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Midi à Manhattan…

Si l’affaire DSK a un tel retentissement, c’est peut-être bien parce que la « pulsion » ne cesse de nous poser problème. Mais qu’est-elle, au juste ? Une pression, plus ou moins agréable, que l’on cherche à réduire quand elle est trop haute, à augmenter quand elle est trop basse, en vertu d’un principe dit « de constance ». Le problème, c’est que le principe de constance, eh bien, ça ne nous plaît pas toujours – c’est quand même la porte ouverte à une « vie de fonctionnaire ». C’est rassurant, certes, mais un peu ennuyeux sur les bords…

Et puis, y’a pas que l’économique, dans la vie ; le FMI, nous, ça nous excite moyen.
Et il semblerait que nous ne soyons pas les seuls, comme en témoigne le déferlement médiatique autour de l’affaire DSK. En effet, qu’on se le dise, la pulsion n’existe que par rapport à un fantasme. Ne la cherchez pas au coin de la rue, elle n’y est pas.

La réalité s’appréhende à travers un fantasme de toute-puissance sadique ou maso… La mise en acte, elle, est versée au compte de la pulsion. Le fantasme, qu’on le veuille ou non, ça nous tient au corps, ça nous tient le corps. De là à en faire des folies, il n’y a qu’un pas que nous franchissons tous allègrement, au moins dans nos rêveries les plus inavouables. Et dans cette malheureuse affaire, c’est sans doute de nos constructions mentales les plus inaccessibles, les plus refoulées, les plus inconscientes qu’il s’agit.[access capability= »lire_inedits »]

Le drame DSK réunit tous les ingrédients d’un grand polar à l’américaine: l’argent, le pouvoir, le sexe, la femme noire et pauvre , le juif riche et puissant… Mais pour de vrai et en temps réel. Évidemment, c’est chez l’oncle Sam que ça se passe. Alors bien sûr, ça nous fascine ! L’Amérique, c’est l’Amérique ! DSK l’aimait, il voulait l’avoir, il l’a eue et elle l’a eu.

L’Amérique nous a tous eus. Nous ne savons rien de cette affaire, mais les spéculations vont bon train. La gamme des arguties pseudo-psychanalytiques va du :« DSK est coupable, c’est un acte manqué ! » au «Il a échoué par crainte du succès !»en passant par « C’est son inconscient qui a cédé suite à une lutte féroce entre Éros et Thanatos ! » sans oublier « L’exercice du pouvoir fragilise la capacité de séduction », etc, etc. Il apparaît clairement que la machine à fantasmer (la nôtre) s’en donne à cœur joie ou à cœur triste, c’est selon.

De DSK, on ne peut rien dire, de la sexualité des hommes de pouvoir en général et à la louche, pas davantage. Non, la seule chose dont on peut parler, c’est de notre propre effroi. Et il est incommensurable. Il réveille les traumatismes et suscite les identifications imaginaires et politiques des névrosés apeurés ou des paranos en quête de coupables.

DSK est – on est tenté d’écrire était − en effet un homme public, un homme de la République, un homme de la chose publique. Et à ce titre une chose − das Ding, comme dirait l’autre −, c’est-à-dire, pour aller vite, quelque chose d’inaccessible, tout autant que la Dame pour laquelle les troubadours d’antan se donnaient tant de mal, quand bien même ils ne l’avaient jamais vue et ne la verraient jamais.

Illusion tenace à laquelle on aimerait bien croire autant qu’au Père Noël. Parce que si nous pouvons nous accorder sur le fait que le Père Noël est une ordure, c’est tout simplement parce que nous savons qu’il n’existe pas pour de vrai. Mais quand il s’agit d’un puissant, un peu, beaucoup, mis en place d’idéal mais fait de chair et d’os comme nous, alors là, on n’en revient pas de ce qu’on trouve dans sa hotte !

On peut cependant s’interroger sur ces féministes militantes qui rappellent avec véhémence que les femmes ne cessent d’être harcelées, violentées, méprisées par des hommes tout-puissants. Ces super-professionnelles, super-mamans, super-organisées et super-bien-pensantes, on se demande bien ce qui les fait courir. Elles n’ont pas tort, bien sûr, mais que voulait-elle dire, l’autre jour à la radio, celle qui, après avoir dénoncé la vilénie masculine, prétendait qu’elle n’aurait pas peur de prendre l’ascenseur avec un des journalistes de l’émission ? Le supposait-elle impuissant ?

