Quand j’ai entendu la première fois les mots « apéro géant » j’ai d’abord pensé à une énorme cacahuète génétiquement modifiée. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il s’agissait de quelque chose de beaucoup plus absurde. À entendre les nombreux commentaires de la presse, ce serait un scandale. Mais quel est exactement le problème ? Un homme – jeune, qui plus est – s’est accidentellement tué, c’est vrai. Mais est-ce le rôle de la société d’empêcher à tout prix ses membres de mourir ?
Le grand rassemblement de Nantes, improvisé par le biais de Facebook, n’est peut-être pas ma conception de « la fête », mais je le trouve parfaitement légitime. On ne peut pas reprocher aux « jeunes » de s’enfermer dans un monde virtuel, de troquer le contact humain contre les icônes informatiques et en même temps les critiquer quand ils tentent de transformer des cyber-relations en véritable rencontre entre des êtres vivants.
Mais au-delà de la question des réseaux sociaux et de leur impact sur le réel une fois leur dimension virtuelle dépassée, il y a le problème de la liberté. Oui, quand des milliers de jeunes se rassemblent de manière improvisée cela peut être dangereux. L’abus d’alcool et la consommation d’autres substances que l’on trouve toujours dans ce genre d’événements (quand certains font la fête, les affaires continuent…) sont, eux aussi, risqués. Or, la question n’est pas de savoir si ce genre de comportement constitue un risque, mais plutôt quel niveau de risque la société doit tolérer pour ne pas étouffer ses membres.
Les apéros géants devraient être tolérés selon la même logique qui incite certains parents à accepter des tatouages ou des piercings chez leurs adolescents sur le principe qu’on ne peut pas interdire tout tout le temps et qu’il faut bien choisir les lignes rouges à ne pas dépasser. Cela revient en fait à imposer un principe très simple mais extrêmement dur : la liberté, c’est le droit de commettre des erreurs sans que les membres plus responsables et expérimentés de la société essaient sans cesse de les épargner aux autres. Autrement dit, il faut savoir jusqu’où on peut laisser les gens aller trop loin.
Si les jeunes et les moins jeunes d’aujourd’hui, angoissés (à juste titre) par un avenir qu’ils devinent lourd de menaces, choisissent l’apéro géant comme une manière de transgresser un peu les règles, laissons-les faire. C’est parfaitement leur droit et tant que ces excès se limiteront à des apéros géants, ils ne feront pas de bêtises. Les fêtes décrétées par l’Etat (fête de la Musique, Paris-Plage, Nuit des Musées…) et soigneusement encadrées par la police et le Samu ne pourront jamais remplacer la magie d’une fête improvisée. Une boum sans les parents, quoi.
Jean-Luc Mélenchon a eu tort de s’énerver contre le jeune apprenti-journaliste qui a jugé bon, pendant un défilé à la veille du second tour des élections régionales, de vouloir l’accrocher sur les bordels. Il était tellement en colère, Mélenchon, qu’il lui a même répondu en latin.
« Gravitas et dignitas »
« Gravitas et dignitas. » N’importe quoi, quand on y pense. Il ne se rend pas compte, Mélenchon. Du latin ! En 2010 ! Il veut qu’on le prenne pour Le Pen, ou quoi ? Déjà qu’il emploie encore le subjonctif ! J’imagine le jeune homme, son angoisse, sa surprise : on lui avait pourtant bien expliqué que, pour réussir dans le journalisme politique, c’est-à-dire faire partie, un jour, des élus qui auront le droit de poser des questions prémâchées au président de la République, il fallait prendre modèle sur Arlette Chabot : obséquieux avec les puissants, méprisant avec les petits. Et voilà le Mélenchon qui se met à lui parler latin ! Le latin, les apprentis-journalistes, ils n’en ont plus fait depuis la cinquième. À quoi ça servirait, d’ailleurs, le latin, pour prendre de haut ces pouilleux de la gauche de la gauche ou ces intouchables de la droite souverainiste et, de l’autre côté, faire des risettes émues aux responsables politiques du cercle de la raison, de l’UMP au PS inclus en passant par le MoDem, parti pourtant décédé, et Europe Écologie, célèbre rassemblement pour les pistes cyclables et les couches lavables.
[access capability= »lire_inedits »]« Gravitas et dignitas. » Il y va fort, le Méluche. Et on se demande bien pourquoi. Il n’y a pas de quoi pavoiser, quand on regarde son itinéraire… Voilà un homme qui quitte le PS pour des raisons de fidélité idéologique et qui crée sa propre formation alors que le bipartisme est tellement plus souhaitable et moderne. Mais nous ne sommes qu’au début d’un itinéraire tout entier marqué par un archaïsme populiste et républicain insupportable. Parce qu’il ne s’arrête pas là : il entend réveiller le PCF. Lui dire, à ce vieux parti productiviste avec de beaux restes que l’écologie ne doit pas être laissée aux libéraux-libertaires qui veulent sauver le capitalisme en ravalant sa façade à la peinture verte. Qu’il est possible de penser ce qu’il appelle lui-même, dans L’Autre gauche, une « écologie républicaine » ! Et le PCF écoute, retrouve le goût du grand large, brise la vieille alliance de confort avec les socialistes et choisit la stratégie de Front de gauche dans 17 régions sur 22. Pire, Mélenchon arrive même à convaincre le courant minoritaire « Trotskisme et intelligence » du NPA de le rejoindre et d’intégrer le FdG sous le nom de Gauche unitaire.
Un tribun qui ne se contentera pas d’une position tribunitienne
Bon, tout cela ne serait pas très grave si Mélenchon se contentait d’une position tribunitienne comme le FN, le NPA ou LO. On critique, on critique, mais on ne veut surtout pas du pouvoir. Vous vous souvenez de la tête de Le Pen, le soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, quand il a su qu’il était qualifié pour le second ? On aurait dit que le ciel lui était tombé sur la tête, que soudain la possibilité, même infime, d’avoir à exercer des responsabilités pour de bon allait le priver de sa rente de situation à droite de la droite.
Mélenchon, lui, y croit, à sa révolution par les urnes. On le disait écrasé par le NPA aux élections européennes : il le double[1. Besancenot a fait 3,1 % en Ile-de-France. « Sic transit gloria mundi », comme dirait Mélenchon.]. On lui prédit un petit 5 % aux régionales : il fait 2 points de mieux. On dit qu’il y a une course au centre, et voilà que le MoDem implose et que Mélenchon, l’air de rien, déplace le centre de gravité de la vie politique française sur la gauche, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. On a même vu le Front de gauche s’offrir un 15 % en Auvergne et se maintenir au second tour dans le Limousin, pour pratiquement doubler ses voix, comme à Limoges, en mobilisant dans les quartiers populaires.
Le refus de « ce qui va de soi »
Sur les retraites, la même chose. Voilà un débat incroyablement verrouillé, jouant sur le « ce qui va de soi ». Cotiser plus, moins recevoir, accepter comme une évidence que l’espérance de vie qui augmente supposerait nécessairement, forcément, que l’on travaille plus longtemps. Avec ce raisonnement-là, on en serait encore à faire travailler les enfants de 5 ans, à n’avoir jamais voté les congés payés ou le principe même de la retraite. Avec ce raisonnement-là, on refuse de voir que les prodigieux gains de productivité réalisés par le Capital grâce aux efforts du Travail n’ont jamais, ou si peu, été redistribués. Qu’on regarde l’enrichissement de la France depuis un siècle et que l’on compare l’âge de cessation d’activité ou le temps de travail hebdomadaire. On gagne quoi ? Quelques heures, quelques années…
Plus personne n’ose dire ça. Le PS, tétanisé, se soumet aux prévisions du COR, fait semblant de s’opposer à la disparition du symbole de « la retraite à 60 ans ».
Plus personne, sauf Mélenchon. Le jeune avantageux qu’il a étrillé n’a pas été étrillé parce qu’il était jeune et que c’était plus facile. La preuve, Jean-Michel Aphatie, un matin sur RTL, avait en face de lui un homme politique, un élu qui n’allait pas se laisser faire par le grand éditorialiste. Pugnacité, virilité, précision, gouaille au service d’arguments que la gauche, paralysée par son surmoi néo-libéral et son désir de passer pour « sérieuse économiquement » depuis 1983, n’ose plus utiliser. Des arguments de rupture, des arguments contre, enfin. Qu’a dit Mélenchon, ce matin-là ? Tout simplement qu’il existait, sur cette question des retraites, mais aussi sur l’ensemble de « ce qui va de soi », d’autres solutions ou, comme le disait en son temps le regretté Philippe Séguin, une autre politique. Et de cogner, dur, avec des coups précis, sur un Apathie répétant des chiffres prédigérés par des experts au service du système que Mélenchon contestait un par un, dévoilant l’irréalité dans laquelle vit le monde médiatico-politique en donnant pour certains des chiffres d’économistes parlant de ce qu’il adviendra dans cinquante ans alors qu’ils ne furent même pas capables de voir, deux mois avant, le krach du 15 septembre 2008.
La gauche décomplexée
Plus étonnant encore : Mélenchon ne s’est pas laissé piéger par le débat sociétaliste sur la burqa. Dès le début, il a été pour une loi et il l’a dit. Point à la ligne. Pas besoin d’épiloguer sur la méthode ou les principes : ce qui est dit est dit. Qu’on passe à autre chose, il y a effectivement plus urgent.
