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Et maintenant au tour d’Assad ?

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photo : Boudreaux and Andrea

À en croire les rumeurs circulant sur le web, les forces de l’ordre syriennes ont pour consigne de ne pas tuer plus de 20 personnes par jour, chiffre considéré comme le seuil de tolérance des médias et des opinions publiques occidentales. La leçon libyenne a été retenue : dès que la presse mondiale commence à parler de massacres, le compte à rebours commence pour le régime qui les a perpétrés. Le lourd bilan de la répression du vendredi 22 Avril – 88 morts dans plusieurs villes différentes – pourrait donc constituer le tournant de la « révolution » syrienne qui, jusque-là, n’est rien d’autre que des émeutes férocement réprimées. Mais cette répression qui a fait 200 morts en cinq semaines, relevait d’une violence dosée et maîtrisée.

Avec la journée de vendredi, on peut parler de bain de sang, ce qui incline à penser que le régime perd son sang-froid, ou même qu’il panique. Lorsqu’elle a appelé à la mobilisation, l’opposition syrienne ne savait peut-être pas à quel point le slogan choisi pour cette journée – « jum’aa el azime » (en arabe le « Grand vendredi ») – se révélerait prémonitoire.

S’il le pouvait, Bachar el-Assad ferait disparaître de la surface de la terre l’édition du 31 janvier 2011 du Wall Street Journal. L’entretien qu’il a accordé ce jour-là au journal américain témoigne en effet d’un extraordinaire aveuglement de l’homme fort de Damas. L’ironie de l’histoire est qu’il n’a cessé de brocarder ou de dénoncer le même aveuglement chez ses anciens pairs de la Ligue arabe Ben Ali et Moubarak. Quelques jours après la chute du président tunisien, alors que la contestation en Egypte prenait de l’ampleur, le prince-président syrien expliquait pourquoi son pays n’était pas touché et ne le serait pas par le vent nouveau soufflant sur la région. « Nous subissons des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et malgré cela la Syrie est stable, déclarait-il au WSJ. Pourquoi ? Parce que nous sommes à l’unisson des croyances du peuple. C’est fondamental. Quand la politique menée va à l’encontre de ce que pense le peuple, cela crée un fossé qui entraîne nécessairement des troubles. En effet, les gens ne vivent pas seulement de pain et de confort matériel, ils vivent aussi de croyances et surtout d’idéologie. Si on fait l’impasse sur le substrat idéologique de la région, on ne comprend rien à ce qui se passe. »

Cela semble difficile à croire mais c’est ainsi : l’homme qui depuis plusieurs semaines fait face à un mouvement de contestation sans précédent en Syrie, ce chef d’Etat tout-puissant qui, depuis plus d’un mois, n’a d’autre choix, pour maintenir son pouvoir, que de tirer à balles réelles sur des manifestants qui continuent à le défier, pensait être bien plus proche des Syriens que Ben Ali et Moubarak des Tunisiens et des Egyptiens.

Assad n’a pas complètement tort quand il évoque « le substrat idéologique de la région », une formule politiquement correcte ou « occidentalo-compatible » pour résumer l’axiome qui légitime son pouvoir. Sauf que cet axiome n’est pas une vérité ontologique consubstantielle à l’être arabe, mais, précisément, une croyance sciemment entretenue par les régimes. Mais Bachar el-Assad – tout comme son père avant lui – pense visiblement qu’il règne sur un troupeau d’abrutis primitifs que l’on peut gaver de slogans. Autrement dit, il a des Arabes en général et des Syriens en particulier une vision qu’Edouard Saïd aurait qualifiée d’essentialiste et d’orientaliste. Le régime dont il a hérité s’inscrit donc depuis des décennies dans un paradigme simple et cynique : le rejet absolu d’Israël, l’antisionisme viscéral et la solidarité avec les Palestiniens sont les éléments essentiels de l’identité syrienne. En conséquence, toute velléité de revendication, qu’elle soit politique, économique et sociale, peut-être désamorcée par une sorte de pensée magique : il suffit de dire « résistance », « occupation » et « sionistes » et le peuple oubliera les humiliations quotidiennes, les dénis de justice et le népotisme.

Il est vrai que cette rhétorique a eu une certaine efficacité. L’exploitation du problème palestinien – bien réel au demeurant – à travers le soutien apporté aux factions les plus radicales de la résistance – des « Fronts » des années 1960-1970 au Hamas et au Jihad islamique aujourd’hui – et l’attention obsessionnelle portée par le régime au conflit avec Israël ont bel et bien permis à Assad père de camoufler une dictature sectaire, sanguinaire et corrompue derrière une façade nationaliste entretenue à coups de discours anti-impérialistes, et cela, d’autant plus aisément que, dans la réalité, il n’y a pas, depuis 1982, d’affrontement armé. Que les Syriens veuillent récupérer le plateau du Golan perdu pendant la guerre des Six Jours est compréhensible comme l’est leur sentiment de solidarité spontané pour les Palestiniens. Reste qu’il est désormais clair que la haine de l’ennemi sioniste et la perspective hypothétique de son éradication ne répondent pas aux aspirations à la liberté, à un partage plus juste de la richesse nationale et à un Etat de droit. L’enseignement de ces manifestations qui refusent de céder devant les armes, c’est que, pour le peuple de Syrie la libération de Damas est bien plus urgente que celle du Golan. Et pour cette cause, beaucoup sont prêts à mourir – ce qui confère à la situation un caractère dramatique.

En dépit de sa légitimité chancelante, Assad avait encore jusque-là une certaine marge de manœuvre. Ses discours auraient encore pu convaincre une partie de son opinion. Depuis ce « Grand vendredi », c’est fini : il semble bien que la Syrie ait, à son tour, atteint le point de non-retour. Après la répression sanglante de ce « Grand vendredi », plus personne ne pourra croire aux promesses de réformes. Ce 22 avril, le régime syrien est entré en guerre contre sa population. Les manifestants le savent. Ce qui signifie que, de part et d’autre, on n’a plus rien à perdre.

La seule lueur d’espoir, c’est que, pour le moment, les manifestants concentrent leurs attaques sur la famille Assad. C’est ainsi que, dans la banlieue de Damas, on a entendu ce slogan visant le frère du président : « zanga zanga, dar dar, Maher est encore plus bête que Bachar »[1. le slogan fait référence au discours délirant de Kadhafi où il a menacé de traquer les rebelles « maison après maison, ruelle après ruelle »]. En clair, on ne peut pas exclure que, à l’instar de ce qui s’est passé en Tunisie, le clan Assad soit lâché par certains de ses alliés soucieux de sauver leur peau et quelques-uns de leurs privilèges, ce qui pourrait ouvrir la porte à un changement négocié plus ou moins en douceur par une partie du régime. Autrement dit, si le risque d’un bain de sang est bien réel, un « Thermidor » syrien est encore possible.

Faut-il interdire le Top 100 de Time Magazine?

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Comme tous les ans, le magazine américain Time nous a offert sa liste des 100 personnes les plus influentes au monde. Ce hit parade est suivi partout avec l’attention qui s’impose: c’est un peu les étoiles Michelin des personnalités des mondes politique, sportif, scientifique ou médiatique. Tous les ans on le guette aussi de notre petit hexagone, une forte présence dans les 100 du Time c’est aussi le signe que votre pays rayonne au-delà de ses frontières.

La liste des Français les plus influents? Et bien on y trouve Nicolas Sarkozy, félicité au passage par le magazine pour son interventionnisme en Libye. Un peu plus loin, le patron de la BCE, Jean-Claude Trichet, est ovationné par les anglo-saxons pour sa gestion rigoureuse de l’Euro.

Mais on y trouve surtout Marine le Pen, qui bénéficie pour cette grande première d’un portrait fort avantageux dressé par l’ultra nationaliste russe Vladimir Jirinovski. C’est là, je trouve un résumé saisissant de la France : un président visible à l’étranger, le leader d’un parti d’extrême droite, un banquier central désincarné.

Les Indiens, eux, fournissent dans la liste, le capitaine de l’équipe nationale championne du monde de cricket, des banquiers, des scientifiques.

Les Américains placent dans le palmarès, monsieur et madame Obama, des animateurs télé, et Justin Bieber, le chanteur de 16 ans qui affole les adolescentes du monde entier (l’an dernier Lady Gaga était numéro un du palmarès).

On y trouve aussi les leaders de toutes les révolutions arabes, ainsi que des terroristes et une poignée de dictateurs bref, rien que de très logique et de guère contestable…

En revanche, je sens que ce classement va encore faire du potin chez nous, sur le thème : « Franchement, on aurait rien pu trouver d’autre que ces trois-là pour représenter la France ? »

En ce qui me concerne, je cherche depuis des heures et je ne trouve pas. Mais je dois manquer d’imagination…

La luxure d’un fauve

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Le Coquelicot, 1919 photo : centralasian

Après des années de purgatoire, le temps de Van Dongen est venu. Il faut dire que sa biographie comporte quelques épisodes mauvais genre, comme sa grande rétrospective à la Galerie Charpentier, en 1942, où l’on vit Mme Otto Abetz, vêtue, à son habitude, sans sobriété. Surtout, il fut du « maudit voyage » en compagnie du sculpteur Despiau, mais aussi de Vlaminck et de Derain, avec lesquels il s’était lié d’amitié, trente ans auparavant, à la fameuse Revue blanche, où l’avait introduit Félix Fénéon[1. En novembre 1941, la propagande culturelle allemande organise un « voyage d’études » destiné aux artistes des beaux-arts (il y en eut également pour les comédiens, pour les écrivains). La délégation française compte des noms prestigieux : Paul Landowski pour la musique, Othon Friesz, Charles Despiau, Henri Bouchard, Paul Belmondo pour la sculpture, Kees Van Dongen, Maurice de Vlaminck, André Derain, pour la peinture. Les Français firent halte dans plusieurs villes avant de gagner Berlin, où les attendait Arno Breker, le sculpteur du régime. Il ne s’agissait nullement d’artistes ratés, qui auraient pu voir dans la Collaboration le moyen de gagner une reconnaissance. Au final, ils furent les dupes d’une opération dont ils ne comprirent pas la finalité]. À Berlin, dans l’atelier d’Arno Breker, les trois compères, que les nazis auraient fort bien pu ranger parmi les représentants de l’art « dégénéré », feignirent d’admirer les gigantesques athlètes néo-grecs de ce Michel-Ange pour Reich crapuleux. À la Libération, Van Dongen paya cher ce déplacement déplacé.[access capability= »lire_inedits »]

Cela dit, Van Dongen ne fut pas seulement un homme comme les autres, mais un artiste unique et novateur. Il est temps d’oublier le premier pour célébrer le second.

Il se disait nul en tout, excepté dans l’art de peindre. D’ailleurs, il préférait parler de vice plutôt que de vocation. Né dans une famille de la petite bourgeoisie, en 1877, à Delfshaven, une bourgade hollandaise située au bord de la Meuse, entre Delft et Rotterdam, sans diplôme ni qualification, il n’aime que Rembrandt. Bien plus tard, se proclamant sans dieu ni maître, il prétendra n’avoir jamais pris de leçon et ne se reconnaîtra qu’un don, celui de la caricature. À la vérité, il s’inscrivit à l’Académie royale de dessin. Étudiant, il traîne dans les quartiers mal famés de Rotterdam où les marins serrent d’un peu près le corps las des dames rompues aux servitudes. Il arrive à Paris, pour la première fois, sans un sou en poche, le 12 juillet 1897. Le 14, il danse dans les rues. Les journées sont ensoleillées, les nuits douces ; il dort sur les « fortifs ».