Elle n’aurait donc jamais éprouvé le frisson qui parcourt l’échine d’une femme quand un homme, quel qu’il soit, mais plus encore quand il est riche et célèbre, jette un regard sur elle ? Ne s’est-elle jamais rendue à un rendez-vous avec le souhait de séduire l’homme qu’elle venait interviewer ? À nier ainsi le désir féminin sous prétexte de ne pas justifier l’intolérable, les féministes vont finir par obliger toutes leurs consœurs à payer la note au resto ! C’est pas que, mais quand même… ça fait quand même un peu partie des avantages en nature qui compensent les disparités salariales.

Reste la question de l’ « addiction » au sexe dont on voudrait affubler certains hommes (comme si les femmes en étaient dépourvues). Il y a là un abus de langage. Dans l’addiction, il y a un objet et la question de savoir si la bouteille est d’accord ou pas ne se pose pas. Dans le sexe, on a affaire à de l’humain, du relationnel, de l’attente imaginée ou réelle et l’humain peut, contrairement à la bouteille, la dose d’héroïne ou la cigarette, ne pas se laisser faire ou se plaindre s’il était menacé. Comme le disait Freud, la bouteille, elle, est dénuée de toute ambivalence …

Oui, la vie peut basculer pour DSK comme pour nous tous, d’un jour à l’autre, d’une minute à l’autre. N’est-ce pas cela qui nous excite, nous fait peur, nous attire ? Et nous rappelle ce par quoi nous sommes déjà passés, au mieux dans nos fantasmes, au pire dans la vraie vie, et que, sans relâche, nous cherchons à oublier ?

L’histoire de DSK, que nous ne pouvons qu’imaginer, c’est l’histoire d’une vie, la vie comme nous la comprenons tous, et nous ressentons peut-être ce qu’écrivait Octave Mirbeau dans sa dédicace à Jules Huret du Journal d’une femme de chambre : « C’est que nul mieux que vous, et plus profondément que vous, n’a senti, devant les masques humains, cette tristesse et ce comique d’être un homme… Tristesse qui fait rire, comique qui fait pleurer les âmes hautes… ».[/access]

Faut-il légaliser le clito ?

Ce n’est pas parce qu’on a successivement ouvert une parenthèse libérale jamais refermée, voté Maastricht et fabriqué l’euro qu’il faut continuer à s’enquiquiner avec des détails techniques d’ordre économique : Merkel, Trichet, et Moody’s font ça très bien.

C’est en tout cas ce que doit se dire la gauche lib-lib[1. Libérale-libertaire] hexagonale. Sourds à l’inconvenant bruit de fond émis par les turbulents bouffeurs d’olives du Club-Med qui, de la Grèce à l’Espagne, semblent opter pour une violence physique qui prouve à quel point ils sont mal élevés, les lib-lib français ont décidé quant à eux d’avancer sur des sujets de fond. En effet, peut-être ne le saviez-vous pas, mais l’heure est grave : la France est en retard.

En retard sur quoi ? Mais sur l’évolution des mœurs, bien sûr ! Cette France patriarco-phallocratique où l’on préfère les vieilles lunes bourgeoises au bonheur de jouir sans entrave et où des profs atrabilaires et sous-payés s’obstinent à nuire à la spontanéité créative de l’adolescence en continuant à faire passer l’épreuve éculée du bac de philo, cette « France moisie » aux relents autoritaristes n’a pas fait sa révolution sociétale.

Par chance, la gauche lib-lib a passé une semaine marathon à tenter d’y remédier. Dès mardi 14 juin, elle était sur le pied de guerre pour essayer d’arracher à un Parlement frileux le vote d’une loi éminemment progressiste autorisant le mariage gay. En vain, ce qui prouve combien notre pays est gangrené par le conservatisme. Pourtant, le marieur de Bègles Noël Mamère se montra très convaincant, lorsque, n’écoutant que son courage, il harangua ses collègues députés en ces termes : « vous ne pourrez pas rester longtemps à la traîne ! ». Mais il y eut, dans ce débat bien d’autres saillies croquignolesques, comme celle de cette députée socialiste s’étonnant elle-même de défendre aujourd’hui une institution archaïque qu’elle conspuait dans ses vertes années « si il y a quarante ans, quand je prônais plutôt l’union libre, on m’avait dit que je défendrais un jour le mariage ! ».
C’est vrai, ça, qui l’eût cru, à l’époque où cette élue du peuple tétait probablement des joints sur le plateau du Larzac ?

Fumer des joints en toute quiétude, voilà l’une des autres avancées majeures proposées cette semaine par la gauche lib-lib, par la voix de l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant. Constatant l’échec des modalités actuelles de la lutte antidrogue, et la piètre qualité de la ganja consommée dans les cages d’escalier, Vaillant suggère en effet de légaliser le cannabis pour « fumer mieux », c’est-à-dire moins toxique, l’Etat étant chargé de garantir la qualité du produit. Que n’y a-t-on pensé plus tôt ! En plus, ça coupera la « beuh » sous le pied des trafiquants, qui se reporteront immédiatement sur le deal de crack. Rusé !