Une droite décomplexée – selon ses propres termes − a triomphé avec l’élection de Sarkozy. Avec Mélenchon, on assiste au retour d’une gauche décomplexée. Républicaine quand il s’agit de dire son fait aux islamistes, aux communautaristes et aux intégristes de tout poil. Mais aussi sociale et antilibérale quand il s’agit d’expliquer que le type de société qu’on nous présente comme aimable ou inévitable, selon les saisons et les climats (Grecs et Portugais, promis aux prochains bombardements massifs du FMI, commencent à le comprendre pour leur malheur) n’est aucunement une fatalité. Mélenchon annonce le retour d’une gauche qui va essayer[2. Voir Serge Halimi, Quand la gauche essayait.]…
Ce n’était pas prévu. Alors, maintenant qu’on ne peut plus faire comme si ça n’existait pas, tous les coups seront permis contre le Front de gauche en général et Mélenchon en particulier. N’en doutons pas, ils sauront les rendre. Cum gravitate et dignitate.
Rattachement de la Savoie à la France, en 1860, à Chambéry.
Le 150e anniversaire du rattachement de la Savoie à la France n’a pas donné lieu à un emballement médiatique exagéré. Ce serait même plutôt le contraire. Les célébrations officielles ont été dispersées dans le temps et dans l’espace : entre la signature du traité de cession, en mars 1860, et l’entrée effective de la province dans la France impériale, en juin, en passant par le plébiscite populaire en avril, il était bien difficile de déterminer une date symbolique où le pays entier serait invité à se souvenir du retour des ramoneurs au sein de la mère-patrie.
« Fais pas l’malin ! »
Nicolas Sarkozy, dans ces circonstances a assuré le service minimum : déjeuner à Chambéry, discours modèle Guaino sur le rapport dialectique entre la Grande Nation et les petites patries et bref bain de foule avant de reprendre l’avion présidentiel vers la capitale. Comme Carla n’était pas là (pourtant, elle eût été parfaitement à sa place pour incarner la complicité historique entre la France et le Piémont), il n’aura été retenu de cette équipée que l’apostrophe « Fais pas l’malin ! » lancée par le président à un jeune homme qui avait fait mine de s’essuyer la main après avoir serré celle du président.
[access capability= »lire_inedits »]Les commentateurs habituels se mirent alors à gloser sur l’évolution du vocabulaire présidentiel depuis le fameux « Casse-toi, pauv’con ! » du Salon de l’agriculture. Je ne suis pas certain que mes compatriotes savoyards soient tristes ou même déçus de ce peu d’intérêt manifesté à leur égard par les Ch’tis, les Bretons où les Parigots à l’occasion de la célébration de cet événement historique.
Un coup de projecteur un peu trop vif dirigé vers les montagnes et les vallées des deux Savoies aurait montré qu’en dépit de la crise économique, on n’est pas trop mal loti dans le coin. Entre l’or blanc des stations haut de gamme qui attirent l’oligarque russe aux poches percées et la résilience des PME de la micromécanique qui survivent tant bien que mal dans un environnement industriel déprimé, les Savoyards font comme ils ont toujours fait : s’adapter aux saisons, aux bonnes comme aux mauvaises. Alors, à quoi servirait-il de se mettre en avant, sinon à provoquer l’envie et la jalousie dans des provinces moins bien pourvues…
Les notables savoyards ont reçu du président de la République l’assurance de son soutien à la candidature d’Annecy pour les Jeux olympiques d’hiver de 2018. Voilà une promesse qu’il ne sera pas trop difficile d’honorer, en ces temps où Nicolas Sarkozy se voit renvoyer dans les gencives des slogans de campagne tombés aux oubliettes, comme le « Travailler plus pour gagner plus ! ».
Ce soutien est d’autant moins contraignant que tous les observateurs avertis de la chose olympique sont persuadés qu’Annecy n’a pas la moindre chance de l’emporter face à une station de ski coréenne au nom imprononçable, mais située sur un continent qui monte, qui monte…
Bon, si ça se fait pas, ça se fait pas et on n’en fera pas une maladie. Y en a des qui sont plus malheureux que nous, comme les Belges, qui peuvent pas se sentir entre eux, et les Grecs qu’ont plus de sous. Rendez-vous en 2060.[/access]
Ce n’est un secret pour personne, encore moins une maladie honteuse : mon mari, Willy, est écolo. Comme il est écolo et allemand, il ne supporte pas la France. Renseignez-vous : aucun écologiste allemand digne de ce nom n’aime la France et nos Verts avaient dû emmagasiner une sacrée dose de haine contre le coq gaulois pour envoyer Daniel Cohn-Bendit s’occuper de ses plumes.
[access capability= »lire_inedits »]Eh bien, depuis un mois, Willy est bluffé par l’inventivité écologique du gouvernement français. Là où les tenants les plus stricts du développement durable avaient hésité à imposer au monde le principe de précaution, le gouvernement français a édicté un nouveau pilier de l’écologie : le principe de postcaution.
Imaginez : une tempête déferle sur les côtes de votre pays. Inondations, pannes électriques, parapluies retournés. Ce que la tempête n’a pas détruit, l’État s’engage à le détruire luimême ! Autrefois, quand on était épargné par une catastrophe naturelle, on remerciait le Bon Dieu de sa sollicitude. Mais c’est un temps de ringard : aujourd’hui, quand la nature n’a pas assez de couilles au cul pour faire de vraies catastrophes, on lui donne un petit coup de main. C’est ainsi que 1400 maisons qui n’ont pas eu le bon goût d’être bousillées par la tempête Xynthia vont être rasées en Vendée et en Charente-Maritime.
C’est un peu court de s’arrêter en si bon chemin. Prenez la grande crue de la Seine de 1947. Complètement nulle ! Aussi serait-il sage d’appliquer le principe de postcaution et de mettre en oeuvre un programme simple : passer au bulldozer les arrondissements riverains du fleuve parisien, raser les arrondissements voisins, y étaler une couche élégante de sable blanc, installer enfin des marchands de parasols et des cabines de bain sur les hauteurs. On louerait des transats. Ce serait le bonheur, Paris-Plages toujours recommencé.[/access]
Inutile de biaiser, comme dirait Marie-Paule Belle, je connais Tobie Nathan, je l’ai même rencontré à plusieurs reprises, ces dernières années, lorsqu’il était conseiller culturel à Tel Aviv. Il s’affairait à édifier le magnifique Institut français qui se dresse aujourd’hui fièrement à l’angle du boulevards Rothschild et de la rue Herzl. C’est un immeuble Art Déco des années trente du siècle dernier, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, rénové avec toute la passion esthétique qu’un homme de goût peut investir dans un édifice dont la République peut aujourd’hui être fière.
Cet hommage quelque peu grandiloquent, je le concède, au « petit cultureux binoclard à nœud pap' » – c’est ainsi qu’il se met en scène dans son dernier roman[1. Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ? (Grasset)] – est destiné à compenser quelque peu l’ingratitude de l’administration pour laquelle il dépensa sans compter son énergie et son talent, celles des affaires étrangères. Il ne bénéficia pas, une fois sa tâche accomplie, du grand poste prestigieux auquel il aurait pu aspirer, ce qui ne l’empêche pas, comme disent les Allemands de « Maul halten und weiter dienen »[2. « Taire sa gueule et continuer à servir » (sagesse populaire prussienne)] quelque part en Afrique. Le Quai est, semble-t-il, plus sensible aux pressions des coteries parisiennes qu’au mérite acquis en mettant les mains dans un cambouis qui, pour être culturel, n’en n’est pas moins salissant. Alors, passant de Tel Aviv, souviens toi de ce que doit la blancheur immaculée des murs de l’Institut à la ténacité, l’astuce et au désintéressement patriotique du » petit cultureux » !
A l’origine, avant de traîner ses costards crèmes et son nœud pap’ dans les ambassades, Tobie Nathan, juif égyptien émigré à Paris peu après sa naissance au Caire en 1948, est un universitaire qui introduisit et développa en France l’ethnopsychiatrie, une discipline issue de l’ethnopsychanalyse fondée par l’anthropologue franco-américain Georges Devereux.
En ce mois de mai 2010, il nous rappelle son existence avec un roman, un vrai, pas une de ces minauderies éditoriales nombrilistes qui fleurissent chaque automne à Saint-Germain.
C’est une histoire haletante, avec des vrais personnages, et même des personnages vrais, qui ont existé dans l’Histoire et pas qu’un peu, comme Josef Goebbels et son épouse Magda. L’intrigue part d’un mystère qui reste aujourd’hui en grande partie sans solution : qui a assassiné, le 16 juin 1933, vers minuit sur la plage de Tel Aviv, Haïm Arlozoroff, figure importante du Yichouv, la communauté juive de Palestine avant la proclamation de l’Etat d’Israël ? La mort de cet homme de 34 ans, né en Ukraine, mais éduqué à Berlin provoqua une émotion immense dans le Yichouv et déchaîna des passions politiques qui ne sont pas encore totalement apaisées aujourd’hui. Figure de l’extrême gauche sioniste socialiste, Arlozoroff était la bête noire des » révisionnistes » la droite sioniste rassemblée autour de son leader charismatique Zeev Jabotinsky. Pour David Ben Gourion, chef du Mapaï, la gauche travailliste, la cause est entendue : cet assassinat a été commis par des sicaires d’extrême droite manipulés par les amis de Jabotinsky, et deux d’entre eux seront arrêtés et traduits en justice, mais acquittés faute de preuves.