Son séjour ne devait pas excéder trois jours : il repartira en Hollande un an plus tard. Pour quelques francs, il croque les enfants et leurs mères dans les squares. Aller-retour en Hollande, puis installation définitive à Paris : il s’enivre de cette ville absolue, traîne près des baraques de foire, découvre des formes, des lumières, des êtres insouciants, gais, quoique misérables. Il s’installe dans le « maquis » (c’était alors la campagne) de Montmartre. Au Bateau-lavoir, une bâtisse en planches peuplée de peintres et de clochards, il rencontre Picasso et toute la bohème : « C’est ici que j’ai appris à vivre. » Grand, mince, blond, beau gosse, affamé, il se glisse dans la coulisse du plaisir, se faufile dans les rangs des citoyens interlopes. Il observe, il se souvient, il peint. Il a laissé derrière lui l’austérité protestante de la Hollande pour se jeter dans la fête parisienne : « Van Dongen avait besoin de Paris », écrit André Siegfried.

On le connaît, puis on le reconnaît ; l’époque est favorable aux nouveaux talents. Il entre chez les Bernheim-jeunes : le voilà « lancé ». Peintre de la mondanité, certes, mais son trait audacieux, sa patte insolente rompent avec la tradition du portrait flatteur : « Mes clientes n’étaient pas toujours satisfaites du résultat. » Il peint les belles épouses des hommes riches, les noceurs, les artistes, les clowns, les lutteuses, et même Anatole France, suscitant l’effroi des lecteurs de ce dernier, qui jugent ses traits vieillis et sa silhouette rabougrie attentatoires à la dignité de l’écrivain.

Il peint comme il désire, il peint parce qu’il désire ; ses aplats violents, sa palette primitive font surgir l’énergie sensuelle. Comme saisi par sa fureur fauve, rehaussé de ses éclats expressionnistes, le corps féminin s’offre sans pudeur.

La Parisienne de Van Dongen n’est-elle pas l’héritière de celle de François Boucher qui, sous Louis XV, en imagina le modèle ? De l’une à l’autre, plus d’un siècle d’offrande charnelle, de péché souriant et pardonné, plus d’un siècle de fièvre, de postures aimables, joliment provocantes, de tendres pièges tendus et déjoués, de comédie des sentiments, d’enlacements perdus et toujours recommencés, plus d’un siècle d’exercice du plaisir définitivement français. Innocente des crimes passés, ignorante des crimes à venir, elle confie le soin de son allure, de son rythme, en un mot de sa métamorphose, à la peinture, à la poésie, à la musique. Sous la lumière d’une lampe, elle attend l’amour, en devance les caresses, en mime les contorsions, anticipe ses joies. Elle a le ventre rond, les cuisses pleines, les seins fermes, les yeux fardés de noir intense ; son corps est chargé d’électricité, d’« érotricité ».

La « manière » de Van Dongen se fonde sur l’affolante vigueur de la vie : elle en suggère, dans une vision presque foraine, l’éblouissant scandale.[/access]

« Van Dongen, fauve, anarchiste et mondain », Musée d’art moderne de la Ville de Paris,
11, avenue du Président Wilson, Paris 16e. Du vendredi 25 mars au dimanche 17 juillet 2011.

Van Dongen: Fauve, anarchiste, mondain

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CRS, sec, sec !

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Ça suffit comme ça ! Les CRS sont une de fois de plus victimes du mépris dans lequel les tient Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur depuis 2002 et accessoirement président de la République depuis 2007. Non seulement ils sont instrumentalisés par le pouvoir qui les envoie en première ligne contre les délinquants les plus divers (brigands islamistes, retraités CFTC, élèves maoïstes de Normale Sup), non seulement ils subissent la même loi que les autres fonctionnaires, celle du non remplacement d’un départ sur deux et ils sont donc de moins en moins alors qu’il y a de plus en plus à faire (faut pas rêver, sécuritaire et budgétaire, contrairement aux apparences, ça ne rime pas, même à droite) mais en plus, maintenant, ils n’ont même plus le droit de boire un petit coup entre deux charges.

Une note de service, vivement dénoncée par Unité police SGP-FO (premier syndicat de gardiens de la paix), interdit le quart de rouge ou la bière pour accompagner le repas. Un CRS à l’eau, qu’on se le dise, ne fera pas mieux son travail. Il risque au contraire, par énervement, de remplacer un canon par un autre, ce qui va encore faire des histoires…

Vivement les sélections présidentielles

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Il ne faut jamais bouder une occasion de rire. C’est ainsi que, conseillé par quelques amis, je me suis rendu ce matin sur le site de Terra Nova, fondation proche du Parti socialiste. Je n’ai pas été déçu.

Le think tank « progressiste » publie en effet une note de Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs à l’Ecole polytechnique, qui proposent de remplacer le scrutin majoritaire à deux tours par la notion de « jugement majoritaire ». Une révolution.

Avant d’expliquer en quoi consiste cette méthode novatrice, attardons-nous un instant sur le diagnostic formulé par nos deux éminents cerveaux à propos de ce mode de scrutin u mode de scrutin majoritaire, utilisé par les peuples du monde entier, et depuis deux siècles par le nôtre dans sa version uninominale et directe, pour sélectionner leurs dirigeants. En somme il est la traduction concrète la plus basique de la démocratie.

Eh bien, voyez-vous, il parait que ce mode de scrutin trahit la volonté des électeurs. Ainsi, Raymond Barre aurait dû battre François Mitterrand en 1988, mais le pauvre n’était pas qualifié au second tour. Si ma tante en avait… Evidemment, en 1995, c’est Edouard Balladur qui aurait dû entrer à l’Elysée. « Jacques Chirac a été élu en 1995 avec seulement 20,8% des voix au premier tour : mais si Philippe de Villiers ne s’était pas présenté, ses 4,7% des voix auraient pu s’ajouter au 18,6% d’Edouard Balladur, ce qui aurait produit une confrontation entre Balladur et Lionel Jospin au deuxième tour ». Où donc Balinski et Laraki sont-ils allés pêcher que les électeurs villiéristes se seraient reportés davantage sur Edouard Balladur que sur Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen ? Boule de cristal ? Tarots ? Entrailles de poulet sacrifié en présence de Cayrol et Jaffré ? Ma tante commence vraiment à avoir des airs bizarres.

Deux autres hypothèses sont avancées : l’habituelle galéjade prétendant que, si Jospin était absent du second tour en 2002, c’est à cause de Jean-Pierre Chevènement[1. Pour avoir été des électeurs du candidat du Pôle républicain en 2002, je peux assurer qu’il ne me serait jamais venu à l’idée d’apporter mon suffrage à Lionel Jospin en son absence. Pis, c’est même sa rupture (sur la question corse, symptomatique d’une certaine conception de la République) avec le Premier ministre qui m’a encouragé à voter pour l’ex-ministre de l’Intérieur. Ayant un peu participé à la campagne et rencontré d’autres électeurs, je ne saurais jurer que j’étais le seul dans ce cas-là] et l’amusante idée selon laquelle, en 2007, Bayrou qui aurait battu Royal ou Sarkozy au second tour aurait été spolié.

Il y a bien pire encore, ajoutent nos chercheurs : les bulletins de vote ne traduisent nullement les sentiments des électeurs ! Vous avez bien lu. Pour appuyer cette affirmation, ils précisent que depuis 1988 Jean-Marie Le Pen fut placé régulièrement dans les quartés de tête des premiers tours alors qu’il était rejeté par trois électeurs sur quatre. A contrario, les pauvres écolos, tellement appréciés dans les études d’opinion, ne sont jamais parvenus à se hisser en haut du classement issu des urnes. À l’appui de cette thèse rafraichissante, les auteurs nous délivrent un scoop d’une ampleur interplanétaire : Jacques Chirac valait moins que ses 82,2 % du 5 mai 2002. Certes, il avait réussi à se qualifier au second tour, lui. Mais c’était un point de détail.

Et en plus ça ne marche même pas !

Et les duettistes de conclure par cette phrase particulièrement ébouriffante. Les voix d’un candidat sont loin d’avoir le même sens : les additionner ne veut rien dire ! C’est vrai, quoi ! Tous ces chefs de bureaux de vote qui additionnent les voix au lieu de les soustraire, de les multiplier ou de les diviser, où donc ont-ils la tête ? Afin d’étayer leur thèse, Terra Nova a même commandé un sondage à Opinion Way. Douze candidats ont été proposés aux sondés pour le premier tour, puis trois combinaisons pour le second. Ils en concluent que Marine Le Pen pourrait prendre honteusement la place d’un candidat pouvant gagner la présidentielle. Et que cela ne serait pas dû à la volonté des électeurs mais à l’éventuelle multiplicité des candidatures.

Marine Le Pen. Nous y sommes ! Ce n’est pas un hasard si cette note a été publiée le jour anniversaire de l’élimination de Lionel Jospin. Il faut éviter un nouveau 21 avril ! Ce scrutin majoritaire à deux tours qui, au passage, n’a que peu favorisé l’audience parlementaire du lepénisme pendant les vingt-trois dernières années, lui donnerait néanmoins une importance surdimensionnée dans le paysage politique. On se pince…

Vous n’avez encore rien vu ! Nos chercheurs n’en sont pas resté au stade du diagnostic : ils ont trouvé le remède miracle. Cela s’appelle « le jugement majoritaire ». Il s’agirait, une fois les candidats sélectionnés[2. Dans un autre document, Terra Nova propose de supprimer le système des parrainages d’élus et de rendre possible deux types de candidatures. Le premier : les candidatures désignées par les partis représentatifs (ceux dépassant un seuil de représentation électorale minimal, par exemple 5% aux élections législatives précédentes). Ce serait conforme au rôle que la Constitution confie aux partis dans la vie démocratique nationale. Le second : les candidatures ayant fait l’objet d’un « parrainage populaire » sous la forme d’une pétition de soutien (avec un seuil autour d’un million de signataires, soit 2.5% du corps électoral). Autant dire que le nombre de candidatures serait encore davantage réduit], de cocher pour chacun une croix dans une des cases correspondant aux mentions suivantes : Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, A rejeter (tout candidat n’ayant pas obtenu une croix serait assimilé à cette dernière mention). Ensuite, on pondère tout ça et hop, le candidat arrivé en tête est président ! Figurez-vous que d’après les calculs d’Opinion Way , avec ce système, Marine Le Pen serait reléguée à la douzième et dernière place, loin derrière Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin, qui eux, finiraient 2e et 3e. Accessoirement, Martine Aubry serait élue présidente, n’y voyez pas malice.

Certains crieront au scandale devant un tel déni de démocratie. Pas moi ! Je trouve ça très drôle. J’imagine nos deux savants fous passant des jours, des semaines voire des mois à échafauder ce système auquel, si on vit ailleurs que dans le monde des matheux fous ou des Bisounours, on trouve la parade en trois minutes.

La parade est en effet très simple. Balinski et Laraki partent du postulat que les électeurs joueront leur jeu en mettant la note « excellent » à leur candidat préféré puis attribuant, après mure réflexion ou bien au pifomètre, à quelques candidats la mention « bien », à d’autres « assez bien » et ainsi de suite. Or, si par malheur, un tel système entrait en vigueur, les différents candidats s’y adapteraient illico. Marine Le Pen demandera à ses électeurs de lui mettre la note « excellent » et de rejeter tous les autres sans exception, ce que ceux-ci, révoltés à l’idée que le « système UMPS » a encore échafaudé un plan pour faire pièce à leur favorite, feront volontiers. Et chaque candidat donnant le même conseil à ses ouailles, à l’exception des électeurs du « marais » qui pourraient être tentés d’utiliser toute la palette des mentions. une très grande majorité d’électeurs portera son préféré au pinacle et rejettera tous les autres. Exactement comme dans un scrutin à l’ancienne. Sauf qu’on aura supprimé le second tour. Et, peut-être, amené Marine Le Pen à l’Elysée. Bravo Terra Nova !

Ça Pâques ou ça casse…

Les vigilants sont aux aguets. Tapis dans l’ombre, ils tendent leurs oreilles pour capter la moindre phrase chuchotée par Claude Guéant pouvant le conduire en correctionnelle. Ils désignent à la vindicte publique ces néo-réacs qui ont le culot de chanter, avec un certain talent en plus, un air quelque peu différent de leurs rengaines archéo-progressistes.

Ils se réclament de la laïcité, certes, mais dénient à ceux qui ne partagent pas la totalité de leur baluchon idéologique de s’en prévaloir et de la défendre.

