Accueil Site Page 2919

Michèle Alliot-Marie se souviendra de Gaza…

30

Si elle pensait qu’elle pourrait respirer un peu loin de Paris et de la polémique tunisienne qui l’asphyxie, Michèle Alliot-Marie doit être très déçue. On apprend que la ministre des Affaires étrangères a été vivement prise à partie par une foule de Palestiniens en colère, vendredi, lors d’une visite dans la bande de Gaza.

Plusieurs dizaines de Palestiniens ont bloqué le véhicule dans lequel elle circulait et tapé du poing sur le capot en criant « Hors de Gaza! » La colère de Palestiniens, accompagnée de jet de projectiles divers mais non létaux n’a pas été provoquée par la malheureuse bourde policière d’Alliot-Marie. D’ailleurs, en Cisjordanie, il est interdit de manifester sa solidarité avec le peuple tunisien et à Gaza, on peut difficilement parler d’enthousiasme vis-à-vis de la Révolution tunisienne, jugée probablement trop laïque.

Non, la faute de MAM aux yeux du Hamas serait d’avoir qualifié la détention du soldat Guilad Shalit de « crime de guerre », alors que semble-t-il, elle n’aurait rien jamais dit de tel. Et son appel concomitant au gouvernement israélien à mettre un terme au blocus de Gaza ne lui a pas servi de circonstance atténuante. La Ministre rejoint ainsi un petit club en expansion : en février 2000 Lionel Jospin, Premier ministre à l’époque, a été caillassé pendant une visite à l’université palestinienne de Bir Zeit après avoir qualifié le Hezbollah de mouvement terroriste.

Si seule la vérité rend libre, comme disait un habitant du coin, il y a déjà 2000 ans (voir Jean 8.32), alors oui, tous les Palestiniens sont prisonniers de fait…

Le mauvais dessein de Plantu

273

Il est de bon ton de dire que Plantu est le meilleur éditorialiste de France, compliment qu’il accepte généralement avec ce qu’il faut d’embarras, en rosissant légèrement. A mon avis, il est surtout le plus imperméable au réel. Le dessinateur qui officie chaque jour en « une » du Monde a sa grille de lecture, la même depuis 20 ans, et quand la majorité de la profession y a enfin renoncé, lui n’en démord pas. Qu’elle ait surtout permis de ne rien comprendre à ce qui se passait dans la société française et d’évacuer par le mépris les inquiétudes du peuple, ce n’est pas le problème de Plantu. Peut-être que pour lui, le peuple n’est qu’un ramassis de ploucs prêts à se donner au premier facho venu. On comprend alors que l’accusation de populisme soit presque aussi infamante que celle de nazisme.

On me dira et avec raison que dans son dessin de L’Express, Plantu ne traite pas Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon de nazis ou alors seulement de nazis modérés comme dirait l’ami Basile de Koch : il se contente de les associer sous le drapeau d’un ténébreux néo-populisme. Mais le dirigeant du Parti de Gauche et la nouvelle présidente du FN représentés debout, chacun à sa tribune, chantant le même air du « Tous pourris ! » sont affublés de brassards dont le style et les couleurs sont clairement destinés à rappeler les heures les plus sombres de notre histoire.

Appréciant peu d’être mis dans le même sac que l’héritière Le Pen, « Méluche » a piqué une de ses colères qui font le bonheur des médias et dénoncé « l’amalgame odieux ». Au lieu de jouer les vierges outragées, le tribun de la Révolution citoyenne aurait mieux fait de décrypter et de critiquer le long discours contenu dans ce mauvais dessin.

Il n’est pas en soi scandaleux de comparer les deux candidats à la présidentielle, même s’ils viennent de traditions politiques radicalement opposées. Il y a entre eux de considérables différences et de notables convergences : ils veulent tous les deux plus de social, moins de mondialisation et moins d’Europe. On a le droit de trouver ce programme irréaliste ou même inquiétant mais en quoi est-il criminel ? Tous deux estiment, chacun avec son logiciel, que les élites ont une lourde responsabilité dans notre situation. Les élites devraient-elles être immunisées contre la critique au prétexte que celle-ci rappellerait le « Tous pourris !» des années 1930 ? On peut, de surcroît, s’interroger sur la conversion républicaine de Marine le Pen, se demander si sa défense de la laïcité traduit autre chose que sa détestation de l’islam, rappeler les dérapages racistes de son père. Pour qui veut comprendre, toutes les questions sont légitimes.

Sauf que Plantu ne veut pas comprendre, il veut juger. Il ne fait pas d’analyse politique, il exhibe sa hauteur morale. Or, pour incarner le Bien, il faut absolument disposer d’une icône du Mal. Marine Le Pen annoncerait-elle qu’elle s’apprête à voter pour Eva Joly que Plantu continuerait à voir en elle le Diable. Et en prime, le voilà maintenant, avec Jean-Luc Mélenchon, pourvu d’un petit Satan. En conséquence, Plantu n’a rien à dire aux électeurs qui seraient tentés par l’un des deux candidats dénoncés comme « populistes » avec une pince à linge sur le nez, sinon qu’ils sont au mieux des nigauds, au pire des salauds. Et que leurs questions mêmes sont inconvenantes. Or, face à des partis de gouvernement qui proposent comme unique horizon la réduction des déficits et la poursuite de la fuite en avant européiste, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen prétendent, eux, que la politique peut changer le réel. Facile, dira-t-on, quand on n’est pas au pouvoir. Sans doute. Reste qu’au lieu de dénoncer rituellement leur populisme, archéo ou néo, on ferait mieux de s’interroger sur la possibilité d’une véritable alternative. Entre « on ne peut rien faire » et le « grand soir », national ou social, il devrait y avoir de la place pour un volontarisme réaliste. Ou alors, cessons d’aller voter. Parce que s’il n’y a qu’une seule politique possible, il n’y a pas de politique du tout.

Tunisie : Pourquoi la France n’a rien vu venir

102
photo : magharebia

La polémique autour des propos maladroits du ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie qui, quelques jours avant la fuite de Ben Ali a proposé à son régime le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, est l’arbre qui cache la forêt : le gouvernement français tout entier a été pris au dépourvu. Autant dire que la révolution de Jasmin est une déconvenue stratégique. La France investit chaque année des milliards d’euros pour que ceux qui la gouvernent soient informés un minimum à l’avance de ce genre d’événements. Cela n’a pas été le cas. Pourtant, les services de renseignement ont déclenché l’alerte mais au sommet de l’Etat on a préféré se fier à notre ambassade à Tunis qui, elle, croyait en Ben Ali.

Que s’est-il donc passé dans les semaines et les jours précédant le départ précipité de Ben Ali ? Selon des sources issues de la communauté de renseignement, il existe depuis plusieurs années au sein de celle-ci un large consensus sur l’affaiblissement progressif du clan Ben Ali/Trabelsi. Nos espions savaient que, malgré les apparences, l’accaparement de la richesse du pays par le couple présidentiel n’avait pas entraîné un approfondissement de son emprise sur la société.

Le scénario tunisien a été l’exact opposé de celui qui s’est déroulé en Iran il y a deux ans, où, malgré une très forte contestation le régime a pu compter sur une milice fidèle et efficace (les Basidjis), une armée politisée (les Pasdaran), une large nomenclature qui a beaucoup à perdre ainsi que des secteurs importants (même s’ils sont probablement minoritaires) de la société. Les Ayatollah pouvaient – et peuvent toujours – compter sur plusieurs millions d’Iraniens prêts à défendre le régime. En presque un quart de siècle de pouvoir Ben Ali n’est pas arrivé à ancrer son pouvoir aussi efficacement et au moment de la crise, il s’est retrouvé seul ou presque, ne pouvant compter que sur quelques milliers ou dizaines de milliers de partisans convaincus. Cette faille du système Ben Ali, les services français l’avaient très bien cernée et les rapports alarmants se sont multipliés ces dernières années.

Paradoxalement, cela n’a pas aidé. Un voyant clignotant au rouge pendant trop longtemps finit par ne plus attirer l’attention. Quand, le 17 décembre dernier, l’acte désespéré de Mohamed Bouazizi a déclenché un large mouvement de protestation, ceux qui depuis quelques années prédisaient la fin du régime avaient déjà un petit problème de crédibilité vis-à-vis de leurs principaux clients au Château et dans les ministères. En plus, ces derniers étaient branchés simultanément sur une autre source qui, elle, soutenait un avis radicalement opposé : l’ambassade de France à Tunis.

Contrairement aux agences de renseignement, les diplomates estimaient – avec l’avantage supposé de bien connaître terrain – que Ben Ali s’en tirerait. On peut donc mieux comprendre la déclaration de MAM : nourrie par les rapports maison elle n’a pas pris au sérieux les doutes pourtant de plus en plus circonstanciés émis par les autres sources de renseignement et notamment l’analyse de l’ébullition sur internet, observée avec attention par nos analystes.

Une fois la crise tunisienne déclenchée, le président de la République a donc dû trancher entre deux lignes : celle du Quai qui, grosso modo, affirmait « nihil novi sub soli » et celle des services qui mettaient en avant le caractère révolutionnaire et inédit de la situation.

Il est bien sûr très facile de prévoir le passé. Il ne s’agit nullement de chercher des coupables. Reste que cet échec rappelle que le renseignement est une activité complexe dans laquelle « l’information brute » (à supposer qu’une telle chose existe) n’est que la face visible de l’iceberg. En décidant de suivre le Quai d’Orsay, Nicolas Sarkozy avait probablement encore à l’esprit la révolution ratée de juin 2009 en Iran. Echaudés par l’expérience iranienne, les dirigeants français ont donc écouté la « voix du terrain ». Henri Guaino, conseiller spécial du président, a remarqué mardi matin sur France Info que la grande proximité entre la Tunisie et la France – et plus encore entre les deux classes politiques – avait rendu Paris aveugle. Les diplomates qui ont écrit les rapports, câbles et les analyses, comme ceux qui les lisaient à Paris avaient tous avec « l’ancien régime » des liens qui les ont privés de la nécessaire lucidité : en annonçant que Ben Ali tiendrait, peut-être même ont-ils pris leurs désirs inconscients pour des réalités. Mais il s’agit là d’un procès d’intention.