Lorsqu’en 1977, Menahem Begin, héritier politique de Jabotinsky , devint premier ministre d’Israël, il désigna une commission d’enquête pour tenter de faire la lumière sur cet assassinat, plus de quarante ans après les faits. Cette commission, composée d’historiens et de juristes ne put qu’établir que la piste des nervis d’extrême droite ne tenait pas la route, tout en se déclarant incapable d’en proposer une plus solide…
Lorsqu’il fut assassiné, Haïm Arlozoroff revenait d’une mission secrète à Berlin, où les nazis venaient de prendre le pouvoir et avaient commencé leurs persécutions contre les Juifs allemands. Il était venu négocier avec les nouveaux maîtres du pays les conditions d’émigration vers la Palestine de ceux d’entre eux qui l’auraient souhaité, en abandonnant au Reich la moitié de leurs biens, et en en récupérant l’autre moitié à leur arrivée, sous forme de produits allemands livrés au Yichouv. Son contact avec les autorités nazies avait été établi par Magda Goebbels, née Behrend, avec qui il avait eu une aventure sexuelle d’adolescent à Berlin, lorsqu’il avait 17 ans et elle 16, et qui se serait poursuivie par intermittence, même lorsque Magda était mariée avec le riche industriel allemand Günther Quandt. Après son divorce, elle épouse en 1930 le chef de la section berlinoise du Parti nazi, Josef Goebbels, qui allait devenir le ministre de la propagande du Reich hitlérien.
Les historiens ayant jeté l’éponge pour éclaircir le mystère de l’assassinat d’Arlozoroff, la voie était libre pour les romanciers d’imaginer les scénarios les plus époustouflants avec deux personnages principaux, Magda Goebbels et Haïm Arlozoroff aussi passionnés à se détruire qu’il le furent à s’aimer. Celui imaginé par Tobie Nathan se fonde sur une étude psychologique approfondie des principaux protagonistes, et un art du récit qui n’oublie pas de nous faire partager sa connaissance intime et sensuelle de la Tel Aviv d’aujourd’hui, où Ben Gourion, Jabotinsky et Arlozoroff se retrouvent pour l’éternité unis comme parrains des rues principales de la ville blanche.
Monsieur Parienti, ancien professeur de mathématiques, est aussi un inventeur heureux. Dans sa bonne ville de Nice, il a mis au point le « Top-Braille » et a été récompensé par le célèbre jury du concours Lépine qui lui a remis le 8 mai son grand prix. Le « Top-Braille », appareil maniable de la taille d’un téléphone portable, permettra aux aveugles de pouvoir lire automatiquement n’importe quel texte imprimé et donc, bien évidemment, ceux qui font le quotidien de nos concitoyens en 2010 : lettre de licenciement, arrêté d’expulsion, notice d’antidépresseurs et avis de décès.
Un seul inconvénient, le prix de cette machine tournerait autour de 1 600 euros. Mais que les associations ne s’inquiètent pas trop : on peut faire confiance à un gouvernement capable de trouver en 48 heures 90 milliards afin de sauver une monnaie ruineuse et ruinée. Il ne chipotera certainement pas quelques dizaines de millions pour assurer aux non-voyants une parfaite intégration et une égalité de traitement dans le meilleur des mondes qui s’annonce.
Les Britanniques se sont enfin réveillés avec un gouvernement en bonne et due forme. Six jours après les élections, les marchés en venaient à se demander si leur prochain cabinet n’allait pas tenir en trois majuscules peu engageantes, FMI par exemple, tant les interminables tractations entre les trois principaux partis s’éternisaient alors que la crise de l’euro sans compter celles à venir imposent une tête solide et durable au royaume. Qu’ils se rassurent, le vainqueur a fini par gagner ce qui relève, somme toute, d’une certaine logique.
Il a gagné… mais pas tout seul. Pour la première fois depuis 70 ans, c’est une coalition qui va diriger le pays. Sans majorité sortie des urnes, David Cameron a sollicité l’appui des Libéraux-Démocrates, la troisième force politique du pays, celle qui avec ses 57 sièges au Parlement a le pouvoir de faire ou défaire un Premier Ministre. Imaginez Nicolas Sarkozy devant son poste à François Bayrou et vous aurez une idée de la taille du chapeau qu’a avalé David Cameron hier soir. Sans même attendre que les instances nationales lib-dems ratifient le choix de leur patron, il s’est jeté dans sa mercedes blindée pour aller proposer à la reine son ticket lib-con et emménageait dans la foulée au Ten que Gordon Brown venait de quitter précipitamment. Soulagement, le spectre du hung parliament, le parlement suspendu minoritaire, s’éloigne.
Reste à gérer la coalition la plus… improbable qui soit. L’électeur lib-dem se classe au centre gauche, c’est un déçu du Labour qui n’a pour autant aucune affinité avec les Conservateurs, quand bien même le thatchérisme n’est plus la ligne officielle du parti. Fait rare au Royaume-Uni, il est europhile, écolo et plutôt interventionniste. Un bayrouiste mâtiné d’Europe Ecologie avec un penchant très social. Très exactement le contraire des Tories. De surcroît, Nick Clegg a fait de la réforme électorale son principal objectif. Moitié moins de votants que pour ses nouveaux amis, mais cinq fois moins de députés, il a mis la mort du FPTP dans la balance. Jusqu’à hier, les tories ont traîné les pieds. On les comprend. Comment expliquer à leur MP’s qu’une bonne partie d’entre eux allait devoir rendre son tablier aux prochaines élections ?
Tandis que Cameron tentait de convaincre les conservateurs de lâcher au moins un referendum sur le passage à la proportionnelle, Clegg négociait également en sous-main avec les travaillistes et faisant monter les enchères au point de les rendre tous chèvres. D’où les cinq jours d’attente. Pas mal pour un vrai-faux intransigeant au cœur pur, qui a remporté les débats en jouant sur sa différence et en jurant la main sur le cœur qu’il était différent des deux vieux partis enlisés dans les compromissions. Il aurait même gagné au passage ses galons de « meilleur élève de Robert Mugabe » selon l’ancien Foreign Secretary Malcolm, voire de « Charlot » pour le Home Secretary David Blunkett…
Tout le rapproche pourtant du Labour, leurs deux programmes sont parfaitement compatibles. Mais l’accord imminent lundi, ou « union des losers », selon le Times, ne plaisait pas aux Britanniques, de nature très légitimiste. « Donnons sa chance à Cameron », est l’opinion généralement répandue ici, même parmi les sympathisants du Labour. Vous avez dit fair-play ?
Plus prosaïquement, quoique plus naturelle, l’alliance lib-lab présentait quelques défauts constitutionnels assez redhibitoires. D’une part, elle était insuffisante. L’appoint de petits partis nationalistes écossais et gallois parfois fantasques lui était nécessaire pour une toute petite majorité très vulnérable. Ensuite, Brown ayant précisé qu’il se retirait de la politique pour faciliter l’accord, le Labour se retrouvait sans chef naturel. Dopées par le départ du Premier Ministre, les ambitions n’ont pas tardé à se dévoiler. Certaines plus surprenantes que d’autres. Ainsi à la candidature attendue de David Miliband, ministre des affaires étrangères sortant, s’est ajouté celle de… son propre frère, Ed. Quand il est question de se saisir du pouvoir à la volée en évinçant le vainqueur des élections générales, il faut un minimum de préparation et ne pas transformer des négociations en règlement de compte familial. Enfin, quoique partisan comme le Labour de la relance plus que de la stricte discipline fiscale prônée par les conservateurs, les Lib-Dems ont pris la mesure, à l’aune de la crise grecque, de ce qui attend le royaume dans les prochains mois. 167 milliards de déficit et pas le moindre filet de protection, on estime à 25% les coupes sombres qui devront être pratiquées dans tous les ministères. Ils ont tourné casaque. Qu’en pensent ses élus ? Pas du bien. Certains ne se sont pas gênés pour lui faire savoir qu’il avait marchandé le parti pour son propre compte. On n’a d’ailleurs pas vu Clegg de la soirée. Mais Westminster vaut bien quelques noms d’oiseau et la déception de partisans qu’il espère reconquérir par la grâce d’une réforme électorale qui devrait tripler le nombre de ses MP’s. Sans compter les six postes sur vingt-quatre dans le prochain cabinet, dont celui de « deputy » pour Clegg, ou vice-premier ministre.
Les Britanniques se retrouvent donc avec deux premiers ministres pour le prix d’un. Au-delà de leurs différences idéologiques, de pedigrees si proches qu’ils en sont difficilement différenciables. Même âge (trois petits mois les séparent), même ascendance aristocratique (Cameron descend du roi William IV par la cuisse gauche, quand Clegg est l’arrière-petit-fils d’un ministre de la justice russe), mêmes universités prestigieuses, même passage par le monde des affaires (directeur juridique de Carlton Television pour Cameron, chercheur pour le compte de la société de lobbying GJW pour Clegg), même origine sociale (Cameron est issue d’une longue lignée de banquiers et Clegg senior est président de la United Trust Bank), les similitudes sont assez hallucinantes jusqu’à leur goût commun pour le tennis. Ils ne manqueront pas de sujets de conversation à l’heure du thé.
