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Peut-on autopsier un fait divers?

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photo : Christophe Le Tellier

Certains faits divers ressemblent à des passions d’adolescent. Aussi intenses que fugaces, ils nous obsèdent le temps d’une saison. Peu accèdent à la notoriété posthume de Jack l’éventreur ou de l’Etrangleur de Boston, immortalisés par le souvenir de leurs crimes. Quelles caractéristiques doit donc avoir l’un de ces faits divers pour passer à la postérité ? Faut-il qu’il soit particulièrement macabre ou d’ingénieuse conception ? Qu’il ait une portée mythique ou universelle ?

Michel Foucault exhuma l’affaire Pierre Rivière – du nom d’un parricide exécuté en 1836[1. Michel Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère : un cas de parricide au XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1973] – cent trente-huit ans après les faits qui firent grand bruit à l’époque. Avec son équipe, Foucault a collecté l’ensemble des documents relatifs à cette affaire : articles de presse nationale et régionale, archives judiciaires, propos tenus par les habitants et le maire du village où se produisit le drame, et surtout, le récit de Pierre Rivière dont, à en croire Foucault, la seule « beauté » justifiait cette longue recherche et sur lequel il a tenu à conserver un silence religieux, comme pour mieux faire partager la « sorte de vénération, et de terreur pour un texte qui devait emporter avec lui quatre morts ».

Le silence du chercheur résiste aux bavardages accumulés autour de l’affaire. Rien ne suscite en effet plus de palabres et d’élucubrations qu’un fait divers, ce qui n’est guère étonnant compte tenu de sa nature « pathologique »[2. Cyrille Bégorre Bret, Raphaël Giraud, Sébastien Miller, «Le fait divers et la nouvelle rhétorique démocratique», Le Banquet, n°19, 2004/1], de sa teneur en anormalité. On voudrait le pénétrer et le ramener à l’intelligible, percer ses zones d’ombre, comprendre les causes de l’incompréhensible. Mais ce n’est pas tout : on a aussi envie de l’exemplariser en le traitant comme le symptôme d’une maladie sociale. Tant que les mobiles du crime échappent à l’emprise de la raison, un halo de terreur mystique l’entoure. Cette inquiétante sacralité du mystère, on ne peut l’accorder au fait divers Forcer l’inconnu, avancer par degrés vers sa résolution, engendre des tensions indissociablement liées au plaisir.

Le sens de l’affaire

Par les interrogations qu’il soulève, par l’incrédulité qu’il provoque, par le mystère qu’il contient, le fait divers s’apparente en outre à un roman policier dont le dévoilement progressif manifesterait « cette dimension littéraire de l’histoire à retrouver, à refaire, [qui] est à l’origine du plaisir herméneutique éprouvé par le lecteur, celui qui est causé par une interprétation du réel qui en lit la trame cachée »[3. ibid]. D’où cette quête précipitée visant à donner un sens à l’affaire. Dès qu’il y a crime, les experts divers et variés foisonnent. Journalistes et écrivains s’attellent à la rude tache de faire parler la nature absconse des faits. Ce phénomène ne se limite pas, il est vrai, aux faits divers stricto sensu. Il concerne tous les personnages publics auxquels des parcelles de vie « hors-norme » confèrent la même force d’attraction. Les experts autoproclamés tentent alors de pénétrer l’esprit du personnage en s’y confondant.

Grandeur et misère de l’exploration littéraire

Cette méthode d’investigation peut se révéler fertile quand des écrivains réussissent leur « emprunt direct à la réalité »[4. François Mauriac, Le Romancier et ses personnages, 1933]. Une réalité qu’ils ne modifient pas à des fins de fiction mais dont ils entreprennent l’examen méthodique en usant de procédés littéraires..
Tel est l’objectif du réquisitoire de Percy Kemp qui a imaginé, dans Le Monde, « ce qu’aurait dit, à son procès, le chef d’Al-Qaida s’il avait été jugé (…) : une attaque en règle contre les États-Unis, qui l’ont fabriqué puis lâché »[5. « Ben Laden : J’accuse », Percy Kemp, Le Monde, 9 mai 2011]. Quelques jours plus tard, Tahar Ben Jelloun s’emparait d’un autre personnage, ou plutôt de sa « boite crânienne », en prétendant entrer « dans la tête de Khadafi »[6. Tahar Ben Jelloun, « Dans la tête de Kadhafi », Le Monde, 15-16 mai 2011], essayant, à grands jets d’ironie mordante, de restituer le cynisme et la perte de réalité du personnage.

En revanche, lorsque ces explorations se réduisent à une projection superficielle, l’enfilage de perles psychologiques se met au service du frisson, de ce point de vue, l’enquête menée « dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès »[7. « Dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès », Doan Bui, Le Nouvel Observateur, 5 mai 2011, numéro 2426] est un modèle de ratage.

Les générations futures se souviendront-elles des colis piégés d’Unabomber ou de son manifeste ? Si rien ne garantit que le second soit toujours lu, le souvenir des premiers s’effacera inévitablement. Quid de l’affaire Richard Durn et de son journal intime? Des lettres et des mails de Dupont de Ligonnès ? Ces assassins des années 2000 auront-ils droit à leur film éponyme, à leur page Facebook ou à leur fan club virtuel ?

Il faut se résigner à ce que les discours suscités par le fait divers, « ne forment ni une œuvre ni un texte, mais une lutte singulière, un affrontement, un rapport de pouvoir, une bataille de discours et à travers des discours »[8. Michel Foucault, op.cit]. L’enjeu de cette lutte, c’est le sens forcément opaque dont la pénétration serait le domaine réservé de nos nouveaux chamanes.

Quand DSK dénonçait les logements trop luxueux

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Grâces soient rendues à l’excellent Arthur Goldhammer et à son blog French Politics, où il dissèque depuis Harvard notre vie politique. C’est en effet grâce à sa vigilance, que j’ai pu visionner cette vidéo mémorable du 17 février 2005. L’émission en question, diffusée sur France2 s’appelait « 100 minutes pour convaincre ».

On y voit face à face le Ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, l’UMP Hervé Gaymard et un de ses prédécesseurs à Bercy, à savoir Dominique Strauss-Kahn. A cette époque Hervé Gaymard est englué dans une « affaire » déclenchée par le Canard qui venait de révéler que le ministre, son épouse et leurs huit enfants logeaient dans un appartement de 600 m2 payé 14 400 euros par mois par l’État.

Une dépense totalement immorale pour DSK qui avait notamment déclaré dans cette émission : « Comment se fait-il que vous, vous ne vous soyez pas rendu compte en rentrant dans cet appartement que le fait de louer un appartement qui valait 10 fois le SMIC par mois était quelque chose qui était inacceptable ? » Avant d’ajouter en guise de conclusion, et sans possibilité d’appel : « Il y a un problème d’éthique personnelle là-dessous!»


Strauss-Kahn cartonne Hervé Gaymard par aklineuropa

Très affaibli par l’affaire, et notamment par la dénonciation par DSK de son train de vie «non éthique» devant des millions de téléspectateurs, Hervé Gaymard démissionnera de son ministère le 25 février 2005, une semaine après l’émission.

L’ouvrier « souchien », nouveau lumpenprolétaire

Patrick Dewaere tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles

Si l’on s’en tient à la froide définition du dictionnaire, le prolétaire est celui qui se trouve contraint de vendre sa force de travail parce qu’il n’est propriétaire de rien d’autre que son propre corps. Il ne possède ni terre, ni argent, ni statut mais seulement (et éventuellement) un savoir-faire. Dans cette acception, beaucoup de monde en France − les ouvriers, les employés et une partie non négligeable des classes moyennes en pleine paupérisation − peut penser qu’il appartient à cette catégorie. Pourtant, dans l’imaginaire politique et culturel français, le prolétaire est autre chose.[access capability= »lire_inedits »]

Au mitan des années 1980, alors qu’une ridicule vague libérale déferlait sur la France (souvenez-vous des cravates au vent de Chirac, Léotard, Longuet et autres), la figure de l’ouvrier français conservait une aura positive. À la différence du petit-bourgeois ou même de l’employé, le prolo était presque un héros aux yeux du lycéen de banlieue fan de Trust et des Clash (avec leurs figures héroïques de rockers prolétariens que furent Bernie Bonvoisin et Joe Strummer). Habitant d’une zone pavillonnaire ni défavorisée ni favorisée, le fils de VRP que j’étais regardait avec envie les fils d’ouvriers qui savaient bricoler leur mob et paraissaient tous tellement à l’aise avec les filles. Ils me semblaient faire partie d’un monde d’hommes, en contact avec la vraie vie. Incarnation d’une violence politique porteuse de justice sociale, peu disert, le prolétaire avait les mains calleuses, mais il était capable de changer le monde.

Ce prolo mythique avait beau être internationaliste, il était profondément français. Gauloise sans filtre au bec, il avait la gouaille qui pourfend les puissants. Incarné par Coluche, Renaud ou Patrick Dewaere, cet héritier de Gavroche tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles et sont incapables de changer un joint – mais pas d’en fumer. Bref, le prolétaire, c’était la virilité, celui dont on enviait la force tranquille et convoitait la force de travail et qui daignait vous l’accorder, en attendant le Grand soir.

On n’en est plus là. Aujourd’hui, le patronat offre du travail comme une aumône. Lorsqu’une entreprise accepte de maintenir des emplois en France, c’est sous la pression des pouvoirs publics, comme on rend service à un parent nécessiteux : de mauvaise grâce et en affichant un air supérieur. Privés de la possibilité d’incarner la virilité − elle-même tenue pour plus ou moins ridicule ou même carrément obsolète −, confiné dans la position du solliciteur, le prolétaire a perdu tout son prestige. Normal, il n’est plus qu’un beauf, individu en proie aux pires pulsions : xénophobie, racisme, chauvinisme, conservatisme social, jalousie de classe. Arraisonné à son outil de travail, attaché à ses acquis sociaux, il est, avec le paysan, le symbole d’une France moisie.

Et pourtant, dans la France des années 1990 et 2000, il retrouve une nouvelle jeunesse. C’est qu’il a un nouveau visage : grâce à la montée de l’immigration et à l’invention politico-administrative du « sans-papiers », l’immigré déraciné est, pour des élites elles-mêmes internationalisées et internationalistes, un bien meilleur « damné de la terre » que le vieux prolo français, pardon, franchouillard. Il suffit pour s’en convaincre de lire le best-seller de l’extrême gauche radicale, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Badiou s’y livre à un éloge enflammé de « l’ouvrier de provenance étrangère » sans papiers qui s’oppose point par point à son dénigrement du « petit-bourgeois » « français de France ». Quant à l’ouvrier « de souche », il n’apparaît nulle part en tant que tel dans cet ouvrage. On ne peut que supputer qu’il s’identifie plus ou moins à ce « petit-bourgeois » qui refuse d’honorer avec Badiou le « Malien qui fait la plonge dans un restaurant chinois » et d’apprendre de ce dernier « à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour nous projeter hors de cette histoire occidentale et blanche qui s’achève ». En même temps qu’il applaudit à la liquidation accélérée de l’histoire « occidentale et blanche qui s’achève », Badiou s’enthousiasme pour l’ouvrier marocain qui affirme « avec force que ses traditions et ses usages ne sont pas ceux du petit-bourgeois européen ».

