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Cachez cette Porsche 911 que je ne saurais voir…

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On nous bassine à longueur de journaux télévisés et d’éditos enflammés avec ce fameux modèle allemand. A force de nous rabâcher que notre pays se désindustrialise à la vitesse d’une strip-teaseuse à la dérive, nous avons désormais sur les épaules une pression d’enfer et de sacrés complexes vis-à-vis de nos voisins allemands. En fait, nous nous demandons bien à quoi ressemble ce modèle teuton, quelles recettes miracles appliquent-ils chez eux pour ne pas tomber dans une profonde dépression ? Est-ce encore une manière détournée pour nous dire que nous sommes trop fainéants, trop payés, trop grévistes et de toute façon incompatibles avec la mondialisation qui impose de nouvelles règles de vie ?

C’est-à-dire fermer sa gueule dans les usines (quand elles existent encore) ou dans la rue, par peur d’affoler les agences de notation. Nous avons bien compris que nos PME hexagonales n’étaient pas assez compétitives, qu’elles n’avaient pas la taille critique pour imposer leur leadership européen et que l’innovation était le nerf de la guerre économique. Malgré tout, ces mécanismes demeurent flous dans nos têtes d’éternels assistés. La vérité sur ce modèle allemand si performant a quelque chose d’impalpable, aussi obscure que les niches fiscales et le refinancement des banques. Les leçons de maintien économique dispensées par nos élites depuis les années 80 ont pourtant réussi à nous faire rentrer au burin quelques idées simples et générales. Nous avons fini par admettre que le succès de l’industrie allemande tenait à plusieurs facteurs. D’abord, un tissu de « grosses » PME débordantes d’imagination qui misent sur les nouvelles technologies, une vénération pour le métier d’ingénieur (roi chez eux, précaire chez nous) et surtout les exploits de leur balance commerciale grâce à des exportations florissantes qui font de l’Allemagne le champion des affaires dans le monde. Admettons que cette revue de détail soit séduisante et que nous pourrions y piocher quelques conseils pour « booster » notre économie. Nous ne sommes pas néanmoins naïfs au point de croire que ce modèle soit parfait et applicable à la virgule près chez nous.

Et pour cause, les tensions que connaît l’Allemagne sur son marché du travail avec un regain d’activité des syndicats laissent entrevoir que cette compétitivité allemande s’est faite (ici comme ailleurs) sur le dos des salariés. L’ouvrier allemand qui faisait rêver l’ouvrier français, italien ou espagnol des années 70 est aujourd’hui un lointain souvenir. N’empêche que leur industrie nationale réussit et exporte à tout-va ! Nous sommes-nous déjà intéressés aux produits allemands ? Ce « Made in Germany » qui fait fantasmer les analystes et les boursicoteurs.
Il y en a un qui, depuis 1963, ne connaît pas la crise, aucun signe d’essoufflement à l’horizon. Il s’agit de la Porsche 911, vitrine technologique et culturelle de l’Allemagne. Il s’est d’ailleurs passé un événement majeur au mois de septembre dernier sur le salon de l’automobile de Francfort que les médias dans leur ensemble ont mis sous silence. Ce n’est pas nouveau, depuis vingt ans, les voitures sont ostracisées à la télévision. Elles sont devenues le mal absolu, on les combat avec presque autant de vigueur que les menaces terroristes.

Alors, vous pensez, la présentation officielle d’une nouvelle 911 dont le moteur boxer de six cylindres développe 350 chevaux, qui abat le 0 à 100 km/h en 4,8 secondes et qui affiche crânement une vitesse de pointe de 289 km/h a peu de chance de faire la Une des journaux. Dans notre société qui n’a de ouatée que l’apparence, un tel engin politiquement incorrect est cloué au pilori de la bien-pensance. Pour ceux qui n’auraient jamais eu connaissance du matricule 911, nous pouvons leur rappeler qu’elle est la Porsche par excellence, le jouet absolu des Hommes, le rêve d’une vie et qu’accessoirement elle est la 7ème d’une lignée prestigieuse. Cette voiture de sport a évolué comme le bon vin.

Cette 7ème génération de 911 se plie, comme il se doit, à l’air du temps en matière de consommations réduites et de respect de l’environnement. Plus légère et moins polluante, elle demeure avant tout un concentré de technologie et de plaisir pur. Pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents ou qui seraient hermétiques à la magie automobile, la 911 a gagné ses galons de mythe entre les mains expertes de Steve McQueen, Björn Waldegaard ou Paul Morand. Ce n’est pas simplement une voiture avec quatre roues, c’est beaucoup plus, pour les hommes épris de liberté et de dépassement de soi. On peut donc légitimement se demander si le miracle du modèle allemand ne tiendrait pas en partie dans cet objet fantastique qui reste inabordable au commun des mortels. Car cette 911 est l’incarnation du travail tout simplement bien fait qui implique, à la fois, le respect de ses producteurs et de ses consommateurs. Une voiture pensée et construite par des hommes qualifiés, fiers de leur savoir-faire ayant toujours à l’esprit le souci de voir plus vite, plus beau et plus sûr pour satisfaire au mieux leurs clients.

Que l’on produise des voitures à 10 000 ou à 100 000 euros, on peut déjà s’inspirer de cette exigence-là.

« En Algérie, l’individu ne s’est jamais émancipé »

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Renvoyé, il y a huit ans, de son poste de haut fonctionnaire au ministère algérien de l’Industrie, Boualem Sansal s’emploie désormais à écrire des romans couronnés à l’étranger et interdits dans son pays natal. Le Village de l’Allemand[1. Le Village de l’Allemand, Gallimard, 2008.], où il osait un parallèle entre islamisme et nazisme, lui a valu des menaces de mort et une avalanche d’insultes. L’écrivain récidive avec Rue Darwin[2. Rue Darwin, Gallimard, 2011.] Il y est question des turpitudes familiales de la puissante tribu des Kadri, gérée d’une main de fer un demi-siècle durant par une maquerelle de haut vol, la Djéda, dont l’habileté à composer avec tous les régimes, qu’il s’agisse de l’administration française ou du FLN, fait un personnage quasi allégorique de l’histoire algérienne.

Paulina Dalmayer. La rue Darwin n’existe plus : elle porte désormais le nom d’un certain Benired Mohamed. « C’est une conception du monde qui s’en était allée par la volonté d’une délibération municipale », écrivez-vous… Comment définiriez-vous cette nouvelle « conception du monde » qui s’est imposée en Algérie ?

Boualem Sansal. Il s’agit d’une manière de penser qui exclut la notion d’universel. Il y a « nous » et les « autres », « moi-musulman » et « vous-chrétiens », « moi-pauvre » et « vous-riches ». Le vocabulaire reflète cette vision dichotomique du monde qui fait croire aux gens qu’ils sont au centre de tout, entourés d’ennemis, de colonialistes, d’impérialistes et d’on ne sait qui encore… Des générations naissent et grandissent prises dans les rouages de cette machine. Le cerveau est une pâte molle que l’on forme et déforme comme on veut.

PD. En la matière, les islamistes n’ont rien à envier à l’administration ou aux militaires. Fuir en silence devant l’islamisation est un grand crime, dites-vous, car l’islamisation est « un crime contre l’humanité à venir ». Mais que faire, à part dénoncer ? Existe-t-il des moyens d’agir ?

BS. On dirait que les islamistes ont des pouvoirs magiques ! Évidemment qu’il faut agir ! Maintenant, que faire ? Pour construire une maison, il faut que plusieurs corps de métiers agissent ensemble, un homme seul ne peut pas le faire. Eh bien, c’est la même chose : les enseignants agissent à leur niveau, dans les écoles et les universités ; tous ceux qui ont les moyens d’agir, les associations, les ONG, doivent mener le combat, au besoin de manière violente. Parce que si on ne peut pas conquérir sa liberté par des moyens pacifiques, il faut la prendre par la force. Un homme qui est esclave n’est pas un homme.[access capability= »lire_inedits »]

PD. Par la violence ? Vous ne pouvez pas justifier le terrorisme ou l’arbitraire au prétexte qu’ils s’attaqueraient aux islamistes ! Ne serait-ce pas le plus sûr moyen de décrédibiliser le combat pour la démocratie ?

BS. Il faut en finir avec la naïveté et l’hypocrisie. Ce sont elles qui ont amené au pouvoir des hommes comme Staline, Hitler et tant d’autres, dont certains y sont encore, et dont les victimes se comptent par dizaines de millions. En se taisant, en refusant le combat absolument légitime auquel le devoir les appelait, ceux qui ont laissé faire ont été, en quelque sorte, des complices de ces monstres. Devons-nous, à notre tour, au nom de la démocratie ou de la realpolitik, laisser prospérer des monstres ? Face à l’islamisme, nous devons rester inflexibles : son projet est la mort de l’humanité, du moins celle qui refuse ses diktats. Combattre pour sa liberté, c’est de la légitime défense. Ce n’est pas décrédibiliser la démocratie, c’est la renforcer. Or, la démocratie est la plus grande conquête de l’homme. Reste, évidemment, la question des moyens : bien sûr, il faut absolument et clairement refuser le terrorisme. Nous ne devons en aucun cas recourir à une telle abomination. Nos armes à nous, ce sont le droit, l’éducation, la vigilance, la politique, mais aussi, si c’est vraiment nécessaire, la force utilisée de la manière la plus intelligente possible.

PD. « Un monde sans imams serait nettement plus sûr », écrivez-vous. Admettons. N’oubliez-vous pas que la religion, quelle qu’elle soit, répond encore et toujours au besoin d’espoir, de réconfort et de sens des hommes ?

BS. La religion n’apporte rien du tout. Quand on veut dominer, on fabrique un discours qui soit efficace. Le communisme s’appuyait sur le dogme marxiste-léniniste qui a fait vibrer des millions de gens, la religion s’appuie sur un autre dogme. C’est tout. Il ne faut pas se laisser bercer par la beauté du discours. L’islam fait vibrer les jeunes, oui, et alors ? Pour autant, il ne s’agit pas de renoncer à appréhender la complexité : il y a l’islam et il y a le Coran. On peut croire ou pas à l’histoire que raconte le Coran, cela n’a aucune importance. L’important, c’est de comprendre les processus par lesquels cette histoire a été socialisée et de les combattre en donnant aux citoyens les armes intellectuelles et morales qui leur permettent de résister à toute tentative de subjugation. Car ces processus qui résultent de l’intervention des imams, de l’École, de l’État me paraissent extrêmement dangereux. En Algérie, comme dans beaucoup de pays arabes, l’islam est religion d’État – c’est l’article 2 de la Constitution algérienne. Il faut oser le dire : l’islam doit être expulsé par la porte de la Cité, ou plus précisément de l’espace public. Et il faudra ensuite l’empêcher de revenir par la fenêtre.

PD. L’un de vos personnages, Daoud, arabe et musulman, devient David. En lui infligeant cette transformation, ne prenez-vous pas une forme de revanche personnelle ?

BS. Je ne vois là rien d’extraordinaire. Il y a bien des juifs qui se convertissent au christianisme ou des chrétiens qui deviennent musulmans. Je suis quelqu’un de très tolérant et je conserve mon affection pour mes amis quels que soient les horizons d’où ils viennent. Tant que leurs convictions ou croyances s’inscrivent dans une démarche strictement personnelle, tant qu’ils ne recourent à aucune forme de prosélytisme, ils me restent très proches. J’ai beaucoup de sympathie pour toutes sortes de gens, je dirais même que j’aime tout le monde…

PD. Sauf les imams…

BS. C’est vrai. J’aime tout le monde sauf les imams. L’imam est un bonhomme très dangereux puisque, dans l’univers musulman, il n’y a pas d’Église, pas de hiérarchie. Dans toutes les religions, autant que je sache, il y a la vocation mais aussi l’apprentissage : devenir curé ou rabbin, c’est apprendre un métier et de surcroît un métier très complexe. Dans l’islam, n’importe qui peut s’autoproclamer imam. Comme j’ai étudié le Coran à l’École, je pourrais, moi aussi, décréter que je suis imam. Ma phobie de l’islam vient largement de cela. D’ailleurs, c’est aussi à cause de cette particularité que nombre de pays arabo-musulmans ont, par la voie constitutionnelle, érigé l’islam en religion officielle : cela permet à l’État de surveiller qui prêche quoi et où, d’espionner les mosquées. C’est ainsi qu’on justifie l’État policier. Le résultat, c’est que, pour échapper à cette surveillance, des imams prêchent dans les garages, dans les caves, dans les bois. Puis l’État forme des « contre-imams » chargés de propager des discours contraires à celui des « vrais » imams. Au final, nous assistons à une guerre à l’intérieur de l’islam avec des services secrets qui, dans chaque commune, infiltrent les milieux religieux. J’ajouterai que beaucoup, de part et d’autre, font ça pour l’argent qu’ils gagnent notamment en vendant des talismans et autres gris-gris. Dans cet univers magique, il y a beaucoup de types bizarres ou de charlatans. Or, les croyants autant que les non-croyants ont besoin de règles claires.

