Accueil Site Page 2911

No future pour le multiculturalisme

722

S’il est un pays où la tolérance a sa maison, c’est bien le Royaume-Uni. Les Britanniques en sont persuadés, elle leur a évité les grandes abominations extrémistes du XXème siècle. Si vous insistez, ils vous rappelleront qu’il fut un temps où, dans un continent harmonieusement brun et rouge, leur île seule maintenait assez haut et de belle manière les couleurs de la civilisation. Puis ils vous assommeront avec la démocratie, le fair-play, la modération et le respect mutuel dont ils revendiquent fièrement la paternité. Rien de moins. À défaut de fournir un ADN contraire, il faudra bien acquiescer poliment. Avant qu’ils vous achèvent, preuves à l’appui, avec la liberté absolue de parole et de culte, ou l’égalité scrupuleuse des droits quels que soient la race, le sexe, l’orientation sexuelle. N’en jetez plus, ils sont imprenables.

Vraiment ? C’était avant le discours prononcé par David Cameron à Munich à l’occasion de la conférence sur la sécurité (Il y a de ces villes maudites comme Wannsee ou Yalta qui devraient être interdites de conférences internationales par principe… Passons). Alors qu’il était censé s’exprimer sur le terrorisme, le Prime Minister s’est adressé directement à sa communauté musulmane. Pour donner un grand coup de pied dans le dogme intangible qui, depuis deux générations, constitue le socle de LA solution britannique à l’immigration massive que vivent toutes les grandes démocraties européennes, à savoir le multiculturalisme d’Etat, héritier direct et officiel des belles valeurs susnommées, tolérance en tête. Un système qui, une fois pour toutes, tient pour acquis que le maintien par chaque communauté de sa propre culture et de son système de valeurs participe de l’enrichissement national.

Contre toute attente, à la question « Nos sociétés hyper-diverses peuvent-elles non seulement cohabiter mais prospérer sous un régime qui fait la part belle au communautarisme ? », Cameron a répondu… No. No way. Echec sur toute la ligne. Les cultures séparées sont plus séparées que jamais. Des ghettos physiques et mentaux se sont constitués, renforçant les conservatismes, les malentendus et l’hostilité. Paradoxalement, hors de toute contrainte d’intégration, les minorités se sont senties abandonnées, isolées, voire atomisées. Prêtes à se jeter dans les bras d’extrémistes réconfortants, pratiquant un maelström douteux à coups de confusion d’identité, de religiosité pervertie, de vociférations djihadistes et de martyrs.

Sans tomber dans les travers de ses prédécesseurs conservateurs (on se souviendra du tristement célèbre discours dit des rivers of blood d’Enoch Powell ou de « l’inondation » redoutée par Margaret Thatcher), Cameron s’est plutôt inspiré du concept de Britishness inventé par Gordon Brown, probable transposition à l’insu de son plein gré de la francitude ségoléniste, pour rassembler ses compatriotes. Difficile de ne pas être d’accord avec lui quand il demande aux associations religieuses financées par des fonds publics de ne pas admettre dans leurs rangs ceux qui dénigrent la démocratie et de ne pas jouer les paravents de l’islamisme.

Au travailliste Sadiq Khan qui a regretté que ce discours résolument courageux et nouveau soit malencontreusement tombé le jour de la grande marche de l’English Defence durant laquelle 3000 hooligans ont scandé dans les rues de Luton « Allah, who the fuck is Allah » (traduction libre, Allah, quel vilain garçon tu fais), on pourra même rétorquer qu’il est malsain de laisser aux seuls voyous et racistes patentés la dénonciation de l’islam extrémiste. Idem au sujet des applaudissements de Nick Griffin, chef plus ou moins pestiféré du British National Party ou de ceux, plus surprenants, de la délégation saoudienne à Munich. Il est difficile, sauf à faire preuve d’une mauvaise foi patentée, de considérer que ce soutien s’explique par une subite conversion de Cameron aux thèses de l’extrême droite. Tout au plus peut-on lui reprocher sur ce terrain un silence parfois… pesant.

Mais s’il est parvenu par une opération de haute-voltige bien maîtrisée à éviter d’accoler terrorisme et immigration, sa solution de substitution clés en mains au multiculturalisme est nettement moins convaincante. Fidèle à ses convictions, c’est par un « libéralisme musclé », référence peu heureuse au « christianisme musclé » qui triomphait aux temps de l’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, qu’il compte assimiler les minorités. C’est un peu court. Quid par exemple des nombreuses écoles confessionnelles, véritables viviers de prosélytes enragés ? Motus.

C’est oublier surtout que les minorités sont les premières victimes d’une société d’où la discrimination, en particulier à l’embauche, est bien loin d’avoir disparu. Comme l’a rappelé fort à propos Trevor Phillips, Commissaire aux droits de l’homme et à l’égalité des chances, « si les gens n’ont pas de travail, vous ne pouvez pas leur demander de s’intégrer ». Elémentaire, mon cher Phillips.

Il est tentant d’attribuer la cause de tous les maux de la société britannique aux difficultés d’intégration des minorités. Ou de les tenir pour responsables de leurs propres problèmes. En panne dans les sondages avec des indicateurs économiques en berne, et avant que les étudiants ne remettent le couvert sur les droits d’inscription universitaires, Cameron ne cède t-il pas plutôt aux sirènes mélodieuses de la bouc-émissarisation et du détournement opportun d’attention ? En d’autres termes, à une tactique qui sent la panique ? Ce renversement spectaculaire doit sans doute plus aux manœuvres politiciennes qu’aux convictions, mais quoiqu’il en soit, ne rêvons pas. Le Royaume-Uni est encore loin du modèle français assimilationniste. Qui n’a d’ailleurs ici rien d’un modèle !

Fillon et MAM victimes du modèle nordique

76
Les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d’accepter le commandement suprême

Inutile de se voiler la face: le pouvoir sarkozyste est entré dans une zone de turbulences dont on ne voit pas comment il pourrait sortir indemne. Les dégâts collatéraux provoqués en France par le déclenchement des révoltes populaires en Tunisie et en Egypte ont atteint des personnalités jouissant jusque-là d’une réputation de compétence et d’intégrité au-delà de leur famille politique, comme Michèle Alliot-Marie et François Fillon. Même s’ils n’ont fait que suivre l’exemple de leurs prédécesseurs, de droite comme de gauche, en acceptant les bonnes manières de potentats orientaux, ils ont commis une faute majeure en politique: ne pas sentir l’air du temps.

Les signes ne manquaient pas, pourtant, indiquant que les exigences du peuple relatives à l’éthique de ses dirigeants étaient devenues plus strictes. Hier, on ne s’offusquait pas de voir Jacques Chirac bénéficier d’un hébergement gracieux, à sa sortie de l’Elysée, dans un appartement de luxe propriété de la famille Hariri. Personne ne s’était soucié, à la fin des années 1990 du mode de financement des escapades familiales de François Mitterrand à l’hôtel Old Cataract d’Assouan: il est bien connu que Mitterrand n’avait jamais un sou sur lui, et pratiquait dans la gestion de ses finances privées le mépris souverain de Charles de Gaulle pour les questions d’intendance: cette dernière était invitée à suivre sans moufter. À ceci près que le Général poussait l’austérité financière personnelle jusqu’à sa plus extrême limite: payer la note d’électricité des parties privatives de l’Elysée, renoncer à sa pension d’officier général pour ne vivre que de ses droits d’auteur, et passer ses vacances dans un trou perdu de la Haute-Marne avec comme seul luxe un golf miniature dans le parc de la Boisserie.

Nul n’exige aujourd’hui de nos actuels gouvernants une telle ascèse. Elle paraîtrait même suspecte à une classe moyenne qui a pris l’habitude du soleil d’hiver sous les tropiques. Ce qui ne passe pas, en revanche, c’est que les hommes et les femmes politiques revendiquent hautement leur droit à la vie privée – ce qui impliquerait qu’ils en assurent intégralement le financement – et qu’ils bénéficient, dans ces moments où ils mettent leurs fonctions entre parenthèses, d’avantages liés au statut de détenteur du pouvoir. D’ailleurs, cette idée qu’un ministre puisse se trouver simple quidam le temps d’une RTT posée sur le bureau du chef et acceptée par lui est une aberration en termes de philosophie politique. Chaque ministre porte sept jours sur sept et vingt quatre heures sur vingt-quatre la responsabilité de sa charge. Cette banalisation du « métier » politique, dont l’essence ne serait pas différente de l’activité exercée par les fonctionnaires et les acteurs de la vie économique constitue une dégénérescence de la démocratie. Il en est de même du mélange des genres entre l’exercice d’une responsabilité politique de premier plan et celui d’une activité professionnelle comme celle d’avocat d’affaires ou de « consultant » d’entreprises du CAC 40: il conduit tout droit au conflit d’intérêts.

