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A-t-on le droit de ne pas aimer Céline?

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Si cette affaire est affligeante, c’est en raison de la confusion entre le choix de cet auteur antisémite pour une célébration nationale, donc forcément un peu républicaine, et une prétendue censure dont on aimerait savoir comment elle s’exerce étant donné que Céline a une myriade de volumes dans la Pléiade. Par ailleurs, ses pamphlets antisémites, prétendument introuvables, sont facilement téléchargeables (et pas seulement consultables sur microfilms dans quelques bibliothèques).

Au risque de passer pour une femme de peu de goût, hormis le caractère aberrant de la névrose antisémite du docteur Destouches, je me demande s’il est permis de ne pas apprécier le style de saint Céline, phare et acmé du chic littéraire.
Cela dit et pour en revenir au scandale qui fait couler autant d’encre que ce totem empilait les points de suspension, justement, cette affaire tient en trois points :

Qu’allait faire Frédéric Mitterrand dans cette galère? Car s’il faut nommer un responsable, c’est bien son ministère.

Pourquoi cet acharnement national à révérer ce diariste logorrhéique tout en ayant – et à juste titre – non seulement condamné à mort mais voué aux enfers un Brasillach, et à l’oubli un Drieu? Quitte à « dissocier l’homme de l’œuvre », on a encore le droit de préférer le style de ce dernier.

Et depuis quand Serge Klarsfeld, parce qu’il est juif, devrait-il éviter d’exprimer un désaccord dont moi, qui ne le suis pas, partage entièrement les termes ?

Gagner moins pour travailler plus

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C’est la question à 1000 euros : pourquoi les Allemands réussissent-ils mieux que nous en matière d’emploi ? En effet, après une légère amélioration en octobre, le chômage est de nouveau reparti à la hausse en novembre. Fin 2010, on comptait près de 4 millions de chômeurs en France métropolitaine. Pour le ministre du Travail, Xavier Bertrand, « ce chiffre témoigne de la stabilisation du nombre de demandeurs d’emploi depuis six mois ». Peut-être. Une « stabilisation » bien fragile cependant, car les prévisions de croissance pour 2011 sont revues à la baisse : des 2,5 % annoncés par le gouvernement début 2010, on est passé à 2 % en août selon l’Elysée, niveau que les dernières estimations de Bercy rendent quasiment impossible à atteindre.[access capability= »lire_inedits »]

Or, au moment où ces mauvais chiffres français étaient publiés, ceux de nos voisins teutons mettaient en évidence une nette embellie. Avec 2,9 millions de chômeurs, le marché du travail allemand retrouve ses meilleures performances de 1991, année où les répercussions de l’unification ont commencé à se faire sentir.

Comment font-ils ? La réponse est simple : la stratégie salariale allemande est diamétralement opposée à celle de la France. Depuis 2000, les salariés allemands du privé ont subi une baisse de 4,5 % de leurs rémunérations brutes. Or, en dépit des apparences, au cours de la même période, leurs homologues français ont enregistré une augmentation de 8,6 % (chiffres du Bureau international du travail).

Toutefois, quand on examine de plus près les données allemandes, on se rend compte que les salariés qui bénéficient d’emplois stables ont vu leur revenu moyen croître de 6,7 % au cours des dix dernières années. Tandis que le salaire brut moyen diminuait d’environ 100 euros sur la décennie (il s’élevait à 2 154 euros en 2009), le salaire des CDI augmentait de 200 euros (de 2 752 euros en 2000 à 2 936 euros en 2009).

Autrement dit, le différentiel entre la France et l’Allemagne s’explique par le fait qu’outre-Rhin, les demandeurs d’emploi sont poussés vers le marché du travail, quitte à accepter des emplois très faiblement rémunérés. Ces « chômeurs qui travaillent » se retrouvent néanmoins sur les listes de bénéficiaires des prestations sociales qui, à l’inverse des chiffres du chômage, explosent : presque 7 millions d’allocataires, soit 9 % de la population ! Berlin a donc clairement choisi le maintien de ses citoyens au travail au prix de fortes subventions (l’employeur paye peu car l’Etat reverse à son employé un complément sous forme d’allocation), tandis qu’en France, la politique est au contraire de privilégier le maintien du niveau des salaires plutôt que le taux d’emploi. On peut aussi le formuler plus méchamment : ceux qui ont un boulot sont bien payés… aux dépens de ceux qui l’ont perdu ! Drôle de solidarité.

Ce refus de courir après le niveau de salaires dicté par les pays émergents peut sembler légitime. Sauf qu’en pratique, il a une conséquence fâcheuse : quitter le marché du travail constitue un risque énorme pour l’employé. Du point de vue psychologique, comme au regard des compétences gaspillées – éléments invisibles sur les tableaux Excel – le prix est considérable. Le chômage, notamment pour les plus âgés, est souvent synonyme de fin de la vie active.

Pendant ce temps, nous cherchons à nous rassurer. Malgré son coût du travail élevé, la France reste attractive. La preuve : elle figure depuis des années dans le « top 5 » des pays attirant le plus de capitaux étrangers. Cinq grands patrons dirigeant les activités hexagonales de grandes multinationales viennent ainsi de publier dans Les Echos une tribune « antidécliniste »[1. Thierry Drilhon, vice-président de Corp Worldwide Channels Cisco Systems, Clara Gaymard, présidente de GE France, François Gerin, directeur général adjoint de Siemens SAS, Christian Nibourel, président d’Accenture France et Benelux, Pascal Roché, directeur général de Barclays Bank PLC en France]. Selon eux, notre pays dispose d’atouts certains : « L’exceptionnelle productivité de notre main-d’œuvre, notre excellence scientifique et technologique, notre localisation au cœur d’un grand marché, la qualité de nos infrastructures. » C’est pourquoi, poursuivent-ils, « dans la compétition que se livrent les pays pour attirer les investissements étrangers […] bon an mal an, il émarge dans les trois premières destinations mondiales pour les investissements étrangers, ce qui est le meilleur signe de son attractivité. »

Les effets pervers d’une politique sociale généreuse

L’ennui, c’est que ce constat optimiste n’est que la moitié de la vérité. Si on regarde la liste de pays exportateurs de capitaux, on constate que, là aussi, la France détient la palme. En 2009, elle a ainsi attiré près de 60 milliards de dollars d’investissements étrangers (médaille de bronze), mais, dans le même temps, elle en a exporté un peu moins de 150 milliards ! En 2000, 43 milliards de dollars venus de poches étrangères étaient investis en France… contre plus de 177 milliards investis essentiellement par des entreprises françaises à l’étranger. Et depuis vingt ans, le solde de ces investissements est – sauf années exceptionnelles − largement déficitaire. Bref, si beaucoup d’étrangers (ou du moins leur argent) jugent les entreprises françaises économiquement intéressantes, encore plus de Français choisissent pourtant d’investir sous des cieux plus cléments financièrement.

Le bilan allemand est, quant à lui, moins déficitaire (62 milliards sortis contre à peu près 36 milliards accueillis en 2009) et, sur vingt ans, le solde est même positif : les Allemands, beaucoup plus que les Français, votent avec leur portefeuille et préfèrent « investir allemand », donc créer des emplois chez eux. Quant aux salariés les mieux payés, côté allemand, ils sont plus enclins à modérer leurs prétentions que leurs homologues français. Ainsi, la logique qui a guidé la loi sur les 35 heures (partager la masse salariale entre plus d’employés) semble-t-elle bien marcher en Allemagne.

La conclusion, cruelle, est que la politique sociale française, généreuse et théoriquement orientée par des considérations de justice sociale, crée dans la durée des effets pervers lourds de conséquences, à commencer par un chômage massif et une exclusion croissante du marché du travail. La France n’est pas aussi attractive qu’elle le prétend pour les investisseurs et fait fuir ses propres capitaux. En même temps, l’exemple allemand démontre que ce n’est nullement le dirigisme français qui est en cause – Berlin et les Länder sont autant sinon plus interventionnistes que Paris – mais l’absence d’une politique économique tournée prioritairement vers l’emploi. Bref, l’Etat est peut-être la solution, mais pas comme ça ![/access]

Causeur bloqué ce dimanche

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Boycotteurs contre censeurs : la sale guerre

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« Juifs et liberté d’expression » : entre l’affaire « Hessel/Normale Sup » et le « scandale Céline », cela aurait pu être le sujet de la semaine. Et quelles que soient les arrière-pensées, approximations et mauvais sentiments de tous ceux qui dénoncent, ouvertement ou en langage plus fleuri, le pouvoir du « lobby » qui se serait manifesté en ces deux occasions, je déplore pour ma part que des organisations et personnalités juives se soient, à deux reprises, retrouvées du côté de la censure et de l’interdiction au lieu d’être dans le camp de la liberté et de la bataille des idées, non seulement parce que cette conjonction est contre-productive politiquement mais parce qu’elle me semble indéfendable en principe.

Commençons, non pas par les faits, mais par ce que des observateurs rapides (comme nous le sommes tous lorsque nous ne nous sentons pas particulièrement concernés par un sujet) en auront retenu. Mardi, un débat sur le boycott des produits israéliens auquel devait participer notre nouveau saint national, Stéphane Hessel, est interdit par la directrice de Normale Sup, Monique Canto-Sperber. Et si ni Alain Finkielkraut, ni Bernard-Henri Lévy, ni le CRIF ne sont à l’origine de cette décision, comme a pu le laisser penser dans un premier temps l’éditorial de son président Richard Prasquier, ce dernier s’en est clairement félicité. Traduction, pour pas mal de nos concitoyens : « dès qu’il s’agit d’Israël, on n’a rien le droit de dire. » Le soir même, plusieurs centaines de personnes étaient réunies devant le Panthéon pour entendre Leïla Shahid, Michel Warchawski, Israélien « proche du FPLP » pour reprendre l’amusante formule de William Goldnadel, et bien entendu, « le plus courageux, le plus libre et le plus jeune d’entre nous », vous aurez reconnu Stéphane Hessel qui a accepté avec une modestie touchante l’hommage qui lui était rendu par la dirigeante palestinienne. Edwy Plenel qui se trouvait dans la foule a été chaudement acclamé pour le soutien apporté par Mediapart à l’indigné de la République.

