Accueil Site Page 2851

Delanoë fait voter les presque morts

8

Si Londres, Berlin, Barcelone ou même Lisbonne sont branchées sur 100 000 volts jour et nuit, Paris s’enlise lentement mais sûrement dans une torpeur gentryfiée que rien ne parvient à secouer. Paris-Plage et le Vélib ont été certes copiés partout, mais un bac à sable et une bicyclette grise ne font plus rêver personne.

Pour se relancer et attirer au passage les touristes branchés, Bertrand Delanoë a donc eu l’idée du siècle. Enfin, au moins pour attirer ceux qui étaient jeunes au siècle dernier. Il compte sur les E-cimetières high-tech pour ressusciter le gai Paris. Rien qu’en touchant des écrans tactiles, on pourra retrouver en un instant un vieux copain, une grand-tante ou un chanteur qui montât, avant de redescendre sous terre. Jean Sablon, Berthe Silva ou Jim Morrison doivent s’en retourner de plaisir dans leurs tombes.

Autres concepts enthousiasmants sélectionnés par Monsieur le Maire dans le cadre de son « appel à projets Mobilier Urbain Intelligent », des bornes vous indiqueront où trouver le prochain banc pour soulager votre arthrose et des hamacs équipés d’internet vous attendront sur les Champs-Elysées en cas de paralysie rhumatismale subite. Paris, capitale mondiale de la gériatrie, ça c’est un slogan champagne. En même temps, que celui qui n’a jamais soigné son électorat d’E-vieux lui jette la première pierre, tombale, ça va de soi…

Nous sommes tous des lesbiennes syriennes

image : capture d'écran CNN

Sur ce coup, je trouve les médias un poil transphobes. Les voilà qui brûlent tête baissée ce qu’ils ont adoré pendant des mois. Pour s’être fait passer pour Amina, une lesbienne syrienne qu’il n’est visiblement pas, le blogueur américain Tom McMaster mériterait de prendre son tour dare-dare pour le pilori médiatique.

Maintenant qu’on sait qu’il n’est qu’un homme bien de chez nous au lieu d’être une femme de là-bas, le voilà qui se fait vertement réprimander par ceux-là même qui trouvaient naguère ses billets relatant avec un admirable souci du détail concret le quotidien d’une courageuse manifestante de Damas, « passionnés, toniques et souvent très émouvants » (dixit The Guardian). Ceux qui se reposaient sur sa prose pour nous raconter, tremblants d’émotion, le printemps syrien, l’accusent maintenant de nuire à la cause qu’il faut défendre. Les ingrats.

Certes, Tom n’est pas très délicat, mais qui s’en souciait quand il était syrienne, et qu’il attirait l’attention sur une communauté, la petite communauté LGBT[1. Pour le T (comme Trans) je ne suis pas très sûr que la Syrie soit concernée. Les spécialistes nous éclaireront peut-être] de Damas – qui n’en demande peut-être pas tant et qui, de surcroît, ne peut jurer que son sort se trouverait amélioré par la chute du régime. Ce n’est pas joli joli de crâner en se déclarant homosexuelle à Damas quand qu’on est banalement hétéro à Edinbourg, ni franchement courageux de prétendre qu’on manifeste dévoilée en Orient, alors que l’on se terre derrière son écran et sa barbe en Occident. Certes.

Il me semble cependant que Tom mérite les circonstances atténuantes, voire une certaine admiration, pour son avatar lesbien et syrien. Ne s’est-il pas contenté de suivre les mots d’ordre de l’époque avec un zèle remarquable ? Ceux qui dépensent habituellement tant d’énergie à féliciter le vent parce qu’il va dans le sens du vent devraient chanter les louanges de Tom.

La nature est fasciste, internet nous libère

N’était-ce pas en effet le droit le plus strict de Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri, étudiant quadragénaire installé en Ecosse, de faire fi de la nature et de vivre sa vie de femme, syrienne, lesbienne et militante de la démocratie et de la cause homosexuelle, si telle était l’injonction qu’il a reçue de son moi profond ? Nous fûmes tous des Juifs allemands, pourquoi ne serions-nous pas tous, aujourd’hui, des lesbiennes syriennes ? Ne sommes-nous pas tous, à l’instar de Tom, libres de choisir l’identité qui nous sied ? Grâce aux possibilités conjuguées d’internet et de la chirurgie esthétique, le plus banal des mâles hétérosexuels n’a-t-il pas la possibilité, donc le droit, et peut-être même le devoir, de s’inventer le physique qui lui plait et l’orientation sexuelle qui lui correspond ? La nature est fasciste, internet nous en libère. Pourquoi refuser à Tom ce que chacun réclame pour lui dans notre bel Hexagone ?

Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri

Le slogan choisi par ceux qui sur Facebook « se mobilisaient » pour « exiger » la libération d’Amina Arraf (le nom faramineux que s’était choisi Tom) était prémonitoire. « Les frontières ne sont rien quand on a des ailes. » Qui donc parmi nous a des ailes ? Sur la Toile, nous sommes tous des anges, et avec les frontières, c’est le corps tout entier qui disparaît sur les ailes du lyrisme… « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. « Le réel, on s’en cogne », proclame Tom/Amina sous les vivats, puis sous les crachats de la foule. Il suffit de lire la citation de la fausse-vraie lesbosyrienne qui ouvre le dithyrambique (et, a posteriori, hilarant) portrait que The Guardian consacre à l’intéressé(e)[2. Pour une fois que l’on peut utiliser cette graphie ridicule à bon escient, je ne vais pas me gêner] pour le comprendre. « Si nous voulons vivre dans un pays libre, il faut vivre comme si nous vivions déjà dans un pays libre ». Les conditions concrètes d’existence n’ont aucune importance, et voici déclarée une bonne fois pour toute l’abolition de l’esclavage du réel.

Les centaines de milliers de « visites » des journalistes et autres internautes occidentaux sur le blog de Tom/Amina devraient nous faire réfléchir. Avant de crier haro sur le blogueur, souvenons-nous qu’il nous a raconté exactement l’histoire que nous attendions tous, si l’on veut bien tenir pour quantité négligeable les quelques congestionnés des sinus insensibles aux effluves enivrantes (bien que virtuelles) du « Printemps arabe ». L’histoire édifiante d’une courageuse professeure d’Anglais de Damas, née aux Etats-Unis qui, au quotidien, défiait les autorités, moquant leurs prétentions à réduire le soulèvement en cours à un complot salafiste. L’histoire de la belle Amina, dont de magnifiques photos (piquées à une Croate sur Facebook) ne laissant aucune ambigüité sur son sexe véritable, circulaient sur les sites des médias les plus autorisés, affublées d’un « DR » faraud. L’histoire d’une défenseure acharnée de la cause LGBT, leadeure charismatique de cette foule syrienne mobilisée pour obtenir, qui l’eût cru, le droit de vivre au grand jour l’orientation sexuelle qui lui chante. L’histoire d’une charmante jeune femme dont le père avait été approché par le gouvernement pour qu’il donne sa fille à Bachar, plus c’est gros, plus ça passe. L’histoire d’une blogueuse qui, s’exprimant sous les hourras de la foule des journalistes occidentaux, s’extasiait sur elle-même. « Quelle époque pour vivre en Syrie ! Quelle époque pour être une Arabe ! Quelle époque pour être vivante ! » Tout ça est un peu plus exaltant qu’être étudiant à quarante ans en Ecosse. « Amina, c’est toi », semble nous susurrer Tom à l’oreille. Ce n’est pas pour rien, avouons-le, que Gay girl in Damascus est devenu le blog syrien le plus populaire en Occident.

On nous avait aussi promis qu’internet nous permettrait de sortir enfin de notre passivité pour devenir des acteurs à part entière. Là encore, Tom a pris l’époque au mot. On ne va pas laisser le printemps arabe aux Arabes, alors que nous ne sommes qu’à un clic de la révolution ! Jaloux de voir l’Histoire s’écrire sans lui, Tom a décidé de la faire, lui aussi, cette Histoire vue à la télé. Et il a réussi. Crédible, cru, et même cité, repris et admiré. Qu’il était loin le petit Tom qu’on accusait d’antisémitisme et d’antiaméricanisme – ou qu’on ignorait – quand il s’exprimait en son nom ! Une fois devenu Amina, plus personne ne lui a cherché de noises. Total respect pour Amina. De plus, Tom/Amina avait de la situation syrienne parfaitement compatible avec ce que nous souhaitions en penser.

Tout cela serait beaucoup plus drôle si le nombre de morts ne cessait d’augmenter, chaque jour en Syrie et ailleurs dans le monde arabe, printemps ou pas. En attendant, il n’est pas si étonnant qu’aucun journaliste ne se soit dit que la mariée était trop belle – si je puis dire. Cela prouve encore, si besoin est, qu’internet ne permet pas de se confronter à d’autre opinions, mais plutôt de conforter les siennes.

Certains observaient avec des mines entendues les Etats-Unis avaient formé des blogueurs en Egypte pour fomenter « la révolution ». Un complot de la CIA de plus, dans lequel il était facile d’embringuer Amina, comme c’était excitant ! D’autres évoquaient une manœuvre des services syriens pour faire sortir du bois les opposants. Personne n’avait imaginé la terne réalité : un quadra hétéro qui bovarise seul dans un coin perdu de notre vieille Europe. Dire que nous l’avions sous le nez, la triste réalité, et même parfois en chair et en os. Et je sais de quoi je parle.

Hockey sur bris de glace

6

Difficile d’écrire le mot « émeutes » dans la même phrase que le mot « Canada » – sauf bien sûr quand c’est le gouvernement de ce pays qui condamne les violences quelque part au Moyen-Orient. Et pourtant, il le faut… Mercredi soir une véritable émeute urbaine a éclaté à Vancouver après la défaite de l’équipe locale de Hockey (les Canucks) qui s’est inclinée face aux Bruins de Boston lors du match décisif de la Coupe Stanley, le trophée qui récompense le champion de la NHL (les compétitions sportives regroupent les deux voisins nord-américains).