PD. De manière générale, vos romans, loin de la mythologie de l’Indépendance, donnent le sentiment que les Algériens subissent leur histoire plus qu’ils ne la façonnent, toujours avec cette espèce de fatalisme qui leur serait propre…

BS. Cet état de « minorité » ou de sujétion est peut-être propre à tous les peuples arabo-musulmans qui n’ont jamais conquis leur autonomie à l’égard du pouvoir temporel ou religieux. En Algérie en particulier, l’individu ne s’est jamais émancipé, au contraire, il demeure toujours le membre d’un groupe dont il subit la loi, la tribu, la famille, l’Oumma. Entre deux irruptions de l’Histoire qui provoquent des réactions éruptives, enflammées, inattendues, il sombre dans une apathie très méditerranéenne : on accepte tout passivement et brusquement, on se révolte. C’est ainsi qu’en octobre 1988, quand les gens sont descendus dans la rue, on a assisté à un début de « printemps algérien ». Le pouvoir a pris peur et a fait pas mal de concessions. Et au lieu de profiter de ce moment de liberté pour jeter les bases d’un État démocratique, la population s’est laissé emporter par l’euphorie de la « victoire », qui a duré trois ans ; au final, on n’a rien construit. L’armée a saisi cette occasion pour mener un travail souterrain et reprendre d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre, plus encore par la corruption que par la force des baïonnettes. Quant aux islamistes, ils ont traité directement avec la population, parvenant ainsi à se doter d’une assise sociale très importante. Tout cela a abouti à une guerre civile qui dure encore bien qu’avec une intensité beaucoup moindre.

PD. « La guerre n’est connue que par la paix qu’elle engendre », écrivez-vous. La guerre d’Indépendance ayant engendré une paix médiocre, partagez-vous la nostalgie de l’époque coloniale exprimée, mezzo voce, par certains de vos compatriotes ?

BS. En effet, les gens se sont battus pendant sept ou huit ans pour l’indépendance et qu’ont-ils obtenu ? Même pas la tranquillité. C’est qu’en réalité, la guerre a été menée sous divers étendards. Certains l’ont faite au nom de l’islam : ils parlaient de djihad et se définissaient comme musulmans plus que comme membres de la Nation. D’autres invoquaient le nationalisme, mais il était idéologiquement creux. La notion de nation arabe « une et indivisible » était totalitaire, puisqu’elle niait les identités réelles, mais aussi très bizarre. Enfin, beaucoup se sont battus au nom des valeurs occidentales, de la liberté, des droits de l’homme. En tout cas, jusqu’à ce que la colonisation impose artificiellement l’unification du territoire, l’Algérie n’avait jamais été unifiée. C’est seulement durant les cent trente années de la colonisation que les gens ont commencé à sentir qu’il existait un lien entre eux, que ce fût la religion ou la langue. Il ne faut pas oublier que la nation s’est construite contre la France, mais sous sa bannière.

PD. Dans le monde vacillant, chaotique, tantôt apathique et tantôt violent que vous décrivez, les femmes apparaissent, au contraire, très déterminées, courageuses dans leurs combats et dans leurs convictions. La femme serait-elle l’avenir de l’Algérie ?

BS. J’en ai plus que la conviction. C’est un phénomène que j’ai observé toute ma vie : les hommes sont très fragiles, quand bien même ils peuvent être brillants et réussir professionnellement. Je ne sais d’où vient cette fragilité masculine, peut-être du fait que les hommes vivent à l’extérieur et qu’ils sont, en conséquence, exposés à tous les courants d’air. Les femmes sont le ciment de la société. Elles ont une force incroyable et, de surcroît, elles l’exercent sans ostentation, considérant que c’est une chose normale. Et pendant qu’elles font tourner la machine, les hommes vont dans les cafés et se lamentent…

PD. Cette insoupçonnable énergie des femmes pourrait-elle être le ferment d’une nouvelle Révolution ?

BS. Elle est le ferment d’une révolution, d’une révolution silencieuse. Elle est en train de se faire. 80% des femmes sont dans la vie active à présent, elles n’étaient même pas 1% en 1962. C’est une marche lente mais porteuse d’espoir. Et il ne faut pas oublier les jeunes qui jouent un rôle de plus en plus important dans la société. Intellectuellement et culturellement, ils s’émancipent beaucoup plus tôt de leurs parents, donc de la tradition.

PD. En attendant, le monde arabe est en ébullition et l’ordre règne en Algérie. « Après le foot, les mots croisés sont le hobby chéri de l’Algérien lettré », dites-vous. Ces honorables passions nationales n’expliquent sans doute pas à elles seules cet immobilisme…

BS. Si les Algériens ne font pas la révolution, c’est parce qu’ils ne croient plus en eux-mêmes et en leurs élites. J’ai déjà évoqué les événements de 1988, l’euphorie, puis les destructions inimaginables, les morts, les disparus. Nous sommes restés sur cet échec d’il y a vingt ans avec le sentiment d’avoir été trahis par l’armée, la société civile, les intellectuels. Pour nombre de ces acteurs, la crise de 1988 a d’ailleurs été un tremplin social qui leur a permis d’acquérir des positions importantes. Du coup, la population voit l’armée comme une bande de voyous et déteste la société intellectuelle. Et j’ai bien peur que les Égyptiens, les Tunisiens ou les Libyens vivent la même déception avec une non moindre intensité.

PD. Seriez-vous sceptique quant aux lendemains des « lendemains qui chantent » ? N’attendez-vous pas un progrès des révolutions arabes ?

BS. Sur ce point, je suis en effet plutôt pessimiste. Une fois l’exaltation tombée, le retour à la vie de tous les jours, petite et mesquine, sera très douloureux. Les gens vont observer le théâtre du pouvoir et ils verront des choses abominables. Nous avons connu cela et l’Égypte le connaîtra à son tour, car l’armée ne lâchera jamais rien. En revanche, je suis assez serein pour la Tunisie qui est un petit pays doté d’une administration en bon état. Le rôle de l’Occident sera également très important. Espérons qu’il ne se soumettra pas aux fausses alternatives d’antan en se demandant qui il va jouer contre qui. Il faut aider tout le monde, y compris les islamistes dès lors qu’ils seront une force politique.

PD. La liberté de parole, que vous parvenez d’une manière ou d’une autre à préserver, ne risque-t-elle pas, paradoxalement, de légitimer le discours officiel qui prétend que l’Algérie est un pays libre, démocratique et pluraliste ?

BS. C’est un risque et il est très troublant pour moi. Je ne sais pas comment échapper à ce piège, car me taire serait pire encore. De fait, à entendre le discours officiel et les rappels constants de l’existence de 150 journaux, on pourrait penser que nous sommes plus libres en Algérie que vous en France ! Alors oui, nous servons de caution, nous contribuons à solidifier la façade démocratique que le pouvoir a construite. Que faire ? Partir ? Oui, je pourrais partir. Mais partir revient à leur céder la place. Bref, en restant comme en partant, on court le risque d’aider le pouvoir. Ce qui me conduit à penser que mon devoir est de rester, c’est que la bataille se mène sur deux fronts : ce n’est pas tant la dictature qui est responsable de notre régression culturelle que l’islamisme. Et s’il peut sembler romantique de résister à une dictature, l’islamisme, c’est une autre affaire. C’est une pression constante des voisins, des gens dans la rue, c’est la peur de pendant le ramadan… Cela détruit l’homme. L’encéphalogramme culturel de l’Algérie est plat. Voilà pourquoi je reste.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Jeanne, derniers temps

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Dans son très beau Capitaine Achab, réalisé en 2007, Philippe Ramos focalisait son attention sur le passé du héros de Moby Dick d’Hermann Melville, avant qu’il ne parcoure les mers pour chasser la baleine. Dans son nouvel opus Jeanne captive, il adopte une démarche contraire. Il fait débuter sa version de Jeanne d’Arc, lorsque la guerre est terminée et Jeanne d’Arc, prisonnière, sur le point d’être livrée aux Anglais.

Jeanne, la jeune fille de Domrémy, est une figure mythique de l’Histoire de France, paysanne, mystique, femme farouche et butée, elle appartient à l’imaginaire collectif de la France, tant qu’elle ne disparaîtra pas des programmes et manuels d’Histoire par la volonté absurde des élus qui établissent les programmes. Le cinéma aime ce personnage historique au destin tragique : du muet à nos jours, on ne compte plus les adaptations de la vie de Jeanne D’Arc. Méliès est l’un des premiers à la faire vivre à l’écran en 1900, suivront une quarantaine d’adaptations parmi lesquelles on retient surtout les chefs d’œuvre de Carl Theodor Dreyer La Passion de Jeanne d’Arc (1928), de Roberto Rossellini Jeanne au bûcher (1954), de Robert Bresson Le procès de Jeanne d’Arc (1962) et les beaux films d’Otto Preminger Sainte Jeanne (Saint Joan) (1957) et de Jacques Rivette, Jeanne La Pucelle (1994).

Jeanne captive commence en l’an de grâce 1430. Après ses victoires contre les Anglais à Orléans et le sacre de Charles VII à Reims, voici venu le temps de la défaite. Jeanne est capturée à Compiègne par Jean de Luxembourg (Louis-Do de Lencquesaing), un allié du Duc de Bourgogne. Elle est emprisonnée au château de Beaurevoir, domaine des Luxembourg. Abandonnée par Charles VII, n’entendant plus ses voix, elle doute. De surcroit sa protectrice Jeanne de Luxembourg meurt… Le désespoir guette Jeanne qui tente de fuir (ou de mourir). Reprise, elle oppose à ses geôliers, qui la vendent aux Anglais, un mutisme têtu, une résistance obstinée.

Le film de Ramos est intelligent, subtil, écrit dans une belle langue. Le cinéaste s’attache à filmer une Jeanne secrète et solitaire, songeuse et silencieuse. Clémence Poésy, parfaite, donne corps à ce personnage à l’opacité butée. Elle est habitée par une profonde croyance où absence, doute et désespoir rôdent, et mettent parfois en déroute les certitudes de sa Foi.
Philippe Ramos filme avec une rigueur ascétique la destinée terrible de Jeanne et son calvaire. Empruntant des chemins libres et singuliers, il cherche à atteindre le mystère de Jeanne qui a tant passionné les historiens et les écrivains, en particulier les catholiques Péguy, Bernanos ou Claudel. Jeanne captive est un film très pictural où le cinéaste travaille la plasticité des éléments naturels. Les scènes de nature sauvage sont sensuelles et minérales. Elles font contrepoint, dans un affrontement entre ombre et lumière, avec celles d’un intérieur carcéral, inquiétant, sombre. La scène où Jeanne, pendant son transfert de Beaurevoir à Rouen, découvre la mer, est magnifique et oscille entre effroi et ravissement devant la puissance de Dieu. Le montage confronte plans d’ensemble -des ciels vastes et lumineux – et plans serrés au cordeau – fragments de visages, d’objets – qui donnent au film sa grande beauté- à la fois lyrique et austère- et sa force d’abstraction. Retrouver la force de la Foi de Jeanne dans une époque médiévale où se mêlent rudesse des hommes et symbolique surnaturelle, tel est l’ambitieux projet du film.