Alors bien sûr, le débat annoncé n’avait rien d’un débat puisque les orateurs étaient tous du même avis et, comme le dit Finkielkraut, tout d’un meeting. Il ne portait pas, contrairement à ce qui avait été annoncé, sur la situation à Gaza mais visait à défendre, à travers les militants de BDS (l’association qui appelle au boycott et aux sanctions d’Israël) poursuivis devant les tribunaux, le boycott lui-même. Enfin, il faut ajouter qu’il est assez difficile, pour un intellectuel sioniste, de s’exprimer à Normale Sup. En clair, ces combattants de la liberté ne se soucient pas excessivement de celle de leurs adversaires et quand ils défendent le droit, c’est avant tout celui du dénoncer Israël. Reste qu’à l’arrivée, les organisateurs de cette réjouissance ont pu se présenter comme les défenseurs de la liberté d’expression et du droit à la critique, en se coiffant en prime de bonnets phrygiens. Et il y avait dans cette manifestation beaucoup de braves gens convaincus qu’il y a au Moyen Orient des bons et des méchants. Certes, ils se trompent mais le seul résultat de cette piteuse affaire aura été de les convaincre que les méchants sont, de surcroît, des censeurs au bras long. Si un acte se juge aussi à ses conséquences, le moins qu’on puisse dire, c’est que madame Canto-Sperber (que j’ai tenté de joindre sans succès) n’a pas rendu service à Israël, ni aux juifs et sionistes français.

J’irai plus loin, au risque de déchaîner la fureur des commentateurs : je ne crois pas, en ce qui me concerne, que l’appel au boycott devrait être interdit, même si je le juge politiquement irresponsable et moralement condamnable. En démocratie, chacun a le droit de défendre ses idées, même celles qui nous semblent les plus choquantes. Autant il serait anti-démocratique d’empêcher les consommateurs d’acheter des produits israéliens, autant je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait interdire à qui que ce soit d’essayer de convaincre ses concitoyens qu’en cessant d’acheter israélien ils amèneront la paix au Proche Orient. Est-il si difficile d’argumenter face à des propositions aussi stupides ? La raison ne peut-elle rien contre l’anti-israélisme primaire ? On me répondra que précisément, la diabolisation d’Israël relève de l’émotion et non pas de la raison, et chez beaucoup de militants qui préfèrent les vérités toutes faites à la complexité des choses, c’est vrai. Mais même en ce cas, demander aux tribunaux de sanctionner les partisans du boycott ne fera pas bouger les lignes d’un millimètre. En tout cas, pas dans le bon sens.

Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Richard Prasquier, qui n’a rien d’un extrémiste, est sous la pression de la « rue juive » qui lui reproche de ne rien faire, comme s’il pouvait changer l’image d’Israël en protestant auprès des autorités de la République. « Le CRIF est à la manœuvre derrière les actions contre le boycott », écrivait-il dans son éditorial cité précédemment. Quant à Valérie Pécresse, interrogée sur la question, elle a répété à plusieurs reprises : « on n’a pas le droit de boycotter Israël. C’est interdit ». Je crains que nombre de téléspectateurs aient entendu qu’il est interdit de critiquer Israël. Le pompon.

Et voilà que pour finir, un ministre de la Culture décide d’exclure Céline des célébrations nationales après le coup de gueule de Serge Klarsfeld. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet fort bien traité par l’ami Leroy. À vrai dire, l’idée d’une célébration nationale de Céline était franchement tartignolle. Mais on suppose que Frédéric Mitterrand avait entendu parler de l’antisémitisme de Céline avant la protestation du chasseur de nazis. Et aussi respectable soit Serge Klarsfeld, cela ne lui confère pas la moindre légitimité pour choisir les personnalités que la France doit honorer.

Tout cela ne fera pas avancer d’un iota la cause d’Israël ou la lutte contre l’antisémitisme et nourrira la paranoïa de tous ceux qui pensent que les sionistes/juifs dirigent le monde. « Peut-être mais il y en a assez de se dégonfler », me dit un médecin juif impliqué dans la vie communautaire et religieuse. On peut comprendre ce réflexe nourri par l’exaspération. Reste que les Israéliens sont payés pour savoir que les guerres se gagnent et se perdent sur le front de la communication et des médias. Les juifs de France, y compris les plus militants, auraient tort de l’oublier.

It’s ever rock n’roll

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Autant prévenir de suite, quitter à vexer l’éditeur, Life, de Keith Richards, n’est pas le cadeau d’anniversaire idéal et passe-partout. Il est plutôt destiné aux grands malades. Que celui qui n’a pas écouté plus de cinquante fois en boucle l’intro de Can’t you hear me knockin’ sur le vinyle de Sticky Fingers passe son chemin : personne ne saurait lui en tenir rigueur.[access capability= »lire_inedits »]

Une deuxième mise en garde s’impose: la drogue n’est pas le vrai sujet du livre même si, rassurez-vous, on en parle beaucoup. Too bad pour les tabloïds : la seule vraie addiction de Keith, c’est le son. Tout le reste n’est que poudre aux yeux − ou dégât collatéral. Keith Richards est avant tout accro au riff, et donc à son champ de tir obligé, la scène, et donc aussi à l’asphalte qui relie Camden à Sheffield et Newcastle à Brighton. Les jets privés entre Singapour et Sydney n’arriveront que bien plus tard, quand l’essentiel de l’histoire aura déjà été écrite…

C’est très injuste, mais c’est comme ça : toutes les substances prohibées n’ont pas le même effet dilatoire selon le profil génétique du consommateur. La mémoire de Keith n’a rien d’hallucinée, elle est hallucinante. Il se souvient de tout. Comme dans Memory Hotel, les souvenirs défilent, et son sens épuré du détail évoque irrésistiblement le tempo millimétré de son buddy Charlie Watts aux caisses claires. La mémoire inouïe du musicien fait l’essentiel du job, avec l’ironie en sous-dominante: le pathos ira coucher ailleurs, tout est là, gravé en rafale sous son crâne, riveté depuis quelque temps par six broches en titane.

Keith, le graphiste intrépide de 17 ans, esquisse l’ambiance d’un seul trait : des ultrasons assourdissants des adolescentes des débuts aux groupies lascives des seventies, des managers rusés aux vrais potes de répet’ qui jalonnent la longue route vers la planétarisation du groupe et sa momification in vivo plus ou moins librement consentie. Et là encore, la route, la route, la route : près de 300 concerts par an. La vraie vie de Keith Richards, c’est cette lueur rouge du feu arrière du car de tournée qui, au montage, se transforme en bout incandescent de cigarette dans la nuit. L’asphalte comme riff originel et rite fondateur, c’était déjà dans New York, New York, de Martin Scorsese, qui les filmera sur scène trente ans plus tard dans Shine a light.

Comme avant lui Sinatra, Miles Davis ou Vivaldi, au gré du succès exponentiel, ses fantasmes deviennent sa vie et, nolens volens, tout devient trop public. Alors, l’esprit de Keith cherche refuge dans les coulisses. Celles des salles de concert, mais aussi dans les backstage de la « blanche ». Tout au long de ce récit quasi photographique, les détails crépitent comme des flashes, les enregistrements en studio ressemblent à de longs trips sans sommeil, mais il compose Satisfaction en dormant et reste encore étourdi de sa prodigieuse fatalité à pouvoir créer de la musique à partir du silence.

« Mick avait choisi jetsetland, et moi dopeland. »

La centrifugeuse des années 1970 n’altère pas son humour insulaire : Keith fait du ski, Keith est sauvé par une femme aveugle, Keith glisse sur un hamburger (à Hambourg !) Keith s’achète un Smith & Wesson et une Bentley. Le moteur et la poudre : oui, son corps est un bolide, un projectile céleste, du granit en combustion cuirassé par les « stupéfiants » (en français dans le texte).

Et Mick, dans tout ça ? Et bien, il est encore là, assurant le divertissement : 14 kilomètres en moyenne par concert, certifiés par huissier. Keith en fait seulement la moitié, mais en portant une Telecaster ou une Les Paul de 4 kilos. Survient la question à 10 shillings : qui est le jumeau de qui, et qui est le boss de qui? Pendant des années, la question s’est réglée d’elle-même à l’avantage du chanteur : « Mick avait choisi jetsetland, et moi dopeland. ». Les vrais problèmes relationnels entre les « glimmer twins » ne surgiront que quand Keith commencera à lever le pied sur l’héro.

Peu enclin au « c’était-mieux-avant », l’unique nostalgie persistante de notre héros est celle des petits clubs. Ceux ou Mick Jagger développa sa gestuelle si particulière dans un espace vital d’un mètre carré entouré de filles en rut. Les Stones, le son, le groupe, la bande, Keith y revient sans arrêt. De Marianne Faithfull au plus anonyme des roadies, Keith donne largement la parole est à une flopée d’amis, exactement comme on invite un saxo ou un clavier à faire son solo à la fin d’un concert. Le message est passé. On en est au deuxième rappel. Les amplis sont encore saturés.

Finalement, il arrêtera l’héroïne presque par paresse : tout devenait trop compliqué. « Les shooteuses passent mal les frontières. » Anyway, cet homme n’aurait jamais survécu aux normes aériennes d’après le 11-Septembre. C’est bien le même gus qui a mélangé quelques cendres de son père à un peu de coke (il n’allait quand même pas les épousseter), et qui a choisi de vieillir bien tranquillement dans son manoir du Connecticut.

