Allergie. Sidonie Bonnec (un « n », non pardon… deux « n » !)… l’animatrice de télévision Sidonie Bonnec, qui brûle d’envie de m’épouser mais ne sait pas encore comment m’exprimer cette émotion au creux de l’oreille, se retrouve mise à nue dans les colonnes de Télé Stars, qui la crucifie en ces termes : « A son grand désespoir, la journaliste de W9 est allergique au gluten, un composant que l’on trouve dans la majorité des céréales (blé, avoine, orge, seigle). » La rubrique s’appelle : « Tout le monde s’en fout… SAUF NOUS! ». Non, c’est faux. C’est même singulièrement excitant. Et en plus je donnerais un rein pour savoir à quoi Claire Chazal est allergique !
Germanie. Encore une dépêche AFP à la valeur informative de premier plan : « Après l’ours Knut, Heidi l’opossum qui louche conquiert les cœurs allemands ». La bonne nouvelle c’est qu’un peuple qui a des héros de ce genre là ne fera jamais plus la guerre à ses voisins. On est tranquille.
Mélancolie. On apprend dans La Voix du Nord qu’un film consacré à l’immense compositeur français Henri Dutilleux, intitulé « Ainsi la nuit » sera projeté de-ci, de-là ces prochains jours. J’ai rencontré deux fois dans ma vie ce musicien de génie… Une fois dans les locaux de Radio-France – dans les coulisses de la salle Olivier Messiaen – et une autre fois sur un des ponts menant à l’Ile de la Cité, où il habite. (J’étais certain que ces anecdotes intimes et intellectuelles n’impressionneraient jamais les femmes…) OK. J’aurais mieux fait de croiser deux fois Michel Sardou ! Ou trois fois M’Pokora…
En Allemagne, on appelle ça une « schnapsidee », un coup de génie né de l’inspiration qui illumine une tablée de buveurs à l’issue de la contemplation du fond d’un verre de gnôle ayant été rempli et vidé à moult reprises au cours d’une soirée. En général, cette idée géniale ne survit pas à la dissipation des brumes alcooliques et, au pire, elle provoque quelques catastrophes à la sortie des boîtes de nuit.[access capability= »lire_inedits »]
Ont-ils un peu forcé sur le génépi ? Car ce fut bien une « schnapsidee » du maire d’Annecy, Jean-Luc Rigaut, et du président du Conseil général de la Haute-Savoie, Christian Monteil, de postuler pour leur territoire à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2018.
Un simple coup d’œil au dossier montrait que les chances de succès étaient minimes, sinon nulles : l’édition de 2014 étant prévue à Sotchi, en Russie, le continent européen ne pouvait cumuler les JO d’été à Londres en 2012 et des JO d’hiver en France… De plus, la candidature de la Corée avec PyeongChang (bon courage, les journalistes radio !), recalée pour 2014, est solidement charpentée dans tous les domaines (infrastructures, financement, engagement de l’État et des grandes entreprises coréennes)… Le seul danger encouru par cette candidature est la dégradation de la situation politique avec le voisin nord-coréen, qui pourrait être tenté de torpiller ces Jeux par des menaces militaires. Mais même dans ce cas-là, Munich est en embuscade, disposée à mettre le paquet pour emporter le morceau. Et la Bavière − je suis le premier à le regretter −, ça pèse plus lourd que la Haute-Savoie, et même que les deux Savoies.
Le retour au réel vient de se produire avec les décisions budgétaires du Conseil général, qui limitent à 20 millions d’euros le budget alloué à cette candidature, dont l’issue sera connue au mois de juillet à Durban. Une misère au regard des sommes engagées par la ville coréenne au nom imprononçable et la ville-mère de toutes les Fêtes de la bière. Après la démission de l’ancien champion olympique des bosses, Edgar Grospiron, de la présidence du comité « Annecy 2018 », le mistigri était entre les mains de la ministre des sports, Chantal Jouanno, qui tenta de le repasser à son ancien collègue et camarade du Parti radical, Jean-Louis Borloo, qui répondit : « Y’ a pas marqué SAMU, là ! », en passant l’index sur son front. Il fallait donc quelqu’un qui soit en mal de notoriété pour mener crânement cette candidature dans le mur qui l’attend en Afrique du Sud. Et c’est ainsi que nous venons d’hériter de Charles Beigbeder, homme d’affaires avisé qui n’a rien à perdre dans cette galère et tout à gagner de l’exposition médiatique de sa chevelure léonine. De toute façon, avec ou sans JO, Megève restera Megève et le Mont Blanc ne devrait pas être délocalisé.[/access]
Bien sûr, il y a les grands principes, ceux qui stipulent qu’un ministre, fut-il en vacances, doit surveiller ses fréquentations et se méfier des cadeaux, même lorsqu’ils ne sont pas offerts par des Grecs. On peut penser que c’est pour y avoir dérogé que MAM est dans la tourmente, et qu’elle a dû jurer mais un peu (trop) tard qu’on ne l’y reprendrait plus, et qu’elle ne le reprendrait plus (là, on parle de jet privé).
L’esprit chagrin pourra aussi penser que d’autres raisons, moins limpides, lui valent ce mauvais quart d’heure. Et que ses pires ennemis ne sont pas à chercher à gauche ou dans la presse, mais chez ses bons amis du gouvernement. Ainsi, on dit que nombre d’anciens du cabinet d’Eric Woerth, recasés depuis dans d’autres ministères et non des moindres, ont conséquemment contribué aux fuites qui alimentent le feuilleton quotidien des vacances du couple Alliot-Marie/Ollier, ajoutant chaque jour un petit détail supplémentaire, lequel invalide si possible la déclaration de la veille de la ministre clouée au pilori.
Auquel cas ce ne serait jamais qu’un prêté pour un rendu : lors du déclenchement des Affaires Bettencourt/Woerth/Hippodrome de Compiègne, MAM était Garde des Sceaux, et elle a obstinément regardé de l’autre côté quand Eric Woerth aurait pu espérer qu’elle userait de son pouvoir pour ralentir le cours de la justice (En termes publics , ça donne des déclarations du genre « J’ai confiance dans la justice de mon pays », martelées à l’envi jusqu’au remaniement par l’ex-ministre des Affaires sociales). Or, non seulement MAM n’a pas levé le petit doigt pour tirer son collègue du pétrin (ce qui, soit dit en passant, est tout à fait honorable de la part d’un Garde des Sceaux), mais un membre de son propre cabinet, David Sénat a été pris en flagrant délit de faxage à Gérard Davet du Monde d’un PV d’enquête stratégique de l’affaire Bettencourt (la fameuse audition de Patrice de Maistre, durant laquelle le gestionnaire de fortune de Liliane a placé le couple Woerth au cœur de l’affaire, transformant le scandale Bettencourt en affaire Woerth).
Le clan Woerth (qui était aussi à l’époque le clan Fillon) avait considéré que MAM était forcément au courant de la manœuvre, et ça se comprend : difficile d’imaginer qu’à ce niveau de responsabilité, un collaborateur agisse sans au moins l’accord tacite de son ministre.
Depuis, David Sénat a été lâché par sa patronne, puis a goûté, – côté client – aux joies de la garde à vue, avant d’être chargé en septembre dernier d’une « mission de préfiguration de la cour d’Appel de Cayenne», ses amis de la DCRI nourrissant sans doute l’espoir secret qu’on le muterait prochainement encore plus loin, à savoir en orbite géostationnaire dès le prochain lancement de la fusée Ariane.
Dire que MAM se croyait à l’abri de tout risque de vendetta avec l’éviction de Woerth du gouvernement et la dispersion façon puzzle de son équipe aux quatre coins du VIIème arrondissement… Faut croire qu’en période pré-présidentielle, on n’est à l’abri ni jamais ni nulle part, y compris en pleine trêve des confiseurs au fin fond du Sahara…
L’Internaute Magazine vient de publier une étude réalisée sur les mots les plus fréquemment utilisés par 35 personnalités politiques françaises au cours des 10 dernières années. On y apprend sans grande surprise que Christine Lagarde parle beaucoup d’« entreprise », que Martine Aubry nous rebat régulièrement les oreilles de « social » et que Marine Le Pen tend à se focaliser sur les questions d’« immigration ». On pourra, en revanche, s’étonner du fait que notre spécialiste national des « élections » n’est autre qu’Olivier Besancenot ou que Philippe de Villiers soit à la fois champion de la « France » et de l’« Europe ».
Mais il me semble qu’on passerait alors à coté du fait le plus saillant de cette étude : ce qui est vraiment remarquable dans ces résultats c’est que le mot le plus utilisé par ce panel représentatif de politiques pendant la dernière décennie c’est « Je ».
Mieux vaut ne pas mourir au 21ème siècle, et encore moins en France. Ainsi la grande romancière et poétesse franco-libanaise Andrée Chédid, qui vient de disparaître à l’âge de 90 ans, a été présentée par la plupart des radios et des télés d’info continue comme étant essentiellement « la grand-mère du chanteur M.»
Factuellement, c’est inattaquable, et puis c’est tellement plus glamour et vite dit que d’ennuyer les parts de marché en leur rappelant qu’Andrée Chédid, en plus d’être grand-maman était aussi , accessoirement, Aigle d’Or de la poésie en 1972, Goncourt de la nouvelle en 1979, Prix Goncourt de la poésie en 2002, et par ailleurs Grand officier de la Légion d’honneur…
Peut-on adapter n’importe quelle œuvre littéraire à l’écran sans porter atteinte à sa substance ?
Il suffisait de regarder l’adaptation de la Recherche du Temps perdu par Nina Companeez, pour connaître la réponse.
Affligeant décalage
Même le génial Visconti avait renoncé à cette tache titanesque et tellement périlleuse. Ruiz s’y était lancé en se contentant d’adapter simplement la dernière partie et le résultat avait été honorable. Mais là, quel supplice de voir ce monument de la littérature mis en scène avec une telle maladresse…
Les premières secondes suffisent. Quel besoin avait Nina Companeez de filmer les coulisses ?
De même que certains metteurs en scène de théâtre abolissent le rituel de la levée de rideau, sous prétexte de rapprocher le public des acteurs, Nina Companeez tue la magie en dévoilant la séance de maquillage et d’habillage des comédiens. Ces derniers ne manquent d’ailleurs pas de commenter leurs personnages en utilisant bien évidemment le vocabulaire tellement raffiné d’aujourd’hui, ce qui donne des propos tels que « Il souffre à en crever », tout droit sortis de la bouche de l’acteur qui joue le rôle du jeune Marcel quand il explique ses sentiments pour la petite Gilberte. Passons sur cet affligeant décalage.
Pour Proust le temps doit se perdre pour être retrouvé par la suite. Pour Nina Companeez, le temps ne doit pas être perdu, surtout pas mais gagné sur la vraisemblance. Qu’on en juge : à peine quatre heures suffisent pour mettre en boîte les milliers de pages de la Recherche. Un petit quart d’heure pour la Prisonnière, cinq minutes pour Albertine Disparue, tous les tomes défilent en vitesse accélérée, à l’exception du premier Du côté de chez Swann.
La scène finale dans la bibliothèque des Guermantes, où la série des réminiscences fait comprendre au héros que la littérature a pour unique objet non pas de décrire la réalité extérieure, mais de « traduire » notre intériorité avec « les anneaux nécessaires d’un beau style », est complètement balayée ! De même que les nombreuses références artistiques qui habitent la prose proustienne. Aucune allusion à Swann qui tombe amoureux d’Odette de Crécy parce qu’elle lui rappelle la Venus de Botticelli, ni au fameux petit pan de mur jaune de la Vue de Delft de Vermeer devant lequel, l’écrivain de la Recherche, Bergotte pousse son dernier souffle. Quant à la petite phrase de la sonate de Vinteuil, celle-ci est complètement recouverte par la trop grande importance donnée aux relations tumultueuses entre le Baron de Charlus et Morel, le violoniste. Toutes les digressions sur l’art sont évincées au profit des « intermittences du cœur » que la réalisatrice tente de faire ressentir sans y parvenir. Tout est gauche et outrancier.
Le héros proustien est transformé en grand benêt efféminé qui pleurniche tout au long du téléfilm, à croire que Nina Companeez a voulu ridiculiser la délicate sensibilité du narrateur en la rabaissant en piètre mièvrerie. Ses exaltations affectées énervent plus qu’elles n’émeuvent. Difficile donc de s’identifier à lui pour retrouver nos souvenirs enfouis dans les tréfonds de notre inconscient comme le souhaitait Proust.
Esprit de Guermantes, où es-tu ?
Quant à « l’esprit des Guermantes » Nina Companeez est passée complètement à côté. Elle a sans doute cru qu’il suffisait de faire défiler robes de soie et queues de pie pour représenter la mondanité aristocratique. Les mots d’Orianne de Guermantes, qui faisaient le tour du faubourg Saint-Germain dans le livre, sont pervertis en triviales médisances et en vulgaires ragots.
Alors en dehors de ces oublis fâcheux, de ces raccourcis regrettables, de ces exagérations absurdes et de ces interprétations fallacieuses, porter Proust à l’écran n’est-il pas inévitablement voué à l’échec ?
Comment traduire en image la résurrection des souvenirs sans profaner leur poésie ? Il y a pourtant des exemples récents de parfaite réussite.