Et ils jubilent comme des gamins lorsqu’ils croient avoir pris Nicolas Sarkozy la main dans le sac de l’hypocrisie, du double langage, du deux poids, deux mesures en matière de tolérance envers les religions.
C’est ainsi qu’un éminent journaliste de Médiapart s’est fait un devoir de soulever un lièvre de Pâques[1. Tous mes remerciements au site islamiste aslama qui m’a permis de faire ce lien avec l’article de Mediapart sans avoir à bourse délier] démontrant de manière éclatante que le président de la République chouchoute les juifs traditionnalistes alors qu’il fait les gros yeux aux musulmans pieux.

Ainsi, on aurait cherché, à l’Elysée une combine pour permettre à une demi douzaine de taupins à kippa de passer le concours d’entrée à Centrale-Supélec en dépit du fait que deux épreuves tombaient pendant les fêtes de la Pâque juive (Pessah). Personnellement, je serai instinctivement favorable à ce que les religions s’adaptent aux concours des grandes écoles, et non l’inverse.

D’ailleurs, la plupart des étudiants juifs, même pratiquants, se plient à la règle du jeu en espérant que le Très-Haut leur accordera Sa miséricorde, en prenant en considération le préjudice causé aux mamans des candidats. Celles-ci ne pourront pas aller raconter aux voisines que leur fils ou leur fille vient d’intégrer une école que quand on en sort, les patrons vous agrippent comme des schnorrers, mais pour vous proposer de l’argent.

L’Elysée et les directeurs des écoles concernées ont démenti, et les concours se sont déroulés sans que les mesures envisagées à la demande de l’Union des étudiants juifs de France (confinement des candidats jusqu’à la nuit et passage des épreuves entre 22h et 2h du matin) n’aient été mises en œuvre.

Mais admettons qu’il ait été, à un moment, envisagé dans les ministères concernés un aménagement des concours pour une poignée d’individus pratiquant un judaïsme ultra-orthodoxe. En quoi cela aurait-il été scandaleux ? L’égalité devant les épreuves aurait été, certes, quelque peu mise à mal, mais au détriment de ceux qui demandaient cette dérogation : ils auraient été contraint, après avoir planché jusqu’à deux heures du mat’, de remettre ça le même jour à huit heures.

Chaque année, le ministère de l’Education nationale publie, à l’intention des organisateurs d’examens et concours, une liste de jours non fériés, mais importants dans les rites des principales religions pratiquées en France en dehors du christianisme (Islam, judaïsme, bouddhisme). Il est demandé à ces organisateurs de les prendre en compte lorsqu’ils établissent le calendrier d’épreuves. Cette liste est limitée à trois jours par religion. Ainsi, pour cette année, les autorités religieuses juives avaient proposé Rosh Hachana et Yom Kippour en octobre et Shavouot (Pentecôte) en juin, des périodes où se déroulent la majorité des examens scolaires et universitaires. Mais voilà, manque de chance, cette année, comme en 1997, certains concours de grandes écoles scientifiques tombent en plein Pessah.

Ni l’UEJF, ni le CRIF n’exigeaient un changement de la règle des « trois jours » acceptée par tous. Ils demandaient une mesure exceptionnelle, pour une situation qui ne l’était pas moins, et pour un nombre de cas infimes. Cela n’a rien à voir avec cette revendication, exprimée par le Grand Rabbin de France en 1928 auprès du ministre de l’éducation nationale Edouard Herriot de ne pas placer d’épreuves écrites de l’agrégation le samedi. La réponse du vieux rad-soc fut à la mesure du personnage, grandiose. Non seulement il refusa la requête du Grand Rabbin, mais décréta que ces épreuves devront avoir lieu également le dimanche, une tradition qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Ils s’agissait seulement d’un arrangement raisonnable et discret qui ne lésait personne et ne remettait pas en cause les grands principes de la République. « Dina de mlakhouta dina » (« la loi de l’Etat est la loi ») est un principe que tous les juifs en Diaspora se doivent de respecter, c’est marqué en araméen dans le Talmud babylonien. La discrétion, en la matière n’a rien à voir avec l’opacité entretenue par le pouvoir pour mener je ne sais quelle magouille, ou se faire bien voir d’une communauté religieuse. Tout le monde y aurait trouvé son compte, et la vie aurait continué.

Japon : la mort atlante

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photo : RECORDED PICTURES

Toute catastrophe suscite un mélange d’effroi et d’extase. La vieille histoire d’Eros et de Thanatos ou, comme disait Georges Bataille, « ce désir d’approuver la vie jusque dans la mort ». Celle qui s’est abattue sur le Japon qui, comme toute vieille civilisation, sait jouer dans son art, sa poésie, son érotisme sur ces deux pulsions avec un grand raffinement, nous invite plus que jamais à réfléchir à notre rapport à notre propre fin collective. C’est-à-dire au fait de mourir, non pas en tant qu’individu, mais en tant que civilisation.
La manière de sidération qui s’est abattue sur nous tous à la vision des images du séisme, du tsunami qui s’est ensuivi et de la menace nucléaire qui en est une des conséquences les plus immédiates est-elle aussi sidérée que cela ?[access capability= »lire_inedits »]

Il y a un paradoxe de la sur-médiatisation, de l’abondance entropique des images déversées par les télés, Internet, les satellites, les téléphones portables. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, disait Debord, et il n’est pas absurde d’imaginer une jeune Japonaise observant, sur l’écran de son iPhone, l’effondrement de son immeuble situé derrière elle : on a bien vu en Thaïlande, en 2004, des touristes filmer jusqu’au bout la vague qui arrivait sur eux et allait les emporter.

Etait-ce de l’inconscience ou le stade ultime de l’aliénation par l’image, une image qui fonctionnerait comme la pensée magique et qui permettrait de restituer la réalité tout en la tenant à distance ? Les films d’épouvante jouent beaucoup là-dessus, ces temps-ci. Depuis le Projet Blair Witch en passant par Rec ou Cloverfield, on cherche à donner au spectateur l’impression qu’il regarde un film d’amateur avec plans aléatoires et images tressautantes.
Les images, pourtant, ne donnent rien à comprendre ou si peu, quand un roman, comme celui de Carrère, D’autres vies que la mienne, aide à faire sens. Ainsi, on dispose, et pour cause, d’assez peu d’images du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, lui aussi suivi d’un tsunami qui fit 100 000 morts. Il a pourtant eu des conséquences infiniment plus importantes sur la pensée occidentale que la vague meurtrière de 2004, par exemple en inspirant à Voltaire un poème épouvanté fondateur de l’athéisme moderne.
L’image déréalise, c’est le grand paradoxe. La vague noire engloutissant les ports de Minamisanriku et de Sendaï, l’explosion et le nuage blanc au dessus des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima sont tellement terrifiants, hyperréalistes, spectaculaires qu’ils transforment précisément l’événement en spectacle. À propos du 11-Septembre, Jean Baudrillard notait déjà, dans un texte fort mal compris : « L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes, elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image. Qu’en est-il alors de l’évènement réel, si partout l’image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? »

La question posée par cette perfusion est d’autant plus pertinente qu’elle nous renvoie à une grammaire, une syntaxe de l’apocalypse largement vulgarisée par l’industrie du divertissement. Les lecteurs de Tom Clancy avaient déjà dévoré des dizaines de techno-thrillers annonçant les attentats du WTC, et les amateurs de films-catastrophe − dont le dernier en date, 2012, donne l’impression que Tokyo est une répétition générale très légèrement en avance sur le calendrier maya − sont déjà habitués à voir des cargos échoués en centre-ville, des voitures sur le toit des maisons et des rails de chemin de fer flottant dans le vide.

« La nature imite l’art », remarquait Oscar Wilde. La catastrophe japonaise n’est compréhensible, dans son horreur absolue, que comme une imitation ou une confirmation de l’intuition de nombreux écrivains, penseurs, artistes. Prendre l’événement, montré en boucle sur des centaines de chaînes, en pleine face, dans sa brutalité et son indifférenciation médiatique, finit soit par hébéter, soit par insensibiliser.
Même la « une » du Monde proclamant, quelques jours après le séisme, « Tsunami, alerte nucléaire au Japon », donnait au lecteur l’impression d’être un personnage de John Brunner dans Tous à Zanzibar ou Le Troupeau aveugle, deux des grands romans de la SF américaine des années 1960-1970.

De plus, il s’agit du Japon, un pays qui est à la fois nous-mêmes et notre exact envers : le pays du monde où Proust est le plus lu et commenté parce que la ritualisation du salon des Guermantes vaut bien celle de la Cour impériale, et en même temps le royaume de la plus haute technologie où règne une foi quasiment prométhéenne dans la maîtrise de la nature par la technique. Dans un film magnifique de 1983, Sans soleil, Chris Marker imaginait les lettres envoyées par un cameraman fictif, Sandor Krasna, qui errait entre Guinée, Sahel et Japon, autant d’endroits où, pour des raisons différentes mais qui devaient toutes autant à la géologie qu’à l’histoire, l’homme n’était pas le bienvenu et se faisait pourtant un point d’honneur de rester et de résister. Le texte était lu en voix off par Florence Delay et on y évoquait le Japon comme un « pôle extrême de la survie », une société marchande en phase de devenir-monde qui connaissait encore le traditionalisme le plus rigoureux des civilisations shintoïstes et avait aussi fait, la première, l’expérience de l’holocauste atomique avec Hiroshima et Nagasaki.

Le grand philosophe Günter Anders, qui a su voir dans le nucléaire une opportunité de repenser la métaphysique, en a tiré son idée centrale de l’« obsolescence de l’homme », autrement dit du caractère gênant, démodé, voire inutile, de l’être humain face aux machines qu’il a créées et dont il a perdu le contrôle. Dans Le Temps de la fin, voici ce qu’il écrit à propos d’Hiroshima et de Nagasaki : « Nous sommes pourtant autres. Nous sommes pourtant devenus des êtres d’un nouveau genre. Des événements de la taille d’Hiroshima n’attendent pas de savoir si nous voulons bien nous mesurer à eux. Ce sont eux qui décident qui est transformé. D’où la question : qu’est-ce que l’événement Hiroshima a transformé en nous ? Notre statut métaphysique. » Ce qui nous conduit, comme il le dit plus loin « à réellement comprendre que nous venons de nous imputer à nous-mêmes la métamorphose de notre monde en un monde apocalyptique. »

On pourra toujours répondre qu’il s’agissait de bombes thermonucléaires lancées par un ennemi. Il n’empêche, construire sur des failles sismiques, pour se chauffer et s’éclairer, des centrales fondées sur la même technologie que les bombes multi-meurtrières révèle bien la soumission vaguement honteuse et la confiance un peu naïve de l’homme devant ce qu’il a lui-même conçu.

Que l’on soit pour ou contre, le nucléaire est en phase avec la grande hypocrisie moderne. Il est marqué, même dans les démocraties et même quand il est civil, par le sceau du secret. Il frappe de manière invisible et difficilement mesurable : on a changé les unités de mesure de la radioactivité une bonne demi-douzaine de fois, comme si on cherchait à rassurer le malade quand on lui annonce sa température.

En attendant, et quitte à paraître atrocement superficiel, j’espère que le bar du palace de Lost in Translation n’a pas trop souffert. Je me suis toujours promis d’aller y boire un verre ou deux de Suntory et, qui sait, d’y rencontrer une Scarlett Johansson pas trop irradiée.[/access]

Piss Christ, comment réparer l’offense faite à Serrano ?

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La médiocre provocation d’un subalterne agent mainstream du commerce de l’art, récemment sortie du formol sinon de la pisse, a été l’objet d’un acte de vandalisme. On évoque la responsabilité de catholiques intégristes, sans doute négationnistes, peut-être nazis, assurément sourds aux nuances de la beauté postmoderne… Celui qui joue à touche-pipi avec un crucifix, se dit consterné, inquiet même, et trouve mille échos indignés chez les gens qui font l’opinion.

