nord et sud, Flandres et Wallonie et qui date des années 60 a redonné toute sa fierté à une communauté et même un peu plus. On est vite d’ailleurs parfois passé un peu de la fierté à l’arrogance du côté de Louvain ou des Fourons.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus de cela : l’extrême droite et autres autonomistes, y compris certains au VLD, le principal parti de gouvernement côté flamand, surfent surtout avec un égoïsme économique à courte vue. Ils propagent un cliché qu’ils pensent rentable électoralement : un Flamand riche, grand, blond, jeune et spécialisé dans les technologies de pointes paierait pour un Wallon petit, socialiste, latin, assisté et englué dans une interminable récession post industrielle. C’est Anvers, Gand et Bruges les banquières contre les chevalets abandonnés des mines du Borinage, oubliant au passage qu’il s’agit de la même communauté de destins et que les pauvres d’aujourd’hui furent ceux qui créèrent hier les conditions de la richesse présente.
Il est un peu triste de voir en France certains se réjouir à l’idée de récupérer deux ou trois départements dans un éventuel divorce entre Flamands et Wallons. C’est pour le coup que l’Europe, qui n’est déjà pas grand chose, ne serait plus rien. Plus rien qu’une entité sans identité, un non-lieu voué à la circulation sans fin des biens et des personnes.
Ce genre de monde, comme les histoires d’amour, finit mal en général. Dans Vues sur l’Europe, en 1939, André Suarès écrivait un éloge prophétique des petites nations : « Je dirai la grandeur des petites nations. Elles seules sont à l’échelle de l’homme. Les gros empires ne sont qu’à l’échelle de l’espèce. Les petites nations ont créé la cité, la morale et l’individu. Les gros empires n’en ont même pas conçu la loi nécessaire ni la dignité. Aux empires, la quantités ; la qualité aux petites nations. »
Aujourd’hui, si la Belgique meurt, c’est l’Empire qui gagne et nous tous, ici même, qui perdrons. Qui perdrons beaucoup plus qu’un voisin folklorique.
Christophe Girard, VRP sinophile

On pourra lire ici, sur le site du très officiel Quotidien du Peuple chinois, un entretien ébouriffant que le très mainstream adjoint à la néo-culture de Paris, le socialiste, ex-Vert et futur tout ce qu’on voudra Christophe Girard a accordé à un journal local. C’était à l’occasion de sa visite de l’exposition universelle de Shanghai « en avant-première », comme il s’en vante complaisamment sur son blog, hilarante photo touristique devant le pavillon français à l’appui. Dans cet entretien, ce magnifique représentant de la caste des rebellocrates se livre à un coming out sans tabou dont il est coutumier.
Réalisme socialiste ?
Cette fois-ci cependant, il ne s’agit pas seulement de son orientation sexuelle, mais aussi d’un sujet autrement compromettant : son amour ardent pour le régime de Pékin. Cela faisait trop longtemps en effet que nous vivions sous l’emprise du politiquement correct droit-de-l’hommiste qui nous empêchait de déclarer notre flamme au parti communiste chinois. Christophe Girard, comme d’habitude à l’avant-garde de tous les combats d’avenir, vient d’ouvrir une brèche pour nous dans cette étouffante chape de plomb idéologique. Il est désormais possible, à l’unisson de Pékin, de s’en prendre courageusement au Dalaï-lama, ce représentant illégitime d’un pays moyenâgeux et homophobe que l’invasion chinoise a fait passer de l’Ombre à la Lumière. En outre, grâce à ce sempiternel briseur de tabou qu’est Christophe Girard, on peut aujourd’hui se faire le chantre de la liberté de parole dont chacun jouit en Chine[1. Remarquons que quand on use de cette liberté avec la virtuosité de Girard, ces éloges sont parfaitement justifiés.], tout en louant le rôle que joue l’industrie chinoise dans l’économie mondiale. On peut enfin, cerise sur le mooncake, reprendre à son compte la propagande chinoise, pour critiquer la presse française, coupable de véhiculer une mauvaise image de ce pays auprès des Français qui « doivent abandonner leurs vieilles et désuètes idées sur la Chine ». Notons au passage, et si la maitresse de maison le permet, que Girard ne lit certainement par Le Point (par exemple) dont le numéro spécial consacré à la Chine à la fin de l’année 2009, s’est attiré les louanges des Chinois, jusque dans les salons de l’Ambassade parisienne de la RPC.
Le souci de Christophe Girard de se conformer à la virgule près à la rhétorique des médias officiels chinois est admirable. Droit-de-l’hommiste en France, Girard est communiste en Chine, c’est moins risqué que l’inverse. In Shanghai, do as the Shanghainese do. Seules les langues de vipères lubriques anticommunistocapitalistes primaires suggèreront que la sinophilie de l’adjoint à la culture de Delanoë pourrait être motivée par ses fonctions au sein du groupe LVMH, dont les intérêts en Chine sont gigantesques. Car un tel mélange des genres, entre politique publique et intérêts privés du groupe LVMH, est tout simplement impensable au cœur de l’Empire du milieu de la vertu politique et citoyenne qu’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville de Paris.
Qui a dit….
« Si nous n’étions pas là, qui lutterait contre les délocalisations, contre la désindustrialisation, la paupérisation généralisée de notre société, la prolétarisation de notre classe moyenne et la disparition programmée de notre agriculture, de notre pêche, et de nos petits commerçants sous les coups de la grande distribution ? (…) Etat-Nation, Ecole, Service public : que d’empêcheurs d’exploiter en rond ! »
- Martine Aubry, à la fin d’une réunion thématique du PS sur le « care »
- Jean-Marie Le Pen lors de son traditionnel discours du 1er mai.
- Georges Marchais en 1980
Un indice : il s’agit d’une personnalité de gauche et vivante.
L’Europe sur les jantes

Il est toujours réjouissant d’entendre, chaque matin, Bernard Guetta pérorer sur France-Inter. Les jours pairs, il chante les louanges de Barack Obama et de sa géniale politique extérieure qui va instaurer cette paix perpétuelle chère au vieux sage de Koenigsberg (aujourd’hui Kaliningrad). Les jours impairs, il entonne son couplet à la gloire d’une Union européenne qui avance dans les crises selon le principe nietzschéen estimant que tout ce qui ne la tue pas la rend plus forte.
Bernard Guetta, de l’europtismisme à l’euroblues
Jeudi 6 mai, alors que la fine équipe de Demorand devisait aimablement avec Jacques Attali, l’excellent Bernard laissa cependant filtrer un léger sentiment d’angoisse sur l’avenir de l’UE et de sa capacité à sortir de la crise actuelle par le haut, c’est-à-dire dotée d’un « gouvernement économique de la zone euro », bel euphémisme désignant une férule germanique sur les pays concernés. Il voulait se rassurer auprès de Jacques le fataliste sur la volonté conjointe de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel de prendre les choses en main, pour le plus grand bien de la construction européenne, comme le firent jadis François Mitterrand et Helmut Kohl, aidés de leur complice Jacques Delors. La réponse d’Attali aurait pu faire de ce dernier un natif du Calvados tant elle fut prudente et circonspecte… Le lendemain, au vu des incertitudes issues des élections britanniques et du flop de la déclaration commune Merkel-Sarkozy, Bernard Guetta ne pouvait faire autrement que de constater que l’Europe était bel et bien dans l’ornière, et qu’il ne voyait pas à l’horizon de bourrin politique capable de l’en sortir. Cela avait l’air de le peiner considérablement, mais ne l’incitait nullement à s’excuser pour les prophéties hasardeuses formulées par lui quelques jours auparavant…Mais gageons que bientôt reviendront chez lui les bons reflexes europtimismes et obamaniaques, qui sont sa marque de fabrique de barde du mainstream en politique internationale.
La Hongrie entre FMI et nationalisme
Pendant ce temps-là, il survient, sur notre continent quelques événements dont M.Guetta a bien raison de ne pas entretenir ses auditeurs fidèles, vu que cela risquerait de leur casser le moral pour la journée, et de provoquer de surcroît, une dépression grave chez le géopoliticien chroniqueur matinal.
On a, par exemple, bien vite détourné le regard d’une Hongrie où le Jobbik, un parti ouvertement fasciste et antisémite a fait son entrée au parlement, ce qui est déjà regrettable, mais où le grand vainqueur du scrutin, le Fidesz de Viktor Orban ne vaut guère mieux. Ce parti de la droite cléricale et populiste a en effet obtenu les deux tiers des sièges au parlement, ce qui lui permet de modifier à son gré la constitution magyare. Comme ce gouvernement doit gérer une situation économique désastreuse – le pays, en faillite, est passé sous la tutelle du FMI et de l’UE en 2008 – il peut être tenté de faire vibrer la corde nationaliste. Or, celle-ci est fort sensible dans un pays qui s’estime, depuis un siècle, victime de l’Histoire, en ayant dû, après la première guerre mondiale abandonner à des pays voisins, Roumanie, Slovaquie et Serbie des régions peuplées en majorité de magyars. Pour entrer dans l’UE après la chute du communisme, Budapest avait mis une sourdine à ses revendications concernant le statut de ces minorités, mais cette question refait maintenant surface, causant notamment des frictions avec la Slovaquie où les Hongrois, qui constituent 10% de la population, subissent de multiples vexations. On prête à Viktor Orban le projet d’accorder automatiquement la nationalité hongroise et le droit de vote aux magyars de l’extérieur, une idée qui devrait être modérément appréciée à Bratislava, Bucarest et Belgrade. Les talents de négociateur de M. Herman Van Rompuy, l’ectoplasmique président du Conseil européen, vont pouvoir s’employer à plein, sous les encouragements de Bernard Guetta.