Rufin à France 24? Un peu, mon neveu!

5

L’Elysée cherche à trouver une solution au sac de nœuds d’Audiovisuel extérieur de la France (AEF) qui chapeaute, entre autres RFI et France 24. La guerre ouverte entre son PDG, Alain de Pouzilhac, et son adjointe Christine Ockrent a pris un tour judiciaire avec la découverte d’une crapoteuse affaire d’espionnage informatique dans laquelle l’entourage direct de Mme Ockrent pourrait être impliqué.

Rejetée par l’ensemble des cadres et des rédactions, cette dernière n’a plus qu’une obsession : entraîner Pouzilhac dans son inéluctable chute. Elle compte sur son ami Frédo Mitterrand, qui exerce la tutelle d’AEF, pour plaider sa pitoyable cause. Il se murmure qu’en cas de traitement style destop au sommet d’AEF, Jean-Christophe Rufin, médecin, prix Goncourt, académicien français, ex-ambassadeur et alpiniste pourrait récupérer le job.

Ce serait bien la première fois, ou presque, que quelqu’un qui écrit lui-même ses bouquins obtiendrait un haut poste dans le PAF. Même s’ils trouvent totalement injuste une éventuelle éviction de Pouzilhac, les employés d’AEF feront contre mauvaise fortune bon cœur : le TSC (Tout sauf Christine) demeure leur priorité.

Et Rufin, l’homme qui fit un bras d’honneur à Kouchner en démissionnant de son poste d’ambassadeur à Dakar, ne saurait, à leurs yeux, être totalement mauvais.

De la pauvreté à la misère

11

« Les libéraux peuvent comprendre tout, sauf les gens qui ne les comprennent pas. »
Lenny Bruce

On ne voyage pas pour découvrir de nouveaux espaces, mais pour se confronter à la coexistence des temps. J’écris ce texte depuis les hauts-plateaux du Cambodge. Nous sommes quelque part entre Bangkok, Singapour et Hongkong, sauf que les hauts-plateaux ne vivent pas à l’heure des « dragons » : ici, ce n’est pas l’Asie, c’est le Néolithique. Ou plutôt, ça l’était hier encore.[access capability= »lire_inedits »] Car la logique libérale, dont la ruse suprême consiste à nous faire croire qu’elle n’existe pas, s’applique désormais à façonner ici un autre type d’homme, un nouvel imaginaire. Face à cette civilisation des hauts-plateaux qui meurt devant nous, je repense à l’imposition progressive de la logique libérale en Europe : l’émergence, à la sortie des guerres de religion, d’une pensée pessimiste du droit et du « doux commerce » ; la mise en place du capitalisme industriel, puis sa contestation socialiste ; le retour sordide des « idéologies du Bien », versions bolchevique ou nazie ; enfin, l’avènement du libéralisme « spectaculaire » dont le prochain objectif semble être l’installation (sur les corps et dans les têtes) d’une « gouvernance mondiale » parée de tous les vertus. Tout ceci a pris quatre siècles : les aborigènes des provinces de Mondolkiri ou de Ratanakiri n’auront disposé, eux, que de quelques années pour prendre la mesure du basculement.

Ce que l’on appelle ici les hauts-plateaux est un vaste hinterland de collines boisées, peuplé de tribus (Bunong, Jaraï, Katcha, etc.) désormais concurrencées sur leur propre terre par des migrants chaque jour plus nombreux. Contrairement aux populations des plaines, les peuples autochtones pratiquent traditionnellement la culture itinérante sur brûlis, dont la mise en œuvre s’inscrit dans une représentation « magique » du monde ; un ensemble de rites fondés sur le don, le sacrifice et le respect des esprits encerclent la sphère productive de limites et de pesanteurs, interdisant de fait au producteur de se faire « maître et possesseur de la nature ». La sphère économique s’intègre ainsi au sein de la sphère spirituelle, comme chaque villageois au sein de la communauté des producteurs. Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer la marge d’autonomie dont dispose chaque paysan dans cette équation : pour peu qu’il respecte les règles communes et réussisse à nourrir sa famille, libre à chacun de choisir la voie du moindre effort, de préférer l’alcool de riz au labeur ou, au contraire, de s’assommer dans le travail pour vendre des surplus de riz au marché local. Ainsi, trois sphères sociales semblent ici cohabiter : la sphère privée, autonome – plutôt que « libre » – et intégrée – plutôt qu’administrée ; la sphère de l’Etat (cambodgien, en l’occurrence), longtemps mise à distance mais dont l’omnipotence se fait chaque jour plus invasive ; et enfin la communauté villageoise, préceptrice des coutumes séculaires, des limites et de la « décence commune » (comme l’écrirait Orwell). On ne s’étonnera pas d’apprendre que c’est cette dernière qui est dans la ligne de mire des acteurs qui déclarent « développer » les hauts plateaux.

Une région vivant en autonomie est une anomalie quoi doit être corrigée

Selon les dogmes de la logique libérale, l’existence d’un tel système social forme évidemment un scandale ou, pour le dire en termes mesurés, une survivance aberrante. Qu’une région puisse vivre en autonomie, à l’écart du double maillage juridique et marchand, et que la notion de « croissance » (ce concept incantatoire qu’il serait plus honnête de définir comme « l’augmentation-de-tout-et-n’importe-quoi-entrant-dans-le-calcul-du-PIB ») soit incompréhensible pour un paysan local forment simplement des anomalies qui doivent être corrigées.

C’est donc à cette correction que s’attèle désormais l’Etat cambodgien, puissamment épaulé par les instances internationales (FMI et Banque asiatique de développement) et une batterie de multinationales chinoises, malaises et européennes. Ce qu’on impose ici, c’est avant tout un imaginaire fondé sur la magie de l’échange marchand. En premier lieu, on incite chaque paysan à choisir la monoculture de rente, au détriment des cultures vivrières de subsistance. Sur ses arpents, le paysan avait la possibilité de cultiver soixante espèces de plantes : plantes alimentaires, condiments, fruits à usage médicinal ou rituel. On le persuadera qu’il est de son intérêt de se spécialiser dans la noix de cajou ou l’hévéa ; on lui fera miroiter les riels qu’il pourra tirer de son intégration dans le marché international ; en jouant sur des ressorts psychologiques plus torves, mêlant la peur et l’envie, on le persuadera qu’il a intérêt à prendre la bonne décision avant que son voisin ne la prenne lui-même. Plus que la force ou le dol, c’est par la séduction de la marchandise – et la propension de tout un chacun à contester les autorités traditionnelles – que s’impose peu à peu l’esprit nouveau : dans tel village, l’entreprise de noix de cajou offre une mobylette au premier paysan qui embrassera la monoculture. Là, on montre en exemple de rutilantes maisons de type khmer. Plus subtilement encore, on brise l’autorité des chefs de village, on sape les fondements de l’entente. Evidemment, le paysan qui choisit de se soustraire à l’autorité vacillante de la communauté villageoise, préférant à celle-ci son intérêt économique propre, sera considéré, selon la logique libérale, comme un sujet normal. Et lui qui croyait se faire maître de son destin deviendra demain ouvrier agricole sur la terre qu’il a imprudemment vendue ; on le verra s’entasser avec ses frères sur des camions surchargés, soumis aux horaires du salariat. Peut-être finira-t-il par devoir s’exiler loin de sa terre, ajoutant son corps à ces flux de populations que nos libéraux aiment tant célébrer. Il aura quitté la pauvreté pour mieux embrasser la misère.

Il existe aussi, sur les hauts-plateaux, des autochtones qui refusent de jouer le rôle ; le Bunong qui, jusqu’au bout, ne vend pas ses terres au représentant d’une entreprise agro-alimentaire luxembourgeoise ; le Jaraï qui prend la tête d’une révolte spontanée et détruit des barrières de fils barbelés ; le Katcha qui conteste l’installation d’une colonie de travailleurs chinois dans son village ; le Kroeung qui convoque l’autorité morale des « ancêtres » face aux ruses des nouveaux séducteurs. Ce sont des anormaux. Leur combat, nous le pressentons, est perdu d’avance. Contre la révolte d’une communauté de destin qui ne veut pas mourir, on trouve, sur les hauts-plateaux comme dans notre vieille Europe, de terrifiants contradicteurs. D’ailleurs, s’il existait un Philippe Sollers d’ethnie bunong, nous pouvons être sûrs qu’il écrirait un vibrant pamphlet intitulé Le Mondolkiri moisi. Si un Jacques Attali était né chez les Jaraï, soyons certain qu’il saurait pester contre les « vieux conservatismes qui empêchent la zone jaraï de réussir son inclusion harmonieuse dans la mondialisation ». Un Alain Minc katcha, quant à lui, serait plus sévère encore contre les « chefs de village, le repli frileux des vieilles élites, les coutumes d’un autre âge ». Sauf que les peuples des hauts-plateaux, dévorés à l’instar de leurs forêts en quelques années seulement, n’auront pas même eu le temps de générer en leur sein de tels maîtres à penser. Je me demande sincèrement, du coup, si nous ne sommes pas plus à plaindre que les dernières tribus forestières du Cambodge.[/access]

Quand Cameron snobe Fillon

103

En bon ancien eurosceptique pragmatique, François Fillon est un inlassable pèlerin de la cause européenne. Et le plus anglophile de tous les Premiers ministres que la France ait connus. Il a épousé une Galloise, son idole de toujours s’appelle Winston Churchill, il aime les pubs et les baked beans.

Jeudi 13 janvier, il était à Londres pour défendre l’intégration européenne et par là-même consolider sa monnaie légèrement mal en point. Le Royaume Uni n’est pas membre de l’Union monétaire me direz-vous… Certes, mais son sort est lié, que cela lui plaise ou non, à celui de la monnaie européenne. Sauver l’euro est vital pour les intérêts britanniques.
Fort de cette constatation, le Premier ministre en a profité pour jouer cartes sur table et présenter aux Anglais l’approche française relookée qui désormais fait figure de credo européen à Paris. « Il faudra progressivement harmoniser nos politiques économiques, budgétaires et sociales… voire mettre en place un système de gouvernance économique pour la zone euro », a-t-il lâché. Ce n’est pas tout à fait nouveau, mais mine de rien, c’est un véritable pavé dans la mare.