Bref, l’ordre moral menace notre pays. Alors, comment réparer l’offense faite à Serrano ? Quel Canossa imaginer ? Peut-être un urinoir, rappelant le ready made de Marcel Duchamp, dont la cuvette présenterait, en incrustation dans sa faïence, un portrait de l’artiste : en le compissant, nous verserions ainsi notre obole.

Ce serait, en quelque sorte, une fontaine de repentance…

Les financiers contre la finance

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photo : Raja Daja

La communauté financière et les autorités se veulent rassurantes et sans équivoque. Selon elles, les réformes systémiques auraient été menées et les établissements financiers – nettement mieux régulés – travailleraient en provisionnant plus de capitaux. Mais bien sûr, le pire aveugle est celui qui s’obstine à ne pas voir. Les principaux facteurs responsables des tourmentes de ces dernières années sont toujours à l’œuvre, quand ils n’ont pas été amplifiés. Les déséquilibres commerciaux et financiers, creusés par une politique monétaire ultra-expansionniste ont en effet été portés, depuis 2008, à leur paroxysme… Pire encore : les banques, qui se retrouvent effectivement contraintes par des ratios plus stricts en matière de capitaux, se tournent vers les marchés des matières premières, des marchés émergents et des fonds spéculatifs (hedge funds), à la réglementation quasi inexistante, afin d’y réaliser des compléments de profits, au risque d’y gonfler une nouvelle bulle !

Occupé à remettre de l’ordre dans les ratios bancaires, le régulateur est donc – une fois de plus – pris de court par des intervenants financiers qui, motivés par la volonté de gagner encore et toujours plus, ont toujours une longueur d’avance. Autrement dit, le système est actuellement menacé d’implosion par une hyper-spéculation sur des classes d’actifs très peu réglementées menée par une profession qui ne se résout décidément pas à accepter des profits moindres que par le passé. Comment lui faire comprendre que les bénéfices des années 2000 à 2007 constituaient une anomalie malsaine et qu’il est impératif – pour la sauvegarde de notre activité économique – d’apporter une attention particulière à la gestion des risques et à la diminution massive des opérations à levier ?

La décennie précédente ayant été scandée par les implosions spéculatives et les faillites spectaculaires d’institutions financières et de grands fonds de placement, Nassim Taleb, auteur de The Black Swan, devra revoir sa théorie car son « cygne noir » est devenu notre pain quotidien ! En effet, en raison de nos connaissances limitées, nous sommes contraints d’analyser le présent et de prévoir le futur en observant et en extrapolant les tendances du passé. Résultat, tout événement imprévu nous déstabilise profondément. Dès que survient cet inconnu – le fameux « cygne noir » de Taleb – c’est l’ensemble du système, avec ses croyances et ses présupposés, qui menace de s’effondrer… Autrement dit, tout événement imprévisible, c’est-à-dire affecté d’une faible probabilité, revêt une portée considérable. La volatilité extrême et malsaine des marchés ces dernières années a précisément été provoquée par des événements « hautement improbables », en l’occurrence des réajustements et liquidations de positions opérés par des investisseurs qui avaient sciemment pris trop de risques.

Reconnaissons-le : l’investisseur et le professionnel de la finance sont aujourd’hui devenus de facto leurs propres ennemis car les cultures du risque à outrance et du gain coûte que coûte sont devenues la norme. Finie la période où papa achetait des actions pour les conserver quelques années, révolue celle où grand-papa plaçait son épargne en Bons du Trésor. Taleb est d’ores et déjà dépassé car l’incertitude, les mouvements erratiques et la volatilité exacerbée meublent aujourd’hui nos vies et les placements réputés jadis les plus sûrs sont susceptibles de se liquéfier du jour au lendemain. Les occurrences exceptionnelles font désormais partie intégrante de la psychologie des investisseurs. Pire encore: ceux-ci misent et spéculent sur l’avènement du « hautement improbable » dans l’espoir – évidemment – d’en tirer profit. Bref, le « cygne noir » règne en maître absolu.

La conjoncture étant nettement plus aléatoire qu’avant la crise des subprimes, notre système se retrouve donc frappé d’immunodéficience face au risque de nouvelle implosion. En effet, les Etats, qui ont dépensé des sommes faramineuses dans le cadre des sauvetages financiers, ne seront plus en mesure, ni économiquement, ni politiquement, de puiser dans des caisses désormais vides pour stabiliser et assainir le système. Les banquiers ont certes accompli une œuvre admirable de lobbying en persuadant nos gouvernements du rôle vital de leurs établissements pour nos économies. En attendant, le contribuable est aujourd’hui à sec et les Etats avec lui. Les conséquences de l’implosion d’une nouvelle bulle seraient donc simultanément simples à comprendre et terrifiantes à supporter.

Alors que des pans entiers de l’activité financière échappent à toute régulation et que de nouvelles crises des dettes souveraines sont en gestation, les ingrédients d’une conflagration majeure sont en train de se mettre en place. Inéluctablement.

Le cygne noir : La puissance de l'imprévisible

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Berlin, capitale de la trouille

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Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont passé, le 27 mars, un exécrable dimanche : des cantonales calamiteuses pour le premier et une défaite historique de la CDU dans le Bade-Wurtemberg, fief traditionnel des chrétiens-démocrates, pour la seconde. Ce Land riche comme Crésus va désormais être gouverné par une coalition de gauche dirigée par un Vert, Werner Kretschmann, un professeur de 62 ans.[access capability= »lire_inedits »]

Les bonnes performances récentes de l’économie allemande n’ont pas été portées au crédit de la Chancelière, qui va avoir du mal à remonter le courant avant septembre 2013. Ce n’est pas tant l’affaiblissement de la CDU qui fragilise Angela Merkel que l’effondrement de son partenaire libéral. À la différence de la coalition SPD-Verts de Gerhard Schröder du début des années 2000, quand la popularité de Joschka Fischer, chef de file des Verts et ministre des affaires étrangères, rejaillissait sur l’ensemble du gouvernement, les libéraux et leur chef, Guido Westerwelle, sont aujourd’hui devenus un boulet pour la Chancelière.

Mais là n’est pas l’essentiel : de part et d’autre du Rhin, des phénomènes de psychologie collective déterminent le comportement des électeurs tout autant, sinon plus, que la tenue du taux de croissance du PIB et la courbe du chômage.

Il existe en effet des pathologies nationales qu’aucune médecine politique n’est en mesure de traiter de manière radicale. Ainsi le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, quitte-t-il son poste en laissant à son successeur, le Défenseur des droits, un rapport sinistre sur le moral des Français. Il parle même, en bon franglais, d’un syndrome de « burn out » dont notre peuple souffrirait, à l’image d’un cadre sup’ totalement lessivé par la course au rendement et à la performance.

Le Français, donc, broie du noir, et on a beau s’échiner à lui expliquer que son pays ne se sort pas plus mal que d’autres des rigueurs de l’hiver économique et des défis de la mondialisation, il ne veut rien entendre. Les plus optimistes jugent la situation « moyenne »: pire qu’hier, mais meilleure que demain. Bon courage, donc, à ceux qui prétendent, en 2012, conduire le destin de cette nation de déprimés chroniques!

Ils pourront se consoler en jetant un coup d’œil de l’autre côté du Rhin, où la conjonction temporelle d’événements sans rapports directs entre eux vient de mettre en lumière le mal dont souffrent collectivement nos amis allemands.
Nous désignerons sous le nom de Trouilla germanica ce syndrome qui atteint ce « peuple de poètes et de penseurs », lequel versifie aujourd’hui sur les catastrophes inévitables et théorise dans les tremblements sur les abominations provoquées par l’espèce humaine contre Gaïa, la Terre-mère[1. Le sociologue Ulrich Beck est le plus éminent représentant de cette école de pensée].

À l’inverse des Gaulois, qui concentraient leurs craintes sur un seul et improbable cataclysme, les Allemands d’aujourd’hui passent d’une peur à une autre en fonction de l’actualité. Crise de l’euro? On brandit le spectre du pillage par les « Pigs » (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) du magot germanique accumulé au cours du dernier demi-siècle. On refuse à la Banque centrale européenne les moyens d’intervenir efficacement, comme le fait la « Fed » américaine, pour donner de l’air à la zone euro. Il faut les comprendre, plaident les germanophiles, ces Allemands ont été traumatisés, jadis, par l’hyperinflation des années vingt du siècle dernier… Comme si un vieillard avaricieux prenait prétexte des folies dispendieuses de son grand-père pour mettre tout son immeuble au diapason de sa pingrerie.

Fukushima ? Voilà revenue au galop la crainte d’une apocalypse nucléaire généralisée. Lors de l’accident de Tchernobyl, plusieurs centaines de femmes allemandes se firent avorter par crainte de mettre au monde un enfant sur une planète irradiée… Angela Merkel est contrainte de remettre à l’année prochaine la décision de prolonger ou non la vie du parc de centrales nucléaires. Cette physicienne de formation, imprégnée de la foi en la science du pays où elle a grandi, la RDA, ne partage pas, dans son for intérieur, l’irrationalisme et le catastrophisme de la majorité de ses concitoyens. Mais ces derniers étant également des électeurs appelés cette année à se rendre aux urnes pour une série d’importantes élections régionales, il lui faut bien faire semblant d’avoir peur du nucléaire alors que sa crainte principale est de se ramasser une veste. Cette phobie du nucléaire remonte aux années 1970, avec la montée en puissance du mouvement pacifiste qui combattait en même temps le surarmement nucléaire provoqué par la guerre froide et le développement du nucléaire civil. Un jour on criait « Eher rot al tot ! » (« Plutôt rouge que mort ! ») et le lendemain, on scandait « Kernkraft, nein Danke ! » (« Nucléaire ? Non merci ! »). La menace de vitrification militaire ayant disparu, reste la phobie de l’atome civil dont les Verts ont fait un fonds de commerce électoral prospère.

Joschka Fischer était Vert, certes, mais il était néanmoins doté de neurones à fonctionnement rapide et d’une vision de son pays et du monde allant au-delà de la contemplation béate et inquiète de son petit jardin bio. Son objectif était de faire entrer l’Allemagne dans le club des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Pour cela, il a réussi à faire avaler deux couleuvres guerrières à un peuple qui a pour idéal de devenir une grande Suisse : la participation de l’armée allemande aux opérations en Bosnie et au Kosovo et l’engagement de cette même Bundeswehr en Afghanistan en 2001.

Un vote au Conseil de sécurité a suffi au successeur de Fischer, le libéral Guido Westerwelle, pour réduire à néant cet édifice qui aurait dû être couronné par la réforme du Conseil de sécurité avec l’entrée de l’Allemagne comme membre permanent. Pris de panique devant le projet franco-britannique d’intervention en soutien aux insurgés anti-Kadhafi, le représentant de l’Allemagne s’est abstenu de voter la résolution 1973 autorisant cette opération, en compagnie de la Russie et de la Chine. On murmure même que, s’il n’en avait tenu qu’à Westerwelle, Berlin aurait voté contre, et que la Chancelière a dû lui remonter sérieusement les bretelles… Ce sacrifice au pacifisme sans limites ni vergogne de l’opinion allemande ne s’est pas révélé payant électoralement, et ce n’est pas seulement de la Schadenfreude[2. Joie mauvaise devant le malheur des autres, qui s’exprime par la maxime : « Ce n’est pas tout d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux. »] que de s’en féliciter…

Pour ne pas désespérer définitivement de nos voisins d’outre-Rhin, on pourra toujours se plonger dans le magnifique récit biographique, Hammerstein ou l’intransigeance, de Hans Magnus Enzensberger, qui vient d’être traduit chez Gallimard. Il retrace le destin de Kurt von Hammerstein, dernier chef d’état-major de la Reichswehr avant la prise de pouvoir par Hitler. Il disait souvent : « Angst ist keine Weltanschauung » (« La peur n’est pas une vision du monde »). Il vivait à Berlin. C’était il y a bien longtemps.[/access]

Et maintenant au tour d’Assad ?