Belgique : la fin est proche
Cela nous amène à la Belgique, où les dernières péripéties de l’affrontement entre Flamands et Francophones[1. On emploiera ici la majuscule pour désigner l’ensemble des Belges wallons et Bruxellois pratiquant notre langue, mais constituant des entités politiques et culturelles distinctes.] ont encore provoqué la chute du gouvernement et la convocation de nouvelles élections. Celles-ci devraient voir les mouvements autonomistes et indépendantistes flamands monter et puissance et les partis dits « traditionnels » de Flandre faire assaut de surenchères nationalistes pour ne pas perdre trop d’électeurs. Ironie de l’Histoire, c’est l’Open VLD, le parti flamand le moins porté, jusque-là à faire monter la tension communautaire, qui a provoqué la crise en prétextant le retard pris dans les négociations pour la division de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde, dit BHV[2. La division de BHV est une revendication majeure des Flamands, rejetée par des Francophones, car elle ôterait aux habitants parlant le français et résidant dans la périphérie flamande de Bruxelles la possibilité de voter pour des partis francophones.]. C’est le parti de l’ancien Premier ministre Guy Verhofstadt, aujourd’hui président du groupe libéral du parlement européen, qui s’était récemment mis en colère contre la France de Sarkozy à propos du défunt débat sur l’identité nationale…En bonne logique, il devrait quitter un parti qui se laisse aller à une dérive identitaire et nationaliste de cette ampleur, mais en Belgique, on peut très bien vivre sans logique, ce qui n’a pas que des inconvénients…
Ceux qui connaissent un peu la question, pour avoir vécu et travaillé au pays de Magritte et d’Eddy Merckx, sont aujourd’hui persuadés que l’aspiration nationale flamande est irrépressible, et que le jour approche où la coquille belge aura été vidée de tout contenu, laissant les deux communautés linguistiques à leur destin séparé, et le roi tout nu en son palais de Laeken.
Mais les avis divergent sur l’avenir des Francophones de Wallonie et de Bruxelles. Certains observateurs, comme l’excellent José-Alain Fralon[3. José-Alain Fralon, ancien correspondant du Monde en Belgique est l’auteur de La Belgique est morte, vive la Belgique ! (Fayard)], croient à la possibilité du maintien d’une « Belgique résiduelle » un royaume croupion rassemblant Wallons et Bruxellois, avec un statut spécial, voire international, pour la capitale de l’Union européenne.
D’autres, comme votre serviteur, ne se laissent pas abuser par les réticences de la classe dirigeante francophone à envisager la seule issue possible à l’éclatement du pays : l’intégration de la Wallonie et peut-être de Bruxelles à une République française seule à même de nettoyer les écuries d’Augias d’une région minée par la corruption, le clientélisme politique et la gabegie financière et administrative. Il ne faudrait pas six mois, en effet pour que cette « petite Belgique » se retrouve dans la situation grecque. On devrait, à Paris, cesser de croire aux balivernes des prébendiers d’outre-Quiévrain, et lancer quelques signaux montrant que l’on n’est pas totalement indifférent à l’évolution de la situation. Les réactions populaires pourraient être surprenantes…
Grèce : « On ne repousse pas Platon », mais les droits d’auteur sont chers
Quant à la Grèce, justement, la médecine de cheval qui vient de lui être administrée par l’UE et le FMI aura, pour la plupart des observateurs, comme premier effet de lui ôter les moyens de doper sa croissance pour alléger la charge de sa dette. L’exigence allemande de voir les Grecs adopter désormais le comportement économique et politique des Finlandais peut apparaître sévère mais juste, au vu des escroqueries répétées d’Athènes en matière statistique. Mais la vie internationale ne se règle pas comme le droit commercial, et il est des pesanteurs anthropologiques et culturelles dont il vaut mieux tenir compte, sauf à sacrifier le pragmatisme à l’idéologie. « On ne repousse pas Platon ! », avait lancé, naguère, Valéry Giscard d’Estaing aux critiques de l’entrée de la Grèce dans l’UE en raison de son tropisme plus oriental et balkanique qu’européen dans la version rhénane des pères fondateurs de l’Union. Peut-être, mais il ne faut pas alors s’étonner du coût élevé des droits d’auteur exigés par les héritiers corrompus des inventeurs de la démocratie…
Le mythique et baroque couple franco-allemand
Le salut, nous dit-on, viendra d’une résurrection de ce fameux couple franco-allemand qui a fait tant de merveilles par le passé. Sauf que les dirigeants actuels de ces deux pays traînent des boulets dont leurs prédécesseurs avaient été préservés : un certain référendum français de juin 2005 d’un côté et de l’autre une opinion publique allemande massivement et violemment eurosceptique et une décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe décrétant, l’an passé, l’inexistence d’un peuple européen. Ce couple mythique et baroque formé par Sarkozy et Merkel est donc dans la peu envieuse situation de choisir entre le suicide politique en se jetant de conserve dans le Fuji-Yama de l’intégration européenne, ou de survivre chacun de son côté en défendant bec et ongles son bout de gras. La déclaration commune de Nicolas et d’Angela publiée le 6 mai, mi-chèvre, mi-chou, n’a bien évidemment convaincu personne et surtout pas les marchés financiers qui, pour n’avoir pas d’âme, ne sont pas totalement dépourvus de jugeote. Si le tableau vous semble trop sombre, branchez-vous sur France-Inter, la station où le soleil brille quand il pleut.
L’origine du nom

Après plus de vingt ans d’absence en France, le Centre Pompidou répare un outrage. Et malgré une attente considérable pour y accéder, Paris se pâme devant l’exposition « Lucian Freud, l’atelier ».
Pourquoi ? Pour ces nus agonisants aux chairs flasques et aux sexes hypertrophiés ? Pour cette réhabilitation du laid, du difforme, du monstrueux ? Pour ces femmes obèses, victimes du diktat de la mode actuelle, pour ces corps intolérables au canon esthétique dominant ?
La vérité est ailleurs. Celui que l’on vient voir, c’est l’Autre, le seul, l’unique : Sigmund Freud, ce grand-père jamais cité par le peintre, mais toujours présent.
Et nous voilà avec deux Freud : grand-père et petit-fils. Sigmund, dont l’œuvre entre dans le domaine public cette année, figure tutélaire aujourd’hui assassinée par un Michel Onfray ; et son petit-fils, Lucian, l’artiste vivant le plus cher du monde et qui a pour particularité de se cacher et de garder le silence sur sa filiation, laquelle est évoquée d’entrée de jeu dans l’exposition. Les deux noms, Sigmund et Lucian, sont ainsi coagulés.
[access capability= »lire_inedits »]« Le nom sert toujours à boucher quelque chose »
Lacan nous dit que « le nom sert toujours à boucher quelque chose ». Chez les Freud, on ne bouche pas, on analyse. Si Sigmund Freud signait ses œuvres, Lucian ne s’autorise pas à signer ses toiles. Porter ce patronyme illustre et hautement « chargé » serait pour le peintre une pure donnée biographique, sans conséquence. Rien n’est moins vrai, car le public parisien vient voir un paradigme nommé « Freud ».
On veut comprendre ce que cela signifie de porter ce nom-symbole et à quoi ressemble ce petit-fils, ce « produit dérivé » du Moïse des temps modernes. On veut savoir si cette peinture est freudienne. On veut comprendre si elle porte la marque de la psychose découverte par le grand-père. On veut comprendre si cet exhibitionnisme charnel cache un mal-être, pour ne pas dire une haine de soi. A-t-il reçu, de par sa filiation, l’esprit de la psychanalyse en héritage ? On veut comprendre cette proximité fantasmée entre Lucian Freud et son grand-père : tel est le ressort caché de cette exposition. Tel grandiose ancêtre, tel petit-fils ! Tel petit fils psychotique, tel grand-père !
De tableau en tableau, Lucian Freud règle ses comptes avec son envahissant aïeul. Tous reflètent la même litanie sur la chair triste et fade privée de désir et d’amour. Obsédé, comme son ami Bacon, par la représentation du corps et du nu, il veut que « la peinture soit chair ». Il ne connaît aucun tabou, il ne veut rien refouler.
Voici le génital, offert aux spectateurs, toujours et encore, malgré ou à cause de l’interdit brandi par son auguste grand-père.