L’utopie de la République vertueuse de Cincinnatus

Cependant, la République vertueuse, incarnée par un Cincinnatus lâchant sa charrue pendant seize jours pour sauver Rome, ou, plus près de nous, par des David Ben Gourion et Menahem Begin qui quittèrent le pouvoir aussi pauvres qu’ils y étaient entrés, relève de l’utopie. Cet idéal, où les exceptions sont érigées en modèle, n’a pour fonction que de rappeler aux puissants ce vers quoi ils doivent tendre. C’est toute l’ambiguïté du terme de « République irréprochable » porté en bannière par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007: la différence entre irréprochable et vertueux recoupe celle qui existe entre relatif et absolu. Une République irréprochable le demeure tant que le peuple ne trouve rien à reprocher à ceux qui la dirigent. Or, la morale commune est, comme la météorologie, sujette à des variations pas toujours prévisibles.

Les « professionnels de la vertu », qu’ils soient imprécateurs ou indignés, sont comme les perroquets: la répétition inlassable de leur discours mécanique ne trouve d’écho que lorsque le public, l’opinion, l’air du temps y entend une résonnance avec un malaise général. Ces moralistes autoproclamés n’ont pas eu raison avant, et ils auront tort après. La vertu, modèle nordique, que l’on veut nous proposer avec la candidature d’Eva Joly, a montré ses limites: les Français ne seront jamais des Suédois ou des Norvégiens, et il serait temps que l’on comprenne que le fonctionnement de ces démocraties prétendument exemplaires est fondé, dans ces pays, sur la dévalorisation du pouvoir politique par rapport au pouvoir économique dont il n’est que l’instrument docile. C’est l’une des raisons qui explique la féminisation à outrance du personnel politique scandinave, alors que les conseils d’administration des multinationales siégeant à Stockholm, Oslo ou Helsinki sont peuplés très majoritairement de descendants mâles des Vikings.

Réenchanter le politique (et pas seulement la gauche comme se propose Nicolas Demorand) est une urgence de l’heure. Celui qui y parviendra a un bel avenir devant lui.

Dicôlon à la une

2

Le Dicôlon est un fascinant personnage à deux corps du théâtre populaire grec, qui porte en permanence sur son dos son frère mort. Mais Le Dicôlon est aussi le titre du nouveau roman de Yannis Kiourtsakis dont le narrateur est hanté par cette figure. Et par cette question cruciale : « Toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? » Ou encore : une vie qui ne dialogue pas avec les morts peut-elle encore mériter le nom de vie ?

Ces questions seront au cœur d’une rencontre avec Yannis Kiourtsakis organisée par le P.E.N Club Français et L’Atelier du roman et présentée par Jean Blot et Lakis Proguidis. Celle-ci aura lieu le jeudi 10 février à 19h au 6 rue François Miron, à Paris (Métro Hôtel de Ville).
Entrée doublement gratuite pour les Dicôlons.

Il est interdit de contredire

39

Stéphane Hessel a doublement droit au respect : pour son âge et pour son passé. Mais on a aussi le droit de trouver que l’adoration unanime dont il est l’objet est assez comique quoiqu’un brin inquiétante. Enfin, on devrait avoir le droit. Est-il obligatoire, parce qu’un homme est âgé de 93 ans et qu’il a fait le bon choix à 20 ans, d’admirer ce qu’il est et d’approuver ce qu’il dit ? Sans doute, parce que dès que son nom est prononcé, il est conseillé d’exprimer un mélange de gravité et d’humilité montrant qu’on sait n’être qu’un vermisseau à côté de ce géant. À la limite, il est permis d’émettre quelques réserves sur sa théologie de l’indignation ou d’avouer quelques désaccords avec ses combats, mais à la condition d’avoir préalablement fait acte de dévotion en alignant quelques superlatifs relatifs à sa personne dont il accepte de faire don à la France. Il est recommandé d’ajouter qu’à 93 ans, « il est le plus jeune d’entre nous », lieu commun ânonné par ses thuriféraires. Et mieux vaut éviter les blagues. Avec les grandes consciences, on ne rigole pas. Le triomphe de Hessel, c’est la victoire de la tyrannie du Bien : Il est interdit de contredire[1. Je plaide coupable : personne, dans ce dossier, ne défend Stéphane Hessel, Régis Debray ayant décliné mon invitation. Mais j’espère bien réparer ce manquement dans le prochain numéro de Causeur].[access capability= »lire_inedits »]

On va croire que je casse l’ambiance pour le plaisir d’être à contre-courant. Pure calomnie. Je vais même vous faire un aveu. Moi aussi, parfois, j’aimerais en être, communier avec mes semblables dans l’indignation, moi aussi j’aimerais me sentir mobilisée, citoyenne, solidaire. Moi aussi, je voudrais résister. Voilà, je n’y arrive pas. J’ai pouffé en visionnant, sur Mediapart, ses vœux en forme de remake de l’appel du 18-Juin, appelant la France à entrer en Résistance. J’avoue cependant qu’à la lecture de Indignez-vous !, la colère l’a emporté sur l’amusement. Parce que, même à 3 euros, 750 000 exemplaires vendus, ce n’est pas un succès de librairie, mais ce que les médias appellent un « phénomène de société » – un symptôme. Que l’indignation soit une efficace échappatoire à la raison, on n’avait pas attendu Hessel pour s’en rendre compte. Mais avec lui, elle est devenue une doctrine. Raison pour laquelle nous avons choisi de lui consacrer le dossier de Causeur et de demander au docteur Finkielkraut de nous livrer son diagnostic.

« Pour trois euros, t’es Jean Moulin ! »

Contrairement à ce que suggère le titre de la collection dans laquelle il est publié – « Ceux qui marchent contre le vent » − Hessel ne bataille pas contre l’époque : il lui dit ce qu’elle veut entendre, il lui tend le miroir dans lequel elle rit de se voir si rebelle. Foin de la complexité du monde, des paradoxes, nuances, contradictions qui font le sel de la condition humaine − et accessoirement de la pensée −, tout cela est emporté par le torrent de bons sentiments qu’il déverse sur nous sans pitié. Pour lui, la vie est un western : il y a les gentils – les sans-papiers, les Roms, les membres d’Attac, les Palestiniens − et les méchants – les banquiers, la mondialisation, Hitler, vous complèterez. Comme tout le monde n’a pas la chance de vivre sous la menace fasciste, chacun est invité à trouver son motif d’indignation. Soyons honnêtes : Hessel admet que les choses sont aujourd’hui « moins nettes ». Mais il nous invite à rejouer en permanence le combat de la Résistance contre le vichysso-nazisme. Et vu que nos écoles sont déjà peuplées de gamins qui pensent que Gaza et Auschwitz, c’est pareil, ou que Sarkozy est le descendant de Pétain, nous n’avions pas vraiment besoin de ça.

Parmi les raisons de s’indigner, il en est une que Stéphane Hessel chérit particulièrement, c’est la Palestine. La mère de toutes les indignations. Pour lui, la situation en Cisjordanie et à Gaza est bien plus grave que tous les massacres perpétrés dans le monde. Le Hamas, écrit-il, « n’a pas pu empêcher que des rockets (en anglais dans le texte) soient envoyées sur des villes israéliennes ». « Soient envoyées » ? Mais par qui donc ? De toute façon, ce n’est pas grave car leur seul effet, poursuit-il, était de « faire courir un peu plus vite les habitants de Sdérot vers les abris ». Les intéressés apprécieront[2. Alain Finkielkraut me signale par ailleurs un article de Jorg Wollenberg paru le 21 janvier dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Selon cet historien, qui a eu plusieurs conversations avec Stéphane Hessel, celui-ci aurait dit : « La politique d’occupation allemande était, si on la compare par exemple avec la politique d’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une politique relativement inoffensive, si l’on fait abstraction d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’œuvres d’art. » N’ayant pas le temps de l’interroger, je précise que je ne crois nullement que Stéphane Hessel fasse montre ici de la moindre complaisance avec le nazisme, mais la comparaison avec l’occupation israélienne est pour le moins ébouriffante].

