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Nicolas Sarkozy, c’est nous !

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Commençons par vider l’abcès afin que le lecteur sache vraiment d’où nous parlons et posons-nous la question-clef : partirions-nous en vacances avec Nicolas Sarkozy[1. Souvenons-nous de l’antienne de Thierry Roland : « Ah, ces deux-là, ils partiront pas en vacances ensemble ! »] ? La réponse est négative parce qu’il nous est arrivé de le rencontrer − trois ou quatre fois, je ne sais plus − et que cela nous a suffi pour nous rendre compte que nous n’appréciions pas particulièrement le bonhomme, loin s’en faut.[access capability= »lire_inedits »]

Seulement voilà, ce n’est pas à cette aune que nous devons juger une personnalité politique et a fortiori un chef de l’Etat, surtout quand c’est le nôtre[2. De chef. Et, surtout, d’Etat]. Qu’on aime ou pas le bonhomme, ce n’est pas la question, il est de toute manière le Président de la République et nous devons le juger uniquement sur ses actes, sans tomber dans l’obsession, ce qui tombe bien puisque c’est précisément le thème central de cette livraison.

Pourtant, les derniers démêlés d’une bonne partie de la presse française avec Nicolas Sarkozy révèlent qu’Icelui en obsède plus d’un. L’autre jour, l’amie Muriel Gremillet estimait, en conclusion d’un article brillant, que ceux qui s’opposent au Président n’étaient pas obligés de tomber dans tous les pièges − même grossiers − qu’il leur tend. On ne saurait mieux expliquer cette grave disposition d’esprit, laquelle pourrait bien avoir pour conséquence que nous en prenions pour cinq années supplémentaires. Coup de génie − dont je ne sais s’il est l’œuvre de Muriel ou d’un autre responsable de notre site − cet article était illustré par une photo absolument révélatrice, où l’on voit Nicolas Sarkozy dans la position d’un gourou et une flopée de journalistes l’entourant, carnets à la main, comme ensorcelés tel Mowgli devant le serpent du Livre de la jungle. Cette image en dit beaucoup sur le regard de la plupart des journalistes en particulier, mais aussi des Français en général sur celui qui préside aujourd’hui aux destinées de notre nation. Fascinés, voire ensorcelés, et dans la démesure − négative ou positive −, à l’image, justement, de l’objet de leur fascination.

Cette fascination vire parfois – et effectivement − à l’obsession, notamment sur le style présidentiel, et fait perdre de vue l’essentiel à la plupart des opposants à Nicolas Sarkozy, presse de gauche comprise. Or, ce qui nous obsède davantage, c’est qu’on ait pu dans notre République, dans notre démocratie, faire adopter par le Parlement, et sous un autre nom, un texte rejeté massivement par le peuple trois ans plus tôt. Où était donc Edwy Plenel le 4 février 2008, lorsque députés et sénateurs avalisèrent cette infamie ? Marianne nous gratifia-t-il d’une « une » sur le « voyou de la République » ? Nenni ! On préfère en appeler au sauvetage de la République en danger à l’occasion d’une séquence estivale − plutôt mal maîtrisée, d’ailleurs − et de roulottes mal garées[3. © Jérôme Leroy]. Et s’il n’y avait que les journalistes ! On se mobilise, on perd des journées de salaire, on évoque l’éventualité d’une grève générale à l’occasion du débat sur les retraites, lequel n’est pourtant qu’un corollaire des décisions prises en matière européenne et, lorsqu’on viole délibérément notre refus de participer à cette Europe-là, il ne se trouve personne pour aller prendre l’Elysée d’assaut, muni d’une fourche ou d’autre chose ! Voilà ce qui devrait obséder tous les Français !

Nicolas Sarkozy n’est pas dangereux lorsqu’il est « clivant ». En général, peu de temps après, il recule, car il s’agissait juste d’une séquence de com’. En revanche, lorsque Libé et Le Figaro l’approuvent de conserve, lorsque Plenel se tait, lorsque Marianne ne parle du sujet qu’en petit dans ses pages intérieures, il y a vraiment danger. Ce qui est inquiétant dans la France de 2010, c’est que l’anti-sarkozysme intelligent ait beaucoup de mal à trouver quelques porte-drapeaux médiatiques[4. A part peut-être à 7h15, chaque jour ouvrable sur Radio Luxembourg].

Et si Nicolas Sarkozy personnifiait notre renoncement collectif, notre frilosité collective à assumer un destin commun ? Et si notre laisser-faire au moment de l’adoption du Traité de Lisbonne révélait notre fatalisme, notre manque de courage et, pis, une communion – par paresse davantage que par adhésion − avec nos élites politiques et médiatiques ? Et si, effectivement, nous ne méritions, collectivement, pas autre chose que de choisir entre Sarkozy et Royal la dernière fois, entre Sarkozy et DSK, ou Aubry ou encore Royal, la prochaine fois ? Lorsqu’Eric Zemmour évoque une « mélancolie française », notre léthargie en février 2008 lui donne furieusement raison.[/access]

Bettencourt à Bollywood

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Des enregistrements mettant en cause un ministre adossés à une belle affaire de fric et de politique: l’Inde semble bien partie pour un remake bollywoodien de l’affaire Bettencourt. Le rôle du majordome est joué dans la version locale par Nira Radia, une lobbyiste représentant – entre autres – les intérêts de Ratan N. Tata, patron du conglomérat qui porte son nom.

Contrairement au cas français, Madame Radia n’est pas à l’origine des enregistrements. Une agence gouvernementale l’a, paraît-il, mise sous écoute dans le cadre d’une large enquête pour corruption, malversations et fraude fiscale.

La première victime de l’affaire est le ministre des infrastructures Kamal Nath, contraint à la démission, les enregistrements dévoilant son habitude de prélever une commission de 15% sur les marchés publics de son Ministère. A cette occasion, on se souviendra d’une visite de M. Nath en France en 2006, où il avait soutenu la candidature de Mittal au rachat d’Arcelor. « La France, disait-il il y a quatre ans, comme tous les autres pays, doit voir les choses telles ­qu’ elles sont : aujourd’hui, c’est nous qui sommes compétitifs ». Maintenant on comprend mieux pourquoi…

Avec PQR, les libéraux-libertaires l’auraient-ils dans le derrière ?

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Brève interdite aux moins de 18ans…

Avec son pseudo fleuri, Captain Brackmard a conquis le cœur des jeunes générations qui regardent en boucle le clip de son dernier opus, le non moins poétique « Plan Q régulier ». Et avec quel succès : déjà un million et demi de visionnages ! Musique maestro :


PQR – Plan C*l Régulier – CAPTAIN BRACKMARD feat. Simone
envoyé par captainbrackmard. – Regardez plus de clips, en HD !

Le rappeur au visage masqué de superhéros du sexe y entonne avec la bien nommée Simone elle est bonne une peinture de l’amour (faussement) libre. En déclamant des vers qui dérideraient les plus farouches des nonnes. Morceaux choisis : « Plan cul régulier, viens chez moi et fais-moi crier (…) J’oublie ton anniversaire/ Je te présente pas à ma mère/ Je vais t’éclater le sphincter ! ».

Mais au-delà des mots et de l’esthétique groovy, l’auditeur averti retiendra une critique décapante du couple moderne. Simone elle est bonne[1. Sans vouloir outer personne, on dit que Marc Cohen est un fan absolu de Simone elle est bonne], icône de la scène électronique au look flashy met ses dents du bonheur au service de la déconstruction du fast-fucking, ce pis-aller libéral-libertaire. Dépassées les joutes entre Bruckner et Ferry : nos deux acolytes nous livrent leur interprétation musicale de la faillite du vivre-ensemble, dissimulant leur mélancolie sous un refrain teinté d’ironie grivoise.

Partant, PQR apparaît comme le symbole d’une nouvelle génération perdue pour laquelle plaisir rime avec hétaïre. Explication de texte : « je twitte, je poke tous les mecs que j’trouve classe/ pas moyen d’me caser, j’veux pas être une connasse ». Le pendant féminin de Captain déclarant tout de go « j’ai ma life de célibataire/le matin c’est chips, camembert/le soir c’est foot, pizza, bière » décrit subtilement la vacuité de nos pauvres pêcheurs-jouisseurs-hédonistes-contemporains.
Plus drolatiques que Sœur Sourire, par leur usage de l’inversion, les deux chanteurs réhabilitent l’amour fou surréaliste : « Je vous souhaite d’être follement aimée » dirait Simone à sa future progéniture.