C’est dans le magnifique film du réalisateur italien Luca Guadagnino, Amore que l’on a pu voir dernièrement au cinéma l’une des plus belles scènes de réminiscence. Anna, l’épouse d’un riche industriel milanais, interprétée par la majestueuse Tilda Swinton, se souvient de ses origines russes en goûtant un plat de gambas. Et de cette euphorie sensorielle, renaît, à travers un assemblage épars de voix et d’impressions colorées, son identité russe oubliée jusqu’alors. Parce que la sensation éprouvée est identique à celle vécue dans le passé, le plat de gambas réveille sa Russie natale comme si ses souvenirs y avaient été prisonniers.
Luca Guadagnino a su filmer dans un style proustien. Ce n’est pas le cas de Nina Compannez. La réalisatrice a tellement eu peur de rater son adaptation qu’elle s’est appuyée essentiellement sur le texte de Proust en prenant soin de choisir les passages les plus familiers de la Recherche.
Ce recours à la voix-off est bien la preuve de son incapacité à faire ressentir à travers les images, le jeu et les dialogues des personnages ce qui est intrinsèque à l’œuvre proustienne : nous faire retrouver le sens perdu de nos émotions passées pour que nous puissions goûter un peu de temps à l’état pur !
Quant à la Recherche, le seul moyen de partir à sa recherche est de créer son propre tissu de correspondances en la lisant.
« L’esprit du temps se prend pour la révolte contre l’esprit du temps. »
Propos recueillis par Muriel Gremillet, Basile de Koch, Élisabeth Lévy et Isabelle Marchandier
Élisabeth Lévy. Que vous inspire la béatification de Stéphane Hessel dont l’opuscule, Indignez-vous !, texte indigent tant sur le fond que sur la forme, s’est vendu à 800 000 exemplaires ? Alain Finkielkraut. Stéphane Hessel confère l’aura de la Résistance à la prose de notre vie politique. Dès le début de son ouvrage, il explique qu’à travers les expulsions de Roms, les soupçons à l’égard des immigrés, la remise en cause des retraites et des acquis de la Sécurité sociale, ce sont les grands principes posés par le Conseil national de la résistance qui sont bafoués. Voilà la première raison de son immense succès.
La deuxième, c’est qu’il nous présente un monde très agréablement simplifié dans lequel manifester contre la prolongation de la durée légale du travail, c’est résister et s’indigner, c’est faire de la politique. Au lieu de réfléchir aux questions qui se posent, puis de les affronter, on dénonce les méchants. Nous traversons des moments difficiles et peut-être même dramatiques. Le problème, avec l’indignation, c’est qu’elle substitue le mélodrame au drame et les facilités du manichéisme à la dureté du temps.[access capability= »lire_inedits »]
E. L. Mais n’avons-nous pas le devoir d’être fidèles à l’héritage de la Résistance ?
Les intellectuels les plus lucides du XXe siècle ont bien pris garde de ne pas ériger la Résistance en modèle politique. Il faut opposer à l’indignation de Stéphane Hessel la Défense de l’intelligence d’Albert Camus. Dans ce texte magnifique rédigé le 15 mars 1945, il écrit : « Pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. » Oui, la haine est bien l’autre nom de l’indignation car, si l’on est indigné par une action, on est amené à haïr celui qui l’a commise. La haine est la disposition d’âme dominante pendant les années noires de l’Occupation. « C’est de cela, poursuit Camus, que nous devons triompher d’abord, il faut guérir ces cœurs empoisonnés, ne pas céder à la haine, ne rien concéder à la violence, ne pas admettre que nos passions deviennent aveugles. Voilà ce que nous pouvons encore faire pour l’amitié et contre l’hitlérisme. Il s’agit pour nous de ne jamais laisser la critique rejoindre l’insulte, il s’agit d’admettre que notre contradicteur puisse avoir raison, et qu’en tout cas ses raisons, mêmes mauvaises, puissent être désintéressées. Il s’agit enfin de refaire notre mentalité politique. » La guerre a eu lieu, dit Camus, comme Merleau-Ponty. Mais la guerre, pour lui, ce n’était pas la politique, c’était sa suspension. « Refaire notre mentalité politique » : sortir de la lutte à mort et retrouver le chemin de la conversation civique. Permettez-moi de citer, encore une fois, ce texte profond et prophétique : « Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part de l’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné et, à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter de ce qu’il sait par ce qu’ils savent. » L’indignation et la haine nous placent dans une position grisante d’infaillibilité. Or, la démocratie est fondée sur la reconnaissance de notre faillibilité. C’est le sens même de la liberté d’expression. Cette liberté n’est pas seulement nécessaire pour exprimer nos opinions mais surtout pour entendre les opinions des autres. Je m’appuierai sur l’argumentation de John Stuart Mill exposée dans De la liberté. Par la liberté donnée à l’autre de nous réfuter et de nous contredire, « nous n’aurons rien négligé pour donner à la vérité une chance de nous atteindre. » C’est cela, l’ontologie démocratique.
E. L. Êtes-vous certain, vous-même, de toujours tolérer la réfutation de vos propres opinions ? Croyez-vous être à l’abri de l’indignation ?
Il y a, bien entendu, des moments où la réalité se simplifie de manière vertigineuse. Il y a, et il y aura toujours, des raisons de s’indigner, comme il existe aussi, en chacun de nous, des indignations aveugles. Précisément, ce que je n’aime pas dans l’injonction « Indignez-vous ! », c’est qu’elle fait l’impasse sur la nécessité, pour chacun, de s’examiner, qu’elle ne fait aucune place à l’indignation à l’égard de ce qu’on aurait pu soi-même dire, penser ou faire. Plus de distance à soi, plus de réflexion sur soi, plus de dialogue avec soi. L’objet de l’indignation n’est jamais l’indigné lui-même. C’est l’Autre, c’est toujours l’Autre qui nous indigne. Au bout du compte, l’indignation systématique est une manière de fuir la conscience dans la colère.
E. L. L’ouvrage de Peter Sloterdijk, Colère et Temps, débute par une réflexion nostalgique sur la colère d’Achille, porteuse non pas d’auto-complaisance mais d’héroïsme. La colère, cet « affect thymotique » ne peut-elle pas être une composante de l’action ?
Une composante, sans doute. Mais elle ne peut pas en être l’alpha et l’oméga. S’il existe toujours d’excellentes raisons de s’indigner, rares sont les moments historiques où l’indignation doit occuper toute la place. Ces moments sont des exceptions et Hessel veut en faire la règle.
E. L. L’époque est cependant particulièrement prodigue en motifs d’indignation, sur ce point Stéphane Hessel n’a pas entièrement tort…
Il est vrai que les infamies politiques dans le monde ne manquent. Comment ne pas s’indigner de la confiscation des élections en Iran et de la violence verbale de ce régime ? Comment ne pas s’indigner de la situation des Tibétains ? Comment ne pas s’indigner de la persécution des chrétiens en Égypte, en Irak, au Nigéria, au Pakistan ? Comment ne pas éprouver de la honte à ne pas s’être indigné plus tôt des exactions et de la corruption du régime Ben Ali en Tunisie ? Mais justement, l’indignation unanime suscitée par la proposition d’aide faite par Michèle Alliot-Marie au régime de Ben Ali a dispensé chacun de faire son examen de conscience.
Muriel Gremillet. Sans doute, mais MAM a répondu par l’indignation à l’indignation que ses déclarations avaient suscitée. Dans ces conditions, n’est-il pas compréhensible que les politiques soient les cibles prioritaires de l’indignation ?
Que Michèle Alliot-Marie ait à répondre de ses déclarations, c’est tout à fait normal, comme il est normal que l’on s’interroge sur la complaisance, au nom de la lutte contre l’islamisme, de tous les gouvernements français à l’égard du régime Ben Ali. Mais lorsque j’entends Patrick Cohen, sur France Inter, interpeller violemment Henri Guaino et, dans la foulée, recommander que la France ait aujourd’hui une politique de visas plus généreuse avec les étudiants tunisiens pour preuve de son soutien au mouvement démocratique, je suis complètement atterré. L’un des échecs majeurs de la décolonisation, c’est précisément l’émigration dans les anciennes métropoles coloniales. Quel désaveu pour les grandes luttes émancipatrices des années 1960 de voir les bien-pensants demander l’accélération de ce processus ! Ne faudrait-il pas plutôt se féliciter de l’avènement d’une Tunisie démocratique, et bientôt peut-être d’une Algérie démocratique, qui redeviendraient de nouveau attirantes pour un certain nombre de Tunisiens et d’Algériens qui vivent en France et qui ne s’y sentent pas très bien ?
E. L. D’accord, mais on ne peut pas, au prétexte de résister à l’indignation, interdire toute critique !
Bien sûr, mais je n’aime pas entendre ces critiques vertueux s’exempter eux-mêmes de toute critique, car c’est la France dans son ensemble qui a fait preuve d’aveuglement et de paresse intellectuelle. Or, la société et les médias sont intouchables, tandis que la classe politique est le déversoir de cette indignation paresseuse.
Pourquoi les journalistes n’ont-ils pas parlé plus tôt du comportement de la famille Trabelsi ? Et les Français ? La Tunisie est une de leurs destinations préférées pour les vacances. Des milliers, des centaines de milliers, peut-être même des millions de touristes sont allés à Djerba et ailleurs sans rien voir et se fichant totalement de l’état de la société où ils se trouvaient, parce que, pour eux, la Tunisie n’était pas une société, mais un paysage touristique.
Les évènements de Tunisie auraient dû être l’occasion de réfléchir à la bêtise collective du tourisme contemporain, mais cette occasion ne sera pas saisie parce que notre propre comportement ne peut susciter notre indignation. Pour l’indignation, nous avons les politiques qui sont de merveilleux boucs émissaires.
E. L. Enfin, les politiques ne sont pas exempts de toute critique. Et dans le torrent d’indignation qui s’abat sur la France, il y a peut-être cette colère gratifiante que vous décriviez, mais aussi une angoisse légitime.
Je crois en effet que le contexte joue en faveur de Stéphane Hessel. Les gens ont été traumatisés par la crise. Même si, contrairement à ce qu’on dit, l’État-Providence n’a pas été démantelé par l’ultralibéralisme, car l’assurance-maladie universelle est toujours en place, il est vrai que les inégalités se sont creusées. Il y a de plus en plus de gens très riches alors que la situation des classes moyennes se détériore. Sans compter l’immense retentissement dans l’opinion de l’affaire Bettencourt. Devant une situation immaîtrisable et un avenir toujours plus sombre, on a besoin de coupables clairement identifiés. C’est bien ce qu’offre ce livre.
E. L. En somme, Hessel nous évite de penser le monde en nous en offrant une représentation binaire ?
Non seulement Hessel remplace les problèmes par des ennemis parce que c’est plus simple, mais les véritables ennemis, il ne les voit pas parce qu’en réalité, il n’en voit qu’un seul : Israël. Il aurait pu parler de l’Iran, du Soudan, du Zimbabwe, de la Chine, de la Russie poutinienne, mais non, son seul motif d’indignation, l’unique objet de sa haine, c’est la politique israélienne en Cisjordanie et à Gaza. Rien d’autre n’existe, sinon, peut-être, la politique de Sarkozy.
Basile de Koch. D’accord, Hessel a peut-être une idée fixe. Mais pour beaucoup de gens, y compris à Causeur, c’est l’islam qui est une idée fixe. Que faites-vous de cela ?
La liste non exhaustive que j’ai établie spontanément ne témoignait pas, me semble-t-il, d’une obsession anti-islamique. Il n’en est pas moins vrai qu’au niveau politique, démographique et géographique, l’islamisme est un problème plus ample qu’Israël. Si le risque est grand de faire de l’islam le bouc émissaire de tous les maux du monde, il est difficile de nier la pertinence du constat de Samuel Huntington. L’adhésion universelle à la démocratie et à l’économie de marché n’a pas abouti à la fin de l’Histoire qu’annonçait Francis Fukuyama.
Nous sommes entrés dans l’ère du « choc des civilisations ». L’Europe y est confrontée, avec le terrorisme, mais aussi les flux migratoires massifs qui changent les populations. Éviter de réfléchir à cette question revient à pratiquer un déni de réalité et donc, comme vous l’avez fort bien expliqué dans le numéro de novembre, à alimenter le populisme. C’est céder à un automatisme de pensée: cela ne doit pas être, donc cela n’est pas. C’est ainsi que ceux qui essaient de regarder la réalité en face sont accusés de stigmatiser l’islam. L’antiracisme idéologique nous empêche de penser la réalité.
B. de K. Mais si « choc des civilisations » il y a, il devrait nous opposer à tous ceux qui ne partagent pas nos valeurs démocratiques. Or, celles-ci sont menacées par la charia, mais pas uniquement. Il est peu probable que le capitalisme robotique chinois s’acclimate à ces valeurs…
Ne nous trompons pas : Huntington ne préconisait pas une croisade civilisatrice, il recommandait un repli sur notre propre aire, précisément pour éviter le « choc des civilisations ». Il ne s’agit donc pas d’aller au conflit avec les Chinois au nom de nos valeurs universelles ni d’aller arracher les burqas en Arabie saoudite, même si nous aimerions répandre notre idéal laïque. Mais contrairement à ce que soutenait Huntington, nous ne pouvons pas renoncer à toute prétention universaliste. Ainsi la question tibétaine doit-elle rester inscrite sur notre agenda car, après l’échec du colonialisme européen, on a toutes les raisons de penser que le colonialisme chinois va réussir et c’est une très mauvaise nouvelle. Surtout, notre vivre-ensemble n’est pas seulement constitué de droits et de procédures. Il y a une civilisation française et nous devons la préserver. Certes, le risque de voir appliquer la charia chez nous est assez faible. La tendance est plus au Quick halal qu’à la loi coranique. Il reste que l’intégration fonctionne mal et que, pour la première fois, cette crise procède non de la xénophobie de la société d’accueil mais d’une hostilité croissante à celle-ci. Faut-il rappeler que, dans les établissements scolaires dits sensibles, il est devenu presque impossible de faire référence au passé chrétien de la France, d’enseigner l’histoire de la Shoah, d’aborder leconflit israélo-palestinien et d’étudier certaines œuvres – trop mécréantes ou trop scabreuses – de la littérature française ?