Haïe par le parti bourguignon, le clergé de Rouen et les Anglais, la Pucelle de Domrémy affronte ses juges avec une belle opiniâtreté dans la confiance et l’amour de Dieu. La fin du film est poignante : Jeanne, abandonnée par les hommes et par son roi, moquée par les tenants d’un monde cruel et cynique, va au bûcher dans une dignité superbe sans que les hommes qui aimeraient la sauver – le guérisseur (Thierry Frémont), le moine (Jean-François Stévenin) ou l’ermite extatique (Mathieu Amalric) – ne puissent réellement intervenir. Dans le crépitement des flammes, on touche finalement à la limpidité simple d’une âme humaine atteignant la sainteté.

Et Ramos, conscient de la grandeur et la force des chefs d’œuvre cinématographiques qui ont précédé sa version – surtout les films de Dreyer et Bresson – réussit particulièrement la fin de son film par la force spirituelle qui s’en dégage.

Harry Brown, une fiction de droite

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A l’époque de sa sortie en salle, Harry Brown, le premier long métrage de Daniel Barber, avec Michael Caine, tourné en 2009, a immédiatement été qualifié de « fiction de droite », dans la ligne d’Un justicier dans la ville avec Charles Bronson, ce qui était le moyen le plus efficace pour la critique de le discréditer. Harry Brown serait plutôt Dexter dans les cités anglaises avec cinquante ans de plus que notre expert favori en taches de sang de la police de Miami.

Une fiction de droite est une fiction où le justicier attirera d’autant plus notre sympathie qu’il ne manifestera aucune compassion à l’endroit de la racaille qu’il prend pour cible. C’est le cas d’Harry Brown, un militaire à la retraite, perclus de rhumatismes, jouant aux échecs pour passer le temps, qui décide de liquider à sa manière les voyous qui ont tabassé, torturé et tué son unique camarade de jeu. Il le fera sans état d’âme, consciencieusement, avec une énergie redoutable pour son âge.

Selon le code implicite de la presse bienpensante, il incarne le programme sécuritaire des populistes et The Guardian demandera même à Michael Caine d’arrêter là sa carrière. Quelques mois plus tard, des émeutes enflammeront les banlieues de Londres et de Manchester, donnant raison à Harry Brown, surpris qu’on ne tue plus pour des raisons politiques ou sociales, mais par pur divertissement. Il estimait qu’il était temps pour lui, avant de quitter la scène, de manifester son irritation face à ces dérives infantiles.

Si une fiction de droite est une fiction où l’on n’éprouve pas une once de pitié pour les bad boys, alors Harry Brown est bien une fiction de droite. La compassion, si l’on en croit le film, serait plutôt un truc de fille. Ce dont je me permets de douter, car dans la vengeance la femme est bien plus obstinée et terrifiante que l’homme – je parle d’expérience. Une raison supplémentaire cependant d’acquérir le DVD d’Harry Brown : l’impassibilité de Michael Caine. À ce degré, ce n’est plus de l’art, c’est une posture existentielle face à laquelle il ne reste plus qu’à s’incliner.

PS-EELV : un accord mineur

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Image : PS.

L’accord « de mandature » signé entre Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti socialiste, a fait couler beaucoup d’encre. Il y a certes l’affaire du Mox, ce combustible hybride, objet de désaccords manifestes. Mais il y eût auparavant le psychodrame du « parachutage » de Cécile Duflot à Paris pour les élections législatives, et quelques autres marchandages autour du réacteur de Flamanville.

Il faut dire que les leaders écologistes semblaient mettre un point d’honneur à faire renoncer le PS à la construction l’EPR. Cécile Duflot assurait que ses convictions n’étaient pas à vendre, Eva Joly assénant quant à elle : « il n’y a pas de plan B ». Pourtant, si l’on peut reprocher quelque chose aux représentants d’EELV, ce n’est pas tant d’avoir « dealé » des circonscriptions. C’est sur le fond qu’il convient de critiquer les Verts, notamment leur obsession pour la sortie du nucléaire, cette idée rétrograde vêtue des oripeaux du progressisme.

A-t-on vraiment cru, sans blague, que les écologistes feraient effectivement « de la politique autrement » ? Cela, tous les partis politiques ou presque prétendent le faire. Et pourtant…tous agissent de la même façon – avec toutefois plus ou moins d’hypocrisie.

Car la politique a ses lois, et elles s’imposent à tous. Les institutions de la V République, qui poussent à la bipolarisation, mettent les deux partis dominants, PS et UMP, en position hégémonique. A droite comme à gauche, il faut bien s’entendre avec eux pour avoir une chance d’obtenir quelques élus. Ainsi, ce qui est regrettable, ce n’est pas qu’on passe des accords. C’est plutôt de constater que ces deux grandes formations s’entendent comme larrons en foire pour que perdure cette hégémonie, et même pour qu’elle s’aggrave. Ainsi ont-ils modifié le mode de scrutin des élections régionales pour qu’il ne soit plus possible de proposer une liste dans un département s’il l’on n’est pas en mesure d’en proposer une dans chaque département de la région ! Il s’agit là, pour le PS comme pour l’UMP, d’une véritable rente de situation. Ce sont eux qui distribuent les circonscriptions et les postes. Ils vont même jusqu’à crier au scandale, quand certains candidats osent se présenter sans leur bénédiction, comme si chacun était le co-propriétaire d’un électorat indivis. Il y a là, à l’évidence, une véritable perversion de la démocratie.

Ainsi, quelque réticence que l’on puisse avoir à l’égard des positions des écologistes, il semble quelque peu malhonnête de leur reprocher de négocier avec le Parti socialiste. D’autant que les positions des uns et des autres ont été clairement et publiquement exposées. Accords et désaccords ont été loyalement « actés ». Désormais, les citoyens jugeront.

Il n’y a rien là de comparable, tant s’en faut, avec les très graves atteintes à la démocratie qui se préparent ou qui ont déjà eu lieu. Par exemple, en 2005, le souverain, c’est à dire le peuple, a voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE). Par la suite, ceux qui ne demeurent que les modestes représentants du souverain, les parlementaires, se sont crus autorisés, à droite comme à gauche, à violer sa décision. Nous savons que c’était légal. Nous savons aussi que c’était parfaitement illégitime, et le signe grave du mépris actuel de certains élus pour ce peuple dont ils tiennent pourtant leur pouvoir et, en outre, leur confort.

Quant aux écologistes, c’est plutôt le fond de leur programme qu’il convient de contester. Leur focalisation sur le nucléaire ne laisse de surprendre. On ne peut pas ne pas songer à tous ces épouvantails que l’on agita tout au long de l’histoire de l’industrialisation.

Certes, il y eut Tchernobyl, puis Fukushima. Nous nous risquerons pourtant à répondre que cela n’a rien à voir. Tchernobyl ne témoigne pas de l’insécurité d’une technologie, mais de l’incurie généralisée qui caractérisait la fin de l’empire soviétique. Quant au Japon, c’est un pays connu pour ses séismes à répétition. Aussi reste-t-on ébahi de constater qu’on y ai oublié que les tsunamis sont la suite habituelle des séismes. Lors du drame de Fukushima, les réacteurs ont d’ailleurs résisté au séisme, pourtant exceptionnellement violent, parce qu’ils avaient été construits à dessein. Et s’ils n’ont pas résisté aux tsunamis qui ont suivi, c’est parce qu’on avait omis de prévoir cette option. La preuve : on les avait construits au bord de la mer ! Sommes-nous, aujourd’hui, en France et en Europe, dans une situation comparable ?

Le véritable problème de la sécurité nucléaire nous semble être plutôt celui-ci : qui est le maître d’ouvrage et qui gère les centrales ? Si l’on compte sur le secteur privé, on peut être certain que la recherche de la rentabilité l’emportera toujours sur le souci de la sécurité. Si c’est l’autorité publique, en revanche, la sécurité pourra être assurée.

Finalement, derrière ce débat, l’on perçoit la controverse philosophique sur la notion de « risque raisonnable », qui déborde largement la question du nucléaire. Il n’y a pas d’acte sans risque. Refuser le risque, ce serait refuser tout acte et donc refuser la vie et a fortiori tout changement dans la vie, donc toute idée de progrès. Certains ont voulu théoriser leur horreur du risque avec le fameux « principe de précaution », qui semble nous enjoindre à la prudence en ces termes : « quand on ne sait pas, on ne fait pas ». En somme, il faudrait attendre de tout savoir pour faire. On peut toujours attendre !

Concernant le nucléaire, on nous objectera que « les risques sont d’une autre nature ». C’est faux, mais c’est là la doxa d’une époque étonnante qui vit sur l’illusion qu’à force de précautions on peut éliminer tout risque, en niant que le meilleur moyen de limiter les risques liés à une technologie, c’est encore de continuer à l’exploiter, tout en poursuivant l’acquisition des connaissances qui permettront de la rendre plus sûre.

Hélas, « l’heuristique de la peur » n’est pas le seul contresens de notre modernité.

Cet article provient du blog L’arène nue.

Murat, chanteur en voie de disparition

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Dans l’univers étriqué de la chanson française, qui sue sur les rimes et louche sur le voisin, Murat est une sorte de miracle, ce que vient une fois de plus confirmer son dernier album en date, Grand lièvre, dont le titre ne reprend pas pour rien le nom d’une espèce en voie de disparition. Avec ses textes exigeants, jamais tire-larmes, mais à la nostalgie tenace, ses expressions désuètes, ses lapsus anglais, son érotisme païen et son besoin inassouvi de héros, Murat, c’est l’anti-Aznavour, l’improbable croisement entre Ferré et Dylan.
Si l’on rencontre, au fil des albums, des « citrons volages » et de l’« herbe têtue », un « voleur de rhubarbe » ou un « cœur hérissé de tessons », le chanteur n’en prend pas moins acte de ce qu’une partie du surréalisme a fait long feu, récupéré, et de quelle manière, par l’hydre publicitaire. Son écriture se veut dès lors plus ambitieuse qu’une simple mise en relation de mots rares, qu’une facile mise à l’honneur de rapports incongrus entre les choses. Plutôt que d’accepter, comme d’autres, le règne de l’optique, qui ne nous permet plus d’appréhender le monde autrement que par son image infiniment diffractée, il développe tous les sens : on sent, on touche et on goûte chez Murat ![access capability= »lire_inedits »]

En référence à l’haïku de Basho (« Le vieil étang/une grenouille saute dedans/le bruit de l’eau »), Kenneth White, dans Le Plateau de l’albatros, se demandait pourquoi la plupart des haïkus écrits par des Occidentaux sont si ternes, et faisait la réponse suivante : si les grenouilles sont abondantes (c’est-à-dire les images), il y manque le vieil étang, et par conséquent le bruit de l’eau − « Il manque le fond, et la prise de contact de l’esprit avec ce fond ». Le bruit de l’eau, on peut le retrouver dans l’entreprise proprement géo-poétique de Jean-Louis Murat, géo-poétique au sens de son inventeur, Kenneth White, expliquant que ce qu’il nous faut aujourd’hui, « après la poétique des dieux et des mythes, de l’idéal et de la métaphysique, c’est une poétique de l’espace, de la terre, du monde ». Plutôt que se lamenter sur les refuges perdus, ou vanter les aventures prochaines, les chansons de Murat, et tout particulièrement celles de ce dernier album, témoignent de cet élan.

« Ce monde, dans lequel je subis ce que je subis, ce monde moderne, enfin, diable ! que voulez-vous que j’y fasse ? » s’exclamait André Breton, dans le premier Manifeste du Surréalisme. En écho, sept décennies plus tard, Jean-Louis Murat, dans Le Fier Amant de la Terre, assurait : « Dans ce monde moderne, je ne suis pas chez moi. » Bien sûr, aujourd’hui comme hier, défier de ce qui nous enserre fait partie du jeu, mais les mots de Murat, la poésie si forte de ces mots-là, rendent bien inutiles les discussions autour de son style dandy, ses embardées misanthropes ou son cynisme accusé. Murat, c’est un type qui vit loin de la ville, dans l’ombre changeante et les jardins chaotiques, et qui a développé au fil de chansons plus troublantes les unes que les autres un rapport à la terre qui passe avant tout par la glorification de ses rythmes, l’errance parmi ses formes, la mélancolie d’une énergie tantôt transmise et tantôt refusée. Jeu élégant avec les mots d’hier, ajout de rires d’enfants, d’expressions en patois ou de chœurs masculins, errance au creux d’histoires d’amour, nous sommes à l’opposé de l’atomisation contemporaine, qui voit tant de moi(s) se presser de jérémiades en gâteries, avide de novlangue universelle sur boîtes à rythmes interchangeables.