François Fillon se serait-il rallié sur le tard aux thèses de Margaret Thatcher ? La Dame de fer avait en son temps à maintes reprises averti Jacques Delors des dangers d’une union monétaire sans unification politique… Même si on peut raisonnablement penser que la fourbe désirait surtout gagner du temps et enterrer dignement l’Europe, les faits semblent lui avoir depuis donné raison. Les meilleures idées du monde, et, à mon humble avis, l’unification de notre continent en est une, exigent une mise en œuvre soignée. En mettant la charrue avant les bœufs, en ignorant délibérément les disparités économiques et sociales, en bâclant la genèse de l’euro, c’est tout l’équilibre délicat de l’Union que les Etats-membres ont pris le risque de mettre en péril. Les crises que connaissent les « maillons faibles » viennent de les rappeler opportunément à l’ordre. La France qui ne propose rien de moins que de limiter le pouvoir des gouvernements nationaux, est donc désormais dans une pure logique intégrationniste pour sauver la monnaie unique.

On imagine sans peine la fin de non-recevoir cameronesque. Courtoise mais définitive.
Primo, le Prime minister répondit au Premier ministre qu’il n’envisageait pas de participer à un nouveau plan de sauvetage, notamment à l’égard du Portugal.
Secundo, soutenir l’euro, aider à sa stabilisation, oui… Centraliser le pouvoir en matière de fiscalité et de dépenses en diluant massivement la souveraineté pour changer politiquement la nature profonde de l’Europe, never ever. À moins de lui passer sur le corps et sur celui de soixante millions de Britanniques plus insulaires que jamais. En clair, un super-Etat fédéral et une Europe à deux vitesses, ça va pas ta tête, répliqua David à François, fidèle à ses convictions personnelles et à sa majorité très eurosceptique, allergique à tout ce qui vient de Bruxelles.

Conviction sans doute mais aussi opportunisme. Et si l’habile Cameron, plus encore qu’une opposition de principe, voyait dans cette fermeté réaffirmée une occasion conjoncturelle unique de re-cimenter sa relation avec… l’Allemagne ? Benoîtement, il a rappelé à François Fillon que la France n’était pas destinée à façonner l’Europe. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, nul n’ignore que son général en chef est à Berlin, et Angela Merkel n’a que peu d’affinités avec nos ambitions supranationales. Les Allemands ont fait savoir qu’ils ne souhaitent pas payer pour les Etats endettés qui n’ont pas su, contrairement à eux, endurer des années d’austérité pour maintenir une discipline économique.

Pourtant, en octobre dernier, lors d’une escapade à Deauville, Nicolas Sarkozy et la chancelière ont l’un et l’autre reconnu le besoin impératif d’une nouvelle structure. Un changement fondamental et révolutionnaire des institutions européennes qui bouleverserait profondément le traité de Lisbonne et abandonnerait les principes de Maastricht où chaque Etat est responsable de ses propres dettes.

La porte est étroite pour Cameron. Qui emportera le morceau, qui finira par convaincre Angela ? Celui-là enterrera l’euro et l’Europe ou ouvrira un nouveau chapitre assez exaltant de notre histoire continentale. Ni plus, ni moins.

President who ?

26

Le président chinois Hu Jintao a entamé hier une visite aux Etats-Unis avec un ordre du jour bien rempli : quand les chefs de la première et la deuxième puissances mondiales se rencontrent, ils ont bien des choses à se dire. Sauf que justement, le président chinois a été accueilli à Washington par un article du New York Times s’interrogeant sur son véritable pouvoir. Selon les deux auteurs de l’article, David E. Sanger (chef du bureau du NYT à Washington) et Michael Wines (chef du bureau pékinois), Hu Jintao est le chef d’Etat chinois le plus faible depuis Mao.

Les deux éminents journalistes affirment qu’il est une sorte de « roi fainéant » laissant le vrai pouvoir entre les mains des chefs des forces armées et des dirigeants des géants de l’économie chinoise. Sanger et Wines s’interrogent notamment sur le fait que Hu Jintao a complètement ignoré l’incident survenu lors de la récente visite en Chine du secrétaire américain à la défense, Robert Gates. Les Chinois ont choisi ce moment pour tester un prototype d’avion furtif, geste interprété par les Américains comme très peu amical. Le président chinois se serait alors, semble-t-il, contenté de murmurer l’équivalent mandarin de « Ah bon, ils ont fait ça ? » – et si on choisit de le croire il y a effectivement de quoi se poser des questions.

Les sources de David Sanger lui ont confirmé que l’entourage d’Obama adhère à cette interprétation et en conclut que malgré la réticence du président Hu à défier ouvertement la puissance américaine, les vrais décideurs de Pékin poussent la Chine à montrer les dents.

20 ans après la disparition de l’URSS, on assiste au retour, sous les atours de la pékinologie, de la bonne vieille kremlinologie, science consistant à prédire l’avenir à partir de l’analyse fine de la composition de la tribune officielle sur la Place Rouge au moment du défilé du Premier Mai. Une science si pointue qu’en pleine perestroïka, la quasi-totalité de ses experts ne voyaient rien de bien neuf à l’horizon…

Espions mais pas trop

5
photo : laverrue

Nonabstant les coupes claires dans les budgets ministériels et l’obsession présidentielle de réduction du déficit avec les dents, toutes les administrations n’ont pas hissé le drapeau noir sur la marmite.

Ainsi, à la Défense, pourtant un des ministères les plus durement touchés par le régime budgétaire Dukan-Juppé, certains ont réussi à tirer leur épingle du jeu de massacre: les espions. Non seulement il n’est pas question de supprimer un OSS 117 sur deux à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), mais en plus, celle-ci recrute et se relooke pour attirer à elle les jeunes talents. Son budget sera en hausse de 13 % cette année et 500 recrutements sont provisionnés d’ici à 2016. Des mesures auxquelles il faut ajouter la création, en juillet 2010, de l’Académie du renseignement, inaugurée en septembre par François Fillon en personne. Pour parachever le tout, les ci-devant super-autistes de la « Grande Muette » se sont dotés d’un site internet tout neuf et on leur a affecté − pour la première fois dans l’histoire de la DGSE − un porte-parole officiel, Nicolas Wuest-Famose.[access capability= »lire_inedits »]

L’agence Associated Press, qui consacre une longue dépêche à la deuxième jeunesse de la « Piscine » est allée lui demander les raisons de ce grand bond en avant et de cette nouvelle propension au show off : sa réponse fut laconique (on aurait pourtant pu croire qu’il aurait beaucoup de choses à dire après cinquante ans de silence forcé), mais néanmoins très claire, style « mili » comme on aime, quoi : « De nos jours, rester dans l’ombre, c’est ne pas exister. Or nous existons bel et bien et nous avons des objectifs. »

Quant à la nature desdits objectifs, on n’en saura pas plus, mais on imagine volontiers qu’ils ne se limitent pas à la protection de la Tour Eiffel contre les cadeaux de Noël au semtex d’Al-Qaïda. Certes, la lutte contre le terrorisme islamiste sera à l’évidence l’une des priorités de nos services dans la décennie à venir, mais sûrement pas la seule. Là encore, ce n’est pas dans les discours officiels qu’il faut chercher nos buts de guerre. Et si François Fillon a beaucoup parlé pour le discours de rentrée de la première promo de l’Académie du renseignement, il ne en nous a pas dit grand-chose, se contentant de disserter sur l’équation délicate entre secret et transparence et de remixer une version expand de la déclaration de Wuest-Famose : « De plus en plus, les services de renseignement sont confrontés à la question de leur ouverture à la société, car il ne leur est pas possible d’ignorer le monde dominé par l’échange et l’information qui les entoure. Il ne s’agit pas de porter atteinte au secret dont vous avez besoin pour travailler et que vous avez le devoir de préserver ; mais de faire en sorte que les Français connaissent mieux les services de renseignement, sachent mieux quelle est leur contribution à leur sécurité quotidienne et soient plus nombreux à vouloir servir dans leurs rangs. »

Mais revenons à nos objectifs, nos buts secrets de guerre secrète. C’est d’accord, on embauche, disions-nous, pour cause d’Al-Qaïda, mais pas seulement. De même que, côté espionnage policier, la houleuse fusion Direction de la surveillance du territoire (DST)-Renseignements généraux (RG) sous l’égide de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) avait notamment pour but de permettre une reprise en main de services soupçonnés d’être truffés de paléo-gaullistes, donc de chiraquiens, donc de potentiels villepinistes, il n’est pas à exclure qu’une tentative du même ordre soit envisagée chez les espions version « mili ». Ceux-ci, du temps du Général, de Mitterrand puis de Chirac, ont cultivé une solide tradition de méfiance voire d’hostilité vis-à-vis des Anglo-Saxons, notamment en Afrique mais aussi au Proche-Orient, où ils leur livrent une guerre larvée depuis un demi-siècle. Pour dire les choses gentiment, il semble que cette défiance ne soit plus une priorité absolue sous la présidence Sarkozy, celle du retour dans le commandement intégré de l’OTAN et du partnership stratégique franco-anglais en matière d’arme nucléaire, signé par Alain Juppé à Londres quelques jours à peine après sa nomination.

Mais le fossé entre nos espions made in France et les collègues de Jason Bourne et de James Bond n’est pas seulement politique, il est aussi méthodologique : nous avons affaire à deux cultures du renseignement radicalement différentes. Pour aller vite, contrairement à ce qu’Hollywood nous raconte depuis l’invention du Technicolor, 90 % des communautés du renseignement US et britannique sont composés de ronds-de-cuir surdiplômés, auxquels sont venus s’ajouter depuis ce siècle quelques bataillons de geeks supposés patriotes. On y voue un culte sans bornes aux longs rapports analytiques façon Yale-Cambridge et on a tendance à y penser que les technologies de pointe sont la clé de la victoire contre le terrorisme et autres contrariétés. Il semblerait que le 11-Septembre n’a pas pulvérisé cette certitude-là.