Tous ces portraits sans regard, affalés dans des sofas, allongés sur des lits, ne rappellent-ils pas la pratique du divan des séances d’analyse ? Lucian n’est-il pas lui-même analyste de modèles-patients à qui il ne donnerait jamais la parole ?
Comment renoncer à dessiner des parallèles entre l’« atelier » et le « cabinet », mondes clos, espaces où tout est observé ? Le spectateur pénètre, comme à travers un miroir, dans l’atelier du peintre, le lieu de ses psychodrames, le « lieu du crime ».
La psychanalyse mise à nue par Lucian Freud
C’est, en réalité, la psychanalyse qui est proprement regardée par des milliers de spectateurs-voyeurs et qui est mise à nue dans cette exposition.
Mais le plus intéressant reste, sûrement, la peinture de sa mère, qu’il entreprit durant neuf ans, jusqu’à la mort de cette dernière pour, dit-il, la sauver : assise sur un fauteuil, allongée à demi nue dans un lit surplombé d’un miroir dans lequel se reflète l’artiste en enfant. C’est, peut-être, la seule fois où le peintre retrouve son ancêtre.
Il est vrai que la mère de Lucian Freud s’appelait Lucie. Porter le prénom de sa mère, oui. Signer du nom de Freud, non. Tel est l’implacable destin de l’artiste.
L’exposition « Lucian Freud. L’Atelier » est présentée du 10 mars au 19 juillet 2010, au Centre Pompidou, Paris. Plus d’informations sur www.centrepompidou.fr
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Libéral sous caution
« On est loin d’un plan de rigueur », a déclaré François Fillon en commentant le gel des dépenses de l’Etat pour les trois ans à venir, annoncé en catastrophe et la trouille au ventre devant la révolte grecque qui fait plonger les marchés. « Ce n’est pas un plan de rigueur, c’est une politique responsable dans une situation difficile », a renchéri Christine Lagarde, la plus belle tête de litote du gouvernement. Elle a quand même reconnu que tout cela s’est fait sous la pression des agences de notation de la dette française qui risquait de perdre son joli « triple A ». De son côté, Jean-Claude « magic » Trichet en est sûr et certain : « Un défaut de paiement de la Grèce est, à mes yeux, hors de question, c’est aussi simple que cela. » C’est tout de même assez étonnant, ce déni de réel chez des libéraux qui sont pourtant des pragmatiques détestant tout autisme idéologique. À se demander s’il ne faudrait pas mettre tout ce petit monde aux arrêts. De rigueur.
Une course de champion

Arnaud Le Guern est Breton. En soi, ce n’est pas grave même si cela déjà doit mettre la puce à l’oreille : le Breton est celte, irrationnel et la même pulsion mystique le pousse à adorer les fées, les korrigans et Saint-Anne-du-Palud. On ne sait jamais avec eux, un accès de violence lyrique est vite arrivé et ça ferait mauvais effet dans une France où tout le monde, même les romanciers, semble avoir peur de hausser le ton.
Arnaud Le Guern mouille depuis quelques années déjà dans les parages de la Flore, boit du champagne avec des jeunes filles et continue, le naïf, à leur parler littérature alors qu’elles ne pensent qu’à l’édition. Breton et germanopratin. Le dossier s’alourdit. On l’aurait vu en compagnie de la bande de Cancer, une éphémère revue littéraire, hargneuse, intolérante, talentueuse et provocatrice. Il les a quittés assez vite. Il n’aime pas les bandes mimétiques qui rejouent mal le surréalisme en mettant des bouts de fascisme et de porno crade dedans. On l’a vu aussi co-signer récemment, avec Thierry Séchan, le dernier volume de Nos Amis les chanteurs, un guide aux allures d’exécutions capitales pour se faire plein d’amis dans le chobizeness, comme disait Jean Yanne, et en particulier chez les idoles anémiées genre mous du slam ou filles nées en 73.
Arnaud Le Guern, anarque finistérien, se reconnaît pourtant une divinité tutélaire. Une seule. Jean-Edern Hallier. Vous voyez, son compte est bon. Et on a des pièces à transmettre au procureur. À vingt-cinq ans, en 1991, alors qu’il aurait pu faire une école de commerce ou, si vraiment il voulait gribouiller, écrire un récit de son enfance cernée par des prêtres pédophiles (il est breton après tout), le voilà qui balance comme une gifle salée et insolente une Stèle pour Jean Edern. Les jeunes écrivains ont tous besoin d’intercesseurs, mais reconnaissons que choisir un mort récent, dont la vie et l’œuvre ne furent qu’un long scandale, il fallait une certaine dose d’inconscience et un vrai mépris pour un plan de carrière balisé dans la République des Lettres. Hallier fut sans doute la dernière figure littéraire du monde d’avant, se servant d’un journal, L’Idiot International, pour faire feu contre l’époque tout entière y compris le pouvoir lui-même qui ne vous embastille plus mais vous ruine à coups de procès : c’est évidemment ce qui a plu à Le Guern. Il est né en 1976, mais il préfère les bibliothèques municipales où l’on photocopie des chroniques de Bernard Frank et des romans épuisés de Jean Freustié à Facebook où des gens de son âge répondent à des quizz genre « Quel bonbon Haribo êtes-vous ? »
Nous avons préféré vous mettre en garde sur l’individu avant de vous parler de son premier roman, Du soufre au cœur. Comme ça, vous ne pourrez pas dire que vous n’étiez pas prévenus.
Le Guern emprunte un titre qui fait écho à Louis Malle et indique au passage que le bonheur est aussi une salle obscure où passeraient en boucle des Godard première période ou des Chabrol dialogués par Gégauff. Dans Du Soufre au cœur, il sera question d’un jeune homme en cure de désintoxication au Val de Grâce. Trop de bulles, trop de tremblements matinaux. Il ne se cherche pas d’excuse, refuse le repentir. Il se fait le documentariste amusé ou furieux d’une déchéance somme toute somptueuse puisqu’elle est habitée par le style. Le style, c’est la grande affaire de Le Guern. Il a bien raison : quand on en aura fini avec toutes les idées, il nous restera le style. Il nous restera d’avoir fait jouir la langue française dans des positions que la morale réprouve. Cela seul nous sera compté.
Le Guern l’a compris et ça donne des autoportraits de ce genre : « Qui je suis ? Un grand rien percuté par la berline saoule de mes émotions. Aristocrate échoué à l’asile, oiseau fou mazouté, vieux gamin français passé trop vite des jupes de sa mère aux jupes des filles, jouisseur au regard froi, plaisantin du plaisir, dandy de foire, picoleur assermenté, enfant du siècle passé à tabac, socialo suicidé, idiot inutile, coco fascistoïde, prof de merde, écrivain de basse-fosse, pouilleux sans dieux, ni maîtres – sauf les miens ! –, franc tireur jamais partisan, derviche blasphémateur, Zorro au cœur qui pleure, fada de fado, de la peau et des frissons. »
Vous comprenez ? Oui ? Vous voulez le relire pour le plaisir, pour vérifier que ce qui coule tout seul est admirablement travaillé ? Allez-y, c’est fait pour ça.
D’autant plus que tout le roman de Le Guern est de cette eau-de-vie-là. On se dit qu’il ne va pas tenir le rythme, qu’il ne va pas pouvoir, en gardant ce tempo là, raconter comment on perd un amour, comment on pourrait en retrouver un autre, comment il est impossible de ne pas avoir envie de boire le verre en trop quand Iseult se met à vouloir passer des concours administratifs ou que Shéhérazade par haine de soi suce des anciens d’Afghanistan dans la salle des internes.
Eh bien si, on peut. Ce roman en est la preuve. C’est pour cela qu’il faut lire Le Guern, grand admirateur de la foulée de Katrin Krabbe et des envolées de Marco Pantani, ce martyr.
Du Soufre au cœur, c’est un sprint immobile. Une retrouvaille avec le souffle. Une course de champion.
Thierry Jonquet, pour mémoire

Thierry Jonquet est mort à 55 ans, au mois d’août 2009. C’était une des voix les plus originales et les plus indépendantes du roman noir français. Dans un milieu où l’antifascisme est devenu une posture moutonnière pour cacher l’absence de talent et profiter de quelques rentes de situation dans les festivals, il avait fait entendre sa différence sur des questions comme l’insécurité ou la montée de l’antisémitisme dans les banlieues. Cela avait valu à Thierry Jonquet les foudres du procureur Daeninckx et de quelques-uns de ses sycophantes. Venu de l’extrême gauche trotskyste, éducateur puis ergothérapeute avant de se consacrer pleinement à la littérature, Jonquet n’avait pourtant pas viré particulièrement à droite, se contentant de rendre compte, dans Jours Tranquilles à Belleville, de la dégradation d’un quartier à cause de la toxicomanie à ciel ouvert et, dans Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, des angoisses d’une professeur obligé de cacher ses origines juives devant certains adolescents plus ou moins manipulés par des islamistes à front de taureau.