E. L. Mais même chez nous, la difficile acculturation de l’islam n’est pas, loin s’en faut, seule en cause. Permettez-moi d’enfoncer le clou planté par l’ami Basile en vous parlant non pas des Chinois, mais des juifs de France. N’ont-ils pas tendance à voir le communautarisme chez les autres et jamais chez eux ? Or, beaucoup tendent aujourd’hui à se sentir d’abord et presque exclusivement juifs avant de se définir comme des citoyens de la République…
Les gens de la génération de mes parents avaient tendance, alors même qu’ils avaient un passeport français, à parler des Français de souche en utilisant l’expression « les Français », qui ne dénotait pas, cependant, la moindre agressivité. Il ne m’est jamais venu l’idée de reprendre cette expression à mon compte car, à la différence de mes parents, je suis né en France, le français a été ma langue maternelle. Et je n’aime pas entendre des juifs qui ont une histoire comparable à la mienne l’employer: je trouve cela inquiétant et même détestable.
E. L. Vous voyez bien que la panne de l’assimilation concerne tout le monde !
C’est la déculturation qui est générale. Hier, la culture française était respectée et transmise. Aujourd’hui, il n’y a plus d’héritiers, les membres de la néo-bourgeoisie sont incultes et fiers de l’être. La culture, pour eux, c’est la « Fashion Week » et la musique, c’est U2. Alors, dans cette France vidée d’elle-même, nombre de juifs ne se reconnaissent que dans une identité juive. Pour combattre ces tendances communautaires, il faudrait investir de nouveau le débat sur l’identité française, et non pas le stigmatiser au nom de la lutte contre toutes les stigmatisations, comme l’a fait la bien-pensance.
E. L. Essayons d’éviter, si nous le pouvons, cette notion de « bien-pensance », car on est toujours le bien-pensant de quelqu’un. Ne pensez-vous pas que le débat s’est ouvert et qu’il devient abusif de parler d’idéologie dominante ? Après tout, nous ne sommes pas terrés dans des caves, nous pouvons nous exprimer, beaucoup trop d’ailleurs, aux yeux de certains de nos adversaires.
Ce n’est pas parce que je dénonce une idéologie dominante que je suis moi-même un maquisard. Nous vivons sous un régime démocratique et nous pouvons, jusqu’à un certain point, allumer des contre-feux. Mais le nouvel ordre moral existe bel et bien, et la réalité qui y déroge a, c’est le cas de le dire, très mauvaise presse : les médias l’euphémisent, la minimisent et mettent toute leur vigilance à ne pas appeler les choses par leur nom.
E. L. Revenons à la liberté d’expression. Si, comme vous l’avez dit, elle doit moins permettre d’exprimer une opinion que de tolérer qu’elle soit réfutée, comment pouvez-vous légitimer l’interdiction d’une réunion, au motif que nous ne sommes pas d’accord avec les gens qui devaient s’y exprimer ? Ne faudrait-il pas batailler avec les armes de l’argumentation plutôt qu’avec celles de la censure ?
Formidable question ! Régis Debray et Stéphane Hessel, excipant tous les deux de leur qualité de normaliens, ont signé une tribune dans Le Monde pour s’indigner de l’interdiction de la réunion publique à l’École normale supérieure. Dans ce texte, ils mentent deux fois par omission. D’abord, ils nous parlent de Gaza sans faire la moindre référence à la terreur qui y règne, aux campagnes d’enlèvement et de meurtres menées par le Hamas contre ses adversaires palestiniens, campagnes pourtant dénoncées par une organisation aussi irréprochable qu’Amnesty International. Deuxième omission : ils affirment que cette réunion devait être consacrée au récit inoffensif de leur voyage à Gaza. Voilà, selon eux, ce qui aurait dû être dit, voilà ce qui a été interdit. Et c’est ainsi que les choses ont été présentées à la direction de l’ENS. En réalité, cette réunion était un meeting de soutien aux les militants du collectif BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions). Il s’agissait donc d’une réunion publique ouverte à une large participation extérieure et relayée par le collectif « Paix Justice Palestine.org ». Sans doute était-il inopportun d’interdire cette réunion, même après que le pot aux roses ait été découvert. Néanmoins, je pense que cette interdiction, néfaste pour les juifs dans la mesure où elle semble accréditer la thèse de leur puissance occulte, était fondée en droit.
E. L. Vous ne répondez pas : la liberté ne peut pas être réservée à ceux qui pensent comme nous ! Surtout dans une enceinte universitaire, et plus encore à l’École normale supérieure !
Quand Régis Debray et Stéphane Hessel déplorent de voir la grande ENS devenir la « chambre d’enregistrement des sectarismes dominants », ils laissent entendre que le CRIF, c’est-à-dire le lobby sioniste, fait la loi en France. Or, il y a quelques mois s’est tenue, devant une poignée de normaliens, une autre réunion. Elhanan Yakira, professeur de philosophie à l’université de Jérusalem, spécialiste de Spinoza et membre de la gauche israélienne, était venu discuter des thèses de son livre au titre impossible, Post-sionisme post-Shoah, dans le cadre d’une table ronde, avec Yves-Charles Zarka et Raphaël Drai. La réunion a été perturbée aux cris de « Sionistes, assassins d’enfants ! ». Alors, contrairement à ce que pourrait laisser penser l’interdiction prononcée par Monique Canto-Sperber, ce n’est pas la critique d’Israël qui est censurée à l’ENS, c’est le sionisme, même le plus modéré: ceux qui ne sont pas des antisionistes virulents et radicaux ne peuvent pas s’exprimer dans « l’école de Jaurès, de Péguy et de Brossolette ». Je profite donc de cet entretien pour proposer solennellement à Régis Debray un débat contradictoire, à Normale Sup, sur toutes ces questions et sur les thèses qu’il défend dans sa Lettre à un ami israélien.
E. L. Nous lui proposerons également de répondre dans ces colonnes. Mais quittons l’ENS et allons plus loin, nous allons réussir à nous disputer ! Une circulaire de MAM rappelle que l’appel au boycott est illégal. Je le trouve pour ma part moralement scandaleux et politiquement stupide, et je trouve inacceptable que l’on empêche les gens d’acheter des produits israéliens, mais je ne vois pas en quoi il serait anti-démocratique d’essayer de les convaincre de ne pas le faire. Encore une fois, il faut mener la bataille de l’opinion et recourir à l’argumentation raisonnée plutôt qu’aux tribunaux et à l’indignation.
Notre raison n’est pas une faculté abstraite qui se déploierait dans le royaume autonome des idées pures. Nous sommes des êtres historiques, nos mots et nos concepts sont doués de mémoire. Le boycott des produits israéliens ne peut pas ne pas rappeler celui des produits juifs. Sans doute les inconditionnels d’Israël ont-ils tort de taxer d’antisémite toute critique à l’encontre de la politique de Netanyahou, d’autant que cette critique est plus nécessaire que jamais, mais il revient aux adversaires d’Israël de faire attention à ce qu’ils disent et aux symboles qu’ils manipulent. Le boycott est une arme indigne. Il y a d’autres moyens d’en appeler à la négociation. On dit que les Palestine Papers publiés par le Guardian sont embarrassants pour les négociateurs palestiniens, puisqu’ils montrent que ceux-ci étaient prêts à aller très loin dans les concessions, mais ils le sont davantage, à mes yeux, pour Israël car ils prouvent que son gouvernement a fait la sourde oreille à un moment où le compromis était possible. C’est sur ce terrain que doit se jouer la bataille des idées.
E. L. Je résume, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : vous êtes non seulement hostile au boycott, mais favorable à son interdiction ?
Oui, celle-ci ne me gêne pas du tout.
E. L. Revenons à Stéphane Hessel, ou plutôt aux raisons de sa popularité. Comme vous l’avez noté, il permet à ses lecteurs d’adopter une posture extrêmement gratifiante. Mais son succès n’est-il pas, en même temps, révélateur d’une certaine nostalgie de la grandeur ? L’indignation qu’il nous propose en guise d’armature politique ne fait-elle pas écho à un désir d’héroïsme que plus rien n’assouvit ? Et si c’est le cas, ne faut-il pas mieux s’interroger sur ce phénomène plutôt que de le rejeter d’un coup de plume railleur ?
Non, je ne crois pas qu’il y ait quelque chose d’héroïque dans l’« indignationnisme » contemporain. Ce n’est pas se grandir ni a fortiori entrer en résistance que d’appeler Sarkozy « le Nain ». L’opuscule de Stéphane Hessel commence par ces mots : « 93 ans. C’est un peu la toute dernière étape. La fin n’est plus très loin. » Voici donc un ouvrage testamentaire où un homme qui a traversé le siècle est censé nous livrer son expérience et nous transmettre la sagesse dont il est porteur. En réalité, il ne fait que flatter la jeunesse dans ce qu’elle a de plus infantile. Les adolescents qui manifestent ont tous le masque de l’indignation. Ils parlent − ou plutôt ils crient − d’une seule voix et pointent sur les « salauds » un doigt vengeur. C’est en vieillissant qu’on fait l’apprentissage de la perplexité et de la complexité. Il faut du temps, de l’expérience et des rencontres pour se rendre compte que, comme dit Renaud Camus, le choix moral difficile n’est pas celui qui oppose le bien au mal mais celui qui oppose le bien au meilleur, ou à l’un peu moins bon. Jusqu’où doit aller l’hospitalité ? Jusqu’où notre souci de la cohésion sociale, notre défense de l’État-providence ? Voilà des questions adultes, des questions responsables. On attendrait d’un vieil homme comme Stéphane Hessel qu’il aide les jeunes à ne pas perdre trop de temps et à grandir. Au lieu de cela, il les exhorte à rester simplistes et demande à l’humanité de se régler sur leur modèle. « Soyons tous des adolescents ! » : voilà le message de Stéphane Hessel.
E. L. Les défenseurs de Hessel classent le monde en deux catégories : d’un côté les indignés de la République, altruistes et révolutionnaires et, de l’autre les salauds cyniques et individualistes. Si nous avons le choix entre indifférence et indignation, celle-ci n’est-elle pas, à tout prendre, préférable à celle-là ?
Je refuse de me laisser piéger par cette opposition. La politique correspond au souci du monde, à ce désir de lui donner un sens et à la responsabilité que l’on éprouve à son égard. Cette responsabilité peut prendre des formes très diverses et mobiliser toutes sortes d’affects, l’indignation peut-être, mais aussi la curiosité, l’inquiétude, l’amour du monde. La politique est une composante essentielle de ma vie mais je ne passe pas mon temps à cracher sur la télévision comme les Groseille dans La vie est un long fleuve tranquille !
E. L. Pourtant, on vous imagine volontiers éructant en écoutant France Inter – je plaisante… Je vous renvoie une question que vous m’avez posée un jour, alors que je parlais du « camp du Bien » : en quoi serait-ce mal, cher Alain, de vouloir le Bien ?
Il ne faudrait pas abandonner le beau mot de Bien à tous les porte-parole de la bien-pensance. Je pense que le souci du Bien est l’objet de la politique et de la justice. Mais dans la mesure où nous vivons dans le monde de la pluralité humaine, la justice devient un vrai casse-tête. S’il ne s’agissait que de servir son prochain, la morale immédiate pourrait suffire. Le problème, comme le dit Levinas, c’est que, d’emblée, il y a le Tiers. Nous ne sommes pas deux. Il faut donc savoir à qui l’on donne et à qui l’on retire, pour qui l’on se bat et dans quelles conditions, etc… Or, sous prétexte de combattre l’indifférence, Stéphane Hessel nous dispense de faire face à ce questionnement.
M. G. Pourquoi refusez-vous de considérer cette indignation comme la première étape vers un réveil anti-individualiste, vers un comportement plus collectif qui serait à l’opposé de l’individualisme érigé en modèle désirable par le discours de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 ?
Pour Stéphane Hessel, l’indignation n’est pas une étape mais la mobilisation même. Elle représente la seule et unique modalité de l’engagement. Or, ce mode de la diatribe ne peut conduire qu’à l’impasse. Loin d’être le premier moment d’une sortie de l’individualisme, ce livre est le signe de ralliement des lecteurs de Télérama.
B. de K. Contrairement à ce que vous prétendez, j’ai entendu Stéphane Hessel dire à la télévision que son indignation n’était pas l’alpha et l’oméga et que, pour en savoir plus sur son versant positif, il fallait lire La Voie d’Edgar Morin. Au moins, il y a plus de pages !
Je ne peux pas répondre, sinon je vais dire du mal d’Edgar Morin !