Et ce chaos n’était pas le fait d’une poignée de hooligans. Dès la fin du match quelques 100 000 personnes se sont rassemblées dans le centre-ville et très vite ça a tourné au vinaigre : voitures – dont au moins deux de la police – renversées et incendiées, vitrines brisées et bagarres. La police a dû utiliser des gaz lacrymogènes, des tirs de flashball, des chiens et des chevaux pour disperser les émeutiers et les pillards. L’atmosphère « peace and love » de JO d’hiver 2010 a décidément laissé la place à quelque chose de moins « nice and friendly » et on peut comprendre que la maire Gregor Robertson soit « terriblement déçu ».

Mais le plus étonnant est que dix jours avant le match, la suite violente de la défaite avait été prévue par le journal local The Vancouver Sun… Le journaliste a même interrogé la police pour savoir si les leçons des émeutes qui avaient éclaté en 1994 dans les mêmes circonstances ont été tirées. Réponse des policiers : « la police a aujourd’hui un bien meilleur plan d’action et suivra de près les évènements ». Nous voilà rassurés.

Bac philo 2011

5

Si tu es un adolescent en fin de carrière qui, cette année, a laissé éclore, en cours de philosophie, ses premiers émois existentiels comme autant de petits boutons d’acné, ce matin tu en as bavé, puisque tes indignes parents t’ont maintenu quatre heures durant à l’écart de Facebook, de Lady Gaga et de ta wii pour te laisser seul, abandonné de tous, face à l’angoisse de la page blanche. L’angoisse de l’épreuve de philosophie du baccalauréat est passée. Maintenant, il ne te reste plus qu’à être terrorisé, car voilà, pour toutes les séries, les corrigés du bac philo, les vrais.

« Peut-on prouver une hypothèse scientifique ? » Evidemment, si tu n’as pas lu les oeuvres complètes des frères Bogdanov, tu ne peux rien comprendre à cette question. L’hypothèse : les frères Bogdanov sont les plus grands scientifiques français de tous les temps. La preuve : ils sont les plus invités à la télévision. Après ça, il n’y a pas grand chose à rajouter.

« L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ? » L’homme, certainement pas, mais la femme oui. Prenez Anne Sinclair : c’est le genre de fille à se faire des illusions sur un homme qu’on veut condamner.

« La culture dénature-t-elle l’homme ? » Ce qui est sûr, c’est qu’elle peut parfois tacher. Vous êtes invité à un vernissage. Il y a du monde. Un inconnu vous bouscule et vous voilà avec votre chemisier maculé de vin rouge. Vous avez beau courir aux toilettes, essayer de nettoyer les dégâts : le vin rouge ça ne part pas comme ça et vous vous retrouvez dans de beaux draps. La culture ne dénature pas l’homme, mais elle le tache sacrément.

« Peut-on avoir raison contre les faits ? » Avec un bon avocat, toujours. Et quand un seul avocat ne suffit pas, tu en prends deux.

« La liberté est-elle menacée par l’égalité ? » Vu que ni l’égalité ni la liberté n’existent, ça simplifie les choses, sauf à la cantoche. Dans un monde où l’égalité régnerait, tout le monde mangerait des frites à midi. Mais si tout le monde mange des frites, où est ma liberté de choisir ce que je veux manger ? Prenons donc l’exemple inverse : dans un monde où la liberté régnerait, tout le monde pourrait manger ce qui lui plaît, donc tout le monde mangerait des frites à la cantine. On peut donc en conclure que la liberté et l’égalité, ça donne la frite.

« L’art est-il moins nécessaire que la science ? » Non, absolument pas. L’art est beaucoup plus nécessaire que la science : on aurait dû d’ailleurs subventionner des plasticiens pour décorer la centrale de Fukushima, plutôt que de s’occuper de la sécurité du réacteur.

« La maîtrise de soi dépend-elle de la connaissance de soi ? » Quand Socrate parcourait l’agora athénienne et qu’il lançait à la cantonade : « Connais-toi toi-même ! », on lui répondait souvent : « Et ta soeur ! » Eh bien Socrate gardait la maîtrise de lui-même. Pas simplement parce qu’il était du genre chochotte et n’osait pas provoquer la castagne, mais le gars avait une grande maîtrise de soi.

« Ressentir l’injustice m’apprend-il ce qui est juste ? » Oui, d’ailleurs, viens là, tu as été un très méchant garçon, je vais te donner la fessée.

Nous somme tous des indignados

23
photo : Julien Lagarde (Flickr)

La jubilation est à son comble dans la sphère hesselienne : au moment même où, le 15 mai, leur gourou lançait son « appel de Thorens » sous la pluie aux « nouveaux résistants » autoproclamés, les « Indignados » espagnols se mobilisaient Puerta del Sol, à Madrid.
La parole de leur héros devenait ainsi « performative », comme on dit à la Sorbonne, et non plus seulement le vade-mecum d’un « buonisme » de supermarché.

Dépêché sur place, Daniel Mermet mobilisait les moyens du direct pour transmettre au peuple de France Inter son épectase face au déclenchement de la révolte contre la « dictature bipartidaire » qui, selon lui, écrase les damnés de notre continent. « Je me trouve actuellement au Ground Zero de l’indignation ! » s’exclame-t-il, au comble de la félicité. Ground Zero (prononcer « ziro »)? Cette métaphore faillit me coûter 135 euros et 1 point de permis, car elle détourna une seconde mon attention du « bip-bip » antiradar dont mon véhicule est équipé jusqu’à nouvel ordre de la place Beauvau. Dans l’auberge espagnole où se précipitent nos commentateurs pour se faire voir « là où ça se passe », Mermet mérite d’être honoré comme l’employé du mois, avec sa photo dans le hall d’entrée.[access capability= »lire_inedits »]

Accoler dans une même métaphore Ben Laden et Hessel relève de ce raccourci fulgurant dont seul les génies ont le secret. Si j’avais osé la même figure de rhétorique, je serais passé sur le champ de la case « néo-réac » à celle de « bon pour l’asile ».

L’étincelle hesselienne embrasera-t-elle la morne plaine occidentale ?

« C’est Mai 68 ! » « C’est la place al-Tahrir qui s’installe en Europe ! » À entendre Mermet, ses compères et commères des ondes nationales, l’étincelle hesselienne est en passe de mettre le feu à toute la morne plaine d’un Occident aussi moisi que corrompu.
Dans ce concert de jubilation fortissimo, l’air pianissimo du raisonnement sceptique risque d’être passablement inaudible, ce qui ne nous empêchera pas de l’entonner.

Quoi de plus normal que les jeunes urbains diplômés des grandes villes espagnoles, dont le taux de chômage atteint, paraît-il, 43%, protestent dans la rue contre la situation qui leur est faite ? Qu’ils en rendent responsables leurs dirigeants, gauche et droite confondues, est leur droit le plus strict, et à leur place je chercherais le moyen le plus adéquat pour le leur faire comprendre. Camper Puerta del Sol ? Pourquoi pas ? Mais après ? Contraindre l’Allemagne à payer, par le biais de l’euro, les folies financières des pays du « Club Med » ? Hors de question. Nationaliser les banques, sources de tous les maux ? Cela ne diminuera pas d’un centime la dette publique, et le coup de l’URSS faisant un bras d’honneur à l’emprunt russe tsariste est un one shot historique.

Ce qui se dessine dans les mois qui viennent pour l’Espagne, ce n’est pas le rassemblement fusionnel dans l’euphorie d’une joyeuse indignation, mais la déstructuration sournoise d’une nation et d’un État inachevé. Plus que la déroute des socialistes et l’apparent triomphe de la droite aux dernières municipales, c’est la montée en puissance des partis régionalistes, voire séparatistes, dans les provinces riches : Pays basque et Catalogne. Et ceux-là ne rêvent que de laisser les « Indignados » de Madrid à leur camping sauvage sous tente quechua.[/access]

Damas, ton univers impitoyable

2
Maher al-Assad, Assaf Chawkat et Bachar al-Assad. photo : Christopher Schleicher (Flickr)

À en croire une légende tenace depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Bachar al-Assad ne serait qu’un pion entre les mains des tout-puissants services de sécurité syriens. Ceux-ci seraient contrôlés par son frère cadet Maher, qui dirige la Garde républicaine et les unités d’élite de l’armée, son beau-frère Assaf Chawkat, vice-chef d’état-major des armées, ainsi que par son cousin Rami Makhlouf, richissime hommes d’affaires qui cultive une conception très personnelle de « l’économie sociale de marché ».

Une famille en or

Il faut dire que ce grand escogriffe de Bachar n’était pas prédestiné à la fonction. C’est seulement à la mort accidentelle de son aîné Bassel, officier de carrière et successeur désigné de Hafez, qu’il démarra son cursus honorum militaire, pour suivre six ans de formation accélérée qui l’obligèrent à abandonner sa confortable et paisible existence d’ophtalmologue londonien pour emménager sur les hauteurs du Mont Qassioun, à Damas.

Au rythme des manifestations qui secouent le pays depuis trois mois, Bachar al-Assad souffle le chaud et le froid, réprimant férocement la contestation qu’il attribue à un complot ourdi par l’étranger d’un côté, remaniant son gouvernement, décrétant une amnistie générale et promettant des réformes de l’autre. De rodomontades en reculades, on y perd son latin.

L’absence totale de couverture médiatique ne facilite pas non plus la tâche des analystes : y a-t-il ou non des désertions en série de soldats réfractaires ? Les cortèges de manifestants sont-ils 100% pacifiques ou comportent-ils des hommes armés ? Et quid de la milice alaouite « Chabiha » qui sèmerait la terreur dans les rues ? Ceux qui savent – à commencer par les services israéliens et américains qui ont sans doute mis les radios militaires syriennes sur écoute – ne parlent pas. Et ceux qui parlent ne savent pas tout. Leurs révélations fondées sur des rumeurs ne nous éclairent que très partiellement.