[access capability= »lire_inedits »]Folio Policier a eu la bonne idée de reprendre en un seul et épais volume quatre titres parus initialement en Série Noire. Ils correspondent à deux périodes distinctes de l’œuvre de Jonquet. Mygale et La Bête et la belle sont des romans noirs rapides, cruels, coupants comme une lame fraîchement aiguisée. Typiques d’une « french touch » des années 1980, ils décrivent, à travers des névroses individuelles, l’état d’une société tout entière. Si La Bête et la belle est une réécriture ironique et achélémienne du conte de Mme Leprince de Beaumont, Mygale, qui eut l’honneur de porter le numéro 2000 de la célèbre collection de Marcel Duhamel, est l’un des récits de vengeance froide et médicale les plus étonnamment pervers et efficaces qu’il nous ait été donné de lire et que beaucoup tiennent pour un chef-d’œuvre littéraire qui transcende le genre.
Documentaire réaliste et peintre de l’intime
Les Orpailleurs et Moloch, les deux autres titres présents dans ce volume, datent des années 1990, époque où Jonquet décide de renouer avec une autre tradition du genre, celle de la saga unanimiste, mêlant sur plusieurs centaines de pages tous les acteurs d’une société, policiers, magistrats, avocats, médecins, que l’on suit sur de longues périodes. Cela avait donné, par le passé, des œuvres essentielles comme celle d’Ed McBain et ses romans sur le 87e commissariat ou celles des Suédois Sojwall et Whalöö sur un groupe de policiers dans le Stockholm des années 1960-1970. Chez Jonquet, comme chez eux, on retrouve la minutie dans la description des procédures et le réalisme documentaire des situations qui n’empêchent pourtant pas de suivre les destins individuels dans leur intimité. Cette façon de faire a donné à ces deux titres de Jonquet une dimension de « roman total » : c’est à eux, en priorité, qu’il faudra se référer quand on voudra savoir à quoi ressemblait la France de la dernière décennie du siècle dernier entre corruption, meurtres d’enfants, tueurs en série, tensions sociales et « passé qui ne passe pas » et vient affleurer mortellement dans le présent.
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Blaise Pascal fucks La Rochefoucauld

« Flocons tombés du ciel noir de la mélancolie » : Dominique Noguez définit avec justesse les plaisants aphorismes jaillis de sa Soudaine mélancolie.
Avec une drôlerie et un laconisme vivifiants, il note par exemple : « Soyez un écrivain mineur, cela vous rajeunira. » « Si la mort était une solution, on ne le saurait même pas. » La mort, l’amour, le plaisir et le désir sont les thèmes de prédilection de ce recueil. « Le drame humain, dont témoignent tous les rituels des religions, tous les arts et toute la littérature, c’est la mort. Non seulement la mort terminale, qui fait que la vie s’arrête – mais cette mort frappant dans la vie même qu’est l’amour déçu, l’empêchement de trouver le bonheur avec un être. » « L’amour, ce sont souvent les rapports de l’autre en nous avec quelqu’un qui nous prend pour un autre. »
Feu sur l’époque !
L’auteur de Houellebecq, en fait décoche également quelques flèches réjouissantes à l’époque. « La disparition des réflexes liés à l’ancienne organisation sociale – où l’individu, via la famille reine, était fortement encadré par le groupe – oblige à recourir aux prothèses du juridique. Sur les ruines de mœurs, la loi dresse ses abris de carton. »
Hédoniste paradoxal, Dominique Noguez prend même la liberté de se rire du corps. « Le corps ! Le corps ! Voilà trente ans qu’on nous serine qu’il est le grand oublié de la philosophie occidentale ! Tout le monde le réhabilite, l’institue en mesure de toute chose. Cela commence à bien faire ! Rentrez-moi ce corps débordant et indiscret ! L’âme, s’il vous plaît ! L’âme seule ! » Je profite de l’occasion pour transmettre au liquidateur liquide Onfray, auteur d’un fameux brûlot brûlé, cette petite salutation de Jacques Lacan : « L’hédonisme ne peut à la lumière de l’expérience analytique que rentrer dans ce qu’il est, à savoir un mythe philosophique. »
Le scepticisme est une mystique
Dominique Noguez, héritier des moralistes français du XVIIe, contempteur de toutes les religions, me semble pourtant commettre une erreur en refusant de concevoir son scepticisme élégant comme une mystique comme les autres. La mystique sceptique comporte son obscurité, son inquiétude propre, sa ferveur, sa grandeur, ses dogmes et ses illusions – et, comme toute autre aussi, la foule de ses faux dévots, qui ne doutent que pour les yeux du monde.
Mais le cœur de l’auteur des Trois Rimbaud, s’affranchissant de l’empire de La Rochefoucaud – prince des Naïfs – penche aussi souvent vers le réalisme supérieur d’un Pascal, qui, connaissant la misère de l’homme, n’en oublie pas pour autant la grandeur, tout aussi stupéfiante, toute aussi réelle et scandaleuse : « Tous ces points de vue exagérés que nous avons sur l’homme, parfois simultanément ! Allons, il n’est pas si méprisable en groupe, ni si irréprochable seul ; pas si innocent enfant, ni si coupable adulte ; pas si dominé femme, ni si brute homme ; pas si grossier banlieusard, ni si raffiné parisien ; pas si haïssable bourgeois, ni si victime sans-papier ; pas si barbare Occidental, ni si exemplaire homme du Tiers Monde. Il faut se faire une raison : il est comme la langue d’Ésope, il est tout ce qu’on voudra, tour à tour le plus admirable et le plus répugnant des êtres. »
Bravo Florence !
Florence Aubenas vient d’obtenir, en appel, la somme de 66 198,76 € au titre des indemnités de départ du journal Libération en 2006. La prise de contrôle de 38 % du capital du journal par Edouard de Rothschild ouvrait le droit des journalistes à démissionner de l’entreprise en faisant valoir la « clause de cession », à ne pas confondre avec la « clause de conscience », qui ouvre ces mêmes droits si la ligne rédactionnelle d’un organe de presse subit des modifications importantes. L’icône du journalisme français est donc parfaitement dans les clous de la loi en réclamant son magot, et il serait malvenu lui faire le moindre reproche d’ingratitude à l’égard d’un journal qui n’avait ménagé ni ses efforts ni son argent pour la faire sortir de son trou à rats irakien. Florence est notre Bernadette de la source d’encre miraculeuse, et la Providence ne cesse de veiller sur elle. Dès le lendemain de son départ de la rue Béranger, Florence se retrouvait grand reporter au Nouvel Obs avec des émoluments largement supérieurs à ceux que lui versait le journal de Serge July (4 417 € brut). Une cure de six mois de précarité en Normandie était bien évidemment nécessaire pour qu’elle supporte moralement cette épreuve.
Pour la Belgique

J’aime la Belgique. Profondément, définitivement, absolument. La Belgique n’est pas seulement un pays : c’est un état d’esprit, un art de vivre, une donnée spirituelle de l’histoire. Les plages de Coxyde, l’été, quand on se baigne un peu trop loin et que résonne la trompe étrangement archaïque de la jolie surveillante en combinaison rouge ou bien les cafés de la république libre d’Outremeuse à Liège lorsque le péquet met de jolies couleurs à la nuit sont autant d’utopies concrètes, de possibilité d’exister encore joyeusement dans un monde chaque jour plus désenchanté.
C’est que la Belgique, malgré sa superficie réduite, est une province de l’infini. Elle a inventé le surréalisme, le fantastique, l’art nouveau. Elle nous a donné deux géants du vingtième siècle qui sont devenus des figures universelles : Tintin et Maigret, le reporter et le commissaire. Sans la Belgique, d’ailleurs, la littérature française ne serait pas grand-chose. Le nombre d’écrivains français qui sont belges dépasse l’entendement. Et seraient-ils aussi bons s’ils n’étaient pas belges ? L’étrangeté de Michaux en poésie ou de Magritte en peinture serait elle aussi profonde si ces deux artistes n’étaient pas nés dans ce pays au cœur double depuis sa naissance en 1830 ?
Pourtant son imaginaire et sa façon d’être au monde transcendent le clivage linguistique. Les vents mauvais ont beau souffler, il y a une identité belge qui est tenace malgré les ambitions de quelques carriéristes démagogues tisonnant les égoïsmes économiques à courte vue.
Je reviens à peine de Bruxelles où je me trouvais à l’assemblée générale des amis de Georges Simenon. C’est un aimable cénacle de doux maniaques, collectionneurs et érudits, où je compte quelques admirables amis. Il y a là, pour la partie belge, des Flamands, des Wallons et des Bruxellois. Le sentiment dominant, quand la question est venue sur le tapis au moment du buffet, c’est qu’il n’y avait aucune raison de se séparer. Etais-je tombé sur un repaire de belgicains, comme on appelle là-bas ceux qui manifestent leur attachement viscéral au pays ?
