La pire chose qui puisse arriver à un homme n’est pas de faire son intéressant, mais d’être pris en train de le faire. C’est ce qui est arrivé à Luc Ferry l’autre soir dans le « Grand Journal » de Canal +. Comme il n’avait rien à dire – ce qui lui arrive souvent –, l’ancien ministre de l’Education nationale a cru bon d’évoquer un « ministre qui s’est fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons », avant d’ajouter : « J’ai des témoignages des membres de cabinet au plus haut niveau et des autorités de l’Etat au plus haut niveau… Si je sors le nom maintenant, c’est moi qui serai mis en examen et à coup sûr condamné, même si je sais que l’histoire est vraie. »
Les réactions ne tardent pas. Les uns taxent Ferry de délateur doublé d’un menteur ; les autres le somment de donner un nom. Il revient et explique à lexpress.fr : « Je n’ai aucune preuve, ni aucun fait précis sur cette affaire, mais à l’époque où j’étais ministre, j’en ai entendu parler. »
On le croyait philosophe, on le retrouve concierge
Donc, hier, Luc Ferry certifiait publiquement avoir eu vent d’un crime. Il excipait même d’un argument d’autorité pour justifier la véracité de ses allégations : « au plus haut niveau », on savait. Vingt-quatre heures plus tard, tout devient flou, vague, incertain. Sous son petit crâne, tout se brouille jusqu’à ce qu’il reconnaisse n’avoir jamais fait que colporter un bruit de chiottes. On le croyait philosophe, on le retrouve concierge. Il n’y a pas d’âge pour entamer une reconversion professionnelle.
Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel de la pensée ferryée (un ferry fait du cabotage, Ferry fait du cabotinage) réside dans l’emploi de l’expression « partouze avec des petits garçons ». Qui veut bien apprendre la vie à Luc Ferry ? Qui se dévoue pour l’amener dans un club échangiste – pas pour baiser, juste pour voir et apprendre à distinguer un baisodrome d’une halte-garderie ? Qui lui dévoile qu’une partie carrée peut être autre chose qu’un tableau de Watteau ? Qui lui fait comprendre que le cul, même partouzé par un régiment de légionnaires en rut, ça se passe entre adultes consentants ? Et que, dès lors qu’il est question de « petits garçons », ce n’est plus de banale bandaison qu’il s’agit, mais de crime.
Donc, cher Luc Ferry, quand un Monsieur, eût-il un maroquin, colle son zizi tout dur dans le fion d’un môme, fût-il marocain, ce n’est pas de simple touche-pipi qu’il s’agit. C’est un abus sexuel sur mineur. Et c’est passible de la Cour d’Assises. Que les actes se soient produits au Maroc ne change rien : la France s’est dotée, à l’instar du Canada et de la Belgique, de lois d’exception, qui autorisent les magistrats à poursuivre tout Français qui se serait rendu coupable d’un tel acte partout dans le monde.
Quant à celui qui apprend qu’un crime a été commis et ne saisit pas l’autorité judiciaire, il encourt les foudres de la loi : notre Code pénal punit la non-dénonciation de crime de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Rachida Dati a eu le malheur de rappeler ce petit point de droit. Luc Ferry a aussitôt rétorqué que l’ancienne Garde des Sceaux ne connaissait rien à rien, qu’il ne pouvait pas saisir la justice puisqu’il n’avait pas été témoin et ne disposait pas de preuves. Mais alors, en vertu de quoi va-t-il caqueter à la télé s’il n’est au courant de rien ? Apprenons à ce type prêt à dire n’importe quoi du moment où sa trombine passe dans le poste à ne plus parler la bouche pleine !
Le Parquet de Paris a décidé, d’ailleurs, de se saisir de l’affaire. Une enquête préliminaire a été ouverte hier soir. Que donnera-t-elle ? Nul ne le sait. Apprendra-t-elle à Luc Ferry à fermer sa gueule quand il n’a rien à dire ? Rien n’est moins sûr.
Marine Le Pen et Filip Dewinter, ténor du Vlaams Belang, le parti nationaliste d’extrême droite en Flandres, se sont rencontrés à Bruxelles le 24 mai dernier. Et Marine est contente ! Il est trrrès bien ce Filip. Il partage avec elle plein de chouettes idées sur l’immigration et la sécurité.
Tellement bien que Marine n’a rien trouvé à redire sur les pratiques quotidiennes et les propositions-phares du Vlaams Belang. Quelques exemples ? La non-nomination des maires élus démocratiquement parce qu’ils ont osé envoyer des convocations électorales en français, la fermeture d’écoles, bibliothèques et centre culurels francophones, l’interdiction pour les commerçants de coller cette horrible langue de Voltaire sur leurs petites étiquettes, l’interdiction de vendre un bien immobilier à un francophone, l’impossibilité pour un francophone d’avoir accès à un logement social, la proposition d’amnistie des anciens nazis, avec indemnisation à la clef s’il vous plaît, les livres d’histoires tronqués, la négation des 90% de francophones de Bruxelles…
On arrête là, c’est une brève !
Pas de commentaire de Marine non plus sur les les sympathiques slogans du Vlaams Belang : « Que la Belgique crève! », « Rats wallons, pliez bagages! »
Ah, on me dit dans l’oreillette que Marine prétend qu’elle n’est pas au courant et que finalement, ce que fait le Vlaams Belang en Belgique ne la regarde pas.
Tout ce qu’elle sait, c’est que c’est vraiment un chouette bonhomme, ce Filip.
On apprend cette semaine qu’ils remettent le couvert, en se proposant cette fois-ci de servir la cause du dictateur Kadhafi : Dupont et Dupond se sont rendus à Tripoli le week-end dernier afin de préparer un dossier judiciaire au nom des victimes des frappes de l’Otan, et de déposer une plainte contre Nicolas Sarkozy pour… crimes contre l’humanité. Pas moins. Roland Dumas – qui voit l’intervention de l’Otan comme une « agression brutale contre un pays souverain » – a par ailleurs précisé que le duo d’amuseurs troupiers serait prêt à défendre Kadhafi devant la Cour Pénale internationale si cela était nécessaire, afin de « briser le mur du silence ». Naturellement, la consternation est le sentiment qui domine… Le plus difficile dans la vie d’un homme est de savoir quitter la scène sans inélégance. A 86 et 89 ans, les deux briscards auraient pu choisir une sortie plus honorable que ces combats filandreux.
Comme le disait Alain Bashung dans Gaby : « Ça fait frémir… faut savoir dire stop ! »
Le sang des martyrs exige la peine capitale, photo : Maggie Osama
Près de trois mois après la chute des Moubarak, les Egyptiens bénéficient d’une plus grande liberté politique mais manquent de presque tout le reste. Hier encore, certains discours politiques évoquaient 1789. Quelques semaines plus tard, l’évolution de la situation rappelle de plus en plus la grogne de 1792.
Pénuries multiples
El-Sayyed El-Badawi, chef du Wafd el Jadid – principal parti d’opposition autorisé sous Moubarak – parle de « complots de l’extérieur et de l’intérieur » en pointant du doigt les « rescapés de l’ancien régime et leurs affidés qui s’infiltrent partout, mettant en danger la révolution ». Ces accusations fournissent un habillage politique au constat plus terre-à-terre tristement partagé par tous les Egyptiens. « Nous sommes à deux doigts d’une faillite. L’économie va très mal. Le PIB a chuté de 40% et le simple citoyen ne peut même plus se payer un plat de fèves[1. Appelé foul dans le texte, du nom du plat national égyptien équivalent symbolique du pain] » explique El-Badawi.
Passé le lyrisme de la révolution Facebook-McDo, l’heure des affamés a sonné. Les Egyptiens ne déplorent pas encore de pénurie de fèves mais l’essence commence à manquer : les files d’attentes s’allongent dans les stations-service tandis que le marché noir de gasoil prospère.
Tout cela a déjà un effet très concret sur le prix des denrées alimentaires. L’approvisionnement en farine[2. Dont l’Egypte est l’un de plus gros importateurs mondiaux], acheminée par camion des ports vers les boulangeries, pose déjà de sérieux problèmes dans certaines régions. Dans un registre plus anecdotique mais tout aussi symptomatique, les pêcheurs ont augmenté le prix de vente des poissons pour répercuter le renchérissement du gasoil. Face à la tension qui monte, l’Etat accuse les employés des stations-services de générer des pénuries artificielles afin de pouvoir revendre le carburant au marché noir.
Les Moubarak, nouvelle soupape de sûreté
Les procédures judiciaires déclenchées contre la famille Moubarak – Hosni, Suzanne, leurs deux fils Alaa et Gamal ainsi que les autres figures de proue de l’ancien régime – servent de soupapes de sûreté au nouveau régime. Les nouveaux maîtres de l’Egypte tentent, par cette stratégie de diversion, de dériver la colère populaire vers « la bande des quatre » accusée d’avoir pillé le pays ces trente dernières années.
Reste que pour l’instant, il est difficile de nier que la « Révolution du 25 janvier » a eu sur l’économie un impact désastreux qui, à lui seul, explique les difficultés récentes du pays.
Au manque à gagner imputable à la fermeture provisoire du canal de Suez et aux nombreux sabotages des gazoducs acheminant le gaz égyptien vers la Jordanie et Israël, il faut ajouter trois problèmes nouveaux qui promettent d’être durables :
– La crise libyenne a réduit au chômage quelques centaines de milliers de travailleurs égyptiens.
– Les investissements étrangers enregistrent une baisse notable
– Le tourisme, qui est l’une des principales sources de devises, s’effondre : en mars, seulement 500.000 étrangers ont visité le pays, contre environ 1,3 million en mars 2010, ce qui représente une chute de 60 %. La froideur de ces chiffres cache une multitude de petits désastres, plusieurs millions d’Egyptiens vivant de l’argent des touristes.
La stabilité : un élément clé
Les efforts des généraux pour stabiliser la situation, redresser le tourisme et rassurer les investisseurs se heurtent à une difficulté endémique dont les conséquences se font sentir au quotidien dans l’Egypte postrévolutionnaire : la réforme des services de sécurités intérieurs, discrédités quand ils n’ont pas été purement et simplement démantelés, a créé une véritable anarchie. Situation aggravée par le fait que, comme en Irak, en 2003, nombre d’Égyptiens soupçonnent certains anciens agents de sécurité de s’être reconvertis dans les trafics et la délinquance en constituant des groupes mafieux. Ces bandes violentes sévissent dans plusieurs quartiers désertés par l’Etat depuis la Révolution.