Comme l’auteur le dit de lui-même : « Je suis Keith Richards, j’essaie tout une fois. »[1. Extrait de Qu’en pense Keith Richards ? par Mark Blake, Editions Sonatine, qu’on n’hésitera surtout pas à se procurer aussi…] Eh bien, l’essai littérature est diablement concluant. À la réflexion, on peut donc offrir ce livre à des adolescents concernés.[/access]

Life.

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Comment épouser Audrey Vernon ?

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La première fois que j’ai croisé Audrey Vernon, c’était à la soirée Nabe qui célébrait le 3000e exemplaire vendu de L’homme qui arrêta d’écrire. Elle y jouait son numéro habituel de fausse ingénue, perdue dans les plis de son élégante robe de soirée. Les quidams la prenaient pour une speakerine-potiche canalienne de plus : grossière erreur… La demoiselle est aussi une comique qui fait rire (c’est déjà rare) et qui en plus sait écrire


Prenez les rapports de classe et autres inégalités de richesse : lorsque certains vous pondent de longs volumes au nom rébarbatif (Le capital), Audrey Vernon en fait un spectacle comique: Comment épouser un milliardaire ?

Au Sentier des Halles les mardis et jeudis en alternance, vous la verrez suivre les tribulations des plus grosses fortunes mondiales vêtue d’une robe de mariée immaculée. Avis aux mâles libidineux : le spectacle ne vaut pas seulement par la beauté des formes de Miss Vernon, absolument gracieuse pendant la minute strip-tease du stand-up !


Avec une sagacité toute poétique, Audrey en arrive presque à nous faire pleurer sur les malheurs quotidiens de Mmes Waren Buffet, Bill Gates et Carlos Slim. Les petits crève-la-faim africains n’ont pas le monopole du cœur. Pour plus de justice sociale, il faudrait abolir la double peine infligée aux femmes de riches. Non seulement elles s’ennuient comme des rats morts dans de grandes résidences perdues mais doivent en plus subir la jalousie de leurs amies moins fortunées. Morale de l’histoire, disait Vian, « l’argent ne fait pas le bonheur… de ceux qui n’en ont pas !».

Ne serait-ce que pour ce sourire aux lèvres qui ne quitte jamais le spectateur, venons chez Vernon !

Céline contre les robots

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Frédéric Mitterrand n’est pas Gaston Gallimard, c’est dire si on a de la chance. S’il avait été Gallimard, il est probable que Céline n’aurait jamais pu être édité après guerre. Il s’était réfugié au Danemark, appliquant le principe de précaution avant l’heure, car il avait pressenti la promptitude des Cours de justice à fusiller les écrivains et les journalistes collabos. Cela coutait moins cher économiquement que de fusiller des patrons qui avaient travaillé avec les nazis mais c’était très rentable symboliquement pour que la nation se refasse une virginité intellectuelle et morale.

« Après mûre réflexion, et non sous le coup de l’émotion, j’ai décidé de ne pas faire figurer Céline dans les célébrations nationales », a donc annoncé Frédéric Mitterrand. On croit rêver, vraiment. Celui dont l’oncle avait une bibliothèque excellente où l’on pouvait lire Chardonne et Morand, deux des plus grands stylistes du siècle dernier qui s’ils n’ont pas le génie de Céline ont comme lui collaboré avec l’occupant, se permet aujourd’hui de gifler un cadavre.
C’est amusant de la part de Frédéric Mitterrand, en plus, de bien préciser que ce n’est pas « sous le coup de l’émotion ». On mesure à quel point ce ne devrait pas être l’affaire d’un ministre que parler de littérature y compris d’un ministre de la Culture qu’on dit cultivé. « L’émotion », justement, c’est le cœur, le réacteur nucléaire du génie ou de l’inspiration célinienne.
On l’écoute, Céline ? « « Au commencement était le Verbe. » Non ! Au commencement était l’émotion. Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l’émotion, comme le trot remplace le galop, alors que la loi naturelle du cheval est le galop ; on lui fait avoir le trot. On a sorti l’homme de la poésie émotive pour le faire entrer dans la dialectique, c’est-à-dire le bafouillage, n’est-ce pas ? »

Et c’est sûr que ça bafouille pas mal, en ce moment. Ca bafouille sur l’économie, la crise, la Tunisie, la sécurité, l’immigration. Ca bafouille et ça cafouille. Alors se refaire une virginité, encore et toujours, et s’appuyer sur l’indignation de Serge Klarsfeld, l’inattaquable Serge Klarsfeld car chasseur de nazis. Autant on a pu l’admirer à l’époque où sa femme Beate giflait publiquement en 68 le chancelier Kiesinger, ancien membre du Parti nazi, où lui-même se faisait arrêter en Syrie alors qu’il traquait Alois Brunner, autant quand il confond Céline avec Barbie et veut normaliser l’histoire littéraire, on se demande si la principale menace pour la communauté juive est un écrivain mort il y a cinquante ans. J’avais cru comprendre qu’il y avait plus urgent, moi, ces derniers temps. Il écrit pour le Hamas, Céline ? Il a donné son avis récent sur le droit à exister de l’Etat d’Israël ? On l’aurait vu déjeuner avec Tariq Ramadan ?
En plus, je trouve extrêmement insultant que le « cas » Céline soit réglé par des gens qui ne l’ont manifestement pas lu. Quand Delanoë déclare par exemple « Céline est un excellent écrivain mais un parfait salaud », Delanoë dit au moins trois bêtises, ce qui est un exploit quand on fait une phrase de moins de dix mots.

Première bêtise : « Excellent écrivain ». Mais, non, Céline n’est pas un excellent écrivain. Quelqu’un qui a lu à quinze ans Voyage au bout de la nuit et suivi les pérégrinations de Bardamu dans la guerre de 14, l’Afrique noire colonisée, l’Amérique taylorisée et pour finir la banlieue parisienne noyée dans la misère des années trente, il lui vient à peu près tous les adjectifs possibles à l’esprit, génial, bouleversant, déchirant, obscène, illisible, scandaleux mais pas « excellent ». Aucun critique, d’ailleurs, au moment de la publication ni après n’a eu l’idée de dire que Céline était excellent.

Deuxième bêtise « Céline est un parfait salaud ». Delanoë fait sans doute allusion aux Pamphlets antisémites. S’il les a lus, il est hors la loi. On rappellera en effet que Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres et Les beaux draps ne sont pas publiés parce que la veuve de Céline ne le veut pas. Donc, soit Monsieur Delanoë a payé très cher ses exemplaires chez un bouquiniste, soit il les a téléchargés sur un site négationniste. Le problème, quand on interdit, et étant donné le climat, il y a de fortes chances qu’on continue à interdire même après la mort de Lucette Almanzor, c’est qu’on rend attirant, et de façon bien malsaine, ce qu’on voudrait cacher.

J’ai lu, comme à peu près tous les amateurs de Céline, ces pamphlets. Ils sont évidemment monstrueux. Le monstrueux est un défaut en morale, pas en littérature. À ce compte-là, pourquoi ne pas en finir aussi avec Sade ? Sade état-il un parfait salaud ? Sade et Céline ont-ils fusillé en masse, fait partir des trains pour des destinations dont on ne revient pas ? Allons plus loin : leurs écrits sont-ils directement responsables en quoi que ce soit de la Shoah, même de loin ?
Parce que c’est ça, quand même, qui est sous-entendu par Klarsfeld, Mitterrand, Delanoë. La disqualification définitive, du genre les dignitaires nazis à Wannsee se passant le pamphlet d’un écrivain français avec plein de points d’exclamation et y pêchant l’idée de la solution finale…

On respire un coup et on continue l’exégèse des propos delanoesques : « Un excellent écrivain MAIS un parfait salaud. » Conjonction de coordination exprimant l’opposition et indiquant au passage que Delanoë sait des écrivains à peu près autant de choses que des ouvriers : sa phrase sous-entend en effet qu‘un excellent écrivain est un type bien ou devrait être un type bien. Ça se saurait. Pour ne prendre que Céline, par exemple, il était érotomane, lâche, geignard, voyeur, avare, jaloux, mauvais ami, et bien sûr, antisémite comme le montre sa correspondance complète éditée récemment en Pléiade.

Oui, les œuvres complètes de Céline sont en Pléiade et Henri Godard chargé de leur édition doit se demander dans quel monde il s’est réveillé depuis quelques jours. On pourrait s’amuser à ce petit jeu avec à peu près l’ensemble du Lagarde et Michard qui eux, ne résumaient pas un écrivain à ses petites manies et ses grandes perversions et qu’au bout du compte, ce qui reste, c’est le texte. C’est-à-dire la seule chose que l’on ait à juger et, apparemment, la seule chose qui ne soit pas, du tout mais alors pas du tout, des compétences de Klarsfeld, Mitterrand et Delanoë.

On ne dit pas, monsieur Delanoë « Excellent écrivain mais parfait salaud », à la limite on dit « Excellent écrivain ET parfait salaud » parce qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre la correction politique et le talent littéraire. Sinon ma bibliothèque serait aux trois quarts vide et il est hors de question que je me passe de Bloy, de Barbey, de Villiers de l’Isle Adam, de Toulet, de Drieu, de Brasillach, de Cocteau, de Jouhandeau, de Perret et de Céline comme de l’autre côté, je n’ai pas envie non plus de me passer de Hourra L’Oural d’Aragon et de son ode surréaliste au Guépéou : « Vive le Guépéou contre le pape et les poux ! »

Il y a longtemps, en plus que les grands céliniens ont réglé ce problème des Pamphlets quand ils veulent montrer la portée de cette œuvre majeure qui reçoit aujourd’hui les postillons d’indignés qui n’ont décidément que ça à faire. Ils prennent tout, dans sa globalité, ils n’éludent pas. Les Pamphlets sont la part maudite d’une œuvre, le bloc d’abîme qu’il ne faut pas refuser de contempler. Et Philippe Muray fut un des premiers à envisager Céline de cette manière, comme une totalité scandaleuse. Exclure ministériellement Céline de ces commémorations non seulement est une belle lâcheté politique mais aussi un contresens littéraire. C’est presque pire.