Peu importe, ça fait du bien de s’indigner. La glorieuse lutte contre Jean-Marie Le Pen avait déjà permis d’inventer l’antifascisme sans risque. Avec Indignez vous !, pour 3 euros, t’es Jean Moulin. Autrefois, on appelait ça les « indulgences » : c’est l’Église qui les vendait et ça coûtait un paquet. Grâce à Stéphane Hessel, le Paradis est à la portée de toutes les bourses.[/access]

Algérie : l’impasse historique

94
photo : Said Sadi face à la police lors de la manifestation du 2 janvier à Alger

Cinq jours après avoir annoncé son intention de lever l’état d’urgence instauré depuis dix-neuf ans, le pouvoir algérien interdit la marche organisée par la Coordination nationale pour la démocratie et prévue le 12 février à Alger. Cette décision traduit on ne peut mieux les perturbations qui déchirent le sérail algérien. La coordination, qui regroupe des partis politiques de l’opposition, des syndicats autonomes, la ligue des droits de l’Homme, des associations de jeunes et de journalistes, a décidé de maintenir la marche dans la capitale algérienne. À noter que l’interdiction qui frappe l’opposition ne concerne pas les structures clientélisées par le pouvoir. Ainsi, en 2005, lorsque le président Bouteflika était rentré de Paris après deux mois d’hospitalisation au Val-de-Grâce, les transports publics et privés avaient été réquisitionnés dans tout le pays pour organiser son accueil.

Actuellement, des quantités importantes de bombes lacrymogènes et autre matériel anti-émeutes sont débarqués au port d’Alger. Le 22 janvier, lors de la marche organisée par notre parti, le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, le régime a appelé 19.000 policiers en renfort, interdit l’entrée des trains et des bus dans Alger, où il a fait encercler les cités universitaires pendant 24 heures.

C’est dire si la situation explosive qui prévaut dans le pays panique le pouvoir qui, terrifié par ce qui se passe en Tunisie et en Egypte, ne sait réagir qu’en se bunkérisant. Incapable de prendre la mesure des enjeux, Bouteflika, à la suite de Ben Ali et de Moubarak, joue séquence après séquence, le scénario des despotes en sursis : menaces, simulacres d’écoute, concessions tardives, inadaptées et, pour tout dire, puériles, provocations à l’encontre de manifestations pacifiques, le tout pour exercer un chantage au chaos ou à l’islamisme…

Or, il faut savoir que la situation est beaucoup plus tendue en Algérie qu’ailleurs : en 2010, on a enregistré 9700 émeutes, d’ampleur inégale. Si on ajoute le fait que les classes moyennes qui ont accompagné et canalisé la révolution en Tunisie n’existent quasiment pas en Algérie, la conclusion est claire : l’autisme du pouvoir couplé à une exaspération populaire trop longtemps contenue peut mener à une déflagration qui aura des répercussions nationales et régionales inédites.

La conscience nationale algérienne, fraiche et fragile, est née de la résistance à la violence d’une colonisation de peuplement qui a pulvérisé normes sociales et valeurs communautaires. La prédation plus massive encore, compte tenu des ressources disponibles, perpétrée par le régime a généré une fureur que la fuite des cadres et des jeunes ne parvient pas à dissoudre. En vérité, nous ne vivons pas seulement une crise politique majeure, nous sommes dans une impasse historique.

Bouteflika était ministre en 1962. En 2008, il s’est autoproclamé président à vie. Mais plus des trois quarts de la population algérienne a moins de trente ans. Tout est dit.

Attali ne souhaite pas la paix à nos cendres

144

Jacques Attali s’est trouvé un nouveau leitmotiv : interdire purement et simplement « la production, la distribution et la consommation de tabac » sur la planète Terre.

L’Espagne, après la France, ferme les lieux publics aux clopeurs. En 2007, un tribunal suédois avait contraint une femme à aménager une zone non-fumeur dans son jardin parce que le nuage nicotino-actif qu’elle produisait, ignorant la frontière mitoyenne matérialisée par un mur, incommodait son voisin.

Chasser les fumeurs sur les trottoirs des villes n’étant manifestement pas suffisant, la Mairie de Paris réfléchit sérieusement à une nouvelle réglementation visant à compliquer l’existence de ces terrasses récalcitrantes équipées de braséros où il fait bon tirer sa taffe en sirotant un grog.

Fumer, ce n’est pas bon pour la santé, on le sait. Les « Marlboro Men » Wayne McLaren et David McLean en sont morts. Mais pas Churchill, qui attribuait avec humour sa longévité débonnaire à l’usage immodéré de whisky et de cigares.

Alors oui, il est gentil Jacques Attali. Se soucier de la longévité de son prochain, voire des coûts économiques qu’il produit, c’est « citoyen ». Mais pour une fois qu’il a une idée originale, il aurait pu se la garder…

Les idées fisc de l’UMP

66

Oublions l’affaire Alliot-Marie. Oublions les cantonales « tour de chauffe ». Oublions la jacquerie des magistrats. Oublions tout ça. Et amusons-nous avec l’UMP. Oui, le parti dirigé dorénavant par Jean-François Copé, et de main de maître, s’il vous plaît -pas comme cet emmanché de Xavier Bertrand, qui ne «savait pas faire vivre le débat». Aujourd’hui, ça fuse rue la Boétie. Et il faut vraiment qu’une polémique tunisienne ravageuse secoue Fillon IV pour qu’on oublie qu’au siège du parti, les idées se ramassent à la pelle. À tel point que l’adhérent de base, voire le député lambda est un peu à la ramasse.

Prenons l’exemple de la fiscalité. Chantier dit prioritaire pour 2011, grande réforme annoncée par Nicolas Sarkozy pour la fin du printemps, autant dire qu’il reste quelques mois aux audacieux pour se hausser du col et montrer au chef qu’ils ont des idées qui mériteraient bien un petit secrétariat d’Etat, si ce n’est maintenant, pour après 2012 quand même. Alors chacun des prétendants y va de ses rapports sur la convergence franco-allemande, de ses interviews sur l’indispensable rigueur budgétaire, de ses déclarations « plus sévère que moi avec les fonctionnaires, même pas en rêve thatchérien ça existe ».

Seulement voilà : à supposer qu’il y ait une orthodoxie financière de droite, on ne peut pas dire qu’elle soit vraiment suivie. Premier à faire n’importe quoi, Jérôme Chartier. Député UMP du Val d’Oise, membre assidu de la commission des Finances, il se tartine de la fiscalité en vain depuis des années. Il sort il y a trois semaines un rapport qui préconise ni plus ni moins que la taxation des plus-values lors de la revente d’une résidence principale, dès que la valeur de celle-ci dépasse 1,2 million d’euros, (actuellement, cette plus-value n’est pas taxée). Evidemment, Chartier avait oublié de prévenir Matignon, l’Elysée, Bercy et si ça se trouve l’UMP de son idée géniale. En vertu de quoi le taxeur c’est fait taxer de gauchiste par l’ensemble des députés de droite. Ainsi que par la totalité des notaires, marchands de biens, agents immobiliers qui ont tous hurlé à la solution simpliste, voire au retour des dessous de table si cette disposition devait voir le jour. Tous contempteurs qui n’ont pas pris la peine d’aller plus loin dans la lecture du fameux rapport. Dommage pour eux, car notre « gauchiste » suggère dans le même texte un sérieux allégement de l’ISF et son confinement aux patrimoines de plus de 4 millions d’euros.

Mais cette première salve a montré au moins une chose : la droite est à l’ouest, elle ne sait même plus trop comment servir sa clientèle électorale traditionnelle, celle qui déteste les impôts et a applaudi comme à un concert de Johnny lors de la création du bouclier fiscal. « Déjà qu’à cause des roms on a perdu les cathos, si maintenant on tape les proprios, plus personne ne va plus voter pour nous », soupirait, à l’Assemblée la semaine dernière, un député de droite revenu de tout.

Un spleen fiscal des godillots qui n’est pas près de s’éteindre : en pleine polémique interne sur le cas Chartier, l’UMP a remis le couvert en insistant sur l’augmentation nécessaire de la TVA (Copé, même pas peur), puis sur la nécessaire création d’une TVA sociale pour alléger les charges des entreprises (Jean Arthuis, une obsession personnelle). Point d’orgue, François Baroin, le ministre du Budget, a annoncé une révision constitutionnelle pour inscrire dans la loi fondamentale française la « règle d’or ». Un truc aux pouvoirs magiques qui grossièrement prévoit que dorénavant les budgets devront être présentés à l’équilibre sous peine de ne pas pouvoir être votés. Genre, puisque je ne sais guère être vertueux et que les crises se multiplient, autant se lier les pattes plutôt que de garder un poil de souveraineté ou de marge de manœuvre budgétaire (on parle la là des nano-pouvoirs que Bruxelles et Francfort ne nous avaient pas encore confisqués).

En attendant, le grand soir fiscal n’est pas pour demain matin. J’imagine que dans les semaines à venir, les professeurs Nimbus de la droite qui innove, propose et a des idées vont encore y aller de leurs suggestions imparables. Au nom du sacro-saint débat positif dans la majorité. Avec à la clef un beau bordel, qui en prime ne profite pas à la gauche. Même pas à François Hollande, dont les seules propositions vraiment innovantes -que personne n’a lues- parlent aussi fiscalité.