Colliger les noms de villes et de rivières, de collines et de hameaux, d’Auvergne et d’ailleurs, qui, dans les titres de ses chansons ou le secret de leurs couplets, composent ces « Terres de France » depuis trente ans, c’est les prendre alors pour ce qu’ils sont : les coutures précises d’un « ruban de mémoire qui se défait », quelque part entre Vaison-la-Romaine et Beaugency, Cabourg et Saint-Malo, Lyon et Genève, Tullière et Sanadoire, Pessade et Courbanges… Dans L’Intermède romain, une nouvelle de Drieu, le narrateur qui se donnait le nom de « Cœur de lièvre » avouait enfin : « J’étais un lièvre tout seul dans un guéret, plein d’inquiétude vaine, défaillant de la volupté d’être inquiet pour rien. Je n’avais besoin que de cela, de cette seule joie, écouter le battement de mon cœur, cette confidence continue de la mort à la vie. » Il semble bien que ce soit cette confidence de la mort à la vie, source de joie grave, qui nous rendent si précieux l’art de Jean-Louis Murat.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Vous avez dit « voyeurisme » ?

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Photo : FMI.

Dans un communiqué où ils annoncent leur intention de saisir désormais la justice dès qu’un article leur déplaira, les avocats de Dominique Strauss-Kahn et d’Anne Sinclair dénoncent, au nom de leurs clients des « articles relevant du voyeurisme le plus détestable ».

Diable, ainsi les journaux qui s’intéressent aux exploits de DSK ou aux intentions de son épouse, ainsi que les millions de Français qui s’en amusent seraient coupables de « voyeurisme ».

Les mots ne manquent pas en français, pourquoi diable avoir utilisé celui-là ? Car si ma mémoire est bonne, le voyeurisme est une déviation sexuelle, ou dirons-nous pour ne choquer personne, une activité sexuelle non conventionnelle. Afin de blinder ma démonstration je suis allé sur le net voir ce que nous disent les dicos de ce fameux « voyeurisme ».

À tout seigneur, tout honneur, keskidi wiki ? « Le voyeurisme est un terme à connotation morale, qui décrit un comportement basé sur l’attirance à observer l’intimité ou la nudité d’une personne ou d’un groupe de personnes dans des conditions particulières en cherchant à y éprouver une jouissance et/ou une excitation. »

Pas très sexy, tout ça… Heureusement, on est plus salace dans le dico de Psychologies.fr : « Le voyeur épie et regarde une ou d’autres personnes, généralement à leur insu. L’excitation ou la satisfaction de sa sexualité sont liées au fait de les observer dans leur plus stricte intimité, se déshabillant, dans des ébats amoureux ou même la satisfaction de leurs besoins naturels »

Beurk, beurk, beurk, mais figurez-vous que le Larousse en ligne est encore plus dégoûtant : éloignez immédiatement les enfants -si toutefois ils sont susceptibles de comprendre les mots compliqués à la fin de la parenthèse : « Déviation sexuelle consistant à épier autrui à son insu dans des conduites impliquant l’intimité (rapports sexuels, toilette, défécation, miction) ».

On notera que la plupart des comportements évoqués ci-dessus, en plus d’être déviants, tombent sous le coup de la loi. Pauvre Anne, pauvre Dominique, obligés de vivre dans un pays peuplé de 60 millions de voyeurs, donc de délinquant sexuels !

Perec, reviens, ils sont devenus fous !

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Finlement, même si je suis révolté pr l nouvelle dictture des gences de nottion, je comprends très bien l’inquiétude du gouvernement : cette perspective de perdre l meilleure note qui soit est effectivement un drme. En effet, si Stndrd nd Poor’s qui ont déginé un peu trop tôt comme le montre l’mi Frnçois Miclo dns un récent rticle nous fit perdre cette note, on se demnde comment il ser désormis possible d’écrire en frnçis sns cette voyelle dont Rimbud, toujours lucide, dit qu’elle est le « noir corset velu de mouches écltntes/Qui bombinent utour des punteurs cruelles ». Tout de même, il est indispensble, surtout triplé.

J’imgine déj l ctstrophe pour les contributeurs, ne serit-ce que pour signer. Si Elisbeth Levy peut s’en tirer reltivement bien, comme Mrc Cohen et Gil Mihely, les choses vont devenir beucoup plus compliquées pour Isbelle Mrchndier, Doud Boughezl, Corlie Delume, Dvid Di Not voire crrément drmtiques pour Rolnd Jccrd . Luc Rosenzweig et votre serviteur, en revnche, nous sommes suvés mirculeusement : l dégrdtion ne nous concerne ps, ce qui prouve bien, et je fis ici mon me culp, que les gences de nottion n’ont ps de préjugés idéologiques dns leurs évlutions.

Tout de même, si cette perte devit être effective, conseillons de lire Perec, membre de l’Oulipo, qui vec L disprition réussit en son temps l’écriture de tout un romn sns l lettre e, ce qui est utrement plus compliqué.

Droite, gauche : zéro pour tout le monde

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché débattent de l’école.

Ah que la vie serait simple si chacun jouait sa partition. À droite il y aurait les réacs scrogneugneus, partisans des coups de règles sur les doigts, de la blouse grise et de l’autorité, à gauche les pédagos joyeux, défenseurs d’une école ouverte sur la vie, des profs sympas et des méthodes innovantes. Les uns construiraient des prisons, les autres de chouettes collèges baptisés « Steve Jobs », les uns brandiraient Racine, les autres la théorie du genre. On assisterait à la lutte entre la droite de l’ordre et la gauche de la justice, entre l’école des héritiers et l’université pour tous et nos certitudes à tous seraient bien gardées.

Tout fout le camp, même les idées simples et les clivages rassurants. Je ne sais pas s’il y a une austérité de droite et une rigueur de gauche mais en matière d’éducation, le clivage se résume à « Modernes contre Modernes », selon la formule de Philippe Muray. La destruction de l’Ecole de la République aura été l’œuvre commune de la droite et de la gauche, et en réalité, de la nation tout entière. Le collège unique devait restaurer l’égalité en supprimant des différences entre filières qui avaient une sale tête de distinctions, il n’a fait que creuser les inégalités entre les établissements de centre-ville et ceux des quartiers pudiquement qualifiés de difficiles. Nous voulions, conformément au mot d’ordre de Jean-Pierre Chevènement, amener 80 % des élèves au bac, nous avons aujourd’hui un bac descendu au niveau de 80 % des élèves et des étudiants de premier cycle universitaires incapables d’écrire un français correct. À défaut d’honorer l’exigence du savoir, au moins respecte-t-on leur « droit au diplôme ».

« C’est aux jeunes de former la jeunesse », proclamait il y a quelques années une campagne de recrutement des enseignants. Nous y sommes : les élèves sont désormais des « enfants » ou des « ados ». Quant aux profs, il reste, il est vrai, une petite différence entre la droite qui voudrait en faire des DRH de la petite entreprise appelée « classe » et la gauche qui aimerait les transformer en animateurs socio-culturels chargés de réparer les injustices de la vie et de diffuser les idées nouvelles. Grâce au « livret de compétences », les parents peuvent se rassurer : si leur enfant est ignare en histoire de France ou nul en calcul, il sera formé à la « consommation responsable » et sera capable « d’identifier une situation de discrimination ». De toute façon, l’histoire de France, c’est dangereux et le calcul inutile puisqu’il y a des ordinateurs. Et pour penser, il y a des ordinateurs, aussi ?

Heureusement, l’UMP propose de rétablir le port de la blouse pour effacer les différences entre ceux qui ont « de la marque » et ceux qui n’en ont pas. Ce sera une grande satisfaction pour les profs de se faire agresser par des gamins vêtus de blouse plutôt que de joggings. Et pendant qu’on amuse la galerie avec cette brillante idée, le ministère de l’Education nationale prépare une réforme de l’évaluation des profs. Celle-ci serait confiée au chef d’établissement qui devrait noter son « salarié » selon quatre critères : la capacité à faire progresser chaque élève ; les « compétences dans sa discipline »; la « pratique professionnelle dans l’action collective de l’établissement » ; et la « qualité du cadre de travail ». En clair, on jugera les profs sur leur capacité à « tenir leur classe » et à ne pas faire de vagues. Quant aux « compétences dans la discipline », il faudra expliquer comment le chef d’établissement devenu patron de PME sera à même de les apprécier. Chichis-pompons que tout cela : si nos profs parviennent à faire en sorte que les gamins ne deviennent pas des petits barbares, ils auront mérité de la patrie.

On espère que la gauche montera au créneau dans la foulée des syndicats. De toute façon, François Hollande a trouvé la solution-miracle : demain on recrutera gratis. Comme Hollande est un type sérieux, il promet qu’il trouvera un Pierre à déshabiller pour habiller Paul. Fort bien. Sauf que si le problème tenait aux moyens, ceux qui ont été engloutis dans l’Education nationale auraient dû améliorer les choses. Le PS ne va pas froisser une population qui constitue son cœur de cible en s’interrogeant sur la qualité des enseignants plutôt que sur leur quantité. Certes, de nombreux profs résistent à la démagogie générale dans des conditions héroïques. En attendant, cette année, près de mille postes ouverts au CAPES n’ont pas été pourvus, ce qui signifie que les jurys n’ont pas trouvé de candidats conformes à leurs exigences – plutôt modérées au demeurant. Mais allez draguer l’électeur avec ça.

J’ignore s’il se trouve encore des sociologues pour affirmer que « le niveau monte » mais la publication par l’Insee du Portrait social 2011 de la France n’a pas fait les gros titres des journaux. On y apprend que depuis une dizaine d’années, la proportion d’élèves en difficulté « face à l’écrit » a augmenté et concerne aujourd’hui « près d’un élève sur cinq en début de 6e ». Pour les élèves les plus faibles, « la maîtrise des mécanismes de base de la lecture est stable, mais les compétences langagières (orthographe, vocabulaire, syntaxe) sont en baisse, ce qui explique l’aggravation des difficultés de compréhension des textes écrits. » Ce constat déprimant devrait résonner comme un appel à la mobilisation générale pour l’ensemble de la classe politique. On repassera. Sur l’école, il n’y a plus ni droite ni gauche, il n’y a plus que le Parti de la jeunesse. C’est-à-dire celui du renoncement.

Le franc est de retour, ou presque

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Oui, le Franc est de retour -dans l’actualité, au moins. Pas à cause des politiques ou économistes de plus en plus nombreux qui proposent ou envisagent l’abandon de la monnaie unique.

Non, si on reparle du Franc d’antan, c’est à cause de la Banque de France qui vient de rappeler aujourd’hui aux amateurs de bas de laine qu’il ne leur restait plus que trois mois pour échanger leurs derniers billets old school contre des euros flambants neufs. La date d’échange étant fixée au 17 février 2012 soit dix ans pile après la date de péremption de la devise franco-française

Les billets concernés sont les Pierre et Marie Curie (500 francs) les Gustave Eiffel (200 francs), les Cézanne (100 francs), les Saint-Exupéry (50 francs) et les Debussy (20 francs). Les autres billets et piécettes n’étant déjà plus échangeables depuis belle lurette.



Si en plus d’être conservateur, vous êtes malcomprenant, la Banque de France vient de lancer un site internet qui indique les adresses où la feue devise peut être rapportée et précise les valeurs d’échange – par exemple, 3,05 euros pour le Debussy. « Précise » étant d’ailleurs ici un terme assez inapproprié puisque sur une autre page du site, les comptables approximatifs de la BdF parle d’une valeur de 3,04 € pour le même billet, ce qui la fiche assez mal, entre nous…

Quant à ceux qui veulent échanger leurs euros contre des francs, ils n’auront pas trois mois, mais un seul jour pour le faire : le 22 avril 2012, avec, éventuellement, une prolongation exceptionnelle jusqu’au 6 mai.