L’étranger en situation illégale devient ainsi le modèle auquel nous sommes tous conviés à nous rallier pour être autre chose qu’un peuple de « rats » suivant leur joueur de pipeau. Qu’on ne croie pas que Badiou est isolé. Étienne Balibar, autre grand gourou de la « radicalité », propose, dans un hors-série de Télérama tout entier consacré à la dénonciation de la France moisie, de faire du sans-papiers le seul « prolétaire au sens strict », donc le seul être digne de l’admiration et de la compassion de ceux qui savent ce qu’il faut penser.

Dans ces conditions, s’il ne veut pas disparaître dans les poubelles de l’histoire sans frontières, et même, horresco referens, conserver le droit de se réclamer d’une vieille identité française, le prolo qui ne peut revendiquer sa qualité d’étranger ou de Français d’immigration récente n’a guère d’autre choix que de s’identifier au sous-prolétaire honni par Marx et Trotsky en raison de ses tendances réactionnaires. L’ouvrier « souchien » est donc, très logiquement, un objet de répulsion pour la gauche la plus internationaliste. Il est d’ailleurs significatif que ce terme ait été inventé par Houria Bouteldjia, égérie des « Indigènes de la République » dont la pensée se résume à la haine de la France d’avant, ou de ce qui en reste, exactement comme le concept de sous-prolétariat avait permis à Marx de caractériser tous ceux qui n’avaient aucune place dans la lutte des classes. Les « souchiens », surtout de basse extraction, sont ceux qui ne peuvent en aucune façon prétendre au statut de victime qui est la clé de l’existence médiatique : le peuple flottant et sans identité positive des rebuts du monde à venir. D’ailleurs, ça tombe bien, il vote Front national. Il n’est guère surprenant que les convocations rituelles de la « bête immonde » finissent par apparaître comme des prophéties autoréalisatrices. La gauche indignée peut se réjouir. Elle nous l’avait bien dit, non ?[/access]

Les « indignés » de la Bastille

photo : fabrice6827

« La Révolution n’est pas un dîner de gala » chantait le groupe punk Ludwig von 88. Hier à la Bastille, ils étaient pourtant quelques centaines à avoir joyeusement bravé le beau temps pour crier leur révolte dans un grand élan festif. Essentiellement composée de jeunes étudiants, diplômés en situation précaire ou punkachiens marginaux, la cohorte interlope massée devant l’Opéra Bastille s’enrichissait de quelques aînés aux tempes grisonnantes. Sous le parrainage de Stéphane Hessel, ces « indignés » se réclamaient des révolutions arabes pour mieux singer les protestataires de la Puerta del Sol. « C’est la France qui a inventé la révolution et ce sont les peuples arabes et les Espagnols qui la font. Alors allons prendre la Bastille ! » expliquaient-ils pour se donner du courage. Après tout, peut-être faut-il se réjouir que le chauvinisme soit devenu un produit d’exportation, comme si l’idée même de nation se délocalisait, suivant nos usines en Tunisie !

Sans parti ni patrie

On ne sait pas très bien ce que les manifestants parisiens entendaient démontrer mais cela n’importait guère. Dans les tracts distribués aux passants, les organisateurs anonymes de ce happening de l’indignation se défendaient de toute affiliation partisane ou syndicale, leurs revendications se limitant à quelques lieux communs socialement bienséants: « Le monde est soumis à des politiques de rigueur imposées par le marché et les organismes internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.). Ceux-ci engendrent chômage de masse et précarité de l’existence. » Sans oublier une allusion à l’anniversaire du 29 mai 2005, date du référendum sur le Traité Constitutionnel européen. Ces lieux communs n’ont rien de choquant et même, méritent d’être rappelés de temps à autre. Pour autant, en l’absence de toute ébauche de perspective, on ne voit pas en quoi ils seraient mobilisateurs.

« Democracia real ya ! » (« Pour la démocratie réelle »), pouvait-on lire sur les banderoles. L’indignation sauce Hessel ne saurait tolérer la moindre trace de patriotisme. Inutile de préciser qu’on n’aura pas vu flotter un seul drapeau français – sans doute aurait-ce été considéré comme une provocation fasciste. Seuls quelques oriflammes espagnols, autorisés pour circonstances exceptionnelles, ou palestiniens, toujours bienvenus quelle que soit la cause, ont été déployés. Le messie Hessel peut se réjouir : les indignés restent désespérément apolitiques, apatrides et transnationaux, tous fervents défenseurs des droits de l’homme déraciné. Internet est leur seule nation, les réseaux sociaux leur seul monde commun.

Une contestation Canal plus

Cette bouillie idéologique a du mal à dépasser le stade de l’imprécation la plus attendue : dans la situation terrible où se trouve l’Espagne on voit mal qui refuserait de s’en prendre aux méchants marchés financiers et à la vilaine Commission de Bruxelles. En vrais rebelles, ces jeunes conspuent TF1 et « son idéologie frontiste » et parlent le langage de Canal +. Leur France angélique baigne dans l’irénisme blafard de la sociologie subventionnée des frères Fassin. Dans leurs esprits, toute critique de l’insécurité se mue en dérapage populiste haineux. Ils tirent à vue sur le paysan déclassé qui vote Le Pen mais trouvent des circonstances atténuantes aux « cailleras » victime d’un racisme omniprésent. Mais avec votre coupe de cheveux, votre teint pâle et vos expressions hors d’âge, vous ne pouvez même pas le voir !

Une seule solution, l’indignation : contre Sarkozy, le patronat, les expulsions de clandestins, TF1, le Front National. Les gouvernants peuvent dormir tranquilles : cette masse ahurie conjuguant apolitisme et dénonciation marxiste de la « démocratie formelle » est bien incapable de réfléchir à la mondialisation ou aux rapports de classes[1. Quelques mouvements agrégés à la manif tentèrent de se frayer un chemin politique parmi ce concert de bons sentiments : le Mouvement Politique d’Education Populaire (MPEP) plaidait en vain pour la sortie de l’euro tandis que Génération Précaire faisait son beurre associatif]. Entre le festif et le sérieux, les indignés hésitaient cruellement. Utopie festive ou praxis révolutionnaire ? Les deux mon commandant, au diable la cohérence bourgeoise !

La chute finale

On verra si la poignée de journalistes qui avaient renoncé à leur repos dominical pour couvrir « l’événement » auront été séduits par ce lyrisme de bazar. C’est qu’en fait d’événement, on a pu observer un attroupement de jeunes fumant un joint une bière à la main et chantant un refrain à la gloire de Che Guevara, un atelier « dessine-moi ton monde » où des gamins, indifférents à la gesticulation carnavalesque, peignaient arbres et fleurs, sans oublier les irrésistibles cahiers de doléances, dont les initiateurs se voyaient déferler dans les rues de Paris, en héroïques héritiers des sans-culottes de 1789 et des Communards.

On ne pouvait s’empêcher de penser à la remarque de Marx sur l’Histoire qui, après la tragédie, revient sous forme de farce. Alors que les morts égyptiens, tunisiens, yéménites et syriens jonchent les sentiers de la liberté arabe, les indignés de la Bastille rejouaient hier le remake burlesque de leur sacrifice. Ces candides de la révolution post-adolescente donnent envie de voter à droite. Ça leur fera les pieds.

L’invasion des concombres tueurs

Mangez cinq fruits et légumes par jour, vous vous souvenez ? J’ai toujours trouvé ce slogan extrêmement suspect. La terrible affaire des concombres contaminés partis d’Andalousie et déferlant sur l’Europe comme dans un film d’épouvante, façon L’invasion des profanateurs de sépulture, me donne tragiquement raison. Plusieurs centaines de personnes sont atteintes et on hésite entre deux et neuf décès avérés.

Ayant toujours préféré les rillettes aux salsifis, la côte de bœuf saignante aux haricots verts et le jambon des Ardennes à la ratatouille, je ferai donc partie des survivants dans une Europe post-apocalyptique, dévastée par l’Escherichia coli entérohémorragique, cette bactérie potentiellement tueuse qui commence à faire paniquer l’Allemagne et pointe son vilain nez en France. Comme on n’est jamais trop prudent, je vais même arrêter le chou avec la perdrix, les morilles avec le rôti de veau et la tomate cerise avec l’apéro. Et attendre derrière un bon tablier de sapeur l’arrivée d’une humanité nouvelle, enfin libérée du prêchi prêcha végétarien.

Évariste Galois, de rouge et de noir

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Source : http://tallerymedio.wordpress.com/

Il arrive que le génie soit un privilège qui se paie des souffrances morales d’une existence brève et chaotique : tel fut le cas d’Évariste Galois. Ce brillant esprit, mathématicien surdoué, nous a toujours fasciné, sans doute pour des raisons qui blessent notre susceptibilité : il est mort jeune, charmant, génial, exalté, courageusement et stupidement. Quoique ce dernier point ne nous paraisse nullement au-dessus de nos capacités, nous ne pouvons prétendre à remplir les autres conditions, toutes indispensables à un décès honorable.[access capability= »lire_inedits »]

Né en 1811, il succomba aux blessures reçues d’un duel, en 1832, dans des circonstances demeurées mystérieuses. Mais avant ce drame, il y eut l’affaire du banquet républicain, le 9 mai 1831. Donné par la Société des amis du peuple (dont le président s’appelait François-Vincent Raspail), au restaurant des Vendanges de Bourgogne, faubourg du Temple, pour célébrer l’acquittement de MM. Trélat, Cavaignac et Guinar, ce banquet créa une atmosphère de joie mêlée d’hostilité au gouvernement. Voici le récit que fait Dumas, témoin oculaire : « Une scène des plus animées se passait à quinze ou vingt couverts de moi. Un jeune homme, tenant de la même main son verre levé et un couteau-poignard ouvert, s’efforçait de se faire entendre. C’était Évariste Galois, lequel fut, depuis, tué en duel par Pescheux d’Herbinville. Évariste Galois avait vingt-trois ou vingt-quatre ans à peine à cette époque ; c’était un des plus ardents républicains. Le bruit était tel, que la cause de ce bruit était devenue incompréhensible. Ce que j’entrevoyais dans tout cela, c’est qu’il y avait menace ; que le nom de Louis-Philippe avait été prononcé – et ce couteau ouvert disait clairement à quelle intention. Cela dépassait de beaucoup la limite de mes opinions républicaines : je cédai à la pression de mon voisin […] et nous sautâmes, de l’appui de la fenêtre, dans le jardin. Je rentrai chez moi assez inquiet : il était évident que cette affaire aurait des suites. En effet, deux ou trois jours après, Évariste Galois fut arrêté. »[1. Alexandre Dumas, Mes mémoires]

L’époque était au soulèvement ; les jeunes gens se portaient en avant des émeutes. Dans les combats de rue, ils affrontaient la troupe armée. Certes, les mœurs étaient brutales ; par surcroît, les esprits, chauffés à blanc, regardaient comme insupportable l’issue politique des Trois Glorieuses (27, 28, 29 juillet 1830) : tant de morts pour que Louis-Philippe succédât à Charles X ! Paris du faubourg, des grandes écoles, de la bohème, était au désespoir. Galois, romantique doublé d’un géomètre, incarne tout à la fois une génération pressée et le destin fulgurant d’un individu d’exception, qui ne peut survivre durablement ni dans la banalité des jours, ni dans la cruauté du monde.