Je ne crois pas : le matin même, j’étais sur Tervuren où se tenait une gigantesque brocante, un des sports préférés des Belges. Tervuren est une avenue qui part du parc du Cinquantenaire et continue sur une dizaine de kilomètres en longeant le parc de Woluwe (prononcez volué). Une de ces avenues typiquement européenne, finalement, à la fois majestueuse et humaine.
Aux fenêtres des immeubles Horta, gracieux comme des fleurs, il n’était pas rare de voir un drapeau belge. Sur les vitres des voitures garées ou dans les vitrines des commerces et des cafés (côté soleil), des autocollants avec ce même drapeau barré d’un très clair : « Touche pas à mon pays ! ». Et la veille au soir, derrière ma Westmalle Triple, à la Fleur en papier doré, le café que fréquenta le groupe des surréalistes belges et notamment les trop méconnus Marcel Marien et Louis Scutenaire, l’impression était plutôt, dans la clientèle flamande comme dans la clientèle francophone que le psychodrame en question était surtout celui d’appareils politiques jouant avec le feu et que tout cela n’avait pas grand chose à voir avec un désir majoritaire dans la population.
Ce ne serait pas la première fois, n’est-ce pas, qu’il y aurait une rupture entre un pays légal et un pays réel, comme disait l’autre. En fait, l’état d’esprit semblait tout à fait semblable à celui de la Marche Blanche qui vit défiler tout un pays uni comme jamais pour protester contre les dysfonctionnements du système après l’affaire Dutroux.
Si décidément, après les élections régionales du 13 juin, la Belgique devait disparaître, cela serait une confirmation : le marché n’aime pas les nations. Il leur préfère des régions, ce qui n’est pas du tout la même chose. L’indépendance ou la sécession de la Flandres aurait à peu près autant de sens, d’un point de vue identitaire, que celle de Rhône-Alpes. A la limite, la Bavière catholique aurait plus de légitimité à prétendre au statut de nation dans une Allemagne protestante. On oublie, en effet, deux puissants facteurs belges d’unité : le catholicisme et la monarchie. Les Flamands et les francophones n’ont peut-être pas la même langue, mais ils ont le même rapport à Dieu. Même dans des sociétés déchristianisées, cela induit une façon de vivre qui fait que les Flamands, ne sont pas comme on le croit trop souvent, une simple excroissance batave. Quant à la monarchie, son grand avantage est d’incarner une nation tout entière dans un homme dépositaire d’une légitimité historique. Un roi sur un trône, ça vous empêche le démagogue ou le fasciste de monter plus haut que le poste de premier ministre. C’est toujours ça de gagné.
La poussée micro nationaliste en Flandres n’est plus la revendication culturelle plutôt légitime au départ. On pourra lire Le Chagrin des Belges du grand Hugo Claus sur la question.
Il y eut effectivement une époque où la langue flamande était considérée comme un patois de paysans qui partaient faire les jaunes dans les filatures en grève de Roubaix et qui se faisaient tuer en 14 sous le commandement d’officiers leur donnant des ordres dans un français qu’ils ne comprenaient pas. Cela n’a pas empêché néanmoins tout ce petit monde de se battre admirablement du côté du saillant d’Ypres sous le commandement du roi chevalier Albert Ier et de tenir 4 ans derrière l’Yser. Même la bourgeoisie flamande parlait exclusivement français et un de nos plus charmants écrivains, Félicien Marceau, académicien de surcroît, est originaire de Kortenberg dans le Brabant flamand.
Mais tout cela est du passé. La frontière linguistique qui sépare nord et sud, Flandres et Wallonie et qui date des années 60 a redonné toute sa fierté à une communauté et même un peu plus. On est vite d’ailleurs parfois passé un peu de la fierté à l’arrogance du côté de Louvain ou des Fourons.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus de cela : l’extrême droite et autres autonomistes, y compris certains au VLD, le principal parti de gouvernement côté flamand, surfent surtout avec un égoïsme économique à courte vue. Ils propagent un cliché qu’ils pensent rentable électoralement : un Flamand riche, grand, blond, jeune et spécialisé dans les technologies de pointes paierait pour un Wallon petit, socialiste, latin, assisté et englué dans une interminable récession post industrielle. C’est Anvers, Gand et Bruges les banquières contre les chevalets abandonnés des mines du Borinage, oubliant au passage qu’il s’agit de la même communauté de destins et que les pauvres d’aujourd’hui furent ceux qui créèrent hier les conditions de la richesse présente.
Il est un peu triste de voir en France certains se réjouir à l’idée de récupérer deux ou trois départements dans un éventuel divorce entre Flamands et Wallons. C’est pour le coup que l’Europe, qui n’est déjà pas grand chose, ne serait plus rien. Plus rien qu’une entité sans identité, un non-lieu voué à la circulation sans fin des biens et des personnes.
Ce genre de monde, comme les histoires d’amour, finit mal en général. Dans Vues sur l’Europe, en 1939, André Suarès écrivait un éloge prophétique des petites nations : « Je dirai la grandeur des petites nations. Elles seules sont à l’échelle de l’homme. Les gros empires ne sont qu’à l’échelle de l’espèce. Les petites nations ont créé la cité, la morale et l’individu. Les gros empires n’en ont même pas conçu la loi nécessaire ni la dignité. Aux empires, la quantités ; la qualité aux petites nations. »
Aujourd’hui, si la Belgique meurt, c’est l’Empire qui gagne et nous tous, ici même, qui perdrons. Qui perdrons beaucoup plus qu’un voisin folklorique.
Christophe Girard, VRP sinophile

On pourra lire ici, sur le site du très officiel Quotidien du Peuple chinois, un entretien ébouriffant que le très mainstream adjoint à la néo-culture de Paris, le socialiste, ex-Vert et futur tout ce qu’on voudra Christophe Girard a accordé à un journal local. C’était à l’occasion de sa visite de l’exposition universelle de Shanghai « en avant-première », comme il s’en vante complaisamment sur son blog, hilarante photo touristique devant le pavillon français à l’appui. Dans cet entretien, ce magnifique représentant de la caste des rebellocrates se livre à un coming out sans tabou dont il est coutumier.
Réalisme socialiste ?
Cette fois-ci cependant, il ne s’agit pas seulement de son orientation sexuelle, mais aussi d’un sujet autrement compromettant : son amour ardent pour le régime de Pékin. Cela faisait trop longtemps en effet que nous vivions sous l’emprise du politiquement correct droit-de-l’hommiste qui nous empêchait de déclarer notre flamme au parti communiste chinois. Christophe Girard, comme d’habitude à l’avant-garde de tous les combats d’avenir, vient d’ouvrir une brèche pour nous dans cette étouffante chape de plomb idéologique. Il est désormais possible, à l’unisson de Pékin, de s’en prendre courageusement au Dalaï-lama, ce représentant illégitime d’un pays moyenâgeux et homophobe que l’invasion chinoise a fait passer de l’Ombre à la Lumière. En outre, grâce à ce sempiternel briseur de tabou qu’est Christophe Girard, on peut aujourd’hui se faire le chantre de la liberté de parole dont chacun jouit en Chine[1. Remarquons que quand on use de cette liberté avec la virtuosité de Girard, ces éloges sont parfaitement justifiés.], tout en louant le rôle que joue l’industrie chinoise dans l’économie mondiale. On peut enfin, cerise sur le mooncake, reprendre à son compte la propagande chinoise, pour critiquer la presse française, coupable de véhiculer une mauvaise image de ce pays auprès des Français qui « doivent abandonner leurs vieilles et désuètes idées sur la Chine ». Notons au passage, et si la maitresse de maison le permet, que Girard ne lit certainement par Le Point (par exemple) dont le numéro spécial consacré à la Chine à la fin de l’année 2009, s’est attiré les louanges des Chinois, jusque dans les salons de l’Ambassade parisienne de la RPC.
Le souci de Christophe Girard de se conformer à la virgule près à la rhétorique des médias officiels chinois est admirable. Droit-de-l’hommiste en France, Girard est communiste en Chine, c’est moins risqué que l’inverse. In Shanghai, do as the Shanghainese do. Seules les langues de vipères lubriques anticommunistocapitalistes primaires suggèreront que la sinophilie de l’adjoint à la culture de Delanoë pourrait être motivée par ses fonctions au sein du groupe LVMH, dont les intérêts en Chine sont gigantesques. Car un tel mélange des genres, entre politique publique et intérêts privés du groupe LVMH, est tout simplement impensable au cœur de l’Empire du milieu de la vertu politique et citoyenne qu’est aujourd’hui l’Hôtel de Ville de Paris.
Qui a dit….
« Si nous n’étions pas là, qui lutterait contre les délocalisations, contre la désindustrialisation, la paupérisation généralisée de notre société, la prolétarisation de notre classe moyenne et la disparition programmée de notre agriculture, de notre pêche, et de nos petits commerçants sous les coups de la grande distribution ? (…) Etat-Nation, Ecole, Service public : que d’empêcheurs d’exploiter en rond ! »
- Martine Aubry, à la fin d’une réunion thématique du PS sur le « care »
- Jean-Marie Le Pen lors de son traditionnel discours du 1er mai.