En même temps, on assiste au déploiement d’une forme de démocratie directe, sympathique mais pour le moins naïve. Devenue le théâtre d’une contestation permanente, la place al-Tahrir voit les cortèges et les revendications se succéder : les familles des disparus de la révolution, les dentistes mal payés, les militants anti-corruption et autres sympathisants virulents de la cause palestinienne défilent à tour de rôle.
Les missi dominici du pouvoir essaient d’obtenir des crédits étrangers et de négocier le rééchelonnement de la dette égyptienne. Grâce à la bienveillance des institutions et des Etats prêteurs, ils devraient parvenir à desserrer l’étau financier, donc à gagner du temps. Mais cette bouffée d’oxygène ne règle rien, tant il est vital pour le pays de jeter les bases d’une reconstruction et d’un développement durables, garants de la stabilité à long terme. Seul un pouvoir investi d’une véritable légitimité démocratique – quel que soit le sens que les Egyptiens donneront à cette notion – pourra durablement restaurer la confiance et la paix civile, conditions sine qua non du retour des touristes et des investisseurs.
Autant dire que l’exaltation des journées révolutionnaires semble bien loin – même si dans nos contrées on continue à préférer, à l’examen prudent d’une réalité complexe, la pensée magique d’un « Printemps arabe » qui marquerait l’entrée glorieuse de l’Orient compliqué dans la modernité politique inventée en Occident. Seulement, aussi profondes et légitimes soient-elles, les aspirations des peuples au changement ne garantissent pas que l’Histoire peut brûler les étapes. Les dernières semaines prouvent, si besoin était, que le processus sera long, difficile et incertain. De ce point de vue, la situation de l’Egypte aura valeur de test. Si elle ne parvient pas à sortir du chaos postrévolutionnaire en se dotant d’institutions stables – et aussi démocratiques que possible – elle pourrait connaître, après son « 1792 », un remake sanguinaire de « 1793 ».
C’est décidé : je demande l’asile politique en Arabie saoudite. C’est que, voyez-vous, je vivais en enfer et je ne le savais pas. Et si ça se trouve, vous non plus chères lectrices. C’est sans doute la preuve qu’on est aliénées, confites dans notre soumission aux hommes, bref volontaires pour la servitude. De vraies gourdes quoi.
Heureusement, la presse est là pour éveiller nos consciences. « Marre des machos ! », proclamaient hier, en « une » de Libé, quelques politiques du « beau sexe » – mince, « beau sexe », c’est sexiste, non ? Aujourd’hui, c’est l’Obs qui dénonce cette horrible « France des machos ». Et depuis deux semaines, l’inénarrable Caroline de Haas, présidente de « Osez le féminisme », recense inlassablement sur tous les plateaux les multiples avanies dont sont victimes les Françaises. La preuve, c’est que des milliers de femmes se rendent chaque jour dans son commissariat numérique, défonçant le « plafond de verre et de honte »[1. « Lumière crue », Nicolas Demorand, Libération, 30 mai 2011. Et comme je suis bonne fille et que ça vaut le coup, je vous donne l’adresse] pour raconter, enfin, l’horreur d’une « vie de meuf ». J’aimerais bien savoir pourquoi leur manif parisienne n’a rassemblé que 300 personnes, il doit y avoir des traitresses qui passent le dimanche avec leur Jules – ou leur Julie. Salopes ! Aïe, encore une gaffe, il faut vraiment que je me soigne.
D’accord, je ne devrais pas ironiser. Vous croyez que c’est marrant d’être une femme, j’aimerais bien vous y voir. On se permet tout, de leur dire qu’elles ont de beaux yeux ou que leur parfum sent bon, parfois les invite à dîner avec des arrière-pensées pas jolies jolies, vous imaginez le traumatisme (oui, oui, il y a aussi des histoires sordides, je suis au courant, mais ce n’est pas le sujet). Je me demande bien pourquoi elles claquent autant de fric dans des fanfreluches, ces dindes. Attention, j’ai pas dit qu’elles provoquaient. Prétendre que les femmes jouent parfois de leur charme pour obtenir une information ou un job, ce serait vraiment le comble de l’abjection. La victime transformée en coupable, on connaît la chanson. Non, si de nombreuses femmes arborent de jolis décolletés et se torturent avec de hauts talons, ce n’est certainement pas pour plaire. C’est qu’elles ont beau être moins bien payées que les hommes, du fric, elles en ont trop. Qu’elles m’envoient donc ces robes qui leur valent tant d’humiliations. Et les Louboutin avec. Mes copines et moi, on leur trouvera bien un usage.
Comme ces harpies, mâles et femelles, qui depuis quelques jours, appellent au djihad (ou si vous préférez à la croisade) contre les « machos », sont totalement dépourvues d’humour, je précise que je suis attachée à l’égalité entre les sexes. Et il ne m’a pas échappé qu’elle était loin d’être parfaite. Mais enfin, jusqu’à ces derniers jours, quand je pensais à mes grands-mères, je me disais naïvement que nous pouvions être fiers des progrès accomplis en une ou deux générations. Et plus fiers encore d’avoir conquis cette liberté sans renoncer aux plaisirs et aux tourments des relations entre les sexes. Pardonnez-moi, je ne savais pas. Peut-être que je ne voulais pas savoir.
Qu’on ne croie pas qu’il s’agit d’histoires de bonnes femmes. Heureusement, il se trouve des hommes – je n’ose pas dire des hommes des vrais ils le prendraient mal -, pour défendre cette sainte cause. Par exemple, Jean Quatremer, journaliste à Libération, devenu une star planétaire parce que lui, il avait prévu l’affaire DSK et même qu’il avait écrit, au moment de sa nomination au FMI, que ça finirait mal – il a paraît-il reçu 100 demande d’interviews depuis l’arrestation de l’ex-futur Président. Ou Nicolas Demorand, le directeur de Libé, qui dénonce ce « monde de vieux hommes blancs » qu’est la politique française – un peu comme la rédaction de Libé. Lui, s’il est patron, c’est parce qu’il est vachement intelligent. L’ennui, c’est que dans quelques années, lui aussi sera un « vieux homme blanc ». Au fait on en fait quoi de ceux-là ? Camp de travail, expulsion sur la lune ? En tout cas, comme il n’est pas absolument certain que de jeunes mâles pas blancs présenteraient de meilleures garanties de non-machisme, peut-être faudrait-il réserver l’éligibilité aux femmes, pas trop vieilles et pas trop blanches si possibles, qui comme chacun sait exercent le pouvoir avec bonté et mesure, ne piquent pas dans la caisse et ne lorgnent pas avec concupiscence le premier godelureau qui passe.
Je dois être particulièrement obtuse parce que je n’ai toujours pas compris comment, de l’affaire DSK, on en était arrivé à faire le procès de tous ces branleurs qui pensent qu’à ça et sont infichus de passer l’aspirateur – eh les gars, il faut commencer par le brancher. Je ne vois pas le rapport entre une tentative présumée de viol, une blague un peu « salon du camion », un mot doux et le refus de faire la vaisselle. Y aurait-il une pente glissante allant de l’un à l’autre ? En ce cas, les filles, soyez attentives : si votre Jules a tendance à être frappé de surdité quand vous le sommez de sortir la poubelle, il n’est pas exclu qu’il finisse par vous tabasser.
À quelque chose scandale est bon, affirme Demorand, ravi que « la parole se libère » – c’est marrant, parfois il s’étrangle de colère parce que les tabous sautent. J’avoue que toutes ces paroles en libertés, ça ne me plait pas tant que ça. Parce que si la parole libérée, c’est ce festival de récriminations, j’aime autant qu’on la remette en taule tout de suite, la parole. Cette bouillie où se mélangent injustices réelles et fantasmes victimaires, crime et érotisme, violence et séduction, invite et contrainte, inégalité salariale et grivoiserie, risque de peser longtemps sur nos estomacs.
D’accord, il faut toujours que je dise du mal. Je n’irai pas jusqu’à nier, cependant, que l’affaire DSK a au moins eu un effet vertueux en nous obligeant à regarder en face le véritable scandale : le partage des tâches domestiques qui, comme l’écrivait mon ami Muray « demeure depuis quinze ans totalement statique »[2. « Ce que j’aime », Minimum Respect, Les Belles Lettres, 2003]. C’est la grande affaire de Caroline de Haas, celle qui « ose le féminisme » – pendant que nous, on tremble tellement devant les hommes qu’il nous arrive de consentir au massage de pieds. L’égalité face au ménage, c’est son truc à Caroline. Le combat de sa vie. Sur le plateau « Ce Soir ou Jamais », alors qu’elle brandissait de très sérieuses études statistiques sur ce sujet fondamental, je lui ai proposé de créer une « Brigade des plumeaux » – sans lui arracher une ébauche de sourire, on ne peut quand même pas rire de tout, et surtout pas avec une n’importe qui comme ma pomme. Du coup, j’ai oublié de lui faire part de mon observation empirique qui est qu’en la matière, nos ennemis les hommes disposent d’un léger avantage de départ : leur résistance à des conditions hygiéniquement douteuses est souvent plus grande –ce n’est pas une loi, car on rencontre de nombreux maniaques de sexe masculin.
Mais je reviens au combat de Caroline, qui ne semble pas décidée à être ma copine. Mon ami Desgouilles suggère, pour améliorer la situation, l’installation de pointeuses dans tous les logis de France[3. Grâce à David, j’apprends qu’après notre petit échange, elle a envoyé ce tweet (en bonne réac, je ne tweete pas) : « Ouf. Vous conseille pas Elisabeth Lévy pour vos soirées. Par contre, si vous avez du ménage, elle a l’air d’aimer ça. » Finalement, je suis injuste, elle est drôle comme tout Caroline]. Pardonne-moi, cher David, mais je crois que j’ai trouvé mieux. La solution imparable. Equipons chaque foyer une des ces caméras de vidéo-surveillance dont nous ne voulons pas dans nos écoles. Parce que si nos bambins sont innocents, nos mâles sont coupables. Comme ça, on saura enfin qui ne rebouche pas le tube de dentifrice. Et croyez-moi, ils ne feront plus les malins. Pour les primo-délinquants, je propose le port obligatoire de la jupe. Quant aux récidivistes, ils seront condamnés à faire pipi assis, et peut-être dans les cas les plus graves, à allaiter. Fini le bon temps, les mecs!
Je dois dire que le monde enchanté de Caroline me fiche plutôt la trouille. Heureusement, la rééducation dont elle nous menace ne se fera pas en un jour. Avant que nos libératrices aient réussi à transformer tous les mâles en bons et honnêtes camarades ou, pour parler crument, en « gonzesses », nous pourrons encore faire de nos différences l’enjeu de la tendre, cruelle et excitante guerre des sexes. En attendant l’avenir radieux que vous nous promettez, Mesdames, nous serons nombreuses à accepter de nous sacrifier. Puisque vous n’aimez pas les « machos », nom que vous donnez aux hommes qui aiment les femmes, laissez-les nous. Nous saurons non pas quoi en faire mais quoi faire avec eux – et contre eux. Tout contre.
