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Wikileaks : du poujadisme participatif

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Photo : biatch0r

L’émoi s’est emparé de twitter ce dimanche. De #statelogs en #cablegate, pendant plusieurs heures, ils ont guetté ce qu’ils ont appelé avec gourmandise « la plus grande catastrophe diplomatique de l’Histoire » : la mise en ligne de documents dont « le pouvoir de nuisance pourrait s’avérer dévastateur ».

L’« intelligence collective » a assailli ma timeline de ses cris d’impatience. Sans même se questionner sur les intentions réelles d’Assange, sa mégalo qui affleure, les jeux d’influence dont il peut être l’objet, la pré-sélection à laquelle il a pu se livrer et, c’est déterminant, sans rien connaître du contenu des documents qui seraient révélés, elle jouissait de l’instant, célébrait le moment. Comme une jacquerie internetique. La revanche du web sur les Etats.

Avec un peu de sens commun, chacun aurait pourtant dû être terrifié par l’hypothèse d’une « catastrophe diplomatique » ou, selon le mot du ministre italien des affaires étrangères, d’un « 11 septembre de la diplomatie mondiale ». Voyons un peu : à quoi opposez-vous spontanément la diplomatie, pour résoudre les conflits entre Etats ? Les blogs ? Twitter ? Si on met à mal la diplomatie, on fait quoi ? Lequel de nos gentils webeux nous créera le Grand-Wiki-des-Gens-qui-s’Aiment, celui sur lequel l’Intelligence Collective pourra travailler conjointement et en toute transparence à un accord israélo-palestinien et poser les bases du traité qui reconnaitra le droit légitime de l’Iran à se doter du nucléaire mais à condition qu’ils ne tuent pas des gens ?

Il faut arrêter avec l’intelligence collective : la connerie aussi, ça se mutualise.

Spontanément, à la diplomatie, on oppose le conflit armé. Oh, je ne dis pas que les révélations auxquelles nous assistons vont y conduire mais, lorsque l’on ignore ce que les documents renferment, cette jouissance malsaine de voir mettre à mal la diplomatie occidentale est sidérante.

Et ne nous y trompons pas : si la diplomatie américaine est dans la ligne de mire, nos intérêts sont étroitement imbriqués. Pas toujours convergents, mais imbriqués. Par la guerre en Irak, les Etats-Unis ont certes probablement autant contribué à mettre en danger les démocraties occidentales que les terroristes du 11/9. Il reste que, sans partager toutes les décisions, nous sommes plutôt dans le même bateau, eux et nous, même si ça nous agace parce que par définition, ils sont largement plus couillons que nous. Et puis, les câbles divulgués nous impliquent. Or, que gagnons-nous sur la scène internationale? Que gagnons-nous dans les négociations avec la Corée du Nord, l’Iran ou en Afghanistan, à mettre ainsi à mal notre fiabilité, à ridiculiser nos diplomates, nos dirigeants ? Face à cela, est-il bien à propos de triquer sur la révolte des geeks ?

Il semble parfois que les peuples des démocraties prennent un malin plaisir à employer leurs valeurs contre eux-mêmes.

Les relations internationales en rose bonbon

On frémit devant la naïveté affichée, les discours lénifiants pour ne pas dire puérils des uns et des autres et notamment de Wikileaks qui affirme benoîtement, sur son site : « cette divulgation de documents révèle les contradictions entre la personne publique des Etats-Unis et ce qu’elle dit derrière les portes closes – et montre que si les citoyens dans une démocratie veulent que les gouvernements reflètent leurs volontés, ils doivent demander à voir ce qui se passe en coulisses. Chaque écolier américain apprend que George Washington – le premier président du pays – ne pouvait pas mentir. Si l’administration de ses successeurs avait suivi ce principe, la communication de documents actuelle ne serait qu’un simple embarras »[1. Traduction libre de : « This document release reveals the contradictions between the US’s public persona and what it says behind closed doors – and shows that if citizens in a democracy want their governments to reflect their wishes, they should ask to see what’s going on behind the scenes. Every American schoolchild is taught that George Washington – the country’s first President – could not tell a lie. If the administrations of his successors lived up to the same principle, today’s document flood would be a mere embarrassment. »]. Et c’est donc au nom de cette conception rose bonbon des relations internationales et de la démocratie que Wikileaks et ses affidés diffusent des documents au « pouvoir de nuisance dévastateur » ?

Tenez, juste comme ça : avant de prendre leur pied à imaginer mettre les diplomaties occidentales – exclusivement occidentales – dans l’embarras, se sont-ils posés la question de savoir si les pouvoirs arabes (Emirats, Arabie, Jordanie) n’allaient pas être amenés à durcir leur position à l’égard d’Israël pour se faire pardonner par leurs opinions publiques d’avoir tant insisté pour que les Etats-Unis attaquent l’Iran ? Les mêmes qui défendaient la Révolution Verte avec des trémolos dans la voix se sont-ils préoccupés de fournir des arguments supplémentaires à Mahmoud Ahmadinejad pour alimenter ses discours sur la culture occidentale en déliquescence et la duplicité américaine, et renforcer la cohésion nationale ? Non, parce que « c’est pas beau de mentir » et si on disait tous ce qu’on pense vraiment, le monde serait plus joli. D’ailleurs, les Etats ne sont pas dignes de confiance : fiez-vous donc à Julian Assange. Affligeant.

La transparence n’est pas une vertu absolue

Notez que la Révolution Verte et Wikileaks ont ceci en commun qu’elles ont mis, et mettent encore, Internet dans la boucle. On a parlé de « révolution twittée » pour l’une, et le lien est évident pour l’autre. C’est que voilà : leur vision du monde procède de leur vision de l’informatique. Leurs schémas d’analyse partent du web pour s’appliquer ensuite au monde. L’industrie du libre, c’est chouette. Le savoir doit être partagé. On ne doit rien cacher. Tout doit pouvoir circuler, tout partout tout gratuitement. C’est le grand partage, des câbles diplomatiques comme du dernier single de Justin Bieber. C’est transparent, c’est si jouli. En prime, pour certains, ça se passe sur le Net, ça élargit leur champ d’action, voire leur chiffre d’affaires, ce qui se concilie si opportunément avec le discours acidulé qui nous est servi[2. Tiens, là-dessus aussi, d’ailleurs, on attend la transparence : que se passe-t-il behind the scenes ? Quel accroissement de trafic ? Quelle valorisation de l’espace publicitaire ? Quelles retombées pour les sites d’info impliqués ? A quel prix, l’exclusivité ? Faisons donc grand partage informations vous et nous…].

Et non, la transparence n’est pas une vertu absolue. Le secret peut être utile, nécessaire, fructueux. Au demeurant, ce 11 septembre de la diplomatie n’arrangera rien à la transparence de la diplomatie dans le monde. Les diplomates devront trouver d’autres moyens de communiquer, ce qui va singulièrement et très bêtement compliquer leur tâche. Les peuples n’en tireront aucun profit. Non, ils ne seront jamais informés en temps réel – sur twitter ? – des négociations de paix ni de l’imminence d’une frappe militaire surprise.

A l’instar de la capote, Internet n’est ni bon ni mauvais. Internet est un outil. Amis webeux, ôtez les lunettes qui font voir rose, et cessez de flagorner le bon peuple…

Renault nous roule

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A peine, et très provisoirement n’en doutons pas, passé le projet de loi sur la retraite à 62 ans, le patronat français reprend ses bonnes habitudes. Renault (quand on pense que cette entreprise, du temps qu’elle était Régie, était qualifiée de vitrine sociale !) vient de décider d’un bon vieux plan de retraite anticipée. Comme ils sont malins, ils nous feraient presque passer ça pour de la philanthropie: 3000 salariés vont pouvoir partir en préretraite à 58 ans avec 75% du salaire s’ils ont effectué au moins quinze ans de travail posté ou s’ils souffrent d’une incapacité de 10%. Mais si l’on veut bien, un instant, mesurer la signification réelle de cette mesure, on verra qu’elle est illustre parfaitement les apories de la droite sur la question.

En effet, soit le discours sur la politique pour l’emploi des seniors relève du mensonge pur et simple, soit le travail en usine est réellement usant et le recul de l’âge du départ en retraite est une injustice. Dans les deux cas, de toute façon, Renault s’en moque. Il vient d’un coup, et en grande partie aux frais du contribuable, de se débarrasser de travailleurs peu malléables, peu rentables et souvent syndiqués, les salauds.

Chili : le mythe des Chicago Boys

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J’ai du respect – et même de l’amitié – pour Jérôme Leroy. Jérôme a cet immense mérite à mes yeux que d’être un homme convaincu qui défend ses idées envers et contre tout. On prête à Voltaire la formule « je déteste vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous ayez le droit de les exprimer ». Elle s’applique pleinement aux différends qui m’opposent à Jérôme et pour tout vous dire je trouve nos échanges infiniment plus intéressants que la parodie de débat qui opposent l’UMP et le PS. Pour autant, dans sa défense de Chavez Jérôme a cru bon de ressusciter le vieux mythe des « Chicago Boys ». Une petite mise au point s’impose.