Dans un ultime spasme de responsabilité, l’ex-premier flic précise tout de même : « moi, je n’ai jamais fumé un joint ». Pas comme Jospin…

Mais la gauche lib-lib, ce ne sont pas que d’anciens ministres et des députés. Ce sont aussi de nombreuses associations qui font chaque jour sur le terrain un travail remarquable. Comme « Osez le féminisme », par exemple, qui lutte sans relâche pour une meilleure répartition homme-femme de l’usage de l’aspirateur. Le 20 juin, ces militantes courageuses clôtureront en fanfare la folle semaine de la gauche lib-lib en organisant un événement signalé ici par David Desgouilles. Dans le cadre de leur grande campagne « Osez le clito », les « Indignées » du balai-brosse lancent ce lundi « une action coup de poing dans Paris et une quinzaine de villes en France » pour promouvoir le clitoris.
L’objectif ? A priori, aucun. Mais il parait que toutes les participantes homosexuelles désireuses de se marier se verront offrir un pétard garanti 100% bio.

Cette semaine, avec la gauche lib-lib, on a vraiment brossé tous les sujets qui dérangent. Profitons-en, car la semaine prochaine, il paraît qu’on reparle du chômage…

Assad n’est pas seulement un criminel de masse : il tue aussi à l’unité

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Décidément Bachar el-Assad a de sérieux problèmes. Il y a une semaine il s’est vu proposer les services de Maître Vergès, ce qui n’est jamais bon signe, et maintenant, malgré les efforts considérables pour l’enterrer, c’est l’affaire Rafiq Hariri qui refait surface… Ainsi, après un long silence, Detlev Mehlis, le juge allemand qui dirigeait jusqu’à 2009 l’UNIIIC – l’organisme onusien chargé de l’enquête sur cet assassinat – n’a pas hésité à désigner le président syrien comme commanditaire direct du meurtre de l’ancien premier ministre libanais.

Interviewé par une radio allemande, le juge Mehlis a évoqué sans détours les résultats de l’enquête qu’il a dirigée pendant quatre ans. Selon lui, le fond de l’affaire est simple : gêné par la politique d’Hariri, Assad a personnellement et directement donné l’ordre de le liquider. Selon Damas, feu le Premier ministre a manœuvré – en collaboration avec les Etats-Unis et la France – pour mettre fin à la domination syrienne au Liban ainsi qu’à désarmer la milice chiite Hezbollah, alliée principal de Damas dans le pays du Cèdre.
Cette information tombe au moment même où l’on apprend que les services de renseignement américains et saoudiens ont averti Saad Hariri, fils de Rafic et, jusqu’il y a une petite semaine, premier ministre du Liban, qu’au cas d’un retour au pays, sa vie serait menacée par devinez qui. A Damas, on aimerait monter une opération de diversion, et quoi de mieux qu’une nouvelle guerre civile au Liban avec comme bonus un embrasement potentiel de la frontière israélienne ? D’ailleurs, sans attendre ces récents avertissements Hariri junior s’est bien gardé de remettre les pieds au Liban, pays qu’il a quitté il y a presque deux mois déjà.

Tout cela n’empêche bien évidemment pas le Liban, membre non permanent du conseil de sécurité de l’ONU, de s’opposer farouchement à tout tentative d’adopter une résolution condamnant la Syrie pour sa manière d’animer le printemps arabe sur son territoire.

Un inrock en préretraite

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Des jeunes gens mödernes

Que lis-je dans les Inrocks datés du 8/6/11, sous le clavier de Serge Kaganski ? Une colonne titrée Rock & Cannes. Ne cherchez pas la blague ! C’est déjà assez dur pour lui de caser aussi tard un article sur le Festival – surtout en édito de la rubrique « Musiques »[1. A gauche, on met un « s » à Musique ; à droite on est juste en retard comme d’hab’ mais ça viendra, comme viennent les « écrivaines »].
En revanche, on peut toujours demander à l’intérieur ce qu’on ne voit pas en vitrine. La blague, elle court tout le long du papier : Cannes 2011 lui a rappelé ses premiers Rock & Folk des 70’s, figurez-vous, et Serge veut à tout prix partager avec nous cette vision[2. Un peu à la façon d’un écrivain].
C’est qu’il y avait Yves Adrien, paraît-il, pour le film de Jérôme Missolz Des jeunes gens modernes ; et Little Bob, filmé par Kaurismäki dans Le Havre ; et Philippe Garnier, l’immarcescible gonzo qu’on aime.
Serge passe vite sur lui, qui n’a déboulé que « les trois derniers jours » : juste, le temps de noter, pour notre édification, que ce « Philippe Garnier fut à Yves Adrien ce que Nick Tosches fut à Lester Bangs ». Et tant pis pour les glands qui ne connaîtraient pas les quatre !