Dans ces conditions, seuls les milliers de réfugiés ayant quitté le pays permettent de fissurer le mur du silence imposé par Damas. D’après le Financial Times et Al Jazira, parmi les milliers de Syriens ayant traversé la frontière turque, nombreux sont ceux qui désignent Maher Al-Assad comme l’unique responsable des massacres. À en croire les témoignages des villageois en fuite, Maher aurait, entre autres exploits, ordonné à ses troupes de « nettoyer » le village de Jisr-al-Choughour- situé au nord-ouest du pays, non loin de la frontière turque- en chassant ses habitants. Ce qui signifierait que Bachar est blanc comme neige ou, au moins, que de sérieuses dissensions opposent, au sein du régime, les partisans de l’apaisement et ceux de l’affrontement.

Un incident récent accrédite l’existence de ces deux lignes. Dernièrement, le chef de la sécurité de Deraa a été démis de ses fonctions puis interdit de voyage. Or, ce cousin des frères Assad appartient au premier cercle. Son éviction prouve qu’il y a bien du rififi dans la famille. Reste à savoir s’il s’agit d’une véritable brèche au sein du pouvoir comme le pensent certains opposants qui parient sur un divorce imminent entre Bachar et Maher, ou d’un enfumage médiatique destiné à restaurer l’image entachée du président syrien. Concurrence ou connivence ?

Deux générations de fratries

À première vue, le duo composé du gentil Bachar et du méchant Maher évoque plutôt la partition des deux flics, l’un étant préposé aux baffes et l’autre aux clopes. Dans cette perspective, le premier multiplierait les concessions politiques, tandis que le second serait chargé de noyer la révolte dans le sang. Plus complémentaires que concurrents, les deux frères seraient donc les Castor et Pollux d’une dictature aux abois. C’est la thèse défendue par quelques experts avisés qui, ignorant lequel des deux frères orchestre la répression, mentionnent le précédent de 1982. À l’époque, Hafez al-Assad déléguait les tâches ingrates à son turbulent cadet Rifaat. Résultat : au moins 15000 civils périrent dans le bombardement de Hama la rebelle par l’armée syrienne.

Quelque trente ans plus tard, il se murmure que Bachar et Maher joueraient la même partition sur des paroles différentes. La comparaison n’est pas tout à fait convaincante. Non seulement Hafez n’avait pas le tempérament et l’allure désinvoltes de son fils Bachar, mais ce Florentin du désert connaissait son Machiavel et, en bon officier de l’armée de l’air, savait se faire obéir de ses hommes, y compris de son propre frère. Il confia à Rifaat l’exécution des basses œuvres du régime avant de le congédier comme un domestique. Rifaat paya très cher le prix de ses ambitions. Pour sauver sa peau, il fut contraint à l’exil après avoir été le dindon de la farce baasiste.

Bachar n’a ni le charisme, ni les soutiens qui permettaient à son père de tenir l’ensemble de l’appareil d’Etat. Il est fort probable qu’une bonne partie de l’appareil sécuritaire lui échappe – ce qui ne l’exonère évidemment pas de ses responsabilités dans la boucherie en cours. S’il y a répartition des rôles entre lui et son frère, il la subit peut-être plus qu’il ne la contrôle. Rappelons qu’à quelques encablures de Damas, la Syrie abrite le tombeau présumé d’Abel, assassiné par son frère Caïn, que Dieu condamna à l’exil éternel. À en croire les innombrables rumeurs sur le caractère sanguin de Maher, celui-ci serait taillé pour endosser le rôle de Caïn[1. Une légende urbaine veut que, lors d’une dispute, Maher ait sorti son revolver et tiré sur son beau-frère Assef Shawkat, qui s’en sortit indemne].

Il faut croire que cet épisode biblique nourrit le roman familial. À une génération de distance, Bachar et Maher sont peut-être en train d’en écrire un nouveau remake. En l’absence d’interdiction divine programmée, c’est peut-être la rue qui dénouera ce sac de nœuds familial.

Carrefour : le pays où le salarié est moins cher

27

On le sait, malgré la courageuse politique menée depuis 2007, le démantèlement de l’Etat Providence et le rééquilibrage des revenus du Travail au profit de ceux du Capital, ne sont pas encore tout a fait parvenus à leur terme. La France reste trop souvent engoncée dans un inadmissible conservatisme avec ses conventions collectives que l’on croirait rédigées par des syndicats staliniens et son Code du Travail qui empêche l’embauche par ses circonvolutions talmudiques ou soviétoïdes, au choix.

Heureusement, de grands patrons résistent et refusent le diktat de législateurs gauchistes qui ne connaissent rien à la libre entreprise. C’est pour cela qu’il faut absolument soutenir Carrefour et son PDG, Lars Olofsson qui a touché en 2010 2,6 millions d’euros de salaire et 900 000 en stock-options, sans compter 1,7 millions d’euros d’actions gratuites -s’il parvenait à développer le groupe.

C’est bien entendu ce qu’il a cherché à faire, notamment en refusant de se laisser paralyser par le SMIC. Le problème est que la justice, qui n’a que ça à faire plutôt que d’arrêter les vrais délinquants, s’en est mêlée et vient de déclarer Carrefour Hypermarchés coupable de « paiement par un employeur de salaire inférieur au minimum mensuel garanti » et a condamné l’enseigne à une amende de 3,6 millions d’euros, c’est-à-dire pratiquement un an des émoluments reçus par monsieur Lars Olofsson. Bien sûr Carrefour a fait appel car personne n’a compris que monsieur Olofsson est un précurseur: puisque, paraît-il, le SMIC ressemble trop au RSA, pourquoi ne pas payer les salariés au RSA et se débarrasser du SMIC ?

Monument sans maures

210

Qu’il est agréable de déambuler nonchalamment dans le Parc du Cinquantenaire à Bruxelles ; de passer, insignifiante fourmi, sous les imposantes arcades surmontées par un immense quadrige représentant le Brabant – qui n’était pas encore divisé en Brabant-Flamand et Brabant-Wallon ; de flâner parmi les arbres et les monuments à la gloire d’un pays qui fut en son temps l’une des premières puissances économiques mondiales ; de parcourir les riches Musées Royaux d’Art et d’Histoire, le Musée de l’Armée ou même l’Autoworld (le Musée de l’automobile) qui y sont implantés… (Faites-moi penser à réclamer mon obole à l’Office du tourisme !). Et qu’il est doux et rassurant de s’allonger au soleil sur ses fraîches pelouses à regarder glisser de jolis cumulus.

On a l’impression d’être plongé dans un univers immuable. Le promeneur attentif sera pourtant attiré par une imperceptible altération d’un monument érigé en 1921 par Thomas Vinçotte. Intitulé « Les pionniers belges au Congo », affublé d’un écriteau éducatif signalant qu’il doit être compris au regard de la mentalité colonialiste et paternaliste de l’époque – précision utile, même si elle rappelle l’imbécile mise à l’index de Tintin au Congo -, ce monument représente en effet des personnages emblématiques d’un siècle révolu : le roi Léopold II entouré de courageux soldats, une jolie madame congolaise toute nue et ses adorables bambins, un vilain méchant crocodile représentant le fleuve en colère, des gentils missionnaires et gentils explorateurs, un soldat qui se dévoue pour son pauvre chef blessé et enfin un autre soldat se battant contre…Tiens, contre qui ? Mille sabords ! On dirait que le malheureux frappe dans le vide. Ils sont fous ces Belges ! On devine néanmoins une forme assez vague qui semble dessiner un corps allongé.

photo : Marie-Hélène Cingal (Flickr)

Un monument censuré : une première

Pas grave se dit-on, puisqu’une inscription gravée dans la pierre est là pour édifier le promeneur. « L’héroïsme militaire belge anéantit l’ (… ) esclavagiste », peut-on lire. Saperlipopette ! Il manque un mot. Il a été effacé. Et dans les deux langues.

Le mot disparu est « arabe ». Et la statue maladroitement corrigée qui donne l’impression que notre troufion se bat contre des mouches tsé-tsé représentait un marchand d’esclaves portant un turban.

Ce mystérieux évanouissement serait-il dû à la proximité de la grande Mosquée ? En 1967, cet imposant bâtiment, qui fut le « pavillon oriental » de l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1880, a été offert par le roi Baudouin au roi Fayçal d’Arabie Saoudite. Lequel s’empressa d’en faire un centre wahhabite où l’on peut aujourd’hui entendre des prêches violents à l’encontre de Bruxelles, capitale des kafirs, c’est-à-dire des impies.

La grande mosquée de Bruxelles. photo : Bernard Swysen

Mais revenons à notre monument « censuré » – ce qui est, me semble-t-il, une première. Un certain Doryad Azefzaf, sorti d’on ne sait où, s’étant plaint auprès du CECLR (Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) et du MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie), les ambassades d’Arabie et de Jordanie, ainsi que l’imam de la Mosquée ont exigé, très officiellement, que l’on gomme cette référence au rôle joué par les Arabes dans la traite des Noirs au Congo.

Mettons les pieds dans le plat. La communauté arabo-musulmane serait-elle seule à être dispensée de tout travail de mémoire ? Cette question n’a rien d’« islamophobe », ou alors il faudrait accuser de francophobie toute personne évoquant la Collaboration. À ce compte-là, effaçons le mot « allemand » de nos monuments aux morts pour ne pas froisser Angela Merkel, et rasons les ruines du dôme de Genbaku à Hiroshima, dont la vue chagrine sans doute les Américains.