E. L. Faites un effort, cher Alain ! Peut-être est-il possible de dépasser le caractère intransitif de cette invitation à s’indigner ?
Vous pouvez me reposer la question de mille manières, ma réponse ne variera pas. On ne peut rien fonder sur la simplification ni a fortiori sur des contre-vérités. Or, Hessel livre un diagnostic complètement faux. « On doit s’indigner de cette société où les médias sont aux mains des nantis », écrit-il. Armé de cette certitude, il parade sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+ et il a le sentiment de faire de la résistance, d’être dans un haut lieu de la lutte contre TF1 et contre « les médias aux mains des nantis ». Finalement, il se retrouve avec Jamel Debbouze.
B. de K. Je vais vous faire plaisir : Jamel Debbouze est en « une » de Télérama cette semaine !
C’est normal : les médias, aujourd’hui, sont aux mains − ou plutôt aux pieds − de Jamel Debbouze. Jamel Debbouze est le roi des médias. Lorsqu’il est sur le plateau de Canal+, il est chez lui. À côté de lui, nous sommes tous des personnes déplacées, des métèques, des sans-papiers médiatiques ! Lorsqu’il est invité sur le plateau de TF1, il n’a pas la gorge sèche, il est chez lui, et il se sent tellement à son aise qu’il joue à cache-cache en direct avec Claire Chazal ! Alors, lorsque Hessel nous dit que les médias sont « entre les mains des nantis » et que les nantis sont les copains de Sarkozy, il nous raconte des histoires. Comment voulez-vous que ce discours ouvre la voie à un engagement lucide ? Ce n’est pas possible. Il participe plutôt à l’aveuglement général.
B. de K. Votre sortie sur Jamel est plus violente que votre charge contre Hessel et Debray réunis. Votre horripilation ne cacherait-elle pas le désir avorté d’une carrière d’humoriste médiatique ? Ou peut-être n’avez-vous pas aimé son dernier livre ?
Je trouve son aisance symptomatique de notre époque. Si l’esprit du temps devait avoir un visage en France aujourd’hui, ce serait le sien. Et c’est cet esprit du temps qui se prend pour la révolte contre l’esprit du temps. Le livre de Stéphane Hessel est paru dans une collection intitulée « Ceux qui marchent contre le vent ». Voilà qui est extraordinaire ! Plus on fait comme tout le monde, plus on a le sentiment d’être un solitaire intempestif !
Isabelle Marchandier. En parlant de « solitaire intempestif », je suis curieuse de connaître votre sentiment sur « l’affaire Céline ». En nous accueillant, vous avez parlé avec enthousiasme de l’article de Patrick Kéchichian publié dans Le Monde du 25 janvier. Pour lui, l’exclusion se justifie par le fait qu’on ne peut pas dissocier l’homme de l’œuvre. Nous voilà du côté de Sainte-Beuve contre Proust : comment vous, homme au « cœur intelligent », pouvez-vous justifier cette moralisation de la critique qui conduit à juger une œuvre à travers le comportement moral de l’homme ?
Je peux adhérer à un argument sans faire totalement mienne la position de son auteur. J’ai aimé l’article de Kéchichian, non pas parce qu’il s’oppose à la célébration d’un auteur antisémite, mais pour la profondeur de son analyse. Il touche juste lorsqu’il parle du délire victimaire de Céline. Après 1945, c’est devenu chez lui un thème obsédant : « La victime, le persécuté, c’était lui et ce n’était que lui », écrit Kéchichian. On a toutes les raisons d’être horrifié par les vitupérations céliniennes, notamment dans Bagatelle pour un massacre, mais on oublie ainsi l’horreur de ses gémissements et de son indignation contre les ennemis qui le persécutent. Il écrit tout de même ceci : « Il n’y a jamais eu de persécutions juives en France. Les juifs ont toujours été parfaitement libres (comme je ne suis pas maintenant) de leur personne et de leurs biens dans la zone de Vichy pendant toute la guerre. Dans la zone Nord, ils ont dû arborer une petite étoile ( quelle gloire ! je veux bien en arborer dix !) On a confisqué quelques biens de juifs (avec quels chichis !) qu’ils ont récupérés depuis lors et comment ! » En revanche, « jamais chasse à l’homme ne fut plus impitoyable que celle qui se déroule en ce moment en Europe contre les collaborateurs ou prétendus tels ». On lui fait subir un sort atroce et sans précédent. Le Céline geignard est pire encore, s’il est possible, que le Céline imprécateur.
E. L. Vous n’allez tout de même pas défendre la décision de Frédéric Mitterrand !
Ma religion n’est pas faite. Céline est l’un des plus grands romanciers du XXe siècle et il est difficile de ne pas tenir le Voyage au bout de la nuit pour un livre génial et révolutionnaire. Nous devons donc assumer un héritage contradictoire. Cela passe-t-il par une célébration officielle de Céline ? Certains le disent. Peut-être ont-ils raison mais, en tout cas, ils ont tort d’interpréter le refus de l’Etat de commémorer Céline comme de la censure.
Je rappelle que l’œuvre de Céline, y compris sa correspondance, est publiée en Pléiade. Il est lu et étudié dans les classes. Que l’État célèbre de grandes œuvres, mais il doit tenir compte aussi de la dignité des hommes.
Admettons, cependant, que j’aie été convaincu par Henri Godard, le spécialiste français de Céline, et que je défende la célébration. Que se passera-t-il si, demain, on veut inaugurer un boulevard Céline ou un lycée Céline ? Faudra-t-il aussi, sous prétexte de lutter contre la censure, accepter une telle décision ? Ce ne serait tout simplement pas possible. Refuser qu’il y ait un lycée Céline, ce n’est nullement refuser à Céline le statut de grand écrivain. C’est admettre que le « scandale Céline » reste très difficile à traiter.
M. G. Beaucoup de gens voient en vous un réac grogneur qui ne cesse de fustiger les produits aliénants de la modernité : téléphones portables, Facebook et compagnie…. Alors, cher Alain Finkielkraut, n’êtes-vous pas vous-même un grognon indigné par son époque ?
Oui, à mon actif ou plutôt à mon passif, vous pouvez ajouter le rap, le slam, l’omniprésence des amuseurs et la musique d’ambiance dans les restaurants. Je ne sais pas comment vous répondre.
E. L. Je vais vous aider ! L’apostrophe de Muriel est injuste parce qu’il me semble qu’à partir de votre grognement, vous élaborez une réflexion qui vous permet d’aller au-delà du mouvement d’humeur.
Merci ! Il est vrai que j’essaie de me demander pourquoi je n’aime pas Internet et de prendre en considération les arguments de ceux qui trouvent ça très bien. Il y a des ordinateurs dans cette maison, même si je ne sais pas m’en servir.
B. de K. Vous les arrosez soigneusement tous les matins ?
Exactement. Je ne sais pas quoi vous dire.
B. de K. Un long grognement suffira…
Ah, voilà, j’ai trouvé ma réponse ! Les indignés ne trouvent rien à redire au processus actuel de déculturation, d’ensauvagement et d’enlaidissement du monde. L’usage public des téléphones portables, contraire à toutes les règles du savoir-vivre, ne les indigne pas. Ils supportent sans broncher l’exposition permanente de photos sur les grilles du Jardin du Luxembourg : ils s’accommodent et même se félicitent du remplacement de la réalité par l’image. Pour leur plus grand bonheur d’internautes, le monde est en train de se transformer en un gigantesque système d’information. Tout cela, ainsi que le remplacement des villes et des campagnes par des banlieues interminables, la multiplication des parcs d’éoliennes, ces monstres vrombissants, devrait susciter l’indignation, ou au moins la tristesse. Mais pas du tout. Alors, voilà mon diagnostic final : les indignés sont des béats. Est-ce assez grognon à votre goût ?[/access]
L’augmentation des prix, c’est un peu comme l’insécurité, ce doit être un simple sentiment. La preuve, d’après l’Insee, en 2010, le prélèvement des ordures ménagères a augmenté en moyenne de 5,9%, le poisson frais de 5,10%, les assurances automobiles de 6, 6%, les fruits et légumes de 11%, les carburants de 13,4% et le fioul domestique d’un très joli 23, 2%. En même temps, la hausse générale des prix plafonne miraculeusement, selon les chiffres officiels, à un tout petit 1,5%. Comment est-ce possible ? C’est sans doute que les produits de première nécessité, ceux dont les Français ne peuvent vraiment pas se passer comme l’huile de baleine, les cordes à violon, les sex toys, le savon noir et les scoubidous n’ont pas ou peu augmenté, voire connu une baisse. Alors il serait temps que les oiseaux de mauvais augure cessent de critiquer de manière gratuite la politique économique de notre président qui est bien, comme il l’avait promis, le président du pouvoir d’achat.
Philippe Sollers est un gros malin, en plus d’être écrivain. Ça fait des mois que j’achète le JDD juste quand je suis sûre de lire sa chronique du mois, où il parle invariablement du pape et de ses propres livres. Mais je m’en fous. J’aime qu’il se moque de moi, y compris dans son dernier livre, Trésor d’Amour. Évidemment, un titre pareil, on ricane : « Vous imaginez, écrit-il, aujourd’hui un roman ayant pour titre Trésor d’Amour ? Ça paraîtrait grotesque, on ne l’ouvrirait qu’en cachette. »[access capability= »lire_inedits »]
De quoi parle-t-il ? D’une Minna. Fiancée vénitienne divorcée avec enfant, beaucoup plus jeune que lui, avec qui il n’a pas besoin de parler. Il passe du temps au lit avec elle, dîne, regarde la lagune et cause de Stendhal. Le vrai objet du livre. Stendhal dont il nous raconte les liaisons, les obsessions, l’embonpoint, les campagnes napoléoniennes, les histoires d’amour foireuses et les livres.
On y revient toujours. Ce Stendhal, il en fait une espèce de double, rendu malheureux par la tournure des choses qui massacre son époque. Jamais aigre mais triste d’une époque moisie, comme qui dirait… « Cet homme ne redoutait au monde que deux choses : les ennuyeux et l’air humide. » Sollers s’offre d’ailleurs le luxe de corriger, à un siècle et demi de distance, les râteaux que Stendhal prend avec un certain nombre de femmes, lui expliquant ce qu’il fallait écrire dans ses billets pour s’assurer de les retrouver dans son lit.
Il brode habilement sur ses obsessions, la disparition, la liberté, la discrétion, l’amour : « La province, c’est la platitude des désirs, les prétentions puériles et, plus que tout, la gauche hypocrisie… La politesse empressée, incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge. » Evidemment, il ne faut pas espérer trouver dans Trésor d’Amour un vademecum pour le bonheur et la félicité urbaine au XXIe siècle. Il fait mine de ne parler que de lui, de sa vie extraordinaire d’écrivain qui se planque derrière d’autres (procédé déjà vu dans son précédent Discours parfait), avec pour unique visée « la préparation d’une Renaissance à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit ». Dans le fond, en terminant Trésor d’Amour, je ne sais toujours pas ce que Philippe Sollers veut dire à ses lecteurs : allez lire Stendhal, dont l’inachevé Le Rose et le Vert ? Trop simple. Installez-vous à Venise, chassez le bonheur de manière « sensuelle et spirituelle », lisez mes livres jusqu’à plus soif.
Reste un truc, la langue elle-même, la brutalité, la beauté des formules en passant : « On sort, on marche un peu dans la nuit, on prend le bateau, l’eau nous enveloppe, tout est velours, tout est gratuit. » Rien que pour cette phrase, Trésor d’Amour vaut d’être lu en douce.[/access]
« C’est une Révolution française ! », s’exclame le manifestant tunisien béat sur l’écran d’Élisabeth Lévy, qui en sourit encore. Eh bien oui ! Quand on a montré l’exemple, et d’aussi belle manière, il serait vexant de n’être point suivi.
« On a envie d’y croire », commente notre cheftaine, avec l’enthousiasme d’un Burke en 89. Deux paragraphes plus loin, elle précise même ce qu’elle pense vraiment de cette révolution arabe : « Peut-être, sans que nous le sachions, le feu couve ailleurs ». On n’est pas plus enthousiaste.
Quel feu, donc ? Sans doute celui dont est faite la flamme qui devrait servir de corde pour lapider Sakineh, coin-coin. Voilà l’idée : au fin fond de cette « ruée arabe » que vante inconsidérément Libé, ce qui nous guette, selon Elisabeth, c’est la « théocratie iranienne ». Je caricature ? Peut être, mais c’est pas moi qui ai commencé !
Foin de Terreur, de goulags, d’Holocauste et de Révo. Cul ! Qu’importent les dictatures qui peuplent encore le monde, l’ONU et son Conseil de sécurité. Le danger principal pour les Droits de l’Homme, qu’on se le dise, c’est l’impérialisme chiito-persan.
Sur la base de ce diagnostic, que prescrire donc à nos amis arabes, toujours hibernants mais en voie de décongélation ? « Une dictature laïque, ou une démocratie islamiste », s’interroge le Dr Lévy. Ce n’est pas à nous de trancher !, tranche finalement Ms Lévy.
Pour tout dire, ça m’arrange : dans cet échiquier à deux cases, je n’aurais pas su où placer ni le Roi saoudien, ni le Cavalier turc.