« Jamais, depuis le « Rainbow Warrior », le moral des troupes n’a été aussi bas »

La tradition française, elle, était jusqu’ici beaucoup plus pragmatique : on ne courait pas à tout prix après le polytechnicien qui fait chic dans un bureau, mais on a toujours accueilli à bras ouvert un titulaire du certif doué pour l’infiltration, le renseignement ou l’action. Ça, c’était avant… Comme nous l’a raconté un agent un rien désabusé : « On voit arriver presque chaque semaine des petits cons de Sciences-Po qui ne connaissent rien à rien mais qui trouvent que ça fait trop classe de faire espion. » Mauvaise pioche, semble-t-il : « Vu nos priorités de terrain et stratégiques du moment, on préférerait mille fois former au renseignement des jeunes issus de l’immigration ; il y en a des centaines de très valables qu’on pourrait repérer dans les lycées pro et les facs, mais ce type de recrutement-là, on nous le refuse… »

Pour un autre de ses collègues, le constat est encore plus sévère : « La tentation est forte pour certains de croiser les bras, d’expédier les affaires courantes et d’attendre des jours meilleurs ; je crois qu’on peut dire que le moral des troupes n’a jamais été aussi bas depuis le Rainbow-Warrior. »

Un esprit retors − et heureusement, il n’en manque pas dans les métiers de l’espionnage − pourrait penser que cette démoralisation est justement le but recherché. C’est le secret le moins bien gardé de Paris : derrière les discours redondants sur la nécessaire coordination police-armée et les babillages sur la déontologie, le contrôle démocratique et la nécessité d’un minimum de transparence dans le secteur, se dissimule assez mal une OPA forcenée de l’exécutif sur les services, sur tous les services.

Et pour que chacun comprenne bien la nature du message, François Fillon l’a dit, une fois n’est pas coutume, assez explicitement dans ce même discours de rentrée de l’Académie du renseignement : « Auparavant, le pouvoir politique n’énonçait pas clairement aux services ses besoins de renseignement ; et les services cherchaient et définissaient eux-mêmes leurs propres priorités stratégiques. On comprend quelle perte d’efficacité pouvait naître de cette situation, des deux côtés. Aujourd’hui, la demande politique de renseignement est clarifiée et guide l’action des services. » Ça, pour être clair, c’est clair…[/access]

A bientôt, père Dutourd!

« Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… »
Ce vers d’Aragon chante en moi comme un psaume depuis mardi matin où mon père m’a téléphoné, et appris la mort de Jean Dutourd. Mon père. Signe étrange. Mon père, le vrai, l’unique, qui m’appelle pour me dire : « ton ami Dutourd… Tu as vu ? » Jean Dutourd n’était pas mon père, car j’ai un père (et Jean Dutourd a un fils, que je salue ici). Pourtant cet homme, mon maître, un jour m’écrivait : « Vous êtes bien un peu mon fils littéraire… Vous ne croyez pas ? »

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Il ne sera donc plus jamais là, dans ce grand appartement un peu sombre, rue Guénégaud, où j’allais quelquefois, timide, pour le voir. On causait de tout et de rien. Et avec l’air de rien, cet homme me disait tout. « La politique ? Foutez-vous de ça, Taillandier ! Votre politique, vous la faites dans vos livres. Il n’y a que ça qui doit compter. Relisez-vous, et barrez tous les mots inutiles ! » Lui, le réac provocateur, de droite comme c’est pas permis ! Il me disait : « Votre bouquin sera fini quand il aura atteint le bout de sa trajectoire, qui existe et que vous ne connaissez pas. » Il me disait : « Bah, pour écrire, faut être un peu myope… » En me raccompagnant, il me racontait la dernière blague que lui avait fait passer son copain Paucard.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. Je n’ai pas vraiment le cœur à analyser. Jean Dutourd m’a fait découvrir, quand j’avais vingt-cinq ans, une grande chose : qu’il ne fallait jamais croire ce que la société dit d’elle-même. Que seuls nos écrivains, nos peintres, ceux qui se sont brûlés juste pour donner au monde leur petite mélodie unique, sont les seuls à dire la vérité. Comment, me dira-t-on ? Cet écrivain bourgeois, cet académicien ? Oui. Il savait et il me l’a dit. Il m’a ouvert ça devant moi. Le père Jean.
Il savait tout de notre langue, de notre histoire, de nos poèmes. Il n’aimait que ça. Il aimait comme il faut aimer : par cœur ! Il croyait, comme son cher général de Gaulle, que la France ne cesserait jamais, à cause de Corneille, à cause de Balzac, à cause de Toulet. Il espérait qu’il y aurait toujours des écrivains français. Qu’ils soient auvergnats ou qu’ils soient nègres, qu’ils se croient lorrains comme Barrès ou qu’ils se croient parisiens comme Baudelaire.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Un jour, Dutourd est venu dans la maison d’Aragon, là-bas, à Saint-Arnould, et il a parlé de lui. Il aimait Aragon. Il fut le seul homme à demander pour Aragon, publiquement, des funérailles nationales. Et un gouvernement de gauche tourna la tête pudiquement ! Salauds, va ! Moi, j’ai dédié à Dutourd un petit livre que j’ai écrit sur Aragon. Il m’a téléphoné, c’était en 1997, autant dire la préhistoire, et il m’a dit : « Avec Aragon en amont et vous en aval, je suis sauvé. » Moi, le téléphone raccroché, je me disais : il est vraiment sympa ce mec, trop, trop sympa de me dire ça. Qui n’est pas vrai. Et qui l’est peut-être. Qui sait.

Il n’est plus là, alors, le père Dutourd. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Et j’ai cinquante-cinq balais. La vie passe. Alors, j’ai peut-être quelque chose à faire ? Pour Matthieu ? Pour Enguerrand ? Pour Sébastien ? Pour Solange ou pour Véronique ? Pour d’autres ? Qui veulent casser le monde avec des livres ? On passe. Et puis on passe le relais… Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Non, vraiment, j’ai trop de tristesse pour analyser… Trop de tristesse et puis le sentiment que chaque phrase à peu près balancée, que chaque mot qui me vient de Diderot ou de Racin, justifie ma vie, et qu’il n’y a que ça pour la justifier. Que je sers quelque chose de bien plus grand que moi. C’est ça que vous m’avez dit, mon bon maître, avec vos yeux qui rigolaient derrière vos lunettes. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. À bientôt, père Dutourd. Je vous pleure, je ne vous perds pas.

Malek Boutih

133

Muriel Gremillet. Comment jugez-vous l’attitude de la classe politique à l’égard des événements tunisiens ?
Une fois de plus la France a raté une occasion de prendre une position forte. Ce n’est qu’une fois que les choses ont été jouées que le gouvernement est intervenu officiellement. Le problème, c’est que nous n’avions plus de liens qu’avec le pouvoir. Il n’y a qu’à voir comment Michèle Alliot-Marie a été incapable de décrypter le mouvement populaire. On paye dans cette situation notre pseudo-realpolitik en matière de relations internationales. L’alternative aujourd’hui est absurde : soit on est catalogué comme doux rêveur si on pose un minimum d’exigences éthiques, soit on est classé comme collabo, si on a entretenu des relations. Mon opinion est qu’il y a une autre façon de faire de la politique: le gouvernement maintient des relations d’Etat à Etat : on sait qu’on ne peut s’ingérer. Mais de l’autre main, il faut garder des contacts soutenus avec les forces d’opposition démocratique. Nous avons su le faire au temps du bloc de l’Est. On discutait avec les gouvernements tout en soutenant politiquement les dissidents, et nos ambassades travaillaient dans ce sens. La réaction française aux événements en Tunisie montre que nous avons abandonné cette stratégie.

Malek Boutih. Pourquoi particulièrement avec la Tunisie ?
La Tunisie n’est que la cruelle illustration de notre comportement général. Il n’y a qu’à voir comment on se met à genoux devant Pékin espérant vendre des Airbus. Mais dans le fond, c’est assez rationnel : nos politiques se sont laissé embobiner par le régime de Tunis, par le décorum. Cette attitude aggrave notre faute vis à vis des Tunisiens. À tel point que je me demande si certains en France, n’étaient pas persuadés que, dans le fond, Ben Ali était un démocrate. Alors que la Tunisie c’était le mélange de la dictature et de la mafia. Les failles de notre diplomatie sont profondes et le gouvernement en porte aujourd’hui la responsabilité.

À ceci près que depuis la prise du pouvoir par Ben Ali en 1987, la gauche ne s’est guère démarquée de la droite
Sur la Tunisie, la gauche n’a pas plus été à la hauteur que le gouvernement ces dernières semaines. C’est quand les jeux ont été faits que les positions ont été clarifiées. Il y a eu un flottement dans la direction du PS, les militants ont critiqué une certaine timidité, une certaine gêne. Nous n’avons pas pris la mesure des événements. Force est de constater qu’il y a un continuum dans la politique étrangère entre la gauche et la droite. Depuis 1987 et l’arrivée de Ben Ali au pouvoir, la gauche a suivi la politique majoritaire et laissé faire les fonctionnaires du Quai d’Orsay. Résultat, gauche ou droite, la France recule dans le monde ; on désespère ceux qui s’opposent aux Etats-Unis et à la fois nos alliés occidentaux ne savent pas s’ils peuvent vraiment compter sur nous… Mais il n’y a pas plus de politique étrangère de gauche, qu’il n’y a de politique économique ou sociale : il lui est impossible de savoir aujourd’hui où mettre le curseur du changement. Au-delà de ce qui se passe en Tunisie, la gauche est de toute façon plus une force d’alternance que d’alternative. La preuve c’est qu’elle n’est pas capable de se maintenir au pouvoir et ne gagne jamais deux élections majeures de suite.…

Michèle Alliot-Marie se souviendra de Gaza…

30

Si elle pensait qu’elle pourrait respirer un peu loin de Paris et de la polémique tunisienne qui l’asphyxie, Michèle Alliot-Marie doit être très déçue. On apprend que la ministre des Affaires étrangères a été vivement prise à partie par une foule de Palestiniens en colère, vendredi, lors d’une visite dans la bande de Gaza.