Un peu désabusé, le leader travailliste des négociations avortées, Peter Mandelson, a laissé entendre qu’il valait mieux perdre une élection que son âme, suivi par de nombreux MP’s travaillistes, dont toute l’aile gauche du parti qui ne voyait pas d’un œil franchement enthousiaste l’alliance avec les bobos de Clegg.
Une certitude, le FPTP semble avoir vécu, et d’innombrables incertitudes. Quelle attitude face à l’Europe quand on connaît les réticences de Cameron, celles-là même qui lui valent la plus grande méfiance des chancelleries françaises et allemandes ?
Quelle attitude face à la gestion de la crise économique et financière sans précédent qui secoue le pays ? Une conduite ferme et un gouvernement soudé seront indispensables.
Gordon Brown est parti pour la péninsule de Fife, chez lui en Ecosse, s’occuper des « charities » qui lui tiennent à coeur. En prenant ses fonctions hier soir, Cameron a salué celui qui avait sauvé le système bancaire britannique du naufrage.
La découverte le 6 mai dernier de la profanation de sept tombes du carré musulman du cimetière de Tarascon avait donné lieu à un grand raout antiraciste officiel dont la France contemporaine a le secret. Gouvernement et associations communautaristes de conserve y avaient fait une orgie d’indignation et dénoncé sans retenue la montée des actes racistes et islamophobes dans notre pays. Mais « malheureusement » comme le souligne benoîtement le procureur de Tarascon, « plutôt par bêtise et par désœuvrement » que cet acte a été commis par un adolescent de 14 ans dont seul le journal La Provence nous précise qu’il serait « issu d’une famille maghrébine ».
C’est malheureux, mais c’est comme ça : en France en plein début du XXIe siècle, on ne peut même plus compter sur les petits blancs racistes pour s’offusquer tranquille. On espère, mais sans trop y compter, que les autorités et les associations de tout poil qui s’étranglaient d’une sainte colère la semaine dernière se livreront à un Mea Culpa aussi tonitruant que celui qui avait suivi la fausse agression antisémite dans le RER C, il y a quelques années.
Les bourses européennes se sont littéralement envolées, ce lundi, après l’accord trouvé dans la nuit sur « un mécanisme de stabilisation destiné à préserver la stabilité financière en Europe » – traduction française : les gouvernements mettraient « jusqu’à 750 milliards d’euros » sur la table afin d’éviter une crise financière généralisée. Message reçu illico par les traders : les indices explosaient, bancaires en tête, assurés du soutien indéfectible des braves contribuables européens. Le hic (et bientôt nunc) est que ce « super plan » pourrait bien ne rien changer si la tempête financière devait se lever sur le Vieux contient.
La tempête financière éclatera. Forcément.
Or, tôt ou tard, elle éclatera. Les « maillons faibles » de l’Union (Grèce, Portugal, Espagne, etc.) ont une croissance nulle, réduisent leurs dépenses budgétaires tandis même que le coût du traitement du chômage augmente considérablement, et incitent à la rigueur salariale, étouffant ainsi la reprise. Un PIB rétréci et une dette au mieux inchangée : leur ratio richesse/dette chutera donc mécaniquement. Et sera donc confirmé leur statut de débiteurs fragiles. Et donc augmenté les taux auxquels ils pourront emprunter sur les marchés, selon la bonne vieille règle : à débiteur dangereux, taux de prêt faramineux. Bis patatra ! Dans un an, sinon dès cet été, ces pays seront de nouveau pris à la gorge. L’abandon provisoire de l’euro par la Grèce, puis le Portugal et le l’Espagne, aurait pourtant été une solution à examiner. Il aurait permis, d’une part, à ces pays à « faible spécialisation » de se refaire en dévaluant massivement, et, d’autre part, aux grandes économies encore à peu près stables de ne pas engouffrer leurs dernières marges financières dans un sauvetage hypothétique. Car si le « super plan » ne fonctionnait pas, Paris et Berlin se retrouveraient dans une situation fort délicate. Leur dette et leur croissance étant ce qu’elles sont, comment les deux « moteurs » de l’Union feraient-ils face à une nouvelle dégradation : par davantage de rigueur ou d’emprunts ?
Qui régale ? La France et l’Allemagne
La Bible l’enseigne, la première question à se poser devant une manne est : « Qui régale ? » Ici : qui va financer ce « super plan » ? Londres s’est carapaté d’emblée. L’Italie n’a pas un kopek. Quant aux autres… Concrètement, reste Paris et Berlin[1. L’évaluation faite par notre ministre des Finances à « 20%, soit 88 milliards d’euros, la quote-part de la France » dans ce Super Plan relève de la plaisanterie : hors l’Allemagne, dont la Chancelière vient de prendre une claque électorale et pourrait donc bourse délier plus chichement qu’annoncé, qui règlera vraiment les 80% restant : l’Italie, la Belgique, la Grèce ?]. Car si les termes de l’accord ne sont pas encore connus, il ressort que, pour sa part, la Commission Européenne se contentera d’un fonds de 60 milliards d’euros pour abonder au « super plan ». Super. Et où les trouvera-t-elle ? Sur les marchés. Qui empruntent à la Banque Centrale Européenne à 1%. No Comment ?No comment. Le FMI, lui, a promis de réfléchir à un engagement pouvant aller jusqu’à 250 milliards d’euros – soit, murmure-t-on, ce qui serait tout juste en mesure de stabiliser l’Espagne, au cas où… Pour les 440 milliards d’euros manquant, eh bien… Voyez les membres de la zone euro. C’est-à-dire, une fois encore, Paris et Berlin.
Or, une simple addition suffit à douter de la viabilité de l’opération. Plus de cent milliards affectés d’ores et déjà à la Grèce, pour laquelle on admet à présent qu’une rallonge sera nécessaire. Concernant l’Espagne, on a évoqué une enveloppe de trois cents milliards, hypothèse raisonnable au vu de son endettement, de son chômage (20%) et de sa tragique absence de croissance. Ajoutons le Portugal, l’Irlande, quelques pays d’Europe orientale et voilà notre « super plan » déjà épongé jusqu’au dernier cent. Il était fait pour cela, dira-t-on ? Certes. Mais quid de la troisième économie du continent, quid de l’Italie ? Chômage, endettement, déficit, croissance, démographie : tous les voyants sont au rouge dans ce pays dirigé par un zouave. Qu’adviendra-t-il le jour où Rome verra le loyer de l’argent dont elle a cruellement besoin augmenter, augmenter… Il n’y aura alors plus de « super plan ». Il n’y aura plus d’argent à Paris, et sans doute plus de « volonté de solidarité » à Berlin depuis longtemps. Alors, ce jour-là…
Le super-plan : du spectaculaire
La vérité de ce « super plan » réside avant tout dans le qualificatif ingénument suggéré aux médias pour le décrire : spectaculaire. Et c’est bien cela qu’on nous a offert : du spectaculaire, destiné à frapper les esprits « avant l’ouverture des marchés ». Il n’y avait pourtant d’autres mesures à prendre – et de quelle ampleur ! Dimanche soir, par exemple, les Européens auraient pu décider de nationaliser les banques majeures, afin de les protéger de la dette grecque mais aussi pour les remettre à leur place, les rendre à leur rôle : financer la croissance commune. Et séparer une bonne fois pour toutes les activités de dépôts et celles dites de spéculation !
Dimanche soir, les Européens auraient pu, tout aussi bien, faire montre de courage en laissant la Grèce, et d’autres, sortir de l’euro, sortir la tête de l’eau. De courage ou bien, faisons un rêve, d’audace : n’était-ce pas l’opportunité historique d’appeler aux urnes tous les peuples de l’Union et de leur soumettre enfin un projet de gouvernement économique et de fiscalité communs ? Mais non. Il a été préféré un « super plan », encore très flou, probablement impossible à financer, et certainement incapable de dissuader des forces déchaînées tant par la paralysie des nations que par l’inexistence de l’Europe.
Personne n’en disconvient : Louis Pasteur fut un bienfaiteur de l’humanité et de ses alentours. Ce qu’on ignore c’est que l’inventeur du vaccin contre la rage compte au nombre de ses aïeux Rosette Galien. Sous le règne de Louis XIV, elle exerça les fonctions d’intendante de la Pharmacopée royale.
[access capability= »lire_inedits »]Lorsqu’en 1720 la grande peste se déclara à Marseille, elle fit aussitôt l’acquisition de 200 000 phalanges authentiques de la main droite de saint Roch, de 110 000 tibias de la jambe gauche de saint Sébastien et de 34 000 fémurs de saint Jean Discalceat. Censées guérir les malades, ces vénérables reliques des trois saints antipesteux furent acheminées vers 1724 à bon port. Comme toute la Canebière était déjà guérie ou morte de la peste, le prévôt de l’époque, Jean-Claude Gaudin, ordonna qu’on dissolve les reliques inutiles dans de l’eau claire afin de vérifier si la mixture ne prenait pas, par hasard, le goût du pastis – ce qui aurait été, avouez-le, un bien beau miracle.
Rosalba Carriera, Portrait de Rosette Galien, pharmacienne royale jouant du tambourin contre la goutte, huile de foie de morue sur toast, 1720.