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photo : Boudreaux and Andrea

À en croire les rumeurs circulant sur le web, les forces de l’ordre syriennes ont pour consigne de ne pas tuer plus de 20 personnes par jour, chiffre considéré comme le seuil de tolérance des médias et des opinions publiques occidentales. La leçon libyenne a été retenue : dès que la presse mondiale commence à parler de massacres, le compte à rebours commence pour le régime qui les a perpétrés. Le lourd bilan de la répression du vendredi 22 Avril – 88 morts dans plusieurs villes différentes – pourrait donc constituer le tournant de la « révolution » syrienne qui, jusque-là, n’est rien d’autre que des émeutes férocement réprimées. Mais cette répression qui a fait 200 morts en cinq semaines, relevait d’une violence dosée et maîtrisée.

Avec la journée de vendredi, on peut parler de bain de sang, ce qui incline à penser que le régime perd son sang-froid, ou même qu’il panique. Lorsqu’elle a appelé à la mobilisation, l’opposition syrienne ne savait peut-être pas à quel point le slogan choisi pour cette journée – « jum’aa el azime » (en arabe le « Grand vendredi ») – se révélerait prémonitoire.

S’il le pouvait, Bachar el-Assad ferait disparaître de la surface de la terre l’édition du 31 janvier 2011 du Wall Street Journal. L’entretien qu’il a accordé ce jour-là au journal américain témoigne en effet d’un extraordinaire aveuglement de l’homme fort de Damas. L’ironie de l’histoire est qu’il n’a cessé de brocarder ou de dénoncer le même aveuglement chez ses anciens pairs de la Ligue arabe Ben Ali et Moubarak. Quelques jours après la chute du président tunisien, alors que la contestation en Egypte prenait de l’ampleur, le prince-président syrien expliquait pourquoi son pays n’était pas touché et ne le serait pas par le vent nouveau soufflant sur la région. « Nous subissons des circonstances plus difficiles que la plupart des pays arabes et malgré cela la Syrie est stable, déclarait-il au WSJ. Pourquoi ? Parce que nous sommes à l’unisson des croyances du peuple. C’est fondamental. Quand la politique menée va à l’encontre de ce que pense le peuple, cela crée un fossé qui entraîne nécessairement des troubles. En effet, les gens ne vivent pas seulement de pain et de confort matériel, ils vivent aussi de croyances et surtout d’idéologie. Si on fait l’impasse sur le substrat idéologique de la région, on ne comprend rien à ce qui se passe. »

Cela semble difficile à croire mais c’est ainsi : l’homme qui depuis plusieurs semaines fait face à un mouvement de contestation sans précédent en Syrie, ce chef d’Etat tout-puissant qui, depuis plus d’un mois, n’a d’autre choix, pour maintenir son pouvoir, que de tirer à balles réelles sur des manifestants qui continuent à le défier, pensait être bien plus proche des Syriens que Ben Ali et Moubarak des Tunisiens et des Egyptiens.

Assad n’a pas complètement tort quand il évoque « le substrat idéologique de la région », une formule politiquement correcte ou « occidentalo-compatible » pour résumer l’axiome qui légitime son pouvoir. Sauf que cet axiome n’est pas une vérité ontologique consubstantielle à l’être arabe, mais, précisément, une croyance sciemment entretenue par les régimes. Mais Bachar el-Assad – tout comme son père avant lui – pense visiblement qu’il règne sur un troupeau d’abrutis primitifs que l’on peut gaver de slogans. Autrement dit, il a des Arabes en général et des Syriens en particulier une vision qu’Edouard Saïd aurait qualifiée d’essentialiste et d’orientaliste. Le régime dont il a hérité s’inscrit donc depuis des décennies dans un paradigme simple et cynique : le rejet absolu d’Israël, l’antisionisme viscéral et la solidarité avec les Palestiniens sont les éléments essentiels de l’identité syrienne. En conséquence, toute velléité de revendication, qu’elle soit politique, économique et sociale, peut-être désamorcée par une sorte de pensée magique : il suffit de dire « résistance », « occupation » et « sionistes » et le peuple oubliera les humiliations quotidiennes, les dénis de justice et le népotisme.

Il est vrai que cette rhétorique a eu une certaine efficacité. L’exploitation du problème palestinien – bien réel au demeurant – à travers le soutien apporté aux factions les plus radicales de la résistance – des « Fronts » des années 1960-1970 au Hamas et au Jihad islamique aujourd’hui – et l’attention obsessionnelle portée par le régime au conflit avec Israël ont bel et bien permis à Assad père de camoufler une dictature sectaire, sanguinaire et corrompue derrière une façade nationaliste entretenue à coups de discours anti-impérialistes, et cela, d’autant plus aisément que, dans la réalité, il n’y a pas, depuis 1982, d’affrontement armé. Que les Syriens veuillent récupérer le plateau du Golan perdu pendant la guerre des Six Jours est compréhensible comme l’est leur sentiment de solidarité spontané pour les Palestiniens. Reste qu’il est désormais clair que la haine de l’ennemi sioniste et la perspective hypothétique de son éradication ne répondent pas aux aspirations à la liberté, à un partage plus juste de la richesse nationale et à un Etat de droit. L’enseignement de ces manifestations qui refusent de céder devant les armes, c’est que, pour le peuple de Syrie la libération de Damas est bien plus urgente que celle du Golan. Et pour cette cause, beaucoup sont prêts à mourir – ce qui confère à la situation un caractère dramatique.

En dépit de sa légitimité chancelante, Assad avait encore jusque-là une certaine marge de manœuvre. Ses discours auraient encore pu convaincre une partie de son opinion. Depuis ce « Grand vendredi », c’est fini : il semble bien que la Syrie ait, à son tour, atteint le point de non-retour. Après la répression sanglante de ce « Grand vendredi », plus personne ne pourra croire aux promesses de réformes. Ce 22 avril, le régime syrien est entré en guerre contre sa population. Les manifestants le savent. Ce qui signifie que, de part et d’autre, on n’a plus rien à perdre.

La seule lueur d’espoir, c’est que, pour le moment, les manifestants concentrent leurs attaques sur la famille Assad. C’est ainsi que, dans la banlieue de Damas, on a entendu ce slogan visant le frère du président : « zanga zanga, dar dar, Maher est encore plus bête que Bachar »[1. le slogan fait référence au discours délirant de Kadhafi où il a menacé de traquer les rebelles « maison après maison, ruelle après ruelle »]. En clair, on ne peut pas exclure que, à l’instar de ce qui s’est passé en Tunisie, le clan Assad soit lâché par certains de ses alliés soucieux de sauver leur peau et quelques-uns de leurs privilèges, ce qui pourrait ouvrir la porte à un changement négocié plus ou moins en douceur par une partie du régime. Autrement dit, si le risque d’un bain de sang est bien réel, un « Thermidor » syrien est encore possible.

Faut-il interdire le Top 100 de Time Magazine?

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Comme tous les ans, le magazine américain Time nous a offert sa liste des 100 personnes les plus influentes au monde. Ce hit parade est suivi partout avec l’attention qui s’impose: c’est un peu les étoiles Michelin des personnalités des mondes politique, sportif, scientifique ou médiatique. Tous les ans on le guette aussi de notre petit hexagone, une forte présence dans les 100 du Time c’est aussi le signe que votre pays rayonne au-delà de ses frontières.

La liste des Français les plus influents? Et bien on y trouve Nicolas Sarkozy, félicité au passage par le magazine pour son interventionnisme en Libye. Un peu plus loin, le patron de la BCE, Jean-Claude Trichet, est ovationné par les anglo-saxons pour sa gestion rigoureuse de l’Euro.

Mais on y trouve surtout Marine le Pen, qui bénéficie pour cette grande première d’un portrait fort avantageux dressé par l’ultra nationaliste russe Vladimir Jirinovski. C’est là, je trouve un résumé saisissant de la France : un président visible à l’étranger, le leader d’un parti d’extrême droite, un banquier central désincarné.

Les Indiens, eux, fournissent dans la liste, le capitaine de l’équipe nationale championne du monde de cricket, des banquiers, des scientifiques.

Les Américains placent dans le palmarès, monsieur et madame Obama, des animateurs télé, et Justin Bieber, le chanteur de 16 ans qui affole les adolescentes du monde entier (l’an dernier Lady Gaga était numéro un du palmarès).

On y trouve aussi les leaders de toutes les révolutions arabes, ainsi que des terroristes et une poignée de dictateurs bref, rien que de très logique et de guère contestable…

En revanche, je sens que ce classement va encore faire du potin chez nous, sur le thème : « Franchement, on aurait rien pu trouver d’autre que ces trois-là pour représenter la France ? »

En ce qui me concerne, je cherche depuis des heures et je ne trouve pas. Mais je dois manquer d’imagination…

La luxure d’un fauve

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Le Coquelicot, 1919 photo : centralasian

Après des années de purgatoire, le temps de Van Dongen est venu. Il faut dire que sa biographie comporte quelques épisodes mauvais genre, comme sa grande rétrospective à la Galerie Charpentier, en 1942, où l’on vit Mme Otto Abetz, vêtue, à son habitude, sans sobriété. Surtout, il fut du « maudit voyage » en compagnie du sculpteur Despiau, mais aussi de Vlaminck et de Derain, avec lesquels il s’était lié d’amitié, trente ans auparavant, à la fameuse Revue blanche, où l’avait introduit Félix Fénéon[1. En novembre 1941, la propagande culturelle allemande organise un « voyage d’études » destiné aux artistes des beaux-arts (il y en eut également pour les comédiens, pour les écrivains). La délégation française compte des noms prestigieux : Paul Landowski pour la musique, Othon Friesz, Charles Despiau, Henri Bouchard, Paul Belmondo pour la sculpture, Kees Van Dongen, Maurice de Vlaminck, André Derain, pour la peinture. Les Français firent halte dans plusieurs villes avant de gagner Berlin, où les attendait Arno Breker, le sculpteur du régime. Il ne s’agissait nullement d’artistes ratés, qui auraient pu voir dans la Collaboration le moyen de gagner une reconnaissance. Au final, ils furent les dupes d’une opération dont ils ne comprirent pas la finalité]. À Berlin, dans l’atelier d’Arno Breker, les trois compères, que les nazis auraient fort bien pu ranger parmi les représentants de l’art « dégénéré », feignirent d’admirer les gigantesques athlètes néo-grecs de ce Michel-Ange pour Reich crapuleux. À la Libération, Van Dongen paya cher ce déplacement déplacé.[access capability= »lire_inedits »]

Cela dit, Van Dongen ne fut pas seulement un homme comme les autres, mais un artiste unique et novateur. Il est temps d’oublier le premier pour célébrer le second.

Il se disait nul en tout, excepté dans l’art de peindre. D’ailleurs, il préférait parler de vice plutôt que de vocation. Né dans une famille de la petite bourgeoisie, en 1877, à Delfshaven, une bourgade hollandaise située au bord de la Meuse, entre Delft et Rotterdam, sans diplôme ni qualification, il n’aime que Rembrandt. Bien plus tard, se proclamant sans dieu ni maître, il prétendra n’avoir jamais pris de leçon et ne se reconnaîtra qu’un don, celui de la caricature. À la vérité, il s’inscrivit à l’Académie royale de dessin. Étudiant, il traîne dans les quartiers mal famés de Rotterdam où les marins serrent d’un peu près le corps las des dames rompues aux servitudes. Il arrive à Paris, pour la première fois, sans un sou en poche, le 12 juillet 1897. Le 14, il danse dans les rues. Les journées sont ensoleillées, les nuits douces ; il dort sur les « fortifs ».