Deux versions radicalement contradictoires s’affrontent dans l’affaire DSK. Et certains dont votre serviteur pensent qu’on ne connaitra jamais la vérité avec certitude. Nombre de mes amis font confiance à la justice de leur pays ou d’ailleurs, personnellement je n’ai jamais confondu condamné et coupable ni, bien sûr, innocenté et innocent, surtout dans ce genre d’affaire où le « smoking gun », la preuve flagrante, ne peut pas exister.
Enfin, pour tout dire, je croyais qu’elle ne pouvait pas exister, et j’avais tort : L’AFP nous a appris hier, qu’une Bangladaise de 40 ans avait confondu sans aucune contestation possible un homme qui avait tenté de la violer alors qu’elle dormait dans sa maison.
Les policiers de la ville de Jhalakathi, à environ 200 km au sud de la capitale Dacca n’ont eu aucun mal à la croire quand elle est venue porter plainte. Cette formidable dame avait en effet joint à sa propre parole le corpus delicti, à savoir le pénis de son agresseur, qu’elle avait-elle même tranché avec un couteau de cuisine.
Après quoi le violeur est parti sans demander son reste. La plaignante, elle, a enrobé l’arme par destination dans un sachet plastique, puis l’a tranquillement apporté au commissariat local. Toujours d’après l’AFP, qu’on ne remerciera jamais assez pour cette réjouissante histoire, les policiers n’ont eu aucun mal, compte tenu de la nature de sa blessure, à retrouver le coupable dans un hôpital du coin…
Votez pour la démondialisation ! clame Arnaud Montebourg dans son petit livre-programme vendu deux euros[1. Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation !, Flammarion 2011]. Avec la bénédiction d’Emmanuel Todd, qui signe la préface, le candidat aux primaires socialiste y développe l’axe central de sa campagne : la démondialisation. Empruntée au penseur philippin Walden Bello, l’expression fait déjà frémir dans certaines chaumières bien loties. Ce programme d’action volontariste entraînerait une révolution copernicienne dans les rapports Nord-Sud mais aussi dans la vie quotidienne des millions de Français incités à consommer et produire tricolore.
Pour prendre la mesure du bouleversement que représenterait un tel changement de cap, il faut citer Bello in extenso : « les décisions économiques stratégiques ne peuvent être laissées au marché ni aux technocrates. Toutes les questions vitales (…) doivent au contraire faire l’objet de débats et de choix démocratiques. Le régime de la propriété doit évoluer pour devenir une « économie mixte » intégrant coopératives et entreprises privées et publiques mais excluant les groupes multinationaux. Les institutions mondiales centralisées comme le FMI ou la Banque mondiale doivent céder la place à des institutions régionales bâties non sur l’économie de marché et la mobilité des capitaux, mais sur des principes de coopération ».
Une juste critique du libre-échange
Sur plusieurs dizaines de pages, Montebourg plaide donc pour un protectionnisme vert apte à enrayer la spirale de délocalisations qui gagne jusqu’aux pays émergents. En multipliant les exemples de drames humains, le député de Saône-et-Loire s’attarde longuement sur le sort des employés précaires allemands payés trois francs six sous puis analyse la concurrence déloyale que se livrent l’Est et l’Ouest de la Chine, dont les salaires inégaux entraînent des délocalisations régionales en série. Partout, le même constat s’impose : comme la concurrence pure et parfaite, le libre-échange intégral est une chimère. Une utopie libérale dont l’application dogmatique profite aux seules élites mondialisées, qui, d’après les sondages, forment d’ailleurs le dernier bastion des défenseurs de la mondialisation. Montebourg résume d’une phrase choc la logique mortifère du moins-disant social : « Le cycle fou de la mondialisation est un puits sans fond, une machine déréglée dont le carburant est de trouver sans cesse des plus pauvres et des plus dociles. » Ajoutons que les délocalisations ont un coût écologique colossal, ne serait-ce qu’à travers les flux de marchandises, donc les transports, qu’elles engendrent.
Pour réinventer notre modèle de développement et de croissance, Arnaud Montebourg soutient un « socialisme de transformation » inspiré des analyses de Walden Bello. Autrement dit, à des années lumières des vieilles lunes sociale-démocrates consistant à redistribuer des recettes que l’on ne perçoit plus à cause de la désindustrialisation rampante. Loin également du socialisme d’ajustement qui constitue le modèle dominant des gauches européennes, incapables de proposer une réelle alternative à l’économie mondiale de marché.
Parmi les pages les plus convaincantes du micro-essai, celles qui sont consacrées à la bonne vieille loi marxienne de la baisse tendancielle du taux de profit nous rappellent les limites inhérentes au capitalisme.
Irrésistiblement, les patrons de multinationales se heurtent à une concurrence exacerbée qui leur fait repousser les limites géographiques de leurs zones de production. D’où ce paradoxe digne d’Ubu roi : en déménageant des usines entières, les grandes entreprises françaises fabriquent des chômeurs en série, asséchant ainsi la demande intérieure française, ce qui les contraint à aller chercher des consommateurs ailleurs. Ces grands groupes doivent alors favoriser l’émergence d’une classe aisée dans les pays du Tiers-Monde tout en paupérisant au maximum les travailleurs qui leur servent de main d’œuvre servile. Par une logique centrifuge, l’appauvrissement de la force de travail contredit en effet le besoin de débouchés des firmes de produits manufacturés. In fine, le système court donc à sa perte.
Quid du protectionnisme européen ?
Les critiques d’Arnaud Montebourg sont donc très convaincantes. Ceci dit, le démontage en règle du libre-échange ne suffit pas à construire un projet.
La solution qu’il propose peut sembler paradoxale dès lors qu’elle s’inscrit dans les cadres actuels de la mondialisation. Au prix d’une ruse de la raison, Montebourg suggère d’invoquer la nécessité écologique et le bien-être des peuples pour faire jouer les clauses de sauvegarde de l’OMC et légitimer l’établissement de barrières commerciales continentales.
Ce hold-up démondialiste illustre le point d’achoppement du réformisme: comment prétendre changer les règles d’un système sclérosé sans le faire exploser ? De la même manière, si l’auteur reconnaît le rôle délétère joué par une Allemagne accrochée à l’euro fort pour doper ses exportations en Europe, il ne voit pas la crise monétaire qui vient. Tout juste regrette-t-il le « pilotage automatique » de la monnaie unique. Montebourg ne remet jamais explicitement en cause l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. La responsabilité des gouvernements européens coupables d’une surévaluation de l’euro par rapport au dollar et au yuan n’est pas évoquée, pas plus que ses effets dramatiques sur l’industrie française. Comme la plupart des hiérarques socialistes, Montebourg risque de se réveiller groggy lors de la prochaine crise (espagnole) de l’euro qui pourrait bien signer son acte de décès monétaire.
Le projet de protectionnisme européen bute surtout sur l’obstacle allemand. Depuis dix ans, Berlin a comprimé ses coûts du travail tout en imposant un euro-mark surcoté qui profite à la compétitivité de ses entreprises, lesquelles exportent à plus de 60% dans la zone euro. Certes, à la suite de Chevènement, Montebourg démontre que l’Allemagne aurait à long terme tout intérêt à arrêter d’asphyxier ses partenaires européens, sans quoi elle ne trouvera plus de débouchés pour ses produits vendus et achetés en euros.
Mais à moins d’envoyer nos chars Leclerc à Baden-Baden, on voit mal comment nous pourrons faire le bien de l’Allemagne – et le nôtre au passage – malgré elle. Faute de perspective révolutionnaire crédible, le pré-candidat socialiste se raccroche sans trop y croire à l’illusion d’un intérêt général européen.
Vers un plan B national ?
Peut-être Montebourg a-t-il une autre idée en tête. En cas de désaccord persistant entre une France avide de réindustrialisation, des institutions internationales sourdes et des partenaires européens autistes, serait-il prêt à adopter le protectionnisme national auquel il se déclare clairement hostile ? Cette idée, qui n’est pas l’apanage de Marine Le Pen – dont les conseillers ont dû lire Jacques Sapir – n’est pas à balayer d’un revers de main.
Quand on lit Montebourg entre les lignes, on peut penser qu’il n’en est pas si loin. Ainsi, lorsque l’apôtre de la démondialisation rend hommage au Buy American Act par lequel les USA « empêchent toute entreprise qui n’est pas installée aux Etats-Unis, et n’emploie pas des Américains » d’accéder aux marchés publics[2. Cette disposition contraint même les entreprises américaines bénéficiaires de subventions publiques à privilégier des fournisseurs nationaux. Une preuve de plus que les Etats-Unis, comme bien d’autres protectionnistes honteux, restent des libre-échangistes croyants mais non pratiquants], il fait un pas en direction d’un patriotisme économique bien senti : « Scandale ? Non. Intérêt légitime d’une nation » (sic !).
Reste à espérer qu’Arnaud Montebourg, s’il accède un jour à l’Elysée, n’oubliera pas les idées iconoclastes qu’il défend aujourd’hui, autrement dit qu’il sera capable de dire niet aux multinationales et aux grandes institutions financières. Si besoin, en paraphrasant Vincent Auriol : « Les banques, je les ferme. Les banquiers, je les enferme ! ».
Le « géopoliticien » Pascal Boniface, expert toutes mains au service des radios et télés pour expliquer le monde aux benêts, n’aime pas la concurrence. Pour triompher de ses rivaux, il ne se contente pas d’essayer d’être plus brillant, plus pédagogue, plus érudit qu’eux.
Il vient de publier un opuscule dont je ne mentionnerai ni le titre, ni l’éditeur, qui a pour seul et unique objectif de couvrir d’excréments ceux qui ont le culot de causer dans le poste pour y formuler des opinions divergentes des siennes. Etre en désaccord avec Boniface, sur Israël, l’Iran ou les révolutions arabes ne fait pas de vous un contradicteur, mais un faussaire, un menteur ou une mégère. La liste des suspects est dressée : Alexandre Adler, François Heisbourg, Pascal Bruckner, Frédéric Encel, Thèrèse Delpech, Caroline Fourest, BHL. Ceux-là feraient, selon lui, du mensonge conscient et réitéré leur fond de commerce intellectuel et médiatique.
Pour se dédouaner, Boniface affiche son amitié et son respect pour deux « sionistes » patentés, Alain Finkielkraut et Gilles-William Goldnadel. Tout le monde, c’est bien connu, excipe de ses « bons juifs » pour justifier un pogrom éditorial qui écrase, au passage, le visage de quelques goyim égarés à coups de talon.
