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Et Stakhanov devint Groseille

image : IISG

La transformation de la classe ouvrière en catégorie sociologique, sanctionnant sa sortie d’une Histoire où les théoriciens du communisme l’avaient promue au rang de force motrice de l’évolution de l’humanité, est bien antérieure à la chute du mur de Berlin.

La dernière tentative pour la propulser sur le devant de la scène politique mondiale s’est soldée, au début des années 1970, par le bain de sang et la furie destructrice la Grande révolution culturelle prolétarienne chinoise lancée par Mao Zedong et sa dernière épouse, Jiang Qing.

La classe ouvrière réelle étant ce qu’elle est, c’est-à-dire pétrie des contradictions inhérentes à la nature humaine, il a paru nécessaire aux dirigeants qui s’étaient emparé du pouvoir en son nom de construire de toutes pièces un prolétaire imaginaire, incarnation du dogme de son essence vertueuse.[access capability=”lire_inedits”]

Les artistes de toutes les disciplines furent donc fermement invités à contribuer à la création et à la promotion du « héros positif », figure majeure du « réalisme socialiste ». La figure d’Alexeï Stakhanov, mineur ultra-productiviste du Donbass, devint un modèle dans tous les pays pratiquant le « socialisme réellement existant » et une inspiration dans tous les domaines de la création artistique[1. Le film L’Homme de marbre, d’Andrzej Wajda, évoque l’histoire du jumeau polonais de Stakhanov, l’ouvrier maçon Mateusz Birkout].

Dans les autres pays, et notamment en France − hormis la courte période entre 1945 et 1947 où le Parti communiste était aux affaires −, il n’était pas possible de hisser sur le pavois l’ouvrier qui aurait fracassé les cadences pour le plus grand profit des exploiteurs capitalistes.

Cela n’empêcha pas l’émergence d’un « réalisme socialiste » à la française, dont les représentants les plus éminents − comme le romancier André Stil, le peintre André Fougeron, le cinéaste Louis Daquin − sont fort justement tombés dans l’oubli. La médiocrité de leurs œuvres ne permit pas, en dépit de l’appui d’un Parti communiste au faîte de sa puissance, de construire, dans l’imaginaire français, cette figure du prolétaire prométhéen. Les artistes de talent membres ou compagnons de route du PC, comme Aragon, Picasso ou Fernand Léger, tout en tressant des louanges au « réalisme socialiste » pour donner le change, profitèrent largement de la liberté accordée en France aux créateurs pour s’abstenir d’en adopter les canons esthétiques.

C’est donc du monde du sport et du spectacle que surgirent les figures emblématiques de l’ouvrier français qui s’extrait de sa condition d’exploité tout en restant solidaire de sa classe. Le coureur cycliste René Vietto, dit le « roi René » portait, dans les années 1930 et 1940, les espoirs des aficionados communistes du Tour de France. Le plus grand journaliste sportif de l’époque, Abel Michéa, chantait la gloire du camarade niçois dans les colonnes de L’Huma et de Miroir-Sprint.
Sa popularité était au moins aussi grande que celle d’un autre champion de l’époque, le catholique breton Louison Bobet, fils d’un boulanger de village.

L’autre modèle offert à l’admiration des foules prolétariennes était Ivo Livi, dit Yves Montand, fils de réfugié italien antifasciste et mis au boulot à Marseille dès qu’il eut quatorze ans, avant de devenir une immense vedette internationale.
Vietto s’éloigna discrètement du Parti après sa carrière de coureur cycliste, puis d’entraîneur, et se reconvertit dans l’élevage porcin dans les Pyrénées.

Quant à Montand, compagnon de route du PC jusque dans les années 1960, il rompit avec fracas avec ce parti à l’occasion de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les chars soviétiques en 1968, et se fit alors le chantre passionné du libéralisme économique et du poker à grosses mises.
Ne restait plus que Jean Ferrat, demeuré fidèle a ses convictions jusqu’à sa mort récente. Mais, issu de ce prolétariat juif marqué par l’empreinte de la Shoah, il ne pouvait qu’imparfaitement incarner l’ensemble de la classe ouvrière de France.

Le « prolétaire imaginaire » ne sortit pas pour autant des radars de la production culturelle nationale, notamment du cinéma dit « social », mais c’est comme victime et non pas comme acteur de son émancipation qu’il était proposé à l’édification des foules. Le cinéma des frères Dardenne en est l’illustration la plus aboutie.

On a pu aussi assister à l’émergence du prolétaire offert comme tête de Turc au public par les auteurs de « comédies françaises » au cinéma (la famille Groseille dans La Vie est un long fleuve tranquille, d’Étienne Chatiliez). Dans la même veine, les sportifs issus des milieux populaires, au lieu d’être portés au pinacle par des journalistes à la plume lyrique, sont la proie des « Guignols de l’info ». Jean-Pierre Papin, Richard Virenque et, tout récemment, Frank Ribéry ont fait les frais de cet acharnement des humoristes qui a le don, à juste titre, de provoquer la sainte colère d’Alain Finkielkraut.

Marine Le Pen va-t-elle nous sortir maintenant de son chapeau la version FN du prolétaire imaginaire porteur des valeurs des classes populaires qu’elle s’emploie à séduire? Il faudrait pour cela qu’elle attire dans sa mouvance les artistes capables de l’imposer dans la conscience collective, et on en est loin. Fort heureusement.[/access]

Mai 2011 · N°35

Article extrait du Magazine Causeur


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