Outre cette cuistrerie, Kaganski consacre l’essentiel de son papier à en justifier l’objet et le titre – ce qui n’est pas du luxe.
Le lien entre le rock et Cannes, c’est le show. Et le show, c’est Yves Adrien : « Coiffé d’un haut-de-forme, ganté de noir (…) Adrien rédima la routine cannoise de son dandysme précieux ». Holà ! Dirait-on pas que l’ami Serge s’essaye à la poésie ?
Il faut toujours encourager les vocations. Simplement, si Serge envisage vraiment d’écrire : il y a encore quelques petits réglages à faire ! Sur la première partie de sa phrase rien à dire, et pour cause : elle pourrait être signée par n’importe quel plumitif dix-neuviémiste.
Les problèmes commencent avec la deuxième, plus personnelle et en même temps si creuse : son « dandysme précieux » frise le pléonasme ; et dans le genre précieux ridicule, Kaganski se pose là en ressortant de la naphtaline le verbe « rédimer » (substantif : Rédemption), à propos seulement de la « routine cannoise ».

À force de dire n’importe quoi on ne dit plus grand-chose, parce que les mots y perdent leur sens et même leur saveur.
Au-delà du style ce qui étonne, chez Serge et ses émules, c’est cette espèce de progressisme régressif qui leur sert d’ultime refuge depuis que leurs sommets ont fondu.
Mais en attendant l’âge, ou une offre raisonnable, ces esprits bien nés auraient tort de trahir gratuitement. Mieux vaut garder la pose contestataire qui ne coûte pas cher.
Chez Kaganski, ça semble même être naturel, y compris dans son rétroviseur d’ex-kid des seventies quand il nous montre l’avenir.
Ces gens-là sont tout excusés, bien sûr, pour peu qu’ils ne nous vendent pas comme avenir radieux l’impasse de la post-modernité. Le bonheur est dans le pré –.

Le roman vrai de DSK : un vrai roman !

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photo : Grébert (Flickr)

En temps ordinaires, je me serais dispensé de lire Le Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn, de Michel Taubmann. En dépit de la sympathie que j’éprouve pour son auteur, rédacteur en chef de la défunte revue Le Meilleur des mondes, je n’avais aucune envie de rejoindre la foule des chalands attirés par les bateleurs de luxe d’Euro RSCG. La parution d’une hagiographie habile quelques semaines avant l’entrée en lice du favori de la primaire socialiste faisait partie d’une « séquence » minutieusement mise au point par la joyeuse bande de « communicants » du directeur du FMI : Ramzi Khiroun, Stéphane Fouks, Anne Hommel.

Cela commence par une fausse confidence d’Anne Sinclair sur son blog, indiquant qu’elle ne souhaite pas que son mari effectue un second mandat à Washington. On enchaîne sur un portrait du couple en pleine action culinaire sur Canal+, destiné à montrer que le maître argentier de la planète apprécie les joies simples d’un steak grillé savouré avec madame, en tête-à-tête, le samedi soir. Pendant ce temps-là, à Paris, les « mousquetaires » Cambadélis, Le Guen et Moscovici veillent à neutraliser les spadassins de la reine de Solferino et du duc de Corrèze. Claude Askolovitch, éditorialiste au Journal du dimanche, met la dernière main à son opus L’Inconnu DSK, deuxième étage de la fusée éditoriale destinée à prendre le relais du Taubmann et à alimenter les discussions entre amis pendant les douces soirées d’été. Le trésor de guerre s’arrondit au fil des sondages qui promettent la lune élyséenne à l’expat’ haut de gamme.[access capability= »lire_inedits »]

La « rencontre d’un homme et d’un peuple » n’est pas une mince affaire. Elle nécessite l’utilisation de quelques chiens de bonne race qui conduisent le troupeau des électeurs dans la bonne direction, en douceur, en lui donnant l’impression que le berger va les emmener vers de grasses prairies laissées jusque-là en jachère.
Jusqu’au 15 mai 2011, j’observais avec une indulgence amusée cette agitation fébrile mais apparemment maîtrisée, semblable à celle qui précède le lancement d’une fusée spatiale. Cela fait belle lurette que la politique, à ce niveau, utilise des méthodes qui ont fait leurs preuves dans la conquête des marchés de la consommation mondialisée. Un candidat « naturel » ne le devient que si l’on est parvenu à persuader les foules que les autres ne font pas la maille. C’était presque fait : même les principaux intéressés, Martine Aubry, François Hollande, Ségolène Royal avaient fini par en prendre leur parti et ne cherchaient plus qu’à bien se placer dans le dispositif du pouvoir à venir.