En 1975, deux années après le coup d’Etat de Pinochet, le Chili connut une sévère récession. Une fondation privée invita Milton Friedman – fondateur du courant monétariste à l’université de Chicago et alors un des économistes les plus réputés au monde – à prononcer quelques discours sur le thème de la liberté économique notamment à l’Université catholique du Chili. Friedman accepta et, accompagné de son épouse, resta sept jours au Chili. C’est durant cette visite que Pinochet souhaita le rencontrer pour un entretien – le 21 mars 1975 – qui dura en tout et pour tout 45 minutes. Le dictateur demanda à l’économiste de lui faire part de son analyse de la situation économique du Chili et des solutions qui lui semblaient appropriées. Friedman s’exécuta dans une lettre datée du 21 avril 1975 à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai de la même année observant que les propositions de Friedman coïncidaient « pour l’essentiel avec le Plan de Redressement National proposé par le Secrétaire au Trésor, le docteur Jorge Cauas ». Fin de l’histoire : c’est à ça que se limitent les relations entre Friedman et Pinochet.

Les « Chicago Boys » sont un groupe d’étudiants chiliens, pour la plupart issus de l’Université catholique du Chili, qui aidèrent à réformer l’économie chilienne dans la ligne intellectuelle de l’Université de Chicago avec laquelle leur établissement avait noué des accords d’échange depuis 1956. Ils avaient donc eu l’occasion de suivre l’enseignement de Friedman et d’Arnold Harberger. Lorsque Pinochet pris le pouvoir, ils étaient les seuls économistes chiliens à ne pas être d’une manière où d’une autre liés à Allende et constituèrent par la force des choses l’ossature de l’équipe économique du gouvernement sous la dictature.

On sait que Friedman fut personnellement meurtri par les insinuations de ses adversaires sur ses relations avec Pinochet et leurs accusations de soutien à la junte militaire. Comme tous les libéraux, Friedman était un démocrate convaincu et le fait que son nom puisse être associé au régime sanguinaire de Pinochet fut pout lui une blessure qui ne se referma jamais. Le 10 janvier 2000, 25 ans après les faits et 6 ans avant sa mort, il confiait lors d’une interview : « C’est curieux. J’ai donné exactement la même conférence en Chine que celle que j’avais donnée au Chili. J’ai eu beaucoup de manifestations contre moi pour ce que j’avais dit au Chili. Personne n’a fait aucune objection à ce que j’ai dit en Chine. Comment cela ce fait-il ? ». Parmi les « Chicago Boys » certains firent le choix de fermer les yeux sur les exactions de la junte et se contentèrent de participer à la libéralisation progressive du régime comme Hernán Büchi. D’autres préférèrent rester fidèle à leurs convictions libérales comme José Piñera, l’architecte du système des pensions chilien évoqué par Jérôme, qui démissionna le 2 décembre 1981 pour se consacrer à son magazine d’opinion Economia y Sociedad dans lequel il fut un des plus fervents défenseurs d’une transition démocratique et des droits de l’homme[1. Et ce, en pleine dictature militaire].

Deux décennies de démocratie ont suivi la chute du régime de Pinochet. Les gouvernements de gauche ont succédé aux gouvernements d’union nationale et viennent récemment d’être remplacés par un gouvernement de centre-droit avec l’élection de Sebastián Piñera. Ce qui est frappant, quand on détaille les politiques mises en place au Chili au cours de ces 20 années, c’est qu’aucun gouvernement n’est revenu sur les réformes libérales mises en place par les « Chicago Boys ». Toutes tendances confondues, les gouvernements chiliens successifs les ont même renforcées. Le Chili, aujourd’hui, est un des pays les plus libéraux au monde[2. 10ème selon la fondation Heritage.] et – ce n’est évidemment pas une coïncidence – se trouve être le pays le plus riche d’Amérique latine.
Oui, Jérôme veut croire. Jérôme veut croire que le socialisme du XXIème siècle résultera en quelque chose d’autre que les monstruosités totalitaires du XXème siècle. Il est un peu comme Maurice Thorez, le premier stalinien de France[3. « Stalinien : nous redisons bien haut, comme il y a vingt ans déjà, notre fierté de ce titre d’honneur et de gloire que nous nous efforçons de mériter ! Oui de tout notre cœur, nous proclamons notre amour ardent pour Staline, et nous l’assurons de notre confiance inébranlable ! » – Thorez, 1949], qui voulait lui aussi croire que l’URSS était un paradis communiste. Je ne suis pas dans la tête de Chavez et ne peux donc pas préjuger de ce qu’il pense. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’à mesure que ses politiques économiques échouent, le maître de Caracas se radicalise et suit le même chemin que ses prédécesseurs. Il arrivera un jour où Jérôme devra y faire face. Ce jour-là, je me tairai.

D’hiver droite

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Or donc, c’est l’hiver. Avant même la date légale, la neige tombe, y compris sur les routes. C’est moche. Jusqu’ici on se contentait de prendre son mal en patience, voire d’acheter des pneus neige et on attendait que les chasse-neige fassent leur travail. Dans l’est de la France, il va falloir rester chez soi. Parce que dorénavant, seule la voie de droite des autoroutes à 6 ou 4 voies sera déneigée. Pas pour des raisons d’économie. Non, non, non. Pour des raisons é-co-lo-giques : jusque là, explique le responsable de la Dir Est (la Direction de l’Equipement du Grand Est, 12 départements, 1 700 kilomètres de routes) trop de sel a été utilisé. Avec des risques de pollution et de ruissellement sur le bord desdites routes. Donc on déneige à droite et si tout va bien, on passe aux voies de gauche huit heures plus tard.

Qu’on se le dise, si l’on bloque ainsi la circulation dans l’Est, c’est pour le bien-être des coccinelles et des crapauds. Pas du tout parce que les directions de l’Equipement manquent de personnel, que les 35 heures ont foutu le bordel dans l’administration, que la tonne de sel coûte trop cher ou que le matériel, faute d’investissement, ne peut plus tourner jour et nuit. La neige ayant pour habitude de ne pas tomber qu’aux heures ouvrables, cette fourbe. Non, si on déneige parcimonieusement, essaie de nous faire croire les autorités publiques, c’est pour les petites bêtes. Qui pourront se faire écraser à grande vitesse une fois les beaux jours revenus…

Vox populi, vox dei

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Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.

Vox populi, vox dei. La formule est ancienne, elle est belle comme l’antique. On y voit le peuple souverain avancer comme sur le bas-relief de La Marseillaise de Rude, donner de la voix, tonitruante évidemment, gueulant à la manière de ce peuple gaulois qui a de mâles moustaches et des huttes en bois, poussé par le bras d’un Dieu séculier qui « disperse les superbes, renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles » quand il ne vaque pas tout simplement à fumer des Havanes. C’est l’idée d’un éternel démocratique qui persiste dans le Vox populi, vox dei, cette voix du peuple qui est toujours la voix de Dieu comme elle fut, aussi et terriblement, la Voie sacrée. La IIIe République s’est souvenue de l’anaphore latine et Ernest Lavisse l’a inscrite dans les manuels d’histoire quand il a fallu faire rentrer dans le royaume des choses immortelles le suffrage universel.

La démocratie est, en France, une affaire de vocifération. Tout dans la vox, rien dans les bras. Pour sûr, le moine Alcuin, papa putatif du Vox populi, vox dei, reste, dans le roman national, comme le discret précurseur de la vocifération démocratique. On trouve de tout chez lui. On trouve Jean Bodin, le jurisconsultes qui proclame : « Roi de France est empereur en son royaume », Jeanne d’Arc qui a ses voix comme on a ses têtes, le soldat de l’An II qui monte à Valmy au cri de « Vive la Nation ! », le terroriste de 1793 qui hurle en bouffant du curé : « La liberté ou la mort », Louis-Napoléon Bonaparte, premier président élu, en 1851, au suffrage universel. Et là, dans le coin, n’est-ce pas Gambetta qui sillonne la France de podiums en estrades et lève, en 1871, par sa miraculeuse éloquence, une armée de 300 000 soldats ? Pour un peu, on y trouverait aussi, dans cette Légende des Siècles qui vocifèrent le nom de la France, la voix des Poilus entonnant la Chanson de Craonne et celle des mille fusillés du Mont-Valérien. Manoukian : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »[access capability= »lire_inedits »]

Nos vieux manuels d’histoire nous apprennent qu’Alcuin, moinillon favori de Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, rappela à son maître temporel, en 798, cette apparente évidence : Vox populi, vox dei. Il n’est de politique que fondée sur le peuple et pour le peuple. Par le peuple ? On patientera un peu. Quelques siècles au moins.

Pas de barbu chez nous !