Nous nommerons désormais « bonifacerie » toute entreprise éditoriale de délation visant à déconsidérer un collègue avec des méthodes relevant de l’injure et de la diffamation.
La transformation de la classe ouvrière en catégorie sociologique, sanctionnant sa sortie d’une Histoire où les théoriciens du communisme l’avaient promue au rang de force motrice de l’évolution de l’humanité, est bien antérieure à la chute du mur de Berlin.
La dernière tentative pour la propulser sur le devant de la scène politique mondiale s’est soldée, au début des années 1970, par le bain de sang et la furie destructrice la Grande révolution culturelle prolétarienne chinoise lancée par Mao Zedong et sa dernière épouse, Jiang Qing.
La classe ouvrière réelle étant ce qu’elle est, c’est-à-dire pétrie des contradictions inhérentes à la nature humaine, il a paru nécessaire aux dirigeants qui s’étaient emparé du pouvoir en son nom de construire de toutes pièces un prolétaire imaginaire, incarnation du dogme de son essence vertueuse.[access capability= »lire_inedits »]
Les artistes de toutes les disciplines furent donc fermement invités à contribuer à la création et à la promotion du « héros positif », figure majeure du « réalisme socialiste ». La figure d’Alexeï Stakhanov, mineur ultra-productiviste du Donbass, devint un modèle dans tous les pays pratiquant le « socialisme réellement existant » et une inspiration dans tous les domaines de la création artistique[1. Le film L’Homme de marbre, d’Andrzej Wajda, évoque l’histoire du jumeau polonais de Stakhanov, l’ouvrier maçon Mateusz Birkout].
Dans les autres pays, et notamment en France − hormis la courte période entre 1945 et 1947 où le Parti communiste était aux affaires −, il n’était pas possible de hisser sur le pavois l’ouvrier qui aurait fracassé les cadences pour le plus grand profit des exploiteurs capitalistes.
Cela n’empêcha pas l’émergence d’un « réalisme socialiste » à la française, dont les représentants les plus éminents − comme le romancier André Stil, le peintre André Fougeron, le cinéaste Louis Daquin − sont fort justement tombés dans l’oubli. La médiocrité de leurs œuvres ne permit pas, en dépit de l’appui d’un Parti communiste au faîte de sa puissance, de construire, dans l’imaginaire français, cette figure du prolétaire prométhéen. Les artistes de talent membres ou compagnons de route du PC, comme Aragon, Picasso ou Fernand Léger, tout en tressant des louanges au « réalisme socialiste » pour donner le change, profitèrent largement de la liberté accordée en France aux créateurs pour s’abstenir d’en adopter les canons esthétiques.
C’est donc du monde du sport et du spectacle que surgirent les figures emblématiques de l’ouvrier français qui s’extrait de sa condition d’exploité tout en restant solidaire de sa classe. Le coureur cycliste René Vietto, dit le « roi René » portait, dans les années 1930 et 1940, les espoirs des aficionados communistes du Tour de France. Le plus grand journaliste sportif de l’époque, Abel Michéa, chantait la gloire du camarade niçois dans les colonnes de L’Huma et de Miroir-Sprint.
Sa popularité était au moins aussi grande que celle d’un autre champion de l’époque, le catholique breton Louison Bobet, fils d’un boulanger de village.
L’autre modèle offert à l’admiration des foules prolétariennes était Ivo Livi, dit Yves Montand, fils de réfugié italien antifasciste et mis au boulot à Marseille dès qu’il eut quatorze ans, avant de devenir une immense vedette internationale.
Vietto s’éloigna discrètement du Parti après sa carrière de coureur cycliste, puis d’entraîneur, et se reconvertit dans l’élevage porcin dans les Pyrénées.
Quant à Montand, compagnon de route du PC jusque dans les années 1960, il rompit avec fracas avec ce parti à l’occasion de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en 1968, et se fit alors le chantre passionné du libéralisme économique et du poker à grosses mises.
Ne restait plus que Jean Ferrat, demeuré fidèle a ses convictions jusqu’à sa mort récente. Mais, issu de ce prolétariat juif marqué par l’empreinte de la Shoah, il ne pouvait qu’imparfaitement incarner l’ensemble de la classe ouvrière de France.
Le « prolétaire imaginaire » ne sortit pas pour autant des radars de la production culturelle nationale, notamment du cinéma dit « social », mais c’est comme victime et non pas comme acteur de son émancipation qu’il était proposé à l’édification des foules. Le cinéma des frères Dardenne en est l’illustration la plus aboutie.
On a pu aussi assister à l’émergence du prolétaire offert comme tête de Turc au public par les auteurs de « comédies françaises » au cinéma (la famille Groseille dans La Vie est un long fleuve tranquille, d’Étienne Chatiliez). Dans la même veine, les sportifs issus des milieux populaires, au lieu d’être portés au pinacle par des journalistes à la plume lyrique, sont la proie des « Guignols de l’info ». Jean-Pierre Papin, Richard Virenque et, tout récemment, Frank Ribéry ont fait les frais de cet acharnement des humoristes qui a le don, à juste titre, de provoquer la sainte colère d’Alain Finkielkraut.
Marine Le Pen va-t-elle nous sortir maintenant de son chapeau la version FN du prolétaire imaginaire porteur des valeurs des classes populaires qu’elle s’emploie à séduire? Il faudrait pour cela qu’elle attire dans sa mouvance les artistes capables de l’imposer dans la conscience collective, et on en est loin. Fort heureusement.[/access]
Voilà, c’est fait, avec l’affaire Georges Tron, première réplique au séisme DSK, nous sommes devenus des Américains comme les autres. Nous allons désormais partager avec eux le totalitarisme de la transparence décrit par Zamiatine dans Nous autres avec sa cité de verre panoptique. Cette critique du stalinisme publiée dans les années 1920 est, à maints égards, opérante pour comprendre la société spectaculaire de 2011. On remarquera au passage que le même phénomène se produit avec 1984, autre dystopie antistalinienne devenue un des meilleurs vadémécum de notre temps.
Rappelons que George Tron était secrétaire d’Etat à la Fonction publique avant sa démission express, rappelons que 31 000 postes ont été supprimés en 2010 grâce au hachoir de la RGPP, que les fonctionnaires ont vu leurs salaires gelés depuis deux ans et que leur pouvoir d’achat a baissé de 10% en une décennie, que l’on envisage froidement au ministère de l’Education nationale la suppression de 1500 classes d’école primaire sans la moindre justification, même démographique. Qu’il devient de plus en plus compliqué pour les agents des douanes, de la protection judiciaire de la jeunesse, de l’inspection du travail et évidemment de la police et des hôpitaux d’accomplir leurs missions de service public. Rappelons enfin qu’une grève est prévue le 31 mai (il faut bien chercher au plus profond des brèves dans les journaux pour le savoir) à l’initiative de tous les syndicats de la fonction publique.
N’aurait-il pas été intéressant de discuter de tout cela avec monsieur Tron qui était quand même le premier concerné? Cela va être difficile. Très difficile.
Monsieur Tron, bien malgré lui, est requis par d’autres préoccupations. Il va devoir désormais répondre de forfaits autrement graves après la plainte étonnamment tardive de deux fonctionnaires municipales de sa mairie de Draveil: est-il un adepte un peu trop enthousiaste des médecines alternatives, en l’occurrence la réflexologie, ou un fétichiste du pied, coupable de harcèlement sexuel, pathologie largement étudiée par l’indépassable Krafft-Ebing dans sa Psychopathia Sexualis (1886) qui recensait pour la première fois toutes les perversions sexuelles existantes? Krafft-Ebing qui risque bientôt, si la tendance se confirme, de devenir un manuel indispensable pour classer les hommes politiques (et les femmes politiques aussi qui sont des hommes comme les autres) non plus sur un axe droite/gauche ou libéral/étatiste mais en fonction de leur prédilection plus ou moins grande pour la paraphilie, le frotteurisme, l’exhibitionnisme, la nécrophilie, le voyeurisme, le partialisme et autres joyeusetés codifiées.
Comment en est-on arrivé là ? L’affaire DSK, sans doute, mais rien n’oblige les chaînes infos, par exemple, à se comporter comme des tabloïds new yorkais ou londoniens et à reléguer en fin de bulletin des informations aussi négligeables que l’arrestation de Mladic qui massacra plusieurs milliers de musulmans en pleine Europe au milieu des années 90. Ou la situation diplomatique de plus en plus compliquée au Moyen Orient. Ou les massacres des peuples syriens et yéménites perpétrés par leurs propres gouvernements. Ou la façon dont la France se rapproche lentement mais sûrement d’une intervention au sol en Lybie par l’envoi d’hélicoptères de combat que tous les militaires décrivent, avec un sens très sûr de la langue de bois, comme une « rupture tactique »
Mais non, on préfère s’intéresser en temps réel aux pérégrinations new yorkaises de Strauss-Kahn qui finit par ressembler à un personnage kafkaïen, celui du [Château] ou de L’Amérique, plus que celui du Procès car au moins lui sait de quoi on l’accuse.
On pourrait en rire, on n’a plus qu’à en pleurer. Une certaine exception française, mais aussi plus généralement latine, voire catholique, de la politique est en train de disparaître. Le culte puritain de la Vérité avec un grand V, hérité des hommes en noir du Mayflower que l’on avait chassés d’Europe, est de retour et vient balayer une très vieille façon de vivre dans la Cité et de s’affronter sur le forum.
Il suffit de lire la Vie des douze Césars de Suétone pour savoir que depuis les Romains, nous préférions ne pas trop regarder les vices privés du moment que les vertus publiques n’étaient pas trop écornées. En Italie, jusqu’à une date récente, c’est davantage sur ses affaires financières que sur ses partouzes que Berlusconi était attaqué. Et chez nous, à part l’enrichissement personnel et la corruption manifeste, tout passait ou à peu près.
La vie privée pouvait interférer, à travers les conflits d’intérêt, comme celui dont fut soupçonné Eric Woerth en raison des activités de son épouse au service de Liliane Bettencourt. Mais nous avions étonné, voire choqué, le monde entier lors de l’enterrement de François Mitterrand où apparurent officiellement les deux familles du président. Et c’était très bien comme ça.
Persistance monarchique ? Et alors ? La vie politique française était tout de même beaucoup moins sordide que la vie politique américaine quand, par exemple, le procureur spécial Kenneth Starr cherchait à coup de millions de dollars à faire tomber Clinton en allant chercher des tâches de foutre sur la petite robe bleue d’une stagiaire de la Maison Blanche.
Il semble pourtant que nous prenions ce chemin-là. Et à une vitesse étonnante.