L’événement que l’on sait m’a incité à me procurer d’urgence le livre de Taubmann pour tenter d’y découvrir, dans les plis d’un récit empathique, les indices prémonitoires de la catastrophe qu’il n’annonçait pas. Mais, pour paraphraser le dernier couplet de La Marseillaise, cet ouvrage nous invite à entrer dans sa carrière pour y trouver la lumière et la trace de ses vertus. L’envers du décor, certes, est évoqué, mais sous le titre « La foire aux rumeurs » incitant le lecteur à tirer la chasse vite fait.

Dans un premier temps, m’appuyant notamment sur quelques bribes d’une fréquentation fugitive et intermittente de DSK liée à l’exercice de mon métier de journaliste, j’avais interprété sa chute brutale avec les outils primitifs d’un freudisme de comptoir. Il avait, avançais-je, commis un acte manqué révélateur du désir inconscient d’échapper à un destin qui l’aspirait vers des hauteurs effrayantes. Bien que des psys patentés se soient engouffrés dans cette interprétation sauvage, elle me paraît, avec un peu de recul, un peu trop simple pour être honnête.

DSK inspirait une sympathie spontanée à beaucoup de ceux qui étaient amenés à le côtoyer. J’en ai fait l’expérience lorsque je fus amené à lui faire labourer, en 1986, le petit coin de Haute-Savoie où les aléas du siècle dernier ont permis que je plante quelques racines. Parachuté dans ce département indécrottablement droitiste depuis plus d’un demi-siècle, il pouvait, grâce à la ruse mitterrandienne du rétablissement du scrutin proportionnel, nourrir un espoir raisonnable de passer du statut d’expert économique du PS à celui d’élu du peuple. Sa méthode pour plaire aux gens simples était aux antipodes des techniques chiraquiennes. Conscient de ses lacunes en matière de connaissance des races bovines élevées dans le secteur, il évitait le « cul des vaches » et les demandes rituelles d’informations sur la santé de la mémé. Sa méthode consistait à faire en sorte que ses interlocuteurs, au bout de dix minutes de conversation avec lui, aient l’impression d’être devenus plus intelligents. Un petit cours d’économie au coin de la cheminée, une analyse géopolitique bien troussée devant un verre d’alcool de prune, le tout exposé avec un sourire enjôleur, et l’affaire était dans le sac. L’électeur savoyard était toujours incapable de prononcer son nom, mais il se disait qu’un député de ce genre dans le coin pourrait être utile, s’il venait régulièrement dans les alpages lui expliquer ce qui se tramait à Paris. Et mon DSK de jurer, croix de bois, croix de fer, que sa présence politique dans ce département était garantie pour l’éternité, et même au-delà. La suite est connue: séduite le temps d’un scrutin, la belle Haute-Savoie fut abandonnée deux ans plus tard, dès le rétablissement du scrutin majoritaire qui privait Dominique de toute chance de réélection. La lecture en creux du livre de Taubmann montre que ce comportement de séduction qui, en amour comme en amitié, n’engage que ceux qui succombent à son charme, était pour lui un mode de vie.

Au lieu de convoquer Freud pour décrypter la psychologie profonde du personnage, c’est à Donatien-Alphonse, marquis de Sade, que j’aurais dû faire appel pour nous aider à comprendre la tragédie new-yorkaise. Et particulièrement à cet aveu du divin marquis dans Juliette ou les infortunes de la vertu[1. On lira, à ce sujet, avec jubilation l’essai d’Éric Marty : Pourquoi le XXe siècle a pris Sade au sérieux, Le Seuil, 2011] : « Je voudrais que le monde entier cessât d’exister quand je bande ! » Au contraire d’un Don Juan rêvant d’autres planètes habitées pour y séduire toutes les femmes après épuisement du stock féminin de la nôtre, le héros sadien n’aspire qu’à soumettre la Terre entière à son désir conquérant, avec le consentement révolutionnaire de l’objet de ce désir.

La réduction du comportement sexuel de DSK aux schémas habituels du dragueur, même lourdingue, qui hante les alcôves du pouvoir, passe à côté de l’exceptionnalité du personnage. Son usage immodéré du sexe n’est pas seulement récréatif, ni un moyen ordinaire de réassurance narcissique. S’il en avait été ainsi, il aurait pu se satisfaire de la nuée de femmes intelligentes et belles qui, selon les témoins cités par Taubmann, auraient dit « oui » dès la première lueur d’invitation perçue dans les yeux de leur idole.