Sauf qu’il s’agit ici d’une légende urbaine et, néanmoins, carolingienne. D’abord, les historiens sérieux nous apprennent que Charlemagne était glabre. Pas de barbu chez nous ! Ensuite, Alcuin d’York, élève assez fort en maths de Bède le Vénérable, était un peu coincé du derrière : il s’en tenait aux canons du Concile de Laodicée (364), qui proscrivait l’élection des évêques par l’assemblée des fidèles. Oh non ! la voix du peuple n’est jamais la voix de Dieu. Dans une lettre à Charlemagne, qui ne se rasait jamais puisqu’il n’avait pas de poils, Alcuin écrit : « Nec audiendi qui solent dicere, Vox populi, vox Dei, quum tumultuositas vulgi semper insaniae proxima sit. » (N’écoutons pas ceux qui prétendent que la voix du peuple est la voix de Dieu : l’agitation de la foule est toujours voisine de la folie.)

Le contexte de cette lettre est aujourd’hui connu : il s’agissait de savoir si l’église devait élever à la dignité de ses autels ceux que le peuple a proclamés saints. « Santo subito ! » crie la foule des vivants pour les morts qu’elle vénère. Alcuin nous dit qu’en matière de vérité le « subito » n’est pas possible. Puisque l’église veut pénétrer les voies du Seigneur qui sont (je le rappelle aux plus distraits d’entre vous) par nature impénétrables, lorsqu’elle plaide la cause d’un saint, il lui faut du recul, de la raison, de l’intelligence. Il faut laisser le temps au temps, instruire un procès en canonisation fondé sur la recherche de la vérité. Et la vérité jamais ne gît, dit Alcuin, dans l’empressement populaire. Salaud d’antipopuliste primaire !

Ah ! il faut rabattre donc son caquet. La voix du peuple n’est pas, chez Alcuin, pourtant tenu comme l’un des pères de la démocratie française, quasi alter ego de Jean Lecanuet, une voix sacrée. La voix du peuple est une folle voix, un cri désespéré, celui d’un corps qui n’ose plus prendre corps.

Chacun connaît l’histoire du général Boulanger qui se suicida, à Ixelles, en 1891, sur la tombe de sa maîtresse, Mme de Bonnemains. C’est une simple anecdote, mais ce n’est pas qu’une anecdote. On peut y lire ce qu’est, au fond, l’essence du populisme : une désespérance du corps (politique) ou ce qu’à la suite de Jean-Luc Nancy (mais dans une acception totalement différente de la sienne) nous pourrions appeler une phénoménologie de la « communauté désoeuvrée », c’est-à-dire l’apparition nue et simple d’une communauté qui se refuse, au risque de périr elle-même, d’employer la métaphore organique du corps (et de sa conséquence qu’est, par exemple, chez Barrès et chez Weil, le concept d’« enracinement »), pour finalement ne plus se penser que comme un en-commun strictement rationnel.

Contrairement à ce que nous avons appris en usant nos jean’s vintage sur les bancs de l’Université, le populisme n’est pas un mouvement indéfinissable. Dans L’Illusion populiste, un remarquable essai, Pierre-André Taguieff avait pointé du doigt les caractères du populisme : la rencontre entre le réactionnaire et le populaire, l’autoritarisme et le protestataire, la révolte de la plèbe contre les élites, la revanche de masse du « pays réel » sur le pays médiatique, etc. Mais il nous semble que l’analyse clinique de ce que l’on nomme le populisme ne rend pas tout à fait compte de ce qu’est ce phénomène. Taguieff retourne même Carl Schmitt contre lui-même pour démontrer que le diagnostic du populisme comme pathologie du corps politique recherchant uniquement un « ennemi intérieur » n’est guère viable. La doctrine du « bouc émissaire » n’est pas, en tout temps, opératoire. Mais Taguieff ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement. Il nous semble que le populisme est, avant tout, une ontologie de la distraction du corps social.

L’impensé de nos sociétés démocratiques

« Ontologie » est un gros mot. Mais le populisme ne rechigne pas, justement, à l’emploi de la grossièreté. Lorsque Menenius Agrippa – heureuse leçon de l’abbé Lhomond – prononce, en 494 avant notre ère, face à ce que les journaux d’aujourd’hui appelleraient les « joyeux forcenés de l’Aventin », son apologue sur le corps politique, il nous livre l’un des schèmes les plus importants de notre histoire politique : « Un jour, les membres du corps humain, voyant que l’estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l’estomac distribuait à chacun d’eux la nourriture qu’il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde. »

Dans ce texte, l’abbé Lhomond, qui plagie au mot près le Liber de viris illustribus d’Aurelius Victor nous enseigne une chose : un peuple ne tire pas son existence de sa simple légalité ni de sa stricte rationalité. La raison ne fonde aucune nation du monde. Il faut, à la politique, du Hoc est enim corpus meum. Un peuple n’est pas un pur esprit. Il a besoin de passions collectives, parce qu’un peuple, pour plagier et détourner Deleuze et Guattari, « ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise ». Le populisme n’est rien d’autre que l’impensé de nos sociétés démocratiques. Un impensé qui croît au fur et à mesure que la politique s’éloigne du gouvernement des hommes pour n’être que l’administration des choses.[/access]

Adios, chibani !

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22 885,39 euros, c’est l’anti retraite chapeau de monsieur Mohamed Medhi. Mohamed Medhi est un chibani de Toulouse, c’est à dire un vieil immigré arrivé en France en 1952 et qui, à sa façon, a participé à la prospérité française des trente glorieuses en œuvrant dans les travaux publics durant des décennies. Mais voilà, sa caisse d’assurance retraite lui réclame cette somme pour cause de séjours au pays jugés trop longs. Il faut en effet pour qu’il puisse prétendre au minimum vieillesse rebaptisé APSA et qui vient compléter sa royale retraite de 636 euros ne pas s’absenter plus de six mois de France. Une règle qui s’applique à toutes les personnes âgées mais qui de fait, est pratiquement impossible à respecter pour les anciens travailleurs immigrés. On passera sur la méthode, convocation, vérifications des tampons sur le passeport puis, cinq mois après, avec un sadisme kafkaïen, la lettre réclamant le trop perçu.

22 885,39 euros, donc. Mais soyons optimiste, il va, comme des centaines d’autres, surement trouver le moyen de se faire renflouer, monsieur Mohamed Medhi. En se reconvertissant en banquier irlandais, par exemple.

« Oui aux jurys populaires en correctionnelle »

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Trois questions, trois réponses avec André Vallini, député socialiste de l’Isère et spécialiste des questions de justice (il a notamment co-présidé la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire d’Outreau).

Vous avez pris position en faveur de l’introduction des jurys populaires en correctionnelle.

Oui. On confie aux citoyens le soin de traiter des cas les plus graves aux Assises, je ne vois pas pourquoi cela nous choquerait de leur soumettre des délits correctionnels. C’est le premier argument qui tient de la pure logique. Ensuite, il faut aller contre une idée reçue, un argument que Sarkozy met en avant: des jurys populaires en correctionnelle contrebalanceraient des juges sont trop laxistes. C’est faux : on constate que généralement, les citoyens qui siègent dans des jurys d’Assises sont plus cléments que les magistrats professionnels. Ils sont moins sévères parce que plus ouverts sur la société. Bien sûr, ils s’identifient souvent aux victimes, mais aussi aux coupables.

Des jurés plus cléments, êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez là ?

Oui, sinon comment expliquer qu’au cours de l’histoire judiciaire, des magistrats qui n’étaient pas exactement progressistes n’aient eu de cesse de faire passer certains délits des Assises à la correctionnelle ? Cela a été le cas pour l’avortement avant la loi Veil sur l’IVG. Devant les Assises, des femmes jugées pour y avoir eu recours ou pour avoir pratiqué des avortements clandestins étaient acquittées. Les magistrats ont renvoyé ce délit devant les tribunaux correctionnels pour pouvoir appliquer la loi avec plus de rigueur.

Concrètement, on fait comment ?

Il faut marier les juges professionnels avec un ou deux citoyens assesseurs, avec une voix prépondérante pour le magistrat. Evidemment, les cas les plus graves, les appels ou la question de l’application des peines, des libérations conditionnelles ou les comparutions immédiates doivent échapper aux jurys populaires. Pour le reste, leur présence sera bénéfique : les gens qui doivent rendre la justice se rendent compte que c’est difficile, et assurent leur mission de façon quasi religieuse. La décision d’un jury populaire est rarement contestée. Au PS, nous ne devrions pas nous opposer à cette innovation, ce n’est pas parce que c’est Sarkozy qui la propose qu’elle est mauvaise. D’autant que la nécessité d’y recourir souligne l’échec du président de la République en matière de justice : il faut des moyens et de la répression. Mais pas seulement, ce n’est pas si simple. Nous ferions bien de nous en souvenir.

