J’ai du respect – et même de l’amitié – pour Jérôme Leroy. Jérôme a cet immense mérite à mes yeux que d’être un homme convaincu qui défend ses idées envers et contre tout. On prête à Voltaire la formule « je déteste vos idées mais je suis prêt à mourir pour que vous ayez le droit de les exprimer ». Elle s’applique pleinement aux différends qui m’opposent à Jérôme et pour tout vous dire je trouve nos échanges infiniment plus intéressants que la parodie de débat qui opposent l’UMP et le PS. Pour autant, dans sa défense de Chavez Jérôme a cru bon de ressusciter le vieux mythe des « Chicago Boys ». Une petite mise au point s’impose.

En 1975, deux années après le coup d’Etat de Pinochet, le Chili connut une sévère récession. Une fondation privée invita Milton Friedman – fondateur du courant monétariste à l’université de Chicago et alors un des économistes les plus réputés au monde – à prononcer quelques discours sur le thème de la liberté économique notamment à l’Université catholique du Chili. Friedman accepta et, accompagné de son épouse, resta sept jours au Chili. C’est durant cette visite que Pinochet souhaita le rencontrer pour un entretien – le 21 mars 1975 – qui dura en tout et pour tout 45 minutes. Le dictateur demanda à l’économiste de lui faire part de son analyse de la situation économique du Chili et des solutions qui lui semblaient appropriées. Friedman s’exécuta dans une lettre datée du 21 avril 1975 à laquelle Pinochet répondra brièvement le 16 mai de la même année observant que les propositions de Friedman coïncidaient « pour l’essentiel avec le Plan de Redressement National proposé par le Secrétaire au Trésor, le docteur Jorge Cauas ». Fin de l’histoire : c’est à ça que se limitent les relations entre Friedman et Pinochet.

Les « Chicago Boys » sont un groupe d’étudiants chiliens, pour la plupart issus de l’Université catholique du Chili, qui aidèrent à réformer l’économie chilienne dans la ligne intellectuelle de l’Université de Chicago avec laquelle leur établissement avait noué des accords d’échange depuis 1956. Ils avaient donc eu l’occasion de suivre l’enseignement de Friedman et d’Arnold Harberger. Lorsque Pinochet pris le pouvoir, ils étaient les seuls économistes chiliens à ne pas être d’une manière où d’une autre liés à Allende et constituèrent par la force des choses l’ossature de l’équipe économique du gouvernement sous la dictature.

On sait que Friedman fut personnellement meurtri par les insinuations de ses adversaires sur ses relations avec Pinochet et leurs accusations de soutien à la junte militaire. Comme tous les libéraux, Friedman était un démocrate convaincu et le fait que son nom puisse être associé au régime sanguinaire de Pinochet fut pout lui une blessure qui ne se referma jamais. Le 10 janvier 2000, 25 ans après les faits et 6 ans avant sa mort, il confiait lors d’une interview : « C’est curieux. J’ai donné exactement la même conférence en Chine que celle que j’avais donnée au Chili. J’ai eu beaucoup de manifestations contre moi pour ce que j’avais dit au Chili. Personne n’a fait aucune objection à ce que j’ai dit en Chine. Comment cela ce fait-il ? ». Parmi les « Chicago Boys » certains firent le choix de fermer les yeux sur les exactions de la junte et se contentèrent de participer à la libéralisation progressive du régime comme Hernán Büchi. D’autres préférèrent rester fidèle à leurs convictions libérales comme José Piñera, l’architecte du système des pensions chilien évoqué par Jérôme, qui démissionna le 2 décembre 1981 pour se consacrer à son magazine d’opinion Economia y Sociedad dans lequel il fut un des plus fervents défenseurs d’une transition démocratique et des droits de l’homme[1. Et ce, en pleine dictature militaire].

Deux décennies de démocratie ont suivi la chute du régime de Pinochet. Les gouvernements de gauche ont succédé aux gouvernements d’union nationale et viennent récemment d’être remplacés par un gouvernement de centre-droit avec l’élection de Sebastián Piñera. Ce qui est frappant, quand on détaille les politiques mises en place au Chili au cours de ces 20 années, c’est qu’aucun gouvernement n’est revenu sur les réformes libérales mises en place par les « Chicago Boys ». Toutes tendances confondues, les gouvernements chiliens successifs les ont même renforcées. Le Chili, aujourd’hui, est un des pays les plus libéraux au monde[2. 10ème selon la fondation Heritage.] et – ce n’est évidemment pas une coïncidence – se trouve être le pays le plus riche d’Amérique latine.
Oui, Jérôme veut croire. Jérôme veut croire que le socialisme du XXIème siècle résultera en quelque chose d’autre que les monstruosités totalitaires du XXème siècle. Il est un peu comme Maurice Thorez, le premier stalinien de France[3. « Stalinien : nous redisons bien haut, comme il y a vingt ans déjà, notre fierté de ce titre d’honneur et de gloire que nous nous efforçons de mériter ! Oui de tout notre cœur, nous proclamons notre amour ardent pour Staline, et nous l’assurons de notre confiance inébranlable ! » – Thorez, 1949], qui voulait lui aussi croire que l’URSS était un paradis communiste. Je ne suis pas dans la tête de Chavez et ne peux donc pas préjuger de ce qu’il pense. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’à mesure que ses politiques économiques échouent, le maître de Caracas se radicalise et suit le même chemin que ses prédécesseurs. Il arrivera un jour où Jérôme devra y faire face. Ce jour-là, je me tairai.

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Georges Kaplan
est libéral.
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