L’affaire est passée totalement inaperçue, la presse ayant préféré faire profil bas, de peur d’être maraboutée par les mots magiques « padamalgam ! » et « padestigmatisation ! » Je l’avoue, j’ai eu beau mettre tous mes hommes sur le coup, envoyant les plus fins limiers enquêter au sein des ministères et institutions concernés, j’ai fait chou blanc : impossible de savoir qui a autorisé le « maquillage » du monument. Je n’ai pas trouvé sur internet la moindre photo le montrant tel qu’il était avant cette opération de chirurgie politique. Et mes demandes pour reproduire une photo extraite d’un vieux bouquin conservé dans une bibliothèque publique sont restées sans réponse.

La colonisation belge contre l’esclavage

Pour les promeneurs soucieux de vérité historique plutôt que de réconfort mythologique, on me permettra de citer Stanley et Livingstone : « Dans les cent dix-huit villages mentionnés, les Arabes ont fait 3 600 esclaves. Il leur a fallu tuer pour cela 25 000 hommes adultes pour le moins et de plus 1.300 de leurs captifs ont succombé en route au désespoir et à la maladie. Étant donné cette proportion, la capture des 10 000 esclaves par les cinq expéditions d’Arabes n’a pas coûté la vie à moins de 33 000 personnes et encore quels esclaves que ceux que je vois là enchaînés et pour lesquels frères, pères et maris ont répandu leur sang… de faibles femmes, de tout petits enfants…». Et je rappellerai, pour défendre l’honneur de mon pays, que, si dès 1840, des commerçants arabes venus de Zanzibar avaient pénétré les territoires congolais pour y chercher des esclaves, Léopold II n’est devenu le roi de « l’Etat Indépendant du Congo » qu’en 1885 et que dès 1888, « La Société Antiesclavagiste belge » finançait et organisait « les Campagnes de l’État indépendant du Congo » contre les esclavagistes. Cette guerre sanglante s’acheva en 1894 par la victoire des antiesclavagistes. Cette histoire bien connue ne plait visiblement pas à tout le monde. On peut le comprendre : aucune nation, aucun groupe humain n’aime se souvenir de ses turpitudes passées. Ce qui est moins compréhensible, c’est que l’Etat belge ou certains de ses agents aient pu se montrer complaisants avec ceux qui demandent que l’histoire soit réécrite à leur avantage.

Ni l’Occident, ni l’Europe, ni la Belgique ne devraient accepter d’être affublés de la casquette de « méchant universel ». Certes, nous sommes responsables de pas mal de crimes et atrocités du passé. Nous n’en avons pas, loin s’en faut, l’exclusivité. Or, dans l’autocritique – qui dégénère aisément en haine de soi – l’Europe est seule. La Belgique a reconnu l’iniquité de la colonisation et mène sur son passé impérial un réel travail d’analyse et de débats, l’Europe passe son temps à s’excuser de son histoire, oubliant au passage qu’elle a mis fin au fléau esclavagiste et passant par pertes et profits les progrès accomplis, y compris dans ses colonies. En revanche, les traites interafricaines – que la loi Taubira passe soigneusement sous silence en France – ont tout simplement disparu : il faut croire qu’elles ne cadrent pas avec le récit binaire que l’on appelle aujourd’hui « histoire ».

En attendant, chers amis, dépêchez-vous d’aller place Royale à Bruxelles voir la statue équestre de Godefroy de Bouillon, premier souverain chrétien de Jérusalem. Ses jours sont peut-être comptés, des élus municipaux suggérant qu’on la remplace par un symbole de « tolérance religieuse » afin que « Bruxelles, capitale de l’Europe, puisse utilement adresser un geste d’amitié au monde musulman ». Moi, mes amis, je leur dis la vérité, même quand elle n’est marrante ni pour moi, ni pour eux. Notons que les mêmes élus réclament la disparition du monument érigé à la mémoire des victimes du génocide arménien.

Les traites négrières: Essai d'histoire globale

Price: ---

0 used & new available from

Halte à la clitophobie !

28

Je dois bien l’avouer : jamais je n’aurais cru que Caroline de Haas et ses copines de Osez le Féminisme iraient jusque là. Lorsque la porte-parole de cette association, dont la récente médiatisation doit beaucoup à DSK, déplorait à Mots croisés qu’on « ne parlait pas assez du plaisir féminin », je l’avais méchamment moquée en imaginant que des brigades domestiques contrôleraient bientôt le juste partage du plaisir dans les chambres à coucher de France et de Navarre.

En fait, nous étions loin d’imaginer ce qu’allaient oser nos féministes new-age : une grande campagne intitulée « Osez le clito » vient d’être lancée par l’association. Vous avez bien lu. Et si vous ne me croyez pas -ce que je comprendrais- rendez vous sur le site dédié. Vous y trouverez notamment un clip révolutionnaire dont le but est de montrer aux autres femmes -qui l’ignoreraient encore- que c’est vachement bien, l’orgasme féminin.

Sur le site de « Osez le féminisme », on peut lire ce morceau d’anthologie: « Osez le féminisme prépare une campagne « Osez le clito ». L’objectif ? Parler et faire parler des plaisirs sexuels des femmes. Le clitoris est un organe essentiel du plaisir sexuel. Pourtant, il est souvent oublié, nié, voire mutilé. Avec « Osez le clito », Osez le féminisme veut affirmer que les sexualités des femmes sont multiples, peuvent se vivre en dehors de toute procréation et ne sont pas forcément complémentaires des sexualités masculines. Le clitoris est politique ! »

Si vous êtes sensible à ce combat politique d’envergure, lequel ne devrait pas laisser Madame Dugenou insensible, vous pouvez d’ores et déjà vous inscrire afin de participer aux actions collage/pochoir qui auront lieu en région parisienne et dans une quinzaine de grandes villes françaises le 20 juin prochain. Rappelons au passage ce scandale méconnu : il n’existe pas, à ce jour, de journée mondiale du clitoris.

Vive le Clitoris, Vive la République et Vive la France !

Faut-il compter noir sur blanc ?

un couple mixte. Photo : Paco CT (Flickr)

« IC13 » : Blanche, non anglaise, ni irlandaise. Au moins une fois par semaine, j’inscris mon code ethnique sur un document administratif britannique. Sans lui, on ne se soigne pas, on ne se loge pas, on ne se transporte pas, on ne va pas à l’école, on ne vote pas, on ne peut pas travailler. C’est simple, on n’existe pas. On n’est même pas compté dans le dernier recensement décennal de 2011. Et personne ne songerait à s’en offusquer.

Le monde à l’envers pour un Français nourri à l’égalité en droit et allergique par principe au rattachement communautaire. Il manque peut-être aux Anglais un petit détour par Vichy et le fichage des juifs pour comprendre l’allergie française au recensement des citoyens en fonction de leur origine. Terre d’accueil d’aussi longue date que la France mais issu d’une tout autre histoire, le Royaume-Uni a fait le choix opposé. L’État est culturellement multinational, à travers le Commonwealth, et la société multiculturelle. Depuis les années 1960, l’Office national des statistiques recueille des données chiffrées sur les populations originaires de l’ex-Empire, pour mesurer les discriminations subies par chaque communauté, les combattre en connaissance de cause et définir les besoins des collectivités, par exemple en termes de traducteurs ou de travailleurs sociaux. C’est aussi sur la base de ces statistiques que sont établis des quotas destinés à compenser les inégalités dans l’éducation, le marché de l’emploi, les services publics, le logement. En réalité, c’est tout l’équilibre social britannique qui repose sur ces statistiques que les populations concernées demandent et redemandent.[access capability= »lire_inedits »]

L’origine des délinquants systématiquement mentionnée par la presse

Curieusement, nul ne craint que ces données soient instrumentalisées par un quelconque National Party ou alimentent le type de polémique suscitée chez nous par Zemmour. C’est que, paradoxalement, l’ethnicisation va de pair avec la transparence : alors qu’en France, personne ne sait quelle est la proportion de Noirs et d’Arabes et que tout le monde pense que la publication de telles données alimenterait la campagne électorale d’une certaine blonde. Au Royaume-Uni, l’origine d’un délinquant est systématiquement mentionnée par la presse, et les campagnes de prévention de la délinquance, comme certaines opérations policières, ciblent clairement des groupes ethniques. « L’Opération Trident » vise par exemple les meurtres et fusillades « black on black » commis dans Londres. Imagine-t-on les glapissements de Thuram et de la Halde que susciterait une telle initiative ?

En réalité, l’universalisme français, même s’il comporte une part de dénégation, n’est pas forcément plus injuste que ce pragmatisme bon teint. Peut-être que les statistiques britanniques permettent une répartition judicieuse des crédits entre les différentes écoles primaires, mais permettent réellement de lutter contre les inégalités ? Ont-elles empêché les attentats de Londres en juillet 2005 ? Sont-elles un frein ou un encouragement aux sentiments d’appartenance qui font que 81% des musulmans britanniques se sentent musulmans avant d’être britanniques ? À partir du moment où on renvoie constamment l’individu à son origine, comment s’étonner que celle-ci prenne le pas sur toute autre affiliation ?

À cela, il faut ajouter que les statistiques alimentent des rivalités intercommunautaires toujours plus intenses, chacun se demandant qui empochera le gros lot social ? Qui obtiendra la création d’une école religieuse ? De plus, la définition même des groupes pose des questions insondables : faut-il distinguer les Noirs africains et les Noirs antillais, qui se détestent cordialement ? Les Africains catholiques ou les Africains musulmans ? Les adventistes du septième jour ou les Ismaéliens du premier ?

Ne faudrait-il pas, dans ces conditions, intégrer d’autres paramètres comme le genre, les comportements sexuels, les handicaps ? Au pays d’Orwell et de Huxley, on combine déjà toutes ces données dans un vaste shaker administratif dont l’exemple le plus parfait reste la BBC où les Noirs répondent aux Pakistanais, les femmes aux manchots et ainsi de suite, en fonction d’équations toujours plus complexes. Certes, elles favorisent une diversité de façade – j’enlève une Blanche pour mettre un Noir. Mais elles pourraient aussi contribuer à construire le « Meilleur des mondes ».[/access]

Delanoë fait voter les presque morts

8

Si Londres, Berlin, Barcelone ou même Lisbonne sont branchées sur 100 000 volts jour et nuit, Paris s’enlise lentement mais sûrement dans une torpeur gentryfiée que rien ne parvient à secouer. Paris-Plage et le Vélib ont été certes copiés partout, mais un bac à sable et une bicyclette grise ne font plus rêver personne.