Cachez cette Porsche 911 que je ne saurais voir…

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On nous bassine à longueur de journaux télévisés et d’éditos enflammés avec ce fameux modèle allemand. A force de nous rabâcher que notre pays se désindustrialise à la vitesse d’une strip-teaseuse à la dérive, nous avons désormais sur les épaules une pression d’enfer et de sacrés complexes vis-à-vis de nos voisins allemands. En fait, nous nous demandons bien à quoi ressemble ce modèle teuton, quelles recettes miracles appliquent-ils chez eux pour ne pas tomber dans une profonde dépression ? Est-ce encore une manière détournée pour nous dire que nous sommes trop fainéants, trop payés, trop grévistes et de toute façon incompatibles avec la mondialisation qui impose de nouvelles règles de vie ?

C’est-à-dire fermer sa gueule dans les usines (quand elles existent encore) ou dans la rue, par peur d’affoler les agences de notation. Nous avons bien compris que nos PME hexagonales n’étaient pas assez compétitives, qu’elles n’avaient pas la taille critique pour imposer leur leadership européen et que l’innovation était le nerf de la guerre économique. Malgré tout, ces mécanismes demeurent flous dans nos têtes d’éternels assistés. La vérité sur ce modèle allemand si performant a quelque chose d’impalpable, aussi obscure que les niches fiscales et le refinancement des banques. Les leçons de maintien économique dispensées par nos élites depuis les années 80 ont pourtant réussi à nous faire rentrer au burin quelques idées simples et générales. Nous avons fini par admettre que le succès de l’industrie allemande tenait à plusieurs facteurs. D’abord, un tissu de « grosses » PME débordantes d’imagination qui misent sur les nouvelles technologies, une vénération pour le métier d’ingénieur (roi chez eux, précaire chez nous) et surtout les exploits de leur balance commerciale grâce à des exportations florissantes qui font de l’Allemagne le champion des affaires dans le monde. Admettons que cette revue de détail soit séduisante et que nous pourrions y piocher quelques conseils pour « booster » notre économie. Nous ne sommes pas néanmoins naïfs au point de croire que ce modèle soit parfait et applicable à la virgule près chez nous.

Et pour cause, les tensions que connaît l’Allemagne sur son marché du travail avec un regain d’activité des syndicats laissent entrevoir que cette compétitivité allemande s’est faite (ici comme ailleurs) sur le dos des salariés. L’ouvrier allemand qui faisait rêver l’ouvrier français, italien ou espagnol des années 70 est aujourd’hui un lointain souvenir. N’empêche que leur industrie nationale réussit et exporte à tout-va ! Nous sommes-nous déjà intéressés aux produits allemands ? Ce « Made in Germany » qui fait fantasmer les analystes et les boursicoteurs.
Il y en a un qui, depuis 1963, ne connaît pas la crise, aucun signe d’essoufflement à l’horizon. Il s’agit de la Porsche 911, vitrine technologique et culturelle de l’Allemagne. Il s’est d’ailleurs passé un événement majeur au mois de septembre dernier sur le salon de l’automobile de Francfort que les médias dans leur ensemble ont mis sous silence. Ce n’est pas nouveau, depuis vingt ans, les voitures sont ostracisées à la télévision. Elles sont devenues le mal absolu, on les combat avec presque autant de vigueur que les menaces terroristes.

Alors, vous pensez, la présentation officielle d’une nouvelle 911 dont le moteur boxer de six cylindres développe 350 chevaux, qui abat le 0 à 100 km/h en 4,8 secondes et qui affiche crânement une vitesse de pointe de 289 km/h a peu de chance de faire la Une des journaux. Dans notre société qui n’a de ouatée que l’apparence, un tel engin politiquement incorrect est cloué au pilori de la bien-pensance. Pour ceux qui n’auraient jamais eu connaissance du matricule 911, nous pouvons leur rappeler qu’elle est la Porsche par excellence, le jouet absolu des Hommes, le rêve d’une vie et qu’accessoirement elle est la 7ème d’une lignée prestigieuse. Cette voiture de sport a évolué comme le bon vin.

Cette 7ème génération de 911 se plie, comme il se doit, à l’air du temps en matière de consommations réduites et de respect de l’environnement. Plus légère et moins polluante, elle demeure avant tout un concentré de technologie et de plaisir pur. Pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents ou qui seraient hermétiques à la magie automobile, la 911 a gagné ses galons de mythe entre les mains expertes de Steve McQueen, Björn Waldegaard ou Paul Morand. Ce n’est pas simplement une voiture avec quatre roues, c’est beaucoup plus, pour les hommes épris de liberté et de dépassement de soi. On peut donc légitimement se demander si le miracle du modèle allemand ne tiendrait pas en partie dans cet objet fantastique qui reste inabordable au commun des mortels. Car cette 911 est l’incarnation du travail tout simplement bien fait qui implique, à la fois, le respect de ses producteurs et de ses consommateurs. Une voiture pensée et construite par des hommes qualifiés, fiers de leur savoir-faire ayant toujours à l’esprit le souci de voir plus vite, plus beau et plus sûr pour satisfaire au mieux leurs clients.

Que l’on produise des voitures à 10 000 ou à 100 000 euros, on peut déjà s’inspirer de cette exigence-là.

« En Algérie, l’individu ne s’est jamais émancipé »

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Renvoyé, il y a huit ans, de son poste de haut fonctionnaire au ministère algérien de l’Industrie, Boualem Sansal s’emploie désormais à écrire des romans couronnés à l’étranger et interdits dans son pays natal. Le Village de l’Allemand[1. Le Village de l’Allemand, Gallimard, 2008.], où il osait un parallèle entre islamisme et nazisme, lui a valu des menaces de mort et une avalanche d’insultes. L’écrivain récidive avec Rue Darwin[2. Rue Darwin, Gallimard, 2011.] Il y est question des turpitudes familiales de la puissante tribu des Kadri, gérée d’une main de fer un demi-siècle durant par une maquerelle de haut vol, la Djéda, dont l’habileté à composer avec tous les régimes, qu’il s’agisse de l’administration française ou du FLN, fait un personnage quasi allégorique de l’histoire algérienne.

Paulina Dalmayer. La rue Darwin n’existe plus : elle porte désormais le nom d’un certain Benired Mohamed. « C’est une conception du monde qui s’en était allée par la volonté d’une délibération municipale », écrivez-vous… Comment définiriez-vous cette nouvelle « conception du monde » qui s’est imposée en Algérie ?

Boualem Sansal. Il s’agit d’une manière de penser qui exclut la notion d’universel. Il y a « nous » et les « autres », « moi-musulman » et « vous-chrétiens », « moi-pauvre » et « vous-riches ». Le vocabulaire reflète cette vision dichotomique du monde qui fait croire aux gens qu’ils sont au centre de tout, entourés d’ennemis, de colonialistes, d’impérialistes et d’on ne sait qui encore… Des générations naissent et grandissent prises dans les rouages de cette machine. Le cerveau est une pâte molle que l’on forme et déforme comme on veut.

PD. En la matière, les islamistes n’ont rien à envier à l’administration ou aux militaires. Fuir en silence devant l’islamisation est un grand crime, dites-vous, car l’islamisation est « un crime contre l’humanité à venir ». Mais que faire, à part dénoncer ? Existe-t-il des moyens d’agir ?

BS. On dirait que les islamistes ont des pouvoirs magiques ! Évidemment qu’il faut agir ! Maintenant, que faire ? Pour construire une maison, il faut que plusieurs corps de métiers agissent ensemble, un homme seul ne peut pas le faire. Eh bien, c’est la même chose : les enseignants agissent à leur niveau, dans les écoles et les universités ; tous ceux qui ont les moyens d’agir, les associations, les ONG, doivent mener le combat, au besoin de manière violente. Parce que si on ne peut pas conquérir sa liberté par des moyens pacifiques, il faut la prendre par la force. Un homme qui est esclave n’est pas un homme.[access capability= »lire_inedits »]

PD. Par la violence ? Vous ne pouvez pas justifier le terrorisme ou l’arbitraire au prétexte qu’ils s’attaqueraient aux islamistes ! Ne serait-ce pas le plus sûr moyen de décrédibiliser le combat pour la démocratie ?

BS. Il faut en finir avec la naïveté et l’hypocrisie. Ce sont elles qui ont amené au pouvoir des hommes comme Staline, Hitler et tant d’autres, dont certains y sont encore, et dont les victimes se comptent par dizaines de millions. En se taisant, en refusant le combat absolument légitime auquel le devoir les appelait, ceux qui ont laissé faire ont été, en quelque sorte, des complices de ces monstres. Devons-nous, à notre tour, au nom de la démocratie ou de la realpolitik, laisser prospérer des monstres ? Face à l’islamisme, nous devons rester inflexibles : son projet est la mort de l’humanité, du moins celle qui refuse ses diktats. Combattre pour sa liberté, c’est de la légitime défense. Ce n’est pas décrédibiliser la démocratie, c’est la renforcer. Or, la démocratie est la plus grande conquête de l’homme. Reste, évidemment, la question des moyens : bien sûr, il faut absolument et clairement refuser le terrorisme. Nous ne devons en aucun cas recourir à une telle abomination. Nos armes à nous, ce sont le droit, l’éducation, la vigilance, la politique, mais aussi, si c’est vraiment nécessaire, la force utilisée de la manière la plus intelligente possible.

PD. « Un monde sans imams serait nettement plus sûr », écrivez-vous. Admettons. N’oubliez-vous pas que la religion, quelle qu’elle soit, répond encore et toujours au besoin d’espoir, de réconfort et de sens des hommes ?

BS. La religion n’apporte rien du tout. Quand on veut dominer, on fabrique un discours qui soit efficace. Le communisme s’appuyait sur le dogme marxiste-léniniste qui a fait vibrer des millions de gens, la religion s’appuie sur un autre dogme. C’est tout. Il ne faut pas se laisser bercer par la beauté du discours. L’islam fait vibrer les jeunes, oui, et alors ? Pour autant, il ne s’agit pas de renoncer à appréhender la complexité : il y a l’islam et il y a le Coran. On peut croire ou pas à l’histoire que raconte le Coran, cela n’a aucune importance. L’important, c’est de comprendre les processus par lesquels cette histoire a été socialisée et de les combattre en donnant aux citoyens les armes intellectuelles et morales qui leur permettent de résister à toute tentative de subjugation. Car ces processus qui résultent de l’intervention des imams, de l’École, de l’État me paraissent extrêmement dangereux. En Algérie, comme dans beaucoup de pays arabes, l’islam est religion d’État – c’est l’article 2 de la Constitution algérienne. Il faut oser le dire : l’islam doit être expulsé par la porte de la Cité, ou plus précisément de l’espace public. Et il faudra ensuite l’empêcher de revenir par la fenêtre.

PD. L’un de vos personnages, Daoud, arabe et musulman, devient David. En lui infligeant cette transformation, ne prenez-vous pas une forme de revanche personnelle ?

BS. Je ne vois là rien d’extraordinaire. Il y a bien des juifs qui se convertissent au christianisme ou des chrétiens qui deviennent musulmans. Je suis quelqu’un de très tolérant et je conserve mon affection pour mes amis quels que soient les horizons d’où ils viennent. Tant que leurs convictions ou croyances s’inscrivent dans une démarche strictement personnelle, tant qu’ils ne recourent à aucune forme de prosélytisme, ils me restent très proches. J’ai beaucoup de sympathie pour toutes sortes de gens, je dirais même que j’aime tout le monde…

PD. Sauf les imams…

BS. C’est vrai. J’aime tout le monde sauf les imams. L’imam est un bonhomme très dangereux puisque, dans l’univers musulman, il n’y a pas d’Église, pas de hiérarchie. Dans toutes les religions, autant que je sache, il y a la vocation mais aussi l’apprentissage : devenir curé ou rabbin, c’est apprendre un métier et de surcroît un métier très complexe. Dans l’islam, n’importe qui peut s’autoproclamer imam. Comme j’ai étudié le Coran à l’École, je pourrais, moi aussi, décréter que je suis imam. Ma phobie de l’islam vient largement de cela. D’ailleurs, c’est aussi à cause de cette particularité que nombre de pays arabo-musulmans ont, par la voie constitutionnelle, érigé l’islam en religion officielle : cela permet à l’État de surveiller qui prêche quoi et où, d’espionner les mosquées. C’est ainsi qu’on justifie l’État policier. Le résultat, c’est que, pour échapper à cette surveillance, des imams prêchent dans les garages, dans les caves, dans les bois. Puis l’État forme des « contre-imams » chargés de propager des discours contraires à celui des « vrais » imams. Au final, nous assistons à une guerre à l’intérieur de l’islam avec des services secrets qui, dans chaque commune, infiltrent les milieux religieux. J’ajouterai que beaucoup, de part et d’autre, font ça pour l’argent qu’ils gagnent notamment en vendant des talismans et autres gris-gris. Dans cet univers magique, il y a beaucoup de types bizarres ou de charlatans. Or, les croyants autant que les non-croyants ont besoin de règles claires.