Son séjour ne devait pas excéder trois jours : il repartira en Hollande un an plus tard. Pour quelques francs, il croque les enfants et leurs mères dans les squares. Aller-retour en Hollande, puis installation définitive à Paris : il s’enivre de cette ville absolue, traîne près des baraques de foire, découvre des formes, des lumières, des êtres insouciants, gais, quoique misérables. Il s’installe dans le « maquis » (c’était alors la campagne) de Montmartre. Au Bateau-lavoir, une bâtisse en planches peuplée de peintres et de clochards, il rencontre Picasso et toute la bohème : « C’est ici que j’ai appris à vivre. » Grand, mince, blond, beau gosse, affamé, il se glisse dans la coulisse du plaisir, se faufile dans les rangs des citoyens interlopes. Il observe, il se souvient, il peint. Il a laissé derrière lui l’austérité protestante de la Hollande pour se jeter dans la fête parisienne : « Van Dongen avait besoin de Paris », écrit André Siegfried.

On le connaît, puis on le reconnaît ; l’époque est favorable aux nouveaux talents. Il entre chez les Bernheim-jeunes : le voilà « lancé ». Peintre de la mondanité, certes, mais son trait audacieux, sa patte insolente rompent avec la tradition du portrait flatteur : « Mes clientes n’étaient pas toujours satisfaites du résultat. » Il peint les belles épouses des hommes riches, les noceurs, les artistes, les clowns, les lutteuses, et même Anatole France, suscitant l’effroi des lecteurs de ce dernier, qui jugent ses traits vieillis et sa silhouette rabougrie attentatoires à la dignité de l’écrivain.

Il peint comme il désire, il peint parce qu’il désire ; ses aplats violents, sa palette primitive font surgir l’énergie sensuelle. Comme saisi par sa fureur fauve, rehaussé de ses éclats expressionnistes, le corps féminin s’offre sans pudeur.

La Parisienne de Van Dongen n’est-elle pas l’héritière de celle de François Boucher qui, sous Louis XV, en imagina le modèle ? De l’une à l’autre, plus d’un siècle d’offrande charnelle, de péché souriant et pardonné, plus d’un siècle de fièvre, de postures aimables, joliment provocantes, de tendres pièges tendus et déjoués, de comédie des sentiments, d’enlacements perdus et toujours recommencés, plus d’un siècle d’exercice du plaisir définitivement français. Innocente des crimes passés, ignorante des crimes à venir, elle confie le soin de son allure, de son rythme, en un mot de sa métamorphose, à la peinture, à la poésie, à la musique. Sous la lumière d’une lampe, elle attend l’amour, en devance les caresses, en mime les contorsions, anticipe ses joies. Elle a le ventre rond, les cuisses pleines, les seins fermes, les yeux fardés de noir intense ; son corps est chargé d’électricité, d’« érotricité ».

La « manière » de Van Dongen se fonde sur l’affolante vigueur de la vie : elle en suggère, dans une vision presque foraine, l’éblouissant scandale.[/access]

« Van Dongen, fauve, anarchiste et mondain », Musée d’art moderne de la Ville de Paris,
11, avenue du Président Wilson, Paris 16e. Du vendredi 25 mars au dimanche 17 juillet 2011.

Van Dongen: Fauve, anarchiste, mondain

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CRS, sec, sec !

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Ça suffit comme ça ! Les CRS sont une de fois de plus victimes du mépris dans lequel les tient Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur depuis 2002 et accessoirement président de la République depuis 2007. Non seulement ils sont instrumentalisés par le pouvoir qui les envoie en première ligne contre les délinquants les plus divers (brigands islamistes, retraités CFTC, élèves maoïstes de Normale Sup), non seulement ils subissent la même loi que les autres fonctionnaires, celle du non remplacement d’un départ sur deux et ils sont donc de moins en moins alors qu’il y a de plus en plus à faire (faut pas rêver, sécuritaire et budgétaire, contrairement aux apparences, ça ne rime pas, même à droite) mais en plus, maintenant, ils n’ont même plus le droit de boire un petit coup entre deux charges.

Une note de service, vivement dénoncée par Unité police SGP-FO (premier syndicat de gardiens de la paix), interdit le quart de rouge ou la bière pour accompagner le repas. Un CRS à l’eau, qu’on se le dise, ne fera pas mieux son travail. Il risque au contraire, par énervement, de remplacer un canon par un autre, ce qui va encore faire des histoires…

Vivement les sélections présidentielles

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Il ne faut jamais bouder une occasion de rire. C’est ainsi que, conseillé par quelques amis, je me suis rendu ce matin sur le site de Terra Nova, fondation proche du Parti socialiste. Je n’ai pas été déçu.

Le think tank « progressiste » publie en effet une note de Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs à l’Ecole polytechnique, qui proposent de remplacer le scrutin majoritaire à deux tours par la notion de « jugement majoritaire ». Une révolution.

Avant d’expliquer en quoi consiste cette méthode novatrice, attardons-nous un instant sur le diagnostic formulé par nos deux éminents cerveaux à propos de ce mode de scrutin u mode de scrutin majoritaire, utilisé par les peuples du monde entier, et depuis deux siècles par le nôtre dans sa version uninominale et directe, pour sélectionner leurs dirigeants. En somme il est la traduction concrète la plus basique de la démocratie.

Eh bien, voyez-vous, il parait que ce mode de scrutin trahit la volonté des électeurs. Ainsi, Raymond Barre aurait dû battre François Mitterrand en 1988, mais le pauvre n’était pas qualifié au second tour. Si ma tante en avait… Evidemment, en 1995, c’est Edouard Balladur qui aurait dû entrer à l’Elysée. « Jacques Chirac a été élu en 1995 avec seulement 20,8% des voix au premier tour : mais si Philippe de Villiers ne s’était pas présenté, ses 4,7% des voix auraient pu s’ajouter au 18,6% d’Edouard Balladur, ce qui aurait produit une confrontation entre Balladur et Lionel Jospin au deuxième tour ». Où donc Balinski et Laraki sont-ils allés pêcher que les électeurs villiéristes se seraient reportés davantage sur Edouard Balladur que sur Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen ? Boule de cristal ? Tarots ? Entrailles de poulet sacrifié en présence de Cayrol et Jaffré ? Ma tante commence vraiment à avoir des airs bizarres.

Deux autres hypothèses sont avancées : l’habituelle galéjade prétendant que, si Jospin était absent du second tour en 2002, c’est à cause de Jean-Pierre Chevènement[1. Pour avoir été des électeurs du candidat du Pôle républicain en 2002, je peux assurer qu’il ne me serait jamais venu à l’idée d’apporter mon suffrage à Lionel Jospin en son absence. Pis, c’est même sa rupture (sur la question corse, symptomatique d’une certaine conception de la République) avec le Premier ministre qui m’a encouragé à voter pour l’ex-ministre de l’Intérieur. Ayant un peu participé à la campagne et rencontré d’autres électeurs, je ne saurais jurer que j’étais le seul dans ce cas-là] et l’amusante idée selon laquelle, en 2007, Bayrou qui aurait battu Royal ou Sarkozy au second tour aurait été spolié.

Il y a bien pire encore, ajoutent nos chercheurs : les bulletins de vote ne traduisent nullement les sentiments des électeurs ! Vous avez bien lu. Pour appuyer cette affirmation, ils précisent que depuis 1988 Jean-Marie Le Pen fut placé régulièrement dans les quartés de tête des premiers tours alors qu’il était rejeté par trois électeurs sur quatre. A contrario, les pauvres écolos, tellement appréciés dans les études d’opinion, ne sont jamais parvenus à se hisser en haut du classement issu des urnes. À l’appui de cette thèse rafraichissante, les auteurs nous délivrent un scoop d’une ampleur interplanétaire : Jacques Chirac valait moins que ses 82,2 % du 5 mai 2002. Certes, il avait réussi à se qualifier au second tour, lui. Mais c’était un point de détail.

Et en plus ça ne marche même pas !

Et les duettistes de conclure par cette phrase particulièrement ébouriffante. Les voix d’un candidat sont loin d’avoir le même sens : les additionner ne veut rien dire ! C’est vrai, quoi ! Tous ces chefs de bureaux de vote qui additionnent les voix au lieu de les soustraire, de les multiplier ou de les diviser, où donc ont-ils la tête ? Afin d’étayer leur thèse, Terra Nova a même commandé un sondage à Opinion Way. Douze candidats ont été proposés aux sondés pour le premier tour, puis trois combinaisons pour le second. Ils en concluent que Marine Le Pen pourrait prendre honteusement la place d’un candidat pouvant gagner la présidentielle. Et que cela ne serait pas dû à la volonté des électeurs mais à l’éventuelle multiplicité des candidatures.

Marine Le Pen. Nous y sommes ! Ce n’est pas un hasard si cette note a été publiée le jour anniversaire de l’élimination de Lionel Jospin. Il faut éviter un nouveau 21 avril ! Ce scrutin majoritaire à deux tours qui, au passage, n’a que peu favorisé l’audience parlementaire du lepénisme pendant les vingt-trois dernières années, lui donnerait néanmoins une importance surdimensionnée dans le paysage politique. On se pince…

Vous n’avez encore rien vu ! Nos chercheurs n’en sont pas resté au stade du diagnostic : ils ont trouvé le remède miracle. Cela s’appelle « le jugement majoritaire ». Il s’agirait, une fois les candidats sélectionnés[2. Dans un autre document, Terra Nova propose de supprimer le système des parrainages d’élus et de rendre possible deux types de candidatures. Le premier : les candidatures désignées par les partis représentatifs (ceux dépassant un seuil de représentation électorale minimal, par exemple 5% aux élections législatives précédentes). Ce serait conforme au rôle que la Constitution confie aux partis dans la vie démocratique nationale. Le second : les candidatures ayant fait l’objet d’un « parrainage populaire » sous la forme d’une pétition de soutien (avec un seuil autour d’un million de signataires, soit 2.5% du corps électoral). Autant dire que le nombre de candidatures serait encore davantage réduit], de cocher pour chacun une croix dans une des cases correspondant aux mentions suivantes : Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, A rejeter (tout candidat n’ayant pas obtenu une croix serait assimilé à cette dernière mention). Ensuite, on pondère tout ça et hop, le candidat arrivé en tête est président ! Figurez-vous que d’après les calculs d’Opinion Way , avec ce système, Marine Le Pen serait reléguée à la douzième et dernière place, loin derrière Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin, qui eux, finiraient 2e et 3e. Accessoirement, Martine Aubry serait élue présidente, n’y voyez pas malice.

Certains crieront au scandale devant un tel déni de démocratie. Pas moi ! Je trouve ça très drôle. J’imagine nos deux savants fous passant des jours, des semaines voire des mois à échafauder ce système auquel, si on vit ailleurs que dans le monde des matheux fous ou des Bisounours, on trouve la parade en trois minutes.

La parade est en effet très simple. Balinski et Laraki partent du postulat que les électeurs joueront leur jeu en mettant la note « excellent » à leur candidat préféré puis attribuant, après mure réflexion ou bien au pifomètre, à quelques candidats la mention « bien », à d’autres « assez bien » et ainsi de suite. Or, si par malheur, un tel système entrait en vigueur, les différents candidats s’y adapteraient illico. Marine Le Pen demandera à ses électeurs de lui mettre la note « excellent » et de rejeter tous les autres sans exception, ce que ceux-ci, révoltés à l’idée que le « système UMPS » a encore échafaudé un plan pour faire pièce à leur favorite, feront volontiers. Et chaque candidat donnant le même conseil à ses ouailles, à l’exception des électeurs du « marais » qui pourraient être tentés d’utiliser toute la palette des mentions. une très grande majorité d’électeurs portera son préféré au pinacle et rejettera tous les autres. Exactement comme dans un scrutin à l’ancienne. Sauf qu’on aura supprimé le second tour. Et, peut-être, amené Marine Le Pen à l’Elysée. Bravo Terra Nova !

Ça Pâques ou ça casse…

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Les vigilants sont aux aguets. Tapis dans l’ombre, ils tendent leurs oreilles pour capter la moindre phrase chuchotée par Claude Guéant pouvant le conduire en correctionnelle. Ils désignent à la vindicte publique ces néo-réacs qui ont le culot de chanter, avec un certain talent en plus, un air quelque peu différent de leurs rengaines archéo-progressistes.

Ils se réclament de la laïcité, certes, mais dénient à ceux qui ne partagent pas la totalité de leur baluchon idéologique de s’en prévaloir et de la défendre.