Quand j’ai entendu la première fois les mots « apéro géant » j’ai d’abord pensé à une énorme cacahuète génétiquement modifiée. Ce n’est que plus tard que j’ai compris qu’il s’agissait de quelque chose de beaucoup plus absurde. À entendre les nombreux commentaires de la presse, ce serait un scandale. Mais quel est exactement le problème ? Un homme – jeune, qui plus est – s’est accidentellement tué, c’est vrai. Mais est-ce le rôle de la société d’empêcher à tout prix ses membres de mourir ?
Le grand rassemblement de Nantes, improvisé par le biais de Facebook, n’est peut-être pas ma conception de « la fête », mais je le trouve parfaitement légitime. On ne peut pas reprocher aux « jeunes » de s’enfermer dans un monde virtuel, de troquer le contact humain contre les icônes informatiques et en même temps les critiquer quand ils tentent de transformer des cyber-relations en véritable rencontre entre des êtres vivants.
Mais au-delà de la question des réseaux sociaux et de leur impact sur le réel une fois leur dimension virtuelle dépassée, il y a le problème de la liberté. Oui, quand des milliers de jeunes se rassemblent de manière improvisée cela peut être dangereux. L’abus d’alcool et la consommation d’autres substances que l’on trouve toujours dans ce genre d’événements (quand certains font la fête, les affaires continuent…) sont, eux aussi, risqués. Or, la question n’est pas de savoir si ce genre de comportement constitue un risque, mais plutôt quel niveau de risque la société doit tolérer pour ne pas étouffer ses membres.
Les apéros géants devraient être tolérés selon la même logique qui incite certains parents à accepter des tatouages ou des piercings chez leurs adolescents sur le principe qu’on ne peut pas interdire tout tout le temps et qu’il faut bien choisir les lignes rouges à ne pas dépasser. Cela revient en fait à imposer un principe très simple mais extrêmement dur : la liberté, c’est le droit de commettre des erreurs sans que les membres plus responsables et expérimentés de la société essaient sans cesse de les épargner aux autres. Autrement dit, il faut savoir jusqu’où on peut laisser les gens aller trop loin.
Si les jeunes et les moins jeunes d’aujourd’hui, angoissés (à juste titre) par un avenir qu’ils devinent lourd de menaces, choisissent l’apéro géant comme une manière de transgresser un peu les règles, laissons-les faire. C’est parfaitement leur droit et tant que ces excès se limiteront à des apéros géants, ils ne feront pas de bêtises. Les fêtes décrétées par l’Etat (fête de la Musique, Paris-Plage, Nuit des Musées…) et soigneusement encadrées par la police et le Samu ne pourront jamais remplacer la magie d’une fête improvisée. Une boum sans les parents, quoi.
Jean-Luc Mélenchon a eu tort de s’énerver contre le jeune apprenti-journaliste qui a jugé bon, pendant un défilé à la veille du second tour des élections régionales, de vouloir l’accrocher sur les bordels. Il était tellement en colère, Mélenchon, qu’il lui a même répondu en latin.
« Gravitas et dignitas »
« Gravitas et dignitas. » N’importe quoi, quand on y pense. Il ne se rend pas compte, Mélenchon. Du latin ! En 2010 ! Il veut qu’on le prenne pour Le Pen, ou quoi ? Déjà qu’il emploie encore le subjonctif ! J’imagine le jeune homme, son angoisse, sa surprise : on lui avait pourtant bien expliqué que, pour réussir dans le journalisme politique, c’est-à-dire faire partie, un jour, des élus qui auront le droit de poser des questions prémâchées au président de la République, il fallait prendre modèle sur Arlette Chabot : obséquieux avec les puissants, méprisant avec les petits. Et voilà le Mélenchon qui se met à lui parler latin ! Le latin, les apprentis-journalistes, ils n’en ont plus fait depuis la cinquième. À quoi ça servirait, d’ailleurs, le latin, pour prendre de haut ces pouilleux de la gauche de la gauche ou ces intouchables de la droite souverainiste et, de l’autre côté, faire des risettes émues aux responsables politiques du cercle de la raison, de l’UMP au PS inclus en passant par le MoDem, parti pourtant décédé, et Europe Écologie, célèbre rassemblement pour les pistes cyclables et les couches lavables.
[access capability= »lire_inedits »]« Gravitas et dignitas. » Il y va fort, le Méluche. Et on se demande bien pourquoi. Il n’y a pas de quoi pavoiser, quand on regarde son itinéraire… Voilà un homme qui quitte le PS pour des raisons de fidélité idéologique et qui crée sa propre formation alors que le bipartisme est tellement plus souhaitable et moderne. Mais nous ne sommes qu’au début d’un itinéraire tout entier marqué par un archaïsme populiste et républicain insupportable. Parce qu’il ne s’arrête pas là : il entend réveiller le PCF. Lui dire, à ce vieux parti productiviste avec de beaux restes que l’écologie ne doit pas être laissée aux libéraux-libertaires qui veulent sauver le capitalisme en ravalant sa façade à la peinture verte. Qu’il est possible de penser ce qu’il appelle lui-même, dans L’Autre gauche, une « écologie républicaine » ! Et le PCF écoute, retrouve le goût du grand large, brise la vieille alliance de confort avec les socialistes et choisit la stratégie de Front de gauche dans 17 régions sur 22. Pire, Mélenchon arrive même à convaincre le courant minoritaire « Trotskisme et intelligence » du NPA de le rejoindre et d’intégrer le FdG sous le nom de Gauche unitaire.
Un tribun qui ne se contentera pas d’une position tribunitienne
Bon, tout cela ne serait pas très grave si Mélenchon se contentait d’une position tribunitienne comme le FN, le NPA ou LO. On critique, on critique, mais on ne veut surtout pas du pouvoir. Vous vous souvenez de la tête de Le Pen, le soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2002, quand il a su qu’il était qualifié pour le second ? On aurait dit que le ciel lui était tombé sur la tête, que soudain la possibilité, même infime, d’avoir à exercer des responsabilités pour de bon allait le priver de sa rente de situation à droite de la droite.
Mélenchon, lui, y croit, à sa révolution par les urnes. On le disait écrasé par le NPA aux élections européennes : il le double[1. Besancenot a fait 3,1 % en Ile-de-France. « Sic transit gloria mundi », comme dirait Mélenchon.]. On lui prédit un petit 5 % aux régionales : il fait 2 points de mieux. On dit qu’il y a une course au centre, et voilà que le MoDem implose et que Mélenchon, l’air de rien, déplace le centre de gravité de la vie politique française sur la gauche, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. On a même vu le Front de gauche s’offrir un 15 % en Auvergne et se maintenir au second tour dans le Limousin, pour pratiquement doubler ses voix, comme à Limoges, en mobilisant dans les quartiers populaires.
Le refus de « ce qui va de soi »
Sur les retraites, la même chose. Voilà un débat incroyablement verrouillé, jouant sur le « ce qui va de soi ». Cotiser plus, moins recevoir, accepter comme une évidence que l’espérance de vie qui augmente supposerait nécessairement, forcément, que l’on travaille plus longtemps. Avec ce raisonnement-là, on en serait encore à faire travailler les enfants de 5 ans, à n’avoir jamais voté les congés payés ou le principe même de la retraite. Avec ce raisonnement-là, on refuse de voir que les prodigieux gains de productivité réalisés par le Capital grâce aux efforts du Travail n’ont jamais, ou si peu, été redistribués. Qu’on regarde l’enrichissement de la France depuis un siècle et que l’on compare l’âge de cessation d’activité ou le temps de travail hebdomadaire. On gagne quoi ? Quelques heures, quelques années…
Plus personne n’ose dire ça. Le PS, tétanisé, se soumet aux prévisions du COR, fait semblant de s’opposer à la disparition du symbole de « la retraite à 60 ans ».
Plus personne, sauf Mélenchon. Le jeune avantageux qu’il a étrillé n’a pas été étrillé parce qu’il était jeune et que c’était plus facile. La preuve, Jean-Michel Aphatie, un matin sur RTL, avait en face de lui un homme politique, un élu qui n’allait pas se laisser faire par le grand éditorialiste. Pugnacité, virilité, précision, gouaille au service d’arguments que la gauche, paralysée par son surmoi néo-libéral et son désir de passer pour « sérieuse économiquement » depuis 1983, n’ose plus utiliser. Des arguments de rupture, des arguments contre, enfin. Qu’a dit Mélenchon, ce matin-là ? Tout simplement qu’il existait, sur cette question des retraites, mais aussi sur l’ensemble de « ce qui va de soi », d’autres solutions ou, comme le disait en son temps le regretté Philippe Séguin, une autre politique. Et de cogner, dur, avec des coups précis, sur un Apathie répétant des chiffres prédigérés par des experts au service du système que Mélenchon contestait un par un, dévoilant l’irréalité dans laquelle vit le monde médiatico-politique en donnant pour certains des chiffres d’économistes parlant de ce qu’il adviendra dans cinquante ans alors qu’ils ne furent même pas capables de voir, deux mois avant, le krach du 15 septembre 2008.
La gauche décomplexée
Plus étonnant encore : Mélenchon ne s’est pas laissé piéger par le débat sociétaliste sur la burqa. Dès le début, il a été pour une loi et il l’a dit. Point à la ligne. Pas besoin d’épiloguer sur la méthode ou les principes : ce qui est dit est dit. Qu’on passe à autre chose, il y a effectivement plus urgent.
