Il ne faut jamais bouder une occasion de rire. C’est ainsi que, conseillé par quelques amis, je me suis rendu ce matin sur le site de Terra Nova, fondation proche du Parti socialiste. Je n’ai pas été déçu.

Le think tank « progressiste » publie en effet une note de Michel Balinski et Rida Laraki, chercheurs à l’Ecole polytechnique, qui proposent de remplacer le scrutin majoritaire à deux tours par la notion de « jugement majoritaire ». Une révolution.

Avant d’expliquer en quoi consiste cette méthode novatrice, attardons-nous un instant sur le diagnostic formulé par nos deux éminents cerveaux à propos de ce mode de scrutin u mode de scrutin majoritaire, utilisé par les peuples du monde entier, et depuis deux siècles par le nôtre dans sa version uninominale et directe, pour sélectionner leurs dirigeants. En somme il est la traduction concrète la plus basique de la démocratie.

Eh bien, voyez-vous, il parait que ce mode de scrutin trahit la volonté des électeurs. Ainsi, Raymond Barre aurait dû battre François Mitterrand en 1988, mais le pauvre n’était pas qualifié au second tour. Si ma tante en avait… Evidemment, en 1995, c’est Edouard Balladur qui aurait dû entrer à l’Elysée. « Jacques Chirac a été élu en 1995 avec seulement 20,8% des voix au premier tour : mais si Philippe de Villiers ne s’était pas présenté, ses 4,7% des voix auraient pu s’ajouter au 18,6% d’Edouard Balladur, ce qui aurait produit une confrontation entre Balladur et Lionel Jospin au deuxième tour ». Où donc Balinski et Laraki sont-ils allés pêcher que les électeurs villiéristes se seraient reportés davantage sur Edouard Balladur que sur Jacques Chirac ou Jean-Marie Le Pen ? Boule de cristal ? Tarots ? Entrailles de poulet sacrifié en présence de Cayrol et Jaffré ? Ma tante commence vraiment à avoir des airs bizarres.

Deux autres hypothèses sont avancées : l’habituelle galéjade prétendant que, si Jospin était absent du second tour en 2002, c’est à cause de Jean-Pierre Chevènement[1. Pour avoir été des électeurs du candidat du Pôle républicain en 2002, je peux assurer qu’il ne me serait jamais venu à l’idée d’apporter mon suffrage à Lionel Jospin en son absence. Pis, c’est même sa rupture (sur la question corse, symptomatique d’une certaine conception de la République) avec le Premier ministre qui m’a encouragé à voter pour l’ex-ministre de l’Intérieur. Ayant un peu participé à la campagne et rencontré d’autres électeurs, je ne saurais jurer que j’étais le seul dans ce cas-là] et l’amusante idée selon laquelle, en 2007, Bayrou qui aurait battu Royal ou Sarkozy au second tour aurait été spolié.

Il y a bien pire encore, ajoutent nos chercheurs : les bulletins de vote ne traduisent nullement les sentiments des électeurs ! Vous avez bien lu. Pour appuyer cette affirmation, ils précisent que depuis 1988 Jean-Marie Le Pen fut placé régulièrement dans les quartés de tête des premiers tours alors qu’il était rejeté par trois électeurs sur quatre. A contrario, les pauvres écolos, tellement appréciés dans les études d’opinion, ne sont jamais parvenus à se hisser en haut du classement issu des urnes. À l’appui de cette thèse rafraichissante, les auteurs nous délivrent un scoop d’une ampleur interplanétaire : Jacques Chirac valait moins que ses 82,2 % du 5 mai 2002. Certes, il avait réussi à se qualifier au second tour, lui. Mais c’était un point de détail.

Et en plus ça ne marche même pas !