Donc, Alexandre Dumas s’effraya des suites qu’allait entraîner le scandale des Vendanges de Bourgogne ; par lui, nous apprenons que l’infortuné Galois fut traduit en justice et que son adversaire, dans le duel qui devait lui être fatal, se serait appelé (le conditionnel est nécessaire) Pescheux d’Herbinville.

Le 15 juin, c’est un jeune homme frêle, presque souffreteux, qui répond aux questions des juges, mais avec quel aplomb ! Dumas est dans la salle, et il rend compte d’une réplique cinglante d’Évariste : « Eh bien, je dirai que la marche du gouvernement peut faire supposer que Louis-Philippe trahira un jour, s’il n’a déjà trahi. »

Il est pourtant libéré, mais pour peu de temps : il est interpellé le 14 juillet, plus enfiévré que jamais, armé d’un fusil, de deux pistolets et d’un poignard ! Condamné, le 23 octobre1831, à six mois de prison, pour port illégal d’un uniforme d’artilleur de la Garde nationale, il est enfermé à Sainte-Pélagie, fourre-tout carcéral qu’avait fréquenté le marquis de Sade. Un quartier, nouvellement construit, venait d’être affecté aux politiques, ce qui en faisait alors le « Temple de la renommée », selon un mot de l’époque.

Dans la même prison que Nerval

On y trouve des faillis, de simples endettés, des savants, des artistes, et Gérard de Nerval, prince de la nuit. Il est arrivé ici un peu par hasard, après Évariste, en février 1832. Gérard Labrunie (son vrai patronyme) est un prisonnier paradoxal : « La prison m’était devenue si agréable que je demandai à rester jusqu’au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner ; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d’un prisonnier mis de force à la porte de la prison. » Nous avons la certitude qu’il y rencontra Évariste (il écrit son nom de famille avec deux l), par ces simples mots : « Il était cinq heures. L’un des convives me reconduisit jusqu’à la porte, et m’embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C’était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut tué en duel le lendemain de sa mise en liberté. »[2. François-Vincent Raspail, Lettres sur les prisons]

C’est à ce moment précis que nous retrouvons un autre prisonnier fameux, un homme des barricades et des sociétés secrètes, un juriste, un médecin, un chimiste, un hygiéniste, exercé au microscope, bref, un futur boulevard de nos villes : François-Vincent Raspail. Bouillant de caractère, débordant d’intelligence, héritier des Lumières, il personnifie l’engagement des savants du XIXe siècle, hantés par la question sociale. Dans l’univers de Sainte-Pélagie, Galois, de constitution délicate, est un égaré, un pur esprit.

On lui lance des défis, on l’entraîne à boire un mauvais alcool. Il veut faire l’homme, et il fait la bête : il s’enivre, vomit, sombre, sous les rires et les lazzi. Raspail lui vient en aide, l’entraîne à part : « Malheureux enfant ! Pour se sauver des pièges qui l’attendent à toutes les issues de sa belle carrière, il ne lui manque qu’un peu de méfiance ; mais la nature ne donne pas cette qualité ; on ne l’acquiert qu’à ses dépens, dans le commerce des hommes […] »[3. Gérard de Nerval, Mes prisons]

Une épidémie de choléra se déclare. Le directeur de Sainte-Pélagie ordonne, le 16 mars, le transfert du jeune homme dans une maison de santé, à Paris, où il pourra achever le temps de sa peine. Ensuite, les éléments d’un mystère tragique s’enchaînent, jusqu’au petit matin du 30 mai 1832. Il affronte, dans un duel au pistolet, soit Pescheux d’Herbinville, soit Ernest Duchâtel, soit les deux à la fois ! Pour quelle raison ? Un complot policier ? Une querelle d’amour déçu, dont l’objet serait une certaine Stéphanie ? On suggère aussi une mise en scène macabre : Galois, amoureux éconduit, citoyen découragé, mathématicien incompris, aurait provoqué sa mort, organisé son suicide, avec la complicité, peut-être inconsciente, de deux compagnons…

Dans la nuit qui précède son décès, il adresse à son ami Auguste Chevalier une manière de testament scientifique. Tout, dans cette missive, nous démontre que ce génie de vingt ans se précipite consciemment vers la mort. Il veut transmettre sa contribution radicale aux mathématiques, contre la négligence, voire la malveillance de ses pairs : il y démontre une lucidité absolue, il y résume son entreprise intellectuelle, qui porte sur la théorie des équations et sur les fonctions intégrales. Confiant à la postérité le soin de faire prospérer ses découvertes, il termine sur ces mots :
« Tu prieras publiquement Jacobi ou Gauss de donner leur avis, non sur la vérité mais sur l’importance des théorèmes. Après cela, il y aura, j’espère, des gens qui trouveront leur profit à déchiffrer tout ce gâchis. Je t’embrasse avec effusion. »

Ni Jacobi, ni Gauss, ne furent approchés. Mais Galois ne se trompait pas : ses théorèmes, son puissant travail de pure abstraction, contenaient la charge explosive d’une révolution culturelle. Elle fondera en partie la science moderne.

Il n’y avait pas de poste, pas d’emploi pour Évariste, ici-bas. Cependant, bien que sa course humaine fût brève, il eut le temps de concevoir un objet intellectuel, dont la vitesse et la masse, en percutant la science mathématique, la modifièrent définitivement.[/access]

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Evariste Galois 1811-1832

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Une affaire d’État

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Alain de Fusillac, s’adressant au docteur Véner, lui-même penché sur Christine Trocrainte, qui revient à elle, après un bref évanouissement :
– Qu’est-ce qu’elle a dit, doc ?
– Elle a dit : « Vous êtes vraiment un dégueulasse”
– Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ?
– Dégueulasse, ça veut dire que vous l’empêchez de faire le travail pour lequel elle est aussi bien payée que vous !
– Mais enfin, si j’avais été dégueulasse, j’aurais cessé de la payer !
– Alors, c’est un complot !
– Quel complot ?
– Le complot des gens qui sont très bien payés pour décourager ceux qui sont autant payés qu’eux-mêmes ! Mais ça va vous coûter cher !
– Ce n’est pas moi qui paie !
– C’est bien la preuve que c’est un complot d’État !
– J’aurais mieux fait de l’augmenter !

Antipédantisme primaire!

J’avais déjà été un tant soit peu surprise en découvrant, il y a quelques années, que les cours de bio, de chimie et de physique, autrefois regroupés sous le terme « cours de sciences », formule laconique, certes, mais qui avait le mérite d’être claire, ont été rebaptisés cours de « culture scientifique ». Cette nouvelle appellation était-elle rendue nécessaire par un changement de contenu ? Oui, d’après les profs. Lesquels ? Là, c’est plus confus. En gros, il semblerait que ce soit l’angle d’attaque proposé aux apprenants qui fasse toute la différence. Je n’en doute pas un instant, mais force est de constater que les cours de « culture scientifique » de ma benjamine étaient en touts points semblables aux cours de science de mon aînée. L’angle d’attaque pour étudier le système respiratoire des batraciens ne me semblait pas avoir bougé d’un degré.

Mais je n’allais pas faire ma néo-réac pour si peu, et d’ailleurs, j’en ai vu d’autres ! Et depuis belle lurette, puisqu’au cours de ma propre scolarité, les cours de géo et d’histoire furent regroupés et gracieusement nommés EDM. Ca semble assez mystérieux, EDM, pour un esprit non averti. Et quand votre esprit est averti, ça s’obscurcit encore : EDM, c’est l’acrostiche d’Etude Du Milieu. Allait-on proposer aux collégiens une étude approfondie des bas-fonds où se croisent, paraît-il, des truands, des putes et des receleurs ? Avec lecture de San-Antonio en guise de « document référentiel » ? Voilà qui eût été un « angle d’attaque » radicalement différent de l’étude des marées terrestres et celle de l’Entretien du Camp du Drap d’Or.

Pas du tout. L’EDM, puisqu’EDM il y a, consiste à investiguer, au mépris, bien sûr, de toute chronologie, un événement sous son angle historique ET géographique. Par exemple, étudions la bataille de Waterloo. On verra les mouvements de troupes de Napoléon, Grouchy, Blucher, Wellington ET le relief de Waterloo. Ce qui est tout de même une sinécure vu que le relief de Waterloo, comme n’avait pas manqué de le souligner Victor Hugo, c’est plus facile à étudier que celui de la Mongolie intérieure. Après Waterloo, nous verrons les conquêtes mérovingiennes, pour atterrir ensuite à Pearl Harbor. Accrochez-vous !

« C’est bien beau, tout ça, maugréait une prof de géo, mais ils vont arriver en terminale sans avoir entendu parler de l’érosion ! »

Je m’en foutais, quand cette nouveauté est apparue, j’étais moi-même en terminale et nos programmes furent épargnés. Etant devenue mère, je m’en fous un peu moins…

Mais je reste sereine, l’Enseignement en a vu d’autres, les profs aussi et les écoliers plus encore. Donc ne nous énervons pas pour ces toilettages qui font la gloire des pédagogues. Au moins, quand ces derniers cherchent de nouveaux intitulés au cours de savants brainstormings, ils ne sont pas au bistrot.

Toutefois, malgré mes résolutions à surfer sans faiblir sur la vague de la modernité, je suis restée pantoise en découvrant qu’après la « culture scientifique », les cours de religion catholique, dispensés dans la catholique école de mes mômes, avaient, eux, été rebaptisés « Sciences religieuses ». Sciences religieuses ! Sans sombrer dans le manichéisme qui oppose les sciences aux religions, appelant sans cesse à la barre Galilée ou l’Inquisition, il me semble que la formule relève de l’oxymore.

Il paraîtrait cependant que cette audacieuse appellation n’ait pas encore été validée par l’EN et ne soit, à ce stade, usitée que par l’un ou l’autre prof de religion dont on loue avec une admiration mêlée de perplexité, l’audacieux avant-gardisme. Gageons qu’ils feront école, c’est le cas de le dire, et que l’intitulé « cours de religion » ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir.