Plusieurs dizaines de Palestiniens ont bloqué le véhicule dans lequel elle circulait et tapé du poing sur le capot en criant « Hors de Gaza! » La colère de Palestiniens, accompagnée de jet de projectiles divers mais non létaux n’a pas été provoquée par la malheureuse bourde policière d’Alliot-Marie. D’ailleurs, en Cisjordanie, il est interdit de manifester sa solidarité avec le peuple tunisien et à Gaza, on peut difficilement parler d’enthousiasme vis-à-vis de la Révolution tunisienne, jugée probablement trop laïque.

Non, la faute de MAM aux yeux du Hamas serait d’avoir qualifié la détention du soldat Guilad Shalit de « crime de guerre », alors que semble-t-il, elle n’aurait rien jamais dit de tel. Et son appel concomitant au gouvernement israélien à mettre un terme au blocus de Gaza ne lui a pas servi de circonstance atténuante. La Ministre rejoint ainsi un petit club en expansion : en février 2000 Lionel Jospin, Premier ministre à l’époque, a été caillassé pendant une visite à l’université palestinienne de Bir Zeit après avoir qualifié le Hezbollah de mouvement terroriste.

Si seule la vérité rend libre, comme disait un habitant du coin, il y a déjà 2000 ans (voir Jean 8.32), alors oui, tous les Palestiniens sont prisonniers de fait…

Le mauvais dessein de Plantu

273
image : Plantu - le Monde 7 octobre 2010

Il est de bon ton de dire que Plantu est le meilleur éditorialiste de France, compliment qu’il accepte généralement avec ce qu’il faut d’embarras, en rosissant légèrement. A mon avis, il est surtout le plus imperméable au réel. Le dessinateur qui officie chaque jour en « une » du Monde a sa grille de lecture, la même depuis 20 ans, et quand la majorité de la profession y a enfin renoncé, lui n’en démord pas. Qu’elle ait surtout permis de ne rien comprendre à ce qui se passait dans la société française et d’évacuer par le mépris les inquiétudes du peuple, ce n’est pas le problème de Plantu. Peut-être que pour lui, le peuple n’est qu’un ramassis de ploucs prêts à se donner au premier facho venu. On comprend alors que l’accusation de populisme soit presque aussi infamante que celle de nazisme.

On me dira et avec raison que dans son dessin de L’Express, Plantu ne traite pas Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon de nazis ou alors seulement de nazis modérés comme dirait l’ami Basile de Koch : il se contente de les associer sous le drapeau d’un ténébreux néo-populisme. Mais le dirigeant du Parti de Gauche et la nouvelle présidente du FN représentés debout, chacun à sa tribune, chantant le même air du « Tous pourris ! » sont affublés de brassards dont le style et les couleurs sont clairement destinés à rappeler les heures les plus sombres de notre histoire.

Appréciant peu d’être mis dans le même sac que l’héritière Le Pen, « Méluche » a piqué une de ses colères qui font le bonheur des médias et dénoncé « l’amalgame odieux ». Au lieu de jouer les vierges outragées, le tribun de la Révolution citoyenne aurait mieux fait de décrypter et de critiquer le long discours contenu dans ce mauvais dessin.

Il n’est pas en soi scandaleux de comparer les deux candidats à la présidentielle, même s’ils viennent de traditions politiques radicalement opposées. Il y a entre eux de considérables différences et de notables convergences : ils veulent tous les deux plus de social, moins de mondialisation et moins d’Europe. On a le droit de trouver ce programme irréaliste ou même inquiétant mais en quoi est-il criminel ? Tous deux estiment, chacun avec son logiciel, que les élites ont une lourde responsabilité dans notre situation. Les élites devraient-elles être immunisées contre la critique au prétexte que celle-ci rappellerait le « Tous pourris !» des années 1930 ? On peut, de surcroît, s’interroger sur la conversion républicaine de Marine le Pen, se demander si sa défense de la laïcité traduit autre chose que sa détestation de l’islam, rappeler les dérapages racistes de son père. Pour qui veut comprendre, toutes les questions sont légitimes.

Sauf que Plantu ne veut pas comprendre, il veut juger. Il ne fait pas d’analyse politique, il exhibe sa hauteur morale. Or, pour incarner le Bien, il faut absolument disposer d’une icône du Mal. Marine Le Pen annoncerait-elle qu’elle s’apprête à voter pour Eva Joly que Plantu continuerait à voir en elle le Diable. Et en prime, le voilà maintenant, avec Jean-Luc Mélenchon, pourvu d’un petit Satan. En conséquence, Plantu n’a rien à dire aux électeurs qui seraient tentés par l’un des deux candidats dénoncés comme « populistes » avec une pince à linge sur le nez, sinon qu’ils sont au mieux des nigauds, au pire des salauds. Et que leurs questions mêmes sont inconvenantes. Or, face à des partis de gouvernement qui proposent comme unique horizon la réduction des déficits et la poursuite de la fuite en avant européiste, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen prétendent, eux, que la politique peut changer le réel. Facile, dira-t-on, quand on n’est pas au pouvoir. Sans doute. Reste qu’au lieu de dénoncer rituellement leur populisme, archéo ou néo, on ferait mieux de s’interroger sur la possibilité d’une véritable alternative. Entre « on ne peut rien faire » et le « grand soir », national ou social, il devrait y avoir de la place pour un volontarisme réaliste. Ou alors, cessons d’aller voter. Parce que s’il n’y a qu’une seule politique possible, il n’y a pas de politique du tout.

Tunisie : Pourquoi la France n’a rien vu venir

102
photo : magharebia
photo : magharebia

La polémique autour des propos maladroits du ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie qui, quelques jours avant la fuite de Ben Ali a proposé à son régime le savoir-faire français en matière de maintien de l’ordre, est l’arbre qui cache la forêt : le gouvernement français tout entier a été pris au dépourvu. Autant dire que la révolution de Jasmin est une déconvenue stratégique. La France investit chaque année des milliards d’euros pour que ceux qui la gouvernent soient informés un minimum à l’avance de ce genre d’événements. Cela n’a pas été le cas. Pourtant, les services de renseignement ont déclenché l’alerte mais au sommet de l’Etat on a préféré se fier à notre ambassade à Tunis qui, elle, croyait en Ben Ali.

Que s’est-il donc passé dans les semaines et les jours précédant le départ précipité de Ben Ali ? Selon des sources issues de la communauté de renseignement, il existe depuis plusieurs années au sein de celle-ci un large consensus sur l’affaiblissement progressif du clan Ben Ali/Trabelsi. Nos espions savaient que, malgré les apparences, l’accaparement de la richesse du pays par le couple présidentiel n’avait pas entraîné un approfondissement de son emprise sur la société.

Le scénario tunisien a été l’exact opposé de celui qui s’est déroulé en Iran il y a deux ans, où, malgré une très forte contestation le régime a pu compter sur une milice fidèle et efficace (les Basidjis), une armée politisée (les Pasdaran), une large nomenclature qui a beaucoup à perdre ainsi que des secteurs importants (même s’ils sont probablement minoritaires) de la société. Les Ayatollah pouvaient – et peuvent toujours – compter sur plusieurs millions d’Iraniens prêts à défendre le régime. En presque un quart de siècle de pouvoir Ben Ali n’est pas arrivé à ancrer son pouvoir aussi efficacement et au moment de la crise, il s’est retrouvé seul ou presque, ne pouvant compter que sur quelques milliers ou dizaines de milliers de partisans convaincus. Cette faille du système Ben Ali, les services français l’avaient très bien cernée et les rapports alarmants se sont multipliés ces dernières années.

Paradoxalement, cela n’a pas aidé. Un voyant clignotant au rouge pendant trop longtemps finit par ne plus attirer l’attention. Quand, le 17 décembre dernier, l’acte désespéré de Mohamed Bouazizi a déclenché un large mouvement de protestation, ceux qui depuis quelques années prédisaient la fin du régime avaient déjà un petit problème de crédibilité vis-à-vis de leurs principaux clients au Château et dans les ministères. En plus, ces derniers étaient branchés simultanément sur une autre source qui, elle, soutenait un avis radicalement opposé : l’ambassade de France à Tunis.

Contrairement aux agences de renseignement, les diplomates estimaient – avec l’avantage supposé de bien connaître terrain – que Ben Ali s’en tirerait. On peut donc mieux comprendre la déclaration de MAM : nourrie par les rapports maison elle n’a pas pris au sérieux les doutes pourtant de plus en plus circonstanciés émis par les autres sources de renseignement et notamment l’analyse de l’ébullition sur internet, observée avec attention par nos analystes.

Une fois la crise tunisienne déclenchée, le président de la République a donc dû trancher entre deux lignes : celle du Quai qui, grosso modo, affirmait « nihil novi sub soli » et celle des services qui mettaient en avant le caractère révolutionnaire et inédit de la situation.

Il est bien sûr très facile de prévoir le passé. Il ne s’agit nullement de chercher des coupables. Reste que cet échec rappelle que le renseignement est une activité complexe dans laquelle « l’information brute » (à supposer qu’une telle chose existe) n’est que la face visible de l’iceberg. En décidant de suivre le Quai d’Orsay, Nicolas Sarkozy avait probablement encore à l’esprit la révolution ratée de juin 2009 en Iran. Echaudés par l’expérience iranienne, les dirigeants français ont donc écouté la « voix du terrain ». Henri Guaino, conseiller spécial du président, a remarqué mardi matin sur France Info que la grande proximité entre la Tunisie et la France – et plus encore entre les deux classes politiques – avait rendu Paris aveugle. Les diplomates qui ont écrit les rapports, câbles et les analyses, comme ceux qui les lisaient à Paris avaient tous avec « l’ancien régime » des liens qui les ont privés de la nécessaire lucidité : en annonçant que Ben Ali tiendrait, peut-être même ont-ils pris leurs désirs inconscients pour des réalités. Mais il s’agit là d’un procès d’intention.

