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Japon : la mort atlante

photo : RECORDED PICTURES

Toute catastrophe suscite un mélange d’effroi et d’extase. La vieille histoire d’Eros et de Thanatos ou, comme disait Georges Bataille, « ce désir d’approuver la vie jusque dans la mort ». Celle qui s’est abattue sur le Japon qui, comme toute vieille civilisation, sait jouer dans son art, sa poésie, son érotisme sur ces deux pulsions avec un grand raffinement, nous invite plus que jamais à réfléchir à notre rapport à notre propre fin collective. C’est-à-dire au fait de mourir, non pas en tant qu’individu, mais en tant que civilisation.
La manière de sidération qui s’est abattue sur nous tous à la vision des images du séisme, du tsunami qui s’est ensuivi et de la menace nucléaire qui en est une des conséquences les plus immédiates est-elle aussi sidérée que cela ?[access capability=”lire_inedits”]

Il y a un paradoxe de la sur-médiatisation, de l’abondance entropique des images déversées par les télés, Internet, les satellites, les téléphones portables. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation, disait Debord, et il n’est pas absurde d’imaginer une jeune Japonaise observant, sur l’écran de son iPhone, l’effondrement de son immeuble situé derrière elle : on a bien vu en Thaïlande, en 2004, des touristes filmer jusqu’au bout la vague qui arrivait sur eux et allait les emporter.

Etait-ce de l’inconscience ou le stade ultime de l’aliénation par l’image, une image qui fonctionnerait comme la pensée magique et qui permettrait de restituer la réalité tout en la tenant à distance ? Les films d’épouvante jouent beaucoup là-dessus, ces temps-ci. Depuis le Projet Blair Witch en passant par Rec ou Cloverfield, on cherche à donner au spectateur l’impression qu’il regarde un film d’amateur avec plans aléatoires et images tressautantes.
Les images, pourtant, ne donnent rien à comprendre ou si peu, quand un roman, comme celui de Carrère, D’autres vies que la mienne, aide à faire sens. Ainsi, on dispose, et pour cause, d’assez peu d’images du tremblement de terre de Lisbonne, en 1755, lui aussi suivi d’un tsunami qui fit 100 000 morts. Il a pourtant eu des conséquences infiniment plus importantes sur la pensée occidentale que la vague meurtrière de 2004, par exemple en inspirant à Voltaire un poème épouvanté fondateur de l’athéisme moderne.
L’image déréalise, c’est le grand paradoxe. La vague noire engloutissant les ports de Minamisanriku et de Sendaï, l’explosion et le nuage blanc au dessus des réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima sont tellement terrifiants, hyperréalistes, spectaculaires qu’ils transforment précisément l’événement en spectacle. À propos du 11-Septembre, Jean Baudrillard notait déjà, dans un texte fort mal compris : « L’image consomme l’événement, au sens où elle l’absorbe et le donne à consommer. Certes, elle lui donne un impact inédit jusqu’ici, mais en tant qu’événement-image. Qu’en est-il alors de l’évènement réel, si partout l’image, la fiction, le virtuel perfusent dans la réalité ? »

La question posée par cette perfusion est d’autant plus pertinente qu’elle nous renvoie à une grammaire, une syntaxe de l’apocalypse largement vulgarisée par l’industrie du divertissement. Les lecteurs de Tom Clancy avaient déjà dévoré des dizaines de techno-thrillers annonçant les attentats du WTC, et les amateurs de films-catastrophe − dont le dernier en date, 2012, donne l’impression que Tokyo est une répétition générale très légèrement en avance sur le calendrier maya − sont déjà habitués à voir des cargos échoués en centre-ville, des voitures sur le toit des maisons et des rails de chemin de fer flottant dans le vide.

