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Demain, tous puritains !

photo : UMP

Voilà, c’est fait, avec l’affaire Georges Tron, première réplique au séisme DSK, nous sommes devenus des Américains comme les autres. Nous allons désormais partager avec eux le totalitarisme de la transparence décrit par Zamiatine dans Nous autres avec sa cité de verre panoptique. Cette critique du stalinisme publiée dans les années 1920 est, à maints égards, opérante pour comprendre la société spectaculaire de 2011. On remarquera au passage que le même phénomène se produit avec 1984, autre dystopie antistalinienne devenue un des meilleurs vadémécum de notre temps.

Rappelons que George Tron était secrétaire d’Etat à la Fonction publique avant sa démission express, rappelons que 31 000 postes ont été supprimés en 2010 grâce au hachoir de la RGPP, que les fonctionnaires ont vu leurs salaires gelés depuis deux ans et que leur pouvoir d’achat a baissé de 10% en une décennie, que l’on envisage froidement au ministère de l’Education nationale la suppression de 1500 classes d’école primaire sans la moindre justification, même démographique. Qu’il devient de plus en plus compliqué pour les agents des douanes, de la protection judiciaire de la jeunesse, de l’inspection du travail et évidemment de la police et des hôpitaux d’accomplir leurs missions de service public. Rappelons enfin qu’une grève est prévue le 31 mai (il faut bien chercher au plus profond des brèves dans les journaux pour le savoir) à l’initiative de tous les syndicats de la fonction publique.

N’aurait-il pas été intéressant de discuter de tout cela avec monsieur Tron qui était quand même le premier concerné? Cela va être difficile. Très difficile.
Monsieur Tron, bien malgré lui, est requis par d’autres préoccupations. Il va devoir désormais répondre de forfaits autrement graves après la plainte étonnamment tardive de deux fonctionnaires municipales de sa mairie de Draveil: est-il un adepte un peu trop enthousiaste des médecines alternatives, en l’occurrence la réflexologie, ou un fétichiste du pied, coupable de harcèlement sexuel, pathologie largement étudiée par l’indépassable Krafft-Ebing dans sa Psychopathia Sexualis (1886) qui recensait pour la première fois toutes les perversions sexuelles existantes? Krafft-Ebing qui risque bientôt, si la tendance se confirme, de devenir un manuel indispensable pour classer les hommes politiques (et les femmes politiques aussi qui sont des hommes comme les autres) non plus sur un axe droite/gauche ou libéral/étatiste mais en fonction de leur prédilection plus ou moins grande pour la paraphilie, le frotteurisme, l’exhibitionnisme, la nécrophilie, le voyeurisme, le partialisme et autres joyeusetés codifiées.

Comment en est-on arrivé là ? L’affaire DSK, sans doute, mais rien n’oblige les chaînes infos, par exemple, à se comporter comme des tabloïds new yorkais ou londoniens et à reléguer en fin de bulletin des informations aussi négligeables que l’arrestation de Mladic qui massacra plusieurs milliers de musulmans en pleine Europe au milieu des années 90. Ou la situation diplomatique de plus en plus compliquée au Moyen Orient. Ou les massacres des peuples syriens et yéménites perpétrés par leurs propres gouvernements. Ou la façon dont la France se rapproche lentement mais sûrement d’une intervention au sol en Lybie par l’envoi d’hélicoptères de combat que tous les militaires décrivent, avec un sens très sûr de la langue de bois, comme une « rupture tactique »
Mais non, on préfère s’intéresser en temps réel aux pérégrinations new yorkaises de Strauss-Kahn qui finit par ressembler à un personnage kafkaïen, celui du [Château] ou de L’Amérique, plus que celui du Procès car au moins lui sait de quoi on l’accuse.

On pourrait en rire, on n’a plus qu’à en pleurer. Une certaine exception française, mais aussi plus généralement latine, voire catholique, de la politique est en train de disparaître. Le culte puritain de la Vérité avec un grand V, hérité des hommes en noir du Mayflower que l’on avait chassés d’Europe, est de retour et vient balayer une très vieille façon de vivre dans la Cité et de s’affronter sur le forum.
Il suffit de lire la Vie des douze Césars de Suétone pour savoir que depuis les Romains, nous préférions ne pas trop regarder les vices privés du moment que les vertus publiques n’étaient pas trop écornées. En Italie, jusqu’à une date récente, c’est davantage sur ses affaires financières que sur ses partouzes que Berlusconi était attaqué. Et chez nous, à part l’enrichissement personnel et la corruption manifeste, tout passait ou à peu près.
La vie privée pouvait interférer, à travers les conflits d’intérêt, comme celui dont fut soupçonné Eric Woerth en raison des activités de son épouse au service de Liliane Bettencourt. Mais nous avions étonné, voire choqué, le monde entier lors de l’enterrement de François Mitterrand où apparurent officiellement les deux familles du président. Et c’était très bien comme ça.

Persistance monarchique ? Et alors ? La vie politique française était tout de même beaucoup moins sordide que la vie politique américaine quand, par exemple, le procureur spécial Kenneth Starr cherchait à coup de millions de dollars à faire tomber Clinton en allant chercher des tâches de foutre sur la petite robe bleue d’une stagiaire de la Maison Blanche.

Il semble pourtant que nous prenions ce chemin-là. Et à une vitesse étonnante.


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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