Rufin à France 24? Un peu, mon neveu!

5

L’Elysée cherche à trouver une solution au sac de nœuds d’Audiovisuel extérieur de la France (AEF) qui chapeaute, entre autres RFI et France 24. La guerre ouverte entre son PDG, Alain de Pouzilhac, et son adjointe Christine Ockrent a pris un tour judiciaire avec la découverte d’une crapoteuse affaire d’espionnage informatique dans laquelle l’entourage direct de Mme Ockrent pourrait être impliqué.

Rejetée par l’ensemble des cadres et des rédactions, cette dernière n’a plus qu’une obsession : entraîner Pouzilhac dans son inéluctable chute. Elle compte sur son ami Frédo Mitterrand, qui exerce la tutelle d’AEF, pour plaider sa pitoyable cause. Il se murmure qu’en cas de traitement style destop au sommet d’AEF, Jean-Christophe Rufin, médecin, prix Goncourt, académicien français, ex-ambassadeur et alpiniste pourrait récupérer le job.

Ce serait bien la première fois, ou presque, que quelqu’un qui écrit lui-même ses bouquins obtiendrait un haut poste dans le PAF. Même s’ils trouvent totalement injuste une éventuelle éviction de Pouzilhac, les employés d’AEF feront contre mauvaise fortune bon cœur : le TSC (Tout sauf Christine) demeure leur priorité.

Et Rufin, l’homme qui fit un bras d’honneur à Kouchner en démissionnant de son poste d’ambassadeur à Dakar, ne saurait, à leurs yeux, être totalement mauvais.

De la pauvreté à la misère

11

« Les libéraux peuvent comprendre tout, sauf les gens qui ne les comprennent pas. »
Lenny Bruce

On ne voyage pas pour découvrir de nouveaux espaces, mais pour se confronter à la coexistence des temps. J’écris ce texte depuis les hauts-plateaux du Cambodge. Nous sommes quelque part entre Bangkok, Singapour et Hongkong, sauf que les hauts-plateaux ne vivent pas à l’heure des « dragons » : ici, ce n’est pas l’Asie, c’est le Néolithique. Ou plutôt, ça l’était hier encore.[access capability= »lire_inedits »] Car la logique libérale, dont la ruse suprême consiste à nous faire croire qu’elle n’existe pas, s’applique désormais à façonner ici un autre type d’homme, un nouvel imaginaire. Face à cette civilisation des hauts-plateaux qui meurt devant nous, je repense à l’imposition progressive de la logique libérale en Europe : l’émergence, à la sortie des guerres de religion, d’une pensée pessimiste du droit et du « doux commerce » ; la mise en place du capitalisme industriel, puis sa contestation socialiste ; le retour sordide des « idéologies du Bien », versions bolchevique ou nazie ; enfin, l’avènement du libéralisme « spectaculaire » dont le prochain objectif semble être l’installation (sur les corps et dans les têtes) d’une « gouvernance mondiale » parée de tous les vertus. Tout ceci a pris quatre siècles : les aborigènes des provinces de Mondolkiri ou de Ratanakiri n’auront disposé, eux, que de quelques années pour prendre la mesure du basculement.

Ce que l’on appelle ici les hauts-plateaux est un vaste hinterland de collines boisées, peuplé de tribus (Bunong, Jaraï, Katcha, etc.) désormais concurrencées sur leur propre terre par des migrants chaque jour plus nombreux. Contrairement aux populations des plaines, les peuples autochtones pratiquent traditionnellement la culture itinérante sur brûlis, dont la mise en œuvre s’inscrit dans une représentation « magique » du monde ; un ensemble de rites fondés sur le don, le sacrifice et le respect des esprits encerclent la sphère productive de limites et de pesanteurs, interdisant de fait au producteur de se faire « maître et possesseur de la nature ». La sphère économique s’intègre ainsi au sein de la sphère spirituelle, comme chaque villageois au sein de la communauté des producteurs. Il ne faudrait pas pour autant sous-estimer la marge d’autonomie dont dispose chaque paysan dans cette équation : pour peu qu’il respecte les règles communes et réussisse à nourrir sa famille, libre à chacun de choisir la voie du moindre effort, de préférer l’alcool de riz au labeur ou, au contraire, de s’assommer dans le travail pour vendre des surplus de riz au marché local. Ainsi, trois sphères sociales semblent ici cohabiter : la sphère privée, autonome – plutôt que « libre » – et intégrée – plutôt qu’administrée ; la sphère de l’Etat (cambodgien, en l’occurrence), longtemps mise à distance mais dont l’omnipotence se fait chaque jour plus invasive ; et enfin la communauté villageoise, préceptrice des coutumes séculaires, des limites et de la « décence commune » (comme l’écrirait Orwell). On ne s’étonnera pas d’apprendre que c’est cette dernière qui est dans la ligne de mire des acteurs qui déclarent « développer » les hauts plateaux.

Une région vivant en autonomie est une anomalie quoi doit être corrigée

Selon les dogmes de la logique libérale, l’existence d’un tel système social forme évidemment un scandale ou, pour le dire en termes mesurés, une survivance aberrante. Qu’une région puisse vivre en autonomie, à l’écart du double maillage juridique et marchand, et que la notion de « croissance » (ce concept incantatoire qu’il serait plus honnête de définir comme « l’augmentation-de-tout-et-n’importe-quoi-entrant-dans-le-calcul-du-PIB ») soit incompréhensible pour un paysan local forment simplement des anomalies qui doivent être corrigées.

C’est donc à cette correction que s’attèle désormais l’Etat cambodgien, puissamment épaulé par les instances internationales (FMI et Banque asiatique de développement) et une batterie de multinationales chinoises, malaises et européennes. Ce qu’on impose ici, c’est avant tout un imaginaire fondé sur la magie de l’échange marchand. En premier lieu, on incite chaque paysan à choisir la monoculture de rente, au détriment des cultures vivrières de subsistance. Sur ses arpents, le paysan avait la possibilité de cultiver soixante espèces de plantes : plantes alimentaires, condiments, fruits à usage médicinal ou rituel. On le persuadera qu’il est de son intérêt de se spécialiser dans la noix de cajou ou l’hévéa ; on lui fera miroiter les riels qu’il pourra tirer de son intégration dans le marché international ; en jouant sur des ressorts psychologiques plus torves, mêlant la peur et l’envie, on le persuadera qu’il a intérêt à prendre la bonne décision avant que son voisin ne la prenne lui-même. Plus que la force ou le dol, c’est par la séduction de la marchandise – et la propension de tout un chacun à contester les autorités traditionnelles – que s’impose peu à peu l’esprit nouveau : dans tel village, l’entreprise de noix de cajou offre une mobylette au premier paysan qui embrassera la monoculture. Là, on montre en exemple de rutilantes maisons de type khmer. Plus subtilement encore, on brise l’autorité des chefs de village, on sape les fondements de l’entente. Evidemment, le paysan qui choisit de se soustraire à l’autorité vacillante de la communauté villageoise, préférant à celle-ci son intérêt économique propre, sera considéré, selon la logique libérale, comme un sujet normal. Et lui qui croyait se faire maître de son destin deviendra demain ouvrier agricole sur la terre qu’il a imprudemment vendue ; on le verra s’entasser avec ses frères sur des camions surchargés, soumis aux horaires du salariat. Peut-être finira-t-il par devoir s’exiler loin de sa terre, ajoutant son corps à ces flux de populations que nos libéraux aiment tant célébrer. Il aura quitté la pauvreté pour mieux embrasser la misère.

Il existe aussi, sur les hauts-plateaux, des autochtones qui refusent de jouer le rôle ; le Bunong qui, jusqu’au bout, ne vend pas ses terres au représentant d’une entreprise agro-alimentaire luxembourgeoise ; le Jaraï qui prend la tête d’une révolte spontanée et détruit des barrières de fils barbelés ; le Katcha qui conteste l’installation d’une colonie de travailleurs chinois dans son village ; le Kroeung qui convoque l’autorité morale des « ancêtres » face aux ruses des nouveaux séducteurs. Ce sont des anormaux. Leur combat, nous le pressentons, est perdu d’avance. Contre la révolte d’une communauté de destin qui ne veut pas mourir, on trouve, sur les hauts-plateaux comme dans notre vieille Europe, de terrifiants contradicteurs. D’ailleurs, s’il existait un Philippe Sollers d’ethnie bunong, nous pouvons être sûrs qu’il écrirait un vibrant pamphlet intitulé Le Mondolkiri moisi. Si un Jacques Attali était né chez les Jaraï, soyons certain qu’il saurait pester contre les « vieux conservatismes qui empêchent la zone jaraï de réussir son inclusion harmonieuse dans la mondialisation ». Un Alain Minc katcha, quant à lui, serait plus sévère encore contre les « chefs de village, le repli frileux des vieilles élites, les coutumes d’un autre âge ». Sauf que les peuples des hauts-plateaux, dévorés à l’instar de leurs forêts en quelques années seulement, n’auront pas même eu le temps de générer en leur sein de tels maîtres à penser. Je me demande sincèrement, du coup, si nous ne sommes pas plus à plaindre que les dernières tribus forestières du Cambodge.[/access]

Quand Cameron snobe Fillon

103

En bon ancien eurosceptique pragmatique, François Fillon est un inlassable pèlerin de la cause européenne. Et le plus anglophile de tous les Premiers ministres que la France ait connus. Il a épousé une Galloise, son idole de toujours s’appelle Winston Churchill, il aime les pubs et les baked beans.

Jeudi 13 janvier, il était à Londres pour défendre l’intégration européenne et par là-même consolider sa monnaie légèrement mal en point. Le Royaume Uni n’est pas membre de l’Union monétaire me direz-vous… Certes, mais son sort est lié, que cela lui plaise ou non, à celui de la monnaie européenne. Sauver l’euro est vital pour les intérêts britanniques.
Fort de cette constatation, le Premier ministre en a profité pour jouer cartes sur table et présenter aux Anglais l’approche française relookée qui désormais fait figure de credo européen à Paris. « Il faudra progressivement harmoniser nos politiques économiques, budgétaires et sociales… voire mettre en place un système de gouvernance économique pour la zone euro », a-t-il lâché. Ce n’est pas tout à fait nouveau, mais mine de rien, c’est un véritable pavé dans la mare.