Bref, la stratégie de l’UMP de jeté permanent de confettis laisse sceptique. Surtout quand on cause directement au portefeuille de l’électeur. Sous le portefeuille, c’est un petit cœur qui bat. Et n’aime pas trop palpiter à 15 mois de la présidentielle.

Notre pain quotidien (3)

Allergie. Sidonie Bonnec (un « n », non pardon… deux « n » !)… l’animatrice de télévision Sidonie Bonnec, qui brûle d’envie de m’épouser mais ne sait pas encore comment m’exprimer cette émotion au creux de l’oreille, se retrouve mise à nue dans les colonnes de Télé Stars, qui la crucifie en ces termes : « A son grand désespoir, la journaliste de W9 est allergique au gluten, un composant que l’on trouve dans la majorité des céréales (blé, avoine, orge, seigle). » La rubrique s’appelle : « Tout le monde s’en fout… SAUF NOUS! ». Non, c’est faux. C’est même singulièrement excitant. Et en plus je donnerais un rein pour savoir à quoi Claire Chazal est allergique !

Germanie. Encore une dépêche AFP à la valeur informative de premier plan : « Après l’ours Knut, Heidi l’opossum qui louche conquiert les cœurs allemands ». La bonne nouvelle c’est qu’un peuple qui a des héros de ce genre là ne fera jamais plus la guerre à ses voisins. On est tranquille.

Mélancolie. On apprend dans La Voix du Nord qu’un film consacré à l’immense compositeur français Henri Dutilleux, intitulé « Ainsi la nuit » sera projeté de-ci, de-là ces prochains jours. J’ai rencontré deux fois dans ma vie ce musicien de génie… Une fois dans les locaux de Radio-France – dans les coulisses de la salle Olivier Messiaen – et une autre fois sur un des ponts menant à l’Ile de la Cité, où il habite. (J’étais certain que ces anecdotes intimes et intellectuelles n’impressionneraient jamais les femmes…) OK. J’aurais mieux fait de croiser deux fois Michel Sardou ! Ou trois fois M’Pokora…

Papouasie. Very very bad trip : lors d’une cérémonie de sorcellerie un homme sous l’effet de la drogue a tenté de dévorer son nouveau-né. Dommage que les parents du Petit Gregory© ne soient pas nés là-bas… Ca aurait fait des « unes » encore plus méchamment croustillantes…

Y’a pas le feu au lac, mais…

4

En Allemagne, on appelle ça une « schnapsidee », un coup de génie né de l’inspiration qui illumine une tablée de buveurs à l’issue de la contemplation du fond d’un verre de gnôle ayant été rempli et vidé à moult reprises au cours d’une soirée. En général, cette idée géniale ne survit pas à la dissipation des brumes alcooliques et, au pire, elle provoque quelques catastrophes à la sortie des boîtes de nuit.[access capability= »lire_inedits »]

Ont-ils un peu forcé sur le génépi ? Car ce fut bien une « schnapsidee » du maire d’Annecy, Jean-Luc Rigaut, et du président du Conseil général de la Haute-Savoie, Christian Monteil, de postuler pour leur territoire à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2018.
Un simple coup d’œil au dossier montrait que les chances de succès étaient minimes, sinon nulles : l’édition de 2014 étant prévue à Sotchi, en Russie, le continent européen ne pouvait cumuler les JO d’été à Londres en 2012 et des JO d’hiver en France… De plus, la candidature de la Corée avec PyeongChang (bon courage, les journalistes radio !), recalée pour 2014, est solidement charpentée dans tous les domaines (infrastructures, financement, engagement de l’État et des grandes entreprises coréennes)… Le seul danger encouru par cette candidature est la dégradation de la situation politique avec le voisin nord-coréen, qui pourrait être tenté de torpiller ces Jeux par des menaces militaires. Mais même dans ce cas-là, Munich est en embuscade, disposée à mettre le paquet pour emporter le morceau. Et la Bavière − je suis le premier à le regretter −, ça pèse plus lourd que la Haute-Savoie, et même que les deux Savoies.

Le retour au réel vient de se produire avec les décisions budgétaires du Conseil général, qui limitent à 20 millions d’euros le budget alloué à cette candidature, dont l’issue sera connue au mois de juillet à Durban. Une misère au regard des sommes engagées par la ville coréenne au nom imprononçable et la ville-mère de toutes les Fêtes de la bière. Après la démission de l’ancien champion olympique des bosses, Edgar Grospiron, de la présidence du comité « Annecy 2018 », le mistigri était entre les mains de la ministre des sports, Chantal Jouanno, qui tenta de le repasser à son ancien collègue et camarade du Parti radical, Jean-Louis Borloo, qui répondit : « Y’ a pas marqué SAMU, là ! », en passant l’index sur son front. Il fallait donc quelqu’un qui soit en mal de notoriété pour mener crânement cette candidature dans le mur qui l’attend en Afrique du Sud. Et c’est ainsi que nous venons d’hériter de Charles Beigbeder, homme d’affaires avisé qui n’a rien à perdre dans cette galère et tout à gagner de l’exposition médiatique de sa chevelure léonine. De toute façon, avec ou sans JO, Megève restera Megève et le Mont Blanc ne devrait pas être délocalisé.[/access]

Sous l’affaire MAM, l’affaire Woerth?

39

Bien sûr, il y a les grands principes, ceux qui stipulent qu’un ministre, fut-il en vacances, doit surveiller ses fréquentations et se méfier des cadeaux, même lorsqu’ils ne sont pas offerts par des Grecs. On peut penser que c’est pour y avoir dérogé que MAM est dans la tourmente, et qu’elle a dû jurer mais un peu (trop) tard qu’on ne l’y reprendrait plus, et qu’elle ne le reprendrait plus (là, on parle de jet privé).

L’esprit chagrin pourra aussi penser que d’autres raisons, moins limpides, lui valent ce mauvais quart d’heure. Et que ses pires ennemis ne sont pas à chercher à gauche ou dans la presse, mais chez ses bons amis du gouvernement. Ainsi, on dit que nombre d’anciens du cabinet d’Eric Woerth, recasés depuis dans d’autres ministères et non des moindres, ont conséquemment contribué aux fuites qui alimentent le feuilleton quotidien des vacances du couple Alliot-Marie/Ollier, ajoutant chaque jour un petit détail supplémentaire, lequel invalide si possible la déclaration de la veille de la ministre clouée au pilori.

Auquel cas ce ne serait jamais qu’un prêté pour un rendu : lors du déclenchement des Affaires Bettencourt/Woerth/Hippodrome de Compiègne, MAM était Garde des Sceaux, et elle a obstinément regardé de l’autre côté quand Eric Woerth aurait pu espérer qu’elle userait de son pouvoir pour ralentir le cours de la justice (En termes publics , ça donne des déclarations du genre « J’ai confiance dans la justice de mon pays », martelées à l’envi jusqu’au remaniement par l’ex-ministre des Affaires sociales). Or, non seulement MAM n’a pas levé le petit doigt pour tirer son collègue du pétrin (ce qui, soit dit en passant, est tout à fait honorable de la part d’un Garde des Sceaux), mais un membre de son propre cabinet, David Sénat a été pris en flagrant délit de faxage à Gérard Davet du Monde d’un PV d’enquête stratégique de l’affaire Bettencourt (la fameuse audition de Patrice de Maistre, durant laquelle le gestionnaire de fortune de Liliane a placé le couple Woerth au cœur de l’affaire, transformant le scandale Bettencourt en affaire Woerth).

Le clan Woerth (qui était aussi à l’époque le clan Fillon) avait considéré que MAM était forcément au courant de la manœuvre, et ça se comprend : difficile d’imaginer qu’à ce niveau de responsabilité, un collaborateur agisse sans au moins l’accord tacite de son ministre.

Depuis, David Sénat a été lâché par sa patronne, puis a goûté, – côté client – aux joies de la garde à vue, avant d’être chargé en septembre dernier d’une « mission de préfiguration de la cour d’Appel de Cayenne», ses amis de la DCRI nourrissant sans doute l’espoir secret qu’on le muterait prochainement encore plus loin, à savoir en orbite géostationnaire dès le prochain lancement de la fusée Ariane.