Son rapport au sexe et à l’argent se situe constamment à la limite extrême acceptée pour un homme public. Se résoudre à la maîtrise raisonnée de ses pulsions eût été pour lui tarir la source d’énergie qui pouvait le rendre invincible. Ce n’est pas le prédateur issu de notre animalité commune qui a causé la perte d’un mâle dominant occidental et blanc, comme voudraient nous le faire croire les moralisateurs habituels. C’est, au contraire, son immense effort pour se hisser au rang de premier des citoyens de la République du marquis de Sade qui l’a entraîné dans l’espace de l’infinie jouissance de la déchéance absolue.[/access]

DSK, L'HOMME DU MONDE

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Dégénération DSK

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C’est bien beau d’ouvrir un site internet, encore faut-il penser à le tenir à jour de temps en temps. Et alors que la victoire de Dominique Strauss-Kahn à la présidentielle de l’an prochain est à peu près aussi plausible que celle de Lady Gaga ou de Georges Pompidou, de nombreux sites continuent à promouvoir sa candidature. On passera sur les blogs de fans isolés ou les pages facebook de sociaux-démocrates amateurs, mais force est de constater que toute la sphère strauss-kahnienne labélisée n’a pas eu le courage d’acter la disparition de son messie, comme l’ont fait par exemple les djeunz de Génération DSK, qui viennent de se rebaptiser Génération 4 G, « Génération Gagner, Gouverner à Gauche ».

Ainsi à lire la page la page d’accueil du site DSK 2012 Bouches-du-Rhône, (crée début avril en vue des primaires par Eugène Caselli, le président de la Communauté Urbaine de Marseille, la députée Sylvie Andrieux et l’ex-ségoleniste rogue Patrick Mennucci), on peut avoir l’impression que la Provence est coupée du reste du monde depuis, disons, un mois.

Les nouvelles n’arrivent guère plus vite à Lyon ou le blog DSK 2012 Rhône-Alpes, notamment parrainé par Gérard Collomb, maire de Lyon et Michel Destot, maire de Grenoble, fait sa une sur le passage de DSK à Paris le 29 avril dernier, et continue de solliciter les internautes pour qu’ils soutiennent DSK aux primaires. Et pourtant ce site a pour devise : Dépasser le possible, ne pas promettre l’impossible…

L’Ecole est finie

image : Pink Floyd, The Wall

Je sais, je sais, je sais, comme chantait Jean Gabin dans les années 1970. Je sais qu’il y a les massacres en Syrie, la guerre en Lybie, un scandale sexuel planétaire qui implique un Français. Je sais la sècheresse, l’arrestation de Mladic, les impudeurs tranquilles de Luc Ferry qui marquent à leur manière une « nouvelle inconscience de classe. »

Mais tout de même, l’Ecole ? Vous vous souvenez ? Eh bien, vous avez du mérite ! C’est pourtant un sujet important, l’Ecole. Surtout en France, patrie historique des grandes querelles entre le hussard noir et le curé. L’air de rien, dans un silence médiatique et syndical presque total, l’école prend gifle sur gifle. Même si ce front-là n’intéresse plus personne, y compris la gauche qui, de Hollande à Mélenchon, a changé de cheval de bataille en quelques années, préférant se préoccuper d’écologie que d’éducation.

Et pourtant, il faudrait s’en soucier. Je sais, ce langage guerrier peut surprendre mais l’éducation est un front qui, comme tous les autres secteurs de la fonction publique, a été soumis à l’impératif comptable du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

La chose est néanmoins de plus en plus difficile à assumer politiquement. De droite comme de gauche, les parents sentent bien qu’avec 1500 classes de primaire en moins à la rentrée 2011 et des cours de langue vivante dans des classes de 35 élèves ou plus, on peut de moins en moins parler de service public.
Alors, pour noyer le poisson, Luc Chatel tente une manœuvre désespérée digne du communicant qu’il fut dans une autre vie.

Une campagne de pub à 1,3 millions d’euros

Frisant l’indécence, il lance une grande campagne de pub qui coûte 1, 3 millions d’euros à l’Etat en s’offrant, excusez du peu, des pleines pages dans Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, Télérama, Le Nouvel Observateur et Paris Match. Le but de ce ramdam médiatique ? Nous apprendre que l’Education Nationale recrute 17 000 personnes. Oui, vous avez bien lu : on se croirait en plein New Deal ! Chatel-Roosevelt même combat !