Coup d’Etat, coup d’éclat

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L’image nous a tous marqués. Un tricorne noir, une moustache, un revolver brandi, des coups de feu, des députés sous les sièges, des huissiers à plat ventre. Au milieu des tirs, un homme demeure hiératiquement assis. C’est Adolfo Suárez, chef du gouvernement. Seuls deux autres font face aux militaires : le numéro 2 du gouvernement, l’ancien général Gutteriez Mellado et, dans les travées, assis et fumant une cigarette, le leader communiste Santiago Carillo. Curieuse ironie des circonstances que de voir le président du gouvernement, jeune pousse prometteuse d’une dictature crépusculaire, flanqué du vieux général franquiste qui a épousé la Transition en acceptant d’être vomi par ses pairs, recevoir l’aide de leur ennemi de toujours, l’historique opposant « rouge » de Franco.

L’Histoire plus inventive que le roman

Nous sommes le 23 février 1981 et un coup d’Etat se déroule en direct à la télévision espagnole. Pour le décrire et l’analyser, Javier Cercas revient, dans Anatomie d’un instant, sur ces brefs instants où tout aurait pu basculer. En s’en tenant à la seule description des gestes, de l’attitude, du comportement des trois principaux protagonistes présents dans l’enceinte de l’assemblée, il rend compte des mécanismes profonds qui agitent l’Espagne. N’y a-t-il pas plus grande leçon d’humilité pour un écrivain que de constater que l’histoire telle qu’elle se déroule est plus inventive et imaginative que le plus fécond des romans ?

Qui aurait pu imaginer que la résistance démocratique serait un jour personnifiée par une improbable troïka comprenant un ancien phalangiste, un général qui avait participé au pronunciamento de 1936 et un leader historique de l’anti-franquisme?
Il fallait que deux Espagne irréconciliables se rejoignent ce jour-là, au moins symboliquement, dans une attitude similaire de courage et de refus. Car ce qui se joue dans ces longues minutes où le patient travail de la Transition aurait pu être stoppé net, c’est précisément que le non-dit de la guerre civile agit dans l’esprit des vainqueurs et des vaincus d’alors, et leur intime à tous de sortir de l’ornière du passé pour sauver en ce mois d’hiver 1981 un système inscrit dans l’héritage de celui qui avait été détruit en 1936.
La force des trois acteurs principaux de ce drame respectant les règles du théâtre classique (unité de temps de lieu et d’action) est d’avoir depuis plusieurs mois privilégié la consolidation de la monarchie parlementaire par rapport au besoin légitime et impérieux de solder le passé, et ce, quitte à trahir chacun leur camp et leurs enragés respectifs. Il était trop tôt ou trop tard, c’est selon, pour envisager de revenir sur les années de guerre civile et d’examiner les responsabilités de chacun, l’heure était à l’affermissement d’un système à peine balbutiant.

Et pourtant dans les mois précédant ce 23 février, toute l’Espagne, engluée dans la crise et les difficultés, a conspiré contre Adolfo Suárez et son gouvernement jugé incapable et ce faisant, sans le savoir, contre la démocratie. Pour des raisons diamétralement opposées, la classe politique, les militaires, les médias ont imaginé ou appelé de leurs vœux un coup d’Etat au rabais qui aboutirait à la constitution d’un gouvernement de coalition nationale dont le président serait un militaire, meilleure des garanties dans un monde qui tangue.

Et voilà que ce golpe si souvent évoqué pour ne pas dire attendu, arrive enfin et se heurte à l’homme tant honni, Adolfo Suárez et à son soutien le plus inattendu en la personne du secrétaire général du Parti communiste, un peu comme si l’histoire en bégayant s’était cognée aux fantômes d’une époque révolue qui lui auraient dit « Basta ya ! ». Le Roi mettra un terme à cette aventure en prenant la parole et en rappelant l’armée à l’obéissance au pouvoir civil.

L’Histoire comme digression intelligente

À lire les commentaires subtils mêlant l’analyse de l’époque, la remise en perspective du jeu politique du moment, les ambitions des uns, les motivations des autres, la psychologie des principaux acteurs du drame, que ces quelques heures ont inspirés à Cercas, on est pris de vertige. Ce coup d’Etat avorté nous semblait, vu de France, comme anecdotique par son impréparation d’amateur, et comme bref et fugace par sa narration télévisuelle. Il prend soudain une consistance, une gravité insoupçonnées sans que jamais nous soit offerte une explication définitive et unique. Il n’y a pas dans ce livre de thèse ni d’enseignement édifiant à l’usage des démocraties en danger, mais une description méthodique de la complexité du réel, de la multiplicité des causes et des conséquences. La dimension jouissive d’une telle lecture est d’accueillir chaque explication supplémentaire avec la joie enfantine de voir un nouvel engrenage ajouté avec succès au mécano qui se construit sous nos yeux.

Javier Cercas éprouve la même inquiétude que Laurent Binet[1. Dans son livre Hhhh relatant l’attentat contre Heydrich, édition Grasset] à propos du traitement de l’histoire par la fiction. Comme lui, il veut discourir du fait historique sans se l’approprier au travers d’un personnage inventé, de façon subjective, mais en l’examinant sous toutes ses coutures.
En un sens, ces deux auteurs sont l’antithèse de Jonathan Littell qui fait déambuler dans un décor de connaissances livresques un être de fiction censé mettre en perspective et animer tout le matériau brut de la réalité. Pour dire les choses de façon plus prosaïque, je me suis copieusement ennuyé à la lecture des Bienveillantes où je n’ai rien appris que je ne sache déjà mais où j’ai dû, en plus, me coltiner les longues et interminables digressions psychologiques du nazi décrit comme un esprit amoral complaisamment morbide. Avec Anatomie d’un instant de Javier Cercas j’ai eu du plaisir à lire et à apprendre l’histoire au travers d’une digression intelligente.
Peut-être faut-il en conclure que l’histoire est un sujet suffisamment sérieux pour qu’on le confie aux romanciers. Mais seulement aux bons.

Anatomie d'un instant

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Back in the USSR

L’information est passée quasiment inaperçue en France : Tikhon Khrennikov est mort, en 2007, à l’âge de 94 ans. Nommé secrétaire général de l’Union des compositeurs par Staline, en 1948, ce médiocre musicien a régné en maître sur ses confrères de la fin des années 1940 jusqu’à nos jours. Relayant les directives aberrantes de Staline et de Jdanov, Khrennikov n’a eu de cesse de terroriser les plus grands compositeurs russes de cette époque afin de leur imposer une esthétique « soviétique », c’est-à-dire tout à la fois étrangère au formalisme désigné comme bourgeois, et habitée par l’ambition de chanter le destin glorieux d’homo sovieticus.[access capability= »lire_inedits »]

Chefs-d’oeuvre en tyrannie

Khrennikov, ayant gardé une influence considérable après la mort de Staline, et même après la chute du bloc soviétique, a fait l’objet de ce ridicule hommage du samboïste[1. Le sambo n’est pas une danse brésilienne mais une forme de lutte pratiquée en Mongolie.] Poutine : « La mort a frappé un compositeur de talent, un mélodiste remarquable, un homme doué d’une grande créativité artistique. » L’ironie de l’Histoire continue.

La Cité de la musique nous rappelle, dans une remarquable exposition « Staline et la musique[2. Jusqu’au 16 janvier 2011.] » que, si les conditions de création des compositeurs soviétiques ont souvent été exécrables (menaces diffuses, brimades diverses, omniprésence de Khrennikov, etc.), cette période fut un véritable âge d’or de la musique classique russe, dont chaque mélomane garde en lui quelques échos majeurs.

Le visiteur se promène de Pierre et le loup de Prokofiev (que l’on peut voir comme une allégorie de l’homme soviétique aventureux se libérant des schémas passés) jusqu’à l’adagio de Gayaneh, de Khatchatourian (que Kubrick a utilisé dans 2001 pour souligner les séquences mélancoliques), en passant par les quinze symphonies de Chostakovitch – dont la septième composée pendant le siège de Leningrad pour célébrer la résistance héroïque de la ville alors que la situation semblait désespérée − qui constituent un monument du genre.

L’exposition n’omet aucune étape historique dans cette épopée de la musique classique en terre d’Utopie. On y suit la ferveur de la révolution d’Octobre, l’interventionnisme de Staline dans les affaires culturelles, la quête d’une esthétique purement nouvelle, la Grande Guerre patriotique, le Goulag. Mais on constate également, en suivant ce fil rouge, que, sur le terreau douteux de la tyrannie (dont on s’accommode ou à laquelle on résiste) peuvent éclore des chefs-d’oeuvre impérissables.[/access]

Wikileaks : du poujadisme participatif

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Photo : biatch0r
Photo : biatch0r

L’émoi s’est emparé de twitter ce dimanche. De #statelogs en #cablegate, pendant plusieurs heures, ils ont guetté ce qu’ils ont appelé avec gourmandise « la plus grande catastrophe diplomatique de l’Histoire » : la mise en ligne de documents dont « le pouvoir de nuisance pourrait s’avérer dévastateur ».