Et comme Céline l’antisémite l’écrit dans une lettre à son ami juif Elie Faure, le grand historien de l’art : « Je ne vois dans le réel qu’une effroyable, cosmique, fastidieuse méchanceté – une pullulation de dingues rabâcheurs de haine, de menaces, de slogans énormément ennuyeux. C’est ça une décadence ? »
Oui, la Ferdine, c’est ça, une décadence…

Le sexe, un droit de l’homme. En Suède.

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Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Suède ! Certaines communes, déjà obligées d’aider les toxicomanes, refusent toute prise en charge des sex addicts, l’usage excessif du sexe ne constituant pas, selon leurs élus, une véritable dépendance. Sur l’île de Gotland, il faut dépenser quelque 300 couronnes (34 euros) pour la pilule contraceptive alors que, dans d’autres comtés, elle est distribuée gratuitement. De même, les couples homosexuels doivent payer environ 10 000 couronnes (1100 euros) pour une fécondation in vitro, alors que ce traitement est intégralement remboursé par la Sécurité sociale lorsqu’il s’agit de couples hétérosexuels. Et ce n’est pas tout.[access capability= »lire_inedits »]

Que dire, alors, des affaires portées récemment devant le Tribunal de Göteborg ? Est-ce au Tribunal de rappeler aux administrations locales qu’en Suède, le minimum social comprend également les aides financières nécessaires à une vie sexuelle épanouie ? Cela ne devrait-il pas être une évidence pour tous et depuis bien longtemps ? Un jeune homme de la côte ouest étant devenu impuissant, suite à sa dépendance aux drogues dures, n’a eu d’autre choix que d’engager une procédure judiciaire pour obtenir une allocation destinée à l’achat de Viagra.

Il est donc grand temps que quelqu’un, au gouvernement, soit personnellement responsable de la coordination de la politique en matière de santé sexuelle et reproductive, sans oublier l’égalité d’accès aux aides publiques dans ce domaine. Telle est en substance la position de l’influente secrétaire générale de l’Association suédoise pour l’éducation sexuelle (RFSU), Asa Regner. « Le sexe, c’est de la politique », affirme-t-elle, avant de préciser que la sexualité ne relève pas des affaires privées dans la mesure où le droit à l’avortement, au traitement équitable des couples hétéro et homosexuels, à la possibilité de disposer librement de son corps, sans oublier la prise en charge des victimes de violences sexuelles, conditionnent le bon fonctionnement d’un Etat démocratique. Et même si la Suède est considérée comme la championne du monde en matière de libertés sexuelles, il reste toujours quelques progrès à accomplir. En effet, à quoi bon intégrer à la politique étrangère un plan d’action sur la protection de la santé sexuelle si, par ailleurs, le pays ne respecte pas pleinement le droit d’asile en expulsant des personnes qui, en raison de leur orientation sexuelle, risquent des persécutions dans leur pays d’origine ?

La Suède devrait donc, selon Mme Regner, prouver sa volonté d’inscrire sur l’agenda européen les questions de politique sexuelle, notamment en créant un ministère du Sexe. Cette proposition, présentée par la RFSU lors de la dernière campagne parlementaire, a reçu un accueil plutôt favorable de l’actuelle ministre de la Santé, Maria Larsson. Reste à déterminer si le futur ministre du Sexe sera également en charge d’autres portefeuilles, ce que permettrait une structure gouvernementale très souple. L’Éducation ou la politique étrangère semblent parfaitement indiquées.[/access]

A la recherche du son parfait

photo : eflon

Dans le silence d’une salle de concert, des notes virevoltent dans l’air. Lumineuses, vives et joyeuses, elles dessinent des arabesques sonores et comblent de plaisir le spectateur mélomane. Et soudain plus rien, tout retombe, le son s’évapore et la note se meurt. Le silence règne de nouveau. Le pianiste s’est arrêté. Une note s’est mal intégrée dans la phrase musicale. Cela suffit pour ébranler l’harmonie musicale de la structure de l’œuvre. Tout tient à une seule note.

Accordeur magicien

C’est le moment où intervient Stefen Knüpfer, l’accordeur en chef de Steinway & Sons. Il joue une note, écoute sa tonalité, se penche sur le piano, tend les cordes, sa clé d’accord à la main, rejoue la note, se penche de nouveau, ces gestes s’enchaînement sans interruption jusqu’à ce qu’il obtienne un son plus juste et plus conforme à ce qu’exige l’interprète.
Pianomania, documentaire réalisé par Lilian Franck et Robert Cibis, met en scène, avec une petite touche d’humour, cette collaboration exaltante entre l’accordeur magicien et les pianistes virtuoses. Si une grande partie du film est consacrée à la préparation de l’enregistrement de la « L’art de la fugue » de J.S Bach interprété par Pierre-Laurent Aimart, quelques scènes montrent Stefen Knüpfer rivaliser de fantaisie avec les deux comiques musiciens, Igudesman et Joo, qui transforment le piano en drôle de gadget. Ici, la modernité délirante cohabite avec l’exigence du classique et allège le rythme du documentaire.
Si le musicien apaise les tourments de l’âme, le technicien, lui, est le médecin qui soigne la voix de l’instrument. On suit ainsi Stefen Knüpfer dans cette quête de la beauté musicale comme si on était son assistant.

Collier sonore

Après le choix du piano, viennent les longues et éreintantes heures de travail pour l’accorder afin que le son qu’il produise puisse correspondre à « la couleur acoustique » désirée par le pianiste. De même que Kandinsky parlait du « son intérieur » de la couleur, les musiciens, eux, parlent de « la couleur du son » pour signifier son expressivité.
Et tout le défi est là. Devant Lang Lang qui juge trop sombre ou trop profond une note ou Pierre-François Aimart qui souhaite que la note soit à la fois ouverte et fermée, Stefen ne perd pas son calme. Il est amusant de voir que le dialogue se fait davantage à travers des gestes qui dessinent dans l’air les formes invisibles du son qu’avec des mots.
Stefen doit faire preuve à la fois d’intuition et d’intelligence, de sensibilité et de rationalité pour comprendre l’émotion singulière du pianiste et lui donner vie en intervenant sur les manifestations physiques et objectives du son : tempo, volume, rythme. Tout se travaille depuis l’intérieur du piano. Ce sont les cordes et les marteaux de la caisse de résonance qui sont sous le feu des projecteurs et moins les touches blanches et noires du clavier. Ces cordes font penser au fil d’un collier qui fait tenir toutes les perles ensemble. Les notes, comme les perles, sont reliées entre elles et de cette articulation naît l’émotion.

La musique est en quelque sorte comme un collier sonore. On comprend alors pourquoi la crainte qu’une corde se brise hante perpétuellement Stefen.
Ce reportage convie donc le spectateur à ne plus seulement entendre la musique mais à écouter son contenu : le son. C’est cette réalité invisible et intangible, si éphémère et pourtant si puissante qui fascine et obsède en même temps. Contrairement à la lecture qui permet un va-et-vient entre les pages, l’écoute de la musique se fait, elle, dans un temps irréversible. Produit qu’une seule fois et ne pouvant être répété, le son doit être absolument parfait. Or, la perfection n’est jamais acquise de façon définitive. Elle est toujours à conquérir. Elle est l’horizon vers lequel le technicien comme le pianiste tendent. Mais l’exigence de l’artiste est infinie.
C’est la raison pour laquelle il ne peut jamais être entièrement satisfait de la totalité d’un concert mais seulement de quelques morceaux.
Le titre du documentaire sonne donc juste. Pianomania filme la passion convulsive pour la perfection du son.

Wall Street peut pas sentir le jasmin

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Il y a Riri, Fifi et Loulou et puis il y a Fitch, Standards & Poor’s et Moody’s. Les premiers sont les fameux Castors Juniors, neveux de Donald et bons petits gars bien sympathiques, bricoleurs et maladroits. Les secondes sont les principales agences de notation, nouvelles maîtresses du monde, Cruellas des salles de marché, qui d’un simple clignement d’œil font trembler les vieilles nations réduites à l’état d’élèves attendant la trouille au ventre dans le bureau du surgé pour savoir à quelle sauce ils seront mangés.

Pour les agences de notation, contrairement aux Castors Juniors dont le célèbre manuel a enchanté des générations de petits aventuriers, le réel n’existe pas. Qu’un peuple du Maghreb se soulève spontanément contre une dictature policière et donne une chance unique à un peuple arabe de parvenir enfin à une véritable démocratie leur importe peu. Ca saigne dans les rues de Tunis, de Sousse et de Carthage mais ce n’est pas le problème de Fitch, Standards & Poor’s et Moody’s qui ont baissé avec une remarquable unanimité la note de la dette souveraine de la Tunisie en invoquant, sans blaguer, « l’instabilité du pays, due au changement inattendu de régime.»

Pour ceux qui avaient encore des illusions sur le lien consubstantiel entre la démocratie et de l’économie de marché, les agences de notation nous rappellent avec un cynisme assumé que pour les affaires, une bonne dictature vaudra toujours mieux qu’une mauvaise démocratie. Et qu’en matière de prévision géopolitique, de leur propre aveu, elles sont juste un peu moins compétentes que les Castors Juniors…

A-t-on le droit de ne pas aimer Céline?