Faut-il que le monde enseignant soit assommé par les 61 000 suppressions de postes en quatre ans pour ne pas répondre à une telle provocation. Certes, les atteintes statutaires, la disparition de la formation initiale des profs, l’autonomie accrue des chefs d’établissement qui peuvent parfois recruter directement leurs personnels comme des patrons de PME[1. A Paris, cette logique a récemment poussé des milliers de précaires à se précipiter au Pôle emploi dans l’espoir d’être engagés comme bouche-trous au sein d’équipes pédagogiques chaque année plus décimées], ont sérieusement éprouvé la communauté de l’éducation.
Pour autant, le personnel –administratif, médical et enseignant- de l’Education Nationale ne s’y trompe pas. À la rentrée 2011, il ne comptera pas 17000 agents de plus mais bien 16000 de moins, et si rien n’a changé d’ici là, on observera la même réduction d’effectifs en 2012.

Cela dit, que l’éventuel futur ministre de l’Education de gauche se rassure : il lui suffira d’arrêter la purge et de revenir au statu quo ante pour apparaître comme un révolutionnaire et un sauveur !

La gauche fumeuse

L’Etat doit organiser le marché de la drogue : Daniel Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin et député de Paris, n’a pas finassé en présentant ce mercredi ses propositions pour lutter contre le trafic de drogue, cannabis en particulier, devenu en quelques semaines, après les incidents à Sevran, un problème de sécurité publique plus qu’un sujet de santé publique.

Les dix députés qui ont travaillé avec Vaillant appellent à « sortir de l’hypocrisie » et plaident pour une « légalisation contrôlée » par la puissance publique, pour mieux lutter contre les dangers du haschich. Devançant les critiques, Daniel Vaillant explique que « le vrai laxisme, c’est le statu quo ».

L’ancien ministre n’est pas un converti de la dernière heure puisqu’il défendait déjà la dépénalisation du cannabis. Mais en se prononçant pour l’organisation par l’Etat du marché de la drogue, il franchit une nouvelle étape, quitte à se mettre à dos une partie des élus PS, Manuel Valls en tête.

Vaillant constate qu’on fume toujours plus en France, qu’on fume « mal », que l’appât du gain pousse les dealers à couper le cannabis avec du verre pilé ou n’importe quelle autre saloperie pour faire du gramme. L’encadrement par l’Etat de la production et de la distribution permettrait, selon lui, de lutter contre la criminalité organisée qui vit sur le dos du trafic. Le député estime que la situation est suffisamment grave pour adopter une ligne révolutionnaire. Et il espère que son rapport parlementaire, fournira des billes au candidat socialiste qui sera bien obligé de se positionner sur le sujet. Ne parlons pas de la droite, qui en a profité pour tomber à bras raccourcis sur le PS et ses idées baroques.

Parlons plutôt de ce que cette proposition nous dit de l’état de la gauche à un an de la présidentielle.

Reprenons. Aujourd’hui, opération SEITA pour les fumeurs de cannabis. La semaine passée, le même groupe socialiste à l’Assemblée plaidait pour « l’autorisation du mariage entre personnes du même sexe. » François Hollande, candidat à la candidature en a même remis une couche lors de son discours à Charleville-Mézières. J’imagine la tête des spectateurs ardennais, eux qui avaient eu droit, il y a 5 ans au « travailler plus pour gagner plus » et à l’apologie émue de la France des usines du candidat Sarkozy. Pour faire bonne mesure le week-end dernier, les nombreux élus présents au congrès de la Ligue des Droits de l’Homme ont rappelé l’engagement socialiste quant au vote des étrangers aux élections locales, dès la victoire de 2012.

Justement, la victoire, voilà le problème. Qui peut imaginer que la gauche sociétale gagnera l’élection, dix ans après avoir notablement contribué à amener le PS au casse-pipe (quand Mauroy faisait remarquer à Jospin qu’ « ouvrier » n’était pas un gros mot) et alors qu’en 2007, l’abandon par Ségolène de la chevènementitude de début de campagne au profit de la modernitude BHLienne a eu l’heureux résultat que l’on sait ?