L’« intelligence collective » a assailli ma timeline de ses cris d’impatience. Sans même se questionner sur les intentions réelles d’Assange, sa mégalo qui affleure, les jeux d’influence dont il peut être l’objet, la pré-sélection à laquelle il a pu se livrer et, c’est déterminant, sans rien connaître du contenu des documents qui seraient révélés, elle jouissait de l’instant, célébrait le moment. Comme une jacquerie internetique. La revanche du web sur les Etats.

Avec un peu de sens commun, chacun aurait pourtant dû être terrifié par l’hypothèse d’une « catastrophe diplomatique » ou, selon le mot du ministre italien des affaires étrangères, d’un « 11 septembre de la diplomatie mondiale ». Voyons un peu : à quoi opposez-vous spontanément la diplomatie, pour résoudre les conflits entre Etats ? Les blogs ? Twitter ? Si on met à mal la diplomatie, on fait quoi ? Lequel de nos gentils webeux nous créera le Grand-Wiki-des-Gens-qui-s’Aiment, celui sur lequel l’Intelligence Collective pourra travailler conjointement et en toute transparence à un accord israélo-palestinien et poser les bases du traité qui reconnaitra le droit légitime de l’Iran à se doter du nucléaire mais à condition qu’ils ne tuent pas des gens ?

Il faut arrêter avec l’intelligence collective : la connerie aussi, ça se mutualise.

Spontanément, à la diplomatie, on oppose le conflit armé. Oh, je ne dis pas que les révélations auxquelles nous assistons vont y conduire mais, lorsque l’on ignore ce que les documents renferment, cette jouissance malsaine de voir mettre à mal la diplomatie occidentale est sidérante.

Et ne nous y trompons pas : si la diplomatie américaine est dans la ligne de mire, nos intérêts sont étroitement imbriqués. Pas toujours convergents, mais imbriqués. Par la guerre en Irak, les Etats-Unis ont certes probablement autant contribué à mettre en danger les démocraties occidentales que les terroristes du 11/9. Il reste que, sans partager toutes les décisions, nous sommes plutôt dans le même bateau, eux et nous, même si ça nous agace parce que par définition, ils sont largement plus couillons que nous. Et puis, les câbles divulgués nous impliquent. Or, que gagnons-nous sur la scène internationale? Que gagnons-nous dans les négociations avec la Corée du Nord, l’Iran ou en Afghanistan, à mettre ainsi à mal notre fiabilité, à ridiculiser nos diplomates, nos dirigeants ? Face à cela, est-il bien à propos de triquer sur la révolte des geeks ?

Il semble parfois que les peuples des démocraties prennent un malin plaisir à employer leurs valeurs contre eux-mêmes.

Les relations internationales en rose bonbon

On frémit devant la naïveté affichée, les discours lénifiants pour ne pas dire puérils des uns et des autres et notamment de Wikileaks qui affirme benoîtement, sur son site : « cette divulgation de documents révèle les contradictions entre la personne publique des Etats-Unis et ce qu’elle dit derrière les portes closes – et montre que si les citoyens dans une démocratie veulent que les gouvernements reflètent leurs volontés, ils doivent demander à voir ce qui se passe en coulisses. Chaque écolier américain apprend que George Washington – le premier président du pays – ne pouvait pas mentir. Si l’administration de ses successeurs avait suivi ce principe, la communication de documents actuelle ne serait qu’un simple embarras »[1. Traduction libre de : « This document release reveals the contradictions between the US’s public persona and what it says behind closed doors – and shows that if citizens in a democracy want their governments to reflect their wishes, they should ask to see what’s going on behind the scenes. Every American schoolchild is taught that George Washington – the country’s first President – could not tell a lie. If the administrations of his successors lived up to the same principle, today’s document flood would be a mere embarrassment. »]. Et c’est donc au nom de cette conception rose bonbon des relations internationales et de la démocratie que Wikileaks et ses affidés diffusent des documents au « pouvoir de nuisance dévastateur » ?

Tenez, juste comme ça : avant de prendre leur pied à imaginer mettre les diplomaties occidentales – exclusivement occidentales – dans l’embarras, se sont-ils posés la question de savoir si les pouvoirs arabes (Emirats, Arabie, Jordanie) n’allaient pas être amenés à durcir leur position à l’égard d’Israël pour se faire pardonner par leurs opinions publiques d’avoir tant insisté pour que les Etats-Unis attaquent l’Iran ? Les mêmes qui défendaient la Révolution Verte avec des trémolos dans la voix se sont-ils préoccupés de fournir des arguments supplémentaires à Mahmoud Ahmadinejad pour alimenter ses discours sur la culture occidentale en déliquescence et la duplicité américaine, et renforcer la cohésion nationale ? Non, parce que « c’est pas beau de mentir » et si on disait tous ce qu’on pense vraiment, le monde serait plus joli. D’ailleurs, les Etats ne sont pas dignes de confiance : fiez-vous donc à Julian Assange. Affligeant.

La transparence n’est pas une vertu absolue

Notez que la Révolution Verte et Wikileaks ont ceci en commun qu’elles ont mis, et mettent encore, Internet dans la boucle. On a parlé de « révolution twittée » pour l’une, et le lien est évident pour l’autre. C’est que voilà : leur vision du monde procède de leur vision de l’informatique. Leurs schémas d’analyse partent du web pour s’appliquer ensuite au monde. L’industrie du libre, c’est chouette. Le savoir doit être partagé. On ne doit rien cacher. Tout doit pouvoir circuler, tout partout tout gratuitement. C’est le grand partage, des câbles diplomatiques comme du dernier single de Justin Bieber. C’est transparent, c’est si jouli. En prime, pour certains, ça se passe sur le Net, ça élargit leur champ d’action, voire leur chiffre d’affaires, ce qui se concilie si opportunément avec le discours acidulé qui nous est servi[2. Tiens, là-dessus aussi, d’ailleurs, on attend la transparence : que se passe-t-il behind the scenes ? Quel accroissement de trafic ? Quelle valorisation de l’espace publicitaire ? Quelles retombées pour les sites d’info impliqués ? A quel prix, l’exclusivité ? Faisons donc grand partage informations vous et nous…].

Et non, la transparence n’est pas une vertu absolue. Le secret peut être utile, nécessaire, fructueux. Au demeurant, ce 11 septembre de la diplomatie n’arrangera rien à la transparence de la diplomatie dans le monde. Les diplomates devront trouver d’autres moyens de communiquer, ce qui va singulièrement et très bêtement compliquer leur tâche. Les peuples n’en tireront aucun profit. Non, ils ne seront jamais informés en temps réel – sur twitter ? – des négociations de paix ni de l’imminence d’une frappe militaire surprise.

A l’instar de la capote, Internet n’est ni bon ni mauvais. Internet est un outil. Amis webeux, ôtez les lunettes qui font voir rose, et cessez de flagorner le bon peuple…

Renault nous roule

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A peine, et très provisoirement n’en doutons pas, passé le projet de loi sur la retraite à 62 ans, le patronat français reprend ses bonnes habitudes. Renault (quand on pense que cette entreprise, du temps qu’elle était Régie, était qualifiée de vitrine sociale !) vient de décider d’un bon vieux plan de retraite anticipée. Comme ils sont malins, ils nous feraient presque passer ça pour de la philanthropie: 3000 salariés vont pouvoir partir en préretraite à 58 ans avec 75% du salaire s’ils ont effectué au moins quinze ans de travail posté ou s’ils souffrent d’une incapacité de 10%. Mais si l’on veut bien, un instant, mesurer la signification réelle de cette mesure, on verra qu’elle est illustre parfaitement les apories de la droite sur la question.

En effet, soit le discours sur la politique pour l’emploi des seniors relève du mensonge pur et simple, soit le travail en usine est réellement usant et le recul de l’âge du départ en retraite est une injustice. Dans les deux cas, de toute façon, Renault s’en moque. Il vient d’un coup, et en grande partie aux frais du contribuable, de se débarrasser de travailleurs peu malléables, peu rentables et souvent syndiqués, les salauds.

Chili : le mythe des Chicago Boys

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J’ai du respect – et même de l’amitié – pour Jérôme Leroy. Jérôme a cet immense mérite à mes yeux que d’être un homme convaincu qui défend ses idées envers et contre tout. On prête à Voltaire la formule « je déteste vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous ayez le droit de les exprimer ». Elle s’applique pleinement aux différends qui m’opposent à Jérôme et pour tout vous dire je trouve nos échanges infiniment plus intéressants que la parodie de débat qui opposent l’UMP et le PS. Pour autant, dans sa défense de Chavez Jérôme a cru bon de ressusciter le vieux mythe des « Chicago Boys ». Une petite mise au point s’impose.