PD. De manière générale, vos romans, loin de la mythologie de l’Indépendance, donnent le sentiment que les Algériens subissent leur histoire plus qu’ils ne la façonnent, toujours avec cette espèce de fatalisme qui leur serait propre…

BS. Cet état de « minorité » ou de sujétion est peut-être propre à tous les peuples arabo-musulmans qui n’ont jamais conquis leur autonomie à l’égard du pouvoir temporel ou religieux. En Algérie en particulier, l’individu ne s’est jamais émancipé, au contraire, il demeure toujours le membre d’un groupe dont il subit la loi, la tribu, la famille, l’Oumma. Entre deux irruptions de l’Histoire qui provoquent des réactions éruptives, enflammées, inattendues, il sombre dans une apathie très méditerranéenne : on accepte tout passivement et brusquement, on se révolte. C’est ainsi qu’en octobre 1988, quand les gens sont descendus dans la rue, on a assisté à un début de « printemps algérien ». Le pouvoir a pris peur et a fait pas mal de concessions. Et au lieu de profiter de ce moment de liberté pour jeter les bases d’un État démocratique, la population s’est laissé emporter par l’euphorie de la « victoire », qui a duré trois ans ; au final, on n’a rien construit. L’armée a saisi cette occasion pour mener un travail souterrain et reprendre d’une main ce qu’elle avait donné de l’autre, plus encore par la corruption que par la force des baïonnettes. Quant aux islamistes, ils ont traité directement avec la population, parvenant ainsi à se doter d’une assise sociale très importante. Tout cela a abouti à une guerre civile qui dure encore bien qu’avec une intensité beaucoup moindre.

PD. « La guerre n’est connue que par la paix qu’elle engendre », écrivez-vous. La guerre d’Indépendance ayant engendré une paix médiocre, partagez-vous la nostalgie de l’époque coloniale exprimée, mezzo voce, par certains de vos compatriotes ?

BS. En effet, les gens se sont battus pendant sept ou huit ans pour l’indépendance et qu’ont-ils obtenu ? Même pas la tranquillité. C’est qu’en réalité, la guerre a été menée sous divers étendards. Certains l’ont faite au nom de l’islam : ils parlaient de djihad et se définissaient comme musulmans plus que comme membres de la Nation. D’autres invoquaient le nationalisme, mais il était idéologiquement creux. La notion de nation arabe « une et indivisible » était totalitaire, puisqu’elle niait les identités réelles, mais aussi très bizarre. Enfin, beaucoup se sont battus au nom des valeurs occidentales, de la liberté, des droits de l’homme. En tout cas, jusqu’à ce que la colonisation impose artificiellement l’unification du territoire, l’Algérie n’avait jamais été unifiée. C’est seulement durant les cent trente années de la colonisation que les gens ont commencé à sentir qu’il existait un lien entre eux, que ce fût la religion ou la langue. Il ne faut pas oublier que la nation s’est construite contre la France, mais sous sa bannière.

PD. Dans le monde vacillant, chaotique, tantôt apathique et tantôt violent que vous décrivez, les femmes apparaissent, au contraire, très déterminées, courageuses dans leurs combats et dans leurs convictions. La femme serait-elle l’avenir de l’Algérie ?

BS. J’en ai plus que la conviction. C’est un phénomène que j’ai observé toute ma vie : les hommes sont très fragiles, quand bien même ils peuvent être brillants et réussir professionnellement. Je ne sais d’où vient cette fragilité masculine, peut-être du fait que les hommes vivent à l’extérieur et qu’ils sont, en conséquence, exposés à tous les courants d’air. Les femmes sont le ciment de la société. Elles ont une force incroyable et, de surcroît, elles l’exercent sans ostentation, considérant que c’est une chose normale. Et pendant qu’elles font tourner la machine, les hommes vont dans les cafés et se lamentent…

PD. Cette insoupçonnable énergie des femmes pourrait-elle être le ferment d’une nouvelle Révolution ?

BS. Elle est le ferment d’une révolution, d’une révolution silencieuse. Elle est en train de se faire. 80% des femmes sont dans la vie active à présent, elles n’étaient même pas 1% en 1962. C’est une marche lente mais porteuse d’espoir. Et il ne faut pas oublier les jeunes qui jouent un rôle de plus en plus important dans la société. Intellectuellement et culturellement, ils s’émancipent beaucoup plus tôt de leurs parents, donc de la tradition.

PD. En attendant, le monde arabe est en ébullition et l’ordre règne en Algérie. « Après le foot, les mots croisés sont le hobby chéri de l’Algérien lettré », dites-vous. Ces honorables passions nationales n’expliquent sans doute pas à elles seules cet immobilisme…

BS. Si les Algériens ne font pas la révolution, c’est parce qu’ils ne croient plus en eux-mêmes et en leurs élites. J’ai déjà évoqué les événements de 1988, l’euphorie, puis les destructions inimaginables, les morts, les disparus. Nous sommes restés sur cet échec d’il y a vingt ans avec le sentiment d’avoir été trahis par l’armée, la société civile, les intellectuels. Pour nombre de ces acteurs, la crise de 1988 a d’ailleurs été un tremplin social qui leur a permis d’acquérir des positions importantes. Du coup, la population voit l’armée comme une bande de voyous et déteste la société intellectuelle. Et j’ai bien peur que les Égyptiens, les Tunisiens ou les Libyens vivent la même déception avec une non moindre intensité.

PD. Seriez-vous sceptique quant aux lendemains des « lendemains qui chantent » ? N’attendez-vous pas un progrès des révolutions arabes ?

BS. Sur ce point, je suis en effet plutôt pessimiste. Une fois l’exaltation tombée, le retour à la vie de tous les jours, petite et mesquine, sera très douloureux. Les gens vont observer le théâtre du pouvoir et ils verront des choses abominables. Nous avons connu cela et l’Égypte le connaîtra à son tour, car l’armée ne lâchera jamais rien. En revanche, je suis assez serein pour la Tunisie qui est un petit pays doté d’une administration en bon état. Le rôle de l’Occident sera également très important. Espérons qu’il ne se soumettra pas aux fausses alternatives d’antan en se demandant qui il va jouer contre qui. Il faut aider tout le monde, y compris les islamistes dès lors qu’ils seront une force politique.

PD. La liberté de parole, que vous parvenez d’une manière ou d’une autre à préserver, ne risque-t-elle pas, paradoxalement, de légitimer le discours officiel qui prétend que l’Algérie est un pays libre, démocratique et pluraliste ?

BS. C’est un risque et il est très troublant pour moi. Je ne sais pas comment échapper à ce piège, car me taire serait pire encore. De fait, à entendre le discours officiel et les rappels constants de l’existence de 150 journaux, on pourrait penser que nous sommes plus libres en Algérie que vous en France ! Alors oui, nous servons de caution, nous contribuons à solidifier la façade démocratique que le pouvoir a construite. Que faire ? Partir ? Oui, je pourrais partir. Mais partir revient à leur céder la place. Bref, en restant comme en partant, on court le risque d’aider le pouvoir. Ce qui me conduit à penser que mon devoir est de rester, c’est que la bataille se mène sur deux fronts : ce n’est pas tant la dictature qui est responsable de notre régression culturelle que l’islamisme. Et s’il peut sembler romantique de résister à une dictature, l’islamisme, c’est une autre affaire. C’est une pression constante des voisins, des gens dans la rue, c’est la peur de pendant le ramadan… Cela détruit l’homme. L’encéphalogramme culturel de l’Algérie est plat. Voilà pourquoi je reste.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Jeanne, derniers temps

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Dans son très beau Capitaine Achab, réalisé en 2007, Philippe Ramos focalisait son attention sur le passé du héros de Moby Dick d’Hermann Melville, avant qu’il ne parcoure les mers pour chasser la baleine. Dans son nouvel opus Jeanne captive, il adopte une démarche contraire. Il fait débuter sa version de Jeanne d’Arc, lorsque la guerre est terminée et Jeanne d’Arc, prisonnière, sur le point d’être livrée aux Anglais.

Jeanne, la jeune fille de Domrémy, est une figure mythique de l’Histoire de France, paysanne, mystique, femme farouche et butée, elle appartient à l’imaginaire collectif de la France, tant qu’elle ne disparaîtra pas des programmes et manuels d’Histoire par la volonté absurde des élus qui établissent les programmes. Le cinéma aime ce personnage historique au destin tragique : du muet à nos jours, on ne compte plus les adaptations de la vie de Jeanne D’Arc. Méliès est l’un des premiers à la faire vivre à l’écran en 1900, suivront une quarantaine d’adaptations parmi lesquelles on retient surtout les chefs d’œuvre de Carl Theodor Dreyer La Passion de Jeanne d’Arc (1928), de Roberto Rossellini Jeanne au bûcher (1954), de Robert Bresson Le procès de Jeanne d’Arc (1962) et les beaux films d’Otto Preminger Sainte Jeanne (Saint Joan) (1957) et de Jacques Rivette, Jeanne La Pucelle (1994).

Jeanne captive commence en l’an de grâce 1430. Après ses victoires contre les Anglais à Orléans et le sacre de Charles VII à Reims, voici venu le temps de la défaite. Jeanne est capturée à Compiègne par Jean de Luxembourg (Louis-Do de Lencquesaing), un allié du Duc de Bourgogne. Elle est emprisonnée au château de Beaurevoir, domaine des Luxembourg. Abandonnée par Charles VII, n’entendant plus ses voix, elle doute. De surcroit sa protectrice Jeanne de Luxembourg meurt… Le désespoir guette Jeanne qui tente de fuir (ou de mourir). Reprise, elle oppose à ses geôliers, qui la vendent aux Anglais, un mutisme têtu, une résistance obstinée.

Le film de Ramos est intelligent, subtil, écrit dans une belle langue. Le cinéaste s’attache à filmer une Jeanne secrète et solitaire, songeuse et silencieuse. Clémence Poésy, parfaite, donne corps à ce personnage à l’opacité butée. Elle est habitée par une profonde croyance où absence, doute et désespoir rôdent, et mettent parfois en déroute les certitudes de sa Foi.
Philippe Ramos filme avec une rigueur ascétique la destinée terrible de Jeanne et son calvaire. Empruntant des chemins libres et singuliers, il cherche à atteindre le mystère de Jeanne qui a tant passionné les historiens et les écrivains, en particulier les catholiques Péguy, Bernanos ou Claudel. Jeanne captive est un film très pictural où le cinéaste travaille la plasticité des éléments naturels. Les scènes de nature sauvage sont sensuelles et minérales. Elles font contrepoint, dans un affrontement entre ombre et lumière, avec celles d’un intérieur carcéral, inquiétant, sombre. La scène où Jeanne, pendant son transfert de Beaurevoir à Rouen, découvre la mer, est magnifique et oscille entre effroi et ravissement devant la puissance de Dieu. Le montage confronte plans d’ensemble -des ciels vastes et lumineux – et plans serrés au cordeau – fragments de visages, d’objets – qui donnent au film sa grande beauté- à la fois lyrique et austère- et sa force d’abstraction. Retrouver la force de la Foi de Jeanne dans une époque médiévale où se mêlent rudesse des hommes et symbolique surnaturelle, tel est l’ambitieux projet du film.