Et ils jubilent comme des gamins lorsqu’ils croient avoir pris Nicolas Sarkozy la main dans le sac de l’hypocrisie, du double langage, du deux poids, deux mesures en matière de tolérance envers les religions.
C’est ainsi qu’un éminent journaliste de Médiapart s’est fait un devoir de soulever un lièvre de Pâques[1. Tous mes remerciements au site islamiste aslama qui m’a permis de faire ce lien avec l’article de Mediapart sans avoir à bourse délier] démontrant de manière éclatante que le président de la République chouchoute les juifs traditionnalistes alors qu’il fait les gros yeux aux musulmans pieux.

Ainsi, on aurait cherché, à l’Elysée une combine pour permettre à une demi douzaine de taupins à kippa de passer le concours d’entrée à Centrale-Supélec en dépit du fait que deux épreuves tombaient pendant les fêtes de la Pâque juive (Pessah). Personnellement, je serai instinctivement favorable à ce que les religions s’adaptent aux concours des grandes écoles, et non l’inverse.

D’ailleurs, la plupart des étudiants juifs, même pratiquants, se plient à la règle du jeu en espérant que le Très-Haut leur accordera Sa miséricorde, en prenant en considération le préjudice causé aux mamans des candidats. Celles-ci ne pourront pas aller raconter aux voisines que leur fils ou leur fille vient d’intégrer une école que quand on en sort, les patrons vous agrippent comme des schnorrers, mais pour vous proposer de l’argent.

L’Elysée et les directeurs des écoles concernées ont démenti, et les concours se sont déroulés sans que les mesures envisagées à la demande de l’Union des étudiants juifs de France (confinement des candidats jusqu’à la nuit et passage des épreuves entre 22h et 2h du matin) n’aient été mises en œuvre.

Mais admettons qu’il ait été, à un moment, envisagé dans les ministères concernés un aménagement des concours pour une poignée d’individus pratiquant un judaïsme ultra-orthodoxe. En quoi cela aurait-il été scandaleux ? L’égalité devant les épreuves aurait été, certes, quelque peu mise à mal, mais au détriment de ceux qui demandaient cette dérogation : ils auraient été contraint, après avoir planché jusqu’à deux heures du mat’, de remettre ça le même jour à huit heures.

Chaque année, le ministère de l’Education nationale publie, à l’intention des organisateurs d’examens et concours, une liste de jours non fériés, mais importants dans les rites des principales religions pratiquées en France en dehors du christianisme (Islam, judaïsme, bouddhisme). Il est demandé à ces organisateurs de les prendre en compte lorsqu’ils établissent le calendrier d’épreuves. Cette liste est limitée à trois jours par religion. Ainsi, pour cette année, les autorités religieuses juives avaient proposé Rosh Hachana et Yom Kippour en octobre et Shavouot (Pentecôte) en juin, des périodes où se déroulent la majorité des examens scolaires et universitaires. Mais voilà, manque de chance, cette année, comme en 1997, certains concours de grandes écoles scientifiques tombent en plein Pessah.

Ni l’UEJF, ni le CRIF n’exigeaient un changement de la règle des « trois jours » acceptée par tous. Ils demandaient une mesure exceptionnelle, pour une situation qui ne l’était pas moins, et pour un nombre de cas infimes. Cela n’a rien à voir avec cette revendication, exprimée par le Grand Rabbin de France en 1928 auprès du ministre de l’éducation nationale Edouard Herriot de ne pas placer d’épreuves écrites de l’agrégation le samedi. La réponse du vieux rad-soc fut à la mesure du personnage, grandiose. Non seulement il refusa la requête du Grand Rabbin, mais décréta que ces épreuves devront avoir lieu également le dimanche, une tradition qui s’est perpétuée jusqu’à nos jours.

Ils s’agissait seulement d’un arrangement raisonnable et discret qui ne lésait personne et ne remettait pas en cause les grands principes de la République. « Dina de mlakhouta dina » (« la loi de l’Etat est la loi ») est un principe que tous les juifs en Diaspora se doivent de respecter, c’est marqué en araméen dans le Talmud babylonien. La discrétion, en la matière n’a rien à voir avec l’opacité entretenue par le pouvoir pour mener je ne sais quelle magouille, ou se faire bien voir d’une communauté religieuse. Tout le monde y aurait trouvé son compte, et la vie aurait continué.

Japon : la mort atlante

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photo : RECORDED PICTURES

Toute catastrophe suscite un mélange d’effroi et d’extase. La vieille histoire d’Eros et de Thanatos ou, comme disait Georges Bataille, « ce désir d’approuver la vie jusque dans la mort ». Celle qui s’est abattue sur le Japon qui, comme toute vieille civilisation, sait jouer dans son art, sa poésie, son érotisme sur ces deux pulsions avec un grand raffinement, nous invite plus que jamais à réfléchir à notre rapport à notre propre fin collective. C’est-à-dire au fait de mourir, non pas en tant qu’individu, mais en tant que civilisation.
La manière de sidération qui s’est abattue sur nous tous à la vision des images du séisme, du tsunami qui s’est ensuivi et de la menace nucléaire qui en est une des conséquences les plus immédiates est-elle aussi sidérée que cela ?[access capability= »lire_inedits »]

Il y a un paradoxe de la sur-médiatisation, de l’abondance entropique des images déversées par les télés, Internet, les satellites, les téléphones portables. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, disait Debord, et il n’est pas absurde d’imaginer une jeune Japonaise observant, sur l’écran de son iPhone, l’effondrement de son immeuble situé derrière elle : on a bien vu en Thaïlande, en 2004, des touristes filmer jusqu’au bout la vague qui arrivait sur eux et allait les emporter.

Etait-ce de l’inconscience ou le stade ultime de l’aliénation par l’image, une image qui fonctionnerait comme la pensée magique et qui permettrait de restituer la réalité tout en la tenant à distance ? Les films d’épouvante jouent beaucoup là-dessus, ces temps-ci. Depuis le Projet Blair Witch en passant par Rec ou Cloverfield, on cherche à donner au spectateur l’impression qu’il regarde un film d’amateur avec plans aléatoires et images tressautantes.
Les images, pourtant, ne donnent rien à comprendre ou si peu, quand un roman, comme celui de Carrère, D’autres vies que la mienne, aide à faire sens. Ainsi, on dispose, et pour cause, d’assez peu d’images du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, lui aussi suivi d’un tsunami qui fit 100 000 morts. Il a pourtant eu des conséquences infiniment plus importantes sur la pensée occidentale que la vague meurtrière de 2004, par exemple en inspirant à Voltaire un poème épouvanté fondateur de l’athéisme moderne.
L’image déréalise, c’est le grand paradoxe. La vague noire engloutissant les ports de Minamisanriku et de Sendaï, l’explosion et le nuage blanc au dessus des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima sont tellement terrifiants, hyperréalistes, spectaculaires qu’ils transforment précisément l’événement en spectacle. À propos du 11-Septembre, Jean Baudrillard notait déjà, dans un texte fort mal compris : « L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes, elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image. Qu’en est-il alors de l’évènement réel, si partout l’image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? »

La question posée par cette perfusion est d’autant plus pertinente qu’elle nous renvoie à une grammaire, une syntaxe de l’apocalypse largement vulgarisée par l’industrie du divertissement. Les lecteurs de Tom Clancy avaient déjà dévoré des dizaines de techno-thrillers annonçant les attentats du WTC, et les amateurs de films-catastrophe − dont le dernier en date, 2012, donne l’impression que Tokyo est une répétition générale très légèrement en avance sur le calendrier maya − sont déjà habitués à voir des cargos échoués en centre-ville, des voitures sur le toit des maisons et des rails de chemin de fer flottant dans le vide.

« La nature imite l’art », remarquait Oscar Wilde. La catastrophe japonaise n’est compréhensible, dans son horreur absolue, que comme une imitation ou une confirmation de l’intuition de nombreux écrivains, penseurs, artistes. Prendre l’événement, montré en boucle sur des centaines de chaînes, en pleine face, dans sa brutalité et son indifférenciation médiatique, finit soit par hébéter, soit par insensibiliser.
Même la « une » du Monde proclamant, quelques jours après le séisme, « Tsunami, alerte nucléaire au Japon », donnait au lecteur l’impression d’être un personnage de John Brunner dans Tous à Zanzibar ou Le Troupeau aveugle, deux des grands romans de la SF américaine des années 1960-1970.

De plus, il s’agit du Japon, un pays qui est à la fois nous-mêmes et notre exact envers : le pays du monde où Proust est le plus lu et commenté parce que la ritualisation du salon des Guermantes vaut bien celle de la Cour impériale, et en même temps le royaume de la plus haute technologie où règne une foi quasiment prométhéenne dans la maîtrise de la nature par la technique. Dans un film magnifique de 1983, Sans soleil, Chris Marker imaginait les lettres envoyées par un cameraman fictif, Sandor Krasna, qui errait entre Guinée, Sahel et Japon, autant d’endroits où, pour des raisons différentes mais qui devaient toutes autant à la géologie qu’à l’histoire, l’homme n’était pas le bienvenu et se faisait pourtant un point d’honneur de rester et de résister. Le texte était lu en voix off par Florence Delay et on y évoquait le Japon comme un « pôle extrême de la survie », une société marchande en phase de devenir-monde qui connaissait encore le traditionalisme le plus rigoureux des civilisations shintoïstes et avait aussi fait, la première, l’expérience de l’holocauste atomique avec Hiroshima et Nagasaki.

Le grand philosophe Günter Anders, qui a su voir dans le nucléaire une opportunité de repenser la métaphysique, en a tiré son idée centrale de l’« obsolescence de l’homme », autrement dit du caractère gênant, démodé, voire inutile, de l’être humain face aux machines qu’il a créées et dont il a perdu le contrôle. Dans Le Temps de la fin, voici ce qu’il écrit à propos d’Hiroshima et de Nagasaki : « Nous sommes pourtant autres. Nous sommes pourtant devenus des êtres d’un nouveau genre. Des événements de la taille d’Hiroshima n’attendent pas de savoir si nous voulons bien nous mesurer à eux. Ce sont eux qui décident qui est transformé. D’où la question : qu’est-ce que l’événement Hiroshima a transformé en nous ? Notre statut métaphysique. » Ce qui nous conduit, comme il le dit plus loin « à réellement comprendre que nous venons de nous imputer à nous-mêmes la métamorphose de notre monde en un monde apocalyptique. »

On pourra toujours répondre qu’il s’agissait de bombes thermonucléaires lancées par un ennemi. Il n’empêche, construire sur des failles sismiques, pour se chauffer et s’éclairer, des centrales fondées sur la même technologie que les bombes multi-meurtrières révèle bien la soumission vaguement honteuse et la confiance un peu naïve de l’homme devant ce qu’il a lui-même conçu.

Que l’on soit pour ou contre, le nucléaire est en phase avec la grande hypocrisie moderne. Il est marqué, même dans les démocraties et même quand il est civil, par le sceau du secret. Il frappe de manière invisible et difficilement mesurable : on a changé les unités de mesure de la radioactivité une bonne demi-douzaine de fois, comme si on cherchait à rassurer le malade quand on lui annonce sa température.

En attendant, et quitte à paraître atrocement superficiel, j’espère que le bar du palace de Lost in Translation n’a pas trop souffert. Je me suis toujours promis d’aller y boire un verre ou deux de Suntory et, qui sait, d’y rencontrer une Scarlett Johansson pas trop irradiée.[/access]

Piss Christ, comment réparer l’offense faite à Serrano ?

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La médiocre provocation d’un subalterne agent mainstream du commerce de l’art, récemment sortie du formol sinon de la pisse, a été l’objet d’un acte de vandalisme. On évoque la responsabilité de catholiques intégristes, sans doute négationnistes, peut-être nazis, assurément sourds aux nuances de la beauté postmoderne… Celui qui joue à touche-pipi avec un crucifix, se dit consterné, inquiet même, et trouve mille échos indignés chez les gens qui font l’opinion.