Pour le fond, le cours de « Sciences religieuses » dispensé dans les écoles catholiques a cette particularité innovante d’avoir inventé une béatitude supplémentaire, que l’on pourrait résumer ainsi : « Heureux les tenants du multiculturalisme, car le monde de demain est à eux ». En effet, confits de tolérance, les profs de « Sciences religieuses », expliquent à leurs ouailles, pardons, à leurs apprenants, qu’un bon catho tolère toutes les coutumes, toutes les religions, tous les usages, même les plus barbares, et que, finalement, la polygamie ou la burqa, ça a du bon.

Je commence à me demander combien de temps encore je vais parvenir à tenir d’aplomb sur la fameuse vague de la modernité.

Plutôt la peste que le choléra !

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Vibrio cholerae, agent du choléra

L’univers des infections bactériennes est vaste et généreux. Il scintille de mille possibles. A tel point que nous en sommes parfois embarrassés, lorsque nous sommes amenés, dans la vie quotidienne, à faire notre choix entre mille infections alléchantes. Si le lupus vulgaire n’est, certes, la coqueluche de personne, nombre d’entre vous, et notamment les plus jeunes, seraient tentés, j’en suis certain, de se laisser séduire par des bactéries enivrantes aux noms féeriques. Qui ne souhaiterait contracter du jour au lendemain la maladie des griffes du chat, l’ulcère de Buruli, exploser d’une gangrène gazeuse ou être frappé par le syndrome de Waterhouse-Friderichsen, la méningite tuberculeuse ou un lymphogranulome vénérien ? Qui, parmi vous, ne souhaiterait délirer sous les assauts prestigieux de la fièvre fluviale du Japon, de la fièvre purpurique brésilienne ou de l’inoubliable fièvre pourprée des montagnes Rocheuses ?[access capability= »lire_inedits »]

Le choléra, ce « trousse-galant »

Permettez-moi cependant de vous arrêter tout de suite pour vous inviter à préférer à ces mirages, à toute cette pacotille, la voie royale des bactéries : la peste ou le choléra. Aux fastes clinquants, aux fièvres rutilantes, préférons un peu de classicisme. Dès lors ne reste plus qu’un problème : comment choisir, en toute objectivité et en pleine conscience, entre la peste et le choléra, ces deux maux grandioses ?
La littérature ne nous aidera guère à trancher, car ils ont tous deux leurs grands poètes. La peste peut se prévaloir du soutien de Boccace, d’Albert Camus et d’Artaud. Mais le choléra a dans son camp Thomas Mann, Giono et Garcia Marquez.

Le choléra a, certes, de beaux quartiers de noblesse. Il a été la première maladie pestilentielle à faire l’objet, dès le XIXe siècle, d’une surveillance internationale. C’est une maladie épidémique honorable qui doit, depuis 1883, ses contagions les plus réussies au « bacille de Koch »[1. De son vrai nom « Bacille virgule ». Pacini le découvrit en 1854 et Robert Koch tenta seulement d’en relancer la mode en 1883. Ce dernier ne donna toutefois officiellement son nom qu’au bacille de la tuberculose, que je salue également], Vibrio cholerae, le vibrion de la colère. Il fait également, depuis vingt ans, l’objet d’une campagne de presse dithyrambique sous la houlette de mon ami Basile de Koch. Cependant, au risque de me brouiller avec cette éminente pointure scientifique, ce pape du choléra dont j’ai l’heur d’être aussi le voisin de pixels, je ne le suivrai pas dans son obstinée défense et illustration du choléra – préférant encore choisir la peste.

Le choléra, plaisamment surnommé « trousse-galant », manque tout de même un peu de classe. Il se manifeste par des diarrhées aussi brutales qu’abondantes conduisant de manière un peu attendue à de sévères déshydratations. Il rend cholériques même des gens de nature plutôt calme. Certes, il a pour lui de pouvoir causer la mort en trois jours, et en quelques heures quand il est un peu en forme. Il peut amuser un temps en nous rendant tout bleus – ce que la science nomme « cyanose » et que notre langue a salué en inventant les « peurs bleues ». Le choléra a surtout connu ses heures de gloire durant ses sept pandémies ou tournées mondiales. Mais la première remonte à peine à 1817-1825. Son plus grand tort est d’être, au fond, une maladie moderne. Je ne parviens pas à saisir comment ce point fondamental a pu être accueilli avec tant de clémence aveugle par mon ancien ami Basile de Koch.

Choisissons la peste à l’ancienne !

C’est la peste, la peste vénérable, la peste à l’ancienne qu’il faut à l’évidence choisir ! Imitons en cela le goût sûr des Anciens ! Celui de nos empereurs romains les plus compétents, d’Antonin à Justinien, le choix divin de toutes les nobles vengeances d’Apollon ! « Cito, longe, tarde », qui peut se traduire par « Barre-toi, loin et longtemps ! » : la peste est une invitation au voyage ! Elle a connu quelquefois des effets de mode, de grands emballements collectifs, comme à Londres en 1665 ou à Marseille en 1720. Mais lors de la Peste noire de 1347-1351, est-ce véritablement un hasard si elle a su séduire et emporter entre 30 % et 50 % de la population européenne, qui n’ont pas un instant songé à jeter leur dévolu sur le choléra ?

Aux pestis minore d’Amérique du Sud, qui se décrédibilisent par des fièvres ridiculement légères, sachons naturellement préférer la peste bubonique et Yersinia pestis, son bacille de référence. Lui seul nous promet sa combinaison surprenante de frissons et de fièvres, de myalgies (douleurs musculaires) et d’arthralgies (douleurs articulaires), de céphalées (maux de tête) et d’asthénie (grande fatigue). Mais aussi, bientôt, la tachycardie, la prostration, les convulsions et le délire !
Compagnons d’apocalypse, ne fléchissons pas et réclamons sans tarder nos bubons ![/access]

Paris n’est pas une fête…

Ce n’est pas dans les rues d’un New York en noir et blanc que Woody Allen plante le décor de son dernier film, Minuit à Paris, mais sur les quais de Seine d’un Paris lumineux. Gil, (Owen Wilson) un scénariste hollywoodien à succès, est venu passer quelques jours dans la capitale des amoureux avec sa future épouse (Rachel McAdam) et sa belle-famille. S’il n’est pas l’intellectuel binoclard, paranoïaque, hypocondriaque, sarcastique, qui parle de ses angoisses névrotiques et de sa vie sexuelle, en mêlant note de désespoir et touche d’humour juif, sur le divan de son shrink, Gil est bien, avec son allure de surfer californien, un autre alter ego de Woody Allen . Soucieux, comme les autres personnages alleniens, de connaître le véritable sens de la vie, de l’art, de l’amour, il n’a qu’une seule idée en tête, trouver l’inspiration qui l’aidera à écrire son premier roman.

Paris sur cliché

Mais voilà comment filmer Paris sans tomber dans le désolant piège du cliché ? Difficile surtout lorsque les personnages sont des touristes qui se contentent de traverser en taxi les beaux quartiers de l’ouest Parisien, de faire leur devoir culturel au musée Rodin avec pour conférencière la première dame de France, ou bien d’accomplir l’inévitable pèlerinage au château de Versailles.

Si Woody Allen nous a épargné le thé chez Ladurée ou le baiser sur le bateau-mouche, il n’a pas pu, malgré tout, s’empêcher de flatter le narcissisme des Parisiens qui applaudissent fébrilement à la vue de nos monuments bien connus ou bien aux tentatives avortées de l’un des personnages de prononcer à la française, la Sorbonne ou Versailles. Un peu facile non ?
Mais revenons à l’histoire. Ce qui sauve le film du Paris stéréotypé, c’est l’intrusion de la magie qui opère, comme dans les contes de fées, à l’heure fatidique de minuit. Minuit, l’heure du rêve a sonné. Le Paris plaqué de la carte postale s’évapore et le Paris en fête des années folles s’anime.

Retour vers le passé. La machine à remonter le temps est une traction avant qui, surgit de nulle part, emmène Gil vers une autre époque, un autre Paris, celui des années folles où l’effervescence pétillante de la vie artistique attirait écrivains, peintres, poètes, chanteurs, danseurs venus du monde entier pour profiter de l’énergie créatrice que Paris insufflait alors.
Abasourdi par ce qui lui arrive, Gil sympathise avec le Scott Fitzgerald, danse le fox-trot avec Zelda, prend un verre avec le tumultueux Hemingway, boit les paroles de la grande prêtresse de la critique littéraire et artistique, Gertrude Stein, écoute les conseils surréalistes de Dalì, et tombe sous le charme d’Adriana, (Marion Cotillard), la muse de Picasso.
Après cette virée dans le Paris des années 20, la chambre d’hôtel du Bristol, aussi luxueuse soit-elle, paraît à Gil bien fade et la réalité qui l’entoure véritablement absurde, surtout lorsqu’il doit subir les discours prétentieux de l’ex de sa fiancée qui croit tout savoir sur tout. Woody Allen ne manque pas l’occasion d’épingler une fois de plus le snobisme de cette caste de pseudo-intellectuels qui étalent un savoir formaté sur l’objet d’art. On ne peut que sourire de nostalgie devant le décalage entre le verbiage mécanique de la pédante critique professorale et l’impulsivité fantaisiste d’un Dalì obnubilé par la vision phallique d’un rhinocéros dégoulinant.

Cette immersion dans le Paris des années folles peut être comprise comme la métaphore du processus créatif ou bien alors comme la mise en scène rêvée de l’œuvre que Gil est en train d’écrire. En tout cas, aussi hallucinatoire soit-elle, elle est source de révélation et d’inspiration pour Gil et dessine en creux une critique qui effleure le spectateur aussi imperceptiblement que les plumes vaporeuses du boa de Joséphine Baker.

Parce que sous les aspects gentillets du film, Woody Allen montre bien que Paris n’est plus la ville qui inspire par son présent. Le Paris de 2010 est une ville-musée, une ville-brocante, une ville-touristique alors que c’est le Paris ville lumière et cosmopolite de l’entre deux guerre, qui pourrait inspirer Gil, quand la culture était une vie réellement vécue et pas un produit consommable, que les artistes se souciaient davantage de leur art que de sa valeur marchande et qu’ils refaisaient le monde lors de soirées exubérantes plutôt que sur des plateaux-télé.

Alors, en effet, cette hétérogénéité des styles, des débats, des couleurs sur l’air jazzy d’un Cole Porter avait de quoi mettre en branle l’imagination !
On est cependant frappé par la quasi-disparition des artistes français de ce Paris en fête. Chanel et Cocteau sont simplement mentionnés comme pour saupoudrer la conversation de paillettes françaises. Quant à Aragon, Matisse, Braque, Morand, Gide et les autres, ils sont totalement absents, comme s’ils n’avaient jamais existé. Est-ce la façon qu’a trouvée cet amoureux de Paris pour faire passer en douceur sa nostalgie d’une ville disparue ?

Peut-on autopsier un fait divers?