Allergie. Sidonie Bonnec (un « n », non pardon… deux « n » !)… l’animatrice de télévision Sidonie Bonnec, qui brûle d’envie de m’épouser mais ne sait pas encore comment m’exprimer cette émotion au creux de l’oreille, se retrouve mise à nue dans les colonnes de Télé Stars, qui la crucifie en ces termes : « A son grand désespoir, la journaliste de W9 est allergique au gluten, un composant que l’on trouve dans la majorité des céréales (blé, avoine, orge, seigle). » La rubrique s’appelle : « Tout le monde s’en fout… SAUF NOUS! ». Non, c’est faux. C’est même singulièrement excitant. Et en plus je donnerais un rein pour savoir à quoi Claire Chazal est allergique !
Germanie. Encore une dépêche AFP à la valeur informative de premier plan : « Après l’ours Knut, Heidi l’opossum qui louche conquiert les cœurs allemands ». La bonne nouvelle c’est qu’un peuple qui a des héros de ce genre là ne fera jamais plus la guerre à ses voisins. On est tranquille.
Mélancolie. On apprend dans La Voix du Nord qu’un film consacré à l’immense compositeur français Henri Dutilleux, intitulé « Ainsi la nuit » sera projeté de-ci, de-là ces prochains jours. J’ai rencontré deux fois dans ma vie ce musicien de génie… Une fois dans les locaux de Radio-France – dans les coulisses de la salle Olivier Messiaen – et une autre fois sur un des ponts menant à l’Ile de la Cité, où il habite. (J’étais certain que ces anecdotes intimes et intellectuelles n’impressionneraient jamais les femmes…) OK. J’aurais mieux fait de croiser deux fois Michel Sardou ! Ou trois fois M’Pokora…
En Allemagne, on appelle ça une « schnapsidee », un coup de génie né de l’inspiration qui illumine une tablée de buveurs à l’issue de la contemplation du fond d’un verre de gnôle ayant été rempli et vidé à moult reprises au cours d’une soirée. En général, cette idée géniale ne survit pas à la dissipation des brumes alcooliques et, au pire, elle provoque quelques catastrophes à la sortie des boîtes de nuit.[access capability= »lire_inedits »]
Ont-ils un peu forcé sur le génépi ? Car ce fut bien une « schnapsidee » du maire d’Annecy, Jean-Luc Rigaut, et du président du Conseil général de la Haute-Savoie, Christian Monteil, de postuler pour leur territoire à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2018.
Un simple coup d’œil au dossier montrait que les chances de succès étaient minimes, sinon nulles : l’édition de 2014 étant prévue à Sotchi, en Russie, le continent européen ne pouvait cumuler les JO d’été à Londres en 2012 et des JO d’hiver en France… De plus, la candidature de la Corée avec PyeongChang (bon courage, les journalistes radio !), recalée pour 2014, est solidement charpentée dans tous les domaines (infrastructures, financement, engagement de l’État et des grandes entreprises coréennes)… Le seul danger encouru par cette candidature est la dégradation de la situation politique avec le voisin nord-coréen, qui pourrait être tenté de torpiller ces Jeux par des menaces militaires. Mais même dans ce cas-là, Munich est en embuscade, disposée à mettre le paquet pour emporter le morceau. Et la Bavière − je suis le premier à le regretter −, ça pèse plus lourd que la Haute-Savoie, et même que les deux Savoies.
Le retour au réel vient de se produire avec les décisions budgétaires du Conseil général, qui limitent à 20 millions d’euros le budget alloué à cette candidature, dont l’issue sera connue au mois de juillet à Durban. Une misère au regard des sommes engagées par la ville coréenne au nom imprononçable et la ville-mère de toutes les Fêtes de la bière. Après la démission de l’ancien champion olympique des bosses, Edgar Grospiron, de la présidence du comité « Annecy 2018 », le mistigri était entre les mains de la ministre des sports, Chantal Jouanno, qui tenta de le repasser à son ancien collègue et camarade du Parti radical, Jean-Louis Borloo, qui répondit : « Y’ a pas marqué SAMU, là ! », en passant l’index sur son front. Il fallait donc quelqu’un qui soit en mal de notoriété pour mener crânement cette candidature dans le mur qui l’attend en Afrique du Sud. Et c’est ainsi que nous venons d’hériter de Charles Beigbeder, homme d’affaires avisé qui n’a rien à perdre dans cette galère et tout à gagner de l’exposition médiatique de sa chevelure léonine. De toute façon, avec ou sans JO, Megève restera Megève et le Mont Blanc ne devrait pas être délocalisé.[/access]
Bien sûr, il y a les grands principes, ceux qui stipulent qu’un ministre, fut-il en vacances, doit surveiller ses fréquentations et se méfier des cadeaux, même lorsqu’ils ne sont pas offerts par des Grecs. On peut penser que c’est pour y avoir dérogé que MAM est dans la tourmente, et qu’elle a dû jurer mais un peu (trop) tard qu’on ne l’y reprendrait plus, et qu’elle ne le reprendrait plus (là, on parle de jet privé).
L’esprit chagrin pourra aussi penser que d’autres raisons, moins limpides, lui valent ce mauvais quart d’heure. Et que ses pires ennemis ne sont pas à chercher à gauche ou dans la presse, mais chez ses bons amis du gouvernement. Ainsi, on dit que nombre d’anciens du cabinet d’Eric Woerth, recasés depuis dans d’autres ministères et non des moindres, ont conséquemment contribué aux fuites qui alimentent le feuilleton quotidien des vacances du couple Alliot-Marie/Ollier, ajoutant chaque jour un petit détail supplémentaire, lequel invalide si possible la déclaration de la veille de la ministre clouée au pilori.
Auquel cas ce ne serait jamais qu’un prêté pour un rendu : lors du déclenchement des Affaires Bettencourt/Woerth/Hippodrome de Compiègne, MAM était Garde des Sceaux, et elle a obstinément regardé de l’autre côté quand Eric Woerth aurait pu espérer qu’elle userait de son pouvoir pour ralentir le cours de la justice (En termes publics , ça donne des déclarations du genre « J’ai confiance dans la justice de mon pays », martelées à l’envi jusqu’au remaniement par l’ex-ministre des Affaires sociales). Or, non seulement MAM n’a pas levé le petit doigt pour tirer son collègue du pétrin (ce qui, soit dit en passant, est tout à fait honorable de la part d’un Garde des Sceaux), mais un membre de son propre cabinet, David Sénat a été pris en flagrant délit de faxage à Gérard Davet du Monde d’un PV d’enquête stratégique de l’affaire Bettencourt (la fameuse audition de Patrice de Maistre, durant laquelle le gestionnaire de fortune de Liliane a placé le couple Woerth au cœur de l’affaire, transformant le scandale Bettencourt en affaire Woerth).
Le clan Woerth (qui était aussi à l’époque le clan Fillon) avait considéré que MAM était forcément au courant de la manœuvre, et ça se comprend : difficile d’imaginer qu’à ce niveau de responsabilité, un collaborateur agisse sans au moins l’accord tacite de son ministre.
Depuis, David Sénat a été lâché par sa patronne, puis a goûté, – côté client – aux joies de la garde à vue, avant d’être chargé en septembre dernier d’une « mission de préfiguration de la cour d’Appel de Cayenne», ses amis de la DCRI nourrissant sans doute l’espoir secret qu’on le muterait prochainement encore plus loin, à savoir en orbite géostationnaire dès le prochain lancement de la fusée Ariane.
Dire que MAM se croyait à l’abri de tout risque de vendetta avec l’éviction de Woerth du gouvernement et la dispersion façon puzzle de son équipe aux quatre coins du VIIème arrondissement… Faut croire qu’en période pré-présidentielle, on n’est à l’abri ni jamais ni nulle part, y compris en pleine trêve des confiseurs au fin fond du Sahara…
L’Internaute Magazine vient de publier une étude réalisée sur les mots les plus fréquemment utilisés par 35 personnalités politiques françaises au cours des 10 dernières années. On y apprend sans grande surprise que Christine Lagarde parle beaucoup d’« entreprise », que Martine Aubry nous rebat régulièrement les oreilles de « social » et que Marine Le Pen tend à se focaliser sur les questions d’« immigration ». On pourra, en revanche, s’étonner du fait que notre spécialiste national des « élections » n’est autre qu’Olivier Besancenot ou que Philippe de Villiers soit à la fois champion de la « France » et de l’« Europe ».
Mais il me semble qu’on passerait alors à coté du fait le plus saillant de cette étude : ce qui est vraiment remarquable dans ces résultats c’est que le mot le plus utilisé par ce panel représentatif de politiques pendant la dernière décennie c’est « Je ».
Mieux vaut ne pas mourir au 21ème siècle, et encore moins en France. Ainsi la grande romancière et poétesse franco-libanaise Andrée Chédid, qui vient de disparaître à l’âge de 90 ans, a été présentée par la plupart des radios et des télés d’info continue comme étant essentiellement « la grand-mère du chanteur M.»
Factuellement, c’est inattaquable, et puis c’est tellement plus glamour et vite dit que d’ennuyer les parts de marché en leur rappelant qu’Andrée Chédid, en plus d’être grand-maman était aussi , accessoirement, Aigle d’Or de la poésie en 1972, Goncourt de la nouvelle en 1979, Prix Goncourt de la poésie en 2002, et par ailleurs Grand officier de la Légion d’honneur…
Peut-on adapter n’importe quelle œuvre littéraire à l’écran sans porter atteinte à sa substance ?
Il suffisait de regarder l’adaptation de la Recherche du Temps perdu par Nina Companeez, pour connaître la réponse.
Affligeant décalage
Même le génial Visconti avait renoncé à cette tache titanesque et tellement périlleuse. Ruiz s’y était lancé en se contentant d’adapter simplement la dernière partie et le résultat avait été honorable. Mais là, quel supplice de voir ce monument de la littérature mis en scène avec une telle maladresse…
Les premières secondes suffisent. Quel besoin avait Nina Companeez de filmer les coulisses ?
De même que certains metteurs en scène de théâtre abolissent le rituel de la levée de rideau, sous prétexte de rapprocher le public des acteurs, Nina Companeez tue la magie en dévoilant la séance de maquillage et d’habillage des comédiens. Ces derniers ne manquent d’ailleurs pas de commenter leurs personnages en utilisant bien évidemment le vocabulaire tellement raffiné d’aujourd’hui, ce qui donne des propos tels que « Il souffre à en crever », tout droit sortis de la bouche de l’acteur qui joue le rôle du jeune Marcel quand il explique ses sentiments pour la petite Gilberte. Passons sur cet affligeant décalage.
Pour Proust le temps doit se perdre pour être retrouvé par la suite. Pour Nina Companeez, le temps ne doit pas être perdu, surtout pas mais gagné sur la vraisemblance. Qu’on en juge : à peine quatre heures suffisent pour mettre en boîte les milliers de pages de la Recherche. Un petit quart d’heure pour la Prisonnière, cinq minutes pour Albertine Disparue, tous les tomes défilent en vitesse accélérée, à l’exception du premier Du côté de chez Swann.
La scène finale dans la bibliothèque des Guermantes, où la série des réminiscences fait comprendre au héros que la littérature a pour unique objet non pas de décrire la réalité extérieure, mais de « traduire » notre intériorité avec « les anneaux nécessaires d’un beau style », est complètement balayée ! De même que les nombreuses références artistiques qui habitent la prose proustienne. Aucune allusion à Swann qui tombe amoureux d’Odette de Crécy parce qu’elle lui rappelle la Venus de Botticelli, ni au fameux petit pan de mur jaune de la Vue de Delft de Vermeer devant lequel, l’écrivain de la Recherche, Bergotte pousse son dernier souffle. Quant à la petite phrase de la sonate de Vinteuil, celle-ci est complètement recouverte par la trop grande importance donnée aux relations tumultueuses entre le Baron de Charlus et Morel, le violoniste. Toutes les digressions sur l’art sont évincées au profit des « intermittences du cœur » que la réalisatrice tente de faire ressentir sans y parvenir. Tout est gauche et outrancier.
Le héros proustien est transformé en grand benêt efféminé qui pleurniche tout au long du téléfilm, à croire que Nina Companeez a voulu ridiculiser la délicate sensibilité du narrateur en la rabaissant en piètre mièvrerie. Ses exaltations affectées énervent plus qu’elles n’émeuvent. Difficile donc de s’identifier à lui pour retrouver nos souvenirs enfouis dans les tréfonds de notre inconscient comme le souhaitait Proust.
Esprit de Guermantes, où es-tu ?
Quant à « l’esprit des Guermantes » Nina Companeez est passée complètement à côté. Elle a sans doute cru qu’il suffisait de faire défiler robes de soie et queues de pie pour représenter la mondanité aristocratique. Les mots d’Orianne de Guermantes, qui faisaient le tour du faubourg Saint-Germain dans le livre, sont pervertis en triviales médisances et en vulgaires ragots.
Alors en dehors de ces oublis fâcheux, de ces raccourcis regrettables, de ces exagérations absurdes et de ces interprétations fallacieuses, porter Proust à l’écran n’est-il pas inévitablement voué à l’échec ?
Comment traduire en image la résurrection des souvenirs sans profaner leur poésie ? Il y a pourtant des exemples récents de parfaite réussite.