« La nature imite l’art », remarquait Oscar Wilde. La catastrophe japonaise n’est compréhensible, dans son horreur absolue, que comme une imitation ou une confirmation de l’intuition de nombreux écrivains, penseurs, artistes. Prendre l’événement, montré en boucle sur des centaines de chaînes, en pleine face, dans sa brutalité et son indifférenciation médiatique, finit soit par hébéter, soit par insensibiliser.
Même la « une » du Monde proclamant, quelques jours après le séisme, « Tsunami, alerte nucléaire au Japon », donnait au lecteur l’impression d’être un personnage de John Brunner dans Tous à Zanzibar ou Le Troupeau aveugle, deux des grands romans de la SF américaine des années 1960-1970.

De plus, il s’agit du Japon, un pays qui est à la fois nous-mêmes et notre exact envers : le pays du monde où Proust est le plus lu et commenté parce que la ritualisation du salon des Guermantes vaut bien celle de la Cour impériale, et en même temps le royaume de la plus haute technologie où règne une foi quasiment prométhéenne dans la maîtrise de la nature par la technique. Dans un film magnifique de 1983, Sans soleil, Chris Marker imaginait les lettres envoyées par un cameraman fictif, Sandor Krasna, qui errait entre Guinée, Sahel et Japon, autant d’endroits où, pour des raisons différentes mais qui devaient toutes autant à la géologie qu’à l’histoire, l’homme n’était pas le bienvenu et se faisait pourtant un point d’honneur de rester et de résister. Le texte était lu en voix off par Florence Delay et on y évoquait le Japon comme un « pôle extrême de la survie », une société marchande en phase de devenir-monde qui connaissait encore le traditionalisme le plus rigoureux des civilisations shintoïstes et avait aussi fait, la première, l’expérience de l’holocauste atomique avec Hiroshima et Nagasaki.

Le grand philosophe Günter Anders, qui a su voir dans le nucléaire une opportunité de repenser la métaphysique, en a tiré son idée centrale de l’« obsolescence de l’homme », autrement dit du caractère gênant, démodé, voire inutile, de l’être humain face aux machines qu’il a créées et dont il a perdu le contrôle. Dans Le Temps de la fin, voici ce qu’il écrit à propos d’Hiroshima et de Nagasaki : « Nous sommes pourtant autres. Nous sommes pourtant devenus des êtres d’un nouveau genre. Des événements de la taille d’Hiroshima n’attendent pas de savoir si nous voulons bien nous mesurer à eux. Ce sont eux qui décident qui est transformé. D’où la question : qu’est-ce que l’événement Hiroshima a transformé en nous ? Notre statut métaphysique. » Ce qui nous conduit, comme il le dit plus loin « à réellement comprendre que nous venons de nous imputer à nous-mêmes la métamorphose de notre monde en un monde apocalyptique. »

On pourra toujours répondre qu’il s’agissait de bombes thermonucléaires lancées par un ennemi. Il n’empêche, construire sur des failles sismiques, pour se chauffer et s’éclairer, des centrales fondées sur la même technologie que les bombes multi-meurtrières révèle bien la soumission vaguement honteuse et la confiance un peu naïve de l’homme devant ce qu’il a lui-même conçu.

Que l’on soit pour ou contre, le nucléaire est en phase avec la grande hypocrisie moderne. Il est marqué, même dans les démocraties et même quand il est civil, par le sceau du secret. Il frappe de manière invisible et difficilement mesurable : on a changé les unités de mesure de la radioactivité une bonne demi-douzaine de fois, comme si on cherchait à rassurer le malade quand on lui annonce sa température.

En attendant, et quitte à paraître atrocement superficiel, j’espère que le bar du palace de Lost in Translation n’a pas trop souffert. Je me suis toujours promis d’aller y boire un verre ou deux de Suntory et, qui sait, d’y rencontrer une Scarlett Johansson pas trop irradiée.[/access]

Avril 2011 · N°34

Article extrait du Magazine Causeur


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Jérôme Leroy est écrivain et membre de la rédaction de Causeur. Dernier roman publié: Vivonne (La Table Ronde, 2021)

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