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photo : Christophe Le Tellier

Certains faits divers ressemblent à des passions d’adolescent. Aussi intenses que fugaces, ils nous obsèdent le temps d’une saison. Peu accèdent à la notoriété posthume de Jack l’éventreur ou de l’Etrangleur de Boston, immortalisés par le souvenir de leurs crimes. Quelles caractéristiques doit donc avoir l’un de ces faits divers pour passer à la postérité ? Faut-il qu’il soit particulièrement macabre ou d’ingénieuse conception ? Qu’il ait une portée mythique ou universelle ?

Michel Foucault exhuma l’affaire Pierre Rivière – du nom d’un parricide exécuté en 1836[1. Michel Foucault, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère : un cas de parricide au XIXe siècle, Paris, Gallimard, 1973] – cent trente-huit ans après les faits qui firent grand bruit à l’époque. Avec son équipe, Foucault a collecté l’ensemble des documents relatifs à cette affaire : articles de presse nationale et régionale, archives judiciaires, propos tenus par les habitants et le maire du village où se produisit le drame, et surtout, le récit de Pierre Rivière dont, à en croire Foucault, la seule « beauté » justifiait cette longue recherche et sur lequel il a tenu à conserver un silence religieux, comme pour mieux faire partager la « sorte de vénération, et de terreur pour un texte qui devait emporter avec lui quatre morts ».

Le silence du chercheur résiste aux bavardages accumulés autour de l’affaire. Rien ne suscite en effet plus de palabres et d’élucubrations qu’un fait divers, ce qui n’est guère étonnant compte tenu de sa nature « pathologique »[2. Cyrille Bégorre Bret, Raphaël Giraud, Sébastien Miller, «Le fait divers et la nouvelle rhétorique démocratique», Le Banquet, n°19, 2004/1], de sa teneur en anormalité. On voudrait le pénétrer et le ramener à l’intelligible, percer ses zones d’ombre, comprendre les causes de l’incompréhensible. Mais ce n’est pas tout : on a aussi envie de l’exemplariser en le traitant comme le symptôme d’une maladie sociale. Tant que les mobiles du crime échappent à l’emprise de la raison, un halo de terreur mystique l’entoure. Cette inquiétante sacralité du mystère, on ne peut l’accorder au fait divers Forcer l’inconnu, avancer par degrés vers sa résolution, engendre des tensions indissociablement liées au plaisir.

Le sens de l’affaire

Par les interrogations qu’il soulève, par l’incrédulité qu’il provoque, par le mystère qu’il contient, le fait divers s’apparente en outre à un roman policier dont le dévoilement progressif manifesterait « cette dimension littéraire de l’histoire à retrouver, à refaire, [qui] est à l’origine du plaisir herméneutique éprouvé par le lecteur, celui qui est causé par une interprétation du réel qui en lit la trame cachée »[3. ibid]. D’où cette quête précipitée visant à donner un sens à l’affaire. Dès qu’il y a crime, les experts divers et variés foisonnent. Journalistes et écrivains s’attellent à la rude tache de faire parler la nature absconse des faits. Ce phénomène ne se limite pas, il est vrai, aux faits divers stricto sensu. Il concerne tous les personnages publics auxquels des parcelles de vie « hors-norme » confèrent la même force d’attraction. Les experts autoproclamés tentent alors de pénétrer l’esprit du personnage en s’y confondant.

Grandeur et misère de l’exploration littéraire

Cette méthode d’investigation peut se révéler fertile quand des écrivains réussissent leur « emprunt direct à la réalité »[4. François Mauriac, Le Romancier et ses personnages, 1933]. Une réalité qu’ils ne modifient pas à des fins de fiction mais dont ils entreprennent l’examen méthodique en usant de procédés littéraires..
Tel est l’objectif du réquisitoire de Percy Kemp qui a imaginé, dans Le Monde, « ce qu’aurait dit, à son procès, le chef d’Al-Qaida s’il avait été jugé (…) : une attaque en règle contre les États-Unis, qui l’ont fabriqué puis lâché »[5. « Ben Laden : J’accuse », Percy Kemp, Le Monde, 9 mai 2011]. Quelques jours plus tard, Tahar Ben Jelloun s’emparait d’un autre personnage, ou plutôt de sa « boite crânienne », en prétendant entrer « dans la tête de Khadafi »[6. Tahar Ben Jelloun, « Dans la tête de Kadhafi », Le Monde, 15-16 mai 2011], essayant, à grands jets d’ironie mordante, de restituer le cynisme et la perte de réalité du personnage.

En revanche, lorsque ces explorations se réduisent à une projection superficielle, l’enfilage de perles psychologiques se met au service du frisson, de ce point de vue, l’enquête menée « dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès »[7. « Dans la tête de Xavier Dupont de Ligonnès », Doan Bui, Le Nouvel Observateur, 5 mai 2011, numéro 2426] est un modèle de ratage.

Les générations futures se souviendront-elles des colis piégés d’Unabomber ou de son manifeste ? Si rien ne garantit que le second soit toujours lu, le souvenir des premiers s’effacera inévitablement. Quid de l’affaire Richard Durn et de son journal intime? Des lettres et des mails de Dupont de Ligonnès ? Ces assassins des années 2000 auront-ils droit à leur film éponyme, à leur page Facebook ou à leur fan club virtuel ?

Il faut se résigner à ce que les discours suscités par le fait divers, « ne forment ni une œuvre ni un texte, mais une lutte singulière, un affrontement, un rapport de pouvoir, une bataille de discours et à travers des discours »[8. Michel Foucault, op.cit]. L’enjeu de cette lutte, c’est le sens forcément opaque dont la pénétration serait le domaine réservé de nos nouveaux chamanes.

Quand DSK dénonçait les logements trop luxueux

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Grâces soient rendues à l’excellent Arthur Goldhammer et à son blog French Politics, où il dissèque depuis Harvard notre vie politique. C’est en effet grâce à sa vigilance, que j’ai pu visionner cette vidéo mémorable du 17 février 2005. L’émission en question, diffusée sur France2 s’appelait « 100 minutes pour convaincre ».

On y voit face à face le Ministre de l’Économie et des Finances de l’époque, l’UMP Hervé Gaymard et un de ses prédécesseurs à Bercy, à savoir Dominique Strauss-Kahn. A cette époque Hervé Gaymard est englué dans une « affaire » déclenchée par le Canard qui venait de révéler que le ministre, son épouse et leurs huit enfants logeaient dans un appartement de 600 m2 payé 14 400 euros par mois par l’État.

Une dépense totalement immorale pour DSK qui avait notamment déclaré dans cette émission : « Comment se fait-il que vous, vous ne vous soyez pas rendu compte en rentrant dans cet appartement que le fait de louer un appartement qui valait 10 fois le SMIC par mois était quelque chose qui était inacceptable ? » Avant d’ajouter en guise de conclusion, et sans possibilité d’appel : « Il y a un problème d’éthique personnelle là-dessous!»


Strauss-Kahn cartonne Hervé Gaymard par aklineuropa

Très affaibli par l’affaire, et notamment par la dénonciation par DSK de son train de vie «non éthique» devant des millions de téléspectateurs, Hervé Gaymard démissionnera de son ministère le 25 février 2005, une semaine après l’émission.

L’ouvrier « souchien », nouveau lumpenprolétaire

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Patrick Dewaere tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles

Si l’on s’en tient à la froide définition du dictionnaire, le prolétaire est celui qui se trouve contraint de vendre sa force de travail parce qu’il n’est propriétaire de rien d’autre que son propre corps. Il ne possède ni terre, ni argent, ni statut mais seulement (et éventuellement) un savoir-faire. Dans cette acception, beaucoup de monde en France − les ouvriers, les employés et une partie non négligeable des classes moyennes en pleine paupérisation − peut penser qu’il appartient à cette catégorie. Pourtant, dans l’imaginaire politique et culturel français, le prolétaire est autre chose.[access capability= »lire_inedits »]

Au mitan des années 1980, alors qu’une ridicule vague libérale déferlait sur la France (souvenez-vous des cravates au vent de Chirac, Léotard, Longuet et autres), la figure de l’ouvrier français conservait une aura positive. À la différence du petit-bourgeois ou même de l’employé, le prolo était presque un héros aux yeux du lycéen de banlieue fan de Trust et des Clash (avec leurs figures héroïques de rockers prolétariens que furent Bernie Bonvoisin et Joe Strummer). Habitant d’une zone pavillonnaire ni défavorisée ni favorisée, le fils de VRP que j’étais regardait avec envie les fils d’ouvriers qui savaient bricoler leur mob et paraissaient tous tellement à l’aise avec les filles. Ils me semblaient faire partie d’un monde d’hommes, en contact avec la vraie vie. Incarnation d’une violence politique porteuse de justice sociale, peu disert, le prolétaire avait les mains calleuses, mais il était capable de changer le monde.

Ce prolo mythique avait beau être internationaliste, il était profondément français. Gauloise sans filtre au bec, il avait la gouaille qui pourfend les puissants. Incarné par Coluche, Renaud ou Patrick Dewaere, cet héritier de Gavroche tenait la dragée haute aux petits intellos qui tremblent devant les filles et sont incapables de changer un joint – mais pas d’en fumer. Bref, le prolétaire, c’était la virilité, celui dont on enviait la force tranquille et convoitait la force de travail et qui daignait vous l’accorder, en attendant le Grand soir.

On n’en est plus là. Aujourd’hui, le patronat offre du travail comme une aumône. Lorsqu’une entreprise accepte de maintenir des emplois en France, c’est sous la pression des pouvoirs publics, comme on rend service à un parent nécessiteux : de mauvaise grâce et en affichant un air supérieur. Privés de la possibilité d’incarner la virilité − elle-même tenue pour plus ou moins ridicule ou même carrément obsolète −, confiné dans la position du solliciteur, le prolétaire a perdu tout son prestige. Normal, il n’est plus qu’un beauf, individu en proie aux pires pulsions : xénophobie, racisme, chauvinisme, conservatisme social, jalousie de classe. Arraisonné à son outil de travail, attaché à ses acquis sociaux, il est, avec le paysan, le symbole d’une France moisie.

Et pourtant, dans la France des années 1990 et 2000, il retrouve une nouvelle jeunesse. C’est qu’il a un nouveau visage : grâce à la montée de l’immigration et à l’invention politico-administrative du « sans-papiers », l’immigré déraciné est, pour des élites elles-mêmes internationalisées et internationalistes, un bien meilleur « damné de la terre » que le vieux prolo français, pardon, franchouillard. Il suffit pour s’en convaincre de lire le best-seller de l’extrême gauche radicale, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Badiou s’y livre à un éloge enflammé de « l’ouvrier de provenance étrangère » sans papiers qui s’oppose point par point à son dénigrement du « petit-bourgeois » « français de France ». Quant à l’ouvrier « de souche », il n’apparaît nulle part en tant que tel dans cet ouvrage. On ne peut que supputer qu’il s’identifie plus ou moins à ce « petit-bourgeois » qui refuse d’honorer avec Badiou le « Malien qui fait la plonge dans un restaurant chinois » et d’apprendre de ce dernier « à devenir étrangers à nous-mêmes, à nous projeter hors de nous-mêmes, assez pour nous projeter hors de cette histoire occidentale et blanche qui s’achève ». En même temps qu’il applaudit à la liquidation accélérée de l’histoire « occidentale et blanche qui s’achève », Badiou s’enthousiasme pour l’ouvrier marocain qui affirme « avec force que ses traditions et ses usages ne sont pas ceux du petit-bourgeois européen ».