En 1975, deux années après le coup d’Etat de Pinochet, le Chili connut une sévère récession. Une fondation privée invita Milton Friedman – fondateur du courant monétariste à l’université de Chicago et alors un des économistes les plus réputés au monde – à prononcer quelques discours sur le thème de la liberté économique notamment à l’Université catholique du Chili. Friedman accepta et, accompagné de son épouse, resta sept jours au Chili. C’est durant cette visite que Pinochet souhaita le rencontrer pour un entretien – le 21 mars 1975 – qui dura en tout et pour tout 45 minutes. Le dictateur demanda à l’économiste de lui faire part de son analyse de la situation économique du Chili et des solutions qui lui semblaient appropriées. Friedman s’exécuta dans une lettre datée du 21 avril 1975 à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai de la même année observant que les propositions de Friedman coïncidaient « pour l’essentiel avec le Plan de Redressement National proposé par le Secrétaire au Trésor, le docteur Jorge Cauas ». Fin de l’histoire : c’est à ça que se limitent les relations entre Friedman et Pinochet.

Les « Chicago Boys » sont un groupe d’étudiants chiliens, pour la plupart issus de l’Université catholique du Chili, qui aidèrent à réformer l’économie chilienne dans la ligne intellectuelle de l’Université de Chicago avec laquelle leur établissement avait noué des accords d’échange depuis 1956. Ils avaient donc eu l’occasion de suivre l’enseignement de Friedman et d’Arnold Harberger. Lorsque Pinochet pris le pouvoir, ils étaient les seuls économistes chiliens à ne pas être d’une manière où d’une autre liés à Allende et constituèrent par la force des choses l’ossature de l’équipe économique du gouvernement sous la dictature.

On sait que Friedman fut personnellement meurtri par les insinuations de ses adversaires sur ses relations avec Pinochet et leurs accusations de soutien à la junte militaire. Comme tous les libéraux, Friedman était un démocrate convaincu et le fait que son nom puisse être associé au régime sanguinaire de Pinochet fut pout lui une blessure qui ne se referma jamais. Le 10 janvier 2000, 25 ans après les faits et 6 ans avant sa mort, il confiait lors d’une interview : « C’est curieux. J’ai donné exactement la même conférence en Chine que celle que j’avais donnée au Chili. J’ai eu beaucoup de manifestations contre moi pour ce que j’avais dit au Chili. Personne n’a fait aucune objection à ce que j’ai dit en Chine. Comment cela ce fait-il ? ». Parmi les « Chicago Boys » certains firent le choix de fermer les yeux sur les exactions de la junte et se contentèrent de participer à la libéralisation progressive du régime comme Hernán Büchi. D’autres préférèrent rester fidèle à leurs convictions libérales comme José Piñera, l’architecte du système des pensions chilien évoqué par Jérôme, qui démissionna le 2 décembre 1981 pour se consacrer à son magazine d’opinion Economia y Sociedad dans lequel il fut un des plus fervents défenseurs d’une transition démocratique et des droits de l’homme[1. Et ce, en pleine dictature militaire].

Deux décennies de démocratie ont suivi la chute du régime de Pinochet. Les gouvernements de gauche ont succédé aux gouvernements d’union nationale et viennent récemment d’être remplacés par un gouvernement de centre-droit avec l’élection de Sebastián Piñera. Ce qui est frappant, quand on détaille les politiques mises en place au Chili au cours de ces 20 années, c’est qu’aucun gouvernement n’est revenu sur les réformes libérales mises en place par les « Chicago Boys ». Toutes tendances confondues, les gouvernements chiliens successifs les ont même renforcées. Le Chili, aujourd’hui, est un des pays les plus libéraux au monde[2. 10ème selon la fondation Heritage.] et – ce n’est évidemment pas une coïncidence – se trouve être le pays le plus riche d’Amérique latine.
Oui, Jérôme veut croire. Jérôme veut croire que le socialisme du XXIème siècle résultera en quelque chose d’autre que les monstruosités totalitaires du XXème siècle. Il est un peu comme Maurice Thorez, le premier stalinien de France[3. « Stalinien : nous redisons bien haut, comme il y a vingt ans déjà, notre fierté de ce titre d’honneur et de gloire que nous nous efforçons de mériter ! Oui de tout notre cœur, nous proclamons notre amour ardent pour Staline, et nous l’assurons de notre confiance inébranlable ! » – Thorez, 1949], qui voulait lui aussi croire que l’URSS était un paradis communiste. Je ne suis pas dans la tête de Chavez et ne peux donc pas préjuger de ce qu’il pense. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’à mesure que ses politiques économiques échouent, le maître de Caracas se radicalise et suit le même chemin que ses prédécesseurs. Il arrivera un jour où Jérôme devra y faire face. Ce jour-là, je me tairai.

D’hiver droite

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Or donc, c’est l’hiver. Avant même la date légale, la neige tombe, y compris sur les routes. C’est moche. Jusqu’ici on se contentait de prendre son mal en patience, voire d’acheter des pneus neige et on attendait que les chasse-neige fassent leur travail. Dans l’est de la France, il va falloir rester chez soi. Parce que dorénavant, seule la voie de droite des autoroutes à 6 ou 4 voies sera déneigée. Pas pour des raisons d’économie. Non, non, non. Pour des raisons é-co-lo-giques : jusque là, explique le responsable de la Dir Est (la Direction de l’Equipement du Grand Est, 12 départements, 1 700 kilomètres de routes) trop de sel a été utilisé. Avec des risques de pollution et de ruissellement sur le bord desdites routes. Donc on déneige à droite et si tout va bien, on passe aux voies de gauche huit heures plus tard.

Qu’on se le dise, si l’on bloque ainsi la circulation dans l’Est, c’est pour le bien-être des coccinelles et des crapauds. Pas du tout parce que les directions de l’Equipement manquent de personnel, que les 35 heures ont foutu le bordel dans l’administration, que la tonne de sel coûte trop cher ou que le matériel, faute d’investissement, ne peut plus tourner jour et nuit. La neige ayant pour habitude de ne pas tomber qu’aux heures ouvrables, cette fourbe. Non, si on déneige parcimonieusement, essaie de nous faire croire les autorités publiques, c’est pour les petites bêtes. Qui pourront se faire écraser à grande vitesse une fois les beaux jours revenus…

Vox populi, vox dei

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Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.
Giuseppe Canella, Les Halles et la rue de la Tonnellerie.

Vox populi, vox dei. La formule est ancienne, elle est belle comme l’antique. On y voit le peuple souverain avancer comme sur le bas-relief de La Marseillaise de Rude, donner de la voix, tonitruante évidemment, gueulant à la manière de ce peuple gaulois qui a de mâles moustaches et des huttes en bois, poussé par le bras d’un Dieu séculier qui « disperse les superbes, renverse les puissants de leurs trônes et élève les humbles » quand il ne vaque pas tout simplement à fumer des Havanes. C’est l’idée d’un éternel démocratique qui persiste dans le Vox populi, vox dei, cette voix du peuple qui est toujours la voix de Dieu comme elle fut, aussi et terriblement, la Voie sacrée. La IIIe République s’est souvenue de l’anaphore latine et Ernest Lavisse l’a inscrite dans les manuels d’histoire quand il a fallu faire rentrer dans le royaume des choses immortelles le suffrage universel.

La démocratie est, en France, une affaire de vocifération. Tout dans la vox, rien dans les bras. Pour sûr, le moine Alcuin, papa putatif du Vox populi, vox dei, reste, dans le roman national, comme le discret précurseur de la vocifération démocratique. On trouve de tout chez lui. On trouve Jean Bodin, le jurisconsultes qui proclame : « Roi de France est empereur en son royaume », Jeanne d’Arc qui a ses voix comme on a ses têtes, le soldat de l’An II qui monte à Valmy au cri de « Vive la Nation ! », le terroriste de 1793 qui hurle en bouffant du curé : « La liberté ou la mort », Louis-Napoléon Bonaparte, premier président élu, en 1851, au suffrage universel. Et là, dans le coin, n’est-ce pas Gambetta qui sillonne la France de podiums en estrades et lève, en 1871, par sa miraculeuse éloquence, une armée de 300 000 soldats ? Pour un peu, on y trouverait aussi, dans cette Légende des Siècles qui vocifèrent le nom de la France, la voix des Poilus entonnant la Chanson de Craonne et celle des mille fusillés du Mont-Valérien. Manoukian : « Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand. »[access capability= »lire_inedits »]

Nos vieux manuels d’histoire nous apprennent qu’Alcuin, moinillon favori de Charlemagne, empereur à la barbe fleurie, rappela à son maître temporel, en 798, cette apparente évidence : Vox populi, vox dei. Il n’est de politique que fondée sur le peuple et pour le peuple. Par le peuple ? On patientera un peu. Quelques siècles au moins.

Pas de barbu chez nous !