François Fillon se serait-il rallié sur le tard aux thèses de Margaret Thatcher ? La Dame de fer avait en son temps à maintes reprises averti Jacques Delors des dangers d’une union monétaire sans unification politique… Même si on peut raisonnablement penser que la fourbe désirait surtout gagner du temps et enterrer dignement l’Europe, les faits semblent lui avoir depuis donné raison. Les meilleures idées du monde, et, à mon humble avis, l’unification de notre continent en est une, exigent une mise en œuvre soignée. En mettant la charrue avant les bœufs, en ignorant délibérément les disparités économiques et sociales, en bâclant la genèse de l’euro, c’est tout l’équilibre délicat de l’Union que les Etats-membres ont pris le risque de mettre en péril. Les crises que connaissent les « maillons faibles » viennent de les rappeler opportunément à l’ordre. La France qui ne propose rien de moins que de limiter le pouvoir des gouvernements nationaux, est donc désormais dans une pure logique intégrationniste pour sauver la monnaie unique.

On imagine sans peine la fin de non-recevoir cameronesque. Courtoise mais définitive.
Primo, le Prime minister répondit au Premier ministre qu’il n’envisageait pas de participer à un nouveau plan de sauvetage, notamment à l’égard du Portugal.
Secundo, soutenir l’euro, aider à sa stabilisation, oui… Centraliser le pouvoir en matière de fiscalité et de dépenses en diluant massivement la souveraineté pour changer politiquement la nature profonde de l’Europe, never ever. À moins de lui passer sur le corps et sur celui de soixante millions de Britanniques plus insulaires que jamais. En clair, un super-Etat fédéral et une Europe à deux vitesses, ça va pas ta tête, répliqua David à François, fidèle à ses convictions personnelles et à sa majorité très eurosceptique, allergique à tout ce qui vient de Bruxelles.

Conviction sans doute mais aussi opportunisme. Et si l’habile Cameron, plus encore qu’une opposition de principe, voyait dans cette fermeté réaffirmée une occasion conjoncturelle unique de re-cimenter sa relation avec… l’Allemagne ? Benoîtement, il a rappelé à François Fillon que la France n’était pas destinée à façonner l’Europe. Ne nous cachons pas derrière notre petit doigt, nul n’ignore que son général en chef est à Berlin, et Angela Merkel n’a que peu d’affinités avec nos ambitions supranationales. Les Allemands ont fait savoir qu’ils ne souhaitent pas payer pour les Etats endettés qui n’ont pas su, contrairement à eux, endurer des années d’austérité pour maintenir une discipline économique.

Pourtant, en octobre dernier, lors d’une escapade à Deauville, Nicolas Sarkozy et la chancelière ont l’un et l’autre reconnu le besoin impératif d’une nouvelle structure. Un changement fondamental et révolutionnaire des institutions européennes qui bouleverserait profondément le traité de Lisbonne et abandonnerait les principes de Maastricht où chaque Etat est responsable de ses propres dettes.

La porte est étroite pour Cameron. Qui emportera le morceau, qui finira par convaincre Angela ? Celui-là enterrera l’euro et l’Europe ou ouvrira un nouveau chapitre assez exaltant de notre histoire continentale. Ni plus, ni moins.

President who ?

26

Le président chinois Hu Jintao a entamé hier une visite aux Etats-Unis avec un ordre du jour bien rempli : quand les chefs de la première et la deuxième puissances mondiales se rencontrent, ils ont bien des choses à se dire. Sauf que justement, le président chinois a été accueilli à Washington par un article du New York Times s’interrogeant sur son véritable pouvoir. Selon les deux auteurs de l’article, David E. Sanger (chef du bureau du NYT à Washington) et Michael Wines (chef du bureau pékinois), Hu Jintao est le chef d’Etat chinois le plus faible depuis Mao.

Les deux éminents journalistes affirment qu’il est une sorte de « roi fainéant » laissant le vrai pouvoir entre les mains des chefs des forces armées et des dirigeants des géants de l’économie chinoise. Sanger et Wines s’interrogent notamment sur le fait que Hu Jintao a complètement ignoré l’incident survenu lors de la récente visite en Chine du secrétaire américain à la défense, Robert Gates. Les Chinois ont choisi ce moment pour tester un prototype d’avion furtif, geste interprété par les Américains comme très peu amical. Le président chinois se serait alors, semble-t-il, contenté de murmurer l’équivalent mandarin de « Ah bon, ils ont fait ça ? » – et si on choisit de le croire il y a effectivement de quoi se poser des questions.

Les sources de David Sanger lui ont confirmé que l’entourage d’Obama adhère à cette interprétation et en conclut que malgré la réticence du président Hu à défier ouvertement la puissance américaine, les vrais décideurs de Pékin poussent la Chine à montrer les dents.

20 ans après la disparition de l’URSS, on assiste au retour, sous les atours de la pékinologie, de la bonne vieille kremlinologie, science consistant à prédire l’avenir à partir de l’analyse fine de la composition de la tribune officielle sur la Place Rouge au moment du défilé du Premier Mai. Une science si pointue qu’en pleine perestroïka, la quasi-totalité de ses experts ne voyaient rien de bien neuf à l’horizon…

Espions mais pas trop

5
photo : laverrue
photo : laverrue

Nonabstant les coupes claires dans les budgets ministériels et l’obsession présidentielle de réduction du déficit avec les dents, toutes les administrations n’ont pas hissé le drapeau noir sur la marmite.

Ainsi, à la Défense, pourtant un des ministères les plus durement touchés par le régime budgétaire Dukan-Juppé, certains ont réussi à tirer leur épingle du jeu de massacre: les espions. Non seulement il n’est pas question de supprimer un OSS 117 sur deux à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), mais en plus, celle-ci recrute et se relooke pour attirer à elle les jeunes talents. Son budget sera en hausse de 13 % cette année et 500 recrutements sont provisionnés d’ici à 2016. Des mesures auxquelles il faut ajouter la création, en juillet 2010, de l’Académie du renseignement, inaugurée en septembre par François Fillon en personne. Pour parachever le tout, les ci-devant super-autistes de la « Grande Muette » se sont dotés d’un site internet tout neuf et on leur a affecté − pour la première fois dans l’histoire de la DGSE − un porte-parole officiel, Nicolas Wuest-Famose.[access capability= »lire_inedits »]

L’agence Associated Press, qui consacre une longue dépêche à la deuxième jeunesse de la « Piscine » est allée lui demander les raisons de ce grand bond en avant et de cette nouvelle propension au show off : sa réponse fut laconique (on aurait pourtant pu croire qu’il aurait beaucoup de choses à dire après cinquante ans de silence forcé), mais néanmoins très claire, style « mili » comme on aime, quoi : « De nos jours, rester dans l’ombre, c’est ne pas exister. Or nous existons bel et bien et nous avons des objectifs. »

Quant à la nature desdits objectifs, on n’en saura pas plus, mais on imagine volontiers qu’ils ne se limitent pas à la protection de la Tour Eiffel contre les cadeaux de Noël au semtex d’Al-Qaïda. Certes, la lutte contre le terrorisme islamiste sera à l’évidence l’une des priorités de nos services dans la décennie à venir, mais sûrement pas la seule. Là encore, ce n’est pas dans les discours officiels qu’il faut chercher nos buts de guerre. Et si François Fillon a beaucoup parlé pour le discours de rentrée de la première promo de l’Académie du renseignement, il ne en nous a pas dit grand-chose, se contentant de disserter sur l’équation délicate entre secret et transparence et de remixer une version expand de la déclaration de Wuest-Famose : « De plus en plus, les services de renseignement sont confrontés à la question de leur ouverture à la société, car il ne leur est pas possible d’ignorer le monde dominé par l’échange et l’information qui les entoure. Il ne s’agit pas de porter atteinte au secret dont vous avez besoin pour travailler et que vous avez le devoir de préserver ; mais de faire en sorte que les Français connaissent mieux les services de renseignement, sachent mieux quelle est leur contribution à leur sécurité quotidienne et soient plus nombreux à vouloir servir dans leurs rangs. »

Mais revenons à nos objectifs, nos buts secrets de guerre secrète. C’est d’accord, on embauche, disions-nous, pour cause d’Al-Qaïda, mais pas seulement. De même que, côté espionnage policier, la houleuse fusion Direction de la surveillance du territoire (DST)-Renseignements généraux (RG) sous l’égide de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) avait notamment pour but de permettre une reprise en main de services soupçonnés d’être truffés de paléo-gaullistes, donc de chiraquiens, donc de potentiels villepinistes, il n’est pas à exclure qu’une tentative du même ordre soit envisagée chez les espions version « mili ». Ceux-ci, du temps du Général, de Mitterrand puis de Chirac, ont cultivé une solide tradition de méfiance voire d’hostilité vis-à-vis des Anglo-Saxons, notamment en Afrique mais aussi au Proche-Orient, où ils leur livrent une guerre larvée depuis un demi-siècle. Pour dire les choses gentiment, il semble que cette défiance ne soit plus une priorité absolue sous la présidence Sarkozy, celle du retour dans le commandement intégré de l’OTAN et du partnership stratégique franco-anglais en matière d’arme nucléaire, signé par Alain Juppé à Londres quelques jours à peine après sa nomination.

Mais le fossé entre nos espions made in France et les collègues de Jason Bourne et de James Bond n’est pas seulement politique, il est aussi méthodologique : nous avons affaire à deux cultures du renseignement radicalement différentes. Pour aller vite, contrairement à ce qu’Hollywood nous raconte depuis l’invention du Technicolor, 90 % des communautés du renseignement US et britannique sont composés de ronds-de-cuir surdiplômés, auxquels sont venus s’ajouter depuis ce siècle quelques bataillons de geeks supposés patriotes. On y voue un culte sans bornes aux longs rapports analytiques façon Yale-Cambridge et on a tendance à y penser que les technologies de pointe sont la clé de la victoire contre le terrorisme et autres contrariétés. Il semblerait que le 11-Septembre n’a pas pulvérisé cette certitude-là.