La pire chose qui puisse arriver à un homme n’est pas de faire son intéressant, mais d’être pris en train de le faire. C’est ce qui est arrivé à Luc Ferry l’autre soir dans le « Grand Journal » de Canal +. Comme il n’avait rien à dire – ce qui lui arrive souvent –, l’ancien ministre de l’Education nationale a cru bon d’évoquer un « ministre qui s’est fait poisser à Marrakech dans une partouze avec des petits garçons », avant d’ajouter : « J’ai des témoignages des membres de cabinet au plus haut niveau et des autorités de l’Etat au plus haut niveau… Si je sors le nom maintenant, c’est moi qui serai mis en examen et à coup sûr condamné, même si je sais que l’histoire est vraie. »
Les réactions ne tardent pas. Les uns taxent Ferry de délateur doublé d’un menteur ; les autres le somment de donner un nom. Il revient et explique à lexpress.fr : « Je n’ai aucune preuve, ni aucun fait précis sur cette affaire, mais à l’époque où j’étais ministre, j’en ai entendu parler. »
On le croyait philosophe, on le retrouve concierge
Donc, hier, Luc Ferry certifiait publiquement avoir eu vent d’un crime. Il excipait même d’un argument d’autorité pour justifier la véracité de ses allégations : « au plus haut niveau », on savait. Vingt-quatre heures plus tard, tout devient flou, vague, incertain. Sous son petit crâne, tout se brouille jusqu’à ce qu’il reconnaisse n’avoir jamais fait que colporter un bruit de chiottes. On le croyait philosophe, on le retrouve concierge. Il n’y a pas d’âge pour entamer une reconversion professionnelle.
Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel de la pensée ferryée (un ferry fait du cabotage, Ferry fait du cabotinage) réside dans l’emploi de l’expression « partouze avec des petits garçons ». Qui veut bien apprendre la vie à Luc Ferry ? Qui se dévoue pour l’amener dans un club échangiste – pas pour baiser, juste pour voir et apprendre à distinguer un baisodrome d’une halte-garderie ? Qui lui dévoile qu’une partie carrée peut être autre chose qu’un tableau de Watteau ? Qui lui fait comprendre que le cul, même partouzé par un régiment de légionnaires en rut, ça se passe entre adultes consentants ? Et que, dès lors qu’il est question de « petits garçons », ce n’est plus de banale bandaison qu’il s’agit, mais de crime.
Donc, cher Luc Ferry, quand un Monsieur, eût-il un maroquin, colle son zizi tout dur dans le fion d’un môme, fût-il marocain, ce n’est pas de simple touche-pipi qu’il s’agit. C’est un abus sexuel sur mineur. Et c’est passible de la Cour d’Assises. Que les actes se soient produits au Maroc ne change rien : la France s’est dotée, à l’instar du Canada et de la Belgique, de lois d’exception, qui autorisent les magistrats à poursuivre tout Français qui se serait rendu coupable d’un tel acte partout dans le monde.
Quant à celui qui apprend qu’un crime a été commis et ne saisit pas l’autorité judiciaire, il encourt les foudres de la loi : notre Code pénal punit la non-dénonciation de crime de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. Rachida Dati a eu le malheur de rappeler ce petit point de droit. Luc Ferry a aussitôt rétorqué que l’ancienne Garde des Sceaux ne connaissait rien à rien, qu’il ne pouvait pas saisir la justice puisqu’il n’avait pas été témoin et ne disposait pas de preuves. Mais alors, en vertu de quoi va-t-il caqueter à la télé s’il n’est au courant de rien ? Apprenons à ce type prêt à dire n’importe quoi du moment où sa trombine passe dans le poste à ne plus parler la bouche pleine !
Le Parquet de Paris a décidé, d’ailleurs, de se saisir de l’affaire. Une enquête préliminaire a été ouverte hier soir. Que donnera-t-elle ? Nul ne le sait. Apprendra-t-elle à Luc Ferry à fermer sa gueule quand il n’a rien à dire ? Rien n’est moins sûr.
Marine Le Pen et Filip Dewinter, ténor du Vlaams Belang, le parti nationaliste d’extrême droite en Flandres, se sont rencontrés à Bruxelles le 24 mai dernier. Et Marine est contente ! Il est trrrès bien ce Filip. Il partage avec elle plein de chouettes idées sur l’immigration et la sécurité.
Tellement bien que Marine n’a rien trouvé à redire sur les pratiques quotidiennes et les propositions-phares du Vlaams Belang. Quelques exemples ? La non-nomination des maires élus démocratiquement parce qu’ils ont osé envoyer des convocations électorales en français, la fermeture d’écoles, bibliothèques et centre culurels francophones, l’interdiction pour les commerçants de coller cette horrible langue de Voltaire sur leurs petites étiquettes, l’interdiction de vendre un bien immobilier à un francophone, l’impossibilité pour un francophone d’avoir accès à un logement social, la proposition d’amnistie des anciens nazis, avec indemnisation à la clef s’il vous plaît, les livres d’histoires tronqués, la négation des 90% de francophones de Bruxelles…
On arrête là, c’est une brève !
Pas de commentaire de Marine non plus sur les les sympathiques slogans du Vlaams Belang : « Que la Belgique crève! », « Rats wallons, pliez bagages! »
Ah, on me dit dans l’oreillette que Marine prétend qu’elle n’est pas au courant et que finalement, ce que fait le Vlaams Belang en Belgique ne la regarde pas.
Tout ce qu’elle sait, c’est que c’est vraiment un chouette bonhomme, ce Filip.
On apprend cette semaine qu’ils remettent le couvert, en se proposant cette fois-ci de servir la cause du dictateur Kadhafi : Dupont et Dupond se sont rendus à Tripoli le week-end dernier afin de préparer un dossier judiciaire au nom des victimes des frappes de l’Otan, et de déposer une plainte contre Nicolas Sarkozy pour… crimes contre l’humanité. Pas moins. Roland Dumas – qui voit l’intervention de l’Otan comme une « agression brutale contre un pays souverain » – a par ailleurs précisé que le duo d’amuseurs troupiers serait prêt à défendre Kadhafi devant la Cour Pénale internationale si cela était nécessaire, afin de « briser le mur du silence ». Naturellement, la consternation est le sentiment qui domine… Le plus difficile dans la vie d’un homme est de savoir quitter la scène sans inélégance. A 86 et 89 ans, les deux briscards auraient pu choisir une sortie plus honorable que ces combats filandreux.
Comme le disait Alain Bashung dans Gaby : « Ça fait frémir… faut savoir dire stop ! »
Le sang des martyrs exige la peine capitale, photo : Maggie Osama
Près de trois mois après la chute des Moubarak, les Egyptiens bénéficient d’une plus grande liberté politique mais manquent de presque tout le reste. Hier encore, certains discours politiques évoquaient 1789. Quelques semaines plus tard, l’évolution de la situation rappelle de plus en plus la grogne de 1792.
Pénuries multiples
El-Sayyed El-Badawi, chef du Wafd el Jadid – principal parti d’opposition autorisé sous Moubarak – parle de « complots de l’extérieur et de l’intérieur » en pointant du doigt les « rescapés de l’ancien régime et leurs affidés qui s’infiltrent partout, mettant en danger la révolution ». Ces accusations fournissent un habillage politique au constat plus terre-à-terre tristement partagé par tous les Egyptiens. « Nous sommes à deux doigts d’une faillite. L’économie va très mal. Le PIB a chuté de 40% et le simple citoyen ne peut même plus se payer un plat de fèves[1. Appelé foul dans le texte, du nom du plat national égyptien équivalent symbolique du pain] » explique El-Badawi.
Passé le lyrisme de la révolution Facebook-McDo, l’heure des affamés a sonné. Les Egyptiens ne déplorent pas encore de pénurie de fèves mais l’essence commence à manquer : les files d’attentes s’allongent dans les stations-service tandis que le marché noir de gasoil prospère.
Tout cela a déjà un effet très concret sur le prix des denrées alimentaires. L’approvisionnement en farine[2. Dont l’Egypte est l’un de plus gros importateurs mondiaux], acheminée par camion des ports vers les boulangeries, pose déjà de sérieux problèmes dans certaines régions. Dans un registre plus anecdotique mais tout aussi symptomatique, les pêcheurs ont augmenté le prix de vente des poissons pour répercuter le renchérissement du gasoil. Face à la tension qui monte, l’Etat accuse les employés des stations-services de générer des pénuries artificielles afin de pouvoir revendre le carburant au marché noir.
Les Moubarak, nouvelle soupape de sûreté
Les procédures judiciaires déclenchées contre la famille Moubarak – Hosni, Suzanne, leurs deux fils Alaa et Gamal ainsi que les autres figures de proue de l’ancien régime – servent de soupapes de sûreté au nouveau régime. Les nouveaux maîtres de l’Egypte tentent, par cette stratégie de diversion, de dériver la colère populaire vers « la bande des quatre » accusée d’avoir pillé le pays ces trente dernières années.
Reste que pour l’instant, il est difficile de nier que la « Révolution du 25 janvier » a eu sur l’économie un impact désastreux qui, à lui seul, explique les difficultés récentes du pays.
Au manque à gagner imputable à la fermeture provisoire du canal de Suez et aux nombreux sabotages des gazoducs acheminant le gaz égyptien vers la Jordanie et Israël, il faut ajouter trois problèmes nouveaux qui promettent d’être durables :
– La crise libyenne a réduit au chômage quelques centaines de milliers de travailleurs égyptiens.
– Les investissements étrangers enregistrent une baisse notable
– Le tourisme, qui est l’une des principales sources de devises, s’effondre : en mars, seulement 500.000 étrangers ont visité le pays, contre environ 1,3 million en mars 2010, ce qui représente une chute de 60 %. La froideur de ces chiffres cache une multitude de petits désastres, plusieurs millions d’Egyptiens vivant de l’argent des touristes.
La stabilité : un élément clé
Les efforts des généraux pour stabiliser la situation, redresser le tourisme et rassurer les investisseurs se heurtent à une difficulté endémique dont les conséquences se font sentir au quotidien dans l’Egypte postrévolutionnaire : la réforme des services de sécurités intérieurs, discrédités quand ils n’ont pas été purement et simplement démantelés, a créé une véritable anarchie. Situation aggravée par le fait que, comme en Irak, en 2003, nombre d’Égyptiens soupçonnent certains anciens agents de sécurité de s’être reconvertis dans les trafics et la délinquance en constituant des groupes mafieux. Ces bandes violentes sévissent dans plusieurs quartiers désertés par l’Etat depuis la Révolution.
