« Juifs et liberté d’expression » : entre l’affaire « Hessel/Normale Sup » et le « scandale Céline », cela aurait pu être le sujet de la semaine. Et quelles que soient les arrière-pensées, approximations et mauvais sentiments de tous ceux qui dénoncent, ouvertement ou en langage plus fleuri, le pouvoir du « lobby » qui se serait manifesté en ces deux occasions, je déplore pour ma part que des organisations et personnalités juives se soient, à deux reprises, retrouvées du côté de la censure et de l’interdiction au lieu d’être dans le camp de la liberté et de la bataille des idées, non seulement parce que cette conjonction est contre-productive politiquement mais parce qu’elle me semble indéfendable en principe.

Commençons, non pas par les faits, mais par ce que des observateurs rapides (comme nous le sommes tous lorsque nous ne nous sentons pas particulièrement concernés par un sujet) en auront retenu. Mardi, un débat sur le boycott des produits israéliens auquel devait participer notre nouveau saint national, Stéphane Hessel, est interdit par la directrice de Normale Sup, Monique Canto-Sperber. Et si ni Alain Finkielkraut, ni Bernard-Henri Lévy, ni le CRIF ne sont à l’origine de cette décision, comme a pu le laisser penser dans un premier temps l’éditorial de son président Richard Prasquier, ce dernier s’en est clairement félicité. Traduction, pour pas mal de nos concitoyens : « dès qu’il s’agit d’Israël, on n’a rien le droit de dire. » Le soir même, plusieurs centaines de personnes étaient réunies devant le Panthéon pour entendre Leïla Shahid, Michel Warchawski, Israélien « proche du FPLP » pour reprendre l’amusante formule de William Goldnadel, et bien entendu, « le plus courageux, le plus libre et le plus jeune d’entre nous », vous aurez reconnu Stéphane Hessel qui a accepté avec une modestie touchante l’hommage qui lui était rendu par la dirigeante palestinienne. Edwy Plenel qui se trouvait dans la foule a été chaudement acclamé pour le soutien apporté par Mediapart à l’indigné de la République.

Alors bien sûr, le débat annoncé n’avait rien d’un débat puisque les orateurs étaient tous du même avis et, comme le dit Finkielkraut, tout d’un meeting. Il ne portait pas, contrairement à ce qui avait été annoncé, sur la situation à Gaza mais visait à défendre, à travers les militants de BDS (l’association qui appelle au boycott et aux sanctions d’Israël) poursuivis devant les tribunaux, le boycott lui-même. Enfin, il faut ajouter qu’il est assez difficile, pour un intellectuel sioniste, de s’exprimer à Normale Sup. En clair, ces combattants de la liberté ne se soucient pas excessivement de celle de leurs adversaires et quand ils défendent le droit, c’est avant tout celui du dénoncer Israël. Reste qu’à l’arrivée, les organisateurs de cette réjouissance ont pu se présenter comme les défenseurs de la liberté d’expression et du droit à la critique, en se coiffant en prime de bonnets phrygiens. Et il y avait dans cette manifestation beaucoup de braves gens convaincus qu’il y a au Moyen Orient des bons et des méchants. Certes, ils se trompent mais le seul résultat de cette piteuse affaire aura été de les convaincre que les méchants sont, de surcroît, des censeurs au bras long. Si un acte se juge aussi à ses conséquences, le moins qu’on puisse dire, c’est que madame Canto-Sperber (que j’ai tenté de joindre sans succès) n’a pas rendu service à Israël, ni aux juifs et sionistes français.

J’irai plus loin, au risque de déchaîner la fureur des commentateurs : je ne crois pas, en ce qui me concerne, que l’appel au boycott devrait être interdit, même si je le juge politiquement irresponsable et moralement condamnable. En démocratie, chacun a le droit de défendre ses idées, même celles qui nous semblent les plus choquantes. Autant il serait anti-démocratique d’empêcher les consommateurs d’acheter des produits israéliens, autant je ne vois pas au nom de quel principe on pourrait interdire à qui que ce soit d’essayer de convaincre ses concitoyens qu’en cessant d’acheter israélien ils amèneront la paix au Proche Orient. Est-il si difficile d’argumenter face à des propositions aussi stupides ? La raison ne peut-elle rien contre l’anti-israélisme primaire ? On me répondra que précisément, la diabolisation d’Israël relève de l’émotion et non pas de la raison, et chez beaucoup de militants qui préfèrent les vérités toutes faites à la complexité des choses, c’est vrai. Mais même en ce cas, demander aux tribunaux de sanctionner les partisans du boycott ne fera pas bouger les lignes d’un millimètre. En tout cas, pas dans le bon sens.

Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Richard Prasquier, qui n’a rien d’un extrémiste, est sous la pression de la « rue juive » qui lui reproche de ne rien faire, comme s’il pouvait changer l’image d’Israël en protestant auprès des autorités de la République. « Le CRIF est à la manœuvre derrière les actions contre le boycott », écrivait-il dans son éditorial cité précédemment. Quant à Valérie Pécresse, interrogée sur la question, elle a répété à plusieurs reprises : « on n’a pas le droit de boycotter Israël. C’est interdit ». Je crains que nombre de téléspectateurs aient entendu qu’il est interdit de critiquer Israël. Le pompon.

Et voilà que pour finir, un ministre de la Culture décide d’exclure Céline des célébrations nationales après le coup de gueule de Serge Klarsfeld. Je ne m’étendrai pas sur ce sujet fort bien traité par l’ami Leroy. À vrai dire, l’idée d’une célébration nationale de Céline était franchement tartignolle. Mais on suppose que Frédéric Mitterrand avait entendu parler de l’antisémitisme de Céline avant la protestation du chasseur de nazis. Et aussi respectable soit Serge Klarsfeld, cela ne lui confère pas la moindre légitimité pour choisir les personnalités que la France doit honorer.

Tout cela ne fera pas avancer d’un iota la cause d’Israël ou la lutte contre l’antisémitisme et nourrira la paranoïa de tous ceux qui pensent que les sionistes/juifs dirigent le monde. « Peut-être mais il y en a assez de se dégonfler », me dit un médecin juif impliqué dans la vie communautaire et religieuse. On peut comprendre ce réflexe nourri par l’exaspération. Reste que les Israéliens sont payés pour savoir que les guerres se gagnent et se perdent sur le front de la communication et des médias. Les juifs de France, y compris les plus militants, auraient tort de l’oublier.

Lire la suite