L’étranger en situation illégale devient ainsi le modèle auquel nous sommes tous conviés à nous rallier pour être autre chose qu’un peuple de « rats » suivant leur joueur de pipeau. Qu’on ne croie pas que Badiou est isolé. Étienne Balibar, autre grand gourou de la « radicalité », propose, dans un hors-série de Télérama tout entier consacré à la dénonciation de la France moisie, de faire du sans-papiers le seul « prolétaire au sens strict », donc le seul être digne de l’admiration et de la compassion de ceux qui savent ce qu’il faut penser.

Dans ces conditions, s’il ne veut pas disparaître dans les poubelles de l’histoire sans frontières, et même, horresco referens, conserver le droit de se réclamer d’une vieille identité française, le prolo qui ne peut revendiquer sa qualité d’étranger ou de Français d’immigration récente n’a guère d’autre choix que de s’identifier au sous-prolétaire honni par Marx et Trotsky en raison de ses tendances réactionnaires. L’ouvrier « souchien » est donc, très logiquement, un objet de répulsion pour la gauche la plus internationaliste. Il est d’ailleurs significatif que ce terme ait été inventé par Houria Bouteldjia, égérie des « Indigènes de la République » dont la pensée se résume à la haine de la France d’avant, ou de ce qui en reste, exactement comme le concept de sous-prolétariat avait permis à Marx de caractériser tous ceux qui n’avaient aucune place dans la lutte des classes. Les « souchiens », surtout de basse extraction, sont ceux qui ne peuvent en aucune façon prétendre au statut de victime qui est la clé de l’existence médiatique : le peuple flottant et sans identité positive des rebuts du monde à venir. D’ailleurs, ça tombe bien, il vote Front national. Il n’est guère surprenant que les convocations rituelles de la « bête immonde » finissent par apparaître comme des prophéties autoréalisatrices. La gauche indignée peut se réjouir. Elle nous l’avait bien dit, non ?[/access]

Les « indignés » de la Bastille

photo : fabrice6827

« La Révolution n’est pas un dîner de gala » chantait le groupe punk Ludwig von 88. Hier à la Bastille, ils étaient pourtant quelques centaines à avoir joyeusement bravé le beau temps pour crier leur révolte dans un grand élan festif. Essentiellement composée de jeunes étudiants, diplômés en situation précaire ou punkachiens marginaux, la cohorte interlope massée devant l’Opéra Bastille s’enrichissait de quelques aînés aux tempes grisonnantes. Sous le parrainage de Stéphane Hessel, ces « indignés » se réclamaient des révolutions arabes pour mieux singer les protestataires de la Puerta del Sol. « C’est la France qui a inventé la révolution et ce sont les peuples arabes et les Espagnols qui la font. Alors allons prendre la Bastille ! » expliquaient-ils pour se donner du courage. Après tout, peut-être faut-il se réjouir que le chauvinisme soit devenu un produit d’exportation, comme si l’idée même de nation se délocalisait, suivant nos usines en Tunisie !

Sans parti ni patrie

On ne sait pas très bien ce que les manifestants parisiens entendaient démontrer mais cela n’importait guère. Dans les tracts distribués aux passants, les organisateurs anonymes de ce happening de l’indignation se défendaient de toute affiliation partisane ou syndicale, leurs revendications se limitant à quelques lieux communs socialement bienséants: « Le monde est soumis à des politiques de rigueur imposées par le marché et les organismes internationaux (FMI, Banque Mondiale, etc.). Ceux-ci engendrent chômage de masse et précarité de l’existence. » Sans oublier une allusion à l’anniversaire du 29 mai 2005, date du référendum sur le Traité Constitutionnel européen. Ces lieux communs n’ont rien de choquant et même, méritent d’être rappelés de temps à autre. Pour autant, en l’absence de toute ébauche de perspective, on ne voit pas en quoi ils seraient mobilisateurs.

« Democracia real ya ! » (« Pour la démocratie réelle »), pouvait-on lire sur les banderoles. L’indignation sauce Hessel ne saurait tolérer la moindre trace de patriotisme. Inutile de préciser qu’on n’aura pas vu flotter un seul drapeau français – sans doute aurait-ce été considéré comme une provocation fasciste. Seuls quelques oriflammes espagnols, autorisés pour circonstances exceptionnelles, ou palestiniens, toujours bienvenus quelle que soit la cause, ont été déployés. Le messie Hessel peut se réjouir : les indignés restent désespérément apolitiques, apatrides et transnationaux, tous fervents défenseurs des droits de l’homme déraciné. Internet est leur seule nation, les réseaux sociaux leur seul monde commun.

Une contestation Canal plus

Cette bouillie idéologique a du mal à dépasser le stade de l’imprécation la plus attendue : dans la situation terrible où se trouve l’Espagne on voit mal qui refuserait de s’en prendre aux méchants marchés financiers et à la vilaine Commission de Bruxelles. En vrais rebelles, ces jeunes conspuent TF1 et « son idéologie frontiste » et parlent le langage de Canal +. Leur France angélique baigne dans l’irénisme blafard de la sociologie subventionnée des frères Fassin. Dans leurs esprits, toute critique de l’insécurité se mue en dérapage populiste haineux. Ils tirent à vue sur le paysan déclassé qui vote Le Pen mais trouvent des circonstances atténuantes aux « cailleras » victime d’un racisme omniprésent. Mais avec votre coupe de cheveux, votre teint pâle et vos expressions hors d’âge, vous ne pouvez même pas le voir !

Une seule solution, l’indignation : contre Sarkozy, le patronat, les expulsions de clandestins, TF1, le Front National. Les gouvernants peuvent dormir tranquilles : cette masse ahurie conjuguant apolitisme et dénonciation marxiste de la « démocratie formelle » est bien incapable de réfléchir à la mondialisation ou aux rapports de classes[1. Quelques mouvements agrégés à la manif tentèrent de se frayer un chemin politique parmi ce concert de bons sentiments : le Mouvement Politique d’Education Populaire (MPEP) plaidait en vain pour la sortie de l’euro tandis que Génération Précaire faisait son beurre associatif]. Entre le festif et le sérieux, les indignés hésitaient cruellement. Utopie festive ou praxis révolutionnaire ? Les deux mon commandant, au diable la cohérence bourgeoise !

La chute finale

On verra si la poignée de journalistes qui avaient renoncé à leur repos dominical pour couvrir « l’événement » auront été séduits par ce lyrisme de bazar. C’est qu’en fait d’événement, on a pu observer un attroupement de jeunes fumant un joint une bière à la main et chantant un refrain à la gloire de Che Guevara, un atelier « dessine-moi ton monde » où des gamins, indifférents à la gesticulation carnavalesque, peignaient arbres et fleurs, sans oublier les irrésistibles cahiers de doléances, dont les initiateurs se voyaient déferler dans les rues de Paris, en héroïques héritiers des sans-culottes de 1789 et des Communards.

On ne pouvait s’empêcher de penser à la remarque de Marx sur l’Histoire qui, après la tragédie, revient sous forme de farce. Alors que les morts égyptiens, tunisiens, yéménites et syriens jonchent les sentiers de la liberté arabe, les indignés de la Bastille rejouaient hier le remake burlesque de leur sacrifice. Ces candides de la révolution post-adolescente donnent envie de voter à droite. Ça leur fera les pieds.

L’invasion des concombres tueurs

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Mangez cinq fruits et légumes par jour, vous vous souvenez ? J’ai toujours trouvé ce slogan extrêmement suspect. La terrible affaire des concombres contaminés partis d’Andalousie et déferlant sur l’Europe comme dans un film d’épouvante, façon L’invasion des profanateurs de sépulture, me donne tragiquement raison. Plusieurs centaines de personnes sont atteintes et on hésite entre deux et neuf décès avérés.

Ayant toujours préféré les rillettes aux salsifis, la côte de bœuf saignante aux haricots verts et le jambon des Ardennes à la ratatouille, je ferai donc partie des survivants dans une Europe post-apocalyptique, dévastée par l’Escherichia coli entérohémorragique, cette bactérie potentiellement tueuse qui commence à faire paniquer l’Allemagne et pointe son vilain nez en France. Comme on n’est jamais trop prudent, je vais même arrêter le chou avec la perdrix, les morilles avec le rôti de veau et la tomate cerise avec l’apéro. Et attendre derrière un bon tablier de sapeur l’arrivée d’une humanité nouvelle, enfin libérée du prêchi prêcha végétarien.

Évariste Galois, de rouge et de noir

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Source : http://tallerymedio.wordpress.com/

Il arrive que le génie soit un privilège qui se paie des souffrances morales d’une existence brève et chaotique : tel fut le cas d’Évariste Galois. Ce brillant esprit, mathématicien surdoué, nous a toujours fasciné, sans doute pour des raisons qui blessent notre susceptibilité : il est mort jeune, charmant, génial, exalté, courageusement et stupidement. Quoique ce dernier point ne nous paraisse nullement au-dessus de nos capacités, nous ne pouvons prétendre à remplir les autres conditions, toutes indispensables à un décès honorable.[access capability= »lire_inedits »]

Né en 1811, il succomba aux blessures reçues d’un duel, en 1832, dans des circonstances demeurées mystérieuses. Mais avant ce drame, il y eut l’affaire du banquet républicain, le 9 mai 1831. Donné par la Société des amis du peuple (dont le président s’appelait François-Vincent Raspail), au restaurant des Vendanges de Bourgogne, faubourg du Temple, pour célébrer l’acquittement de MM. Trélat, Cavaignac et Guinar, ce banquet créa une atmosphère de joie mêlée d’hostilité au gouvernement. Voici le récit que fait Dumas, témoin oculaire : « Une scène des plus animées se passait à quinze ou vingt couverts de moi. Un jeune homme, tenant de la même main son verre levé et un couteau-poignard ouvert, s’efforçait de se faire entendre. C’était Évariste Galois, lequel fut, depuis, tué en duel par Pescheux d’Herbinville. Évariste Galois avait vingt-trois ou vingt-quatre ans à peine à cette époque ; c’était un des plus ardents républicains. Le bruit était tel, que la cause de ce bruit était devenue incompréhensible. Ce que j’entrevoyais dans tout cela, c’est qu’il y avait menace ; que le nom de Louis-Philippe avait été prononcé – et ce couteau ouvert disait clairement à quelle intention. Cela dépassait de beaucoup la limite de mes opinions républicaines : je cédai à la pression de mon voisin […] et nous sautâmes, de l’appui de la fenêtre, dans le jardin. Je rentrai chez moi assez inquiet : il était évident que cette affaire aurait des suites. En effet, deux ou trois jours après, Évariste Galois fut arrêté. »[1. Alexandre Dumas, Mes mémoires]

L’époque était au soulèvement ; les jeunes gens se portaient en avant des émeutes. Dans les combats de rue, ils affrontaient la troupe armée. Certes, les mœurs étaient brutales ; par surcroît, les esprits, chauffés à blanc, regardaient comme insupportable l’issue politique des Trois Glorieuses (27, 28, 29 juillet 1830) : tant de morts pour que Louis-Philippe succédât à Charles X ! Paris du faubourg, des grandes écoles, de la bohème, était au désespoir. Galois, romantique doublé d’un géomètre, incarne tout à la fois une génération pressée et le destin fulgurant d’un individu d’exception, qui ne peut survivre durablement ni dans la banalité des jours, ni dans la cruauté du monde.