Géants d’hier, nains d’aujourd’hui ?

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L’augmentation de l’espérance de vie n’épargne pas les hauts dirigeants mondiaux, du moins ceux qui ont la chance de ne pas exercer leurs fonctions dans le sous-continent indien. Pendant un temps, ces derniers remplissent leur escarcelle en donnant des conférences des conférences grassement payées devant des publics en smoking et robes longues. Puis vient le très grand âge. Lorsqu’ils ont été épargnés par l’Alzheimer et autres tourments de cette période de la vie, ils ne se privent pas de donner de leur résidence dotée de tous les gadgets pour seniors leur sentiment sur la marche du monde. C’est ainsi que Le Monde vient de publier un long entretien avec l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, 93 ans aux cerises, qui fut à la tête de la République Fédérale d’Allemagne à l’époque où Valéry Giscard d’Estaing était titulaire d’un bail rue du Faubourg Saint-Honoré.

Avant d’entrer dans le détail des propos tenus par Helmut Schmidt, je tiens à lui rendre un hommage tout particulier pour sa résistance à l’air du temps. En effet, pas plus tard que l’année dernière, en zappant sur la télévision d’une chambre d’hôtel de Vienne (Autriche), je tombais sur un talk show dont il était l’invité. Bien calé dans son fauteuil à roulettes, la mèche blanche impeccablement alignée le long d’une raie tirée au cordeau, l’homme de Hambourg répondait aux questions de son hôte en enchaînant cigarettes sur cigarettes. Pendant la petite demi-heure que dura l’entretien, il n’en grilla pas moins de quatre, si bien que l’émission de termina dans une sorte de brume, avec un animateur au bord de l’apoplexie phtisique. Chez Marlboro et Philip Morris on a dû sabrer le champagne pour cette pub impromptue démontrant que l’usage constant et immodéré du tabac peut vous conduire jusqu’au seuil du centenariat…

Ce vieillard indigne, donc, n’est pas du genre à cultiver l’indulgence bienveillante d’un elder statesman à l’égard de la nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques qui sont aujourd’hui en charge du destin de l’Europe et du monde. Son style est plutôt celui d’un papy flingueur qui tire sur tout ce qui bouge. Il retrouve dans ce domaine les qualités qui firent de lui un officier tireur d’élite de la Flak, la défense antiaérienne de la Wehrmacht de la seconde guerre mondiale. Angela Merkel, Wolfgang Schäuble sont, pour lui, des amateurs qui n’ont aucune connaissance du fonctionnement des marchés internationaux . Il se moque de « comment s’appelle-t-il déjà… » le président du Conseil européen Herman van Rompuy, et refuse de mettre sa mémoire à l’épreuve pour se remémorer le nom de Catherine Ashton, Haute Représentante de l’UE pour la politique extérieure. Ne trouvent grâce à ses yeux que le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, mais qui, s’empresse-t-il d’ajouter, représente un pays trop petit pour peser de manière décisive sur les affaires européennes, et Jean-Claude Trichet, dont, malheureusement, les jours à la tête de la Banque centrale européenne prennent bientôt fin…

Ah, ça avait une autre gueule quand le navire européen était piloté par des vieux loups de mer style moi-même, Giscard, Callaghan ou Jacques Delors ! Aujourd’hui, tous des minables qui sont en train de bousiller la belle ouvrage de leurs prédécesseurs !
Si l’on prête aujourd’hui une telle attention à des propos qui sont la version politique des ronchonnements grincheux du vieillard lambda de la société civile, c’est qu’ils entrent en résonnance avec un discours récurrent dans le débat politique général. Notre époque serait celle des nains politiques qui n’arriveraient pas à la cheville de leurs grands ancêtres. Sarkozy ? Sa stature physique donne exactement la mesure de sa dimension politique rapportée aux mensurations du général de Gaulle ? Merkel ? Une épicière bornée qui compte ses sous pendant que la maison brule. Tony Blair ? Un rouleur de mécanique qui s’aplatit devant G.W. Bush ? Netanyahou ? Aux abris ! Ramenez-nous Ben Gourion , Begin ou Rabin !

Ce phénomène n’est pas nouveau : le temps est une bénédiction pour les grands hommes du passé et il est bougrement dommage qu’ils ne soient pas en mesure de jouir pleinement de la canonisation laïque dont ils bénéficient aujourd’hui.
Les grands hommes disparus ne l’ont pas toujours été aux yeux de leurs contemporains, c’est une banalité de le répéter, et s’ils sont sortis du lot commun, c’est bien souvent que les circonstances les ont placé au bon endroit au bon moment. On oublie leur ratés pour ne retenir que leurs succès.

On devrait aussi cesser de casser du sucre sur le dos des politiciens médiocres qui ont été aux manettes dans le passé et dont le statut historique est resté fort modeste, quand il ne se réduit pas à leurs seuls manquements. Ainsi, on nous bassine avec les « trente glorieuses » qui virent la France faire un bond modernisateur géant, sur le plan économique et social entre 1945 et 1975 : le mérite en revient tout autant à Henri Queuille, Paul Ramadier, Guy Mollet et quelques autres qu’aux héros estampillés de cette période, De Gaulle à droite et Mendès-France à gauche. Les grands hommes, c’est parfois fatigant et moins performant dans les périodes où la gestion des affaires courantes demande plus de prudence et de modestie que de panache et de charges héroïques.

Le corollaire de cette lamentation lancinante est la recherche éperdue du messie politique des temps nouveaux, celui qui devrait entrainer chacun d’entre nous dans le dépassement de soi-même. On s’empresse alors d’attribuer ce rôle à un dirigeant missionné impérativement par l’opinion publique et ceux qui sont en charge de la modeler avant qu’il n’ait eu le temps de faire ses preuves. C’est ce qui vient d’arriver à ce pauvre Barack Obama, encensé jusqu’à l’étouffement et nobélisé express avant d’avoir eu le loisir d’accomplir le moindre exploit autre que discursif. Maintenant, ça tangue assez dur pour lui, et ses partisans les plus fervents, notamment à gauche, sont en train de lui tailler des costards pour le dur hiver qui s’annonce. Il est heureux pour lui qu’à Washington, il n’existe pas de roche Tarpéienne auprès du Capitole.

Anthropologie du sarkozysme

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Pour cerner l’objet insaisissable communément appelé « sarkozysme », un détour par l’anthropologie s’impose. En fait d’hyper-président, Sarkozy est nu. Entendons-nous bien : cette hypothèse n’exonère pas Sarkozy de ses responsabilités dans la casse sociale menée par la droite. Bien au contraire, en démontant la mécanique du pouvoir, tâchons de comprendre son actuelle abdication – au profit des lois et valeurs du marché − sans sombrer dans l’attaque ad hominem. Car, hélas, un simple changement de locataire à l’Elysée ne bouleversera pas la donne actuelle. Démystifions donc le sarkozysme, cet objet politique non identifié qui se résume en grande partie à la négation de lui-même.[access capability= »lire_inedits »]

À bien des égards, la France de 2010 ressemble aux « sociétés du codage » décryptées par Pierre Clastres dans les années 1970. Cet anthropologue voué à une postérité post-mortem introduisait alors sa distinction fondatrice entre chefferie et pouvoir en décrivant le fonctionnement des sociétés primitives. Comme les tribus amazoniennes, la France contemporaine prive son chef de pouvoir. Si elle se choisit un chef, c’est moins pour la diriger que pour disposer à sa guise d’un grand-duc nu qui exprimera le consensus moral de la communauté.

Il n’y a qu’à entendre les discours sarkozystes pour s’en convaincre. À l’instar de ses principaux contradicteurs, Sarkozy enfile les perles d’une non-pensée diffuse. Vivre-ensemble, diversité, gouvernance mondiale, moralisation du capitalisme sont autant de slogans vides de sens réfléchissant l’impuissance publique dans le miroir du langage. Nicolas Sarkozy, comme ses homologues tuni-guaranis, a bien été élu pour servir de porte-parole à une société qui fuit le pouvoir comme la peste mais reste soucieuse de cohésion.

Ayant capitulé face aux lobbies économiques et à la toute-puissance des géants allemand, américain et chinois, notre Président conserve donc le verbe comme seul viatique d’un pouvoir fuyant.