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Si cette affaire est affligeante, c’est en raison de la confusion entre le choix de cet auteur antisémite pour une célébration nationale, donc forcément un peu républicaine, et une prétendue censure dont on aimerait savoir comment elle s’exerce étant donné que Céline a une myriade de volumes dans la Pléiade. Par ailleurs, ses pamphlets antisémites, prétendument introuvables, sont facilement téléchargeables (et pas seulement consultables sur microfilms dans quelques bibliothèques).

Au risque de passer pour une femme de peu de goût, hormis le caractère aberrant de la névrose antisémite du docteur Destouches, je me demande s’il est permis de ne pas apprécier le style de saint Céline, phare et acmé du chic littéraire.
Cela dit et pour en revenir au scandale qui fait couler autant d’encre que ce totem empilait les points de suspension, justement, cette affaire tient en trois points :

Qu’allait faire Frédéric Mitterrand dans cette galère? Car s’il faut nommer un responsable, c’est bien son ministère.

Pourquoi cet acharnement national à révérer ce diariste logorrhéique tout en ayant – et à juste titre – non seulement condamné à mort mais voué aux enfers un Brasillach, et à l’oubli un Drieu? Quitte à « dissocier l’homme de l’œuvre », on a encore le droit de préférer le style de ce dernier.

Et depuis quand Serge Klarsfeld, parce qu’il est juif, devrait-il éviter d’exprimer un désaccord dont moi, qui ne le suis pas, partage entièrement les termes ?

Gagner moins pour travailler plus

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C’est la question à 1000 euros : pourquoi les Allemands réussissent-ils mieux que nous en matière d’emploi ? En effet, après une légère amélioration en octobre, le chômage est de nouveau reparti à la hausse en novembre. Fin 2010, on comptait près de 4 millions de chômeurs en France métropolitaine. Pour le ministre du Travail, Xavier Bertrand, « ce chiffre témoigne de la stabilisation du nombre de demandeurs d’emploi depuis six mois ». Peut-être. Une « stabilisation » bien fragile cependant, car les prévisions de croissance pour 2011 sont revues à la baisse : des 2,5 % annoncés par le gouvernement début 2010, on est passé à 2 % en août selon l’Elysée, niveau que les dernières estimations de Bercy rendent quasiment impossible à atteindre.[access capability= »lire_inedits »]

Or, au moment où ces mauvais chiffres français étaient publiés, ceux de nos voisins teutons mettaient en évidence une nette embellie. Avec 2,9 millions de chômeurs, le marché du travail allemand retrouve ses meilleures performances de 1991, année où les répercussions de l’unification ont commencé à se faire sentir.

Comment font-ils ? La réponse est simple : la stratégie salariale allemande est diamétralement opposée à celle de la France. Depuis 2000, les salariés allemands du privé ont subi une baisse de 4,5 % de leurs rémunérations brutes. Or, en dépit des apparences, au cours de la même période, leurs homologues français ont enregistré une augmentation de 8,6 % (chiffres du Bureau international du travail).

Toutefois, quand on examine de plus près les données allemandes, on se rend compte que les salariés qui bénéficient d’emplois stables ont vu leur revenu moyen croître de 6,7 % au cours des dix dernières années. Tandis que le salaire brut moyen diminuait d’environ 100 euros sur la décennie (il s’élevait à 2 154 euros en 2009), le salaire des CDI augmentait de 200 euros (de 2 752 euros en 2000 à 2 936 euros en 2009).

Autrement dit, le différentiel entre la France et l’Allemagne s’explique par le fait qu’outre-Rhin, les demandeurs d’emploi sont poussés vers le marché du travail, quitte à accepter des emplois très faiblement rémunérés. Ces « chômeurs qui travaillent » se retrouvent néanmoins sur les listes de bénéficiaires des prestations sociales qui, à l’inverse des chiffres du chômage, explosent : presque 7 millions d’allocataires, soit 9 % de la population ! Berlin a donc clairement choisi le maintien de ses citoyens au travail au prix de fortes subventions (l’employeur paye peu car l’Etat reverse à son employé un complément sous forme d’allocation), tandis qu’en France, la politique est au contraire de privilégier le maintien du niveau des salaires plutôt que le taux d’emploi. On peut aussi le formuler plus méchamment : ceux qui ont un boulot sont bien payés… aux dépens de ceux qui l’ont perdu ! Drôle de solidarité.

Ce refus de courir après le niveau de salaires dicté par les pays émergents peut sembler légitime. Sauf qu’en pratique, il a une conséquence fâcheuse : quitter le marché du travail constitue un risque énorme pour l’employé. Du point de vue psychologique, comme au regard des compétences gaspillées – éléments invisibles sur les tableaux Excel – le prix est considérable. Le chômage, notamment pour les plus âgés, est souvent synonyme de fin de la vie active.

Pendant ce temps, nous cherchons à nous rassurer. Malgré son coût du travail élevé, la France reste attractive. La preuve : elle figure depuis des années dans le « top 5 » des pays attirant le plus de capitaux étrangers. Cinq grands patrons dirigeant les activités hexagonales de grandes multinationales viennent ainsi de publier dans Les Echos une tribune « antidécliniste »[1. Thierry Drilhon, vice-président de Corp Worldwide Channels Cisco Systems, Clara Gaymard, présidente de GE France, François Gerin, directeur général adjoint de Siemens SAS, Christian Nibourel, président d’Accenture France et Benelux, Pascal Roché, directeur général de Barclays Bank PLC en France]. Selon eux, notre pays dispose d’atouts certains : « L’exceptionnelle productivité de notre main-d’œuvre, notre excellence scientifique et technologique, notre localisation au cœur d’un grand marché, la qualité de nos infrastructures. » C’est pourquoi, poursuivent-ils, « dans la compétition que se livrent les pays pour attirer les investissements étrangers […] bon an mal an, il émarge dans les trois premières destinations mondiales pour les investissements étrangers, ce qui est le meilleur signe de son attractivité. »

Les effets pervers d’une politique sociale généreuse

L’ennui, c’est que ce constat optimiste n’est que la moitié de la vérité. Si on regarde la liste de pays exportateurs de capitaux, on constate que, là aussi, la France détient la palme. En 2009, elle a ainsi attiré près de 60 milliards de dollars d’investissements étrangers (médaille de bronze), mais, dans le même temps, elle en a exporté un peu moins de 150 milliards ! En 2000, 43 milliards de dollars venus de poches étrangères étaient investis en France… contre plus de 177 milliards investis essentiellement par des entreprises françaises à l’étranger. Et depuis vingt ans, le solde de ces investissements est – sauf années exceptionnelles − largement déficitaire. Bref, si beaucoup d’étrangers (ou du moins leur argent) jugent les entreprises françaises économiquement intéressantes, encore plus de Français choisissent pourtant d’investir sous des cieux plus cléments financièrement.

Le bilan allemand est, quant à lui, moins déficitaire (62 milliards sortis contre à peu près 36 milliards accueillis en 2009) et, sur vingt ans, le solde est même positif : les Allemands, beaucoup plus que les Français, votent avec leur portefeuille et préfèrent « investir allemand », donc créer des emplois chez eux. Quant aux salariés les mieux payés, côté allemand, ils sont plus enclins à modérer leurs prétentions que leurs homologues français. Ainsi, la logique qui a guidé la loi sur les 35 heures (partager la masse salariale entre plus d’employés) semble-t-elle bien marcher en Allemagne.

La conclusion, cruelle, est que la politique sociale française, généreuse et théoriquement orientée par des considérations de justice sociale, crée dans la durée des effets pervers lourds de conséquences, à commencer par un chômage massif et une exclusion croissante du marché du travail. La France n’est pas aussi attractive qu’elle le prétend pour les investisseurs et fait fuir ses propres capitaux. En même temps, l’exemple allemand démontre que ce n’est nullement le dirigisme français qui est en cause – Berlin et les Länder sont autant sinon plus interventionnistes que Paris – mais l’absence d’une politique économique tournée prioritairement vers l’emploi. Bref, l’Etat est peut-être la solution, mais pas comme ça ![/access]

Causeur bloqué ce dimanche

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Le site à été bloqué hier toute la journée pour cause de défaillance technique. La malchance a voulu que cette panne advienne un dimanche, et il n’a pas été possible de procéder aux réparations nécessaires avant ce matin, première heure.
Nous en sommes désolés et vous prions d’accepter nos excuses.

Boycotteurs contre censeurs : la sale guerre

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photo : twiga269

« Juifs et liberté d’expression » : entre l’affaire « Hessel/Normale Sup » et le « scandale Céline », cela aurait pu être le sujet de la semaine. Et quelles que soient les arrière-pensées, approximations et mauvais sentiments de tous ceux qui dénoncent, ouvertement ou en langage plus fleuri, le pouvoir du « lobby » qui se serait manifesté en ces deux occasions, je déplore pour ma part que des organisations et personnalités juives se soient, à deux reprises, retrouvées du côté de la censure et de l’interdiction au lieu d’être dans le camp de la liberté et de la bataille des idées, non seulement parce que cette conjonction est contre-productive politiquement mais parce qu’elle me semble indéfendable en principe.

Commençons, non pas par les faits, mais par ce que des observateurs rapides (comme nous le sommes tous lorsque nous ne nous sentons pas particulièrement concernés par un sujet) en auront retenu. Mardi, un débat sur le boycott des produits israéliens auquel devait participer notre nouveau saint national, Stéphane Hessel, est interdit par la directrice de Normale Sup, Monique Canto-Sperber. Et si ni Alain Finkielkraut, ni Bernard-Henri Lévy, ni le CRIF ne sont à l’origine de cette décision, comme a pu le laisser penser dans un premier temps l’éditorial de son président Richard Prasquier, ce dernier s’en est clairement félicité. Traduction, pour pas mal de nos concitoyens : « dès qu’il s’agit d’Israël, on n’a rien le droit de dire. » Le soir même, plusieurs centaines de personnes étaient réunies devant le Panthéon pour entendre Leïla Shahid, Michel Warchawski, Israélien « proche du FPLP » pour reprendre l’amusante formule de William Goldnadel, et bien entendu, « le plus courageux, le plus libre et le plus jeune d’entre nous », vous aurez reconnu Stéphane Hessel qui a accepté avec une modestie touchante l’hommage qui lui était rendu par la dirigeante palestinienne. Edwy Plenel qui se trouvait dans la foule a été chaudement acclamé pour le soutien apporté par Mediapart à l’indigné de la République.