- Georges Marchais en 1980
Un indice : il s’agit d’une personnalité de gauche et vivante.
L’Europe sur les jantes

Il est toujours réjouissant d’entendre, chaque matin, Bernard Guetta pérorer sur France-Inter. Les jours pairs, il chante les louanges de Barack Obama et de sa géniale politique extérieure qui va instaurer cette paix perpétuelle chère au vieux sage de Koenigsberg (aujourd’hui Kaliningrad). Les jours impairs, il entonne son couplet à la gloire d’une Union européenne qui avance dans les crises selon le principe nietzschéen estimant que tout ce qui ne la tue pas la rend plus forte.
Bernard Guetta, de l’europtismisme à l’euroblues
Jeudi 6 mai, alors que la fine équipe de Demorand devisait aimablement avec Jacques Attali, l’excellent Bernard laissa cependant filtrer un léger sentiment d’angoisse sur l’avenir de l’UE et de sa capacité à sortir de la crise actuelle par le haut, c’est-à-dire dotée d’un « gouvernement économique de la zone euro », bel euphémisme désignant une férule germanique sur les pays concernés. Il voulait se rassurer auprès de Jacques le fataliste sur la volonté conjointe de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel de prendre les choses en main, pour le plus grand bien de la construction européenne, comme le firent jadis François Mitterrand et Helmut Kohl, aidés de leur complice Jacques Delors. La réponse d’Attali aurait pu faire de ce dernier un natif du Calvados tant elle fut prudente et circonspecte… Le lendemain, au vu des incertitudes issues des élections britanniques et du flop de la déclaration commune Merkel-Sarkozy, Bernard Guetta ne pouvait faire autrement que de constater que l’Europe était bel et bien dans l’ornière, et qu’il ne voyait pas à l’horizon de bourrin politique capable de l’en sortir. Cela avait l’air de le peiner considérablement, mais ne l’incitait nullement à s’excuser pour les prophéties hasardeuses formulées par lui quelques jours auparavant…Mais gageons que bientôt reviendront chez lui les bons reflexes europtimismes et obamaniaques, qui sont sa marque de fabrique de barde du mainstream en politique internationale.
La Hongrie entre FMI et nationalisme
Pendant ce temps-là, il survient, sur notre continent quelques événements dont M.Guetta a bien raison de ne pas entretenir ses auditeurs fidèles, vu que cela risquerait de leur casser le moral pour la journée, et de provoquer de surcroît, une dépression grave chez le géopoliticien chroniqueur matinal.
On a, par exemple, bien vite détourné le regard d’une Hongrie où le Jobbik, un parti ouvertement fasciste et antisémite a fait son entrée au parlement, ce qui est déjà regrettable, mais où le grand vainqueur du scrutin, le Fidesz de Viktor Orban ne vaut guère mieux. Ce parti de la droite cléricale et populiste a en effet obtenu les deux tiers des sièges au parlement, ce qui lui permet de modifier à son gré la constitution magyare. Comme ce gouvernement doit gérer une situation économique désastreuse – le pays, en faillite, est passé sous la tutelle du FMI et de l’UE en 2008 – il peut être tenté de faire vibrer la corde nationaliste. Or, celle-ci est fort sensible dans un pays qui s’estime, depuis un siècle, victime de l’Histoire, en ayant dû, après la première guerre mondiale abandonner à des pays voisins, Roumanie, Slovaquie et Serbie des régions peuplées en majorité de magyars. Pour entrer dans l’UE après la chute du communisme, Budapest avait mis une sourdine à ses revendications concernant le statut de ces minorités, mais cette question refait maintenant surface, causant notamment des frictions avec la Slovaquie où les Hongrois, qui constituent 10% de la population, subissent de multiples vexations. On prête à Viktor Orban le projet d’accorder automatiquement la nationalité hongroise et le droit de vote aux magyars de l’extérieur, une idée qui devrait être modérément appréciée à Bratislava, Bucarest et Belgrade. Les talents de négociateur de M. Herman Van Rompuy, l’ectoplasmique président du Conseil européen, vont pouvoir s’employer à plein, sous les encouragements de Bernard Guetta.
Belgique : la fin est proche
Cela nous amène à la Belgique, où les dernières péripéties de l’affrontement entre Flamands et Francophones[1. On emploiera ici la majuscule pour désigner l’ensemble des Belges wallons et Bruxellois pratiquant notre langue, mais constituant des entités politiques et culturelles distinctes.] ont encore provoqué la chute du gouvernement et la convocation de nouvelles élections. Celles-ci devraient voir les mouvements autonomistes et indépendantistes flamands monter et puissance et les partis dits « traditionnels » de Flandre faire assaut de surenchères nationalistes pour ne pas perdre trop d’électeurs. Ironie de l’Histoire, c’est l’Open VLD, le parti flamand le moins porté, jusque-là à faire monter la tension communautaire, qui a provoqué la crise en prétextant le retard pris dans les négociations pour la division de l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde, dit BHV[2. La division de BHV est une revendication majeure des Flamands, rejetée par des Francophones, car elle ôterait aux habitants parlant le français et résidant dans la périphérie flamande de Bruxelles la possibilité de voter pour des partis francophones.]. C’est le parti de l’ancien Premier ministre Guy Verhofstadt, aujourd’hui président du groupe libéral du parlement européen, qui s’était récemment mis en colère contre la France de Sarkozy à propos du défunt débat sur l’identité nationale…En bonne logique, il devrait quitter un parti qui se laisse aller à une dérive identitaire et nationaliste de cette ampleur, mais en Belgique, on peut très bien vivre sans logique, ce qui n’a pas que des inconvénients…
Ceux qui connaissent un peu la question, pour avoir vécu et travaillé au pays de Magritte et d’Eddy Merckx, sont aujourd’hui persuadés que l’aspiration nationale flamande est irrépressible, et que le jour approche où la coquille belge aura été vidée de tout contenu, laissant les deux communautés linguistiques à leur destin séparé, et le roi tout nu en son palais de Laeken.
Mais les avis divergent sur l’avenir des Francophones de Wallonie et de Bruxelles. Certains observateurs, comme l’excellent José-Alain Fralon[3. José-Alain Fralon, ancien correspondant du Monde en Belgique est l’auteur de La Belgique est morte, vive la Belgique ! (Fayard)], croient à la possibilité du maintien d’une « Belgique résiduelle » un royaume croupion rassemblant Wallons et Bruxellois, avec un statut spécial, voire international, pour la capitale de l’Union européenne.
D’autres, comme votre serviteur, ne se laissent pas abuser par les réticences de la classe dirigeante francophone à envisager la seule issue possible à l’éclatement du pays : l’intégration de la Wallonie et peut-être de Bruxelles à une République française seule à même de nettoyer les écuries d’Augias d’une région minée par la corruption, le clientélisme politique et la gabegie financière et administrative. Il ne faudrait pas six mois, en effet pour que cette « petite Belgique » se retrouve dans la situation grecque. On devrait, à Paris, cesser de croire aux balivernes des prébendiers d’outre-Quiévrain, et lancer quelques signaux montrant que l’on n’est pas totalement indifférent à l’évolution de la situation. Les réactions populaires pourraient être surprenantes…
Grèce : « On ne repousse pas Platon », mais les droits d’auteur sont chers
Quant à la Grèce, justement, la médecine de cheval qui vient de lui être administrée par l’UE et le FMI aura, pour la plupart des observateurs, comme premier effet de lui ôter les moyens de doper sa croissance pour alléger la charge de sa dette. L’exigence allemande de voir les Grecs adopter désormais le comportement économique et politique des Finlandais peut apparaître sévère mais juste, au vu des escroqueries répétées d’Athènes en matière statistique. Mais la vie internationale ne se règle pas comme le droit commercial, et il est des pesanteurs anthropologiques et culturelles dont il vaut mieux tenir compte, sauf à sacrifier le pragmatisme à l’idéologie. « On ne repousse pas Platon ! », avait lancé, naguère, Valéry Giscard d’Estaing aux critiques de l’entrée de la Grèce dans l’UE en raison de son tropisme plus oriental et balkanique qu’européen dans la version rhénane des pères fondateurs de l’Union. Peut-être, mais il ne faut pas alors s’étonner du coût élevé des droits d’auteur exigés par les héritiers corrompus des inventeurs de la démocratie…
Le mythique et baroque couple franco-allemand
Le salut, nous dit-on, viendra d’une résurrection de ce fameux couple franco-allemand qui a fait tant de merveilles par le passé. Sauf que les dirigeants actuels de ces deux pays traînent des boulets dont leurs prédécesseurs avaient été préservés : un certain référendum français de juin 2005 d’un côté et de l’autre une opinion publique allemande massivement et violemment eurosceptique et une décision de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe décrétant, l’an passé, l’inexistence d’un peuple européen. Ce couple mythique et baroque formé par Sarkozy et Merkel est donc dans la peu envieuse situation de choisir entre le suicide politique en se jetant de conserve dans le Fuji-Yama de l’intégration européenne, ou de survivre chacun de son côté en défendant bec et ongles son bout de gras. La déclaration commune de Nicolas et d’Angela publiée le 6 mai, mi-chèvre, mi-chou, n’a bien évidemment convaincu personne et surtout pas les marchés financiers qui, pour n’avoir pas d’âme, ne sont pas totalement dépourvus de jugeote. Si le tableau vous semble trop sombre, branchez-vous sur France-Inter, la station où le soleil brille quand il pleut.