En même temps, on assiste au déploiement d’une forme de démocratie directe, sympathique mais pour le moins naïve. Devenue le théâtre d’une contestation permanente, la place al-Tahrir voit les cortèges et les revendications se succéder : les familles des disparus de la révolution, les dentistes mal payés, les militants anti-corruption et autres sympathisants virulents de la cause palestinienne défilent à tour de rôle.
Les missi dominici du pouvoir essaient d’obtenir des crédits étrangers et de négocier le rééchelonnement de la dette égyptienne. Grâce à la bienveillance des institutions et des Etats prêteurs, ils devraient parvenir à desserrer l’étau financier, donc à gagner du temps. Mais cette bouffée d’oxygène ne règle rien, tant il est vital pour le pays de jeter les bases d’une reconstruction et d’un développement durables, garants de la stabilité à long terme. Seul un pouvoir investi d’une véritable légitimité démocratique – quel que soit le sens que les Egyptiens donneront à cette notion – pourra durablement restaurer la confiance et la paix civile, conditions sine qua non du retour des touristes et des investisseurs.
Autant dire que l’exaltation des journées révolutionnaires semble bien loin – même si dans nos contrées on continue à préférer, à l’examen prudent d’une réalité complexe, la pensée magique d’un « Printemps arabe » qui marquerait l’entrée glorieuse de l’Orient compliqué dans la modernité politique inventée en Occident. Seulement, aussi profondes et légitimes soient-elles, les aspirations des peuples au changement ne garantissent pas que l’Histoire peut brûler les étapes. Les dernières semaines prouvent, si besoin était, que le processus sera long, difficile et incertain. De ce point de vue, la situation de l’Egypte aura valeur de test. Si elle ne parvient pas à sortir du chaos postrévolutionnaire en se dotant d’institutions stables – et aussi démocratiques que possible – elle pourrait connaître, après son « 1792 », un remake sanguinaire de « 1793 ».
C’est décidé : je demande l’asile politique en Arabie saoudite. C’est que, voyez-vous, je vivais en enfer et je ne le savais pas. Et si ça se trouve, vous non plus chères lectrices. C’est sans doute la preuve qu’on est aliénées, confites dans notre soumission aux hommes, bref volontaires pour la servitude. De vraies gourdes quoi.
Heureusement, la presse est là pour éveiller nos consciences. « Marre des machos ! », proclamaient hier, en « une » de Libé, quelques politiques du « beau sexe » – mince, « beau sexe », c’est sexiste, non ? Aujourd’hui, c’est l’Obs qui dénonce cette horrible « France des machos ». Et depuis deux semaines, l’inénarrable Caroline de Haas, présidente de « Osez le féminisme », recense inlassablement sur tous les plateaux les multiples avanies dont sont victimes les Françaises. La preuve, c’est que des milliers de femmes se rendent chaque jour dans son commissariat numérique, défonçant le « plafond de verre et de honte »[1. « Lumière crue », Nicolas Demorand, Libération, 30 mai 2011. Et comme je suis bonne fille et que ça vaut le coup, je vous donne l’adresse] pour raconter, enfin, l’horreur d’une « vie de meuf ». J’aimerais bien savoir pourquoi leur manif parisienne n’a rassemblé que 300 personnes, il doit y avoir des traitresses qui passent le dimanche avec leur Jules – ou leur Julie. Salopes ! Aïe, encore une gaffe, il faut vraiment que je me soigne.
D’accord, je ne devrais pas ironiser. Vous croyez que c’est marrant d’être une femme, j’aimerais bien vous y voir. On se permet tout, de leur dire qu’elles ont de beaux yeux ou que leur parfum sent bon, parfois les invite à dîner avec des arrière-pensées pas jolies jolies, vous imaginez le traumatisme (oui, oui, il y a aussi des histoires sordides, je suis au courant, mais ce n’est pas le sujet). Je me demande bien pourquoi elles claquent autant de fric dans des fanfreluches, ces dindes. Attention, j’ai pas dit qu’elles provoquaient. Prétendre que les femmes jouent parfois de leur charme pour obtenir une information ou un job, ce serait vraiment le comble de l’abjection. La victime transformée en coupable, on connaît la chanson. Non, si de nombreuses femmes arborent de jolis décolletés et se torturent avec de hauts talons, ce n’est certainement pas pour plaire. C’est qu’elles ont beau être moins bien payées que les hommes, du fric, elles en ont trop. Qu’elles m’envoient donc ces robes qui leur valent tant d’humiliations. Et les Louboutin avec. Mes copines et moi, on leur trouvera bien un usage.
Comme ces harpies, mâles et femelles, qui depuis quelques jours, appellent au djihad (ou si vous préférez à la croisade) contre les « machos », sont totalement dépourvues d’humour, je précise que je suis attachée à l’égalité entre les sexes. Et il ne m’a pas échappé qu’elle était loin d’être parfaite. Mais enfin, jusqu’à ces derniers jours, quand je pensais à mes grands-mères, je me disais naïvement que nous pouvions être fiers des progrès accomplis en une ou deux générations. Et plus fiers encore d’avoir conquis cette liberté sans renoncer aux plaisirs et aux tourments des relations entre les sexes. Pardonnez-moi, je ne savais pas. Peut-être que je ne voulais pas savoir.
Qu’on ne croie pas qu’il s’agit d’histoires de bonnes femmes. Heureusement, il se trouve des hommes – je n’ose pas dire des hommes des vrais ils le prendraient mal -, pour défendre cette sainte cause. Par exemple, Jean Quatremer, journaliste à Libération, devenu une star planétaire parce que lui, il avait prévu l’affaire DSK et même qu’il avait écrit, au moment de sa nomination au FMI, que ça finirait mal – il a paraît-il reçu 100 demande d’interviews depuis l’arrestation de l’ex-futur Président. Ou Nicolas Demorand, le directeur de Libé, qui dénonce ce « monde de vieux hommes blancs » qu’est la politique française – un peu comme la rédaction de Libé. Lui, s’il est patron, c’est parce qu’il est vachement intelligent. L’ennui, c’est que dans quelques années, lui aussi sera un « vieux homme blanc ». Au fait on en fait quoi de ceux-là ? Camp de travail, expulsion sur la lune ? En tout cas, comme il n’est pas absolument certain que de jeunes mâles pas blancs présenteraient de meilleures garanties de non-machisme, peut-être faudrait-il réserver l’éligibilité aux femmes, pas trop vieilles et pas trop blanches si possibles, qui comme chacun sait exercent le pouvoir avec bonté et mesure, ne piquent pas dans la caisse et ne lorgnent pas avec concupiscence le premier godelureau qui passe.
Je dois être particulièrement obtuse parce que je n’ai toujours pas compris comment, de l’affaire DSK, on en était arrivé à faire le procès de tous ces branleurs qui pensent qu’à ça et sont infichus de passer l’aspirateur – eh les gars, il faut commencer par le brancher. Je ne vois pas le rapport entre une tentative présumée de viol, une blague un peu « salon du camion », un mot doux et le refus de faire la vaisselle. Y aurait-il une pente glissante allant de l’un à l’autre ? En ce cas, les filles, soyez attentives : si votre Jules a tendance à être frappé de surdité quand vous le sommez de sortir la poubelle, il n’est pas exclu qu’il finisse par vous tabasser.
À quelque chose scandale est bon, affirme Demorand, ravi que « la parole se libère » – c’est marrant, parfois il s’étrangle de colère parce que les tabous sautent. J’avoue que toutes ces paroles en libertés, ça ne me plait pas tant que ça. Parce que si la parole libérée, c’est ce festival de récriminations, j’aime autant qu’on la remette en taule tout de suite, la parole. Cette bouillie où se mélangent injustices réelles et fantasmes victimaires, crime et érotisme, violence et séduction, invite et contrainte, inégalité salariale et grivoiserie, risque de peser longtemps sur nos estomacs.
D’accord, il faut toujours que je dise du mal. Je n’irai pas jusqu’à nier, cependant, que l’affaire DSK a au moins eu un effet vertueux en nous obligeant à regarder en face le véritable scandale : le partage des tâches domestiques qui, comme l’écrivait mon ami Muray « demeure depuis quinze ans totalement statique »[2. « Ce que j’aime », Minimum Respect, Les Belles Lettres, 2003]. C’est la grande affaire de Caroline de Haas, celle qui « ose le féminisme » – pendant que nous, on tremble tellement devant les hommes qu’il nous arrive de consentir au massage de pieds. L’égalité face au ménage, c’est son truc à Caroline. Le combat de sa vie. Sur le plateau « Ce Soir ou Jamais », alors qu’elle brandissait de très sérieuses études statistiques sur ce sujet fondamental, je lui ai proposé de créer une « Brigade des plumeaux » – sans lui arracher une ébauche de sourire, on ne peut quand même pas rire de tout, et surtout pas avec une n’importe qui comme ma pomme. Du coup, j’ai oublié de lui faire part de mon observation empirique qui est qu’en la matière, nos ennemis les hommes disposent d’un léger avantage de départ : leur résistance à des conditions hygiéniquement douteuses est souvent plus grande –ce n’est pas une loi, car on rencontre de nombreux maniaques de sexe masculin.
Mais je reviens au combat de Caroline, qui ne semble pas décidée à être ma copine. Mon ami Desgouilles suggère, pour améliorer la situation, l’installation de pointeuses dans tous les logis de France[3. Grâce à David, j’apprends qu’après notre petit échange, elle a envoyé ce tweet (en bonne réac, je ne tweete pas) : « Ouf. Vous conseille pas Elisabeth Lévy pour vos soirées. Par contre, si vous avez du ménage, elle a l’air d’aimer ça. » Finalement, je suis injuste, elle est drôle comme tout Caroline]. Pardonne-moi, cher David, mais je crois que j’ai trouvé mieux. La solution imparable. Equipons chaque foyer une des ces caméras de vidéo-surveillance dont nous ne voulons pas dans nos écoles. Parce que si nos bambins sont innocents, nos mâles sont coupables. Comme ça, on saura enfin qui ne rebouche pas le tube de dentifrice. Et croyez-moi, ils ne feront plus les malins. Pour les primo-délinquants, je propose le port obligatoire de la jupe. Quant aux récidivistes, ils seront condamnés à faire pipi assis, et peut-être dans les cas les plus graves, à allaiter. Fini le bon temps, les mecs!
Je dois dire que le monde enchanté de Caroline me fiche plutôt la trouille. Heureusement, la rééducation dont elle nous menace ne se fera pas en un jour. Avant que nos libératrices aient réussi à transformer tous les mâles en bons et honnêtes camarades ou, pour parler crument, en « gonzesses », nous pourrons encore faire de nos différences l’enjeu de la tendre, cruelle et excitante guerre des sexes. En attendant l’avenir radieux que vous nous promettez, Mesdames, nous serons nombreuses à accepter de nous sacrifier. Puisque vous n’aimez pas les « machos », nom que vous donnez aux hommes qui aiment les femmes, laissez-les nous. Nous saurons non pas quoi en faire mais quoi faire avec eux – et contre eux. Tout contre.