Haïe par le parti bourguignon, le clergé de Rouen et les Anglais, la Pucelle de Domrémy affronte ses juges avec une belle opiniâtreté dans la confiance et l’amour de Dieu. La fin du film est poignante : Jeanne, abandonnée par les hommes et par son roi, moquée par les tenants d’un monde cruel et cynique, va au bûcher dans une dignité superbe sans que les hommes qui aimeraient la sauver – le guérisseur (Thierry Frémont), le moine (Jean-François Stévenin) ou l’ermite extatique (Mathieu Amalric) – ne puissent réellement intervenir. Dans le crépitement des flammes, on touche finalement à la limpidité simple d’une âme humaine atteignant la sainteté.

Et Ramos, conscient de la grandeur et la force des chefs d’œuvre cinématographiques qui ont précédé sa version – surtout les films de Dreyer et Bresson – réussit particulièrement la fin de son film par la force spirituelle qui s’en dégage.

Harry Brown, une fiction de droite

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A l’époque de sa sortie en salle, Harry Brown, le premier long métrage de Daniel Barber, avec Michael Caine, tourné en 2009, a immédiatement été qualifié de « fiction de droite », dans la ligne d’Un justicier dans la ville avec Charles Bronson, ce qui était le moyen le plus efficace pour la critique de le discréditer. Harry Brown serait plutôt Dexter dans les cités anglaises avec cinquante ans de plus que notre expert favori en taches de sang de la police de Miami.

Une fiction de droite est une fiction où le justicier attirera d’autant plus notre sympathie qu’il ne manifestera aucune compassion à l’endroit de la racaille qu’il prend pour cible. C’est le cas d’Harry Brown, un militaire à la retraite, perclus de rhumatismes, jouant aux échecs pour passer le temps, qui décide de liquider à sa manière les voyous qui ont tabassé, torturé et tué son unique camarade de jeu. Il le fera sans état d’âme, consciencieusement, avec une énergie redoutable pour son âge.

Selon le code implicite de la presse bienpensante, il incarne le programme sécuritaire des populistes et The Guardian demandera même à Michael Caine d’arrêter là sa carrière. Quelques mois plus tard, des émeutes enflammeront les banlieues de Londres et de Manchester, donnant raison à Harry Brown, surpris qu’on ne tue plus pour des raisons politiques ou sociales, mais par pur divertissement. Il estimait qu’il était temps pour lui, avant de quitter la scène, de manifester son irritation face à ces dérives infantiles.

Si une fiction de droite est une fiction où l’on n’éprouve pas une once de pitié pour les bad boys, alors Harry Brown est bien une fiction de droite. La compassion, si l’on en croit le film, serait plutôt un truc de fille. Ce dont je me permets de douter, car dans la vengeance la femme est bien plus obstinée et terrifiante que l’homme – je parle d’expérience. Une raison supplémentaire cependant d’acquérir le DVD d’Harry Brown : l’impassibilité de Michael Caine. À ce degré, ce n’est plus de l’art, c’est une posture existentielle face à laquelle il ne reste plus qu’à s’incliner.

PS-EELV : un accord mineur

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Image : PS.

L’accord « de mandature » signé entre Europe Ecologie-Les Verts (EELV) et le Parti socialiste, a fait couler beaucoup d’encre. Il y a certes l’affaire du Mox, ce combustible hybride, objet de désaccords manifestes. Mais il y eût auparavant le psychodrame du « parachutage » de Cécile Duflot à Paris pour les élections législatives, et quelques autres marchandages autour du réacteur de Flamanville.

Il faut dire que les leaders écologistes semblaient mettre un point d’honneur à faire renoncer le PS à la construction l’EPR. Cécile Duflot assurait que ses convictions n’étaient pas à vendre, Eva Joly assénant quant à elle : « il n’y a pas de plan B ». Pourtant, si l’on peut reprocher quelque chose aux représentants d’EELV, ce n’est pas tant d’avoir « dealé » des circonscriptions. C’est sur le fond qu’il convient de critiquer les Verts, notamment leur obsession pour la sortie du nucléaire, cette idée rétrograde vêtue des oripeaux du progressisme.

A-t-on vraiment cru, sans blague, que les écologistes feraient effectivement « de la politique autrement » ? Cela, tous les partis politiques ou presque prétendent le faire. Et pourtant…tous agissent de la même façon – avec toutefois plus ou moins d’hypocrisie.

Car la politique a ses lois, et elles s’imposent à tous. Les institutions de la V République, qui poussent à la bipolarisation, mettent les deux partis dominants, PS et UMP, en position hégémonique. A droite comme à gauche, il faut bien s’entendre avec eux pour avoir une chance d’obtenir quelques élus. Ainsi, ce qui est regrettable, ce n’est pas qu’on passe des accords. C’est plutôt de constater que ces deux grandes formations s’entendent comme larrons en foire pour que perdure cette hégémonie, et même pour qu’elle s’aggrave. Ainsi ont-ils modifié le mode de scrutin des élections régionales pour qu’il ne soit plus possible de proposer une liste dans un département s’il l’on n’est pas en mesure d’en proposer une dans chaque département de la région ! Il s’agit là, pour le PS comme pour l’UMP, d’une véritable rente de situation. Ce sont eux qui distribuent les circonscriptions et les postes. Ils vont même jusqu’à crier au scandale, quand certains candidats osent se présenter sans leur bénédiction, comme si chacun était le co-propriétaire d’un électorat indivis. Il y a là, à l’évidence, une véritable perversion de la démocratie.

Ainsi, quelque réticence que l’on puisse avoir à l’égard des positions des écologistes, il semble quelque peu malhonnête de leur reprocher de négocier avec le Parti socialiste. D’autant que les positions des uns et des autres ont été clairement et publiquement exposées. Accords et désaccords ont été loyalement « actés ». Désormais, les citoyens jugeront.

Il n’y a rien là de comparable, tant s’en faut, avec les très graves atteintes à la démocratie qui se préparent ou qui ont déjà eu lieu. Par exemple, en 2005, le souverain, c’est à dire le peuple, a voté « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen (TCE). Par la suite, ceux qui ne demeurent que les modestes représentants du souverain, les parlementaires, se sont crus autorisés, à droite comme à gauche, à violer sa décision. Nous savons que c’était légal. Nous savons aussi que c’était parfaitement illégitime, et le signe grave du mépris actuel de certains élus pour ce peuple dont ils tiennent pourtant leur pouvoir et, en outre, leur confort.

Quant aux écologistes, c’est plutôt le fond de leur programme qu’il convient de contester. Leur focalisation sur le nucléaire ne laisse de surprendre. On ne peut pas ne pas songer à tous ces épouvantails que l’on agita tout au long de l’histoire de l’industrialisation.

Certes, il y eut Tchernobyl, puis Fukushima. Nous nous risquerons pourtant à répondre que cela n’a rien à voir. Tchernobyl ne témoigne pas de l’insécurité d’une technologie, mais de l’incurie généralisée qui caractérisait la fin de l’empire soviétique. Quant au Japon, c’est un pays connu pour ses séismes à répétition. Aussi reste-t-on ébahi de constater qu’on y ai oublié que les tsunamis sont la suite habituelle des séismes. Lors du drame de Fukushima, les réacteurs ont d’ailleurs résisté au séisme, pourtant exceptionnellement violent, parce qu’ils avaient été construits à dessein. Et s’ils n’ont pas résisté aux tsunamis qui ont suivi, c’est parce qu’on avait omis de prévoir cette option. La preuve : on les avait construits au bord de la mer ! Sommes-nous, aujourd’hui, en France et en Europe, dans une situation comparable ?

Le véritable problème de la sécurité nucléaire nous semble être plutôt celui-ci : qui est le maître d’ouvrage et qui gère les centrales ? Si l’on compte sur le secteur privé, on peut être certain que la recherche de la rentabilité l’emportera toujours sur le souci de la sécurité. Si c’est l’autorité publique, en revanche, la sécurité pourra être assurée.

Finalement, derrière ce débat, l’on perçoit la controverse philosophique sur la notion de « risque raisonnable », qui déborde largement la question du nucléaire. Il n’y a pas d’acte sans risque. Refuser le risque, ce serait refuser tout acte et donc refuser la vie et a fortiori tout changement dans la vie, donc toute idée de progrès. Certains ont voulu théoriser leur horreur du risque avec le fameux « principe de précaution », qui semble nous enjoindre à la prudence en ces termes : « quand on ne sait pas, on ne fait pas ». En somme, il faudrait attendre de tout savoir pour faire. On peut toujours attendre !

Concernant le nucléaire, on nous objectera que « les risques sont d’une autre nature ». C’est faux, mais c’est là la doxa d’une époque étonnante qui vit sur l’illusion qu’à force de précautions on peut éliminer tout risque, en niant que le meilleur moyen de limiter les risques liés à une technologie, c’est encore de continuer à l’exploiter, tout en poursuivant l’acquisition des connaissances qui permettront de la rendre plus sûre.

Hélas, « l’heuristique de la peur » n’est pas le seul contresens de notre modernité.

Cet article provient du blog L’arène nue.

Murat, chanteur en voie de disparition

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Dans l’univers étriqué de la chanson française, qui sue sur les rimes et louche sur le voisin, Murat est une sorte de miracle, ce que vient une fois de plus confirmer son dernier album en date, Grand lièvre, dont le titre ne reprend pas pour rien le nom d’une espèce en voie de disparition. Avec ses textes exigeants, jamais tire-larmes, mais à la nostalgie tenace, ses expressions désuètes, ses lapsus anglais, son érotisme païen et son besoin inassouvi de héros, Murat, c’est l’anti-Aznavour, l’improbable croisement entre Ferré et Dylan.
Si l’on rencontre, au fil des albums, des « citrons volages » et de l’« herbe têtue », un « voleur de rhubarbe » ou un « cœur hérissé de tessons », le chanteur n’en prend pas moins acte de ce qu’une partie du surréalisme a fait long feu, récupéré, et de quelle manière, par l’hydre publicitaire. Son écriture se veut dès lors plus ambitieuse qu’une simple mise en relation de mots rares, qu’une facile mise à l’honneur de rapports incongrus entre les choses. Plutôt que d’accepter, comme d’autres, le règne de l’optique, qui ne nous permet plus d’appréhender le monde autrement que par son image infiniment diffractée, il développe tous les sens : on sent, on touche et on goûte chez Murat ![access capability= »lire_inedits »]

En référence à l’haïku de Basho (« Le vieil étang/une grenouille saute dedans/le bruit de l’eau »), Kenneth White, dans Le Plateau de l’albatros, se demandait pourquoi la plupart des haïkus écrits par des Occidentaux sont si ternes, et faisait la réponse suivante : si les grenouilles sont abondantes (c’est-à-dire les images), il y manque le vieil étang, et par conséquent le bruit de l’eau − « Il manque le fond, et la prise de contact de l’esprit avec ce fond ». Le bruit de l’eau, on peut le retrouver dans l’entreprise proprement géo-poétique de Jean-Louis Murat, géo-poétique au sens de son inventeur, Kenneth White, expliquant que ce qu’il nous faut aujourd’hui, « après la poétique des dieux et des mythes, de l’idéal et de la métaphysique, c’est une poétique de l’espace, de la terre, du monde ». Plutôt que se lamenter sur les refuges perdus, ou vanter les aventures prochaines, les chansons de Murat, et tout particulièrement celles de ce dernier album, témoignent de cet élan.

« Ce monde, dans lequel je subis ce que je subis, ce monde moderne, enfin, diable ! que voulez-vous que j’y fasse ? » s’exclamait André Breton, dans le premier Manifeste du Surréalisme. En écho, sept décennies plus tard, Jean-Louis Murat, dans Le Fier Amant de la Terre, assurait : « Dans ce monde moderne, je ne suis pas chez moi. » Bien sûr, aujourd’hui comme hier, défier de ce qui nous enserre fait partie du jeu, mais les mots de Murat, la poésie si forte de ces mots-là, rendent bien inutiles les discussions autour de son style dandy, ses embardées misanthropes ou son cynisme accusé. Murat, c’est un type qui vit loin de la ville, dans l’ombre changeante et les jardins chaotiques, et qui a développé au fil de chansons plus troublantes les unes que les autres un rapport à la terre qui passe avant tout par la glorification de ses rythmes, l’errance parmi ses formes, la mélancolie d’une énergie tantôt transmise et tantôt refusée. Jeu élégant avec les mots d’hier, ajout de rires d’enfants, d’expressions en patois ou de chœurs masculins, errance au creux d’histoires d’amour, nous sommes à l’opposé de l’atomisation contemporaine, qui voit tant de moi(s) se presser de jérémiades en gâteries, avide de novlangue universelle sur boîtes à rythmes interchangeables.