Dire que MAM se croyait à l’abri de tout risque de vendetta avec l’éviction de Woerth du gouvernement et la dispersion façon puzzle de son équipe aux quatre coins du VIIème arrondissement… Faut croire qu’en période pré-présidentielle, on n’est à l’abri ni jamais ni nulle part, y compris en pleine trêve des confiseurs au fin fond du Sahara…

No future pour le multiculturalisme

722

S’il est un pays où la tolérance a sa maison, c’est bien le Royaume-Uni. Les Britanniques en sont persuadés, elle leur a évité les grandes abominations extrémistes du XXème siècle. Si vous insistez, ils vous rappelleront qu’il fut un temps où, dans un continent harmonieusement brun et rouge, leur île seule maintenait assez haut et de belle manière les couleurs de la civilisation. Puis ils vous assommeront avec la démocratie, le fair-play, la modération et le respect mutuel dont ils revendiquent fièrement la paternité. Rien de moins. À défaut de fournir un ADN contraire, il faudra bien acquiescer poliment. Avant qu’ils vous achèvent, preuves à l’appui, avec la liberté absolue de parole et de culte, ou l’égalité scrupuleuse des droits quels que soient la race, le sexe, l’orientation sexuelle. N’en jetez plus, ils sont imprenables.

Vraiment ? C’était avant le discours prononcé par David Cameron à Munich à l’occasion de la conférence sur la sécurité (Il y a de ces villes maudites comme Wannsee ou Yalta qui devraient être interdites de conférences internationales par principe… Passons). Alors qu’il était censé s’exprimer sur le terrorisme, le Prime Minister s’est adressé directement à sa communauté musulmane. Pour donner un grand coup de pied dans le dogme intangible qui, depuis deux générations, constitue le socle de LA solution britannique à l’immigration massive que vivent toutes les grandes démocraties européennes, à savoir le multiculturalisme d’Etat, héritier direct et officiel des belles valeurs susnommées, tolérance en tête. Un système qui, une fois pour toutes, tient pour acquis que le maintien par chaque communauté de sa propre culture et de son système de valeurs participe de l’enrichissement national.

Contre toute attente, à la question « Nos sociétés hyper-diverses peuvent-elles non seulement cohabiter mais prospérer sous un régime qui fait la part belle au communautarisme ? », Cameron a répondu… No. No way. Echec sur toute la ligne. Les cultures séparées sont plus séparées que jamais. Des ghettos physiques et mentaux se sont constitués, renforçant les conservatismes, les malentendus et l’hostilité. Paradoxalement, hors de toute contrainte d’intégration, les minorités se sont senties abandonnées, isolées, voire atomisées. Prêtes à se jeter dans les bras d’extrémistes réconfortants, pratiquant un maelström douteux à coups de confusion d’identité, de religiosité pervertie, de vociférations djihadistes et de martyrs.

Sans tomber dans les travers de ses prédécesseurs conservateurs (on se souviendra du tristement célèbre discours dit des rivers of blood d’Enoch Powell ou de « l’inondation » redoutée par Margaret Thatcher), Cameron s’est plutôt inspiré du concept de Britishness inventé par Gordon Brown, probable transposition à l’insu de son plein gré de la francitude ségoléniste, pour rassembler ses compatriotes. Difficile de ne pas être d’accord avec lui quand il demande aux associations religieuses financées par des fonds publics de ne pas admettre dans leurs rangs ceux qui dénigrent la démocratie et de ne pas jouer les paravents de l’islamisme.

Au travailliste Sadiq Khan qui a regretté que ce discours résolument courageux et nouveau soit malencontreusement tombé le jour de la grande marche de l’English Defence durant laquelle 3000 hooligans ont scandé dans les rues de Luton « Allah, who the fuck is Allah » (traduction libre, Allah, quel vilain garçon tu fais), on pourra même rétorquer qu’il est malsain de laisser aux seuls voyous et racistes patentés la dénonciation de l’islam extrémiste. Idem au sujet des applaudissements de Nick Griffin, chef plus ou moins pestiféré du British National Party ou de ceux, plus surprenants, de la délégation saoudienne à Munich. Il est difficile, sauf à faire preuve d’une mauvaise foi patentée, de considérer que ce soutien s’explique par une subite conversion de Cameron aux thèses de l’extrême droite. Tout au plus peut-on lui reprocher sur ce terrain un silence parfois… pesant.

Mais s’il est parvenu par une opération de haute-voltige bien maîtrisée à éviter d’accoler terrorisme et immigration, sa solution de substitution clés en mains au multiculturalisme est nettement moins convaincante. Fidèle à ses convictions, c’est par un « libéralisme musclé », référence peu heureuse au « christianisme musclé » qui triomphait aux temps de l’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, qu’il compte assimiler les minorités. C’est un peu court. Quid par exemple des nombreuses écoles confessionnelles, véritables viviers de prosélytes enragés ? Motus.

C’est oublier surtout que les minorités sont les premières victimes d’une société d’où la discrimination, en particulier à l’embauche, est bien loin d’avoir disparu. Comme l’a rappelé fort à propos Trevor Phillips, Commissaire aux droits de l’homme et à l’égalité des chances, « si les gens n’ont pas de travail, vous ne pouvez pas leur demander de s’intégrer ». Elémentaire, mon cher Phillips.

Il est tentant d’attribuer la cause de tous les maux de la société britannique aux difficultés d’intégration des minorités. Ou de les tenir pour responsables de leurs propres problèmes. En panne dans les sondages avec des indicateurs économiques en berne, et avant que les étudiants ne remettent le couvert sur les droits d’inscription universitaires, Cameron ne cède t-il pas plutôt aux sirènes mélodieuses de la bouc-émissarisation et du détournement opportun d’attention ? En d’autres termes, à une tactique qui sent la panique ? Ce renversement spectaculaire doit sans doute plus aux manœuvres politiciennes qu’aux convictions, mais quoiqu’il en soit, ne rêvons pas. Le Royaume-Uni est encore loin du modèle français assimilationniste. Qui n’a d’ailleurs ici rien d’un modèle !

Fillon et MAM victimes du modèle nordique

76
les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d’accepter le commandement suprême
Les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d’accepter le commandement suprême

Inutile de se voiler la face: le pouvoir sarkozyste est entré dans une zone de turbulences dont on ne voit pas comment il pourrait sortir indemne. Les dégâts collatéraux provoqués en France par le déclenchement des révoltes populaires en Tunisie et en Egypte ont atteint des personnalités jouissant jusque-là d’une réputation de compétence et d’intégrité au-delà de leur famille politique, comme Michèle Alliot-Marie et François Fillon. Même s’ils n’ont fait que suivre l’exemple de leurs prédécesseurs, de droite comme de gauche, en acceptant les bonnes manières de potentats orientaux, ils ont commis une faute majeure en politique: ne pas sentir l’air du temps.

Les signes ne manquaient pas, pourtant, indiquant que les exigences du peuple relatives à l’éthique de ses dirigeants étaient devenues plus strictes. Hier, on ne s’offusquait pas de voir Jacques Chirac bénéficier d’un hébergement gracieux, à sa sortie de l’Elysée, dans un appartement de luxe propriété de la famille Hariri. Personne ne s’était soucié, à la fin des années 1990 du mode de financement des escapades familiales de François Mitterrand à l’hôtel Old Cataract d’Assouan: il est bien connu que Mitterrand n’avait jamais un sou sur lui, et pratiquait dans la gestion de ses finances privées le mépris souverain de Charles de Gaulle pour les questions d’intendance: cette dernière était invitée à suivre sans moufter. À ceci près que le Général poussait l’austérité financière personnelle jusqu’à sa plus extrême limite: payer la note d’électricité des parties privatives de l’Elysée, renoncer à sa pension d’officier général pour ne vivre que de ses droits d’auteur, et passer ses vacances dans un trou perdu de la Haute-Marne avec comme seul luxe un golf miniature dans le parc de la Boisserie.

Nul n’exige aujourd’hui de nos actuels gouvernants une telle ascèse. Elle paraîtrait même suspecte à une classe moyenne qui a pris l’habitude du soleil d’hiver sous les tropiques. Ce qui ne passe pas, en revanche, c’est que les hommes et les femmes politiques revendiquent hautement leur droit à la vie privée – ce qui impliquerait qu’ils en assurent intégralement le financement – et qu’ils bénéficient, dans ces moments où ils mettent leurs fonctions entre parenthèses, d’avantages liés au statut de détenteur du pouvoir. D’ailleurs, cette idée qu’un ministre puisse se trouver simple quidam le temps d’une RTT posée sur le bureau du chef et acceptée par lui est une aberration en termes de philosophie politique. Chaque ministre porte sept jours sur sept et vingt quatre heures sur vingt-quatre la responsabilité de sa charge. Cette banalisation du « métier » politique, dont l’essence ne serait pas différente de l’activité exercée par les fonctionnaires et les acteurs de la vie économique constitue une dégénérescence de la démocratie. Il en est de même du mélange des genres entre l’exercice d’une responsabilité politique de premier plan et celui d’une activité professionnelle comme celle d’avocat d’affaires ou de « consultant » d’entreprises du CAC 40: il conduit tout droit au conflit d’intérêts.