C’est dans le magnifique film du réalisateur italien Luca Guadagnino, Amore que l’on a pu voir dernièrement au cinéma l’une des plus belles scènes de réminiscence. Anna, l’épouse d’un riche industriel milanais, interprétée par la majestueuse Tilda Swinton, se souvient de ses origines russes en goûtant un plat de gambas. Et de cette euphorie sensorielle, renaît, à travers un assemblage épars de voix et d’impressions colorées, son identité russe oubliée jusqu’alors. Parce que la sensation éprouvée est identique à celle vécue dans le passé, le plat de gambas réveille sa Russie natale comme si ses souvenirs y avaient été prisonniers.
Luca Guadagnino a su filmer dans un style proustien. Ce n’est pas le cas de Nina Compannez. La réalisatrice a tellement eu peur de rater son adaptation qu’elle s’est appuyée essentiellement sur le texte de Proust en prenant soin de choisir les passages les plus familiers de la Recherche.
Ce recours à la voix-off est bien la preuve de son incapacité à faire ressentir à travers les images, le jeu et les dialogues des personnages ce qui est intrinsèque à l’œuvre proustienne : nous faire retrouver le sens perdu de nos émotions passées pour que nous puissions goûter un peu de temps à l’état pur !
Quant à la Recherche, le seul moyen de partir à sa recherche est de créer son propre tissu de correspondances en la lisant.
« L’esprit du temps se prend pour la révolte contre l’esprit du temps. »
Propos recueillis par Muriel Gremillet, Basile de Koch, Élisabeth Lévy et Isabelle Marchandier
Élisabeth Lévy. Que vous inspire la béatification de Stéphane Hessel dont l’opuscule, Indignez-vous !, texte indigent tant sur le fond que sur la forme, s’est vendu à 800 000 exemplaires ? Alain Finkielkraut. Stéphane Hessel confère l’aura de la Résistance à la prose de notre vie politique. Dès le début de son ouvrage, il explique qu’à travers les expulsions de Roms, les soupçons à l’égard des immigrés, la remise en cause des retraites et des acquis de la Sécurité sociale, ce sont les grands principes posés par le Conseil national de la résistance qui sont bafoués. Voilà la première raison de son immense succès.
La deuxième, c’est qu’il nous présente un monde très agréablement simplifié dans lequel manifester contre la prolongation de la durée légale du travail, c’est résister et s’indigner, c’est faire de la politique. Au lieu de réfléchir aux questions qui se posent, puis de les affronter, on dénonce les méchants. Nous traversons des moments difficiles et peut-être même dramatiques. Le problème, avec l’indignation, c’est qu’elle substitue le mélodrame au drame et les facilités du manichéisme à la dureté du temps.[access capability= »lire_inedits »]
E. L. Mais n’avons-nous pas le devoir d’être fidèles à l’héritage de la Résistance ?
Les intellectuels les plus lucides du XXe siècle ont bien pris garde de ne pas ériger la Résistance en modèle politique. Il faut opposer à l’indignation de Stéphane Hessel la Défense de l’intelligence d’Albert Camus. Dans ce texte magnifique rédigé le 15 mars 1945, il écrit : « Pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. » Oui, la haine est bien l’autre nom de l’indignation car, si l’on est indigné par une action, on est amené à haïr celui qui l’a commise. La haine est la disposition d’âme dominante pendant les années noires de l’Occupation. « C’est de cela, poursuit Camus, que nous devons triompher d’abord, il faut guérir ces cœurs empoisonnés, ne pas céder à la haine, ne rien concéder à la violence, ne pas admettre que nos passions deviennent aveugles. Voilà ce que nous pouvons encore faire pour l’amitié et contre l’hitlérisme. Il s’agit pour nous de ne jamais laisser la critique rejoindre l’insulte, il s’agit d’admettre que notre contradicteur puisse avoir raison, et qu’en tout cas ses raisons, mêmes mauvaises, puissent être désintéressées. Il s’agit enfin de refaire notre mentalité politique. » La guerre a eu lieu, dit Camus, comme Merleau-Ponty. Mais la guerre, pour lui, ce n’était pas la politique, c’était sa suspension. « Refaire notre mentalité politique » : sortir de la lutte à mort et retrouver le chemin de la conversation civique. Permettez-moi de citer, encore une fois, ce texte profond et prophétique : « Le démocrate est modeste, il avoue une certaine part de l’ignorance, il reconnaît le caractère en partie aventureux de son effort et que tout ne lui est pas donné et, à partir de cet aveu, il reconnaît qu’il a besoin de consulter les autres, de compléter de ce qu’il sait par ce qu’ils savent. » L’indignation et la haine nous placent dans une position grisante d’infaillibilité. Or, la démocratie est fondée sur la reconnaissance de notre faillibilité. C’est le sens même de la liberté d’expression. Cette liberté n’est pas seulement nécessaire pour exprimer nos opinions mais surtout pour entendre les opinions des autres. Je m’appuierai sur l’argumentation de John Stuart Mill exposée dans De la liberté. Par la liberté donnée à l’autre de nous réfuter et de nous contredire, « nous n’aurons rien négligé pour donner à la vérité une chance de nous atteindre. » C’est cela, l’ontologie démocratique.
E. L. Êtes-vous certain, vous-même, de toujours tolérer la réfutation de vos propres opinions ? Croyez-vous être à l’abri de l’indignation ?
Il y a, bien entendu, des moments où la réalité se simplifie de manière vertigineuse. Il y a, et il y aura toujours, des raisons de s’indigner, comme il existe aussi, en chacun de nous, des indignations aveugles. Précisément, ce que je n’aime pas dans l’injonction « Indignez-vous ! », c’est qu’elle fait l’impasse sur la nécessité, pour chacun, de s’examiner, qu’elle ne fait aucune place à l’indignation à l’égard de ce qu’on aurait pu soi-même dire, penser ou faire. Plus de distance à soi, plus de réflexion sur soi, plus de dialogue avec soi. L’objet de l’indignation n’est jamais l’indigné lui-même. C’est l’Autre, c’est toujours l’Autre qui nous indigne. Au bout du compte, l’indignation systématique est une manière de fuir la conscience dans la colère.
E. L. L’ouvrage de Peter Sloterdijk, Colère et Temps, débute par une réflexion nostalgique sur la colère d’Achille, porteuse non pas d’auto-complaisance mais d’héroïsme. La colère, cet « affect thymotique » ne peut-elle pas être une composante de l’action ?
Une composante, sans doute. Mais elle ne peut pas en être l’alpha et l’oméga. S’il existe toujours d’excellentes raisons de s’indigner, rares sont les moments historiques où l’indignation doit occuper toute la place. Ces moments sont des exceptions et Hessel veut en faire la règle.
E. L. L’époque est cependant particulièrement prodigue en motifs d’indignation, sur ce point Stéphane Hessel n’a pas entièrement tort…
Il est vrai que les infamies politiques dans le monde ne manquent. Comment ne pas s’indigner de la confiscation des élections en Iran et de la violence verbale de ce régime ? Comment ne pas s’indigner de la situation des Tibétains ? Comment ne pas s’indigner de la persécution des chrétiens en Égypte, en Irak, au Nigéria, au Pakistan ? Comment ne pas éprouver de la honte à ne pas s’être indigné plus tôt des exactions et de la corruption du régime Ben Ali en Tunisie ? Mais justement, l’indignation unanime suscitée par la proposition d’aide faite par Michèle Alliot-Marie au régime de Ben Ali a dispensé chacun de faire son examen de conscience.
Muriel Gremillet. Sans doute, mais MAM a répondu par l’indignation à l’indignation que ses déclarations avaient suscitée. Dans ces conditions, n’est-il pas compréhensible que les politiques soient les cibles prioritaires de l’indignation ?
Que Michèle Alliot-Marie ait à répondre de ses déclarations, c’est tout à fait normal, comme il est normal que l’on s’interroge sur la complaisance, au nom de la lutte contre l’islamisme, de tous les gouvernements français à l’égard du régime Ben Ali. Mais lorsque j’entends Patrick Cohen, sur France Inter, interpeller violemment Henri Guaino et, dans la foulée, recommander que la France ait aujourd’hui une politique de visas plus généreuse avec les étudiants tunisiens pour preuve de son soutien au mouvement démocratique, je suis complètement atterré. L’un des échecs majeurs de la décolonisation, c’est précisément l’émigration dans les anciennes métropoles coloniales. Quel désaveu pour les grandes luttes émancipatrices des années 1960 de voir les bien-pensants demander l’accélération de ce processus ! Ne faudrait-il pas plutôt se féliciter de l’avènement d’une Tunisie démocratique, et bientôt peut-être d’une Algérie démocratique, qui redeviendraient de nouveau attirantes pour un certain nombre de Tunisiens et d’Algériens qui vivent en France et qui ne s’y sentent pas très bien ?
E. L. D’accord, mais on ne peut pas, au prétexte de résister à l’indignation, interdire toute critique !
Bien sûr, mais je n’aime pas entendre ces critiques vertueux s’exempter eux-mêmes de toute critique, car c’est la France dans son ensemble qui a fait preuve d’aveuglement et de paresse intellectuelle. Or, la société et les médias sont intouchables, tandis que la classe politique est le déversoir de cette indignation paresseuse.
Pourquoi les journalistes n’ont-ils pas parlé plus tôt du comportement de la famille Trabelsi ? Et les Français ? La Tunisie est une de leurs destinations préférées pour les vacances. Des milliers, des centaines de milliers, peut-être même des millions de touristes sont allés à Djerba et ailleurs sans rien voir et se fichant totalement de l’état de la société où ils se trouvaient, parce que, pour eux, la Tunisie n’était pas une société, mais un paysage touristique.
Les évènements de Tunisie auraient dû être l’occasion de réfléchir à la bêtise collective du tourisme contemporain, mais cette occasion ne sera pas saisie parce que notre propre comportement ne peut susciter notre indignation. Pour l’indignation, nous avons les politiques qui sont de merveilleux boucs émissaires.
E. L. Enfin, les politiques ne sont pas exempts de toute critique. Et dans le torrent d’indignation qui s’abat sur la France, il y a peut-être cette colère gratifiante que vous décriviez, mais aussi une angoisse légitime.
Je crois en effet que le contexte joue en faveur de Stéphane Hessel. Les gens ont été traumatisés par la crise. Même si, contrairement à ce qu’on dit, l’État-Providence n’a pas été démantelé par l’ultralibéralisme, car l’assurance-maladie universelle est toujours en place, il est vrai que les inégalités se sont creusées. Il y a de plus en plus de gens très riches alors que la situation des classes moyennes se détériore. Sans compter l’immense retentissement dans l’opinion de l’affaire Bettencourt. Devant une situation immaîtrisable et un avenir toujours plus sombre, on a besoin de coupables clairement identifiés. C’est bien ce qu’offre ce livre.
E. L. En somme, Hessel nous évite de penser le monde en nous en offrant une représentation binaire ?
Non seulement Hessel remplace les problèmes par des ennemis parce que c’est plus simple, mais les véritables ennemis, il ne les voit pas parce qu’en réalité, il n’en voit qu’un seul : Israël. Il aurait pu parler de l’Iran, du Soudan, du Zimbabwe, de la Chine, de la Russie poutinienne, mais non, son seul motif d’indignation, l’unique objet de sa haine, c’est la politique israélienne en Cisjordanie et à Gaza. Rien d’autre n’existe, sinon, peut-être, la politique de Sarkozy.
Basile de Koch. D’accord, Hessel a peut-être une idée fixe. Mais pour beaucoup de gens, y compris à Causeur, c’est l’islam qui est une idée fixe. Que faites-vous de cela ?
La liste non exhaustive que j’ai établie spontanément ne témoignait pas, me semble-t-il, d’une obsession anti-islamique. Il n’en est pas moins vrai qu’au niveau politique, démographique et géographique, l’islamisme est un problème plus ample qu’Israël. Si le risque est grand de faire de l’islam le bouc émissaire de tous les maux du monde, il est difficile de nier la pertinence du constat de Samuel Huntington. L’adhésion universelle à la démocratie et à l’économie de marché n’a pas abouti à la fin de l’Histoire qu’annonçait Francis Fukuyama.
Nous sommes entrés dans l’ère du « choc des civilisations ». L’Europe y est confrontée, avec le terrorisme, mais aussi les flux migratoires massifs qui changent les populations. Éviter de réfléchir à cette question revient à pratiquer un déni de réalité et donc, comme vous l’avez fort bien expliqué dans le numéro de novembre, à alimenter le populisme. C’est céder à un automatisme de pensée: cela ne doit pas être, donc cela n’est pas. C’est ainsi que ceux qui essaient de regarder la réalité en face sont accusés de stigmatiser l’islam. L’antiracisme idéologique nous empêche de penser la réalité.
B. de K. Mais si « choc des civilisations » il y a, il devrait nous opposer à tous ceux qui ne partagent pas nos valeurs démocratiques. Or, celles-ci sont menacées par la charia, mais pas uniquement. Il est peu probable que le capitalisme robotique chinois s’acclimate à ces valeurs…
Ne nous trompons pas : Huntington ne préconisait pas une croisade civilisatrice, il recommandait un repli sur notre propre aire, précisément pour éviter le « choc des civilisations ». Il ne s’agit donc pas d’aller au conflit avec les Chinois au nom de nos valeurs universelles ni d’aller arracher les burqas en Arabie saoudite, même si nous aimerions répandre notre idéal laïque. Mais contrairement à ce que soutenait Huntington, nous ne pouvons pas renoncer à toute prétention universaliste. Ainsi la question tibétaine doit-elle rester inscrite sur notre agenda car, après l’échec du colonialisme européen, on a toutes les raisons de penser que le colonialisme chinois va réussir et c’est une très mauvaise nouvelle. Surtout, notre vivre-ensemble n’est pas seulement constitué de droits et de procédures. Il y a une civilisation française et nous devons la préserver. Certes, le risque de voir appliquer la charia chez nous est assez faible. La tendance est plus au Quick halal qu’à la loi coranique. Il reste que l’intégration fonctionne mal et que, pour la première fois, cette crise procède non de la xénophobie de la société d’accueil mais d’une hostilité croissante à celle-ci. Faut-il rappeler que, dans les établissements scolaires dits sensibles, il est devenu presque impossible de faire référence au passé chrétien de la France, d’enseigner l’histoire de la Shoah, d’aborder leconflit israélo-palestinien et d’étudier certaines œuvres – trop mécréantes ou trop scabreuses – de la littérature française ?