Sauf qu’il s’agit ici d’une légende urbaine et, néanmoins, carolingienne. D’abord, les historiens sérieux nous apprennent que Charlemagne était glabre. Pas de barbu chez nous ! Ensuite, Alcuin d’York, élève assez fort en maths de Bède le Vénérable, était un peu coincé du derrière : il s’en tenait aux canons du Concile de Laodicée (364), qui proscrivait l’élection des évêques par l’assemblée des fidèles. Oh non ! la voix du peuple n’est jamais la voix de Dieu. Dans une lettre à Charlemagne, qui ne se rasait jamais puisqu’il n’avait pas de poils, Alcuin écrit : « Nec audiendi qui solent dicere, Vox populi, vox Dei, quum tumultuositas vulgi semper insaniae proxima sit. » (N’écoutons pas ceux qui prétendent que la voix du peuple est la voix de Dieu : l’agitation de la foule est toujours voisine de la folie.)

Le contexte de cette lettre est aujourd’hui connu : il s’agissait de savoir si l’église devait élever à la dignité de ses autels ceux que le peuple a proclamés saints. « Santo subito ! » crie la foule des vivants pour les morts qu’elle vénère. Alcuin nous dit qu’en matière de vérité le « subito » n’est pas possible. Puisque l’église veut pénétrer les voies du Seigneur qui sont (je le rappelle aux plus distraits d’entre vous) par nature impénétrables, lorsqu’elle plaide la cause d’un saint, il lui faut du recul, de la raison, de l’intelligence. Il faut laisser le temps au temps, instruire un procès en canonisation fondé sur la recherche de la vérité. Et la vérité jamais ne gît, dit Alcuin, dans l’empressement populaire. Salaud d’antipopuliste primaire !

Ah ! il faut rabattre donc son caquet. La voix du peuple n’est pas, chez Alcuin, pourtant tenu comme l’un des pères de la démocratie française, quasi alter ego de Jean Lecanuet, une voix sacrée. La voix du peuple est une folle voix, un cri désespéré, celui d’un corps qui n’ose plus prendre corps.

Chacun connaît l’histoire du général Boulanger qui se suicida, à Ixelles, en 1891, sur la tombe de sa maîtresse, Mme de Bonnemains. C’est une simple anecdote, mais ce n’est pas qu’une anecdote. On peut y lire ce qu’est, au fond, l’essence du populisme : une désespérance du corps (politique) ou ce qu’à la suite de Jean-Luc Nancy (mais dans une acception totalement différente de la sienne) nous pourrions appeler une phénoménologie de la « communauté désoeuvrée », c’est-à-dire l’apparition nue et simple d’une communauté qui se refuse, au risque de périr elle-même, d’employer la métaphore organique du corps (et de sa conséquence qu’est, par exemple, chez Barrès et chez Weil, le concept d’« enracinement »), pour finalement ne plus se penser que comme un en-commun strictement rationnel.

Contrairement à ce que nous avons appris en usant nos jean’s vintage sur les bancs de l’Université, le populisme n’est pas un mouvement indéfinissable. Dans L’Illusion populiste, un remarquable essai, Pierre-André Taguieff avait pointé du doigt les caractères du populisme : la rencontre entre le réactionnaire et le populaire, l’autoritarisme et le protestataire, la révolte de la plèbe contre les élites, la revanche de masse du « pays réel » sur le pays médiatique, etc. Mais il nous semble que l’analyse clinique de ce que l’on nomme le populisme ne rend pas tout à fait compte de ce qu’est ce phénomène. Taguieff retourne même Carl Schmitt contre lui-même pour démontrer que le diagnostic du populisme comme pathologie du corps politique recherchant uniquement un « ennemi intérieur » n’est guère viable. La doctrine du « bouc émissaire » n’est pas, en tout temps, opératoire. Mais Taguieff ne va pas jusqu’au bout de son raisonnement. Il nous semble que le populisme est, avant tout, une ontologie de la distraction du corps social.

L’impensé de nos sociétés démocratiques

« Ontologie » est un gros mot. Mais le populisme ne rechigne pas, justement, à l’emploi de la grossièreté. Lorsque Menenius Agrippa – heureuse leçon de l’abbé Lhomond – prononce, en 494 avant notre ère, face à ce que les journaux d’aujourd’hui appelleraient les « joyeux forcenés de l’Aventin », son apologue sur le corps politique, il nous livre l’un des schèmes les plus importants de notre histoire politique : « Un jour, les membres du corps humain, voyant que l’estomac restait oisif, séparèrent leur cause de la sienne, et lui refusèrent leur office. Mais cette conspiration les fit bientôt tomber eux-mêmes en langueur ; ils comprirent alors que l’estomac distribuait à chacun d’eux la nourriture qu’il avait reçue, et rentrèrent en grâce avec lui. Ainsi le sénat et le peuple, qui sont comme un seul corps, périssent par la désunion, et vivent pleins de force par la concorde. »

Dans ce texte, l’abbé Lhomond, qui plagie au mot près le Liber de viris illustribus d’Aurelius Victor nous enseigne une chose : un peuple ne tire pas son existence de sa simple légalité ni de sa stricte rationalité. La raison ne fonde aucune nation du monde. Il faut, à la politique, du Hoc est enim corpus meum. Un peuple n’est pas un pur esprit. Il a besoin de passions collectives, parce qu’un peuple, pour plagier et détourner Deleuze et Guattari, « ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise ». Le populisme n’est rien d’autre que l’impensé de nos sociétés démocratiques. Un impensé qui croît au fur et à mesure que la politique s’éloigne du gouvernement des hommes pour n’être que l’administration des choses.[/access]

Adios, chibani !

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22 885,39 euros, c’est l’anti retraite chapeau de monsieur Mohamed Medhi. Mohamed Medhi est un chibani de Toulouse, c’est à dire un vieil immigré arrivé en France en 1952 et qui, à sa façon, a participé à la prospérité française des trente glorieuses en œuvrant dans les travaux publics durant des décennies. Mais voilà, sa caisse d’assurance retraite lui réclame cette somme pour cause de séjours au pays jugés trop longs. Il faut en effet pour qu’il puisse prétendre au minimum vieillesse rebaptisé APSA et qui vient compléter sa royale retraite de 636 euros ne pas s’absenter plus de six mois de France. Une règle qui s’applique à toutes les personnes âgées mais qui de fait, est pratiquement impossible à respecter pour les anciens travailleurs immigrés. On passera sur la méthode, convocation, vérifications des tampons sur le passeport puis, cinq mois après, avec un sadisme kafkaïen, la lettre réclamant le trop perçu.

22 885,39 euros, donc. Mais soyons optimiste, il va, comme des centaines d’autres, surement trouver le moyen de se faire renflouer, monsieur Mohamed Medhi. En se reconvertissant en banquier irlandais, par exemple.

« Oui aux jurys populaires en correctionnelle »

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Trois questions, trois réponses avec André Vallini, député socialiste de l’Isère et spécialiste des questions de justice (il a notamment co-présidé la commission d’enquête parlementaire sur l’affaire d’Outreau).

Vous avez pris position en faveur de l’introduction des jurys populaires en correctionnelle.

Oui. On confie aux citoyens le soin de traiter des cas les plus graves aux Assises, je ne vois pas pourquoi cela nous choquerait de leur soumettre des délits correctionnels. C’est le premier argument qui tient de la pure logique. Ensuite, il faut aller contre une idée reçue, un argument que Sarkozy met en avant: des jurys populaires en correctionnelle contrebalanceraient des juges sont trop laxistes. C’est faux : on constate que généralement, les citoyens qui siègent dans des jurys d’Assises sont plus cléments que les magistrats professionnels. Ils sont moins sévères parce que plus ouverts sur la société. Bien sûr, ils s’identifient souvent aux victimes, mais aussi aux coupables.

Des jurés plus cléments, êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez là ?

Oui, sinon comment expliquer qu’au cours de l’histoire judiciaire, des magistrats qui n’étaient pas exactement progressistes n’aient eu de cesse de faire passer certains délits des Assises à la correctionnelle ? Cela a été le cas pour l’avortement avant la loi Veil sur l’IVG. Devant les Assises, des femmes jugées pour y avoir eu recours ou pour avoir pratiqué des avortements clandestins étaient acquittées. Les magistrats ont renvoyé ce délit devant les tribunaux correctionnels pour pouvoir appliquer la loi avec plus de rigueur.

Concrètement, on fait comment ?

Il faut marier les juges professionnels avec un ou deux citoyens assesseurs, avec une voix prépondérante pour le magistrat. Evidemment, les cas les plus graves, les appels ou la question de l’application des peines, des libérations conditionnelles ou les comparutions immédiates doivent échapper aux jurys populaires. Pour le reste, leur présence sera bénéfique : les gens qui doivent rendre la justice se rendent compte que c’est difficile, et assurent leur mission de façon quasi religieuse. La décision d’un jury populaire est rarement contestée. Au PS, nous ne devrions pas nous opposer à cette innovation, ce n’est pas parce que c’est Sarkozy qui la propose qu’elle est mauvaise. D’autant que la nécessité d’y recourir souligne l’échec du président de la République en matière de justice : il faut des moyens et de la répression. Mais pas seulement, ce n’est pas si simple. Nous ferions bien de nous en souvenir.