Une droite décomplexée – selon ses propres termes − a triomphé avec l’élection de Sarkozy. Avec Mélenchon, on assiste au retour d’une gauche décomplexée. Républicaine quand il s’agit de dire son fait aux islamistes, aux communautaristes et aux intégristes de tout poil. Mais aussi sociale et antilibérale quand il s’agit d’expliquer que le type de société qu’on nous présente comme aimable ou inévitable, selon les saisons et les climats (Grecs et Portugais, promis aux prochains bombardements massifs du FMI, commencent à le comprendre pour leur malheur) n’est aucunement une fatalité. Mélenchon annonce le retour d’une gauche qui va essayer[2. Voir Serge Halimi, Quand la gauche essayait.]…
Ce n’était pas prévu. Alors, maintenant qu’on ne peut plus faire comme si ça n’existait pas, tous les coups seront permis contre le Front de gauche en général et Mélenchon en particulier. N’en doutons pas, ils sauront les rendre. Cum gravitate et dignitate.
Rattachement de la Savoie à la France, en 1860, à Chambéry.
Rattachement de la Savoie à la France, en 1860, à Chambéry.
Le 150e anniversaire du rattachement de la Savoie à la France n’a pas donné lieu à un emballement médiatique exagéré. Ce serait même plutôt le contraire. Les célébrations officielles ont été dispersées dans le temps et dans l’espace : entre la signature du traité de cession, en mars 1860, et l’entrée effective de la province dans la France impériale, en juin, en passant par le plébiscite populaire en avril, il était bien difficile de déterminer une date symbolique où le pays entier serait invité à se souvenir du retour des ramoneurs au sein de la mère-patrie.
« Fais pas l’malin ! »
Nicolas Sarkozy, dans ces circonstances a assuré le service minimum : déjeuner à Chambéry, discours modèle Guaino sur le rapport dialectique entre la Grande Nation et les petites patries et bref bain de foule avant de reprendre l’avion présidentiel vers la capitale. Comme Carla n’était pas là (pourtant, elle eût été parfaitement à sa place pour incarner la complicité historique entre la France et le Piémont), il n’aura été retenu de cette équipée que l’apostrophe « Fais pas l’malin ! » lancée par le président à un jeune homme qui avait fait mine de s’essuyer la main après avoir serré celle du président.
[access capability= »lire_inedits »]Les commentateurs habituels se mirent alors à gloser sur l’évolution du vocabulaire présidentiel depuis le fameux « Casse-toi, pauv’con ! » du Salon de l’agriculture. Je ne suis pas certain que mes compatriotes savoyards soient tristes ou même déçus de ce peu d’intérêt manifesté à leur égard par les Ch’tis, les Bretons où les Parigots à l’occasion de la célébration de cet événement historique.
Un coup de projecteur un peu trop vif dirigé vers les montagnes et les vallées des deux Savoies aurait montré qu’en dépit de la crise économique, on n’est pas trop mal loti dans le coin. Entre l’or blanc des stations haut de gamme qui attirent l’oligarque russe aux poches percées et la résilience des PME de la micromécanique qui survivent tant bien que mal dans un environnement industriel déprimé, les Savoyards font comme ils ont toujours fait : s’adapter aux saisons, aux bonnes comme aux mauvaises. Alors, à quoi servirait-il de se mettre en avant, sinon à provoquer l’envie et la jalousie dans des provinces moins bien pourvues…
Les notables savoyards ont reçu du président de la République l’assurance de son soutien à la candidature d’Annecy pour les Jeux olympiques d’hiver de 2018. Voilà une promesse qu’il ne sera pas trop difficile d’honorer, en ces temps où Nicolas Sarkozy se voit renvoyer dans les gencives des slogans de campagne tombés aux oubliettes, comme le « Travailler plus pour gagner plus ! ».
Ce soutien est d’autant moins contraignant que tous les observateurs avertis de la chose olympique sont persuadés qu’Annecy n’a pas la moindre chance de l’emporter face à une station de ski coréenne au nom imprononçable, mais située sur un continent qui monte, qui monte…
Bon, si ça se fait pas, ça se fait pas et on n’en fera pas une maladie. Y en a des qui sont plus malheureux que nous, comme les Belges, qui peuvent pas se sentir entre eux, et les Grecs qu’ont plus de sous. Rendez-vous en 2060.[/access]
Ce n’est un secret pour personne, encore moins une maladie honteuse : mon mari, Willy, est écolo. Comme il est écolo et allemand, il ne supporte pas la France. Renseignez-vous : aucun écologiste allemand digne de ce nom n’aime la France et nos Verts avaient dû emmagasiner une sacrée dose de haine contre le coq gaulois pour envoyer Daniel Cohn-Bendit s’occuper de ses plumes.
[access capability= »lire_inedits »]Eh bien, depuis un mois, Willy est bluffé par l’inventivité écologique du gouvernement français. Là où les tenants les plus stricts du développement durable avaient hésité à imposer au monde le principe de précaution, le gouvernement français a édicté un nouveau pilier de l’écologie : le principe de postcaution.
Imaginez : une tempête déferle sur les côtes de votre pays. Inondations, pannes électriques, parapluies retournés. Ce que la tempête n’a pas détruit, l’État s’engage à le détruire luimême ! Autrefois, quand on était épargné par une catastrophe naturelle, on remerciait le Bon Dieu de sa sollicitude. Mais c’est un temps de ringard : aujourd’hui, quand la nature n’a pas assez de couilles au cul pour faire de vraies catastrophes, on lui donne un petit coup de main. C’est ainsi que 1400 maisons qui n’ont pas eu le bon goût d’être bousillées par la tempête Xynthia vont être rasées en Vendée et en Charente-Maritime.
C’est un peu court de s’arrêter en si bon chemin. Prenez la grande crue de la Seine de 1947. Complètement nulle ! Aussi serait-il sage d’appliquer le principe de postcaution et de mettre en oeuvre un programme simple : passer au bulldozer les arrondissements riverains du fleuve parisien, raser les arrondissements voisins, y étaler une couche élégante de sable blanc, installer enfin des marchands de parasols et des cabines de bain sur les hauteurs. On louerait des transats. Ce serait le bonheur, Paris-Plages toujours recommencé.[/access]
Inutile de biaiser, comme dirait Marie-Paule Belle, je connais Tobie Nathan, je l’ai même rencontré à plusieurs reprises, ces dernières années, lorsqu’il était conseiller culturel à Tel Aviv. Il s’affairait à édifier le magnifique Institut français qui se dresse aujourd’hui fièrement à l’angle du boulevards Rothschild et de la rue Herzl. C’est un immeuble Art Déco des années trente du siècle dernier, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, rénové avec toute la passion esthétique qu’un homme de goût peut investir dans un édifice dont la République peut aujourd’hui être fière.
Cet hommage quelque peu grandiloquent, je le concède, au « petit cultureux binoclard à nœud pap' » – c’est ainsi qu’il se met en scène dans son dernier roman[1. Tobie Nathan, Qui a tué Arlozoroff ? (Grasset)] – est destiné à compenser quelque peu l’ingratitude de l’administration pour laquelle il dépensa sans compter son énergie et son talent, celles des affaires étrangères. Il ne bénéficia pas, une fois sa tâche accomplie, du grand poste prestigieux auquel il aurait pu aspirer, ce qui ne l’empêche pas, comme disent les Allemands de « Maul halten und weiter dienen »[2. « Taire sa gueule et continuer à servir » (sagesse populaire prussienne)] quelque part en Afrique. Le Quai est, semble-t-il, plus sensible aux pressions des coteries parisiennes qu’au mérite acquis en mettant les mains dans un cambouis qui, pour être culturel, n’en n’est pas moins salissant. Alors, passant de Tel Aviv, souviens toi de ce que doit la blancheur immaculée des murs de l’Institut à la ténacité, l’astuce et au désintéressement patriotique du » petit cultureux » !
A l’origine, avant de traîner ses costards crèmes et son nœud pap’ dans les ambassades, Tobie Nathan, juif égyptien émigré à Paris peu après sa naissance au Caire en 1948, est un universitaire qui introduisit et développa en France l’ethnopsychiatrie, une discipline issue de l’ethnopsychanalyse fondée par l’anthropologue franco-américain Georges Devereux.
En ce mois de mai 2010, il nous rappelle son existence avec un roman, un vrai, pas une de ces minauderies éditoriales nombrilistes qui fleurissent chaque automne à Saint-Germain.
C’est une histoire haletante, avec des vrais personnages, et même des personnages vrais, qui ont existé dans l’Histoire et pas qu’un peu, comme Josef Goebbels et son épouse Magda. L’intrigue part d’un mystère qui reste aujourd’hui en grande partie sans solution : qui a assassiné, le 16 juin 1933, vers minuit sur la plage de Tel Aviv, Haïm Arlozoroff, figure importante du Yichouv, la communauté juive de Palestine avant la proclamation de l’Etat d’Israël ? La mort de cet homme de 34 ans, né en Ukraine, mais éduqué à Berlin provoqua une émotion immense dans le Yichouv et déchaîna des passions politiques qui ne sont pas encore totalement apaisées aujourd’hui. Figure de l’extrême gauche sioniste socialiste, Arlozoroff était la bête noire des » révisionnistes » la droite sioniste rassemblée autour de son leader charismatique Zeev Jabotinsky. Pour David Ben Gourion, chef du Mapaï, la gauche travailliste, la cause est entendue : cet assassinat a été commis par des sicaires d’extrême droite manipulés par les amis de Jabotinsky, et deux d’entre eux seront arrêtés et traduits en justice, mais acquittés faute de preuves.