Pour se relancer et attirer au passage les touristes branchés, Bertrand Delanoë a donc eu l’idée du siècle. Enfin, au moins pour attirer ceux qui étaient jeunes au siècle dernier. Il compte sur les E-cimetières high-tech pour ressusciter le gai Paris. Rien qu’en touchant des écrans tactiles, on pourra retrouver en un instant un vieux copain, une grand-tante ou un chanteur qui montât, avant de redescendre sous terre. Jean Sablon, Berthe Silva ou Jim Morrison doivent s’en retourner de plaisir dans leurs tombes.

Autres concepts enthousiasmants sélectionnés par Monsieur le Maire dans le cadre de son « appel à projets Mobilier Urbain Intelligent », des bornes vous indiqueront où trouver le prochain banc pour soulager votre arthrose et des hamacs équipés d’internet vous attendront sur les Champs-Elysées en cas de paralysie rhumatismale subite. Paris, capitale mondiale de la gériatrie, ça c’est un slogan champagne. En même temps, que celui qui n’a jamais soigné son électorat d’E-vieux lui jette la première pierre, tombale, ça va de soi…

Nous sommes tous des lesbiennes syriennes

21
image : capture d'écran CNN

Sur ce coup, je trouve les médias un poil transphobes. Les voilà qui brûlent tête baissée ce qu’ils ont adoré pendant des mois. Pour s’être fait passer pour Amina, une lesbienne syrienne qu’il n’est visiblement pas, le blogueur américain Tom McMaster mériterait de prendre son tour dare-dare pour le pilori médiatique.

Maintenant qu’on sait qu’il n’est qu’un homme bien de chez nous au lieu d’être une femme de là-bas, le voilà qui se fait vertement réprimander par ceux-là même qui trouvaient naguère ses billets relatant avec un admirable souci du détail concret le quotidien d’une courageuse manifestante de Damas, « passionnés, toniques et souvent très émouvants » (dixit The Guardian). Ceux qui se reposaient sur sa prose pour nous raconter, tremblants d’émotion, le printemps syrien, l’accusent maintenant de nuire à la cause qu’il faut défendre. Les ingrats.

Certes, Tom n’est pas très délicat, mais qui s’en souciait quand il était syrienne, et qu’il attirait l’attention sur une communauté, la petite communauté LGBT[1. Pour le T (comme Trans) je ne suis pas très sûr que la Syrie soit concernée. Les spécialistes nous éclaireront peut-être] de Damas – qui n’en demande peut-être pas tant et qui, de surcroît, ne peut jurer que son sort se trouverait amélioré par la chute du régime. Ce n’est pas joli joli de crâner en se déclarant homosexuelle à Damas quand qu’on est banalement hétéro à Edinbourg, ni franchement courageux de prétendre qu’on manifeste dévoilée en Orient, alors que l’on se terre derrière son écran et sa barbe en Occident. Certes.

Il me semble cependant que Tom mérite les circonstances atténuantes, voire une certaine admiration, pour son avatar lesbien et syrien. Ne s’est-il pas contenté de suivre les mots d’ordre de l’époque avec un zèle remarquable ? Ceux qui dépensent habituellement tant d’énergie à féliciter le vent parce qu’il va dans le sens du vent devraient chanter les louanges de Tom.

La nature est fasciste, internet nous libère

N’était-ce pas en effet le droit le plus strict de Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri, étudiant quadragénaire installé en Ecosse, de faire fi de la nature et de vivre sa vie de femme, syrienne, lesbienne et militante de la démocratie et de la cause homosexuelle, si telle était l’injonction qu’il a reçue de son moi profond ? Nous fûmes tous des Juifs allemands, pourquoi ne serions-nous pas tous, aujourd’hui, des lesbiennes syriennes ? Ne sommes-nous pas tous, à l’instar de Tom, libres de choisir l’identité qui nous sied ? Grâce aux possibilités conjuguées d’internet et de la chirurgie esthétique, le plus banal des mâles hétérosexuels n’a-t-il pas la possibilité, donc le droit, et peut-être même le devoir, de s’inventer le physique qui lui plait et l’orientation sexuelle qui lui correspond ? La nature est fasciste, internet nous en libère. Pourquoi refuser à Tom ce que chacun réclame pour lui dans notre bel Hexagone ?

Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri

Le slogan choisi par ceux qui sur Facebook « se mobilisaient » pour « exiger » la libération d’Amina Arraf (le nom faramineux que s’était choisi Tom) était prémonitoire. « Les frontières ne sont rien quand on a des ailes. » Qui donc parmi nous a des ailes ? Sur la Toile, nous sommes tous des anges, et avec les frontières, c’est le corps tout entier qui disparaît sur les ailes du lyrisme… « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. « Le réel, on s’en cogne », proclame Tom/Amina sous les vivats, puis sous les crachats de la foule. Il suffit de lire la citation de la fausse-vraie lesbosyrienne qui ouvre le dithyrambique (et, a posteriori, hilarant) portrait que The Guardian consacre à l’intéressé(e)[2. Pour une fois que l’on peut utiliser cette graphie ridicule à bon escient, je ne vais pas me gêner] pour le comprendre. « Si nous voulons vivre dans un pays libre, il faut vivre comme si nous vivions déjà dans un pays libre ». Les conditions concrètes d’existence n’ont aucune importance, et voici déclarée une bonne fois pour toute l’abolition de l’esclavage du réel.

Les centaines de milliers de « visites » des journalistes et autres internautes occidentaux sur le blog de Tom/Amina devraient nous faire réfléchir. Avant de crier haro sur le blogueur, souvenons-nous qu’il nous a raconté exactement l’histoire que nous attendions tous, si l’on veut bien tenir pour quantité négligeable les quelques congestionnés des sinus insensibles aux effluves enivrantes (bien que virtuelles) du « Printemps arabe ». L’histoire édifiante d’une courageuse professeure d’Anglais de Damas, née aux Etats-Unis qui, au quotidien, défiait les autorités, moquant leurs prétentions à réduire le soulèvement en cours à un complot salafiste. L’histoire de la belle Amina, dont de magnifiques photos (piquées à une Croate sur Facebook) ne laissant aucune ambigüité sur son sexe véritable, circulaient sur les sites des médias les plus autorisés, affublées d’un « DR » faraud. L’histoire d’une défenseure acharnée de la cause LGBT, leadeure charismatique de cette foule syrienne mobilisée pour obtenir, qui l’eût cru, le droit de vivre au grand jour l’orientation sexuelle qui lui chante. L’histoire d’une charmante jeune femme dont le père avait été approché par le gouvernement pour qu’il donne sa fille à Bachar, plus c’est gros, plus ça passe. L’histoire d’une blogueuse qui, s’exprimant sous les hourras de la foule des journalistes occidentaux, s’extasiait sur elle-même. « Quelle époque pour vivre en Syrie ! Quelle époque pour être une Arabe ! Quelle époque pour être vivante ! » Tout ça est un peu plus exaltant qu’être étudiant à quarante ans en Ecosse. « Amina, c’est toi », semble nous susurrer Tom à l’oreille. Ce n’est pas pour rien, avouons-le, que Gay girl in Damascus est devenu le blog syrien le plus populaire en Occident.

On nous avait aussi promis qu’internet nous permettrait de sortir enfin de notre passivité pour devenir des acteurs à part entière. Là encore, Tom a pris l’époque au mot. On ne va pas laisser le printemps arabe aux Arabes, alors que nous ne sommes qu’à un clic de la révolution ! Jaloux de voir l’Histoire s’écrire sans lui, Tom a décidé de la faire, lui aussi, cette Histoire vue à la télé. Et il a réussi. Crédible, cru, et même cité, repris et admiré. Qu’il était loin le petit Tom qu’on accusait d’antisémitisme et d’antiaméricanisme – ou qu’on ignorait – quand il s’exprimait en son nom ! Une fois devenu Amina, plus personne ne lui a cherché de noises. Total respect pour Amina. De plus, Tom/Amina avait de la situation syrienne parfaitement compatible avec ce que nous souhaitions en penser.

Tout cela serait beaucoup plus drôle si le nombre de morts ne cessait d’augmenter, chaque jour en Syrie et ailleurs dans le monde arabe, printemps ou pas. En attendant, il n’est pas si étonnant qu’aucun journaliste ne se soit dit que la mariée était trop belle – si je puis dire. Cela prouve encore, si besoin est, qu’internet ne permet pas de se confronter à d’autre opinions, mais plutôt de conforter les siennes.

Certains observaient avec des mines entendues les Etats-Unis avaient formé des blogueurs en Egypte pour fomenter « la révolution ». Un complot de la CIA de plus, dans lequel il était facile d’embringuer Amina, comme c’était excitant ! D’autres évoquaient une manœuvre des services syriens pour faire sortir du bois les opposants. Personne n’avait imaginé la terne réalité : un quadra hétéro qui bovarise seul dans un coin perdu de notre vieille Europe. Dire que nous l’avions sous le nez, la triste réalité, et même parfois en chair et en os. Et je sais de quoi je parle.

Hockey sur bris de glace

6

Difficile d’écrire le mot « émeutes » dans la même phrase que le mot « Canada » – sauf bien sûr quand c’est le gouvernement de ce pays qui condamne les violences quelque part au Moyen-Orient. Et pourtant, il le faut… Mercredi soir une véritable émeute urbaine a éclaté à Vancouver après la défaite de l’équipe locale de Hockey (les Canucks) qui s’est inclinée face aux Bruins de Boston lors du match décisif de la Coupe Stanley, le trophée qui récompense le champion de la NHL (les compétitions sportives regroupent les deux voisins nord-américains).