Alors bien sûr, le débat annoncé n’avait rien d’un débat puisque les orateurs étaient tous du même avis et, comme le dit Finkielkraut, tout d’un meeting. Il ne portait pas, contrairement à ce qui avait été annoncé, sur la situation à Gaza mais visait à défendre, à travers les militants de BDS (l’association qui appelle au boycott et aux sanctions d’Israël) poursuivis devant les tribunaux, le boycott lui-même. Enfin, il faut ajouter qu’il est assez difficile, pour un intellectuel sioniste, de s’exprimer à Normale Sup. En clair, ces combattants de la liberté ne se soucient pas excessivement de celle de leurs adversaires et quand ils défendent le droit, c’est avant tout celui du dénoncer Israël. Reste qu’à l’arrivée, les organisateurs de cette réjouissance ont pu se présenter comme les défenseurs de la liberté d’expression et du droit à la critique, en se coiffant en prime de bonnets phrygiens. Et il y avait dans cette manifestation beaucoup de braves gens convaincus qu’il y a au Moyen Orient des bons et des méchants. Certes, ils se trompent mais le seul résultat de cette piteuse affaire aura été de les convaincre que les méchants sont, de surcroît, des censeurs au bras long. Si un acte se juge aussi à ses conséquences, le moins qu’on puisse dire, c’est que madame Canto-Sperber (que j’ai tenté de joindre sans succès) n’a pas rendu service à Israël, ni aux juifs et sionistes français.

J’irai plus loin, au risque de déchaîner la fureur des commentateurs : je ne crois pas, en ce qui me concerne, que l’appel au boycott devrait être interdit, même si je le juge politiquement irresponsable et moralement condamnable. En démocratie, chacun a le droit de défendre ses idées, même celles qui nous semblent les plus choquantes. Autant il serait anti-démocratique d’empêcher les consommateurs d’acheter des produits israéliens, autant je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait interdire à qui que ce soit d’essayer de convaincre ses concitoyens qu’en cessant d’acheter israélien ils amèneront la paix au Proche Orient. Est-il si difficile d’argumenter face à des propositions aussi stupides ? La raison ne peut-elle rien contre l’anti-israélisme primaire ? On me répondra que précisément, la diabolisation d’Israël relève de l’émotion et non pas de la raison, et chez beaucoup de militants qui préfèrent les vérités toutes faites à la complexité des choses, c’est vrai. Mais même en ce cas, demander aux tribunaux de sanctionner les partisans du boycott ne fera pas bouger les lignes d’un millimètre. En tout cas, pas dans le bon sens.

Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Richard Prasquier, qui n’a rien d’un extrémiste, est sous la pression de la « rue juive » qui lui reproche de ne rien faire, comme s’il pouvait changer l’image d’Israël en protestant auprès des autorités de la République. « Le CRIF est à la manœuvre derrière les actions contre le boycott », écrivait-il dans son éditorial cité précédemment. Quant à Valérie Pécresse, interrogée sur la question, elle a répété à plusieurs reprises : « on n’a pas le droit de boycotter Israël. C’est interdit ». Je crains que nombre de téléspectateurs aient entendu qu’il est interdit de critiquer Israël. Le pompon.

Et voilà que pour finir, un ministre de la Culture décide d’exclure Céline des célébrations nationales après le coup de gueule de Serge Klarsfeld. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet fort bien traité par l’ami Leroy. À vrai dire, l’idée d’une célébration nationale de Céline était franchement tartignolle. Mais on suppose que Frédéric Mitterrand avait entendu parler de l’antisémitisme de Céline avant la protestation du chasseur de nazis. Et aussi respectable soit Serge Klarsfeld, cela ne lui confère pas la moindre légitimité pour choisir les personnalités que la France doit honorer.

Tout cela ne fera pas avancer d’un iota la cause d’Israël ou la lutte contre l’antisémitisme et nourrira la paranoïa de tous ceux qui pensent que les sionistes/juifs dirigent le monde. « Peut-être mais il y en a assez de se dégonfler », me dit un médecin juif impliqué dans la vie communautaire et religieuse. On peut comprendre ce réflexe nourri par l’exaspération. Reste que les Israéliens sont payés pour savoir que les guerres se gagnent et se perdent sur le front de la communication et des médias. Les juifs de France, y compris les plus militants, auraient tort de l’oublier.

It’s ever rock n’roll

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Autant prévenir de suite, quitter à vexer l’éditeur, Life, de Keith Richards, n’est pas le cadeau d’anniversaire idéal et passe-partout. Il est plutôt destiné aux grands malades. Que celui qui n’a pas écouté plus de cinquante fois en boucle l’intro de Can’t you hear me knockin’ sur le vinyle de Sticky Fingers passe son chemin : personne ne saurait lui en tenir rigueur.[access capability= »lire_inedits »]

Une deuxième mise en garde s’impose: la drogue n’est pas le vrai sujet du livre même si, rassurez-vous, on en parle beaucoup. Too bad pour les tabloïds : la seule vraie addiction de Keith, c’est le son. Tout le reste n’est que poudre aux yeux − ou dégât collatéral. Keith Richards est avant tout accro au riff, et donc à son champ de tir obligé, la scène, et donc aussi à l’asphalte qui relie Camden à Sheffield et Newcastle à Brighton. Les jets privés entre Singapour et Sydney n’arriveront que bien plus tard, quand l’essentiel de l’histoire aura déjà été écrite…

C’est très injuste, mais c’est comme ça : toutes les substances prohibées n’ont pas le même effet dilatoire selon le profil génétique du consommateur. La mémoire de Keith n’a rien d’hallucinée, elle est hallucinante. Il se souvient de tout. Comme dans Memory Hotel, les souvenirs défilent, et son sens épuré du détail évoque irrésistiblement le tempo millimétré de son buddy Charlie Watts aux caisses claires. La mémoire inouïe du musicien fait l’essentiel du job, avec l’ironie en sous-dominante: le pathos ira coucher ailleurs, tout est là, gravé en rafale sous son crâne, riveté depuis quelque temps par six broches en titane.

Keith, le graphiste intrépide de 17 ans, esquisse l’ambiance d’un seul trait : des ultrasons assourdissants des adolescentes des débuts aux groupies lascives des seventies, des managers rusés aux vrais potes de répet’ qui jalonnent la longue route vers la planétarisation du groupe et sa momification in vivo plus ou moins librement consentie. Et là encore, la route, la route, la route : près de 300 concerts par an. La vraie vie de Keith Richards, c’est cette lueur rouge du feu arrière du car de tournée qui, au montage, se transforme en bout incandescent de cigarette dans la nuit. L’asphalte comme riff originel et rite fondateur, c’était déjà dans New York, New York, de Martin Scorsese, qui les filmera sur scène trente ans plus tard dans Shine a light.

Comme avant lui Sinatra, Miles Davis ou Vivaldi, au gré du succès exponentiel, ses fantasmes deviennent sa vie et, nolens volens, tout devient trop public. Alors, l’esprit de Keith cherche refuge dans les coulisses. Celles des salles de concert, mais aussi dans les backstage de la « blanche ». Tout au long de ce récit quasi photographique, les détails crépitent comme des flashes, les enregistrements en studio ressemblent à de longs trips sans sommeil, mais il compose Satisfaction en dormant et reste encore étourdi de sa prodigieuse fatalité à pouvoir créer de la musique à partir du silence.

« Mick avait choisi jetsetland, et moi dopeland. »

La centrifugeuse des années 1970 n’altère pas son humour insulaire : Keith fait du ski, Keith est sauvé par une femme aveugle, Keith glisse sur un hamburger (à Hambourg !) Keith s’achète un Smith & Wesson et une Bentley. Le moteur et la poudre : oui, son corps est un bolide, un projectile céleste, du granit en combustion cuirassé par les « stupéfiants » (en français dans le texte).

Et Mick, dans tout ça ? Et bien, il est encore là, assurant le divertissement : 14 kilomètres en moyenne par concert, certifiés par huissier. Keith en fait seulement la moitié, mais en portant une Telecaster ou une Les Paul de 4 kilos. Survient la question à 10 shillings : qui est le jumeau de qui, et qui est le boss de qui? Pendant des années, la question s’est réglée d’elle-même à l’avantage du chanteur : « Mick avait choisi jetsetland, et moi dopeland. ». Les vrais problèmes relationnels entre les « glimmer twins » ne surgiront que quand Keith commencera à lever le pied sur l’héro.

Peu enclin au « c’était-mieux-avant », l’unique nostalgie persistante de notre héros est celle des petits clubs. Ceux ou Mick Jagger développa sa gestuelle si particulière dans un espace vital d’un mètre carré entouré de filles en rut. Les Stones, le son, le groupe, la bande, Keith y revient sans arrêt. De Marianne Faithfull au plus anonyme des roadies, Keith donne largement la parole est à une flopée d’amis, exactement comme on invite un saxo ou un clavier à faire son solo à la fin d’un concert. Le message est passé. On en est au deuxième rappel. Les amplis sont encore saturés.

Finalement, il arrêtera l’héroïne presque par paresse : tout devenait trop compliqué. « Les shooteuses passent mal les frontières. » Anyway, cet homme n’aurait jamais survécu aux normes aériennes d’après le 11-Septembre. C’est bien le même gus qui a mélangé quelques cendres de son père à un peu de coke (il n’allait quand même pas les épousseter), et qui a choisi de vieillir bien tranquillement dans son manoir du Connecticut.