Discours « édifiant » et volontarisme de façade

Dans notre système, Sarkozy dispose d’une fonction tribunicienne qui en fait le porte-voix d’un roman national en cours de décomposition. Il a été choisi pour son éloquence − Guaino aidant − et son habileté à traduire en mots les normes de comportement que Clastres définit comme « les normes soutenues par la société entière » qui ne sont pas « imposées par un groupe particulier ». Unanimement intériorisés – à défaut d’être respectés, la transgression s’effectuant elle-même à l’intérieur d’un cadre normatif donné − ces valeurs et tabous n’exigent aucune coercition ni pouvoir du chef pour perdurer. Comprendre cette dynamique demande de renverser nos représentations d’un pouvoir vertical et monolithique.

Contrairement aux idées reçues, Nicolas Sarkozy n’use pas du langage comme d’une arme. Le verbe le possède et l’emprisonne dans la cage dorée de l’immobilisme. Grâce à ses talents de rhéteur, le Président s’embourbe dans une logorrhée permanente qui assoit la monopolisation horizontale du pouvoir. La société « piège » son chef dans la force du langage, le contraignant à parler des heures durant, jusqu’à épuisement de l’orateur et des spectateurs. À la longue, le public n’écoute plus ce bruit de fond permanent, tout juste consent-il à l’entendre. Reste que le chef doit parler, précisément parce que les sociétaires ne l’écoutent pas. Si forts soient ses accents volontaristes – visant à tout secouer : l’UE, la Banque centrale européenne, l’ONU, le G20 − ce propos « édifiant » ne dépasse jamais le stade du récit incantatoire. Un storytelling trop normatif pour devenir injonctif. « Tout devient possible », cette petite ritournelle de campagne, ne fait florès que dans l’image idéalisée de nos mornes vies. Faute de moyens, la fin s’est perdue dans l’univers enchanté du mythe.

Paradoxalement, la société primitive ne peut vivre sans chef, aussi impuissant soit-il. Si, en démocratie, le pouvoir est un « lieu vide » structurellement indéterminé pour Claude Lefort, les sociétés édifiantes doivent « définir » ce lieu. Pour ne pas perdre ses repères, la société nomme donc un leader déréalisant l’exercice du pouvoir. En somme, il s’agit de faire l’Elysée par un mégaphone ambulant, histoire d’entraver toute tentative d’exercice réel du pouvoir.

Bien sûr, le parallèle s’arrête là : les sociétés primitives ne connaissent ni la division du travail, ni l’économie de marché ou la stratification sociale alors que notre monde reste saturé d’inégalités.

Nos élites, en ce cas, manipuleraient-elles le cadre égalitaire des sociétés primitives pour en faire un instrument au service de leur domination ? Sans verser dans l’antipopulisme primaire, l’explication me paraît trop schématique pour être honnête. Nicolas Sarkozy a été démocratiquement élu le 6 mai 2007 par plus de 53 % des Français qui se sont reconnus dans la verve patriotique du candidat de l’UMP. Une grande partie d’entre eux, issue des classes populaires, pariait sur sa volonté affichée de réformer la France, quitte à éluder le contenu et le coût social desdites réformes. Sitôt élu, il s’empressa d’aller à Canossa rassurer les gentilshommes cravatés de la Commission européenne, du FMI et de l’OTAN. Qui se rappelle aujourd’hui que le candidat Sarkozy parlait ouvertement d’un retrait d’Afghanistan ?

De Washington à Bruxelles en passant par Pékin, l’on se gausse à bon droit de l’impuissance française. Sarkozy dispose cependant des derniers reliquats de pouvoirs régaliens, ne serait-ce que celui d’abdiquer sa souveraineté. Mais de ses rogatons, il ne fait rien, ou si peu et si mal : du Traité de Lisbonne au retour dans le commandement intégré de l’OTAN.
Finalement, le cocktail société de classes/impuissance du pouvoir n’est-il pas le plus mortifère qui soit ?[/access]

Attentat de Stockholm : la voie suédoise à l’islamisme ?

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Quand on parle aujourd’hui de l’attentat-suicide perpétré samedi soir à Stockholm, on oublie qu’il y a un précèdent: début août 2010, un citoyen suédois d’origine tunisienne s’était fait exploser à Mossoul, tuant et blessant – contrairement à l’amateur maladroit de ce week-end – plusieurs policiers irakiens. 
Arrivé en Suède en 2000 après avoir épousé une Suédoise, il avait créé une entreprise de nettoyage et puis, en 2006, était parti vivre avec sa famille en Egypte. En 2008, il avait planté là sa femme et ses quatre enfants pour partir en Irak. Là, il avait aussitôt intégré l’«Etat islamique d’Irak», un groupe terroriste soutenu par le réseau Al-Qaïda.

Après avoir attendu longtemps son retour, sa femme a finalement décidé de quitter l’Egypte avec ses enfants pour rentrer en Suède. C’est ainsi qu’elle a reçu, il y a un mois un appel téléphonique anonyme annonçant le « martyre » de son mari. Aux journalistes qui l’interrogent, elle a déclaré être fière de lui.

Serait-ce un nouveau modèle suédois qui se dessine ?

Point Godwin pour Marine

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On vous l’avait bien dit. Sous ses airs de blonde, la Marine est encore pire que son père. La « petite phrase » de Le Pen fille comparant les musulmans qui prient dans la rue aux occupants nazis a provoqué le tollé attendu – y compris par elle sans doute. Chic, revoilà la vieille extrême droite nostalgique du Troisième Reich qu’on adore détester.

En 24 heures, plusieurs centaines d’articles sont publiés. La conjonction de deux mots-clés, « Le Pen » et « Occupation », fait partir la machine au quart de tour. La fabrique d’indignation turbine à plein régime. Résultat, plus personne ne réfléchit. Marine fait du Le Pen, fermez le ban. Sauf que ce n’est pas vraiment la même chose.

Quand le père évoquait l’Occupation, on entendait percer sa complaisance pour l’ordre brun. La fille, c’est le contraire : elle n’avoue pas sa sympathie pour le nazisme, elle voit des nazis partout. Comme Rocard, Viviane Reding et tous les autres qui invoquent à tout bout de champ les heures les plus sombres de notre histoire – et je passe sur tous ceux qui, de juan Saramago à Ken Loach, trouvent admirable d’assimiler les Israéliens aux nazis sans susciter les hauts cris de l’internationale des belles âmes. Il est vrai qu’en général, on préfère parler des victimes. Reste que si les Roms, les musulmans ou les Palestiniens d’aujourd’hui sont les juifs d’hier, il y a forcément des nazis quelque part.

À y regarder de près, Marine Le Pen ne fait donc pas dans le fascisme subliminal mais dans l’antifascisme d’opérette. D’habitude, les beaux esprits adorent. Et voilà que quand ce sont des musulmans qui sont désignés comme fascistes, cela ne fait plus rire personne. Peut-être y réfléchira-t-on désormais à deux fois avant de brandir l’insulte suprême. On peut toujours rêver.

Bien entendu, les musulmans qui prient dans la rue n’ont pas plus à voir avec les nazis que les électeurs du Front national, les Israéliens ou le gouvernement français. Aussi condamnable soit-elle, l’occupation (sans majuscule) de l’espace public à laquelle ils se livrent n’est en aucune façon comparable à l’Occupation (avec majuscule). Reste que pour pas mal de gens l’image des rues de Marseille ou Paris bloquées par des fidèles en prières est effrayante comme est effrayante la progression d’un islam identitaire qui, dans les zones où il est majoritaire, impose ses codes culturels à tous, rendant parfois fort ténue, dans la vie concrète, la distinction entre islam et islamisme. Parmi les laïques purs et durs, beaucoup, qui ne sont ni racistes ni xénophobes, en arrivent à penser que c’est l’islam lui-même qui est un fascisme.

IL ne s’agit pas d’être naïf. Marine Le Pen est en campagne pour la direction de son parti. C’est à Lyon, sur les terres de Bruno Gollnisch qui ricane de sa stratégie de dé-diabolisation du FN, qu’elle a lancé sa grenade incendiaire. Elle connaît son monde. En désignant les prieurs, elle tend la main à tous ceux qui pensent que c’est l’islam lui-même qui est étranger à la culture française.