Et ce chaos n’était pas le fait d’une poignée de hooligans. Dès la fin du match quelques 100 000 personnes se sont rassemblées dans le centre-ville et très vite ça a tourné au vinaigre : voitures – dont au moins deux de la police – renversées et incendiées, vitrines brisées et bagarres. La police a dû utiliser des gaz lacrymogènes, des tirs de flashball, des chiens et des chevaux pour disperser les émeutiers et les pillards. L’atmosphère « peace and love » de JO d’hiver 2010 a décidément laissé la place à quelque chose de moins « nice and friendly » et on peut comprendre que la maire Gregor Robertson soit « terriblement déçu ».

Mais le plus étonnant est que dix jours avant le match, la suite violente de la défaite avait été prévue par le journal local The Vancouver Sun… Le journaliste a même interrogé la police pour savoir si les leçons des émeutes qui avaient éclaté en 1994 dans les mêmes circonstances ont été tirées. Réponse des policiers : « la police a aujourd’hui un bien meilleur plan d’action et suivra de près les évènements ». Nous voilà rassurés.

Bac philo 2011

5

Si tu es un adolescent en fin de carrière qui, cette année, a laissé éclore, en cours de philosophie, ses premiers émois existentiels comme autant de petits boutons d’acné, ce matin tu en as bavé, puisque tes indignes parents t’ont maintenu quatre heures durant à l’écart de Facebook, de Lady Gaga et de ta wii pour te laisser seul, abandonné de tous, face à l’angoisse de la page blanche. L’angoisse de l’épreuve de philosophie du baccalauréat est passée. Maintenant, il ne te reste plus qu’à être terrorisé, car voilà, pour toutes les séries, les corrigés du bac philo, les vrais.

« Peut-on prouver une hypothèse scientifique ? » Evidemment, si tu n’as pas lu les oeuvres complètes des frères Bogdanov, tu ne peux rien comprendre à cette question. L’hypothèse : les frères Bogdanov sont les plus grands scientifiques français de tous les temps. La preuve : ils sont les plus invités à la télévision. Après ça, il n’y a pas grand chose à rajouter.

« L’homme est-il condamné à se faire des illusions sur lui-même ? » L’homme, certainement pas, mais la femme oui. Prenez Anne Sinclair : c’est le genre de fille à se faire des illusions sur un homme qu’on veut condamner.

« La culture dénature-t-elle l’homme ? » Ce qui est sûr, c’est qu’elle peut parfois tacher. Vous êtes invité à un vernissage. Il y a du monde. Un inconnu vous bouscule et vous voilà avec votre chemisier maculé de vin rouge. Vous avez beau courir aux toilettes, essayer de nettoyer les dégâts : le vin rouge ça ne part pas comme ça et vous vous retrouvez dans de beaux draps. La culture ne dénature pas l’homme, mais elle le tache sacrément.

« Peut-on avoir raison contre les faits ? » Avec un bon avocat, toujours. Et quand un seul avocat ne suffit pas, tu en prends deux.

« La liberté est-elle menacée par l’égalité ? » Vu que ni l’égalité ni la liberté n’existent, ça simplifie les choses, sauf à la cantoche. Dans un monde où l’égalité régnerait, tout le monde mangerait des frites à midi. Mais si tout le monde mange des frites, où est ma liberté de choisir ce que je veux manger ? Prenons donc l’exemple inverse : dans un monde où la liberté régnerait, tout le monde pourrait manger ce qui lui plaît, donc tout le monde mangerait des frites à la cantine. On peut donc en conclure que la liberté et l’égalité, ça donne la frite.

« L’art est-il moins nécessaire que la science ? » Non, absolument pas. L’art est beaucoup plus nécessaire que la science : on aurait dû d’ailleurs subventionner des plasticiens pour décorer la centrale de Fukushima, plutôt que de s’occuper de la sécurité du réacteur.

« La maîtrise de soi dépend-elle de la connaissance de soi ? » Quand Socrate parcourait l’agora athénienne et qu’il lançait à la cantonade : « Connais-toi toi-même ! », on lui répondait souvent : « Et ta soeur ! » Eh bien Socrate gardait la maîtrise de lui-même. Pas simplement parce qu’il était du genre chochotte et n’osait pas provoquer la castagne, mais le gars avait une grande maîtrise de soi.

« Ressentir l’injustice m’apprend-il ce qui est juste ? » Oui, d’ailleurs, viens là, tu as été un très méchant garçon, je vais te donner la fessée.

Nous somme tous des indignados

23
photo : Julien Lagarde (Flickr)

La jubilation est à son comble dans la sphère hesselienne : au moment même où, le 15 mai, leur gourou lançait son « appel de Thorens » sous la pluie aux « nouveaux résistants » autoproclamés, les « Indignados » espagnols se mobilisaient Puerta del Sol, à Madrid.
La parole de leur héros devenait ainsi « performative », comme on dit à la Sorbonne, et non plus seulement le vade-mecum d’un « buonisme » de supermarché.

Dépêché sur place, Daniel Mermet mobilisait les moyens du direct pour transmettre au peuple de France Inter son épectase face au déclenchement de la révolte contre la « dictature bipartidaire » qui, selon lui, écrase les damnés de notre continent. « Je me trouve actuellement au Ground Zero de l’indignation ! » s’exclame-t-il, au comble de la félicité. Ground Zero (prononcer « ziro »)? Cette métaphore faillit me coûter 135 euros et 1 point de permis, car elle détourna une seconde mon attention du « bip-bip » antiradar dont mon véhicule est équipé jusqu’à nouvel ordre de la place Beauvau. Dans l’auberge espagnole où se précipitent nos commentateurs pour se faire voir « là où ça se passe », Mermet mérite d’être honoré comme l’employé du mois, avec sa photo dans le hall d’entrée.[access capability= »lire_inedits »]

Accoler dans une même métaphore Ben Laden et Hessel relève de ce raccourci fulgurant dont seul les génies ont le secret. Si j’avais osé la même figure de rhétorique, je serais passé sur le champ de la case « néo-réac » à celle de « bon pour l’asile ».

L’étincelle hesselienne embrasera-t-elle la morne plaine occidentale ?

« C’est Mai 68 ! » « C’est la place al-Tahrir qui s’installe en Europe ! » À entendre Mermet, ses compères et commères des ondes nationales, l’étincelle hesselienne est en passe de mettre le feu à toute la morne plaine d’un Occident aussi moisi que corrompu.
Dans ce concert de jubilation fortissimo, l’air pianissimo du raisonnement sceptique risque d’être passablement inaudible, ce qui ne nous empêchera pas de l’entonner.

Quoi de plus normal que les jeunes urbains diplômés des grandes villes espagnoles, dont le taux de chômage atteint, paraît-il, 43%, protestent dans la rue contre la situation qui leur est faite ? Qu’ils en rendent responsables leurs dirigeants, gauche et droite confondues, est leur droit le plus strict, et à leur place je chercherais le moyen le plus adéquat pour le leur faire comprendre. Camper Puerta del Sol ? Pourquoi pas ? Mais après ? Contraindre l’Allemagne à payer, par le biais de l’euro, les folies financières des pays du « Club Med » ? Hors de question. Nationaliser les banques, sources de tous les maux ? Cela ne diminuera pas d’un centime la dette publique, et le coup de l’URSS faisant un bras d’honneur à l’emprunt russe tsariste est un one shot historique.

Ce qui se dessine dans les mois qui viennent pour l’Espagne, ce n’est pas le rassemblement fusionnel dans l’euphorie d’une joyeuse indignation, mais la déstructuration sournoise d’une nation et d’un État inachevé. Plus que la déroute des socialistes et l’apparent triomphe de la droite aux dernières municipales, c’est la montée en puissance des partis régionalistes, voire séparatistes, dans les provinces riches : Pays basque et Catalogne. Et ceux-là ne rêvent que de laisser les « Indignados » de Madrid à leur camping sauvage sous tente quechua.[/access]

Damas, ton univers impitoyable

2
Maher al-Assad, Assaf Chawkat et Bachar al-Assad. photo : Christopher Schleicher (Flickr)

À en croire une légende tenace depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Bachar al-Assad ne serait qu’un pion entre les mains des tout-puissants services de sécurité syriens. Ceux-ci seraient contrôlés par son frère cadet Maher, qui dirige la Garde républicaine et les unités d’élite de l’armée, son beau-frère Assaf Chawkat, vice-chef d’état-major des armées, ainsi que par son cousin Rami Makhlouf, richissime hommes d’affaires qui cultive une conception très personnelle de « l’économie sociale de marché ».

Une famille en or

Il faut dire que ce grand escogriffe de Bachar n’était pas prédestiné à la fonction. C’est seulement à la mort accidentelle de son aîné Bassel, officier de carrière et successeur désigné de Hafez, qu’il démarra son cursus honorum militaire, pour suivre six ans de formation accélérée qui l’obligèrent à abandonner sa confortable et paisible existence d’ophtalmologue londonien pour emménager sur les hauteurs du Mont Qassioun, à Damas.

Au rythme des manifestations qui secouent le pays depuis trois mois, Bachar al-Assad souffle le chaud et le froid, réprimant férocement la contestation qu’il attribue à un complot ourdi par l’étranger d’un côté, remaniant son gouvernement, décrétant une amnistie générale et promettant des réformes de l’autre. De rodomontades en reculades, on y perd son latin.

L’absence totale de couverture médiatique ne facilite pas non plus la tâche des analystes : y a-t-il ou non des désertions en série de soldats réfractaires ? Les cortèges de manifestants sont-ils 100% pacifiques ou comportent-ils des hommes armés ? Et quid de la milice alaouite « Chabiha » qui sèmerait la terreur dans les rues ? Ceux qui savent – à commencer par les services israéliens et américains qui ont sans doute mis les radios militaires syriennes sur écoute – ne parlent pas. Et ceux qui parlent ne savent pas tout. Leurs révélations fondées sur des rumeurs ne nous éclairent que très partiellement.