Comme l’auteur le dit de lui-même : « Je suis Keith Richards, j’essaie tout une fois. »[1. Extrait de Qu’en pense Keith Richards ? par Mark Blake, Editions Sonatine, qu’on n’hésitera surtout pas à se procurer aussi…] Eh bien, l’essai littérature est diablement concluant. À la réflexion, on peut donc offrir ce livre à des adolescents concernés.[/access]

Life.

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Comment épouser Audrey Vernon ?

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La première fois que j’ai croisé Audrey Vernon, c’était à la soirée Nabe qui célébrait le 3000e exemplaire vendu de L’homme qui arrêta d’écrire. Elle y jouait son numéro habituel de fausse ingénue, perdue dans les plis de son élégante robe de soirée. Les quidams la prenaient pour une speakerine-potiche canalienne de plus : grossière erreur… La demoiselle est aussi une comique qui fait rire (c’est déjà rare) et qui en plus sait écrire


Prenez les rapports de classe et autres inégalités de richesse : lorsque certains vous pondent de longs volumes au nom rébarbatif (Le capital), Audrey Vernon en fait un spectacle comique: Comment épouser un milliardaire ?

Au Sentier des Halles les mardis et jeudis en alternance, vous la verrez suivre les tribulations des plus grosses fortunes mondiales vêtue d’une robe de mariée immaculée. Avis aux mâles libidineux : le spectacle ne vaut pas seulement par la beauté des formes de Miss Vernon, absolument gracieuse pendant la minute strip-tease du stand-up !


Avec une sagacité toute poétique, Audrey en arrive presque à nous faire pleurer sur les malheurs quotidiens de Mmes Waren Buffet, Bill Gates et Carlos Slim. Les petits crève-la-faim africains n’ont pas le monopole du cœur. Pour plus de justice sociale, il faudrait abolir la double peine infligée aux femmes de riches. Non seulement elles s’ennuient comme des rats morts dans de grandes résidences perdues mais doivent en plus subir la jalousie de leurs amies moins fortunées. Morale de l’histoire, disait Vian, « l’argent ne fait pas le bonheur… de ceux qui n’en ont pas !».

Ne serait-ce que pour ce sourire aux lèvres qui ne quitte jamais le spectateur, venons chez Vernon !

Céline contre les robots

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Frédéric Mitterrand n’est pas Gaston Gallimard, c’est dire si on a de la chance. S’il avait été Gallimard, il est probable que Céline n’aurait jamais pu être édité après guerre. Il s’était réfugié au Danemark, appliquant le principe de précaution avant l’heure, car il avait pressenti la promptitude des Cours de justice à fusiller les écrivains et les journalistes collabos. Cela coutait moins cher économiquement que de fusiller des patrons qui avaient travaillé avec les nazis mais c’était très rentable symboliquement pour que la nation se refasse une virginité intellectuelle et morale.

« Après mûre réflexion, et non sous le coup de l’émotion, j’ai décidé de ne pas faire figurer Céline dans les célébrations nationales », a donc annoncé Frédéric Mitterrand. On croit rêver, vraiment. Celui dont l’oncle avait une bibliothèque excellente où l’on pouvait lire Chardonne et Morand, deux des plus grands stylistes du siècle dernier qui s’ils n’ont pas le génie de Céline ont comme lui collaboré avec l’occupant, se permet aujourd’hui de gifler un cadavre.
C’est amusant de la part de Frédéric Mitterrand, en plus, de bien préciser que ce n’est pas « sous le coup de l’émotion ». On mesure à quel point ce ne devrait pas être l’affaire d’un ministre que parler de littérature y compris d’un ministre de la Culture qu’on dit cultivé. « L’émotion », justement, c’est le cœur, le réacteur nucléaire du génie ou de l’inspiration célinienne.
On l’écoute, Céline ? « « Au commencement était le Verbe. » Non ! Au commencement était l’émotion. Le Verbe est venu ensuite pour remplacer l’émotion, comme le trot remplace le galop, alors que la loi naturelle du cheval est le galop ; on lui fait avoir le trot. On a sorti l’homme de la poésie émotive pour le faire entrer dans la dialectique, c’est-à-dire le bafouillage, n’est-ce pas ? »

Et c’est sûr que ça bafouille pas mal, en ce moment. Ca bafouille sur l’économie, la crise, la Tunisie, la sécurité, l’immigration. Ca bafouille et ça cafouille. Alors se refaire une virginité, encore et toujours, et s’appuyer sur l’indignation de Serge Klarsfeld, l’inattaquable Serge Klarsfeld car chasseur de nazis. Autant on a pu l’admirer à l’époque où sa femme Beate giflait publiquement en 68 le chancelier Kiesinger, ancien membre du Parti nazi, où lui-même se faisait arrêter en Syrie alors qu’il traquait Alois Brunner, autant quand il confond Céline avec Barbie et veut normaliser l’histoire littéraire, on se demande si la principale menace pour la communauté juive est un écrivain mort il y a cinquante ans. J’avais cru comprendre qu’il y avait plus urgent, moi, ces derniers temps. Il écrit pour le Hamas, Céline ? Il a donné son avis récent sur le droit à exister de l’Etat d’Israël ? On l’aurait vu déjeuner avec Tariq Ramadan ?
En plus, je trouve extrêmement insultant que le « cas » Céline soit réglé par des gens qui ne l’ont manifestement pas lu. Quand Delanoë déclare par exemple « Céline est un excellent écrivain mais un parfait salaud », Delanoë dit au moins trois bêtises, ce qui est un exploit quand on fait une phrase de moins de dix mots.

Première bêtise : « Excellent écrivain ». Mais, non, Céline n’est pas un excellent écrivain. Quelqu’un qui a lu à quinze ans Voyage au bout de la nuit et suivi les pérégrinations de Bardamu dans la guerre de 14, l’Afrique noire colonisée, l’Amérique taylorisée et pour finir la banlieue parisienne noyée dans la misère des années trente, il lui vient à peu près tous les adjectifs possibles à l’esprit, génial, bouleversant, déchirant, obscène, illisible, scandaleux mais pas « excellent ». Aucun critique, d’ailleurs, au moment de la publication ni après n’a eu l’idée de dire que Céline était excellent.

Deuxième bêtise « Céline est un parfait salaud ». Delanoë fait sans doute allusion aux Pamphlets antisémites. S’il les a lus, il est hors la loi. On rappellera en effet que Bagatelles pour un massacre, L’Ecole des cadavres et Les beaux draps ne sont pas publiés parce que la veuve de Céline ne le veut pas. Donc, soit Monsieur Delanoë a payé très cher ses exemplaires chez un bouquiniste, soit il les a téléchargés sur un site négationniste. Le problème, quand on interdit, et étant donné le climat, il y a de fortes chances qu’on continue à interdire même après la mort de Lucette Almanzor, c’est qu’on rend attirant, et de façon bien malsaine, ce qu’on voudrait cacher.

J’ai lu, comme à peu près tous les amateurs de Céline, ces pamphlets. Ils sont évidemment monstrueux. Le monstrueux est un défaut en morale, pas en littérature. À ce compte-là, pourquoi ne pas en finir aussi avec Sade ? Sade état-il un parfait salaud ? Sade et Céline ont-ils fusillé en masse, fait partir des trains pour des destinations dont on ne revient pas ? Allons plus loin : leurs écrits sont-ils directement responsables en quoi que ce soit de la Shoah, même de loin ?
Parce que c’est ça, quand même, qui est sous-entendu par Klarsfeld, Mitterrand, Delanoë. La disqualification définitive, du genre les dignitaires nazis à Wannsee se passant le pamphlet d’un écrivain français avec plein de points d’exclamation et y pêchant l’idée de la solution finale…

On respire un coup et on continue l’exégèse des propos delanoesques : « Un excellent écrivain MAIS un parfait salaud. » Conjonction de coordination exprimant l’opposition et indiquant au passage que Delanoë sait des écrivains à peu près autant de choses que des ouvriers : sa phrase sous-entend en effet qu‘un excellent écrivain est un type bien ou devrait être un type bien. Ça se saurait. Pour ne prendre que Céline, par exemple, il était érotomane, lâche, geignard, voyeur, avare, jaloux, mauvais ami, et bien sûr, antisémite comme le montre sa correspondance complète éditée récemment en Pléiade.

Oui, les œuvres complètes de Céline sont en Pléiade et Henri Godard chargé de leur édition doit se demander dans quel monde il s’est réveillé depuis quelques jours. On pourrait s’amuser à ce petit jeu avec à peu près l’ensemble du Lagarde et Michard qui eux, ne résumaient pas un écrivain à ses petites manies et ses grandes perversions et qu’au bout du compte, ce qui reste, c’est le texte. C’est-à-dire la seule chose que l’on ait à juger et, apparemment, la seule chose qui ne soit pas, du tout mais alors pas du tout, des compétences de Klarsfeld, Mitterrand et Delanoë.

On ne dit pas, monsieur Delanoë « Excellent écrivain mais parfait salaud », à la limite on dit « Excellent écrivain ET parfait salaud » parce qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre la correction politique et le talent littéraire. Sinon ma bibliothèque serait aux trois quarts vide et il est hors de question que je me passe de Bloy, de Barbey, de Villiers de l’Isle Adam, de Toulet, de Drieu, de Brasillach, de Cocteau, de Jouhandeau, de Perret et de Céline comme de l’autre côté, je n’ai pas envie non plus de me passer de Hourra L’Oural d’Aragon et de son ode surréaliste au Guépéou : « Vive le Guépéou contre le pape et les poux ! »

Il y a longtemps, en plus que les grands céliniens ont réglé ce problème des Pamphlets quand ils veulent montrer la portée de cette œuvre majeure qui reçoit aujourd’hui les postillons d’indignés qui n’ont décidément que ça à faire. Ils prennent tout, dans sa globalité, ils n’éludent pas. Les Pamphlets sont la part maudite d’une œuvre, le bloc d’abîme qu’il ne faut pas refuser de contempler. Et Philippe Muray fut un des premiers à envisager Céline de cette manière, comme une totalité scandaleuse. Exclure ministériellement Céline de ces commémorations non seulement est une belle lâcheté politique mais aussi un contresens littéraire. C’est presque pire.