Bref, l’ordre moral menace notre pays. Alors, comment réparer l’offense faite à Serrano ? Quel Canossa imaginer ? Peut-être un urinoir, rappelant le ready made de Marcel Duchamp, dont la cuvette présenterait, en incrustation dans sa faïence, un portrait de l’artiste : en le compissant, nous verserions ainsi notre obole.

Ce serait, en quelque sorte, une fontaine de repentance…

Les financiers contre la finance

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photo : Raja Daja

La communauté financière et les autorités se veulent rassurantes et sans équivoque. Selon elles, les réformes systémiques auraient été menées et les établissements financiers – nettement mieux régulés – travailleraient en provisionnant plus de capitaux. Mais bien sûr, le pire aveugle est celui qui s’obstine à ne pas voir. Les principaux facteurs responsables des tourmentes de ces dernières années sont toujours à l’œuvre, quand ils n’ont pas été amplifiés. Les déséquilibres commerciaux et financiers, creusés par une politique monétaire ultra-expansionniste ont en effet été portés, depuis 2008, à leur paroxysme… Pire encore : les banques, qui se retrouvent effectivement contraintes par des ratios plus stricts en matière de capitaux, se tournent vers les marchés des matières premières, des marchés émergents et des fonds spéculatifs (hedge funds), à la réglementation quasi inexistante, afin d’y réaliser des compléments de profits, au risque d’y gonfler une nouvelle bulle !

Occupé à remettre de l’ordre dans les ratios bancaires, le régulateur est donc – une fois de plus – pris de court par des intervenants financiers qui, motivés par la volonté de gagner encore et toujours plus, ont toujours une longueur d’avance. Autrement dit, le système est actuellement menacé d’implosion par une hyper-spéculation sur des classes d’actifs très peu réglementées menée par une profession qui ne se résout décidément pas à accepter des profits moindres que par le passé. Comment lui faire comprendre que les bénéfices des années 2000 à 2007 constituaient une anomalie malsaine et qu’il est impératif – pour la sauvegarde de notre activité économique – d’apporter une attention particulière à la gestion des risques et à la diminution massive des opérations à levier ?

La décennie précédente ayant été scandée par les implosions spéculatives et les faillites spectaculaires d’institutions financières et de grands fonds de placement, Nassim Taleb, auteur de The Black Swan, devra revoir sa théorie car son « cygne noir » est devenu notre pain quotidien ! En effet, en raison de nos connaissances limitées, nous sommes contraints d’analyser le présent et de prévoir le futur en observant et en extrapolant les tendances du passé. Résultat, tout événement imprévu nous déstabilise profondément. Dès que survient cet inconnu – le fameux « cygne noir » de Taleb – c’est l’ensemble du système, avec ses croyances et ses présupposés, qui menace de s’effondrer… Autrement dit, tout événement imprévisible, c’est-à-dire affecté d’une faible probabilité, revêt une portée considérable. La volatilité extrême et malsaine des marchés ces dernières années a précisément été provoquée par des événements « hautement improbables », en l’occurrence des réajustements et liquidations de positions opérés par des investisseurs qui avaient sciemment pris trop de risques.

Reconnaissons-le : l’investisseur et le professionnel de la finance sont aujourd’hui devenus de facto leurs propres ennemis car les cultures du risque à outrance et du gain coûte que coûte sont devenues la norme. Finie la période où papa achetait des actions pour les conserver quelques années, révolue celle où grand-papa plaçait son épargne en Bons du Trésor. Taleb est d’ores et déjà dépassé car l’incertitude, les mouvements erratiques et la volatilité exacerbée meublent aujourd’hui nos vies et les placements réputés jadis les plus sûrs sont susceptibles de se liquéfier du jour au lendemain. Les occurrences exceptionnelles font désormais partie intégrante de la psychologie des investisseurs. Pire encore: ceux-ci misent et spéculent sur l’avènement du « hautement improbable » dans l’espoir – évidemment – d’en tirer profit. Bref, le « cygne noir » règne en maître absolu.

La conjoncture étant nettement plus aléatoire qu’avant la crise des subprimes, notre système se retrouve donc frappé d’immunodéficience face au risque de nouvelle implosion. En effet, les Etats, qui ont dépensé des sommes faramineuses dans le cadre des sauvetages financiers, ne seront plus en mesure, ni économiquement, ni politiquement, de puiser dans des caisses désormais vides pour stabiliser et assainir le système. Les banquiers ont certes accompli une œuvre admirable de lobbying en persuadant nos gouvernements du rôle vital de leurs établissements pour nos économies. En attendant, le contribuable est aujourd’hui à sec et les Etats avec lui. Les conséquences de l’implosion d’une nouvelle bulle seraient donc simultanément simples à comprendre et terrifiantes à supporter.

Alors que des pans entiers de l’activité financière échappent à toute régulation et que de nouvelles crises des dettes souveraines sont en gestation, les ingrédients d’une conflagration majeure sont en train de se mettre en place. Inéluctablement.

Le cygne noir : La puissance de l'imprévisible

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Berlin, capitale de la trouille

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Nicolas Sarkozy et Angela Merkel ont passé, le 27 mars, un exécrable dimanche : des cantonales calamiteuses pour le premier et une défaite historique de la CDU dans le Bade-Wurtemberg, fief traditionnel des chrétiens-démocrates, pour la seconde. Ce Land riche comme Crésus va désormais être gouverné par une coalition de gauche dirigée par un Vert, Werner Kretschmann, un professeur de 62 ans.[access capability= »lire_inedits »]

Les bonnes performances récentes de l’économie allemande n’ont pas été portées au crédit de la Chancelière, qui va avoir du mal à remonter le courant avant septembre 2013. Ce n’est pas tant l’affaiblissement de la CDU qui fragilise Angela Merkel que l’effondrement de son partenaire libéral. À la différence de la coalition SPD-Verts de Gerhard Schröder du début des années 2000, quand la popularité de Joschka Fischer, chef de file des Verts et ministre des affaires étrangères, rejaillissait sur l’ensemble du gouvernement, les libéraux et leur chef, Guido Westerwelle, sont aujourd’hui devenus un boulet pour la Chancelière.

Mais là n’est pas l’essentiel : de part et d’autre du Rhin, des phénomènes de psychologie collective déterminent le comportement des électeurs tout autant, sinon plus, que la tenue du taux de croissance du PIB et la courbe du chômage.

Il existe en effet des pathologies nationales qu’aucune médecine politique n’est en mesure de traiter de manière radicale. Ainsi le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye, quitte-t-il son poste en laissant à son successeur, le Défenseur des droits, un rapport sinistre sur le moral des Français. Il parle même, en bon franglais, d’un syndrome de « burn out » dont notre peuple souffrirait, à l’image d’un cadre sup’ totalement lessivé par la course au rendement et à la performance.

Le Français, donc, broie du noir, et on a beau s’échiner à lui expliquer que son pays ne se sort pas plus mal que d’autres des rigueurs de l’hiver économique et des défis de la mondialisation, il ne veut rien entendre. Les plus optimistes jugent la situation « moyenne »: pire qu’hier, mais meilleure que demain. Bon courage, donc, à ceux qui prétendent, en 2012, conduire le destin de cette nation de déprimés chroniques!

Ils pourront se consoler en jetant un coup d’œil de l’autre côté du Rhin, où la conjonction temporelle d’événements sans rapports directs entre eux vient de mettre en lumière le mal dont souffrent collectivement nos amis allemands.
Nous désignerons sous le nom de Trouilla germanica ce syndrome qui atteint ce « peuple de poètes et de penseurs », lequel versifie aujourd’hui sur les catastrophes inévitables et théorise dans les tremblements sur les abominations provoquées par l’espèce humaine contre Gaïa, la Terre-mère[1. Le sociologue Ulrich Beck est le plus éminent représentant de cette école de pensée].

À l’inverse des Gaulois, qui concentraient leurs craintes sur un seul et improbable cataclysme, les Allemands d’aujourd’hui passent d’une peur à une autre en fonction de l’actualité. Crise de l’euro? On brandit le spectre du pillage par les « Pigs » (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne) du magot germanique accumulé au cours du dernier demi-siècle. On refuse à la Banque centrale européenne les moyens d’intervenir efficacement, comme le fait la « Fed » américaine, pour donner de l’air à la zone euro. Il faut les comprendre, plaident les germanophiles, ces Allemands ont été traumatisés, jadis, par l’hyperinflation des années vingt du siècle dernier… Comme si un vieillard avaricieux prenait prétexte des folies dispendieuses de son grand-père pour mettre tout son immeuble au diapason de sa pingrerie.

Fukushima ? Voilà revenue au galop la crainte d’une apocalypse nucléaire généralisée. Lors de l’accident de Tchernobyl, plusieurs centaines de femmes allemandes se firent avorter par crainte de mettre au monde un enfant sur une planète irradiée… Angela Merkel est contrainte de remettre à l’année prochaine la décision de prolonger ou non la vie du parc de centrales nucléaires. Cette physicienne de formation, imprégnée de la foi en la science du pays où elle a grandi, la RDA, ne partage pas, dans son for intérieur, l’irrationalisme et le catastrophisme de la majorité de ses concitoyens. Mais ces derniers étant également des électeurs appelés cette année à se rendre aux urnes pour une série d’importantes élections régionales, il lui faut bien faire semblant d’avoir peur du nucléaire alors que sa crainte principale est de se ramasser une veste. Cette phobie du nucléaire remonte aux années 1970, avec la montée en puissance du mouvement pacifiste qui combattait en même temps le surarmement nucléaire provoqué par la guerre froide et le développement du nucléaire civil. Un jour on criait « Eher rot al tot ! » (« Plutôt rouge que mort ! ») et le lendemain, on scandait « Kernkraft, nein Danke ! » (« Nucléaire ? Non merci ! »). La menace de vitrification militaire ayant disparu, reste la phobie de l’atome civil dont les Verts ont fait un fonds de commerce électoral prospère.

Joschka Fischer était Vert, certes, mais il était néanmoins doté de neurones à fonctionnement rapide et d’une vision de son pays et du monde allant au-delà de la contemplation béate et inquiète de son petit jardin bio. Son objectif était de faire entrer l’Allemagne dans le club des membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU. Pour cela, il a réussi à faire avaler deux couleuvres guerrières à un peuple qui a pour idéal de devenir une grande Suisse : la participation de l’armée allemande aux opérations en Bosnie et au Kosovo et l’engagement de cette même Bundeswehr en Afghanistan en 2001.

Un vote au Conseil de sécurité a suffi au successeur de Fischer, le libéral Guido Westerwelle, pour réduire à néant cet édifice qui aurait dû être couronné par la réforme du Conseil de sécurité avec l’entrée de l’Allemagne comme membre permanent. Pris de panique devant le projet franco-britannique d’intervention en soutien aux insurgés anti-Kadhafi, le représentant de l’Allemagne s’est abstenu de voter la résolution 1973 autorisant cette opération, en compagnie de la Russie et de la Chine. On murmure même que, s’il n’en avait tenu qu’à Westerwelle, Berlin aurait voté contre, et que la Chancelière a dû lui remonter sérieusement les bretelles… Ce sacrifice au pacifisme sans limites ni vergogne de l’opinion allemande ne s’est pas révélé payant électoralement, et ce n’est pas seulement de la Schadenfreude[2. Joie mauvaise devant le malheur des autres, qui s’exprime par la maxime : « Ce n’est pas tout d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux. »] que de s’en féliciter…

Pour ne pas désespérer définitivement de nos voisins d’outre-Rhin, on pourra toujours se plonger dans le magnifique récit biographique, Hammerstein ou l’intransigeance, de Hans Magnus Enzensberger, qui vient d’être traduit chez Gallimard. Il retrace le destin de Kurt von Hammerstein, dernier chef d’état-major de la Reichswehr avant la prise de pouvoir par Hitler. Il disait souvent : « Angst ist keine Weltanschauung » (« La peur n’est pas une vision du monde »). Il vivait à Berlin. C’était il y a bien longtemps.[/access]