Deux versions radicalement contradictoires s’affrontent dans l’affaire DSK. Et certains dont votre serviteur pensent qu’on ne connaitra jamais la vérité avec certitude. Nombre de mes amis font confiance à la justice de leur pays ou d’ailleurs, personnellement je n’ai jamais confondu condamné et coupable ni, bien sûr, innocenté et innocent, surtout dans ce genre d’affaire où le « smoking gun », la preuve flagrante, ne peut pas exister.
Enfin, pour tout dire, je croyais qu’elle ne pouvait pas exister, et j’avais tort : L’AFP nous a appris hier, qu’une Bangladaise de 40 ans avait confondu sans aucune contestation possible un homme qui avait tenté de la violer alors qu’elle dormait dans sa maison.
Les policiers de la ville de Jhalakathi, à environ 200 km au sud de la capitale Dacca n’ont eu aucun mal à la croire quand elle est venue porter plainte. Cette formidable dame avait en effet joint à sa propre parole le corpus delicti, à savoir le pénis de son agresseur, qu’elle avait-elle même tranché avec un couteau de cuisine.
Après quoi le violeur est parti sans demander son reste. La plaignante, elle, a enrobé l’arme par destination dans un sachet plastique, puis l’a tranquillement apporté au commissariat local. Toujours d’après l’AFP, qu’on ne remerciera jamais assez pour cette réjouissante histoire, les policiers n’ont eu aucun mal, compte tenu de la nature de sa blessure, à retrouver le coupable dans un hôpital du coin…
Votez pour la démondialisation ! clame Arnaud Montebourg dans son petit livre-programme vendu deux euros[1. Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation !, Flammarion 2011]. Avec la bénédiction d’Emmanuel Todd, qui signe la préface, le candidat aux primaires socialiste y développe l’axe central de sa campagne : la démondialisation. Empruntée au penseur philippin Walden Bello, l’expression fait déjà frémir dans certaines chaumières bien loties. Ce programme d’action volontariste entraînerait une révolution copernicienne dans les rapports Nord-Sud mais aussi dans la vie quotidienne des millions de Français incités à consommer et produire tricolore.
Pour prendre la mesure du bouleversement que représenterait un tel changement de cap, il faut citer Bello in extenso : « les décisions économiques stratégiques ne peuvent être laissées au marché ni aux technocrates. Toutes les questions vitales (…) doivent au contraire faire l’objet de débats et de choix démocratiques. Le régime de la propriété doit évoluer pour devenir une « économie mixte » intégrant coopératives et entreprises privées et publiques mais excluant les groupes multinationaux. Les institutions mondiales centralisées comme le FMI ou la Banque mondiale doivent céder la place à des institutions régionales bâties non sur l’économie de marché et la mobilité des capitaux, mais sur des principes de coopération ».
Une juste critique du libre-échange
Sur plusieurs dizaines de pages, Montebourg plaide donc pour un protectionnisme vert apte à enrayer la spirale de délocalisations qui gagne jusqu’aux pays émergents. En multipliant les exemples de drames humains, le député de Saône-et-Loire s’attarde longuement sur le sort des employés précaires allemands payés trois francs six sous puis analyse la concurrence déloyale que se livrent l’Est et l’Ouest de la Chine, dont les salaires inégaux entraînent des délocalisations régionales en série. Partout, le même constat s’impose : comme la concurrence pure et parfaite, le libre-échange intégral est une chimère. Une utopie libérale dont l’application dogmatique profite aux seules élites mondialisées, qui, d’après les sondages, forment d’ailleurs le dernier bastion des défenseurs de la mondialisation. Montebourg résume d’une phrase choc la logique mortifère du moins-disant social : « Le cycle fou de la mondialisation est un puits sans fond, une machine déréglée dont le carburant est de trouver sans cesse des plus pauvres et des plus dociles. » Ajoutons que les délocalisations ont un coût écologique colossal, ne serait-ce qu’à travers les flux de marchandises, donc les transports, qu’elles engendrent.
Pour réinventer notre modèle de développement et de croissance, Arnaud Montebourg soutient un « socialisme de transformation » inspiré des analyses de Walden Bello. Autrement dit, à des années lumières des vieilles lunes sociale-démocrates consistant à redistribuer des recettes que l’on ne perçoit plus à cause de la désindustrialisation rampante. Loin également du socialisme d’ajustement qui constitue le modèle dominant des gauches européennes, incapables de proposer une réelle alternative à l’économie mondiale de marché.
Parmi les pages les plus convaincantes du micro-essai, celles qui sont consacrées à la bonne vieille loi marxienne de la baisse tendancielle du taux de profit nous rappellent les limites inhérentes au capitalisme.
Irrésistiblement, les patrons de multinationales se heurtent à une concurrence exacerbée qui leur fait repousser les limites géographiques de leurs zones de production. D’où ce paradoxe digne d’Ubu roi : en déménageant des usines entières, les grandes entreprises françaises fabriquent des chômeurs en série, asséchant ainsi la demande intérieure française, ce qui les contraint à aller chercher des consommateurs ailleurs. Ces grands groupes doivent alors favoriser l’émergence d’une classe aisée dans les pays du Tiers-Monde tout en paupérisant au maximum les travailleurs qui leur servent de main d’œuvre servile. Par une logique centrifuge, l’appauvrissement de la force de travail contredit en effet le besoin de débouchés des firmes de produits manufacturés. In fine, le système court donc à sa perte.
Quid du protectionnisme européen ?
Les critiques d’Arnaud Montebourg sont donc très convaincantes. Ceci dit, le démontage en règle du libre-échange ne suffit pas à construire un projet.
La solution qu’il propose peut sembler paradoxale dès lors qu’elle s’inscrit dans les cadres actuels de la mondialisation. Au prix d’une ruse de la raison, Montebourg suggère d’invoquer la nécessité écologique et le bien-être des peuples pour faire jouer les clauses de sauvegarde de l’OMC et légitimer l’établissement de barrières commerciales continentales.
Ce hold-up démondialiste illustre le point d’achoppement du réformisme: comment prétendre changer les règles d’un système sclérosé sans le faire exploser ? De la même manière, si l’auteur reconnaît le rôle délétère joué par une Allemagne accrochée à l’euro fort pour doper ses exportations en Europe, il ne voit pas la crise monétaire qui vient. Tout juste regrette-t-il le « pilotage automatique » de la monnaie unique. Montebourg ne remet jamais explicitement en cause l’indépendance de la Banque Centrale Européenne. La responsabilité des gouvernements européens coupables d’une surévaluation de l’euro par rapport au dollar et au yuan n’est pas évoquée, pas plus que ses effets dramatiques sur l’industrie française. Comme la plupart des hiérarques socialistes, Montebourg risque de se réveiller groggy lors de la prochaine crise (espagnole) de l’euro qui pourrait bien signer son acte de décès monétaire.
Le projet de protectionnisme européen bute surtout sur l’obstacle allemand. Depuis dix ans, Berlin a comprimé ses coûts du travail tout en imposant un euro-mark surcoté qui profite à la compétitivité de ses entreprises, lesquelles exportent à plus de 60% dans la zone euro. Certes, à la suite de Chevènement, Montebourg démontre que l’Allemagne aurait à long terme tout intérêt à arrêter d’asphyxier ses partenaires européens, sans quoi elle ne trouvera plus de débouchés pour ses produits vendus et achetés en euros.
Mais à moins d’envoyer nos chars Leclerc à Baden-Baden, on voit mal comment nous pourrons faire le bien de l’Allemagne – et le nôtre au passage – malgré elle. Faute de perspective révolutionnaire crédible, le pré-candidat socialiste se raccroche sans trop y croire à l’illusion d’un intérêt général européen.
Vers un plan B national ?
Peut-être Montebourg a-t-il une autre idée en tête. En cas de désaccord persistant entre une France avide de réindustrialisation, des institutions internationales sourdes et des partenaires européens autistes, serait-il prêt à adopter le protectionnisme national auquel il se déclare clairement hostile ? Cette idée, qui n’est pas l’apanage de Marine Le Pen – dont les conseillers ont dû lire Jacques Sapir – n’est pas à balayer d’un revers de main.
Quand on lit Montebourg entre les lignes, on peut penser qu’il n’en est pas si loin. Ainsi, lorsque l’apôtre de la démondialisation rend hommage au Buy American Act par lequel les USA « empêchent toute entreprise qui n’est pas installée aux Etats-Unis, et n’emploie pas des Américains » d’accéder aux marchés publics[2. Cette disposition contraint même les entreprises américaines bénéficiaires de subventions publiques à privilégier des fournisseurs nationaux. Une preuve de plus que les Etats-Unis, comme bien d’autres protectionnistes honteux, restent des libre-échangistes croyants mais non pratiquants], il fait un pas en direction d’un patriotisme économique bien senti : « Scandale ? Non. Intérêt légitime d’une nation » (sic !).
Reste à espérer qu’Arnaud Montebourg, s’il accède un jour à l’Elysée, n’oubliera pas les idées iconoclastes qu’il défend aujourd’hui, autrement dit qu’il sera capable de dire niet aux multinationales et aux grandes institutions financières. Si besoin, en paraphrasant Vincent Auriol : « Les banques, je les ferme. Les banquiers, je les enferme ! ».
Le « géopoliticien » Pascal Boniface, expert toutes mains au service des radios et télés pour expliquer le monde aux benêts, n’aime pas la concurrence. Pour triompher de ses rivaux, il ne se contente pas d’essayer d’être plus brillant, plus pédagogue, plus érudit qu’eux.
Il vient de publier un opuscule dont je ne mentionnerai ni le titre, ni l’éditeur, qui a pour seul et unique objectif de couvrir d’excréments ceux qui ont le culot de causer dans le poste pour y formuler des opinions divergentes des siennes. Etre en désaccord avec Boniface, sur Israël, l’Iran ou les révolutions arabes ne fait pas de vous un contradicteur, mais un faussaire, un menteur ou une mégère. La liste des suspects est dressée : Alexandre Adler, François Heisbourg, Pascal Bruckner, Frédéric Encel, Thèrèse Delpech, Caroline Fourest, BHL. Ceux-là feraient, selon lui, du mensonge conscient et réitéré leur fond de commerce intellectuel et médiatique.
Pour se dédouaner, Boniface affiche son amitié et son respect pour deux « sionistes » patentés, Alain Finkielkraut et Gilles-William Goldnadel. Tout le monde, c’est bien connu, excipe de ses « bons juifs » pour justifier un pogrom éditorial qui écrase, au passage, le visage de quelques goyim égarés à coups de talon.