« Jamais, depuis le « Rainbow Warrior », le moral des troupes n’a été aussi bas »

La tradition française, elle, était jusqu’ici beaucoup plus pragmatique : on ne courait pas à tout prix après le polytechnicien qui fait chic dans un bureau, mais on a toujours accueilli à bras ouvert un titulaire du certif doué pour l’infiltration, le renseignement ou l’action. Ça, c’était avant… Comme nous l’a raconté un agent un rien désabusé : « On voit arriver presque chaque semaine des petits cons de Sciences-Po qui ne connaissent rien à rien mais qui trouvent que ça fait trop classe de faire espion. » Mauvaise pioche, semble-t-il : « Vu nos priorités de terrain et stratégiques du moment, on préférerait mille fois former au renseignement des jeunes issus de l’immigration ; il y en a des centaines de très valables qu’on pourrait repérer dans les lycées pro et les facs, mais ce type de recrutement-là, on nous le refuse… »

Pour un autre de ses collègues, le constat est encore plus sévère : « La tentation est forte pour certains de croiser les bras, d’expédier les affaires courantes et d’attendre des jours meilleurs ; je crois qu’on peut dire que le moral des troupes n’a jamais été aussi bas depuis le Rainbow-Warrior. »

Un esprit retors − et heureusement, il n’en manque pas dans les métiers de l’espionnage − pourrait penser que cette démoralisation est justement le but recherché. C’est le secret le moins bien gardé de Paris : derrière les discours redondants sur la nécessaire coordination police-armée et les babillages sur la déontologie, le contrôle démocratique et la nécessité d’un minimum de transparence dans le secteur, se dissimule assez mal une OPA forcenée de l’exécutif sur les services, sur tous les services.

Et pour que chacun comprenne bien la nature du message, François Fillon l’a dit, une fois n’est pas coutume, assez explicitement dans ce même discours de rentrée de l’Académie du renseignement : « Auparavant, le pouvoir politique n’énonçait pas clairement aux services ses besoins de renseignement ; et les services cherchaient et définissaient eux-mêmes leurs propres priorités stratégiques. On comprend quelle perte d’efficacité pouvait naître de cette situation, des deux côtés. Aujourd’hui, la demande politique de renseignement est clarifiée et guide l’action des services. » Ça, pour être clair, c’est clair…[/access]

A bientôt, père Dutourd!

50

« Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… »
Ce vers d’Aragon chante en moi comme un psaume depuis mardi matin où mon père m’a téléphoné, et appris la mort de Jean Dutourd. Mon père. Signe étrange. Mon père, le vrai, l’unique, qui m’appelle pour me dire : « ton ami Dutourd… Tu as vu ? » Jean Dutourd n’était pas mon père, car j’ai un père (et Jean Dutourd a un fils, que je salue ici). Pourtant cet homme, mon maître, un jour m’écrivait : « Vous êtes bien un peu mon fils littéraire… Vous ne croyez pas ? »

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Il ne sera donc plus jamais là, dans ce grand appartement un peu sombre, rue Guénégaud, où j’allais quelquefois, timide, pour le voir. On causait de tout et de rien. Et avec l’air de rien, cet homme me disait tout. « La politique ? Foutez-vous de ça, Taillandier ! Votre politique, vous la faites dans vos livres. Il n’y a que ça qui doit compter. Relisez-vous, et barrez tous les mots inutiles ! » Lui, le réac provocateur, de droite comme c’est pas permis ! Il me disait : « Votre bouquin sera fini quand il aura atteint le bout de sa trajectoire, qui existe et que vous ne connaissez pas. » Il me disait : « Bah, pour écrire, faut être un peu myope… » En me raccompagnant, il me racontait la dernière blague que lui avait fait passer son copain Paucard.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. Je n’ai pas vraiment le cœur à analyser. Jean Dutourd m’a fait découvrir, quand j’avais vingt-cinq ans, une grande chose : qu’il ne fallait jamais croire ce que la société dit d’elle-même. Que seuls nos écrivains, nos peintres, ceux qui se sont brûlés juste pour donner au monde leur petite mélodie unique, sont les seuls à dire la vérité. Comment, me dira-t-on ? Cet écrivain bourgeois, cet académicien ? Oui. Il savait et il me l’a dit. Il m’a ouvert ça devant moi. Le père Jean.
Il savait tout de notre langue, de notre histoire, de nos poèmes. Il n’aimait que ça. Il aimait comme il faut aimer : par cœur ! Il croyait, comme son cher général de Gaulle, que la France ne cesserait jamais, à cause de Corneille, à cause de Balzac, à cause de Toulet. Il espérait qu’il y aurait toujours des écrivains français. Qu’ils soient auvergnats ou qu’ils soient nègres, qu’ils se croient lorrains comme Barrès ou qu’ils se croient parisiens comme Baudelaire.

Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Un jour, Dutourd est venu dans la maison d’Aragon, là-bas, à Saint-Arnould, et il a parlé de lui. Il aimait Aragon. Il fut le seul homme à demander pour Aragon, publiquement, des funérailles nationales. Et un gouvernement de gauche tourna la tête pudiquement ! Salauds, va ! Moi, j’ai dédié à Dutourd un petit livre que j’ai écrit sur Aragon. Il m’a téléphoné, c’était en 1997, autant dire la préhistoire, et il m’a dit : « Avec Aragon en amont et vous en aval, je suis sauvé. » Moi, le téléphone raccroché, je me disais : il est vraiment sympa ce mec, trop, trop sympa de me dire ça. Qui n’est pas vrai. Et qui l’est peut-être. Qui sait.

Il n’est plus là, alors, le père Dutourd. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Et j’ai cinquante-cinq balais. La vie passe. Alors, j’ai peut-être quelque chose à faire ? Pour Matthieu ? Pour Enguerrand ? Pour Sébastien ? Pour Solange ou pour Véronique ? Pour d’autres ? Qui veulent casser le monde avec des livres ? On passe. Et puis on passe le relais… Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités… Non, vraiment, j’ai trop de tristesse pour analyser… Trop de tristesse et puis le sentiment que chaque phrase à peu près balancée, que chaque mot qui me vient de Diderot ou de Racin, justifie ma vie, et qu’il n’y a que ça pour la justifier. Que je sers quelque chose de bien plus grand que moi. C’est ça que vous m’avez dit, mon bon maître, avec vos yeux qui rigolaient derrière vos lunettes. Nous nous tenons près des gisants comme des rois déshérités. À bientôt, père Dutourd. Je vous pleure, je ne vous perds pas.

Malek Boutih

133

Muriel Gremillet. Comment jugez-vous l’attitude de la classe politique à l’égard des événements tunisiens ?
Une fois de plus la France a raté une occasion de prendre une position forte. Ce n’est qu’une fois que les choses ont été jouées que le gouvernement est intervenu officiellement. Le problème, c’est que nous n’avions plus de liens qu’avec le pouvoir. Il n’y a qu’à voir comment Michèle Alliot-Marie a été incapable de décrypter le mouvement populaire. On paye dans cette situation notre pseudo-realpolitik en matière de relations internationales. L’alternative aujourd’hui est absurde : soit on est catalogué comme doux rêveur si on pose un minimum d’exigences éthiques, soit on est classé comme collabo, si on a entretenu des relations. Mon opinion est qu’il y a une autre façon de faire de la politique: le gouvernement maintient des relations d’Etat à Etat : on sait qu’on ne peut s’ingérer. Mais de l’autre main, il faut garder des contacts soutenus avec les forces d’opposition démocratique. Nous avons su le faire au temps du bloc de l’Est. On discutait avec les gouvernements tout en soutenant politiquement les dissidents, et nos ambassades travaillaient dans ce sens. La réaction française aux événements en Tunisie montre que nous avons abandonné cette stratégie.

Malek Boutih. Pourquoi particulièrement avec la Tunisie ?
La Tunisie n’est que la cruelle illustration de notre comportement général. Il n’y a qu’à voir comment on se met à genoux devant Pékin espérant vendre des Airbus. Mais dans le fond, c’est assez rationnel : nos politiques se sont laissé embobiner par le régime de Tunis, par le décorum. Cette attitude aggrave notre faute vis à vis des Tunisiens. À tel point que je me demande si certains en France, n’étaient pas persuadés que, dans le fond, Ben Ali était un démocrate. Alors que la Tunisie c’était le mélange de la dictature et de la mafia. Les failles de notre diplomatie sont profondes et le gouvernement en porte aujourd’hui la responsabilité.

À ceci près que depuis la prise du pouvoir par Ben Ali en 1987, la gauche ne s’est guère démarquée de la droite
Sur la Tunisie, la gauche n’a pas plus été à la hauteur que le gouvernement ces dernières semaines. C’est quand les jeux ont été faits que les positions ont été clarifiées. Il y a eu un flottement dans la direction du PS, les militants ont critiqué une certaine timidité, une certaine gêne. Nous n’avons pas pris la mesure des événements. Force est de constater qu’il y a un continuum dans la politique étrangère entre la gauche et la droite. Depuis 1987 et l’arrivée de Ben Ali au pouvoir, la gauche a suivi la politique majoritaire et laissé faire les fonctionnaires du Quai d’Orsay. Résultat, gauche ou droite, la France recule dans le monde ; on désespère ceux qui s’opposent aux Etats-Unis et à la fois nos alliés occidentaux ne savent pas s’ils peuvent vraiment compter sur nous… Mais il n’y a pas plus de politique étrangère de gauche, qu’il n’y a de politique économique ou sociale : il lui est impossible de savoir aujourd’hui où mettre le curseur du changement. Au-delà de ce qui se passe en Tunisie, la gauche est de toute façon plus une force d’alternance que d’alternative. La preuve c’est qu’elle n’est pas capable de se maintenir au pouvoir et ne gagne jamais deux élections majeures de suite.…