Le risque, c’est qu’elle soit entendue bien au-delà du FN et de ses militants. Parce qu’on est en train de répéter avec l’islam l’erreur commise avec l’immigration : à partir du moment où le débat était soulevé par des gens suspects de racisme, souvent à raison d’ailleurs, c’est le débat lui-même qui est devenu suspect. La seule attitude acceptable était l’approbation émerveillée, l’immigration était une chance pour la France, point. L’idée qu’elle aurait pu être, en même temps, une source de difficultés ne devait même pas être examinée. On connaît la suite. Or, on est en train de nous faire le même coup avec l’islam. La question doit être bannie. Et ceux qui se la posent sont au mieux des malheureux manipulés à qui on a mal expliqué les bienfaits d’une « société ouverte » comme le disait ce matin en termes galants l’ineffable Pascal Perrineau, au pire des salauds qu’on devrait priver du droit de vote.

Il est inacceptable de désigner à la vindicte une catégorie de Français et irresponsable de laisser croire qu’on pourrait les bouter hors de France et que tout irait de nouveau bien. Mais le refus de comportements ne signifie pas l’exclusion des individus. Et avoir de la morale ne devrait pas empêcher de faire de la politique. Que nos dirigeants affichent leur vertu républicaine, fort bien. Il serait bon qu’en même temps, ils soient intransigeants pour faire respecter la laïcité en tout lieu. L’ennui, c’est qu’il est plus gratifiant de se boucher le nez que d’ouvrir les yeux.

Les prix énervent les Chinois, et pas seulement le Nobel…

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En février dernier, les Chinois affichaient une confiance en béton armé. Certes, l’indice des prix à la consommation avait atteint un inquiétant 2,7% (sur un an), mais restait sous la limite des 3%, fixée par le gouvernement. A l’occasion, Liu Mingkang, le patron de la Commission de régulation bancaire, avait même déclaré « Il ne faut pas craindre l’inflation. L’indice des prix à la consommation et l’indice des prix à la production pourraient croître légèrement [..] mais une inflation plus que modérée est peu vraisemblable ». Il ne croyait pas si bien dire… Au mois de novembre, dix mois plus tard à peine, le même indice avait grimpé à 5,1% (sur un an), atomisant la fameuse barre des 3%, malgré les mesures restrictives prises par le gouvernement chinois.

En regardant de plus près on voit que les plus forts hausses de prix concernent les denrées alimentaires, 11,7% sur un an, ce qui veut dire que l’inflation frappe surtout les plus pauvres. La Chine ne sort donc pas indemne de la « guerre de monnaies » et devrait se pencher sur la politique du yuan bon marché, pilier du modèle économique local, non pas pour faire plaisir à l’Europe ou aux Etats-Unis mais pour assurer sa propre stabilité.

Même si la Chine est loin d’être une démocratie, il n’est jamais bon pour un gouvernement d’avoir à affronter un milliard de mécontents…

C’est dans le poche !

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S’il y a bien un milieu déprimant, c’est celui de l’édition de romans. Le contraste est remarquablement faible entre, d’une part, l’énergie déployée de conserve par l’éditeur qui envoie des exemplaires gratuits à peu près à tout le monde et par l’auteur qui enchaîne salons du livre sur salons du livre et, d’autre part, le résultat des ventes. On peut toujours objecter que le chiffre des ventes n’est pas le plus important et que Dieu triera les siens un jour ou l’autre.

Mais si l’édition coule tout à fait, il n’y aura même plus de romans à livrer à la postérité. L’autoédition elle-même ne sera pas une solution, puisqu’elle ne peut concerner que des écrivains déjà un peu connus, comme Nabe.

Edition de poche sacrifiée

Si les lecteurs boudent les romans fraîchement publiés (mis à part évidemment les quelques têtes d’affiche), ils sont unanimes au sujet des collections dites « de poche ». Et il faut reconnaître que celles-ci présentent bien des avantages, et pas seulement leur tarif, par rapport aux éditions classiques : elles sont en général jolies, solides, faciles à lire (ce qui n’est pas un détail s’agissant d’un livre).

Une idée naturelle serait d’inverser l’ordre des publications. Aujourd’hui, l’édition de poche est sacrifiée : elle paraît plusieurs années après, alors que tout le monde a oublié le roman. Malgré ce handicap, elle a l’air de se vendre correctement. On peut supposer que les ventes seraient d’autant plus importantes si les romans sortaient directement en poche.

Quant au format classique, à laquelle les éditeurs semblent tenir comme un vieillard tient à garder ses petites manies, on pourrait la réserver aux romans qui ont bien marché en poche alors qu’aujourd’hui, c’est exactement le contraire. D’autres vieillards, genre « Moi j’achète de vrais livres, scrogneugneu, où va la France, au temps du Général on n’aurait pas vu ça, blablabla… », attendront ce moment pour se procurer l’ouvrage chez leur libraire attitré. Et les grands écrivains finiront de la même manière en Pléiade : cela restera inchangé, on aura toujours le plaisir de lire sur papier bible les classiques.

Mais imaginons un instant que tous les romans sortent d’emblée en Pléiade, à un tarif élevé : ce serait aberrant. C’est pourtant un peu la situation actuelle. Quant à la baisse du prix, elle sera compensée par l’augmentation des ventes. Pour les libraires, cela signifie des cartons de retour moins lourds, des étals plus fournis et moins compassés.
Les auteurs, quant à eux, continueront à ne rien toucher. Ils sont habitués. Au moins leurs romans auront-ils plus de chance d’être lus.
Ce n’est pas une idée neuve : elle a été suggérée en passant, voici une bonne trentaine d’années, par Vladimir Boukovski, auquel cet article est dédié. Finalement, les dissidents soviétiques avaient déjà critiqué l’Ouest en critiquant l’Est.

Post Scriptum d’Elisabeth Lévy. Dans ce très joli roman, cher François Marchand, vous oubliez juste de nous dire où sont les romans et les romanciers capables de nous dire la vérité de l’époque – en poche ou en format vieux con. Mais sans doute est-ce un point de détail.

Journalisme assisté par ordinateur ?

photo : MarcelGermain

Albert Londres, Joseph Kessel, Albert Camus, Arnaud Viviant et Edwy Plenel ont dû se retourner dans leur tombe. Je vous le dis : journalisme… c’est bientôt fini ! En effet, nous apprenons par plusieurs sources (dont Owni)[access capability= »lire_inedits »] qu’une start-up américaine a récemment mis en œuvre un angoissant robot que l’on pourrait qualifier de « journaliste artificiel », capable de rédiger tout seul des articles d’information. Cette technologie informatique innovante permet ainsi au site Statsheet de traiter de façon automatisée – et en temps réel − les résultats et performances de plus de 300 équipes de basket-ball américaines. Les articles auto-générés par des algorithmes sont des comptes-rendus de matchs (assortis d’informations statistiques sur les différents aspects des rencontres) rédigés dans un style factuel, parfois âpre, mais sans bavardage ni erreurs de syntaxe.

Pour l’instant limité au traitement des résultats sportifs, cet embryonnaire « journalisme artificiel » − développé à l’origine par un laboratoire de l’université Northwestern (Chicago) – était présenté en ces termes, dès 2009, par Le Monde : « [Le robot journaliste] reconstruit le déroulé du match en langage informatique. Ensuite, il va puiser son vocabulaire dans une base de données contenant une liste de phrases, d’expressions toutes faites, de figures de style et de mots-clés revenant fréquemment dans la presse sportive. Il va alors rédiger un article, sans fautes de grammaire ni d’orthographe. » Le journal vespéral évoquait même les ambitions désagréables d’un chercheur prétendant révolutionner le dessin de presse : « Je vais prouver qu’une machine peut générer du contenu humoristique de façon robuste et régulière. » Evidemment, tout ceci relève encore largement de l’utopie, du tâtonnement numérique, du bricolage onirique, de l’élucubration… et se limite pour le moment au sport.

Mais le moment viendra-t-il où cette technologie sera capable de traiter des questions politiques ou sociétales ? Où les « robots-journalistes » produiront de manière autonome des commentaires, voire des opinions, grâce à leur hypothétique intelligence artificielle ? Connaîtrons-nous le temps des Mac « éditocrates » ? Et des PC d’investigation ? Question subséquente : comment diable intimider un « robot-journaliste » devenu gênant ? En cambriolant son appartement ? En lui volant l’ordinateur qu’il est lui-même ?

Autant de questions angoissantes auxquelles, dans quelques années, le « journaliste artificiel » talentueux qui rédigera à lui seul tous les articles de Causeur répondra certainement avec tout son cruel bon sens et un humour « robuste et régulier ».[/access]

Nicolas Sarkozy, c’est nous !