Dans ces conditions, seuls les milliers de réfugiés ayant quitté le pays permettent de fissurer le mur du silence imposé par Damas. D’après le Financial Times et Al Jazira, parmi les milliers de Syriens ayant traversé la frontière turque, nombreux sont ceux qui désignent Maher Al-Assad comme l’unique responsable des massacres. À en croire les témoignages des villageois en fuite, Maher aurait, entre autres exploits, ordonné à ses troupes de « nettoyer » le village de Jisr-al-Choughour- situé au nord-ouest du pays, non loin de la frontière turque- en chassant ses habitants. Ce qui signifierait que Bachar est blanc comme neige ou, au moins, que de sérieuses dissensions opposent, au sein du régime, les partisans de l’apaisement et ceux de l’affrontement.

Un incident récent accrédite l’existence de ces deux lignes. Dernièrement, le chef de la sécurité de Deraa a été démis de ses fonctions puis interdit de voyage. Or, ce cousin des frères Assad appartient au premier cercle. Son éviction prouve qu’il y a bien du rififi dans la famille. Reste à savoir s’il s’agit d’une véritable brèche au sein du pouvoir comme le pensent certains opposants qui parient sur un divorce imminent entre Bachar et Maher, ou d’un enfumage médiatique destiné à restaurer l’image entachée du président syrien. Concurrence ou connivence ?

Deux générations de fratries

À première vue, le duo composé du gentil Bachar et du méchant Maher évoque plutôt la partition des deux flics, l’un étant préposé aux baffes et l’autre aux clopes. Dans cette perspective, le premier multiplierait les concessions politiques, tandis que le second serait chargé de noyer la révolte dans le sang. Plus complémentaires que concurrents, les deux frères seraient donc les Castor et Pollux d’une dictature aux abois. C’est la thèse défendue par quelques experts avisés qui, ignorant lequel des deux frères orchestre la répression, mentionnent le précédent de 1982. À l’époque, Hafez al-Assad déléguait les tâches ingrates à son turbulent cadet Rifaat. Résultat : au moins 15000 civils périrent dans le bombardement de Hama la rebelle par l’armée syrienne.

Quelque trente ans plus tard, il se murmure que Bachar et Maher joueraient la même partition sur des paroles différentes. La comparaison n’est pas tout à fait convaincante. Non seulement Hafez n’avait pas le tempérament et l’allure désinvoltes de son fils Bachar, mais ce Florentin du désert connaissait son Machiavel et, en bon officier de l’armée de l’air, savait se faire obéir de ses hommes, y compris de son propre frère. Il confia à Rifaat l’exécution des basses œuvres du régime avant de le congédier comme un domestique. Rifaat paya très cher le prix de ses ambitions. Pour sauver sa peau, il fut contraint à l’exil après avoir été le dindon de la farce baasiste.

Bachar n’a ni le charisme, ni les soutiens qui permettaient à son père de tenir l’ensemble de l’appareil d’Etat. Il est fort probable qu’une bonne partie de l’appareil sécuritaire lui échappe – ce qui ne l’exonère évidemment pas de ses responsabilités dans la boucherie en cours. S’il y a répartition des rôles entre lui et son frère, il la subit peut-être plus qu’il ne la contrôle. Rappelons qu’à quelques encablures de Damas, la Syrie abrite le tombeau présumé d’Abel, assassiné par son frère Caïn, que Dieu condamna à l’exil éternel. À en croire les innombrables rumeurs sur le caractère sanguin de Maher, celui-ci serait taillé pour endosser le rôle de Caïn[1. Une légende urbaine veut que, lors d’une dispute, Maher ait sorti son revolver et tiré sur son beau-frère Assef Shawkat, qui s’en sortit indemne].

Il faut croire que cet épisode biblique nourrit le roman familial. À une génération de distance, Bachar et Maher sont peut-être en train d’en écrire un nouveau remake. En l’absence d’interdiction divine programmée, c’est peut-être la rue qui dénouera ce sac de nœuds familial.

Carrefour : le pays où le salarié est moins cher

27

On le sait, malgré la courageuse politique menée depuis 2007, le démantèlement de l’Etat Providence et le rééquilibrage des revenus du Travail au profit de ceux du Capital, ne sont pas encore tout a fait parvenus à leur terme. La France reste trop souvent engoncée dans un inadmissible conservatisme avec ses conventions collectives que l’on croirait rédigées par des syndicats staliniens et son Code du Travail qui empêche l’embauche par ses circonvolutions talmudiques ou soviétoïdes, au choix.

Heureusement, de grands patrons résistent et refusent le diktat de législateurs gauchistes qui ne connaissent rien à la libre entreprise. C’est pour cela qu’il faut absolument soutenir Carrefour et son PDG, Lars Olofsson qui a touché en 2010 2,6 millions d’euros de salaire et 900 000 en stock-options, sans compter 1,7 millions d’euros d’actions gratuites -s’il parvenait à développer le groupe.

C’est bien entendu ce qu’il a cherché à faire, notamment en refusant de se laisser paralyser par le SMIC. Le problème est que la justice, qui n’a que ça à faire plutôt que d’arrêter les vrais délinquants, s’en est mêlée et vient de déclarer Carrefour Hypermarchés coupable de « paiement par un employeur de salaire inférieur au minimum mensuel garanti » et a condamné l’enseigne à une amende de 3,6 millions d’euros, c’est-à-dire pratiquement un an des émoluments reçus par monsieur Lars Olofsson. Bien sûr Carrefour a fait appel car personne n’a compris que monsieur Olofsson est un précurseur: puisque, paraît-il, le SMIC ressemble trop au RSA, pourquoi ne pas payer les salariés au RSA et se débarrasser du SMIC ?

Monument sans maures

210

Qu’il est agréable de déambuler nonchalamment dans le Parc du Cinquantenaire à Bruxelles ; de passer, insignifiante fourmi, sous les imposantes arcades surmontées par un immense quadrige représentant le Brabant – qui n’était pas encore divisé en Brabant-Flamand et Brabant-Wallon ; de flâner parmi les arbres et les monuments à la gloire d’un pays qui fut en son temps l’une des premières puissances économiques mondiales ; de parcourir les riches Musées Royaux d’Art et d’Histoire, le Musée de l’Armée ou même l’Autoworld (le Musée de l’automobile) qui y sont implantés… (Faites-moi penser à réclamer mon obole à l’Office du tourisme !). Et qu’il est doux et rassurant de s’allonger au soleil sur ses fraîches pelouses à regarder glisser de jolis cumulus.

On a l’impression d’être plongé dans un univers immuable. Le promeneur attentif sera pourtant attiré par une imperceptible altération d’un monument érigé en 1921 par Thomas Vinçotte. Intitulé « Les pionniers belges au Congo », affublé d’un écriteau éducatif signalant qu’il doit être compris au regard de la mentalité colonialiste et paternaliste de l’époque – précision utile, même si elle rappelle l’imbécile mise à l’index de Tintin au Congo -, ce monument représente en effet des personnages emblématiques d’un siècle révolu : le roi Léopold II entouré de courageux soldats, une jolie madame congolaise toute nue et ses adorables bambins, un vilain méchant crocodile représentant le fleuve en colère, des gentils missionnaires et gentils explorateurs, un soldat qui se dévoue pour son pauvre chef blessé et enfin un autre soldat se battant contre…Tiens, contre qui ? Mille sabords ! On dirait que le malheureux frappe dans le vide. Ils sont fous ces Belges ! On devine néanmoins une forme assez vague qui semble dessiner un corps allongé.

photo : Marie-Hélène Cingal (Flickr)

Un monument censuré : une première

Pas grave se dit-on, puisqu’une inscription gravée dans la pierre est là pour édifier le promeneur. « L’héroïsme militaire belge anéantit l’ (… ) esclavagiste », peut-on lire. Saperlipopette ! Il manque un mot. Il a été effacé. Et dans les deux langues.

Le mot disparu est « arabe ». Et la statue maladroitement corrigée qui donne l’impression que notre troufion se bat contre des mouches tsé-tsé représentait un marchand d’esclaves portant un turban.

Ce mystérieux évanouissement serait-il dû à la proximité de la grande Mosquée ? En 1967, cet imposant bâtiment, qui fut le « pavillon oriental » de l’Exposition Universelle de Bruxelles de 1880, a été offert par le roi Baudouin au roi Fayçal d’Arabie Saoudite. Lequel s’empressa d’en faire un centre wahhabite où l’on peut aujourd’hui entendre des prêches violents à l’encontre de Bruxelles, capitale des kafirs, c’est-à-dire des impies.

La grande mosquée de Bruxelles. photo : Bernard Swysen

Mais revenons à notre monument « censuré » – ce qui est, me semble-t-il, une première. Un certain Doryad Azefzaf, sorti d’on ne sait où, s’étant plaint auprès du CECLR (Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme) et du MRAX (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie), les ambassades d’Arabie et de Jordanie, ainsi que l’imam de la Mosquée ont exigé, très officiellement, que l’on gomme cette référence au rôle joué par les Arabes dans la traite des Noirs au Congo.

Mettons les pieds dans le plat. La communauté arabo-musulmane serait-elle seule à être dispensée de tout travail de mémoire ? Cette question n’a rien d’« islamophobe », ou alors il faudrait accuser de francophobie toute personne évoquant la Collaboration. À ce compte-là, effaçons le mot « allemand » de nos monuments aux morts pour ne pas froisser Angela Merkel, et rasons les ruines du dôme de Genbaku à Hiroshima, dont la vue chagrine sans doute les Américains.