Et les duettistes de conclure par cette phrase particulièrement ébouriffante. Les voix d’un candidat sont loin d’avoir le même sens : les additionner ne veut rien dire ! C’est vrai, quoi ! Tous ces chefs de bureaux de vote qui additionnent les voix au lieu de les soustraire, de les multiplier ou de les diviser, où donc ont-ils la tête ? Afin d’étayer leur thèse, Terra Nova a même commandé un sondage à Opinion Way. Douze candidats ont été proposés aux sondés pour le premier tour, puis trois combinaisons pour le second. Ils en concluent que Marine Le Pen pourrait prendre honteusement la place d’un candidat pouvant gagner la présidentielle. Et que cela ne serait pas dû à la volonté des électeurs mais à l’éventuelle multiplicité des candidatures.

Marine Le Pen. Nous y sommes ! Ce n’est pas un hasard si cette note a été publiée le jour anniversaire de l’élimination de Lionel Jospin. Il faut éviter un nouveau 21 avril ! Ce scrutin majoritaire à deux tours qui, au passage, n’a que peu favorisé l’audience parlementaire du lepénisme pendant les vingt-trois dernières années, lui donnerait néanmoins une importance surdimensionnée dans le paysage politique. On se pince…

Vous n’avez encore rien vu ! Nos chercheurs n’en sont pas resté au stade du diagnostic : ils ont trouvé le remède miracle. Cela s’appelle « le jugement majoritaire ». Il s’agirait, une fois les candidats sélectionnés[2. Dans un autre document, Terra Nova propose de supprimer le système des parrainages d’élus et de rendre possible deux types de candidatures. Le premier : les candidatures désignées par les partis représentatifs (ceux dépassant un seuil de représentation électorale minimal, par exemple 5% aux élections législatives précédentes). Ce serait conforme au rôle que la Constitution confie aux partis dans la vie démocratique nationale. Le second : les candidatures ayant fait l’objet d’un « parrainage populaire » sous la forme d’une pétition de soutien (avec un seuil autour d’un million de signataires, soit 2.5% du corps électoral). Autant dire que le nombre de candidatures serait encore davantage réduit], de cocher pour chacun une croix dans une des cases correspondant aux mentions suivantes : Excellent, Très bien, Bien, Assez bien, Passable, Insuffisant, A rejeter (tout candidat n’ayant pas obtenu une croix serait assimilé à cette dernière mention). Ensuite, on pondère tout ça et hop, le candidat arrivé en tête est président ! Figurez-vous que d’après les calculs d’Opinion Way , avec ce système, Marine Le Pen serait reléguée à la douzième et dernière place, loin derrière Jean-Louis Borloo et Dominique de Villepin, qui eux, finiraient 2e et 3e. Accessoirement, Martine Aubry serait élue présidente, n’y voyez pas malice.

Certains crieront au scandale devant un tel déni de démocratie. Pas moi ! Je trouve ça très drôle. J’imagine nos deux savants fous passant des jours, des semaines voire des mois à échafauder ce système auquel, si on vit ailleurs que dans le monde des matheux fous ou des Bisounours, on trouve la parade en trois minutes.

La parade est en effet très simple. Balinski et Laraki partent du postulat que les électeurs joueront leur jeu en mettant la note « excellent » à leur candidat préféré puis attribuant, après mure réflexion ou bien au pifomètre, à quelques candidats la mention « bien », à d’autres « assez bien » et ainsi de suite. Or, si par malheur, un tel système entrait en vigueur, les différents candidats s’y adapteraient illico. Marine Le Pen demandera à ses électeurs de lui mettre la note « excellent » et de rejeter tous les autres sans exception, ce que ceux-ci, révoltés à l’idée que le « système UMPS » a encore échafaudé un plan pour faire pièce à leur favorite, feront volontiers. Et chaque candidat donnant le même conseil à ses ouailles, à l’exception des électeurs du « marais » qui pourraient être tentés d’utiliser toute la palette des mentions. une très grande majorité d’électeurs portera son préféré au pinacle et rejettera tous les autres. Exactement comme dans un scrutin à l’ancienne. Sauf qu’on aura supprimé le second tour. Et, peut-être, amené Marine Le Pen à l’Elysée. Bravo Terra Nova !

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