L’utopie de la République vertueuse de Cincinnatus

Cependant, la République vertueuse, incarnée par un Cincinnatus lâchant sa charrue pendant seize jours pour sauver Rome, ou, plus près de nous, par des David Ben Gourion et Menahem Begin qui quittèrent le pouvoir aussi pauvres qu’ils y étaient entrés, relève de l’utopie. Cet idéal, où les exceptions sont érigées en modèle, n’a pour fonction que de rappeler aux puissants ce vers quoi ils doivent tendre. C’est toute l’ambiguïté du terme de « République irréprochable » porté en bannière par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007: la différence entre irréprochable et vertueux recoupe celle qui existe entre relatif et absolu. Une République irréprochable le demeure tant que le peuple ne trouve rien à reprocher à ceux qui la dirigent. Or, la morale commune est, comme la météorologie, sujette à des variations pas toujours prévisibles.

Les « professionnels de la vertu », qu’ils soient imprécateurs ou indignés, sont comme les perroquets: la répétition inlassable de leur discours mécanique ne trouve d’écho que lorsque le public, l’opinion, l’air du temps y entend une résonnance avec un malaise général. Ces moralistes autoproclamés n’ont pas eu raison avant, et ils auront tort après. La vertu, modèle nordique, que l’on veut nous proposer avec la candidature d’Eva Joly, a montré ses limites: les Français ne seront jamais des Suédois ou des Norvégiens, et il serait temps que l’on comprenne que le fonctionnement de ces démocraties prétendument exemplaires est fondé, dans ces pays, sur la dévalorisation du pouvoir politique par rapport au pouvoir économique dont il n’est que l’instrument docile. C’est l’une des raisons qui explique la féminisation à outrance du personnel politique scandinave, alors que les conseils d’administration des multinationales siégeant à Stockholm, Oslo ou Helsinki sont peuplés très majoritairement de descendants mâles des Vikings.

Réenchanter le politique (et pas seulement la gauche comme se propose Nicolas Demorand) est une urgence de l’heure. Celui qui y parviendra a un bel avenir devant lui.

Dicôlon à la une

2

Le Dicôlon est un fascinant personnage à deux corps du théâtre populaire grec, qui porte en permanence sur son dos son frère mort. Mais Le Dicôlon est aussi le titre du nouveau roman de Yannis Kiourtsakis dont le narrateur est hanté par cette figure. Et par cette question cruciale : « Toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? » Ou encore : une vie qui ne dialogue pas avec les morts peut-elle encore mériter le nom de vie ?

Ces questions seront au cœur d’une rencontre avec Yannis Kiourtsakis organisée par le P.E.N Club Français et L’Atelier du roman et présentée par Jean Blot et Lakis Proguidis. Celle-ci aura lieu le jeudi 10 février à 19h au 6 rue François Miron, à Paris (Métro Hôtel de Ville).
Entrée doublement gratuite pour les Dicôlons.

Il est interdit de contredire

39

Stéphane Hessel a doublement droit au respect : pour son âge et pour son passé. Mais on a aussi le droit de trouver que l’adoration unanime dont il est l’objet est assez comique quoiqu’un brin inquiétante. Enfin, on devrait avoir le droit. Est-il obligatoire, parce qu’un homme est âgé de 93 ans et qu’il a fait le bon choix à 20 ans, d’admirer ce qu’il est et d’approuver ce qu’il dit ? Sans doute, parce que dès que son nom est prononcé, il est conseillé d’exprimer un mélange de gravité et d’humilité montrant qu’on sait n’être qu’un vermisseau à côté de ce géant. À la limite, il est permis d’émettre quelques réserves sur sa théologie de l’indignation ou d’avouer quelques désaccords avec ses combats, mais à la condition d’avoir préalablement fait acte de dévotion en alignant quelques superlatifs relatifs à sa personne dont il accepte de faire don à la France. Il est recommandé d’ajouter qu’à 93 ans, « il est le plus jeune d’entre nous », lieu commun ânonné par ses thuriféraires. Et mieux vaut éviter les blagues. Avec les grandes consciences, on ne rigole pas. Le triomphe de Hessel, c’est la victoire de la tyrannie du Bien : Il est interdit de contredire[1. Je plaide coupable : personne, dans ce dossier, ne défend Stéphane Hessel, Régis Debray ayant décliné mon invitation. Mais j’espère bien réparer ce manquement dans le prochain numéro de Causeur].[access capability= »lire_inedits »]

On va croire que je casse l’ambiance pour le plaisir d’être à contre-courant. Pure calomnie. Je vais même vous faire un aveu. Moi aussi, parfois, j’aimerais en être, communier avec mes semblables dans l’indignation, moi aussi j’aimerais me sentir mobilisée, citoyenne, solidaire. Moi aussi, je voudrais résister. Voilà, je n’y arrive pas. J’ai pouffé en visionnant, sur Mediapart, ses vœux en forme de remake de l’appel du 18-Juin, appelant la France à entrer en Résistance. J’avoue cependant qu’à la lecture de Indignez-vous !, la colère l’a emporté sur l’amusement. Parce que, même à 3 euros, 750 000 exemplaires vendus, ce n’est pas un succès de librairie, mais ce que les médias appellent un « phénomène de société » – un symptôme. Que l’indignation soit une efficace échappatoire à la raison, on n’avait pas attendu Hessel pour s’en rendre compte. Mais avec lui, elle est devenue une doctrine. Raison pour laquelle nous avons choisi de lui consacrer le dossier de Causeur et de demander au docteur Finkielkraut de nous livrer son diagnostic.

« Pour trois euros, t’es Jean Moulin ! »

Contrairement à ce que suggère le titre de la collection dans laquelle il est publié – « Ceux qui marchent contre le vent » − Hessel ne bataille pas contre l’époque : il lui dit ce qu’elle veut entendre, il lui tend le miroir dans lequel elle rit de se voir si rebelle. Foin de la complexité du monde, des paradoxes, nuances, contradictions qui font le sel de la condition humaine − et accessoirement de la pensée −, tout cela est emporté par le torrent de bons sentiments qu’il déverse sur nous sans pitié. Pour lui, la vie est un western : il y a les gentils – les sans-papiers, les Roms, les membres d’Attac, les Palestiniens − et les méchants – les banquiers, la mondialisation, Hitler, vous complèterez. Comme tout le monde n’a pas la chance de vivre sous la menace fasciste, chacun est invité à trouver son motif d’indignation. Soyons honnêtes : Hessel admet que les choses sont aujourd’hui « moins nettes ». Mais il nous invite à rejouer en permanence le combat de la Résistance contre le vichysso-nazisme. Et vu que nos écoles sont déjà peuplées de gamins qui pensent que Gaza et Auschwitz, c’est pareil, ou que Sarkozy est le descendant de Pétain, nous n’avions pas vraiment besoin de ça.

Parmi les raisons de s’indigner, il en est une que Stéphane Hessel chérit particulièrement, c’est la Palestine. La mère de toutes les indignations. Pour lui, la situation en Cisjordanie et à Gaza est bien plus grave que tous les massacres perpétrés dans le monde. Le Hamas, écrit-il, « n’a pas pu empêcher que des rockets (en anglais dans le texte) soient envoyées sur des villes israéliennes ». « Soient envoyées » ? Mais par qui donc ? De toute façon, ce n’est pas grave car leur seul effet, poursuit-il, était de « faire courir un peu plus vite les habitants de Sdérot vers les abris ». Les intéressés apprécieront[2. Alain Finkielkraut me signale par ailleurs un article de Jorg Wollenberg paru le 21 janvier dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Selon cet historien, qui a eu plusieurs conversations avec Stéphane Hessel, celui-ci aurait dit : « La politique d’occupation allemande était, si on la compare par exemple avec la politique d’occupation actuelle de la Palestine par les Israéliens, une politique relativement inoffensive, si l’on fait abstraction d’éléments d’exception comme les incarcérations, les internements et les exécutions, ainsi que le vol d’œuvres d’art. » N’ayant pas le temps de l’interroger, je précise que je ne crois nullement que Stéphane Hessel fasse montre ici de la moindre complaisance avec le nazisme, mais la comparaison avec l’occupation israélienne est pour le moins ébouriffante].