Donc, Alexandre Dumas s’effraya des suites qu’allait entraîner le scandale des Vendanges de Bourgogne ; par lui, nous apprenons que l’infortuné Galois fut traduit en justice et que son adversaire, dans le duel qui devait lui être fatal, se serait appelé (le conditionnel est nécessaire) Pescheux d’Herbinville.

Le 15 juin, c’est un jeune homme frêle, presque souffreteux, qui répond aux questions des juges, mais avec quel aplomb ! Dumas est dans la salle, et il rend compte d’une réplique cinglante d’Évariste : « Eh bien, je dirai que la marche du gouvernement peut faire supposer que Louis-Philippe trahira un jour, s’il n’a déjà trahi. »

Il est pourtant libéré, mais pour peu de temps : il est interpellé le 14 juillet, plus enfiévré que jamais, armé d’un fusil, de deux pistolets et d’un poignard ! Condamné, le 23 octobre1831, à six mois de prison, pour port illégal d’un uniforme d’artilleur de la Garde nationale, il est enfermé à Sainte-Pélagie, fourre-tout carcéral qu’avait fréquenté le marquis de Sade. Un quartier, nouvellement construit, venait d’être affecté aux politiques, ce qui en faisait alors le « Temple de la renommée », selon un mot de l’époque.

Dans la même prison que Nerval

On y trouve des faillis, de simples endettés, des savants, des artistes, et Gérard de Nerval, prince de la nuit. Il est arrivé ici un peu par hasard, après Évariste, en février 1832. Gérard Labrunie (son vrai patronyme) est un prisonnier paradoxal : « La prison m’était devenue si agréable que je demandai à rester jusqu’au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner ; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d’un prisonnier mis de force à la porte de la prison. » Nous avons la certitude qu’il y rencontra Évariste (il écrit son nom de famille avec deux l), par ces simples mots : « Il était cinq heures. L’un des convives me reconduisit jusqu’à la porte, et m’embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C’était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut tué en duel le lendemain de sa mise en liberté. »[2. François-Vincent Raspail, Lettres sur les prisons]

C’est à ce moment précis que nous retrouvons un autre prisonnier fameux, un homme des barricades et des sociétés secrètes, un juriste, un médecin, un chimiste, un hygiéniste, exercé au microscope, bref, un futur boulevard de nos villes : François-Vincent Raspail. Bouillant de caractère, débordant d’intelligence, héritier des Lumières, il personnifie l’engagement des savants du XIXe siècle, hantés par la question sociale. Dans l’univers de Sainte-Pélagie, Galois, de constitution délicate, est un égaré, un pur esprit.

On lui lance des défis, on l’entraîne à boire un mauvais alcool. Il veut faire l’homme, et il fait la bête : il s’enivre, vomit, sombre, sous les rires et les lazzi. Raspail lui vient en aide, l’entraîne à part : « Malheureux enfant ! Pour se sauver des pièges qui l’attendent à toutes les issues de sa belle carrière, il ne lui manque qu’un peu de méfiance ; mais la nature ne donne pas cette qualité ; on ne l’acquiert qu’à ses dépens, dans le commerce des hommes […] »[3. Gérard de Nerval, Mes prisons]

Une épidémie de choléra se déclare. Le directeur de Sainte-Pélagie ordonne, le 16 mars, le transfert du jeune homme dans une maison de santé, à Paris, où il pourra achever le temps de sa peine. Ensuite, les éléments d’un mystère tragique s’enchaînent, jusqu’au petit matin du 30 mai 1832. Il affronte, dans un duel au pistolet, soit Pescheux d’Herbinville, soit Ernest Duchâtel, soit les deux à la fois ! Pour quelle raison ? Un complot policier ? Une querelle d’amour déçu, dont l’objet serait une certaine Stéphanie ? On suggère aussi une mise en scène macabre : Galois, amoureux éconduit, citoyen découragé, mathématicien incompris, aurait provoqué sa mort, organisé son suicide, avec la complicité, peut-être inconsciente, de deux compagnons…

Dans la nuit qui précède son décès, il adresse à son ami Auguste Chevalier une manière de testament scientifique. Tout, dans cette missive, nous démontre que ce génie de vingt ans se précipite consciemment vers la mort. Il veut transmettre sa contribution radicale aux mathématiques, contre la négligence, voire la malveillance de ses pairs : il y démontre une lucidité absolue, il y résume son entreprise intellectuelle, qui porte sur la théorie des équations et sur les fonctions intégrales. Confiant à la postérité le soin de faire prospérer ses découvertes, il termine sur ces mots :
« Tu prieras publiquement Jacobi ou Gauss de donner leur avis, non sur la vérité mais sur l’importance des théorèmes. Après cela, il y aura, j’espère, des gens qui trouveront leur profit à déchiffrer tout ce gâchis. Je t’embrasse avec effusion. »

Ni Jacobi, ni Gauss, ne furent approchés. Mais Galois ne se trompait pas : ses théorèmes, son puissant travail de pure abstraction, contenaient la charge explosive d’une révolution culturelle. Elle fondera en partie la science moderne.

Il n’y avait pas de poste, pas d’emploi pour Évariste, ici-bas. Cependant, bien que sa course humaine fût brève, il eut le temps de concevoir un objet intellectuel, dont la vitesse et la masse, en percutant la science mathématique, la modifièrent définitivement.[/access]

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Evariste Galois 1811-1832

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Une affaire d’État

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Alain de Fusillac, s’adressant au docteur Véner, lui-même penché sur Christine Trocrainte, qui revient à elle, après un bref évanouissement :
– Qu’est-ce qu’elle a dit, doc ?
– Elle a dit : « Vous êtes vraiment un dégueulasse”
– Qu’est-ce que c’est, dégueulasse ?
– Dégueulasse, ça veut dire que vous l’empêchez de faire le travail pour lequel elle est aussi bien payée que vous !
– Mais enfin, si j’avais été dégueulasse, j’aurais cessé de la payer !
– Alors, c’est un complot !
– Quel complot ?
– Le complot des gens qui sont très bien payés pour décourager ceux qui sont autant payés qu’eux-mêmes ! Mais ça va vous coûter cher !
– Ce n’est pas moi qui paie !
– C’est bien la preuve que c’est un complot d’État !
– J’aurais mieux fait de l’augmenter !

Antipédantisme primaire!

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J’avais déjà été un tant soit peu surprise en découvrant, il y a quelques années, que les cours de bio, de chimie et de physique, autrefois regroupés sous le terme « cours de sciences », formule laconique, certes, mais qui avait le mérite d’être claire, ont été rebaptisés cours de « culture scientifique ». Cette nouvelle appellation était-elle rendue nécessaire par un changement de contenu ? Oui, d’après les profs. Lesquels ? Là, c’est plus confus. En gros, il semblerait que ce soit l’angle d’attaque proposé aux apprenants qui fasse toute la différence. Je n’en doute pas un instant, mais force est de constater que les cours de « culture scientifique » de ma benjamine étaient en touts points semblables aux cours de science de mon aînée. L’angle d’attaque pour étudier le système respiratoire des batraciens ne me semblait pas avoir bougé d’un degré.

Mais je n’allais pas faire ma néo-réac pour si peu, et d’ailleurs, j’en ai vu d’autres ! Et depuis belle lurette, puisqu’au cours de ma propre scolarité, les cours de géo et d’histoire furent regroupés et gracieusement nommés EDM. Ca semble assez mystérieux, EDM, pour un esprit non averti. Et quand votre esprit est averti, ça s’obscurcit encore : EDM, c’est l’acrostiche d’Etude Du Milieu. Allait-on proposer aux collégiens une étude approfondie des bas-fonds où se croisent, paraît-il, des truands, des putes et des receleurs ? Avec lecture de San-Antonio en guise de « document référentiel » ? Voilà qui eût été un « angle d’attaque » radicalement différent de l’étude des marées terrestres et celle de l’Entretien du Camp du Drap d’Or.

Pas du tout. L’EDM, puisqu’EDM il y a, consiste à investiguer, au mépris, bien sûr, de toute chronologie, un événement sous son angle historique ET géographique. Par exemple, étudions la bataille de Waterloo. On verra les mouvements de troupes de Napoléon, Grouchy, Blucher, Wellington ET le relief de Waterloo. Ce qui est tout de même une sinécure vu que le relief de Waterloo, comme n’avait pas manqué de le souligner Victor Hugo, c’est plus facile à étudier que celui de la Mongolie intérieure. Après Waterloo, nous verrons les conquêtes mérovingiennes, pour atterrir ensuite à Pearl Harbor. Accrochez-vous !

« C’est bien beau, tout ça, maugréait une prof de géo, mais ils vont arriver en terminale sans avoir entendu parler de l’érosion ! »

Je m’en foutais, quand cette nouveauté est apparue, j’étais moi-même en terminale et nos programmes furent épargnés. Etant devenue mère, je m’en fous un peu moins…

Mais je reste sereine, l’Enseignement en a vu d’autres, les profs aussi et les écoliers plus encore. Donc ne nous énervons pas pour ces toilettages qui font la gloire des pédagogues. Au moins, quand ces derniers cherchent de nouveaux intitulés au cours de savants brainstormings, ils ne sont pas au bistrot.

Toutefois, malgré mes résolutions à surfer sans faiblir sur la vague de la modernité, je suis restée pantoise en découvrant qu’après la « culture scientifique », les cours de religion catholique, dispensés dans la catholique école de mes mômes, avaient, eux, été rebaptisés « Sciences religieuses ». Sciences religieuses ! Sans sombrer dans le manichéisme qui oppose les sciences aux religions, appelant sans cesse à la barre Galilée ou l’Inquisition, il me semble que la formule relève de l’oxymore.

Il paraîtrait cependant que cette audacieuse appellation n’ait pas encore été validée par l’EN et ne soit, à ce stade, usitée que par l’un ou l’autre prof de religion dont on loue avec une admiration mêlée de perplexité, l’audacieux avant-gardisme. Gageons qu’ils feront école, c’est le cas de le dire, et que l’intitulé « cours de religion » ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir.