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Commençons par vider l’abcès afin que le lecteur sache vraiment d’où nous parlons et posons-nous la question-clef : partirions-nous en vacances avec Nicolas Sarkozy[1. Souvenons-nous de l’antienne de Thierry Roland : « Ah, ces deux-là, ils partiront pas en vacances ensemble ! »] ? La réponse est négative parce qu’il nous est arrivé de le rencontrer − trois ou quatre fois, je ne sais plus − et que cela nous a suffi pour nous rendre compte que nous n’appréciions pas particulièrement le bonhomme, loin s’en faut.[access capability= »lire_inedits »]

Seulement voilà, ce n’est pas à cette aune que nous devons juger une personnalité politique et a fortiori un chef de l’Etat, surtout quand c’est le nôtre[2. De chef. Et, surtout, d’Etat]. Qu’on aime ou pas le bonhomme, ce n’est pas la question, il est de toute manière le Président de la République et nous devons le juger uniquement sur ses actes, sans tomber dans l’obsession, ce qui tombe bien puisque c’est précisément le thème central de cette livraison.

Pourtant, les derniers démêlés d’une bonne partie de la presse française avec Nicolas Sarkozy révèlent qu’Icelui en obsède plus d’un. L’autre jour, l’amie Muriel Gremillet estimait, en conclusion d’un article brillant, que ceux qui s’opposent au Président n’étaient pas obligés de tomber dans tous les pièges − même grossiers − qu’il leur tend. On ne saurait mieux expliquer cette grave disposition d’esprit, laquelle pourrait bien avoir pour conséquence que nous en prenions pour cinq années supplémentaires. Coup de génie − dont je ne sais s’il est l’œuvre de Muriel ou d’un autre responsable de notre site − cet article était illustré par une photo absolument révélatrice, où l’on voit Nicolas Sarkozy dans la position d’un gourou et une flopée de journalistes l’entourant, carnets à la main, comme ensorcelés tel Mowgli devant le serpent du Livre de la jungle. Cette image en dit beaucoup sur le regard de la plupart des journalistes en particulier, mais aussi des Français en général sur celui qui préside aujourd’hui aux destinées de notre nation. Fascinés, voire ensorcelés, et dans la démesure − négative ou positive −, à l’image, justement, de l’objet de leur fascination.

Cette fascination vire parfois – et effectivement − à l’obsession, notamment sur le style présidentiel, et fait perdre de vue l’essentiel à la plupart des opposants à Nicolas Sarkozy, presse de gauche comprise. Or, ce qui nous obsède davantage, c’est qu’on ait pu dans notre République, dans notre démocratie, faire adopter par le Parlement, et sous un autre nom, un texte rejeté massivement par le peuple trois ans plus tôt. Où était donc Edwy Plenel le 4 février 2008, lorsque députés et sénateurs avalisèrent cette infamie ? Marianne nous gratifia-t-il d’une « une » sur le « voyou de la République » ? Nenni ! On préfère en appeler au sauvetage de la République en danger à l’occasion d’une séquence estivale − plutôt mal maîtrisée, d’ailleurs − et de roulottes mal garées[3. © Jérôme Leroy]. Et s’il n’y avait que les journalistes ! On se mobilise, on perd des journées de salaire, on évoque l’éventualité d’une grève générale à l’occasion du débat sur les retraites, lequel n’est pourtant qu’un corollaire des décisions prises en matière européenne et, lorsqu’on viole délibérément notre refus de participer à cette Europe-là, il ne se trouve personne pour aller prendre l’Elysée d’assaut, muni d’une fourche ou d’autre chose ! Voilà ce qui devrait obséder tous les Français !

Nicolas Sarkozy n’est pas dangereux lorsqu’il est « clivant ». En général, peu de temps après, il recule, car il s’agissait juste d’une séquence de com’. En revanche, lorsque Libé et Le Figaro l’approuvent de conserve, lorsque Plenel se tait, lorsque Marianne ne parle du sujet qu’en petit dans ses pages intérieures, il y a vraiment danger. Ce qui est inquiétant dans la France de 2010, c’est que l’anti-sarkozysme intelligent ait beaucoup de mal à trouver quelques porte-drapeaux médiatiques[4. A part peut-être à 7h15, chaque jour ouvrable sur Radio Luxembourg].

Et si Nicolas Sarkozy personnifiait notre renoncement collectif, notre frilosité collective à assumer un destin commun ? Et si notre laisser-faire au moment de l’adoption du Traité de Lisbonne révélait notre fatalisme, notre manque de courage et, pis, une communion – par paresse davantage que par adhésion − avec nos élites politiques et médiatiques ? Et si, effectivement, nous ne méritions, collectivement, pas autre chose que de choisir entre Sarkozy et Royal la dernière fois, entre Sarkozy et DSK, ou Aubry ou encore Royal, la prochaine fois ? Lorsqu’Eric Zemmour évoque une « mélancolie française », notre léthargie en février 2008 lui donne furieusement raison.[/access]

Bettencourt à Bollywood

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Des enregistrements mettant en cause un ministre adossés à une belle affaire de fric et de politique: l’Inde semble bien partie pour un remake bollywoodien de l’affaire Bettencourt. Le rôle du majordome est joué dans la version locale par Nira Radia, une lobbyiste représentant – entre autres – les intérêts de Ratan N. Tata, patron du conglomérat qui porte son nom.

Contrairement au cas français, Madame Radia n’est pas à l’origine des enregistrements. Une agence gouvernementale l’a, paraît-il, mise sous écoute dans le cadre d’une large enquête pour corruption, malversations et fraude fiscale.

La première victime de l’affaire est le ministre des infrastructures Kamal Nath, contraint à la démission, les enregistrements dévoilant son habitude de prélever une commission de 15% sur les marchés publics de son Ministère. A cette occasion, on se souviendra d’une visite de M. Nath en France en 2006, où il avait soutenu la candidature de Mittal au rachat d’Arcelor. « La France, disait-il il y a quatre ans, comme tous les autres pays, doit voir les choses telles ­qu’ elles sont : aujourd’hui, c’est nous qui sommes compétitifs ». Maintenant on comprend mieux pourquoi…

Avec PQR, les libéraux-libertaires l’auraient-ils dans le derrière ?

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Brève interdite aux moins de 18ans…

Avec son pseudo fleuri, Captain Brackmard a conquis le cœur des jeunes générations qui regardent en boucle le clip de son dernier opus, le non moins poétique « Plan Q régulier ». Et avec quel succès : déjà un million et demi de visionnages ! Musique maestro :


PQR – Plan C*l Régulier – CAPTAIN BRACKMARD feat. Simone
envoyé par captainbrackmard. – Regardez plus de clips, en HD !

Le rappeur au visage masqué de superhéros du sexe y entonne avec la bien nommée Simone elle est bonne une peinture de l’amour (faussement) libre. En déclamant des vers qui dérideraient les plus farouches des nonnes. Morceaux choisis : « Plan cul régulier, viens chez moi et fais-moi crier (…) J’oublie ton anniversaire/ Je te présente pas à ma mère/ Je vais t’éclater le sphincter ! ».

Mais au-delà des mots et de l’esthétique groovy, l’auditeur averti retiendra une critique décapante du couple moderne. Simone elle est bonne[1. Sans vouloir outer personne, on dit que Marc Cohen est un fan absolu de Simone elle est bonne], icône de la scène électronique au look flashy met ses dents du bonheur au service de la déconstruction du fast-fucking, ce pis-aller libéral-libertaire. Dépassées les joutes entre Bruckner et Ferry : nos deux acolytes nous livrent leur interprétation musicale de la faillite du vivre-ensemble, dissimulant leur mélancolie sous un refrain teinté d’ironie grivoise.

Partant, PQR apparaît comme le symbole d’une nouvelle génération perdue pour laquelle plaisir rime avec hétaïre. Explication de texte : « je twitte, je poke tous les mecs que j’trouve classe/ pas moyen d’me caser, j’veux pas être une connasse ». Le pendant féminin de Captain déclarant tout de go « j’ai ma life de célibataire/le matin c’est chips, camembert/le soir c’est foot, pizza, bière » décrit subtilement la vacuité de nos pauvres pêcheurs-jouisseurs-hédonistes-contemporains.
Plus drolatiques que Sœur Sourire, par leur usage de l’inversion, les deux chanteurs réhabilitent l’amour fou surréaliste : « Je vous souhaite d’être follement aimée » dirait Simone à sa future progéniture.