L’origine du nom

Après plus de vingt ans d’absence en France, le Centre Pompidou répare un outrage. Et malgré une attente considérable pour y accéder, Paris se pâme devant l’exposition « Lucian Freud, l’atelier ».
Pourquoi ? Pour ces nus agonisants aux chairs flasques et aux sexes hypertrophiés ? Pour cette réhabilitation du laid, du difforme, du monstrueux ? Pour ces femmes obèses, victimes du diktat de la mode actuelle, pour ces corps intolérables au canon esthétique dominant ?
La vérité est ailleurs. Celui que l’on vient voir, c’est l’Autre, le seul, l’unique : Sigmund Freud, ce grand-père jamais cité par le peintre, mais toujours présent.
Et nous voilà avec deux Freud : grand-père et petit-fils. Sigmund, dont l’œuvre entre dans le domaine public cette année, figure tutélaire aujourd’hui assassinée par un Michel Onfray ; et son petit-fils, Lucian, l’artiste vivant le plus cher du monde et qui a pour particularité de se cacher et de garder le silence sur sa filiation, laquelle est évoquée d’entrée de jeu dans l’exposition. Les deux noms, Sigmund et Lucian, sont ainsi coagulés.
[access capability= »lire_inedits »]« Le nom sert toujours à boucher quelque chose »
Lacan nous dit que « le nom sert toujours à boucher quelque chose ». Chez les Freud, on ne bouche pas, on analyse. Si Sigmund Freud signait ses œuvres, Lucian ne s’autorise pas à signer ses toiles. Porter ce patronyme illustre et hautement « chargé » serait pour le peintre une pure donnée biographique, sans conséquence. Rien n’est moins vrai, car le public parisien vient voir un paradigme nommé « Freud ».
On veut comprendre ce que cela signifie de porter ce nom-symbole et à quoi ressemble ce petit-fils, ce « produit dérivé » du Moïse des temps modernes. On veut savoir si cette peinture est freudienne. On veut comprendre si elle porte la marque de la psychose découverte par le grand-père. On veut comprendre si cet exhibitionnisme charnel cache un mal-être, pour ne pas dire une haine de soi. A-t-il reçu, de par sa filiation, l’esprit de la psychanalyse en héritage ? On veut comprendre cette proximité fantasmée entre Lucian Freud et son grand-père : tel est le ressort caché de cette exposition. Tel grandiose ancêtre, tel petit-fils ! Tel petit fils psychotique, tel grand-père !
De tableau en tableau, Lucian Freud règle ses comptes avec son envahissant aïeul. Tous reflètent la même litanie sur la chair triste et fade privée de désir et d’amour. Obsédé, comme son ami Bacon, par la représentation du corps et du nu, il veut que « la peinture soit chair ». Il ne connaît aucun tabou, il ne veut rien refouler.
Voici le génital, offert aux spectateurs, toujours et encore, malgré ou à cause de l’interdit brandi par son auguste grand-père.
Tous ces portraits sans regard, affalés dans des sofas, allongés sur des lits, ne rappellent-ils pas la pratique du divan des séances d’analyse ? Lucian n’est-il pas lui-même analyste de modèles-patients à qui il ne donnerait jamais la parole ?
Comment renoncer à dessiner des parallèles entre l’« atelier » et le « cabinet », mondes clos, espaces où tout est observé ? Le spectateur pénètre, comme à travers un miroir, dans l’atelier du peintre, le lieu de ses psychodrames, le « lieu du crime ».
La psychanalyse mise à nue par Lucian Freud
C’est, en réalité, la psychanalyse qui est proprement regardée par des milliers de spectateurs-voyeurs et qui est mise à nue dans cette exposition.
Mais le plus intéressant reste, sûrement, la peinture de sa mère, qu’il entreprit durant neuf ans, jusqu’à la mort de cette dernière pour, dit-il, la sauver : assise sur un fauteuil, allongée à demi nue dans un lit surplombé d’un miroir dans lequel se reflète l’artiste en enfant. C’est, peut-être, la seule fois où le peintre retrouve son ancêtre.
Il est vrai que la mère de Lucian Freud s’appelait Lucie. Porter le prénom de sa mère, oui. Signer du nom de Freud, non. Tel est l’implacable destin de l’artiste.
L’exposition « Lucian Freud. L’Atelier » est présentée du 10 mars au 19 juillet 2010, au Centre Pompidou, Paris. Plus d’informations sur www.centrepompidou.fr
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Libéral sous caution
« On est loin d’un plan de rigueur », a déclaré François Fillon en commentant le gel des dépenses de l’Etat pour les trois ans à venir, annoncé en catastrophe et la trouille au ventre devant la révolte grecque qui fait plonger les marchés. « Ce n’est pas un plan de rigueur, c’est une politique responsable dans une situation difficile », a renchéri Christine Lagarde, la plus belle tête de litote du gouvernement. Elle a quand même reconnu que tout cela s’est fait sous la pression des agences de notation de la dette française qui risquait de perdre son joli « triple A ». De son côté, Jean-Claude « magic » Trichet en est sûr et certain : « Un défaut de paiement de la Grèce est, à mes yeux, hors de question, c’est aussi simple que cela. » C’est tout de même assez étonnant, ce déni de réel chez des libéraux qui sont pourtant des pragmatiques détestant tout autisme idéologique. À se demander s’il ne faudrait pas mettre tout ce petit monde aux arrêts. De rigueur.
Une course de champion

Arnaud Le Guern est Breton. En soi, ce n’est pas grave même si cela déjà doit mettre la puce à l’oreille : le Breton est celte, irrationnel et la même pulsion mystique le pousse à adorer les fées, les korrigans et Saint-Anne-du-Palud. On ne sait jamais avec eux, un accès de violence lyrique est vite arrivé et ça ferait mauvais effet dans une France où tout le monde, même les romanciers, semble avoir peur de hausser le ton.
Arnaud Le Guern mouille depuis quelques années déjà dans les parages de la Flore, boit du champagne avec des jeunes filles et continue, le naïf, à leur parler littérature alors qu’elles ne pensent qu’à l’édition. Breton et germanopratin. Le dossier s’alourdit. On l’aurait vu en compagnie de la bande de Cancer, une éphémère revue littéraire, hargneuse, intolérante, talentueuse et provocatrice. Il les a quittés assez vite. Il n’aime pas les bandes mimétiques qui rejouent mal le surréalisme en mettant des bouts de fascisme et de porno crade dedans. On l’a vu aussi co-signer récemment, avec Thierry Séchan, le dernier volume de Nos Amis les chanteurs, un guide aux allures d’exécutions capitales pour se faire plein d’amis dans le chobizeness, comme disait Jean Yanne, et en particulier chez les idoles anémiées genre mous du slam ou filles nées en 73.
Arnaud Le Guern, anarque finistérien, se reconnaît pourtant une divinité tutélaire. Une seule. Jean-Edern Hallier. Vous voyez, son compte est bon. Et on a des pièces à transmettre au procureur. À vingt-cinq ans, en 1991, alors qu’il aurait pu faire une école de commerce ou, si vraiment il voulait gribouiller, écrire un récit de son enfance cernée par des prêtres pédophiles (il est breton après tout), le voilà qui balance comme une gifle salée et insolente une Stèle pour Jean Edern. Les jeunes écrivains ont tous besoin d’intercesseurs, mais reconnaissons que choisir un mort récent, dont la vie et l’œuvre ne furent qu’un long scandale, il fallait une certaine dose d’inconscience et un vrai mépris pour un plan de carrière balisé dans la République des Lettres. Hallier fut sans doute la dernière figure littéraire du monde d’avant, se servant d’un journal, L’Idiot International, pour faire feu contre l’époque tout entière y compris le pouvoir lui-même qui ne vous embastille plus mais vous ruine à coups de procès : c’est évidemment ce qui a plu à Le Guern. Il est né en 1976, mais il préfère les bibliothèques municipales où l’on photocopie des chroniques de Bernard Frank et des romans épuisés de Jean Freustié à Facebook où des gens de son âge répondent à des quizz genre « Quel bonbon Haribo êtes-vous ? »
Nous avons préféré vous mettre en garde sur l’individu avant de vous parler de son premier roman, Du soufre au cœur. Comme ça, vous ne pourrez pas dire que vous n’étiez pas prévenus.