Pour le fond, le cours de « Sciences religieuses » dispensé dans les écoles catholiques a cette particularité innovante d’avoir inventé une béatitude supplémentaire, que l’on pourrait résumer ainsi : « Heureux les tenants du multiculturalisme, car le monde de demain est à eux ». En effet, confits de tolérance, les profs de « Sciences religieuses », expliquent à leurs ouailles, pardons, à leurs apprenants, qu’un bon catho tolère toutes les coutumes, toutes les religions, tous les usages, même les plus barbares, et que, finalement, la polygamie ou la burqa, ça a du bon.

Je commence à me demander combien de temps encore je vais parvenir à tenir d’aplomb sur la fameuse vague de la modernité.

Plutôt la peste que le choléra !

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Vibrio cholerae, agent du choléra

L’univers des infections bactériennes est vaste et généreux. Il scintille de mille possibles. A tel point que nous en sommes parfois embarrassés, lorsque nous sommes amenés, dans la vie quotidienne, à faire notre choix entre mille infections alléchantes. Si le lupus vulgaire n’est, certes, la coqueluche de personne, nombre d’entre vous, et notamment les plus jeunes, seraient tentés, j’en suis certain, de se laisser séduire par des bactéries enivrantes aux noms féeriques. Qui ne souhaiterait contracter du jour au lendemain la maladie des griffes du chat, l’ulcère de Buruli, exploser d’une gangrène gazeuse ou être frappé par le syndrome de Waterhouse-Friderichsen, la méningite tuberculeuse ou un lymphogranulome vénérien ? Qui, parmi vous, ne souhaiterait délirer sous les assauts prestigieux de la fièvre fluviale du Japon, de la fièvre purpurique brésilienne ou de l’inoubliable fièvre pourprée des montagnes Rocheuses ?[access capability= »lire_inedits »]

Le choléra, ce « trousse-galant »

Permettez-moi cependant de vous arrêter tout de suite pour vous inviter à préférer à ces mirages, à toute cette pacotille, la voie royale des bactéries : la peste ou le choléra. Aux fastes clinquants, aux fièvres rutilantes, préférons un peu de classicisme. Dès lors ne reste plus qu’un problème : comment choisir, en toute objectivité et en pleine conscience, entre la peste et le choléra, ces deux maux grandioses ?
La littérature ne nous aidera guère à trancher, car ils ont tous deux leurs grands poètes. La peste peut se prévaloir du soutien de Boccace, d’Albert Camus et d’Artaud. Mais le choléra a dans son camp Thomas Mann, Giono et Garcia Marquez.

Le choléra a, certes, de beaux quartiers de noblesse. Il a été la première maladie pestilentielle à faire l’objet, dès le XIXe siècle, d’une surveillance internationale. C’est une maladie épidémique honorable qui doit, depuis 1883, ses contagions les plus réussies au « bacille de Koch »[1. De son vrai nom « Bacille virgule ». Pacini le découvrit en 1854 et Robert Koch tenta seulement d’en relancer la mode en 1883. Ce dernier ne donna toutefois officiellement son nom qu’au bacille de la tuberculose, que je salue également], Vibrio cholerae, le vibrion de la colère. Il fait également, depuis vingt ans, l’objet d’une campagne de presse dithyrambique sous la houlette de mon ami Basile de Koch. Cependant, au risque de me brouiller avec cette éminente pointure scientifique, ce pape du choléra dont j’ai l’heur d’être aussi le voisin de pixels, je ne le suivrai pas dans son obstinée défense et illustration du choléra – préférant encore choisir la peste.

Le choléra, plaisamment surnommé « trousse-galant », manque tout de même un peu de classe. Il se manifeste par des diarrhées aussi brutales qu’abondantes conduisant de manière un peu attendue à de sévères déshydratations. Il rend cholériques même des gens de nature plutôt calme. Certes, il a pour lui de pouvoir causer la mort en trois jours, et en quelques heures quand il est un peu en forme. Il peut amuser un temps en nous rendant tout bleus – ce que la science nomme « cyanose » et que notre langue a salué en inventant les « peurs bleues ». Le choléra a surtout connu ses heures de gloire durant ses sept pandémies ou tournées mondiales. Mais la première remonte à peine à 1817-1825. Son plus grand tort est d’être, au fond, une maladie moderne. Je ne parviens pas à saisir comment ce point fondamental a pu être accueilli avec tant de clémence aveugle par mon ancien ami Basile de Koch.

Choisissons la peste à l’ancienne !

C’est la peste, la peste vénérable, la peste à l’ancienne qu’il faut à l’évidence choisir ! Imitons en cela le goût sûr des Anciens ! Celui de nos empereurs romains les plus compétents, d’Antonin à Justinien, le choix divin de toutes les nobles vengeances d’Apollon ! « Cito, longe, tarde », qui peut se traduire par « Barre-toi, loin et longtemps ! » : la peste est une invitation au voyage ! Elle a connu quelquefois des effets de mode, de grands emballements collectifs, comme à Londres en 1665 ou à Marseille en 1720. Mais lors de la Peste noire de 1347-1351, est-ce véritablement un hasard si elle a su séduire et emporter entre 30 % et 50 % de la population européenne, qui n’ont pas un instant songé à jeter leur dévolu sur le choléra ?

Aux pestis minore d’Amérique du Sud, qui se décrédibilisent par des fièvres ridiculement légères, sachons naturellement préférer la peste bubonique et Yersinia pestis, son bacille de référence. Lui seul nous promet sa combinaison surprenante de frissons et de fièvres, de myalgies (douleurs musculaires) et d’arthralgies (douleurs articulaires), de céphalées (maux de tête) et d’asthénie (grande fatigue). Mais aussi, bientôt, la tachycardie, la prostration, les convulsions et le délire !
Compagnons d’apocalypse, ne fléchissons pas et réclamons sans tarder nos bubons ![/access]

Anthropologie de la maladie

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Paris n’est pas une fête…

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Ce n’est pas dans les rues d’un New York en noir et blanc que Woody Allen plante le décor de son dernier film, Minuit à Paris, mais sur les quais de Seine d’un Paris lumineux. Gil, (Owen Wilson) un scénariste hollywoodien à succès, est venu passer quelques jours dans la capitale des amoureux avec sa future épouse (Rachel McAdam) et sa belle-famille. S’il n’est pas l’intellectuel binoclard, paranoïaque, hypocondriaque, sarcastique, qui parle de ses angoisses névrotiques et de sa vie sexuelle, en mêlant note de désespoir et touche d’humour juif, sur le divan de son shrink, Gil est bien, avec son allure de surfer californien, un autre alter ego de Woody Allen . Soucieux, comme les autres personnages alleniens, de connaître le véritable sens de la vie, de l’art, de l’amour, il n’a qu’une seule idée en tête, trouver l’inspiration qui l’aidera à écrire son premier roman.

Paris sur cliché

Mais voilà comment filmer Paris sans tomber dans le désolant piège du cliché ? Difficile surtout lorsque les personnages sont des touristes qui se contentent de traverser en taxi les beaux quartiers de l’ouest Parisien, de faire leur devoir culturel au musée Rodin avec pour conférencière la première dame de France, ou bien d’accomplir l’inévitable pèlerinage au château de Versailles.

Si Woody Allen nous a épargné le thé chez Ladurée ou le baiser sur le bateau-mouche, il n’a pas pu, malgré tout, s’empêcher de flatter le narcissisme des Parisiens qui applaudissent fébrilement à la vue de nos monuments bien connus ou bien aux tentatives avortées de l’un des personnages de prononcer à la française, la Sorbonne ou Versailles. Un peu facile non ?
Mais revenons à l’histoire. Ce qui sauve le film du Paris stéréotypé, c’est l’intrusion de la magie qui opère, comme dans les contes de fées, à l’heure fatidique de minuit. Minuit, l’heure du rêve a sonné. Le Paris plaqué de la carte postale s’évapore et le Paris en fête des années folles s’anime.

Retour vers le passé. La machine à remonter le temps est une traction avant qui, surgit de nulle part, emmène Gil vers une autre époque, un autre Paris, celui des années folles où l’effervescence pétillante de la vie artistique attirait écrivains, peintres, poètes, chanteurs, danseurs venus du monde entier pour profiter de l’énergie créatrice que Paris insufflait alors.
Abasourdi par ce qui lui arrive, Gil sympathise avec le Scott Fitzgerald, danse le fox-trot avec Zelda, prend un verre avec le tumultueux Hemingway, boit les paroles de la grande prêtresse de la critique littéraire et artistique, Gertrude Stein, écoute les conseils surréalistes de Dalì, et tombe sous le charme d’Adriana, (Marion Cotillard), la muse de Picasso.
Après cette virée dans le Paris des années 20, la chambre d’hôtel du Bristol, aussi luxueuse soit-elle, paraît à Gil bien fade et la réalité qui l’entoure véritablement absurde, surtout lorsqu’il doit subir les discours prétentieux de l’ex de sa fiancée qui croit tout savoir sur tout. Woody Allen ne manque pas l’occasion d’épingler une fois de plus le snobisme de cette caste de pseudo-intellectuels qui étalent un savoir formaté sur l’objet d’art. On ne peut que sourire de nostalgie devant le décalage entre le verbiage mécanique de la pédante critique professorale et l’impulsivité fantaisiste d’un Dalì obnubilé par la vision phallique d’un rhinocéros dégoulinant.

Cette immersion dans le Paris des années folles peut être comprise comme la métaphore du processus créatif ou bien alors comme la mise en scène rêvée de l’œuvre que Gil est en train d’écrire. En tout cas, aussi hallucinatoire soit-elle, elle est source de révélation et d’inspiration pour Gil et dessine en creux une critique qui effleure le spectateur aussi imperceptiblement que les plumes vaporeuses du boa de Joséphine Baker.

Parce que sous les aspects gentillets du film, Woody Allen montre bien que Paris n’est plus la ville qui inspire par son présent. Le Paris de 2010 est une ville-musée, une ville-brocante, une ville-touristique alors que c’est le Paris ville lumière et cosmopolite de l’entre deux guerre, qui pourrait inspirer Gil, quand la culture était une vie réellement vécue et pas un produit consommable, que les artistes se souciaient davantage de leur art que de sa valeur marchande et qu’ils refaisaient le monde lors de soirées exubérantes plutôt que sur des plateaux-télé.

Alors, en effet, cette hétérogénéité des styles, des débats, des couleurs sur l’air jazzy d’un Cole Porter avait de quoi mettre en branle l’imagination !
On est cependant frappé par la quasi-disparition des artistes français de ce Paris en fête. Chanel et Cocteau sont simplement mentionnés comme pour saupoudrer la conversation de paillettes françaises. Quant à Aragon, Matisse, Braque, Morand, Gide et les autres, ils sont totalement absents, comme s’ils n’avaient jamais existé. Est-ce la façon qu’a trouvée cet amoureux de Paris pour faire passer en douceur sa nostalgie d’une ville disparue ?