Géants d’hier, nains d’aujourd’hui ?

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L’augmentation de l’espérance de vie n’épargne pas les hauts dirigeants mondiaux, du moins ceux qui ont la chance de ne pas exercer leurs fonctions dans le sous-continent indien. Pendant un temps, ces derniers remplissent leur escarcelle en donnant des conférences des conférences grassement payées devant des publics en smoking et robes longues. Puis vient le très grand âge. Lorsqu’ils ont été épargnés par l’Alzheimer et autres tourments de cette période de la vie, ils ne se privent pas de donner de leur résidence dotée de tous les gadgets pour seniors leur sentiment sur la marche du monde. C’est ainsi que Le Monde vient de publier un long entretien avec l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt, 93 ans aux cerises, qui fut à la tête de la République Fédérale d’Allemagne à l’époque où Valéry Giscard d’Estaing était titulaire d’un bail rue du Faubourg Saint-Honoré.

Avant d’entrer dans le détail des propos tenus par Helmut Schmidt, je tiens à lui rendre un hommage tout particulier pour sa résistance à l’air du temps. En effet, pas plus tard que l’année dernière, en zappant sur la télévision d’une chambre d’hôtel de Vienne (Autriche), je tombais sur un talk show dont il était l’invité. Bien calé dans son fauteuil à roulettes, la mèche blanche impeccablement alignée le long d’une raie tirée au cordeau, l’homme de Hambourg répondait aux questions de son hôte en enchaînant cigarettes sur cigarettes. Pendant la petite demi-heure que dura l’entretien, il n’en grilla pas moins de quatre, si bien que l’émission de termina dans une sorte de brume, avec un animateur au bord de l’apoplexie phtisique. Chez Marlboro et Philip Morris on a dû sabrer le champagne pour cette pub impromptue démontrant que l’usage constant et immodéré du tabac peut vous conduire jusqu’au seuil du centenariat…

Ce vieillard indigne, donc, n’est pas du genre à cultiver l’indulgence bienveillante d’un elder statesman à l’égard de la nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques qui sont aujourd’hui en charge du destin de l’Europe et du monde. Son style est plutôt celui d’un papy flingueur qui tire sur tout ce qui bouge. Il retrouve dans ce domaine les qualités qui firent de lui un officier tireur d’élite de la Flak, la défense antiaérienne de la Wehrmacht de la seconde guerre mondiale. Angela Merkel, Wolfgang Schäuble sont, pour lui, des amateurs qui n’ont aucune connaissance du fonctionnement des marchés internationaux . Il se moque de « comment s’appelle-t-il déjà… » le président du Conseil européen Herman van Rompuy, et refuse de mettre sa mémoire à l’épreuve pour se remémorer le nom de Catherine Ashton, Haute Représentante de l’UE pour la politique extérieure. Ne trouvent grâce à ses yeux que le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, mais qui, s’empresse-t-il d’ajouter, représente un pays trop petit pour peser de manière décisive sur les affaires européennes, et Jean-Claude Trichet, dont, malheureusement, les jours à la tête de la Banque centrale européenne prennent bientôt fin…

Ah, ça avait une autre gueule quand le navire européen était piloté par des vieux loups de mer style moi-même, Giscard, Callaghan ou Jacques Delors ! Aujourd’hui, tous des minables qui sont en train de bousiller la belle ouvrage de leurs prédécesseurs !
Si l’on prête aujourd’hui une telle attention à des propos qui sont la version politique des ronchonnements grincheux du vieillard lambda de la société civile, c’est qu’ils entrent en résonnance avec un discours récurrent dans le débat politique général. Notre époque serait celle des nains politiques qui n’arriveraient pas à la cheville de leurs grands ancêtres. Sarkozy ? Sa stature physique donne exactement la mesure de sa dimension politique rapportée aux mensurations du général de Gaulle ? Merkel ? Une épicière bornée qui compte ses sous pendant que la maison brule. Tony Blair ? Un rouleur de mécanique qui s’aplatit devant G.W. Bush ? Netanyahou ? Aux abris ! Ramenez-nous Ben Gourion , Begin ou Rabin !

Ce phénomène n’est pas nouveau : le temps est une bénédiction pour les grands hommes du passé et il est bougrement dommage qu’ils ne soient pas en mesure de jouir pleinement de la canonisation laïque dont ils bénéficient aujourd’hui.
Les grands hommes disparus ne l’ont pas toujours été aux yeux de leurs contemporains, c’est une banalité de le répéter, et s’ils sont sortis du lot commun, c’est bien souvent que les circonstances les ont placé au bon endroit au bon moment. On oublie leur ratés pour ne retenir que leurs succès.

On devrait aussi cesser de casser du sucre sur le dos des politiciens médiocres qui ont été aux manettes dans le passé et dont le statut historique est resté fort modeste, quand il ne se réduit pas à leurs seuls manquements. Ainsi, on nous bassine avec les « trente glorieuses » qui virent la France faire un bond modernisateur géant, sur le plan économique et social entre 1945 et 1975 : le mérite en revient tout autant à Henri Queuille, Paul Ramadier, Guy Mollet et quelques autres qu’aux héros estampillés de cette période, De Gaulle à droite et Mendès-France à gauche. Les grands hommes, c’est parfois fatigant et moins performant dans les périodes où la gestion des affaires courantes demande plus de prudence et de modestie que de panache et de charges héroïques.

Le corollaire de cette lamentation lancinante est la recherche éperdue du messie politique des temps nouveaux, celui qui devrait entrainer chacun d’entre nous dans le dépassement de soi-même. On s’empresse alors d’attribuer ce rôle à un dirigeant missionné impérativement par l’opinion publique et ceux qui sont en charge de la modeler avant qu’il n’ait eu le temps de faire ses preuves. C’est ce qui vient d’arriver à ce pauvre Barack Obama, encensé jusqu’à l’étouffement et nobélisé express avant d’avoir eu le loisir d’accomplir le moindre exploit autre que discursif. Maintenant, ça tangue assez dur pour lui, et ses partisans les plus fervents, notamment à gauche, sont en train de lui tailler des costards pour le dur hiver qui s’annonce. Il est heureux pour lui qu’à Washington, il n’existe pas de roche Tarpéienne auprès du Capitole.

Anthropologie du sarkozysme

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Pour cerner l’objet insaisissable communément appelé « sarkozysme », un détour par l’anthropologie s’impose. En fait d’hyper-président, Sarkozy est nu. Entendons-nous bien : cette hypothèse n’exonère pas Sarkozy de ses responsabilités dans la casse sociale menée par la droite. Bien au contraire, en démontant la mécanique du pouvoir, tâchons de comprendre son actuelle abdication – au profit des lois et valeurs du marché − sans sombrer dans l’attaque ad hominem. Car, hélas, un simple changement de locataire à l’Elysée ne bouleversera pas la donne actuelle. Démystifions donc le sarkozysme, cet objet politique non identifié qui se résume en grande partie à la négation de lui-même.[access capability= »lire_inedits »]

À bien des égards, la France de 2010 ressemble aux « sociétés du codage » décryptées par Pierre Clastres dans les années 1970. Cet anthropologue voué à une postérité post-mortem introduisait alors sa distinction fondatrice entre chefferie et pouvoir en décrivant le fonctionnement des sociétés primitives. Comme les tribus amazoniennes, la France contemporaine prive son chef de pouvoir. Si elle se choisit un chef, c’est moins pour la diriger que pour disposer à sa guise d’un grand-duc nu qui exprimera le consensus moral de la communauté.

Il n’y a qu’à entendre les discours sarkozystes pour s’en convaincre. À l’instar de ses principaux contradicteurs, Sarkozy enfile les perles d’une non-pensée diffuse. Vivre-ensemble, diversité, gouvernance mondiale, moralisation du capitalisme sont autant de slogans vides de sens réfléchissant l’impuissance publique dans le miroir du langage. Nicolas Sarkozy, comme ses homologues tuni-guaranis, a bien été élu pour servir de porte-parole à une société qui fuit le pouvoir comme la peste mais reste soucieuse de cohésion.

Ayant capitulé face aux lobbies économiques et à la toute-puissance des géants allemand, américain et chinois, notre Président conserve donc le verbe comme seul viatique d’un pouvoir fuyant.