Colliger les noms de villes et de rivières, de collines et de hameaux, d’Auvergne et d’ailleurs, qui, dans les titres de ses chansons ou le secret de leurs couplets, composent ces « Terres de France » depuis trente ans, c’est les prendre alors pour ce qu’ils sont : les coutures précises d’un « ruban de mémoire qui se défait », quelque part entre Vaison-la-Romaine et Beaugency, Cabourg et Saint-Malo, Lyon et Genève, Tullière et Sanadoire, Pessade et Courbanges… Dans L’Intermède romain, une nouvelle de Drieu, le narrateur qui se donnait le nom de « Cœur de lièvre » avouait enfin : « J’étais un lièvre tout seul dans un guéret, plein d’inquiétude vaine, défaillant de la volupté d’être inquiet pour rien. Je n’avais besoin que de cela, de cette seule joie, écouter le battement de mon cœur, cette confidence continue de la mort à la vie. » Il semble bien que ce soit cette confidence de la mort à la vie, source de joie grave, qui nous rendent si précieux l’art de Jean-Louis Murat.[/access]

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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Vous avez dit « voyeurisme » ?

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Photo : FMI.

Dans un communiqué où ils annoncent leur intention de saisir désormais la justice dès qu’un article leur déplaira, les avocats de Dominique Strauss-Kahn et d’Anne Sinclair dénoncent, au nom de leurs clients des « articles relevant du voyeurisme le plus détestable ».

Diable, ainsi les journaux qui s’intéressent aux exploits de DSK ou aux intentions de son épouse, ainsi que les millions de Français qui s’en amusent seraient coupables de « voyeurisme ».

Les mots ne manquent pas en français, pourquoi diable avoir utilisé celui-là ? Car si ma mémoire est bonne, le voyeurisme est une déviation sexuelle, ou dirons-nous pour ne choquer personne, une activité sexuelle non conventionnelle. Afin de blinder ma démonstration je suis allé sur le net voir ce que nous disent les dicos de ce fameux « voyeurisme ».

À tout seigneur, tout honneur, keskidi wiki ? « Le voyeurisme est un terme à connotation morale, qui décrit un comportement basé sur l’attirance à observer l’intimité ou la nudité d’une personne ou d’un groupe de personnes dans des conditions particulières en cherchant à y éprouver une jouissance et/ou une excitation. »

Pas très sexy, tout ça… Heureusement, on est plus salace dans le dico de Psychologies.fr : « Le voyeur épie et regarde une ou d’autres personnes, généralement à leur insu. L’excitation ou la satisfaction de sa sexualité sont liées au fait de les observer dans leur plus stricte intimité, se déshabillant, dans des ébats amoureux ou même la satisfaction de leurs besoins naturels »

Beurk, beurk, beurk, mais figurez-vous que le Larousse en ligne est encore plus dégoûtant : éloignez immédiatement les enfants -si toutefois ils sont susceptibles de comprendre les mots compliqués à la fin de la parenthèse : « Déviation sexuelle consistant à épier autrui à son insu dans des conduites impliquant l’intimité (rapports sexuels, toilette, défécation, miction) ».

On notera que la plupart des comportements évoqués ci-dessus, en plus d’être déviants, tombent sous le coup de la loi. Pauvre Anne, pauvre Dominique, obligés de vivre dans un pays peuplé de 60 millions de voyeurs, donc de délinquant sexuels !

Perec, reviens, ils sont devenus fous !

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Finlement, même si je suis révolté pr l nouvelle dictture des gences de nottion, je comprends très bien l’inquiétude du gouvernement : cette perspective de perdre l meilleure note qui soit est effectivement un drme. En effet, si Stndrd nd Poor’s qui ont déginé un peu trop tôt comme le montre l’mi Frnçois Miclo dns un récent rticle nous fit perdre cette note, on se demnde comment il ser désormis possible d’écrire en frnçis sns cette voyelle dont Rimbud, toujours lucide, dit qu’elle est le « noir corset velu de mouches écltntes/Qui bombinent utour des punteurs cruelles ». Tout de même, il est indispensble, surtout triplé.

J’imgine déj l ctstrophe pour les contributeurs, ne serit-ce que pour signer. Si Elisbeth Levy peut s’en tirer reltivement bien, comme Mrc Cohen et Gil Mihely, les choses vont devenir beucoup plus compliquées pour Isbelle Mrchndier, Doud Boughezl, Corlie Delume, Dvid Di Not voire crrément drmtiques pour Rolnd Jccrd . Luc Rosenzweig et votre serviteur, en revnche, nous sommes suvés mirculeusement : l dégrdtion ne nous concerne ps, ce qui prouve bien, et je fis ici mon me culp, que les gences de nottion n’ont ps de préjugés idéologiques dns leurs évlutions.

Tout de même, si cette perte devit être effective, conseillons de lire Perec, membre de l’Oulipo, qui vec L disprition réussit en son temps l’écriture de tout un romn sns l lettre e, ce qui est utrement plus compliqué.

Droite, gauche : zéro pour tout le monde

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché débattent de l’école.

Ah que la vie serait simple si chacun jouait sa partition. À droite il y aurait les réacs scrogneugneus, partisans des coups de règles sur les doigts, de la blouse grise et de l’autorité, à gauche les pédagos joyeux, défenseurs d’une école ouverte sur la vie, des profs sympas et des méthodes innovantes. Les uns construiraient des prisons, les autres de chouettes collèges baptisés « Steve Jobs », les uns brandiraient Racine, les autres la théorie du genre. On assisterait à la lutte entre la droite de l’ordre et la gauche de la justice, entre l’école des héritiers et l’université pour tous et nos certitudes à tous seraient bien gardées.

Tout fout le camp, même les idées simples et les clivages rassurants. Je ne sais pas s’il y a une austérité de droite et une rigueur de gauche mais en matière d’éducation, le clivage se résume à « Modernes contre Modernes », selon la formule de Philippe Muray. La destruction de l’Ecole de la République aura été l’œuvre commune de la droite et de la gauche, et en réalité, de la nation tout entière. Le collège unique devait restaurer l’égalité en supprimant des différences entre filières qui avaient une sale tête de distinctions, il n’a fait que creuser les inégalités entre les établissements de centre-ville et ceux des quartiers pudiquement qualifiés de difficiles. Nous voulions, conformément au mot d’ordre de Jean-Pierre Chevènement, amener 80 % des élèves au bac, nous avons aujourd’hui un bac descendu au niveau de 80 % des élèves et des étudiants de premier cycle universitaires incapables d’écrire un français correct. À défaut d’honorer l’exigence du savoir, au moins respecte-t-on leur « droit au diplôme ».

« C’est aux jeunes de former la jeunesse », proclamait il y a quelques années une campagne de recrutement des enseignants. Nous y sommes : les élèves sont désormais des « enfants » ou des « ados ». Quant aux profs, il reste, il est vrai, une petite différence entre la droite qui voudrait en faire des DRH de la petite entreprise appelée « classe » et la gauche qui aimerait les transformer en animateurs socio-culturels chargés de réparer les injustices de la vie et de diffuser les idées nouvelles. Grâce au « livret de compétences », les parents peuvent se rassurer : si leur enfant est ignare en histoire de France ou nul en calcul, il sera formé à la « consommation responsable » et sera capable « d’identifier une situation de discrimination ». De toute façon, l’histoire de France, c’est dangereux et le calcul inutile puisqu’il y a des ordinateurs. Et pour penser, il y a des ordinateurs, aussi ?

Heureusement, l’UMP propose de rétablir le port de la blouse pour effacer les différences entre ceux qui ont « de la marque » et ceux qui n’en ont pas. Ce sera une grande satisfaction pour les profs de se faire agresser par des gamins vêtus de blouse plutôt que de joggings. Et pendant qu’on amuse la galerie avec cette brillante idée, le ministère de l’Education nationale prépare une réforme de l’évaluation des profs. Celle-ci serait confiée au chef d’établissement qui devrait noter son « salarié » selon quatre critères : la capacité à faire progresser chaque élève ; les « compétences dans sa discipline »; la « pratique professionnelle dans l’action collective de l’établissement » ; et la « qualité du cadre de travail ». En clair, on jugera les profs sur leur capacité à « tenir leur classe » et à ne pas faire de vagues. Quant aux « compétences dans la discipline », il faudra expliquer comment le chef d’établissement devenu patron de PME sera à même de les apprécier. Chichis-pompons que tout cela : si nos profs parviennent à faire en sorte que les gamins ne deviennent pas des petits barbares, ils auront mérité de la patrie.

On espère que la gauche montera au créneau dans la foulée des syndicats. De toute façon, François Hollande a trouvé la solution-miracle : demain on recrutera gratis. Comme Hollande est un type sérieux, il promet qu’il trouvera un Pierre à déshabiller pour habiller Paul. Fort bien. Sauf que si le problème tenait aux moyens, ceux qui ont été engloutis dans l’Education nationale auraient dû améliorer les choses. Le PS ne va pas froisser une population qui constitue son cœur de cible en s’interrogeant sur la qualité des enseignants plutôt que sur leur quantité. Certes, de nombreux profs résistent à la démagogie générale dans des conditions héroïques. En attendant, cette année, près de mille postes ouverts au CAPES n’ont pas été pourvus, ce qui signifie que les jurys n’ont pas trouvé de candidats conformes à leurs exigences – plutôt modérées au demeurant. Mais allez draguer l’électeur avec ça.

J’ignore s’il se trouve encore des sociologues pour affirmer que « le niveau monte » mais la publication par l’Insee du Portrait social 2011 de la France n’a pas fait les gros titres des journaux. On y apprend que depuis une dizaine d’années, la proportion d’élèves en difficulté « face à l’écrit » a augmenté et concerne aujourd’hui « près d’un élève sur cinq en début de 6e ». Pour les élèves les plus faibles, « la maîtrise des mécanismes de base de la lecture est stable, mais les compétences langagières (orthographe, vocabulaire, syntaxe) sont en baisse, ce qui explique l’aggravation des difficultés de compréhension des textes écrits. » Ce constat déprimant devrait résonner comme un appel à la mobilisation générale pour l’ensemble de la classe politique. On repassera. Sur l’école, il n’y a plus ni droite ni gauche, il n’y a plus que le Parti de la jeunesse. C’est-à-dire celui du renoncement.

Le franc est de retour, ou presque

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Oui, le Franc est de retour -dans l’actualité, au moins. Pas à cause des politiques ou économistes de plus en plus nombreux qui proposent ou envisagent l’abandon de la monnaie unique.

Non, si on reparle du Franc d’antan, c’est à cause de la Banque de France qui vient de rappeler aujourd’hui aux amateurs de bas de laine qu’il ne leur restait plus que trois mois pour échanger leurs derniers billets old school contre des euros flambants neufs. La date d’échange étant fixée au 17 février 2012 soit dix ans pile après la date de péremption de la devise franco-française

Les billets concernés sont les Pierre et Marie Curie (500 francs) les Gustave Eiffel (200 francs), les Cézanne (100 francs), les Saint-Exupéry (50 francs) et les Debussy (20 francs). Les autres billets et piécettes n’étant déjà plus échangeables depuis belle lurette.



Si en plus d’être conservateur, vous êtes malcomprenant, la Banque de France vient de lancer un site internet qui indique les adresses où la feue devise peut être rapportée et précise les valeurs d’échange – par exemple, 3,05 euros pour le Debussy. « Précise » étant d’ailleurs ici un terme assez inapproprié puisque sur une autre page du site, les comptables approximatifs de la BdF parle d’une valeur de 3,04 € pour le même billet, ce qui la fiche assez mal, entre nous…

Quant à ceux qui veulent échanger leurs euros contre des francs, ils n’auront pas trois mois, mais un seul jour pour le faire : le 22 avril 2012, avec, éventuellement, une prolongation exceptionnelle jusqu’au 6 mai.