Peu importe, ça fait du bien de s’indigner. La glorieuse lutte contre Jean-Marie Le Pen avait déjà permis d’inventer l’antifascisme sans risque. Avec Indignez vous !, pour 3 euros, t’es Jean Moulin. Autrefois, on appelait ça les « indulgences » : c’est l’Église qui les vendait et ça coûtait un paquet. Grâce à Stéphane Hessel, le Paradis est à la portée de toutes les bourses.[/access]

Algérie : l’impasse historique

94
photo : Said Sadi face à la police lors de la manifestation du 2 janvier à Alger
photo : Said Sadi face à la police lors de la manifestation du 2 janvier à Alger

Cinq jours après avoir annoncé son intention de lever l’état d’urgence instauré depuis dix-neuf ans, le pouvoir algérien interdit la marche organisée par la Coordination nationale pour la démocratie et prévue le 12 février à Alger. Cette décision traduit on ne peut mieux les perturbations qui déchirent le sérail algérien. La coordination, qui regroupe des partis politiques de l’opposition, des syndicats autonomes, la ligue des droits de l’Homme, des associations de jeunes et de journalistes, a décidé de maintenir la marche dans la capitale algérienne. À noter que l’interdiction qui frappe l’opposition ne concerne pas les structures clientélisées par le pouvoir. Ainsi, en 2005, lorsque le président Bouteflika était rentré de Paris après deux mois d’hospitalisation au Val-de-Grâce, les transports publics et privés avaient été réquisitionnés dans tout le pays pour organiser son accueil.

Actuellement, des quantités importantes de bombes lacrymogènes et autre matériel anti-émeutes sont débarqués au port d’Alger. Le 22 janvier, lors de la marche organisée par notre parti, le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, le régime a appelé 19.000 policiers en renfort, interdit l’entrée des trains et des bus dans Alger, où il a fait encercler les cités universitaires pendant 24 heures.

C’est dire si la situation explosive qui prévaut dans le pays panique le pouvoir qui, terrifié par ce qui se passe en Tunisie et en Egypte, ne sait réagir qu’en se bunkérisant. Incapable de prendre la mesure des enjeux, Bouteflika, à la suite de Ben Ali et de Moubarak, joue séquence après séquence, le scénario des despotes en sursis : menaces, simulacres d’écoute, concessions tardives, inadaptées et, pour tout dire, puériles, provocations à l’encontre de manifestations pacifiques, le tout pour exercer un chantage au chaos ou à l’islamisme…

Or, il faut savoir que la situation est beaucoup plus tendue en Algérie qu’ailleurs : en 2010, on a enregistré 9700 émeutes, d’ampleur inégale. Si on ajoute le fait que les classes moyennes qui ont accompagné et canalisé la révolution en Tunisie n’existent quasiment pas en Algérie, la conclusion est claire : l’autisme du pouvoir couplé à une exaspération populaire trop longtemps contenue peut mener à une déflagration qui aura des répercussions nationales et régionales inédites.

La conscience nationale algérienne, fraiche et fragile, est née de la résistance à la violence d’une colonisation de peuplement qui a pulvérisé normes sociales et valeurs communautaires. La prédation plus massive encore, compte tenu des ressources disponibles, perpétrée par le régime a généré une fureur que la fuite des cadres et des jeunes ne parvient pas à dissoudre. En vérité, nous ne vivons pas seulement une crise politique majeure, nous sommes dans une impasse historique.

Bouteflika était ministre en 1962. En 2008, il s’est autoproclamé président à vie. Mais plus des trois quarts de la population algérienne a moins de trente ans. Tout est dit.

Attali ne souhaite pas la paix à nos cendres

144

Jacques Attali s’est trouvé un nouveau leitmotiv : interdire purement et simplement « la production, la distribution et la consommation de tabac » sur la planète Terre.

L’Espagne, après la France, ferme les lieux publics aux clopeurs. En 2007, un tribunal suédois avait contraint une femme à aménager une zone non-fumeur dans son jardin parce que le nuage nicotino-actif qu’elle produisait, ignorant la frontière mitoyenne matérialisée par un mur, incommodait son voisin.

Chasser les fumeurs sur les trottoirs des villes n’étant manifestement pas suffisant, la Mairie de Paris réfléchit sérieusement à une nouvelle réglementation visant à compliquer l’existence de ces terrasses récalcitrantes équipées de braséros où il fait bon tirer sa taffe en sirotant un grog.

Fumer, ce n’est pas bon pour la santé, on le sait. Les « Marlboro Men » Wayne McLaren et David McLean en sont morts. Mais pas Churchill, qui attribuait avec humour sa longévité débonnaire à l’usage immodéré de whisky et de cigares.

Alors oui, il est gentil Jacques Attali. Se soucier de la longévité de son prochain, voire des coûts économiques qu’il produit, c’est « citoyen ». Mais pour une fois qu’il a une idée originale, il aurait pu se la garder…

Les idées fisc de l’UMP

66

Oublions l’affaire Alliot-Marie. Oublions les cantonales « tour de chauffe ». Oublions la jacquerie des magistrats. Oublions tout ça. Et amusons-nous avec l’UMP. Oui, le parti dirigé dorénavant par Jean-François Copé, et de main de maître, s’il vous plaît -pas comme cet emmanché de Xavier Bertrand, qui ne «savait pas faire vivre le débat». Aujourd’hui, ça fuse rue la Boétie. Et il faut vraiment qu’une polémique tunisienne ravageuse secoue Fillon IV pour qu’on oublie qu’au siège du parti, les idées se ramassent à la pelle. À tel point que l’adhérent de base, voire le député lambda est un peu à la ramasse.

Prenons l’exemple de la fiscalité. Chantier dit prioritaire pour 2011, grande réforme annoncée par Nicolas Sarkozy pour la fin du printemps, autant dire qu’il reste quelques mois aux audacieux pour se hausser du col et montrer au chef qu’ils ont des idées qui mériteraient bien un petit secrétariat d’Etat, si ce n’est maintenant, pour après 2012 quand même. Alors chacun des prétendants y va de ses rapports sur la convergence franco-allemande, de ses interviews sur l’indispensable rigueur budgétaire, de ses déclarations « plus sévère que moi avec les fonctionnaires, même pas en rêve thatchérien ça existe ».

Seulement voilà : à supposer qu’il y ait une orthodoxie financière de droite, on ne peut pas dire qu’elle soit vraiment suivie. Premier à faire n’importe quoi, Jérôme Chartier. Député UMP du Val d’Oise, membre assidu de la commission des Finances, il se tartine de la fiscalité en vain depuis des années. Il sort il y a trois semaines un rapport qui préconise ni plus ni moins que la taxation des plus-values lors de la revente d’une résidence principale, dès que la valeur de celle-ci dépasse 1,2 million d’euros, (actuellement, cette plus-value n’est pas taxée). Evidemment, Chartier avait oublié de prévenir Matignon, l’Elysée, Bercy et si ça se trouve l’UMP de son idée géniale. En vertu de quoi le taxeur c’est fait taxer de gauchiste par l’ensemble des députés de droite. Ainsi que par la totalité des notaires, marchands de biens, agents immobiliers qui ont tous hurlé à la solution simpliste, voire au retour des dessous de table si cette disposition devait voir le jour. Tous contempteurs qui n’ont pas pris la peine d’aller plus loin dans la lecture du fameux rapport. Dommage pour eux, car notre « gauchiste » suggère dans le même texte un sérieux allégement de l’ISF et son confinement aux patrimoines de plus de 4 millions d’euros.

Mais cette première salve a montré au moins une chose : la droite est à l’ouest, elle ne sait même plus trop comment servir sa clientèle électorale traditionnelle, celle qui déteste les impôts et a applaudi comme à un concert de Johnny lors de la création du bouclier fiscal. « Déjà qu’à cause des roms on a perdu les cathos, si maintenant on tape les proprios, plus personne ne va plus voter pour nous », soupirait, à l’Assemblée la semaine dernière, un député de droite revenu de tout.

Un spleen fiscal des godillots qui n’est pas près de s’éteindre : en pleine polémique interne sur le cas Chartier, l’UMP a remis le couvert en insistant sur l’augmentation nécessaire de la TVA (Copé, même pas peur), puis sur la nécessaire création d’une TVA sociale pour alléger les charges des entreprises (Jean Arthuis, une obsession personnelle). Point d’orgue, François Baroin, le ministre du Budget, a annoncé une révision constitutionnelle pour inscrire dans la loi fondamentale française la « règle d’or ». Un truc aux pouvoirs magiques qui grossièrement prévoit que dorénavant les budgets devront être présentés à l’équilibre sous peine de ne pas pouvoir être votés. Genre, puisque je ne sais guère être vertueux et que les crises se multiplient, autant se lier les pattes plutôt que de garder un poil de souveraineté ou de marge de manœuvre budgétaire (on parle la là des nano-pouvoirs que Bruxelles et Francfort ne nous avaient pas encore confisqués).

En attendant, le grand soir fiscal n’est pas pour demain matin. J’imagine que dans les semaines à venir, les professeurs Nimbus de la droite qui innove, propose et a des idées vont encore y aller de leurs suggestions imparables. Au nom du sacro-saint débat positif dans la majorité. Avec à la clef un beau bordel, qui en prime ne profite pas à la gauche. Même pas à François Hollande, dont les seules propositions vraiment innovantes -que personne n’a lues- parlent aussi fiscalité.