Le Guern emprunte un titre qui fait écho à Louis Malle et indique au passage que le bonheur est aussi une salle obscure où passeraient en boucle des Godard première période ou des Chabrol dialogués par Gégauff. Dans Du Soufre au cœur, il sera question d’un jeune homme en cure de désintoxication au Val de Grâce. Trop de bulles, trop de tremblements matinaux. Il ne se cherche pas d’excuse, refuse le repentir. Il se fait le documentariste amusé ou furieux d’une déchéance somme toute somptueuse puisqu’elle est habitée par le style. Le style, c’est la grande affaire de Le Guern. Il a bien raison : quand on en aura fini avec toutes les idées, il nous restera le style. Il nous restera d’avoir fait jouir la langue française dans des positions que la morale réprouve. Cela seul nous sera compté.
Le Guern l’a compris et ça donne des autoportraits de ce genre : « Qui je suis ? Un grand rien percuté par la berline saoule de mes émotions. Aristocrate échoué à l’asile, oiseau fou mazouté, vieux gamin français passé trop vite des jupes de sa mère aux jupes des filles, jouisseur au regard froi, plaisantin du plaisir, dandy de foire, picoleur assermenté, enfant du siècle passé à tabac, socialo suicidé, idiot inutile, coco fascistoïde, prof de merde, écrivain de basse-fosse, pouilleux sans dieux, ni maîtres – sauf les miens ! –, franc tireur jamais partisan, derviche blasphémateur, Zorro au cœur qui pleure, fada de fado, de la peau et des frissons. »
Vous comprenez ? Oui ? Vous voulez le relire pour le plaisir, pour vérifier que ce qui coule tout seul est admirablement travaillé ? Allez-y, c’est fait pour ça.
D’autant plus que tout le roman de Le Guern est de cette eau-de-vie-là. On se dit qu’il ne va pas tenir le rythme, qu’il ne va pas pouvoir, en gardant ce tempo là, raconter comment on perd un amour, comment on pourrait en retrouver un autre, comment il est impossible de ne pas avoir envie de boire le verre en trop quand Iseult se met à vouloir passer des concours administratifs ou que Shéhérazade par haine de soi suce des anciens d’Afghanistan dans la salle des internes.
Eh bien si, on peut. Ce roman en est la preuve. C’est pour cela qu’il faut lire Le Guern, grand admirateur de la foulée de Katrin Krabbe et des envolées de Marco Pantani, ce martyr.
Du Soufre au cœur, c’est un sprint immobile. Une retrouvaille avec le souffle. Une course de champion.
Thierry Jonquet, pour mémoire

Thierry Jonquet est mort à 55 ans, au mois d’août 2009. C’était une des voix les plus originales et les plus indépendantes du roman noir français. Dans un milieu où l’antifascisme est devenu une posture moutonnière pour cacher l’absence de talent et profiter de quelques rentes de situation dans les festivals, il avait fait entendre sa différence sur des questions comme l’insécurité ou la montée de l’antisémitisme dans les banlieues. Cela avait valu à Thierry Jonquet les foudres du procureur Daeninckx et de quelques-uns de ses sycophantes. Venu de l’extrême gauche trotskyste, éducateur puis ergothérapeute avant de se consacrer pleinement à la littérature, Jonquet n’avait pourtant pas viré particulièrement à droite, se contentant de rendre compte, dans Jours Tranquilles à Belleville, de la dégradation d’un quartier à cause de la toxicomanie à ciel ouvert et, dans Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte, des angoisses d’une professeur obligé de cacher ses origines juives devant certains adolescents plus ou moins manipulés par des islamistes à front de taureau.
[access capability= »lire_inedits »]Folio Policier a eu la bonne idée de reprendre en un seul et épais volume quatre titres parus initialement en Série Noire. Ils correspondent à deux périodes distinctes de l’œuvre de Jonquet. Mygale et La Bête et la belle sont des romans noirs rapides, cruels, coupants comme une lame fraîchement aiguisée. Typiques d’une « french touch » des années 1980, ils décrivent, à travers des névroses individuelles, l’état d’une société tout entière. Si La Bête et la belle est une réécriture ironique et achélémienne du conte de Mme Leprince de Beaumont, Mygale, qui eut l’honneur de porter le numéro 2000 de la célèbre collection de Marcel Duhamel, est l’un des récits de vengeance froide et médicale les plus étonnamment pervers et efficaces qu’il nous ait été donné de lire et que beaucoup tiennent pour un chef-d’œuvre littéraire qui transcende le genre.
Documentaire réaliste et peintre de l’intime
Les Orpailleurs et Moloch, les deux autres titres présents dans ce volume, datent des années 1990, époque où Jonquet décide de renouer avec une autre tradition du genre, celle de la saga unanimiste, mêlant sur plusieurs centaines de pages tous les acteurs d’une société, policiers, magistrats, avocats, médecins, que l’on suit sur de longues périodes. Cela avait donné, par le passé, des œuvres essentielles comme celle d’Ed McBain et ses romans sur le 87e commissariat ou celles des Suédois Sojwall et Whalöö sur un groupe de policiers dans le Stockholm des années 1960-1970. Chez Jonquet, comme chez eux, on retrouve la minutie dans la description des procédures et le réalisme documentaire des situations qui n’empêchent pourtant pas de suivre les destins individuels dans leur intimité. Cette façon de faire a donné à ces deux titres de Jonquet une dimension de « roman total » : c’est à eux, en priorité, qu’il faudra se référer quand on voudra savoir à quoi ressemblait la France de la dernière décennie du siècle dernier entre corruption, meurtres d’enfants, tueurs en série, tensions sociales et « passé qui ne passe pas » et vient affleurer mortellement dans le présent.
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Blaise Pascal fucks La Rochefoucauld

« Flocons tombés du ciel noir de la mélancolie » : Dominique Noguez définit avec justesse les plaisants aphorismes jaillis de sa Soudaine mélancolie.
Avec une drôlerie et un laconisme vivifiants, il note par exemple : « Soyez un écrivain mineur, cela vous rajeunira. » « Si la mort était une solution, on ne le saurait même pas. » La mort, l’amour, le plaisir et le désir sont les thèmes de prédilection de ce recueil. « Le drame humain, dont témoignent tous les rituels des religions, tous les arts et toute la littérature, c’est la mort. Non seulement la mort terminale, qui fait que la vie s’arrête – mais cette mort frappant dans la vie même qu’est l’amour déçu, l’empêchement de trouver le bonheur avec un être. » « L’amour, ce sont souvent les rapports de l’autre en nous avec quelqu’un qui nous prend pour un autre. »
Feu sur l’époque !
L’auteur de Houellebecq, en fait décoche également quelques flèches réjouissantes à l’époque. « La disparition des réflexes liés à l’ancienne organisation sociale – où l’individu, via la famille reine, était fortement encadré par le groupe – oblige à recourir aux prothèses du juridique. Sur les ruines de mœurs, la loi dresse ses abris de carton. »
Hédoniste paradoxal, Dominique Noguez prend même la liberté de se rire du corps. « Le corps ! Le corps ! Voilà trente ans qu’on nous serine qu’il est le grand oublié de la philosophie occidentale ! Tout le monde le réhabilite, l’institue en mesure de toute chose. Cela commence à bien faire ! Rentrez-moi ce corps débordant et indiscret ! L’âme, s’il vous plaît ! L’âme seule ! » Je profite de l’occasion pour transmettre au liquidateur liquide Onfray, auteur d’un fameux brûlot brûlé, cette petite salutation de Jacques Lacan : « L’hédonisme ne peut à la lumière de l’expérience analytique que rentrer dans ce qu’il est, à savoir un mythe philosophique. »
Le scepticisme est une mystique
Dominique Noguez, héritier des moralistes français du XVIIe, contempteur de toutes les religions, me semble pourtant commettre une erreur en refusant de concevoir son scepticisme élégant comme une mystique comme les autres. La mystique sceptique comporte son obscurité, son inquiétude propre, sa ferveur, sa grandeur, ses dogmes et ses illusions – et, comme toute autre aussi, la foule de ses faux dévots, qui ne doutent que pour les yeux du monde.
Mais le cœur de l’auteur des Trois Rimbaud, s’affranchissant de l’empire de La Rochefoucaud – prince des Naïfs – penche aussi souvent vers le réalisme supérieur d’un Pascal, qui, connaissant la misère de l’homme, n’en oublie pas pour autant la grandeur, tout aussi stupéfiante, toute aussi réelle et scandaleuse : « Tous ces points de vue exagérés que nous avons sur l’homme, parfois simultanément ! Allons, il n’est pas si méprisable en groupe, ni si irréprochable seul ; pas si innocent enfant, ni si coupable adulte ; pas si dominé femme, ni si brute homme ; pas si grossier banlieusard, ni si raffiné parisien ; pas si haïssable bourgeois, ni si victime sans-papier ; pas si barbare Occidental, ni si exemplaire homme du Tiers Monde. Il faut se faire une raison : il est comme la langue d’Ésope, il est tout ce qu’on voudra, tour à tour le plus admirable et le plus répugnant des êtres. »

