photo : Hannah

Gil Mihaely. Crise sociale ou question raciale ? En simplifiant, on pourrait se dire que la gauche privilégie la première dimension de la maladie française et la droite la seconde. Et voilà que le Front national, soupçonné – non sans raisons – de racisme ou, au moins, de xénophobie, serait, selon un sondage, le premier chez les ouvriers. Du coup, la question sociale revient au cœur du débat public. Comment s’articulent ces deux questionnements, identitaire/culturel d’une part et socio-économique de l’autre, dans la société française aujourd’hui ?

Christophe Guilluy : Il faut commencer par admettre que les deux dimensions sont imbriquées. Les thèmes les plus sensibles politiquement sont aussi ceux qui clivent le plus socialement. Le rapport à la mondialisation, à l’immigration et à l’émergence d’une société multiculturelle varie selon que l’on appartient aux catégories populaires ou aux couches supérieures. C’est que la question de « l’ouverture » au monde et aux autres n’est pas seulement philosophique, mais aussi et peut-être d’abord sociale.

Le problème est que les classes dirigeantes ont une vision caricaturale des rapports sociaux opposant les banlieues, territoires de l’exclusion, au reste du pays qui serait habité par une classe moyenne à la « Trente Glorieuses ». Il est très difficile de déconstruire ces représentations biaisées qui évacuent la dimension sociale, cruciale pour les couches populaires, tellement elles structurent les mentalités et la nature des différentes politiques de l’État. L’exemple de Rama Yade est emblématique. Le coup de projecteur sur l’ex-jeune rebelle du clan Sarkozy, comme d’ailleurs le débat sur la faible représentation des minorités ethniques (donc visibles) à l’Assemblée nationale, masquent l’absence totale de députés issus des milieux populaires – contrairement à ce qui se passait dans les années 1960. Cette lecture idéologique aboutit à planquer le réel sous le tapis en occultant le double blocage de la société française : la reproduction sociale des élites se conjugue avec la panne de l’ascenseur social qui pénalise l’ensemble des classes populaires − blanches, noires ou arabes.

Christophe Guilluy est géographe-consultant indépendant. Son dernier livre, Fractures françaises, a été publié en 2010 chez François Bourin éditeur.

 

Cet article a été publié dans Causeur magazine n°35 – mai 2011

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