E. L. Mais même chez nous, la difficile acculturation de l’islam n’est pas, loin s’en faut, seule en cause. Permettez-moi d’enfoncer le clou planté par l’ami Basile en vous parlant non pas des Chinois, mais des juifs de France. N’ont-ils pas tendance à voir le communautarisme chez les autres et jamais chez eux ? Or, beaucoup tendent aujourd’hui à se sentir d’abord et presque exclusivement juifs avant de se définir comme des citoyens de la République…
Les gens de la génération de mes parents avaient tendance, alors même qu’ils avaient un passeport français, à parler des Français de souche en utilisant l’expression « les Français », qui ne dénotait pas, cependant, la moindre agressivité. Il ne m’est jamais venu l’idée de reprendre cette expression à mon compte car, à la différence de mes parents, je suis né en France, le français a été ma langue maternelle. Et je n’aime pas entendre des juifs qui ont une histoire comparable à la mienne l’employer: je trouve cela inquiétant et même détestable.
E. L. Vous voyez bien que la panne de l’assimilation concerne tout le monde !
C’est la déculturation qui est générale. Hier, la culture française était respectée et transmise. Aujourd’hui, il n’y a plus d’héritiers, les membres de la néo-bourgeoisie sont incultes et fiers de l’être. La culture, pour eux, c’est la « Fashion Week » et la musique, c’est U2. Alors, dans cette France vidée d’elle-même, nombre de juifs ne se reconnaissent que dans une identité juive. Pour combattre ces tendances communautaires, il faudrait investir de nouveau le débat sur l’identité française, et non pas le stigmatiser au nom de la lutte contre toutes les stigmatisations, comme l’a fait la bien-pensance.
E. L. Essayons d’éviter, si nous le pouvons, cette notion de « bien-pensance », car on est toujours le bien-pensant de quelqu’un. Ne pensez-vous pas que le débat s’est ouvert et qu’il devient abusif de parler d’idéologie dominante ? Après tout, nous ne sommes pas terrés dans des caves, nous pouvons nous exprimer, beaucoup trop d’ailleurs, aux yeux de certains de nos adversaires.
Ce n’est pas parce que je dénonce une idéologie dominante que je suis moi-même un maquisard. Nous vivons sous un régime démocratique et nous pouvons, jusqu’à un certain point, allumer des contre-feux. Mais le nouvel ordre moral existe bel et bien, et la réalité qui y déroge a, c’est le cas de le dire, très mauvaise presse : les médias l’euphémisent, la minimisent et mettent toute leur vigilance à ne pas appeler les choses par leur nom.
E. L. Revenons à la liberté d’expression. Si, comme vous l’avez dit, elle doit moins permettre d’exprimer une opinion que de tolérer qu’elle soit réfutée, comment pouvez-vous légitimer l’interdiction d’une réunion, au motif que nous ne sommes pas d’accord avec les gens qui devaient s’y exprimer ? Ne faudrait-il pas batailler avec les armes de l’argumentation plutôt qu’avec celles de la censure ?
Formidable question ! Régis Debray et Stéphane Hessel, excipant tous les deux de leur qualité de normaliens, ont signé une tribune dans Le Monde pour s’indigner de l’interdiction de la réunion publique à l’École normale supérieure. Dans ce texte, ils mentent deux fois par omission. D’abord, ils nous parlent de Gaza sans faire la moindre référence à la terreur qui y règne, aux campagnes d’enlèvement et de meurtres menées par le Hamas contre ses adversaires palestiniens, campagnes pourtant dénoncées par une organisation aussi irréprochable qu’Amnesty International. Deuxième omission : ils affirment que cette réunion devait être consacrée au récit inoffensif de leur voyage à Gaza. Voilà, selon eux, ce qui aurait dû être dit, voilà ce qui a été interdit. Et c’est ainsi que les choses ont été présentées à la direction de l’ENS. En réalité, cette réunion était un meeting de soutien aux les militants du collectif BDS (Boycott-Désinvestissement-Sanctions). Il s’agissait donc d’une réunion publique ouverte à une large participation extérieure et relayée par le collectif « Paix Justice Palestine.org ». Sans doute était-il inopportun d’interdire cette réunion, même après que le pot aux roses ait été découvert. Néanmoins, je pense que cette interdiction, néfaste pour les juifs dans la mesure où elle semble accréditer la thèse de leur puissance occulte, était fondée en droit.
E. L. Vous ne répondez pas : la liberté ne peut pas être réservée à ceux qui pensent comme nous ! Surtout dans une enceinte universitaire, et plus encore à l’École normale supérieure !
Quand Régis Debray et Stéphane Hessel déplorent de voir la grande ENS devenir la « chambre d’enregistrement des sectarismes dominants », ils laissent entendre que le CRIF, c’est-à-dire le lobby sioniste, fait la loi en France. Or, il y a quelques mois s’est tenue, devant une poignée de normaliens, une autre réunion. Elhanan Yakira, professeur de philosophie à l’université de Jérusalem, spécialiste de Spinoza et membre de la gauche israélienne, était venu discuter des thèses de son livre au titre impossible, Post-sionisme post-Shoah, dans le cadre d’une table ronde, avec Yves-Charles Zarka et Raphaël Drai. La réunion a été perturbée aux cris de « Sionistes, assassins d’enfants ! ». Alors, contrairement à ce que pourrait laisser penser l’interdiction prononcée par Monique Canto-Sperber, ce n’est pas la critique d’Israël qui est censurée à l’ENS, c’est le sionisme, même le plus modéré: ceux qui ne sont pas des antisionistes virulents et radicaux ne peuvent pas s’exprimer dans « l’école de Jaurès, de Péguy et de Brossolette ». Je profite donc de cet entretien pour proposer solennellement à Régis Debray un débat contradictoire, à Normale Sup, sur toutes ces questions et sur les thèses qu’il défend dans sa Lettre à un ami israélien.
E. L. Nous lui proposerons également de répondre dans ces colonnes. Mais quittons l’ENS et allons plus loin, nous allons réussir à nous disputer ! Une circulaire de MAM rappelle que l’appel au boycott est illégal. Je le trouve pour ma part moralement scandaleux et politiquement stupide, et je trouve inacceptable que l’on empêche les gens d’acheter des produits israéliens, mais je ne vois pas en quoi il serait anti-démocratique d’essayer de les convaincre de ne pas le faire. Encore une fois, il faut mener la bataille de l’opinion et recourir à l’argumentation raisonnée plutôt qu’aux tribunaux et à l’indignation.
Notre raison n’est pas une faculté abstraite qui se déploierait dans le royaume autonome des idées pures. Nous sommes des êtres historiques, nos mots et nos concepts sont doués de mémoire. Le boycott des produits israéliens ne peut pas ne pas rappeler celui des produits juifs. Sans doute les inconditionnels d’Israël ont-ils tort de taxer d’antisémite toute critique à l’encontre de la politique de Netanyahou, d’autant que cette critique est plus nécessaire que jamais, mais il revient aux adversaires d’Israël de faire attention à ce qu’ils disent et aux symboles qu’ils manipulent. Le boycott est une arme indigne. Il y a d’autres moyens d’en appeler à la négociation. On dit que les Palestine Papers publiés par le Guardian sont embarrassants pour les négociateurs palestiniens, puisqu’ils montrent que ceux-ci étaient prêts à aller très loin dans les concessions, mais ils le sont davantage, à mes yeux, pour Israël car ils prouvent que son gouvernement a fait la sourde oreille à un moment où le compromis était possible. C’est sur ce terrain que doit se jouer la bataille des idées.
E. L. Je résume, pour qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : vous êtes non seulement hostile au boycott, mais favorable à son interdiction ?
Oui, celle-ci ne me gêne pas du tout.
E. L. Revenons à Stéphane Hessel, ou plutôt aux raisons de sa popularité. Comme vous l’avez noté, il permet à ses lecteurs d’adopter une posture extrêmement gratifiante. Mais son succès n’est-il pas, en même temps, révélateur d’une certaine nostalgie de la grandeur ? L’indignation qu’il nous propose en guise d’armature politique ne fait-elle pas écho à un désir d’héroïsme que plus rien n’assouvit ? Et si c’est le cas, ne faut-il pas mieux s’interroger sur ce phénomène plutôt que de le rejeter d’un coup de plume railleur ?
Non, je ne crois pas qu’il y ait quelque chose d’héroïque dans l’« indignationnisme » contemporain. Ce n’est pas se grandir ni a fortiori entrer en résistance que d’appeler Sarkozy « le Nain ». L’opuscule de Stéphane Hessel commence par ces mots : « 93 ans. C’est un peu la toute dernière étape. La fin n’est plus très loin. » Voici donc un ouvrage testamentaire où un homme qui a traversé le siècle est censé nous livrer son expérience et nous transmettre la sagesse dont il est porteur. En réalité, il ne fait que flatter la jeunesse dans ce qu’elle a de plus infantile. Les adolescents qui manifestent ont tous le masque de l’indignation. Ils parlent − ou plutôt ils crient − d’une seule voix et pointent sur les « salauds » un doigt vengeur. C’est en vieillissant qu’on fait l’apprentissage de la perplexité et de la complexité. Il faut du temps, de l’expérience et des rencontres pour se rendre compte que, comme dit Renaud Camus, le choix moral difficile n’est pas celui qui oppose le bien au mal mais celui qui oppose le bien au meilleur, ou à l’un peu moins bon. Jusqu’où doit aller l’hospitalité ? Jusqu’où notre souci de la cohésion sociale, notre défense de l’État-providence ? Voilà des questions adultes, des questions responsables. On attendrait d’un vieil homme comme Stéphane Hessel qu’il aide les jeunes à ne pas perdre trop de temps et à grandir. Au lieu de cela, il les exhorte à rester simplistes et demande à l’humanité de se régler sur leur modèle. « Soyons tous des adolescents ! » : voilà le message de Stéphane Hessel.
E. L. Les défenseurs de Hessel classent le monde en deux catégories : d’un côté les indignés de la République, altruistes et révolutionnaires et, de l’autre les salauds cyniques et individualistes. Si nous avons le choix entre indifférence et indignation, celle-ci n’est-elle pas, à tout prendre, préférable à celle-là ?
Je refuse de me laisser piéger par cette opposition. La politique correspond au souci du monde, à ce désir de lui donner un sens et à la responsabilité que l’on éprouve à son égard. Cette responsabilité peut prendre des formes très diverses et mobiliser toutes sortes d’affects, l’indignation peut-être, mais aussi la curiosité, l’inquiétude, l’amour du monde. La politique est une composante essentielle de ma vie mais je ne passe pas mon temps à cracher sur la télévision comme les Groseille dans La vie est un long fleuve tranquille !
E. L. Pourtant, on vous imagine volontiers éructant en écoutant France Inter – je plaisante… Je vous renvoie une question que vous m’avez posée un jour, alors que je parlais du « camp du Bien » : en quoi serait-ce mal, cher Alain, de vouloir le Bien ?
Il ne faudrait pas abandonner le beau mot de Bien à tous les porte-parole de la bien-pensance. Je pense que le souci du Bien est l’objet de la politique et de la justice. Mais dans la mesure où nous vivons dans le monde de la pluralité humaine, la justice devient un vrai casse-tête. S’il ne s’agissait que de servir son prochain, la morale immédiate pourrait suffire. Le problème, comme le dit Levinas, c’est que, d’emblée, il y a le Tiers. Nous ne sommes pas deux. Il faut donc savoir à qui l’on donne et à qui l’on retire, pour qui l’on se bat et dans quelles conditions, etc… Or, sous prétexte de combattre l’indifférence, Stéphane Hessel nous dispense de faire face à ce questionnement.
M. G. Pourquoi refusez-vous de considérer cette indignation comme la première étape vers un réveil anti-individualiste, vers un comportement plus collectif qui serait à l’opposé de l’individualisme érigé en modèle désirable par le discours de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007 ?
Pour Stéphane Hessel, l’indignation n’est pas une étape mais la mobilisation même. Elle représente la seule et unique modalité de l’engagement. Or, ce mode de la diatribe ne peut conduire qu’à l’impasse. Loin d’être le premier moment d’une sortie de l’individualisme, ce livre est le signe de ralliement des lecteurs de Télérama.
B. de K. Contrairement à ce que vous prétendez, j’ai entendu Stéphane Hessel dire à la télévision que son indignation n’était pas l’alpha et l’oméga et que, pour en savoir plus sur son versant positif, il fallait lire La Voie d’Edgar Morin. Au moins, il y a plus de pages !