Lorsqu’en 1977, Menahem Begin, héritier politique de Jabotinsky , devint premier ministre d’Israël, il désigna une commission d’enquête pour tenter de faire la lumière sur cet assassinat, plus de quarante ans après les faits. Cette commission, composée d’historiens et de juristes ne put qu’établir que la piste des nervis d’extrême droite ne tenait pas la route, tout en se déclarant incapable d’en proposer une plus solide…
Lorsqu’il fut assassiné, Haïm Arlozoroff revenait d’une mission secrète à Berlin, où les nazis venaient de prendre le pouvoir et avaient commencé leurs persécutions contre les Juifs allemands. Il était venu négocier avec les nouveaux maîtres du pays les conditions d’émigration vers la Palestine de ceux d’entre eux qui l’auraient souhaité, en abandonnant au Reich la moitié de leurs biens, et en en récupérant l’autre moitié à leur arrivée, sous forme de produits allemands livrés au Yichouv. Son contact avec les autorités nazies avait été établi par Magda Goebbels, née Behrend, avec qui il avait eu une aventure sexuelle d’adolescent à Berlin, lorsqu’il avait 17 ans et elle 16, et qui se serait poursuivie par intermittence, même lorsque Magda était mariée avec le riche industriel allemand Günther Quandt. Après son divorce, elle épouse en 1930 le chef de la section berlinoise du Parti nazi, Josef Goebbels, qui allait devenir le ministre de la propagande du Reich hitlérien.
Les historiens ayant jeté l’éponge pour éclaircir le mystère de l’assassinat d’Arlozoroff, la voie était libre pour les romanciers d’imaginer les scénarios les plus époustouflants avec deux personnages principaux, Magda Goebbels et Haïm Arlozoroff aussi passionnés à se détruire qu’il le furent à s’aimer. Celui imaginé par Tobie Nathan se fonde sur une étude psychologique approfondie des principaux protagonistes, et un art du récit qui n’oublie pas de nous faire partager sa connaissance intime et sensuelle de la Tel Aviv d’aujourd’hui, où Ben Gourion, Jabotinsky et Arlozoroff se retrouvent pour l’éternité unis comme parrains des rues principales de la ville blanche.
Monsieur Parienti, ancien professeur de mathématiques, est aussi un inventeur heureux. Dans sa bonne ville de Nice, il a mis au point le « Top-Braille » et a été récompensé par le célèbre jury du concours Lépine qui lui a remis le 8 mai son grand prix. Le « Top-Braille », appareil maniable de la taille d’un téléphone portable, permettra aux aveugles de pouvoir lire automatiquement n’importe quel texte imprimé et donc, bien évidemment, ceux qui font le quotidien de nos concitoyens en 2010 : lettre de licenciement, arrêté d’expulsion, notice d’antidépresseurs et avis de décès.
Un seul inconvénient, le prix de cette machine tournerait autour de 1 600 euros. Mais que les associations ne s’inquiètent pas trop : on peut faire confiance à un gouvernement capable de trouver en 48 heures 90 milliards afin de sauver une monnaie ruineuse et ruinée. Il ne chipotera certainement pas quelques dizaines de millions pour assurer aux non-voyants une parfaite intégration et une égalité de traitement dans le meilleur des mondes qui s’annonce.
Les Britanniques se sont enfin réveillés avec un gouvernement en bonne et due forme. Six jours après les élections, les marchés en venaient à se demander si leur prochain cabinet n’allait pas tenir en trois majuscules peu engageantes, FMI par exemple, tant les interminables tractations entre les trois principaux partis s’éternisaient alors que la crise de l’euro sans compter celles à venir imposent une tête solide et durable au royaume. Qu’ils se rassurent, le vainqueur a fini par gagner ce qui relève, somme toute, d’une certaine logique.
Il a gagné… mais pas tout seul. Pour la première fois depuis 70 ans, c’est une coalition qui va diriger le pays. Sans majorité sortie des urnes, David Cameron a sollicité l’appui des Libéraux-Démocrates, la troisième force politique du pays, celle qui avec ses 57 sièges au Parlement a le pouvoir de faire ou défaire un Premier Ministre. Imaginez Nicolas Sarkozy devant son poste à François Bayrou et vous aurez une idée de la taille du chapeau qu’a avalé David Cameron hier soir. Sans même attendre que les instances nationales lib-dems ratifient le choix de leur patron, il s’est jeté dans sa mercedes blindée pour aller proposer à la reine son ticket lib-con et emménageait dans la foulée au Ten que Gordon Brown venait de quitter précipitamment. Soulagement, le spectre du hung parliament, le parlement suspendu minoritaire, s’éloigne.
Reste à gérer la coalition la plus… improbable qui soit. L’électeur lib-dem se classe au centre gauche, c’est un déçu du Labour qui n’a pour autant aucune affinité avec les Conservateurs, quand bien même le thatchérisme n’est plus la ligne officielle du parti. Fait rare au Royaume-Uni, il est europhile, écolo et plutôt interventionniste. Un bayrouiste mâtiné d’Europe Ecologie avec un penchant très social. Très exactement le contraire des Tories. De surcroît, Nick Clegg a fait de la réforme électorale son principal objectif. Moitié moins de votants que pour ses nouveaux amis, mais cinq fois moins de députés, il a mis la mort du FPTP dans la balance. Jusqu’à hier, les tories ont traîné les pieds. On les comprend. Comment expliquer à leur MP’s qu’une bonne partie d’entre eux allait devoir rendre son tablier aux prochaines élections ?
Tandis que Cameron tentait de convaincre les conservateurs de lâcher au moins un referendum sur le passage à la proportionnelle, Clegg négociait également en sous-main avec les travaillistes et faisant monter les enchères au point de les rendre tous chèvres. D’où les cinq jours d’attente. Pas mal pour un vrai-faux intransigeant au cœur pur, qui a remporté les débats en jouant sur sa différence et en jurant la main sur le cœur qu’il était différent des deux vieux partis enlisés dans les compromissions. Il aurait même gagné au passage ses galons de « meilleur élève de Robert Mugabe » selon l’ancien Foreign Secretary Malcolm, voire de « Charlot » pour le Home Secretary David Blunkett…
Tout le rapproche pourtant du Labour, leurs deux programmes sont parfaitement compatibles. Mais l’accord imminent lundi, ou « union des losers », selon le Times, ne plaisait pas aux Britanniques, de nature très légitimiste. « Donnons sa chance à Cameron », est l’opinion généralement répandue ici, même parmi les sympathisants du Labour. Vous avez dit fair-play ?
Plus prosaïquement, quoique plus naturelle, l’alliance lib-lab présentait quelques défauts constitutionnels assez redhibitoires. D’une part, elle était insuffisante. L’appoint de petits partis nationalistes écossais et gallois parfois fantasques lui était nécessaire pour une toute petite majorité très vulnérable. Ensuite, Brown ayant précisé qu’il se retirait de la politique pour faciliter l’accord, le Labour se retrouvait sans chef naturel. Dopées par le départ du Premier Ministre, les ambitions n’ont pas tardé à se dévoiler. Certaines plus surprenantes que d’autres. Ainsi à la candidature attendue de David Miliband, ministre des affaires étrangères sortant, s’est ajouté celle de… son propre frère, Ed. Quand il est question de se saisir du pouvoir à la volée en évinçant le vainqueur des élections générales, il faut un minimum de préparation et ne pas transformer des négociations en règlement de compte familial. Enfin, quoique partisan comme le Labour de la relance plus que de la stricte discipline fiscale prônée par les conservateurs, les Lib-Dems ont pris la mesure, à l’aune de la crise grecque, de ce qui attend le royaume dans les prochains mois. 167 milliards de déficit et pas le moindre filet de protection, on estime à 25% les coupes sombres qui devront être pratiquées dans tous les ministères. Ils ont tourné casaque. Qu’en pensent ses élus ? Pas du bien. Certains ne se sont pas gênés pour lui faire savoir qu’il avait marchandé le parti pour son propre compte. On n’a d’ailleurs pas vu Clegg de la soirée. Mais Westminster vaut bien quelques noms d’oiseau et la déception de partisans qu’il espère reconquérir par la grâce d’une réforme électorale qui devrait tripler le nombre de ses MP’s. Sans compter les six postes sur vingt-quatre dans le prochain cabinet, dont celui de « deputy » pour Clegg, ou vice-premier ministre.
Les Britanniques se retrouvent donc avec deux premiers ministres pour le prix d’un. Au-delà de leurs différences idéologiques, de pedigrees si proches qu’ils en sont difficilement différenciables. Même âge (trois petits mois les séparent), même ascendance aristocratique (Cameron descend du roi William IV par la cuisse gauche, quand Clegg est l’arrière-petit-fils d’un ministre de la justice russe), mêmes universités prestigieuses, même passage par le monde des affaires (directeur juridique de Carlton Television pour Cameron, chercheur pour le compte de la société de lobbying GJW pour Clegg), même origine sociale (Cameron est issue d’une longue lignée de banquiers et Clegg senior est président de la United Trust Bank), les similitudes sont assez hallucinantes jusqu’à leur goût commun pour le tennis. Ils ne manqueront pas de sujets de conversation à l’heure du thé.