L’affaire est passée totalement inaperçue, la presse ayant préféré faire profil bas, de peur d’être maraboutée par les mots magiques « padamalgam ! » et « padestigmatisation ! » Je l’avoue, j’ai eu beau mettre tous mes hommes sur le coup, envoyant les plus fins limiers enquêter au sein des ministères et institutions concernés, j’ai fait chou blanc : impossible de savoir qui a autorisé le « maquillage » du monument. Je n’ai pas trouvé sur internet la moindre photo le montrant tel qu’il était avant cette opération de chirurgie politique. Et mes demandes pour reproduire une photo extraite d’un vieux bouquin conservé dans une bibliothèque publique sont restées sans réponse.

La colonisation belge contre l’esclavage

Pour les promeneurs soucieux de vérité historique plutôt que de réconfort mythologique, on me permettra de citer Stanley et Livingstone : « Dans les cent dix-huit villages mentionnés, les Arabes ont fait 3 600 esclaves. Il leur a fallu tuer pour cela 25 000 hommes adultes pour le moins et de plus 1.300 de leurs captifs ont succombé en route au désespoir et à la maladie. Étant donné cette proportion, la capture des 10 000 esclaves par les cinq expéditions d’Arabes n’a pas coûté la vie à moins de 33 000 personnes et encore quels esclaves que ceux que je vois là enchaînés et pour lesquels frères, pères et maris ont répandu leur sang… de faibles femmes, de tout petits enfants…». Et je rappellerai, pour défendre l’honneur de mon pays, que, si dès 1840, des commerçants arabes venus de Zanzibar avaient pénétré les territoires congolais pour y chercher des esclaves, Léopold II n’est devenu le roi de « l’Etat Indépendant du Congo » qu’en 1885 et que dès 1888, « La Société Antiesclavagiste belge » finançait et organisait « les Campagnes de l’État indépendant du Congo » contre les esclavagistes. Cette guerre sanglante s’acheva en 1894 par la victoire des antiesclavagistes. Cette histoire bien connue ne plait visiblement pas à tout le monde. On peut le comprendre : aucune nation, aucun groupe humain n’aime se souvenir de ses turpitudes passées. Ce qui est moins compréhensible, c’est que l’Etat belge ou certains de ses agents aient pu se montrer complaisants avec ceux qui demandent que l’histoire soit réécrite à leur avantage.

Ni l’Occident, ni l’Europe, ni la Belgique ne devraient accepter d’être affublés de la casquette de « méchant universel ». Certes, nous sommes responsables de pas mal de crimes et atrocités du passé. Nous n’en avons pas, loin s’en faut, l’exclusivité. Or, dans l’autocritique – qui dégénère aisément en haine de soi – l’Europe est seule. La Belgique a reconnu l’iniquité de la colonisation et mène sur son passé impérial un réel travail d’analyse et de débats, l’Europe passe son temps à s’excuser de son histoire, oubliant au passage qu’elle a mis fin au fléau esclavagiste et passant par pertes et profits les progrès accomplis, y compris dans ses colonies. En revanche, les traites interafricaines – que la loi Taubira passe soigneusement sous silence en France – ont tout simplement disparu : il faut croire qu’elles ne cadrent pas avec le récit binaire que l’on appelle aujourd’hui « histoire ».

En attendant, chers amis, dépêchez-vous d’aller place Royale à Bruxelles voir la statue équestre de Godefroy de Bouillon, premier souverain chrétien de Jérusalem. Ses jours sont peut-être comptés, des élus municipaux suggérant qu’on la remplace par un symbole de « tolérance religieuse » afin que « Bruxelles, capitale de l’Europe, puisse utilement adresser un geste d’amitié au monde musulman ». Moi, mes amis, je leur dis la vérité, même quand elle n’est marrante ni pour moi, ni pour eux. Notons que les mêmes élus réclament la disparition du monument érigé à la mémoire des victimes du génocide arménien.

Les traites négrières: Essai d'histoire globale

Price: ---

0 used & new available from

Halte à la clitophobie !

28

Je dois bien l’avouer : jamais je n’aurais cru que Caroline de Haas et ses copines de Osez le Féminisme iraient jusque là. Lorsque la porte-parole de cette association, dont la récente médiatisation doit beaucoup à DSK, déplorait à Mots croisés qu’on « ne parlait pas assez du plaisir féminin », je l’avais méchamment moquée en imaginant que des brigades domestiques contrôleraient bientôt le juste partage du plaisir dans les chambres à coucher de France et de Navarre.

En fait, nous étions loin d’imaginer ce qu’allaient oser nos féministes new-age : une grande campagne intitulée « Osez le clito » vient d’être lancée par l’association. Vous avez bien lu. Et si vous ne me croyez pas -ce que je comprendrais- rendez vous sur le site dédié. Vous y trouverez notamment un clip révolutionnaire dont le but est de montrer aux autres femmes -qui l’ignoreraient encore- que c’est vachement bien, l’orgasme féminin.

Sur le site de « Osez le féminisme », on peut lire ce morceau d’anthologie: « Osez le féminisme prépare une campagne « Osez le clito ». L’objectif ? Parler et faire parler des plaisirs sexuels des femmes. Le clitoris est un organe essentiel du plaisir sexuel. Pourtant, il est souvent oublié, nié, voire mutilé. Avec « Osez le clito », Osez le féminisme veut affirmer que les sexualités des femmes sont multiples, peuvent se vivre en dehors de toute procréation et ne sont pas forcément complémentaires des sexualités masculines. Le clitoris est politique ! »

Si vous êtes sensible à ce combat politique d’envergure, lequel ne devrait pas laisser Madame Dugenou insensible, vous pouvez d’ores et déjà vous inscrire afin de participer aux actions collage/pochoir qui auront lieu en région parisienne et dans une quinzaine de grandes villes françaises le 20 juin prochain. Rappelons au passage ce scandale méconnu : il n’existe pas, à ce jour, de journée mondiale du clitoris.

Vive le Clitoris, Vive la République et Vive la France !

Faut-il compter noir sur blanc ?

51
un couple mixte. Photo : Paco CT (Flickr)

« IC13 » : Blanche, non anglaise, ni irlandaise. Au moins une fois par semaine, j’inscris mon code ethnique sur un document administratif britannique. Sans lui, on ne se soigne pas, on ne se loge pas, on ne se transporte pas, on ne va pas à l’école, on ne vote pas, on ne peut pas travailler. C’est simple, on n’existe pas. On n’est même pas compté dans le dernier recensement décennal de 2011. Et personne ne songerait à s’en offusquer.

Le monde à l’envers pour un Français nourri à l’égalité en droit et allergique par principe au rattachement communautaire. Il manque peut-être aux Anglais un petit détour par Vichy et le fichage des juifs pour comprendre l’allergie française au recensement des citoyens en fonction de leur origine. Terre d’accueil d’aussi longue date que la France mais issu d’une tout autre histoire, le Royaume-Uni a fait le choix opposé. L’État est culturellement multinational, à travers le Commonwealth, et la société multiculturelle. Depuis les années 1960, l’Office national des statistiques recueille des données chiffrées sur les populations originaires de l’ex-Empire, pour mesurer les discriminations subies par chaque communauté, les combattre en connaissance de cause et définir les besoins des collectivités, par exemple en termes de traducteurs ou de travailleurs sociaux. C’est aussi sur la base de ces statistiques que sont établis des quotas destinés à compenser les inégalités dans l’éducation, le marché de l’emploi, les services publics, le logement. En réalité, c’est tout l’équilibre social britannique qui repose sur ces statistiques que les populations concernées demandent et redemandent.[access capability= »lire_inedits »]

L’origine des délinquants systématiquement mentionnée par la presse

Curieusement, nul ne craint que ces données soient instrumentalisées par un quelconque National Party ou alimentent le type de polémique suscitée chez nous par Zemmour. C’est que, paradoxalement, l’ethnicisation va de pair avec la transparence : alors qu’en France, personne ne sait quelle est la proportion de Noirs et d’Arabes et que tout le monde pense que la publication de telles données alimenterait la campagne électorale d’une certaine blonde. Au Royaume-Uni, l’origine d’un délinquant est systématiquement mentionnée par la presse, et les campagnes de prévention de la délinquance, comme certaines opérations policières, ciblent clairement des groupes ethniques. « L’Opération Trident » vise par exemple les meurtres et fusillades « black on black » commis dans Londres. Imagine-t-on les glapissements de Thuram et de la Halde que susciterait une telle initiative ?

En réalité, l’universalisme français, même s’il comporte une part de dénégation, n’est pas forcément plus injuste que ce pragmatisme bon teint. Peut-être que les statistiques britanniques permettent une répartition judicieuse des crédits entre les différentes écoles primaires, mais permettent réellement de lutter contre les inégalités ? Ont-elles empêché les attentats de Londres en juillet 2005 ? Sont-elles un frein ou un encouragement aux sentiments d’appartenance qui font que 81% des musulmans britanniques se sentent musulmans avant d’être britanniques ? À partir du moment où on renvoie constamment l’individu à son origine, comment s’étonner que celle-ci prenne le pas sur toute autre affiliation ?

À cela, il faut ajouter que les statistiques alimentent des rivalités intercommunautaires toujours plus intenses, chacun se demandant qui empochera le gros lot social ? Qui obtiendra la création d’une école religieuse ? De plus, la définition même des groupes pose des questions insondables : faut-il distinguer les Noirs africains et les Noirs antillais, qui se détestent cordialement ? Les Africains catholiques ou les Africains musulmans ? Les adventistes du septième jour ou les Ismaéliens du premier ?

Ne faudrait-il pas, dans ces conditions, intégrer d’autres paramètres comme le genre, les comportements sexuels, les handicaps ? Au pays d’Orwell et de Huxley, on combine déjà toutes ces données dans un vaste shaker administratif dont l’exemple le plus parfait reste la BBC où les Noirs répondent aux Pakistanais, les femmes aux manchots et ainsi de suite, en fonction d’équations toujours plus complexes. Certes, elles favorisent une diversité de façade – j’enlève une Blanche pour mettre un Noir. Mais elles pourraient aussi contribuer à construire le « Meilleur des mondes ».[/access]