Discours « édifiant » et volontarisme de façade

Dans notre système, Sarkozy dispose d’une fonction tribunicienne qui en fait le porte-voix d’un roman national en cours de décomposition. Il a été choisi pour son éloquence − Guaino aidant − et son habileté à traduire en mots les normes de comportement que Clastres définit comme « les normes soutenues par la société entière » qui ne sont pas « imposées par un groupe particulier ». Unanimement intériorisés – à défaut d’être respectés, la transgression s’effectuant elle-même à l’intérieur d’un cadre normatif donné − ces valeurs et tabous n’exigent aucune coercition ni pouvoir du chef pour perdurer. Comprendre cette dynamique demande de renverser nos représentations d’un pouvoir vertical et monolithique.

Contrairement aux idées reçues, Nicolas Sarkozy n’use pas du langage comme d’une arme. Le verbe le possède et l’emprisonne dans la cage dorée de l’immobilisme. Grâce à ses talents de rhéteur, le Président s’embourbe dans une logorrhée permanente qui assoit la monopolisation horizontale du pouvoir. La société « piège » son chef dans la force du langage, le contraignant à parler des heures durant, jusqu’à épuisement de l’orateur et des spectateurs. À la longue, le public n’écoute plus ce bruit de fond permanent, tout juste consent-il à l’entendre. Reste que le chef doit parler, précisément parce que les sociétaires ne l’écoutent pas. Si forts soient ses accents volontaristes – visant à tout secouer : l’UE, la Banque centrale européenne, l’ONU, le G20 − ce propos « édifiant » ne dépasse jamais le stade du récit incantatoire. Un storytelling trop normatif pour devenir injonctif. « Tout devient possible », cette petite ritournelle de campagne, ne fait florès que dans l’image idéalisée de nos mornes vies. Faute de moyens, la fin s’est perdue dans l’univers enchanté du mythe.

Paradoxalement, la société primitive ne peut vivre sans chef, aussi impuissant soit-il. Si, en démocratie, le pouvoir est un « lieu vide » structurellement indéterminé pour Claude Lefort, les sociétés édifiantes doivent « définir » ce lieu. Pour ne pas perdre ses repères, la société nomme donc un leader déréalisant l’exercice du pouvoir. En somme, il s’agit de faire l’Elysée par un mégaphone ambulant, histoire d’entraver toute tentative d’exercice réel du pouvoir.

Bien sûr, le parallèle s’arrête là : les sociétés primitives ne connaissent ni la division du travail, ni l’économie de marché ou la stratification sociale alors que notre monde reste saturé d’inégalités.

Nos élites, en ce cas, manipuleraient-elles le cadre égalitaire des sociétés primitives pour en faire un instrument au service de leur domination ? Sans verser dans l’antipopulisme primaire, l’explication me paraît trop schématique pour être honnête. Nicolas Sarkozy a été démocratiquement élu le 6 mai 2007 par plus de 53 % des Français qui se sont reconnus dans la verve patriotique du candidat de l’UMP. Une grande partie d’entre eux, issue des classes populaires, pariait sur sa volonté affichée de réformer la France, quitte à éluder le contenu et le coût social desdites réformes. Sitôt élu, il s’empressa d’aller à Canossa rassurer les gentilshommes cravatés de la Commission européenne, du FMI et de l’OTAN. Qui se rappelle aujourd’hui que le candidat Sarkozy parlait ouvertement d’un retrait d’Afghanistan ?

De Washington à Bruxelles en passant par Pékin, l’on se gausse à bon droit de l’impuissance française. Sarkozy dispose cependant des derniers reliquats de pouvoirs régaliens, ne serait-ce que celui d’abdiquer sa souveraineté. Mais de ses rogatons, il ne fait rien, ou si peu et si mal : du Traité de Lisbonne au retour dans le commandement intégré de l’OTAN.
Finalement, le cocktail société de classes/impuissance du pouvoir n’est-il pas le plus mortifère qui soit ?[/access]

Attentat de Stockholm : la voie suédoise à l’islamisme ?

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Quand on parle aujourd’hui de l’attentat-suicide perpétré samedi soir à Stockholm, on oublie qu’il y a un précèdent: début août 2010, un citoyen suédois d’origine tunisienne s’était fait exploser à Mossoul, tuant et blessant – contrairement à l’amateur maladroit de ce week-end – plusieurs policiers irakiens. 
Arrivé en Suède en 2000 après avoir épousé une Suédoise, il avait créé une entreprise de nettoyage et puis, en 2006, était parti vivre avec sa famille en Egypte. En 2008, il avait planté là sa femme et ses quatre enfants pour partir en Irak. Là, il avait aussitôt intégré l’«Etat islamique d’Irak», un groupe terroriste soutenu par le réseau Al-Qaïda.

Après avoir attendu longtemps son retour, sa femme a finalement décidé de quitter l’Egypte avec ses enfants pour rentrer en Suède. C’est ainsi qu’elle a reçu, il y a un mois un appel téléphonique anonyme annonçant le « martyre » de son mari. Aux journalistes qui l’interrogent, elle a déclaré être fière de lui.

Serait-ce un nouveau modèle suédois qui se dessine ?

Point Godwin pour Marine

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On vous l’avait bien dit. Sous ses airs de blonde, la Marine est encore pire que son père. La « petite phrase » de Le Pen fille comparant les musulmans qui prient dans la rue aux occupants nazis a provoqué le tollé attendu – y compris par elle sans doute. Chic, revoilà la vieille extrême droite nostalgique du Troisième Reich qu’on adore détester.

En 24 heures, plusieurs centaines d’articles sont publiés. La conjonction de deux mots-clés, « Le Pen » et « Occupation », fait partir la machine au quart de tour. La fabrique d’indignation turbine à plein régime. Résultat, plus personne ne réfléchit. Marine fait du Le Pen, fermez le ban. Sauf que ce n’est pas vraiment la même chose.

Quand le père évoquait l’Occupation, on entendait percer sa complaisance pour l’ordre brun. La fille, c’est le contraire : elle n’avoue pas sa sympathie pour le nazisme, elle voit des nazis partout. Comme Rocard, Viviane Reding et tous les autres qui invoquent à tout bout de champ les heures les plus sombres de notre histoire – et je passe sur tous ceux qui, de juan Saramago à Ken Loach, trouvent admirable d’assimiler les Israéliens aux nazis sans susciter les hauts cris de l’internationale des belles âmes. Il est vrai qu’en général, on préfère parler des victimes. Reste que si les Roms, les musulmans ou les Palestiniens d’aujourd’hui sont les juifs d’hier, il y a forcément des nazis quelque part.

À y regarder de près, Marine Le Pen ne fait donc pas dans le fascisme subliminal mais dans l’antifascisme d’opérette. D’habitude, les beaux esprits adorent. Et voilà que quand ce sont des musulmans qui sont désignés comme fascistes, cela ne fait plus rire personne. Peut-être y réfléchira-t-on désormais à deux fois avant de brandir l’insulte suprême. On peut toujours rêver.

Bien entendu, les musulmans qui prient dans la rue n’ont pas plus à voir avec les nazis que les électeurs du Front national, les Israéliens ou le gouvernement français. Aussi condamnable soit-elle, l’occupation (sans majuscule) de l’espace public à laquelle ils se livrent n’est en aucune façon comparable à l’Occupation (avec majuscule). Reste que pour pas mal de gens l’image des rues de Marseille ou Paris bloquées par des fidèles en prières est effrayante comme est effrayante la progression d’un islam identitaire qui, dans les zones où il est majoritaire, impose ses codes culturels à tous, rendant parfois fort ténue, dans la vie concrète, la distinction entre islam et islamisme. Parmi les laïques purs et durs, beaucoup, qui ne sont ni racistes ni xénophobes, en arrivent à penser que c’est l’islam lui-même qui est un fascisme.

IL ne s’agit pas d’être naïf. Marine Le Pen est en campagne pour la direction de son parti. C’est à Lyon, sur les terres de Bruno Gollnisch qui ricane de sa stratégie de dé-diabolisation du FN, qu’elle a lancé sa grenade incendiaire. Elle connaît son monde. En désignant les prieurs, elle tend la main à tous ceux qui pensent que c’est l’islam lui-même qui est étranger à la culture française.