Nous nommerons désormais « bonifacerie » toute entreprise éditoriale de délation visant à déconsidérer un collègue avec des méthodes relevant de l’injure et de la diffamation.
La transformation de la classe ouvrière en catégorie sociologique, sanctionnant sa sortie d’une Histoire où les théoriciens du communisme l’avaient promue au rang de force motrice de l’évolution de l’humanité, est bien antérieure à la chute du mur de Berlin.
La dernière tentative pour la propulser sur le devant de la scène politique mondiale s’est soldée, au début des années 1970, par le bain de sang et la furie destructrice la Grande révolution culturelle prolétarienne chinoise lancée par Mao Zedong et sa dernière épouse, Jiang Qing.
La classe ouvrière réelle étant ce qu’elle est, c’est-à-dire pétrie des contradictions inhérentes à la nature humaine, il a paru nécessaire aux dirigeants qui s’étaient emparé du pouvoir en son nom de construire de toutes pièces un prolétaire imaginaire, incarnation du dogme de son essence vertueuse.[access capability= »lire_inedits »]
Les artistes de toutes les disciplines furent donc fermement invités à contribuer à la création et à la promotion du « héros positif », figure majeure du « réalisme socialiste ». La figure d’Alexeï Stakhanov, mineur ultra-productiviste du Donbass, devint un modèle dans tous les pays pratiquant le « socialisme réellement existant » et une inspiration dans tous les domaines de la création artistique[1. Le film L’Homme de marbre, d’Andrzej Wajda, évoque l’histoire du jumeau polonais de Stakhanov, l’ouvrier maçon Mateusz Birkout].
Dans les autres pays, et notamment en France − hormis la courte période entre 1945 et 1947 où le Parti communiste était aux affaires −, il n’était pas possible de hisser sur le pavois l’ouvrier qui aurait fracassé les cadences pour le plus grand profit des exploiteurs capitalistes.
Cela n’empêcha pas l’émergence d’un « réalisme socialiste » à la française, dont les représentants les plus éminents − comme le romancier André Stil, le peintre André Fougeron, le cinéaste Louis Daquin − sont fort justement tombés dans l’oubli. La médiocrité de leurs œuvres ne permit pas, en dépit de l’appui d’un Parti communiste au faîte de sa puissance, de construire, dans l’imaginaire français, cette figure du prolétaire prométhéen. Les artistes de talent membres ou compagnons de route du PC, comme Aragon, Picasso ou Fernand Léger, tout en tressant des louanges au « réalisme socialiste » pour donner le change, profitèrent largement de la liberté accordée en France aux créateurs pour s’abstenir d’en adopter les canons esthétiques.
C’est donc du monde du sport et du spectacle que surgirent les figures emblématiques de l’ouvrier français qui s’extrait de sa condition d’exploité tout en restant solidaire de sa classe. Le coureur cycliste René Vietto, dit le « roi René » portait, dans les années 1930 et 1940, les espoirs des aficionados communistes du Tour de France. Le plus grand journaliste sportif de l’époque, Abel Michéa, chantait la gloire du camarade niçois dans les colonnes de L’Huma et de Miroir-Sprint.
Sa popularité était au moins aussi grande que celle d’un autre champion de l’époque, le catholique breton Louison Bobet, fils d’un boulanger de village.
L’autre modèle offert à l’admiration des foules prolétariennes était Ivo Livi, dit Yves Montand, fils de réfugié italien antifasciste et mis au boulot à Marseille dès qu’il eut quatorze ans, avant de devenir une immense vedette internationale.
Vietto s’éloigna discrètement du Parti après sa carrière de coureur cycliste, puis d’entraîneur, et se reconvertit dans l’élevage porcin dans les Pyrénées.
Quant à Montand, compagnon de route du PC jusque dans les années 1960, il rompit avec fracas avec ce parti à l’occasion de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en 1968, et se fit alors le chantre passionné du libéralisme économique et du poker à grosses mises.
Ne restait plus que Jean Ferrat, demeuré fidèle a ses convictions jusqu’à sa mort récente. Mais, issu de ce prolétariat juif marqué par l’empreinte de la Shoah, il ne pouvait qu’imparfaitement incarner l’ensemble de la classe ouvrière de France.
Le « prolétaire imaginaire » ne sortit pas pour autant des radars de la production culturelle nationale, notamment du cinéma dit « social », mais c’est comme victime et non pas comme acteur de son émancipation qu’il était proposé à l’édification des foules. Le cinéma des frères Dardenne en est l’illustration la plus aboutie.
On a pu aussi assister à l’émergence du prolétaire offert comme tête de Turc au public par les auteurs de « comédies françaises » au cinéma (la famille Groseille dans La Vie est un long fleuve tranquille, d’Étienne Chatiliez). Dans la même veine, les sportifs issus des milieux populaires, au lieu d’être portés au pinacle par des journalistes à la plume lyrique, sont la proie des « Guignols de l’info ». Jean-Pierre Papin, Richard Virenque et, tout récemment, Frank Ribéry ont fait les frais de cet acharnement des humoristes qui a le don, à juste titre, de provoquer la sainte colère d’Alain Finkielkraut.
Marine Le Pen va-t-elle nous sortir maintenant de son chapeau la version FN du prolétaire imaginaire porteur des valeurs des classes populaires qu’elle s’emploie à séduire? Il faudrait pour cela qu’elle attire dans sa mouvance les artistes capables de l’imposer dans la conscience collective, et on en est loin. Fort heureusement.[/access]
Voilà, c’est fait, avec l’affaire Georges Tron, première réplique au séisme DSK, nous sommes devenus des Américains comme les autres. Nous allons désormais partager avec eux le totalitarisme de la transparence décrit par Zamiatine dans Nous autres avec sa cité de verre panoptique. Cette critique du stalinisme publiée dans les années 1920 est, à maints égards, opérante pour comprendre la société spectaculaire de 2011. On remarquera au passage que le même phénomène se produit avec 1984, autre dystopie antistalinienne devenue un des meilleurs vadémécum de notre temps.
Rappelons que George Tron était secrétaire d’Etat à la Fonction publique avant sa démission express, rappelons que 31 000 postes ont été supprimés en 2010 grâce au hachoir de la RGPP, que les fonctionnaires ont vu leurs salaires gelés depuis deux ans et que leur pouvoir d’achat a baissé de 10% en une décennie, que l’on envisage froidement au ministère de l’Education nationale la suppression de 1500 classes d’école primaire sans la moindre justification, même démographique. Qu’il devient de plus en plus compliqué pour les agents des douanes, de la protection judiciaire de la jeunesse, de l’inspection du travail et évidemment de la police et des hôpitaux d’accomplir leurs missions de service public. Rappelons enfin qu’une grève est prévue le 31 mai (il faut bien chercher au plus profond des brèves dans les journaux pour le savoir) à l’initiative de tous les syndicats de la fonction publique.
N’aurait-il pas été intéressant de discuter de tout cela avec monsieur Tron qui était quand même le premier concerné? Cela va être difficile. Très difficile.
Monsieur Tron, bien malgré lui, est requis par d’autres préoccupations. Il va devoir désormais répondre de forfaits autrement graves après la plainte étonnamment tardive de deux fonctionnaires municipales de sa mairie de Draveil: est-il un adepte un peu trop enthousiaste des médecines alternatives, en l’occurrence la réflexologie, ou un fétichiste du pied, coupable de harcèlement sexuel, pathologie largement étudiée par l’indépassable Krafft-Ebing dans sa Psychopathia Sexualis (1886) qui recensait pour la première fois toutes les perversions sexuelles existantes? Krafft-Ebing qui risque bientôt, si la tendance se confirme, de devenir un manuel indispensable pour classer les hommes politiques (et les femmes politiques aussi qui sont des hommes comme les autres) non plus sur un axe droite/gauche ou libéral/étatiste mais en fonction de leur prédilection plus ou moins grande pour la paraphilie, le frotteurisme, l’exhibitionnisme, la nécrophilie, le voyeurisme, le partialisme et autres joyeusetés codifiées.
Comment en est-on arrivé là ? L’affaire DSK, sans doute, mais rien n’oblige les chaînes infos, par exemple, à se comporter comme des tabloïds new yorkais ou londoniens et à reléguer en fin de bulletin des informations aussi négligeables que l’arrestation de Mladic qui massacra plusieurs milliers de musulmans en pleine Europe au milieu des années 90. Ou la situation diplomatique de plus en plus compliquée au Moyen Orient. Ou les massacres des peuples syriens et yéménites perpétrés par leurs propres gouvernements. Ou la façon dont la France se rapproche lentement mais sûrement d’une intervention au sol en Lybie par l’envoi d’hélicoptères de combat que tous les militaires décrivent, avec un sens très sûr de la langue de bois, comme une « rupture tactique »
Mais non, on préfère s’intéresser en temps réel aux pérégrinations new yorkaises de Strauss-Kahn qui finit par ressembler à un personnage kafkaïen, celui du [Château] ou de L’Amérique, plus que celui du Procès car au moins lui sait de quoi on l’accuse.
On pourrait en rire, on n’a plus qu’à en pleurer. Une certaine exception française, mais aussi plus généralement latine, voire catholique, de la politique est en train de disparaître. Le culte puritain de la Vérité avec un grand V, hérité des hommes en noir du Mayflower que l’on avait chassés d’Europe, est de retour et vient balayer une très vieille façon de vivre dans la Cité et de s’affronter sur le forum.
Il suffit de lire la Vie des douze Césars de Suétone pour savoir que depuis les Romains, nous préférions ne pas trop regarder les vices privés du moment que les vertus publiques n’étaient pas trop écornées. En Italie, jusqu’à une date récente, c’est davantage sur ses affaires financières que sur ses partouzes que Berlusconi était attaqué. Et chez nous, à part l’enrichissement personnel et la corruption manifeste, tout passait ou à peu près.
La vie privée pouvait interférer, à travers les conflits d’intérêt, comme celui dont fut soupçonné Eric Woerth en raison des activités de son épouse au service de Liliane Bettencourt. Mais nous avions étonné, voire choqué, le monde entier lors de l’enterrement de François Mitterrand où apparurent officiellement les deux familles du président. Et c’était très bien comme ça.
Persistance monarchique ? Et alors ? La vie politique française était tout de même beaucoup moins sordide que la vie politique américaine quand, par exemple, le procureur spécial Kenneth Starr cherchait à coup de millions de dollars à faire tomber Clinton en allant chercher des tâches de foutre sur la petite robe bleue d’une stagiaire de la Maison Blanche.
Il semble pourtant que nous prenions ce chemin-là. Et à une vitesse étonnante.