Bref, la stratégie de l’UMP de jeté permanent de confettis laisse sceptique. Surtout quand on cause directement au portefeuille de l’électeur. Sous le portefeuille, c’est un petit cœur qui bat. Et n’aime pas trop palpiter à 15 mois de la présidentielle.

Notre pain quotidien (3)

5

Allergie. Sidonie Bonnec (un « n », non pardon… deux « n » !)… l’animatrice de télévision Sidonie Bonnec, qui brûle d’envie de m’épouser mais ne sait pas encore comment m’exprimer cette émotion au creux de l’oreille, se retrouve mise à nue dans les colonnes de Télé Stars, qui la crucifie en ces termes : « A son grand désespoir, la journaliste de W9 est allergique au gluten, un composant que l’on trouve dans la majorité des céréales (blé, avoine, orge, seigle). » La rubrique s’appelle : « Tout le monde s’en fout… SAUF NOUS! ». Non, c’est faux. C’est même singulièrement excitant. Et en plus je donnerais un rein pour savoir à quoi Claire Chazal est allergique !

Germanie. Encore une dépêche AFP à la valeur informative de premier plan : « Après l’ours Knut, Heidi l’opossum qui louche conquiert les cœurs allemands ». La bonne nouvelle c’est qu’un peuple qui a des héros de ce genre là ne fera jamais plus la guerre à ses voisins. On est tranquille.

Mélancolie. On apprend dans La Voix du Nord qu’un film consacré à l’immense compositeur français Henri Dutilleux, intitulé « Ainsi la nuit » sera projeté de-ci, de-là ces prochains jours. J’ai rencontré deux fois dans ma vie ce musicien de génie… Une fois dans les locaux de Radio-France – dans les coulisses de la salle Olivier Messiaen – et une autre fois sur un des ponts menant à l’Ile de la Cité, où il habite. (J’étais certain que ces anecdotes intimes et intellectuelles n’impressionneraient jamais les femmes…) OK. J’aurais mieux fait de croiser deux fois Michel Sardou ! Ou trois fois M’Pokora…

Papouasie. Very very bad trip : lors d’une cérémonie de sorcellerie un homme sous l’effet de la drogue a tenté de dévorer son nouveau-né. Dommage que les parents du Petit Gregory© ne soient pas nés là-bas… Ca aurait fait des « unes » encore plus méchamment croustillantes…

Y’a pas le feu au lac, mais…

4

En Allemagne, on appelle ça une « schnapsidee », un coup de génie né de l’inspiration qui illumine une tablée de buveurs à l’issue de la contemplation du fond d’un verre de gnôle ayant été rempli et vidé à moult reprises au cours d’une soirée. En général, cette idée géniale ne survit pas à la dissipation des brumes alcooliques et, au pire, elle provoque quelques catastrophes à la sortie des boîtes de nuit.[access capability= »lire_inedits »]

Ont-ils un peu forcé sur le génépi ? Car ce fut bien une « schnapsidee » du maire d’Annecy, Jean-Luc Rigaut, et du président du Conseil général de la Haute-Savoie, Christian Monteil, de postuler pour leur territoire à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver de 2018.
Un simple coup d’œil au dossier montrait que les chances de succès étaient minimes, sinon nulles : l’édition de 2014 étant prévue à Sotchi, en Russie, le continent européen ne pouvait cumuler les JO d’été à Londres en 2012 et des JO d’hiver en France… De plus, la candidature de la Corée avec PyeongChang (bon courage, les journalistes radio !), recalée pour 2014, est solidement charpentée dans tous les domaines (infrastructures, financement, engagement de l’État et des grandes entreprises coréennes)… Le seul danger encouru par cette candidature est la dégradation de la situation politique avec le voisin nord-coréen, qui pourrait être tenté de torpiller ces Jeux par des menaces militaires. Mais même dans ce cas-là, Munich est en embuscade, disposée à mettre le paquet pour emporter le morceau. Et la Bavière − je suis le premier à le regretter −, ça pèse plus lourd que la Haute-Savoie, et même que les deux Savoies.

Le retour au réel vient de se produire avec les décisions budgétaires du Conseil général, qui limitent à 20 millions d’euros le budget alloué à cette candidature, dont l’issue sera connue au mois de juillet à Durban. Une misère au regard des sommes engagées par la ville coréenne au nom imprononçable et la ville-mère de toutes les Fêtes de la bière. Après la démission de l’ancien champion olympique des bosses, Edgar Grospiron, de la présidence du comité « Annecy 2018 », le mistigri était entre les mains de la ministre des sports, Chantal Jouanno, qui tenta de le repasser à son ancien collègue et camarade du Parti radical, Jean-Louis Borloo, qui répondit : « Y’ a pas marqué SAMU, là ! », en passant l’index sur son front. Il fallait donc quelqu’un qui soit en mal de notoriété pour mener crânement cette candidature dans le mur qui l’attend en Afrique du Sud. Et c’est ainsi que nous venons d’hériter de Charles Beigbeder, homme d’affaires avisé qui n’a rien à perdre dans cette galère et tout à gagner de l’exposition médiatique de sa chevelure léonine. De toute façon, avec ou sans JO, Megève restera Megève et le Mont Blanc ne devrait pas être délocalisé.[/access]

Sous l’affaire MAM, l’affaire Woerth?

39

Bien sûr, il y a les grands principes, ceux qui stipulent qu’un ministre, fut-il en vacances, doit surveiller ses fréquentations et se méfier des cadeaux, même lorsqu’ils ne sont pas offerts par des Grecs. On peut penser que c’est pour y avoir dérogé que MAM est dans la tourmente, et qu’elle a dû jurer mais un peu (trop) tard qu’on ne l’y reprendrait plus, et qu’elle ne le reprendrait plus (là, on parle de jet privé).

L’esprit chagrin pourra aussi penser que d’autres raisons, moins limpides, lui valent ce mauvais quart d’heure. Et que ses pires ennemis ne sont pas à chercher à gauche ou dans la presse, mais chez ses bons amis du gouvernement. Ainsi, on dit que nombre d’anciens du cabinet d’Eric Woerth, recasés depuis dans d’autres ministères et non des moindres, ont conséquemment contribué aux fuites qui alimentent le feuilleton quotidien des vacances du couple Alliot-Marie/Ollier, ajoutant chaque jour un petit détail supplémentaire, lequel invalide si possible la déclaration de la veille de la ministre clouée au pilori.

Auquel cas ce ne serait jamais qu’un prêté pour un rendu : lors du déclenchement des Affaires Bettencourt/Woerth/Hippodrome de Compiègne, MAM était Garde des Sceaux, et elle a obstinément regardé de l’autre côté quand Eric Woerth aurait pu espérer qu’elle userait de son pouvoir pour ralentir le cours de la justice (En termes publics , ça donne des déclarations du genre « J’ai confiance dans la justice de mon pays », martelées à l’envi jusqu’au remaniement par l’ex-ministre des Affaires sociales). Or, non seulement MAM n’a pas levé le petit doigt pour tirer son collègue du pétrin (ce qui, soit dit en passant, est tout à fait honorable de la part d’un Garde des Sceaux), mais un membre de son propre cabinet, David Sénat a été pris en flagrant délit de faxage à Gérard Davet du Monde d’un PV d’enquête stratégique de l’affaire Bettencourt (la fameuse audition de Patrice de Maistre, durant laquelle le gestionnaire de fortune de Liliane a placé le couple Woerth au cœur de l’affaire, transformant le scandale Bettencourt en affaire Woerth).

Le clan Woerth (qui était aussi à l’époque le clan Fillon) avait considéré que MAM était forcément au courant de la manœuvre, et ça se comprend : difficile d’imaginer qu’à ce niveau de responsabilité, un collaborateur agisse sans au moins l’accord tacite de son ministre.

Depuis, David Sénat a été lâché par sa patronne, puis a goûté, – côté client – aux joies de la garde à vue, avant d’être chargé en septembre dernier d’une « mission de préfiguration de la cour d’Appel de Cayenne», ses amis de la DCRI nourrissant sans doute l’espoir secret qu’on le muterait prochainement encore plus loin, à savoir en orbite géostationnaire dès le prochain lancement de la fusée Ariane.

Dire que MAM se croyait à l’abri de tout risque de vendetta avec l’éviction de Woerth du gouvernement et la dispersion façon puzzle de son équipe aux quatre coins du VIIème arrondissement… Faut croire qu’en période pré-présidentielle, on n’est à l’abri ni jamais ni nulle part, y compris en pleine trêve des confiseurs au fin fond du Sahara…