Le risque, c’est qu’elle soit entendue bien au-delà du FN et de ses militants. Parce qu’on est en train de répéter avec l’islam l’erreur commise avec l’immigration : à partir du moment où le débat était soulevé par des gens suspects de racisme, souvent à raison d’ailleurs, c’est le débat lui-même qui est devenu suspect. La seule attitude acceptable était l’approbation émerveillée, l’immigration était une chance pour la France, point. L’idée qu’elle aurait pu être, en même temps, une source de difficultés ne devait même pas être examinée. On connaît la suite. Or, on est en train de nous faire le même coup avec l’islam. La question doit être bannie. Et ceux qui se la posent sont au mieux des malheureux manipulés à qui on a mal expliqué les bienfaits d’une « société ouverte » comme le disait ce matin en termes galants l’ineffable Pascal Perrineau, au pire des salauds qu’on devrait priver du droit de vote.

Il est inacceptable de désigner à la vindicte une catégorie de Français et irresponsable de laisser croire qu’on pourrait les bouter hors de France et que tout irait de nouveau bien. Mais le refus de comportements ne signifie pas l’exclusion des individus. Et avoir de la morale ne devrait pas empêcher de faire de la politique. Que nos dirigeants affichent leur vertu républicaine, fort bien. Il serait bon qu’en même temps, ils soient intransigeants pour faire respecter la laïcité en tout lieu. L’ennui, c’est qu’il est plus gratifiant de se boucher le nez que d’ouvrir les yeux.

Les prix énervent les Chinois, et pas seulement le Nobel…

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En février dernier, les Chinois affichaient une confiance en béton armé. Certes, l’indice des prix à la consommation avait atteint un inquiétant 2,7% (sur un an), mais restait sous la limite des 3%, fixée par le gouvernement. A l’occasion, Liu Mingkang, le patron de la Commission de régulation bancaire, avait même déclaré « Il ne faut pas craindre l’inflation. L’indice des prix à la consommation et l’indice des prix à la production pourraient croître légèrement [..] mais une inflation plus que modérée est peu vraisemblable ». Il ne croyait pas si bien dire… Au mois de novembre, dix mois plus tard à peine, le même indice avait grimpé à 5,1% (sur un an), atomisant la fameuse barre des 3%, malgré les mesures restrictives prises par le gouvernement chinois.

En regardant de plus près on voit que les plus forts hausses de prix concernent les denrées alimentaires, 11,7% sur un an, ce qui veut dire que l’inflation frappe surtout les plus pauvres. La Chine ne sort donc pas indemne de la « guerre de monnaies » et devrait se pencher sur la politique du yuan bon marché, pilier du modèle économique local, non pas pour faire plaisir à l’Europe ou aux Etats-Unis mais pour assurer sa propre stabilité.

Même si la Chine est loin d’être une démocratie, il n’est jamais bon pour un gouvernement d’avoir à affronter un milliard de mécontents…

C’est dans le poche !

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S’il y a bien un milieu déprimant, c’est celui de l’édition de romans. Le contraste est remarquablement faible entre, d’une part, l’énergie déployée de conserve par l’éditeur qui envoie des exemplaires gratuits à peu près à tout le monde et par l’auteur qui enchaîne salons du livre sur salons du livre et, d’autre part, le résultat des ventes. On peut toujours objecter que le chiffre des ventes n’est pas le plus important et que Dieu triera les siens un jour ou l’autre.

Mais si l’édition coule tout à fait, il n’y aura même plus de romans à livrer à la postérité. L’autoédition elle-même ne sera pas une solution, puisqu’elle ne peut concerner que des écrivains déjà un peu connus, comme Nabe.

Edition de poche sacrifiée

Si les lecteurs boudent les romans fraîchement publiés (mis à part évidemment les quelques têtes d’affiche), ils sont unanimes au sujet des collections dites « de poche ». Et il faut reconnaître que celles-ci présentent bien des avantages, et pas seulement leur tarif, par rapport aux éditions classiques : elles sont en général jolies, solides, faciles à lire (ce qui n’est pas un détail s’agissant d’un livre).

Une idée naturelle serait d’inverser l’ordre des publications. Aujourd’hui, l’édition de poche est sacrifiée : elle paraît plusieurs années après, alors que tout le monde a oublié le roman. Malgré ce handicap, elle a l’air de se vendre correctement. On peut supposer que les ventes seraient d’autant plus importantes si les romans sortaient directement en poche.

Quant au format classique, à laquelle les éditeurs semblent tenir comme un vieillard tient à garder ses petites manies, on pourrait la réserver aux romans qui ont bien marché en poche alors qu’aujourd’hui, c’est exactement le contraire. D’autres vieillards, genre « Moi j’achète de vrais livres, scrogneugneu, où va la France, au temps du Général on n’aurait pas vu ça, blablabla… », attendront ce moment pour se procurer l’ouvrage chez leur libraire attitré. Et les grands écrivains finiront de la même manière en Pléiade : cela restera inchangé, on aura toujours le plaisir de lire sur papier bible les classiques.

Mais imaginons un instant que tous les romans sortent d’emblée en Pléiade, à un tarif élevé : ce serait aberrant. C’est pourtant un peu la situation actuelle. Quant à la baisse du prix, elle sera compensée par l’augmentation des ventes. Pour les libraires, cela signifie des cartons de retour moins lourds, des étals plus fournis et moins compassés.
Les auteurs, quant à eux, continueront à ne rien toucher. Ils sont habitués. Au moins leurs romans auront-ils plus de chance d’être lus.
Ce n’est pas une idée neuve : elle a été suggérée en passant, voici une bonne trentaine d’années, par Vladimir Boukovski, auquel cet article est dédié. Finalement, les dissidents soviétiques avaient déjà critiqué l’Ouest en critiquant l’Est.

Post Scriptum d’Elisabeth Lévy. Dans ce très joli roman, cher François Marchand, vous oubliez juste de nous dire où sont les romans et les romanciers capables de nous dire la vérité de l’époque – en poche ou en format vieux con. Mais sans doute est-ce un point de détail.

Journalisme assisté par ordinateur ?

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photo : MarcelGermain
photo : MarcelGermain

Albert Londres, Joseph Kessel, Albert Camus, Arnaud Viviant et Edwy Plenel ont dû se retourner dans leur tombe. Je vous le dis : journalisme… c’est bientôt fini ! En effet, nous apprenons par plusieurs sources (dont Owni)[access capability= »lire_inedits »] qu’une start-up américaine a récemment mis en œuvre un angoissant robot que l’on pourrait qualifier de « journaliste artificiel », capable de rédiger tout seul des articles d’information. Cette technologie informatique innovante permet ainsi au site Statsheet de traiter de façon automatisée – et en temps réel − les résultats et performances de plus de 300 équipes de basket-ball américaines. Les articles auto-générés par des algorithmes sont des comptes-rendus de matchs (assortis d’informations statistiques sur les différents aspects des rencontres) rédigés dans un style factuel, parfois âpre, mais sans bavardage ni erreurs de syntaxe.

Pour l’instant limité au traitement des résultats sportifs, cet embryonnaire « journalisme artificiel » − développé à l’origine par un laboratoire de l’université Northwestern (Chicago) – était présenté en ces termes, dès 2009, par Le Monde : « [Le robot journaliste] reconstruit le déroulé du match en langage informatique. Ensuite, il va puiser son vocabulaire dans une base de données contenant une liste de phrases, d’expressions toutes faites, de figures de style et de mots-clés revenant fréquemment dans la presse sportive. Il va alors rédiger un article, sans fautes de grammaire ni d’orthographe. » Le journal vespéral évoquait même les ambitions désagréables d’un chercheur prétendant révolutionner le dessin de presse : « Je vais prouver qu’une machine peut générer du contenu humoristique de façon robuste et régulière. » Evidemment, tout ceci relève encore largement de l’utopie, du tâtonnement numérique, du bricolage onirique, de l’élucubration… et se limite pour le moment au sport.

Mais le moment viendra-t-il où cette technologie sera capable de traiter des questions politiques ou sociétales ? Où les « robots-journalistes » produiront de manière autonome des commentaires, voire des opinions, grâce à leur hypothétique intelligence artificielle ? Connaîtrons-nous le temps des Mac « éditocrates » ? Et des PC d’investigation ? Question subséquente : comment diable intimider un « robot-journaliste » devenu gênant ? En cambriolant son appartement ? En lui volant l’ordinateur qu’il est lui-même ?

Autant de questions angoissantes auxquelles, dans quelques années, le « journaliste artificiel » talentueux qui rédigera à lui seul tous les articles de Causeur répondra certainement avec tout son cruel bon sens et un humour « robuste et régulier ».[/access]