Coup d’Etat, coup d’éclat

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L’image nous a tous marqués. Un tricorne noir, une moustache, un revolver brandi, des coups de feu, des députés sous les sièges, des huissiers à plat ventre. Au milieu des tirs, un homme demeure hiératiquement assis. C’est Adolfo Suárez, chef du gouvernement. Seuls deux autres font face aux militaires : le numéro 2 du gouvernement, l’ancien général Gutteriez Mellado et, dans les travées, assis et fumant une cigarette, le leader communiste Santiago Carillo. Curieuse ironie des circonstances que de voir le président du gouvernement, jeune pousse prometteuse d’une dictature crépusculaire, flanqué du vieux général franquiste qui a épousé la Transition en acceptant d’être vomi par ses pairs, recevoir l’aide de leur ennemi de toujours, l’historique opposant « rouge » de Franco.

L’Histoire plus inventive que le roman

Nous sommes le 23 février 1981 et un coup d’Etat se déroule en direct à la télévision espagnole. Pour le décrire et l’analyser, Javier Cercas revient, dans Anatomie d’un instant, sur ces brefs instants où tout aurait pu basculer. En s’en tenant à la seule description des gestes, de l’attitude, du comportement des trois principaux protagonistes présents dans l’enceinte de l’assemblée, il rend compte des mécanismes profonds qui agitent l’Espagne. N’y a-t-il pas plus grande leçon d’humilité pour un écrivain que de constater que l’histoire telle qu’elle se déroule est plus inventive et imaginative que le plus fécond des romans ?

Qui aurait pu imaginer que la résistance démocratique serait un jour personnifiée par une improbable troïka comprenant un ancien phalangiste, un général qui avait participé au pronunciamento de 1936 et un leader historique de l’anti-franquisme?
Il fallait que deux Espagne irréconciliables se rejoignent ce jour-là, au moins symboliquement, dans une attitude similaire de courage et de refus. Car ce qui se joue dans ces longues minutes où le patient travail de la Transition aurait pu être stoppé net, c’est précisément que le non-dit de la guerre civile agit dans l’esprit des vainqueurs et des vaincus d’alors, et leur intime à tous de sortir de l’ornière du passé pour sauver en ce mois d’hiver 1981 un système inscrit dans l’héritage de celui qui avait été détruit en 1936.
La force des trois acteurs principaux de ce drame respectant les règles du théâtre classique (unité de temps de lieu et d’action) est d’avoir depuis plusieurs mois privilégié la consolidation de la monarchie parlementaire par rapport au besoin légitime et impérieux de solder le passé, et ce, quitte à trahir chacun leur camp et leurs enragés respectifs. Il était trop tôt ou trop tard, c’est selon, pour envisager de revenir sur les années de guerre civile et d’examiner les responsabilités de chacun, l’heure était à l’affermissement d’un système à peine balbutiant.

Et pourtant dans les mois précédant ce 23 février, toute l’Espagne, engluée dans la crise et les difficultés, a conspiré contre Adolfo Suárez et son gouvernement jugé incapable et ce faisant, sans le savoir, contre la démocratie. Pour des raisons diamétralement opposées, la classe politique, les militaires, les médias ont imaginé ou appelé de leurs vœux un coup d’Etat au rabais qui aboutirait à la constitution d’un gouvernement de coalition nationale dont le président serait un militaire, meilleure des garanties dans un monde qui tangue.

Et voilà que ce golpe si souvent évoqué pour ne pas dire attendu, arrive enfin et se heurte à l’homme tant honni, Adolfo Suárez et à son soutien le plus inattendu en la personne du secrétaire général du Parti communiste, un peu comme si l’histoire en bégayant s’était cognée aux fantômes d’une époque révolue qui lui auraient dit « Basta ya ! ». Le Roi mettra un terme à cette aventure en prenant la parole et en rappelant l’armée à l’obéissance au pouvoir civil.

L’Histoire comme digression intelligente

À lire les commentaires subtils mêlant l’analyse de l’époque, la remise en perspective du jeu politique du moment, les ambitions des uns, les motivations des autres, la psychologie des principaux acteurs du drame, que ces quelques heures ont inspirés à Cercas, on est pris de vertige. Ce coup d’Etat avorté nous semblait, vu de France, comme anecdotique par son impréparation d’amateur, et comme bref et fugace par sa narration télévisuelle. Il prend soudain une consistance, une gravité insoupçonnées sans que jamais nous soit offerte une explication définitive et unique. Il n’y a pas dans ce livre de thèse ni d’enseignement édifiant à l’usage des démocraties en danger, mais une description méthodique de la complexité du réel, de la multiplicité des causes et des conséquences. La dimension jouissive d’une telle lecture est d’accueillir chaque explication supplémentaire avec la joie enfantine de voir un nouvel engrenage ajouté avec succès au mécano qui se construit sous nos yeux.

Javier Cercas éprouve la même inquiétude que Laurent Binet[1. Dans son livre Hhhh relatant l’attentat contre Heydrich, édition Grasset] à propos du traitement de l’histoire par la fiction. Comme lui, il veut discourir du fait historique sans se l’approprier au travers d’un personnage inventé, de façon subjective, mais en l’examinant sous toutes ses coutures.
En un sens, ces deux auteurs sont l’antithèse de Jonathan Littell qui fait déambuler dans un décor de connaissances livresques un être de fiction censé mettre en perspective et animer tout le matériau brut de la réalité. Pour dire les choses de façon plus prosaïque, je me suis copieusement ennuyé à la lecture des Bienveillantes où je n’ai rien appris que je ne sache déjà mais où j’ai dû, en plus, me coltiner les longues et interminables digressions psychologiques du nazi décrit comme un esprit amoral complaisamment morbide. Avec Anatomie d’un instant de Javier Cercas j’ai eu du plaisir à lire et à apprendre l’histoire au travers d’une digression intelligente.
Peut-être faut-il en conclure que l’histoire est un sujet suffisamment sérieux pour qu’on le confie aux romanciers. Mais seulement aux bons.

Anatomie d'un instant

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Back in the USSR

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L’information est passée quasiment inaperçue en France : Tikhon Khrennikov est mort, en 2007, à l’âge de 94 ans. Nommé secrétaire général de l’Union des compositeurs par Staline, en 1948, ce médiocre musicien a régné en maître sur ses confrères de la fin des années 1940 jusqu’à nos jours. Relayant les directives aberrantes de Staline et de Jdanov, Khrennikov n’a eu de cesse de terroriser les plus grands compositeurs russes de cette époque afin de leur imposer une esthétique « soviétique », c’est-à-dire tout à la fois étrangère au formalisme désigné comme bourgeois, et habitée par l’ambition de chanter le destin glorieux d’homo sovieticus.[access capability= »lire_inedits »]

Chefs-d’oeuvre en tyrannie

Khrennikov, ayant gardé une influence considérable après la mort de Staline, et même après la chute du bloc soviétique, a fait l’objet de ce ridicule hommage du samboïste[1. Le sambo n’est pas une danse brésilienne mais une forme de lutte pratiquée en Mongolie.] Poutine : « La mort a frappé un compositeur de talent, un mélodiste remarquable, un homme doué d’une grande créativité artistique. » L’ironie de l’Histoire continue.

La Cité de la musique nous rappelle, dans une remarquable exposition « Staline et la musique[2. Jusqu’au 16 janvier 2011.] » que, si les conditions de création des compositeurs soviétiques ont souvent été exécrables (menaces diffuses, brimades diverses, omniprésence de Khrennikov, etc.), cette période fut un véritable âge d’or de la musique classique russe, dont chaque mélomane garde en lui quelques échos majeurs.

Le visiteur se promène de Pierre et le loup de Prokofiev (que l’on peut voir comme une allégorie de l’homme soviétique aventureux se libérant des schémas passés) jusqu’à l’adagio de Gayaneh, de Khatchatourian (que Kubrick a utilisé dans 2001 pour souligner les séquences mélancoliques), en passant par les quinze symphonies de Chostakovitch – dont la septième composée pendant le siège de Leningrad pour célébrer la résistance héroïque de la ville alors que la situation semblait désespérée − qui constituent un monument du genre.

L’exposition n’omet aucune étape historique dans cette épopée de la musique classique en terre d’Utopie. On y suit la ferveur de la révolution d’Octobre, l’interventionnisme de Staline dans les affaires culturelles, la quête d’une esthétique purement nouvelle, la Grande Guerre patriotique, le Goulag. Mais on constate également, en suivant ce fil rouge, que, sur le terreau douteux de la tyrannie (dont on s’accommode ou à laquelle on résiste) peuvent éclore des chefs-d’oeuvre impérissables.[/access]