Et comme Céline l’antisémite l’écrit dans une lettre à son ami juif Elie Faure, le grand historien de l’art : « Je ne vois dans le réel qu’une effroyable, cosmique, fastidieuse méchanceté – une pullulation de dingues rabâcheurs de haine, de menaces, de slogans énormément ennuyeux. C’est ça une décadence ? »
Oui, la Ferdine, c’est ça, une décadence…

Le sexe, un droit de l’homme. En Suède.

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Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Suède ! Certaines communes, déjà obligées d’aider les toxicomanes, refusent toute prise en charge des sex addicts, l’usage excessif du sexe ne constituant pas, selon leurs élus, une véritable dépendance. Sur l’île de Gotland, il faut dépenser quelque 300 couronnes (34 euros) pour la pilule contraceptive alors que, dans d’autres comtés, elle est distribuée gratuitement. De même, les couples homosexuels doivent payer environ 10 000 couronnes (1100 euros) pour une fécondation in vitro, alors que ce traitement est intégralement remboursé par la Sécurité sociale lorsqu’il s’agit de couples hétérosexuels. Et ce n’est pas tout.[access capability= »lire_inedits »]

Que dire, alors, des affaires portées récemment devant le Tribunal de Göteborg ? Est-ce au Tribunal de rappeler aux administrations locales qu’en Suède, le minimum social comprend également les aides financières nécessaires à une vie sexuelle épanouie ? Cela ne devrait-il pas être une évidence pour tous et depuis bien longtemps ? Un jeune homme de la côte ouest étant devenu impuissant, suite à sa dépendance aux drogues dures, n’a eu d’autre choix que d’engager une procédure judiciaire pour obtenir une allocation destinée à l’achat de Viagra.

Il est donc grand temps que quelqu’un, au gouvernement, soit personnellement responsable de la coordination de la politique en matière de santé sexuelle et reproductive, sans oublier l’égalité d’accès aux aides publiques dans ce domaine. Telle est en substance la position de l’influente secrétaire générale de l’Association suédoise pour l’éducation sexuelle (RFSU), Asa Regner. « Le sexe, c’est de la politique », affirme-t-elle, avant de préciser que la sexualité ne relève pas des affaires privées dans la mesure où le droit à l’avortement, au traitement équitable des couples hétéro et homosexuels, à la possibilité de disposer librement de son corps, sans oublier la prise en charge des victimes de violences sexuelles, conditionnent le bon fonctionnement d’un Etat démocratique. Et même si la Suède est considérée comme la championne du monde en matière de libertés sexuelles, il reste toujours quelques progrès à accomplir. En effet, à quoi bon intégrer à la politique étrangère un plan d’action sur la protection de la santé sexuelle si, par ailleurs, le pays ne respecte pas pleinement le droit d’asile en expulsant des personnes qui, en raison de leur orientation sexuelle, risquent des persécutions dans leur pays d’origine ?

La Suède devrait donc, selon Mme Regner, prouver sa volonté d’inscrire sur l’agenda européen les questions de politique sexuelle, notamment en créant un ministère du Sexe. Cette proposition, présentée par la RFSU lors de la dernière campagne parlementaire, a reçu un accueil plutôt favorable de l’actuelle ministre de la Santé, Maria Larsson. Reste à déterminer si le futur ministre du Sexe sera également en charge d’autres portefeuilles, ce que permettrait une structure gouvernementale très souple. L’Éducation ou la politique étrangère semblent parfaitement indiquées.[/access]

A la recherche du son parfait

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photo : eflon
photo : eflon

Dans le silence d’une salle de concert, des notes virevoltent dans l’air. Lumineuses, vives et joyeuses, elles dessinent des arabesques sonores et comblent de plaisir le spectateur mélomane. Et soudain plus rien, tout retombe, le son s’évapore et la note se meurt. Le silence règne de nouveau. Le pianiste s’est arrêté. Une note s’est mal intégrée dans la phrase musicale. Cela suffit pour ébranler l’harmonie musicale de la structure de l’œuvre. Tout tient à une seule note.

Accordeur magicien

C’est le moment où intervient Stefen Knüpfer, l’accordeur en chef de Steinway & Sons. Il joue une note, écoute sa tonalité, se penche sur le piano, tend les cordes, sa clé d’accord à la main, rejoue la note, se penche de nouveau, ces gestes s’enchaînement sans interruption jusqu’à ce qu’il obtienne un son plus juste et plus conforme à ce qu’exige l’interprète.
Pianomania, documentaire réalisé par Lilian Franck et Robert Cibis, met en scène, avec une petite touche d’humour, cette collaboration exaltante entre l’accordeur magicien et les pianistes virtuoses. Si une grande partie du film est consacrée à la préparation de l’enregistrement de la « L’art de la fugue » de J.S Bach interprété par Pierre-Laurent Aimart, quelques scènes montrent Stefen Knüpfer rivaliser de fantaisie avec les deux comiques musiciens, Igudesman et Joo, qui transforment le piano en drôle de gadget. Ici, la modernité délirante cohabite avec l’exigence du classique et allège le rythme du documentaire.
Si le musicien apaise les tourments de l’âme, le technicien, lui, est le médecin qui soigne la voix de l’instrument. On suit ainsi Stefen Knüpfer dans cette quête de la beauté musicale comme si on était son assistant.

Collier sonore

Après le choix du piano, viennent les longues et éreintantes heures de travail pour l’accorder afin que le son qu’il produise puisse correspondre à « la couleur acoustique » désirée par le pianiste. De même que Kandinsky parlait du « son intérieur » de la couleur, les musiciens, eux, parlent de « la couleur du son » pour signifier son expressivité.
Et tout le défi est là. Devant Lang Lang qui juge trop sombre ou trop profond une note ou Pierre-François Aimart qui souhaite que la note soit à la fois ouverte et fermée, Stefen ne perd pas son calme. Il est amusant de voir que le dialogue se fait davantage à travers des gestes qui dessinent dans l’air les formes invisibles du son qu’avec des mots.
Stefen doit faire preuve à la fois d’intuition et d’intelligence, de sensibilité et de rationalité pour comprendre l’émotion singulière du pianiste et lui donner vie en intervenant sur les manifestations physiques et objectives du son : tempo, volume, rythme. Tout se travaille depuis l’intérieur du piano. Ce sont les cordes et les marteaux de la caisse de résonance qui sont sous le feu des projecteurs et moins les touches blanches et noires du clavier. Ces cordes font penser au fil d’un collier qui fait tenir toutes les perles ensemble. Les notes, comme les perles, sont reliées entre elles et de cette articulation naît l’émotion.

La musique est en quelque sorte comme un collier sonore. On comprend alors pourquoi la crainte qu’une corde se brise hante perpétuellement Stefen.
Ce reportage convie donc le spectateur à ne plus seulement entendre la musique mais à écouter son contenu : le son. C’est cette réalité invisible et intangible, si éphémère et pourtant si puissante qui fascine et obsède en même temps. Contrairement à la lecture qui permet un va-et-vient entre les pages, l’écoute de la musique se fait, elle, dans un temps irréversible. Produit qu’une seule fois et ne pouvant être répété, le son doit être absolument parfait. Or, la perfection n’est jamais acquise de façon définitive. Elle est toujours à conquérir. Elle est l’horizon vers lequel le technicien comme le pianiste tendent. Mais l’exigence de l’artiste est infinie.
C’est la raison pour laquelle il ne peut jamais être entièrement satisfait de la totalité d’un concert mais seulement de quelques morceaux.
Le titre du documentaire sonne donc juste. Pianomania filme la passion convulsive pour la perfection du son.

Wall Street peut pas sentir le jasmin

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Il y a Riri, Fifi et Loulou et puis il y a Fitch, Standards & Poor’s et Moody’s. Les premiers sont les fameux Castors Juniors, neveux de Donald et bons petits gars bien sympathiques, bricoleurs et maladroits. Les secondes sont les principales agences de notation, nouvelles maîtresses du monde, Cruellas des salles de marché, qui d’un simple clignement d’œil font trembler les vieilles nations réduites à l’état d’élèves attendant la trouille au ventre dans le bureau du surgé pour savoir à quelle sauce ils seront mangés.

Pour les agences de notation, contrairement aux Castors Juniors dont le célèbre manuel a enchanté des générations de petits aventuriers, le réel n’existe pas. Qu’un peuple du Maghreb se soulève spontanément contre une dictature policière et donne une chance unique à un peuple arabe de parvenir enfin à une véritable démocratie leur importe peu. Ca saigne dans les rues de Tunis, de Sousse et de Carthage mais ce n’est pas le problème de Fitch, Standards & Poor’s et Moody’s qui ont baissé avec une remarquable unanimité la note de la dette souveraine de la Tunisie en invoquant, sans blaguer, « l’instabilité du pays, due au changement inattendu de régime.»

Pour ceux qui avaient encore des illusions sur le lien consubstantiel entre la démocratie et de l’économie de marché, les agences de notation nous rappellent avec un cynisme assumé que pour les affaires, une bonne dictature vaudra toujours mieux qu’une mauvaise démocratie. Et qu’en matière de prévision géopolitique, de leur propre aveu, elles sont juste un peu moins compétentes que les Castors Juniors…