Un peu désabusé, le leader travailliste des négociations avortées, Peter Mandelson, a laissé entendre qu’il valait mieux perdre une élection que son âme, suivi par de nombreux MP’s travaillistes, dont toute l’aile gauche du parti qui ne voyait pas d’un œil franchement enthousiaste l’alliance avec les bobos de Clegg.
Une certitude, le FPTP semble avoir vécu, et d’innombrables incertitudes. Quelle attitude face à l’Europe quand on connaît les réticences de Cameron, celles-là même qui lui valent la plus grande méfiance des chancelleries françaises et allemandes ?
Quelle attitude face à la gestion de la crise économique et financière sans précédent qui secoue le pays ? Une conduite ferme et un gouvernement soudé seront indispensables.
Gordon Brown est parti pour la péninsule de Fife, chez lui en Ecosse, s’occuper des « charities » qui lui tiennent à coeur. En prenant ses fonctions hier soir, Cameron a salué celui qui avait sauvé le système bancaire britannique du naufrage.
La découverte le 6 mai dernier de la profanation de sept tombes du carré musulman du cimetière de Tarascon avait donné lieu à un grand raout antiraciste officiel dont la France contemporaine a le secret. Gouvernement et associations communautaristes de conserve y avaient fait une orgie d’indignation et dénoncé sans retenue la montée des actes racistes et islamophobes dans notre pays. Mais « malheureusement » comme le souligne benoîtement le procureur de Tarascon, « plutôt par bêtise et par désœuvrement » que cet acte a été commis par un adolescent de 14 ans dont seul le journal La Provence nous précise qu’il serait « issu d’une famille maghrébine ».
C’est malheureux, mais c’est comme ça : en France en plein début du XXIe siècle, on ne peut même plus compter sur les petits blancs racistes pour s’offusquer tranquille. On espère, mais sans trop y compter, que les autorités et les associations de tout poil qui s’étranglaient d’une sainte colère la semaine dernière se livreront à un Mea Culpa aussi tonitruant que celui qui avait suivi la fausse agression antisémite dans le RER C, il y a quelques années.
Les bourses européennes se sont littéralement envolées, ce lundi, après l’accord trouvé dans la nuit sur « un mécanisme de stabilisation destiné à préserver la stabilité financière en Europe » – traduction française : les gouvernements mettraient « jusqu’à 750 milliards d’euros » sur la table afin d’éviter une crise financière généralisée. Message reçu illico par les traders : les indices explosaient, bancaires en tête, assurés du soutien indéfectible des braves contribuables européens. Le hic (et bientôt nunc) est que ce « super plan » pourrait bien ne rien changer si la tempête financière devait se lever sur le Vieux contient.
La tempête financière éclatera. Forcément.
Or, tôt ou tard, elle éclatera. Les « maillons faibles » de l’Union (Grèce, Portugal, Espagne, etc.) ont une croissance nulle, réduisent leurs dépenses budgétaires tandis même que le coût du traitement du chômage augmente considérablement, et incitent à la rigueur salariale, étouffant ainsi la reprise. Un PIB rétréci et une dette au mieux inchangée : leur ratio richesse/dette chutera donc mécaniquement. Et sera donc confirmé leur statut de débiteurs fragiles. Et donc augmenté les taux auxquels ils pourront emprunter sur les marchés, selon la bonne vieille règle : à débiteur dangereux, taux de prêt faramineux. Bis patatra ! Dans un an, sinon dès cet été, ces pays seront de nouveau pris à la gorge. L’abandon provisoire de l’euro par la Grèce, puis le Portugal et le l’Espagne, aurait pourtant été une solution à examiner. Il aurait permis, d’une part, à ces pays à « faible spécialisation » de se refaire en dévaluant massivement, et, d’autre part, aux grandes économies encore à peu près stables de ne pas engouffrer leurs dernières marges financières dans un sauvetage hypothétique. Car si le « super plan » ne fonctionnait pas, Paris et Berlin se retrouveraient dans une situation fort délicate. Leur dette et leur croissance étant ce qu’elles sont, comment les deux « moteurs » de l’Union feraient-ils face à une nouvelle dégradation : par davantage de rigueur ou d’emprunts ?
Qui régale ? La France et l’Allemagne
La Bible l’enseigne, la première question à se poser devant une manne est : « Qui régale ? » Ici : qui va financer ce « super plan » ? Londres s’est carapaté d’emblée. L’Italie n’a pas un kopek. Quant aux autres… Concrètement, reste Paris et Berlin[1. L’évaluation faite par notre ministre des Finances à « 20%, soit 88 milliards d’euros, la quote-part de la France » dans ce Super Plan relève de la plaisanterie : hors l’Allemagne, dont la Chancelière vient de prendre une claque électorale et pourrait donc bourse délier plus chichement qu’annoncé, qui règlera vraiment les 80% restant : l’Italie, la Belgique, la Grèce ?]. Car si les termes de l’accord ne sont pas encore connus, il ressort que, pour sa part, la Commission Européenne se contentera d’un fonds de 60 milliards d’euros pour abonder au « super plan ». Super. Et où les trouvera-t-elle ? Sur les marchés. Qui empruntent à la Banque Centrale Européenne à 1%. No Comment ?No comment. Le FMI, lui, a promis de réfléchir à un engagement pouvant aller jusqu’à 250 milliards d’euros – soit, murmure-t-on, ce qui serait tout juste en mesure de stabiliser l’Espagne, au cas où… Pour les 440 milliards d’euros manquant, eh bien… Voyez les membres de la zone euro. C’est-à-dire, une fois encore, Paris et Berlin.
Or, une simple addition suffit à douter de la viabilité de l’opération. Plus de cent milliards affectés d’ores et déjà à la Grèce, pour laquelle on admet à présent qu’une rallonge sera nécessaire. Concernant l’Espagne, on a évoqué une enveloppe de trois cents milliards, hypothèse raisonnable au vu de son endettement, de son chômage (20%) et de sa tragique absence de croissance. Ajoutons le Portugal, l’Irlande, quelques pays d’Europe orientale et voilà notre « super plan » déjà épongé jusqu’au dernier cent. Il était fait pour cela, dira-t-on ? Certes. Mais quid de la troisième économie du continent, quid de l’Italie ? Chômage, endettement, déficit, croissance, démographie : tous les voyants sont au rouge dans ce pays dirigé par un zouave. Qu’adviendra-t-il le jour où Rome verra le loyer de l’argent dont elle a cruellement besoin augmenter, augmenter… Il n’y aura alors plus de « super plan ». Il n’y aura plus d’argent à Paris, et sans doute plus de « volonté de solidarité » à Berlin depuis longtemps. Alors, ce jour-là…
Le super-plan : du spectaculaire
La vérité de ce « super plan » réside avant tout dans le qualificatif ingénument suggéré aux médias pour le décrire : spectaculaire. Et c’est bien cela qu’on nous a offert : du spectaculaire, destiné à frapper les esprits « avant l’ouverture des marchés ». Il n’y avait pourtant d’autres mesures à prendre – et de quelle ampleur ! Dimanche soir, par exemple, les Européens auraient pu décider de nationaliser les banques majeures, afin de les protéger de la dette grecque mais aussi pour les remettre à leur place, les rendre à leur rôle : financer la croissance commune. Et séparer une bonne fois pour toutes les activités de dépôts et celles dites de spéculation !
Dimanche soir, les Européens auraient pu, tout aussi bien, faire montre de courage en laissant la Grèce, et d’autres, sortir de l’euro, sortir la tête de l’eau. De courage ou bien, faisons un rêve, d’audace : n’était-ce pas l’opportunité historique d’appeler aux urnes tous les peuples de l’Union et de leur soumettre enfin un projet de gouvernement économique et de fiscalité communs ? Mais non. Il a été préféré un « super plan », encore très flou, probablement impossible à financer, et certainement incapable de dissuader des forces déchaînées tant par la paralysie des nations que par l’inexistence de l’Europe.
Personne n’en disconvient : Louis Pasteur fut un bienfaiteur de l’humanité et de ses alentours. Ce qu’on ignore c’est que l’inventeur du vaccin contre la rage compte au nombre de ses aïeux Rosette Galien. Sous le règne de Louis XIV, elle exerça les fonctions d’intendante de la Pharmacopée royale.
[access capability= »lire_inedits »]Lorsqu’en 1720 la grande peste se déclara à Marseille, elle fit aussitôt l’acquisition de 200 000 phalanges authentiques de la main droite de saint Roch, de 110 000 tibias de la jambe gauche de saint Sébastien et de 34 000 fémurs de saint Jean Discalceat. Censées guérir les malades, ces vénérables reliques des trois saints antipesteux furent acheminées vers 1724 à bon port. Comme toute la Canebière était déjà guérie ou morte de la peste, le prévôt de l’époque, Jean-Claude Gaudin, ordonna qu’on dissolve les reliques inutiles dans de l’eau claire afin de vérifier si la mixture ne prenait pas, par hasard, le goût du pastis – ce qui aurait été, avouez-le, un bien beau miracle.
Rosalba Carriera, Portrait de Rosette Galien, pharmacienne royale jouant du tambourin contre la goutte, huile de foie de morue sur toast, 1720.