Je ne peux pas répondre, sinon je vais dire du mal d’Edgar Morin !
E. L. Faites un effort, cher Alain ! Peut-être est-il possible de dépasser le caractère intransitif de cette invitation à s’indigner ?
Vous pouvez me reposer la question de mille manières, ma réponse ne variera pas. On ne peut rien fonder sur la simplification ni a fortiori sur des contre-vérités. Or, Hessel livre un diagnostic complètement faux. « On doit s’indigner de cette société où les médias sont aux mains des nantis », écrit-il. Armé de cette certitude, il parade sur le plateau du « Grand Journal » de Canal+ et il a le sentiment de faire de la résistance, d’être dans un haut lieu de la lutte contre TF1 et contre « les médias aux mains des nantis ». Finalement, il se retrouve avec Jamel Debbouze.
B. de K. Je vais vous faire plaisir : Jamel Debbouze est en « une » de Télérama cette semaine !
C’est normal : les médias, aujourd’hui, sont aux mains − ou plutôt aux pieds − de Jamel Debbouze. Jamel Debbouze est le roi des médias. Lorsqu’il est sur le plateau de Canal+, il est chez lui. À côté de lui, nous sommes tous des personnes déplacées, des métèques, des sans-papiers médiatiques ! Lorsqu’il est invité sur le plateau de TF1, il n’a pas la gorge sèche, il est chez lui, et il se sent tellement à son aise qu’il joue à cache-cache en direct avec Claire Chazal ! Alors, lorsque Hessel nous dit que les médias sont « entre les mains des nantis » et que les nantis sont les copains de Sarkozy, il nous raconte des histoires. Comment voulez-vous que ce discours ouvre la voie à un engagement lucide ? Ce n’est pas possible. Il participe plutôt à l’aveuglement général.
B. de K. Votre sortie sur Jamel est plus violente que votre charge contre Hessel et Debray réunis. Votre horripilation ne cacherait-elle pas le désir avorté d’une carrière d’humoriste médiatique ? Ou peut-être n’avez-vous pas aimé son dernier livre ?
Je trouve son aisance symptomatique de notre époque. Si l’esprit du temps devait avoir un visage en France aujourd’hui, ce serait le sien. Et c’est cet esprit du temps qui se prend pour la révolte contre l’esprit du temps. Le livre de Stéphane Hessel est paru dans une collection intitulée « Ceux qui marchent contre le vent ». Voilà qui est extraordinaire ! Plus on fait comme tout le monde, plus on a le sentiment d’être un solitaire intempestif !
Isabelle Marchandier. En parlant de « solitaire intempestif », je suis curieuse de connaître votre sentiment sur « l’affaire Céline ». En nous accueillant, vous avez parlé avec enthousiasme de l’article de Patrick Kéchichian publié dans Le Monde du 25 janvier. Pour lui, l’exclusion se justifie par le fait qu’on ne peut pas dissocier l’homme de l’œuvre. Nous voilà du côté de Sainte-Beuve contre Proust : comment vous, homme au « cœur intelligent », pouvez-vous justifier cette moralisation de la critique qui conduit à juger une œuvre à travers le comportement moral de l’homme ?
Je peux adhérer à un argument sans faire totalement mienne la position de son auteur. J’ai aimé l’article de Kéchichian, non pas parce qu’il s’oppose à la célébration d’un auteur antisémite, mais pour la profondeur de son analyse. Il touche juste lorsqu’il parle du délire victimaire de Céline. Après 1945, c’est devenu chez lui un thème obsédant : « La victime, le persécuté, c’était lui et ce n’était que lui », écrit Kéchichian. On a toutes les raisons d’être horrifié par les vitupérations céliniennes, notamment dans Bagatelle pour un massacre, mais on oublie ainsi l’horreur de ses gémissements et de son indignation contre les ennemis qui le persécutent. Il écrit tout de même ceci : « Il n’y a jamais eu de persécutions juives en France. Les juifs ont toujours été parfaitement libres (comme je ne suis pas maintenant) de leur personne et de leurs biens dans la zone de Vichy pendant toute la guerre. Dans la zone Nord, ils ont dû arborer une petite étoile ( quelle gloire ! je veux bien en arborer dix !) On a confisqué quelques biens de juifs (avec quels chichis !) qu’ils ont récupérés depuis lors et comment ! » En revanche, « jamais chasse à l’homme ne fut plus impitoyable que celle qui se déroule en ce moment en Europe contre les collaborateurs ou prétendus tels ». On lui fait subir un sort atroce et sans précédent. Le Céline geignard est pire encore, s’il est possible, que le Céline imprécateur.
E. L. Vous n’allez tout de même pas défendre la décision de Frédéric Mitterrand !
Ma religion n’est pas faite. Céline est l’un des plus grands romanciers du XXe siècle et il est difficile de ne pas tenir le Voyage au bout de la nuit pour un livre génial et révolutionnaire. Nous devons donc assumer un héritage contradictoire. Cela passe-t-il par une célébration officielle de Céline ? Certains le disent. Peut-être ont-ils raison mais, en tout cas, ils ont tort d’interpréter le refus de l’Etat de commémorer Céline comme de la censure.
Je rappelle que l’œuvre de Céline, y compris sa correspondance, est publiée en Pléiade. Il est lu et étudié dans les classes. Que l’État célèbre de grandes œuvres, mais il doit tenir compte aussi de la dignité des hommes.
Admettons, cependant, que j’aie été convaincu par Henri Godard, le spécialiste français de Céline, et que je défende la célébration. Que se passera-t-il si, demain, on veut inaugurer un boulevard Céline ou un lycée Céline ? Faudra-t-il aussi, sous prétexte de lutter contre la censure, accepter une telle décision ? Ce ne serait tout simplement pas possible. Refuser qu’il y ait un lycée Céline, ce n’est nullement refuser à Céline le statut de grand écrivain. C’est admettre que le « scandale Céline » reste très difficile à traiter.
M. G. Beaucoup de gens voient en vous un réac grogneur qui ne cesse de fustiger les produits aliénants de la modernité : téléphones portables, Facebook et compagnie…. Alors, cher Alain Finkielkraut, n’êtes-vous pas vous-même un grognon indigné par son époque ?
Oui, à mon actif ou plutôt à mon passif, vous pouvez ajouter le rap, le slam, l’omniprésence des amuseurs et la musique d’ambiance dans les restaurants. Je ne sais pas comment vous répondre.
E. L. Je vais vous aider ! L’apostrophe de Muriel est injuste parce qu’il me semble qu’à partir de votre grognement, vous élaborez une réflexion qui vous permet d’aller au-delà du mouvement d’humeur.
Merci ! Il est vrai que j’essaie de me demander pourquoi je n’aime pas Internet et de prendre en considération les arguments de ceux qui trouvent ça très bien. Il y a des ordinateurs dans cette maison, même si je ne sais pas m’en servir.
B. de K. Vous les arrosez soigneusement tous les matins ?
Exactement. Je ne sais pas quoi vous dire.
B. de K. Un long grognement suffira…
Ah, voilà, j’ai trouvé ma réponse ! Les indignés ne trouvent rien à redire au processus actuel de déculturation, d’ensauvagement et d’enlaidissement du monde. L’usage public des téléphones portables, contraire à toutes les règles du savoir-vivre, ne les indigne pas. Ils supportent sans broncher l’exposition permanente de photos sur les grilles du Jardin du Luxembourg : ils s’accommodent et même se félicitent du remplacement de la réalité par l’image. Pour leur plus grand bonheur d’internautes, le monde est en train de se transformer en un gigantesque système d’information. Tout cela, ainsi que le remplacement des villes et des campagnes par des banlieues interminables, la multiplication des parcs d’éoliennes, ces monstres vrombissants, devrait susciter l’indignation, ou au moins la tristesse. Mais pas du tout. Alors, voilà mon diagnostic final : les indignés sont des béats. Est-ce assez grognon à votre goût ?[/access]
L’augmentation des prix, c’est un peu comme l’insécurité, ce doit être un simple sentiment. La preuve, d’après l’Insee, en 2010, le prélèvement des ordures ménagères a augmenté en moyenne de 5,9%, le poisson frais de 5,10%, les assurances automobiles de 6, 6%, les fruits et légumes de 11%, les carburants de 13,4% et le fioul domestique d’un très joli 23, 2%. En même temps, la hausse générale des prix plafonne miraculeusement, selon les chiffres officiels, à un tout petit 1,5%. Comment est-ce possible ? C’est sans doute que les produits de première nécessité, ceux dont les Français ne peuvent vraiment pas se passer comme l’huile de baleine, les cordes à violon, les sex toys, le savon noir et les scoubidous n’ont pas ou peu augmenté, voire connu une baisse. Alors il serait temps que les oiseaux de mauvais augure cessent de critiquer de manière gratuite la politique économique de notre président qui est bien, comme il l’avait promis, le président du pouvoir d’achat.
Philippe Sollers est un gros malin, en plus d’être écrivain. Ça fait des mois que j’achète le JDD juste quand je suis sûre de lire sa chronique du mois, où il parle invariablement du pape et de ses propres livres. Mais je m’en fous. J’aime qu’il se moque de moi, y compris dans son dernier livre, Trésor d’Amour. Évidemment, un titre pareil, on ricane : « Vous imaginez, écrit-il, aujourd’hui un roman ayant pour titre Trésor d’Amour ? Ça paraîtrait grotesque, on ne l’ouvrirait qu’en cachette. »[access capability= »lire_inedits »]
De quoi parle-t-il ? D’une Minna. Fiancée vénitienne divorcée avec enfant, beaucoup plus jeune que lui, avec qui il n’a pas besoin de parler. Il passe du temps au lit avec elle, dîne, regarde la lagune et cause de Stendhal. Le vrai objet du livre. Stendhal dont il nous raconte les liaisons, les obsessions, l’embonpoint, les campagnes napoléoniennes, les histoires d’amour foireuses et les livres.
On y revient toujours. Ce Stendhal, il en fait une espèce de double, rendu malheureux par la tournure des choses qui massacre son époque. Jamais aigre mais triste d’une époque moisie, comme qui dirait… « Cet homme ne redoutait au monde que deux choses : les ennuyeux et l’air humide. » Sollers s’offre d’ailleurs le luxe de corriger, à un siècle et demi de distance, les râteaux que Stendhal prend avec un certain nombre de femmes, lui expliquant ce qu’il fallait écrire dans ses billets pour s’assurer de les retrouver dans son lit.
Il brode habilement sur ses obsessions, la disparition, la liberté, la discrétion, l’amour : « La province, c’est la platitude des désirs, les prétentions puériles et, plus que tout, la gauche hypocrisie… La politesse empressée, incommode, empreinte de fausseté, puante de mensonge. » Evidemment, il ne faut pas espérer trouver dans Trésor d’Amour un vademecum pour le bonheur et la félicité urbaine au XXIe siècle. Il fait mine de ne parler que de lui, de sa vie extraordinaire d’écrivain qui se planque derrière d’autres (procédé déjà vu dans son précédent Discours parfait), avec pour unique visée « la préparation d’une Renaissance à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit ». Dans le fond, en terminant Trésor d’Amour, je ne sais toujours pas ce que Philippe Sollers veut dire à ses lecteurs : allez lire Stendhal, dont l’inachevé Le Rose et le Vert ? Trop simple. Installez-vous à Venise, chassez le bonheur de manière « sensuelle et spirituelle », lisez mes livres jusqu’à plus soif.
Reste un truc, la langue elle-même, la brutalité, la beauté des formules en passant : « On sort, on marche un peu dans la nuit, on prend le bateau, l’eau nous enveloppe, tout est velours, tout est gratuit. » Rien que pour cette phrase, Trésor d’Amour vaut d’être lu en douce.[/access]
« C’est une Révolution française ! », s’exclame le manifestant tunisien béat sur l’écran d’Élisabeth Lévy, qui en sourit encore. Eh bien oui ! Quand on a montré l’exemple, et d’aussi belle manière, il serait vexant de n’être point suivi.
« On a envie d’y croire », commente notre cheftaine, avec l’enthousiasme d’un Burke en 89. Deux paragraphes plus loin, elle précise même ce qu’elle pense vraiment de cette révolution arabe : « Peut-être, sans que nous le sachions, le feu couve ailleurs ». On n’est pas plus enthousiaste.
Quel feu, donc ? Sans doute celui dont est faite la flamme qui devrait servir de corde pour lapider Sakineh, coin-coin. Voilà l’idée : au fin fond de cette « ruée arabe » que vante inconsidérément Libé, ce qui nous guette, selon Elisabeth, c’est la « théocratie iranienne ». Je caricature ? Peut être, mais c’est pas moi qui ai commencé !
Foin de Terreur, de goulags, d’Holocauste et de Révo. Cul ! Qu’importent les dictatures qui peuplent encore le monde, l’ONU et son Conseil de sécurité. Le danger principal pour les Droits de l’Homme, qu’on se le dise, c’est l’impérialisme chiito-persan.
Sur la base de ce diagnostic, que prescrire donc à nos amis arabes, toujours hibernants mais en voie de décongélation ? « Une dictature laïque, ou une démocratie islamiste », s’interroge le Dr Lévy. Ce n’est pas à nous de trancher !, tranche finalement Ms Lévy.
Pour tout dire, ça m’arrange : dans cet échiquier à deux cases, je n’aurais pas su où placer ni le Roi saoudien, ni le Cavalier turc.