Responsables et militants socialistes s’indignent quand Terra Nova, think-tank « proche du PS », comme on dit, et machine à produire des notules d’Olivier Ferrand, affirme haut et fort que la gauche doit arrêter de faire des classes populaires l’alpha et l’oméga de sa pensée politique et de sa stratégie électorale. Et en même temps les vieilles lunes bobos, portées par les députés eux-mêmes, occupent tout l’espace politique et tout le discours à gauche. La seule grande manif ou l’on verra à la télé des écharpes socialiste en ce premier semestre, ce sera la Gay Pride. Et sur le front des licenciements, on se souviendra de Hollande et Jack Lang volant au secours de Pierre Bellanger…

Manifestement, tout le monde s’accorde à penser que celui ou celle qui emportera le morceau, sera celui qui aura su s’adresser aux prolétaires, aux classes moyennes, aux chomistes, aux Français quoi. Pas aux habitants des grandes métropoles, travaillant dans la presse et l’édition et propriétaires d’anciennes usines transformés en loft. (oui un peu de caricature ne fait pas de mal). C’est Madame Dugenou et sa parentèle qui vont voter. Et Madame Dugenou a d’autres soucis que le mariage gay, le vote des étrangers ou la protection du marché de l’art parisien. Au hasard, le logement, les salaires, le coût de la vie, le chômage. On peut même avancer que si Simone Dugenou est lesbienne smicarde à Vierzon, ces sujets la préoccupent un peu plus que les dragées et les demoiselles d’honneur. Tous sujets sur lesquels la gauche a sans doute des trucs à dire. Ou au moins devrait.

À croire que la cure d’opposition qui se prolonge pour le PS a des effets délétères : comme on dit, chez les commentateurs zélés, pas de changement de logiciel. En vrai français, on nous ressort les vieilles lunes, ou en français de commentateur sportif, on ne change pas une stratégie qui perd. Imaginer que c’est sur le terrain sociétal que la gauche va faire la différence avec la droite revient à dire qu’au PS, on a renoncé à faire de la politique dans le dur, ce qui peut concerner et bêtement changer la vie des gens.

Dans la meilleure des hypothèses, ce vide sidéral est peut-être dû à l’absence de candidat officiel. On peut imaginer qu’une fois en piste, le ou la candidate reviendra aux fondamentaux. Quitte à se fâcher avec d’autres camarades, sur des options plus ou moins étatistes, plus ou moins européennes et (dé)mondialisées. Mais au moins ça sera sur des sujets moins fumeux que le droit au chichon.

Delanoë fait voter les presque morts

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Si Londres, Berlin, Barcelone ou même Lisbonne sont branchées sur 100 000 volts jour et nuit, Paris s’enlise lentement mais sûrement dans une torpeur gentryfiée que rien ne parvient à secouer. Paris-Plage et le Vélib ont été certes copiés partout, mais un bac à sable et une bicyclette grise ne font plus rêver personne.

Pour se relancer et attirer au passage les touristes branchés, Bertrand Delanoë a donc eu l’idée du siècle. Enfin, au moins pour attirer ceux qui étaient jeunes au siècle dernier. Il compte sur les E-cimetières high-tech pour ressusciter le gai Paris. Rien qu’en touchant des écrans tactiles, on pourra retrouver en un instant un vieux copain, une grand-tante ou un chanteur qui montât, avant de redescendre sous terre. Jean Sablon, Berthe Silva ou Jim Morrison doivent s’en retourner de plaisir dans leurs tombes.

Autres concepts enthousiasmants sélectionnés par Monsieur le Maire dans le cadre de son « appel à projets Mobilier Urbain Intelligent », des bornes vous indiqueront où trouver le prochain banc pour soulager votre arthrose et des hamacs équipés d’internet vous attendront sur les Champs-Elysées en cas de paralysie rhumatismale subite. Paris, capitale mondiale de la gériatrie, ça c’est un slogan champagne. En même temps, que celui qui n’a jamais soigné son électorat d’E-vieux lui jette la première pierre, tombale, ça va de soi…

Nous sommes tous des lesbiennes syriennes

image : capture d'écran CNN

Sur ce coup, je trouve les médias un poil transphobes. Les voilà qui brûlent tête baissée ce qu’ils ont adoré pendant des mois. Pour s’être fait passer pour Amina, une lesbienne syrienne qu’il n’est visiblement pas, le blogueur américain Tom McMaster mériterait de prendre son tour dare-dare pour le pilori médiatique.

Maintenant qu’on sait qu’il n’est qu’un homme bien de chez nous au lieu d’être une femme de là-bas, le voilà qui se fait vertement réprimander par ceux-là même qui trouvaient naguère ses billets relatant avec un admirable souci du détail concret le quotidien d’une courageuse manifestante de Damas, « passionnés, toniques et souvent très émouvants » (dixit The Guardian). Ceux qui se reposaient sur sa prose pour nous raconter, tremblants d’émotion, le printemps syrien, l’accusent maintenant de nuire à la cause qu’il faut défendre. Les ingrats.

Certes, Tom n’est pas très délicat, mais qui s’en souciait quand il était syrienne, et qu’il attirait l’attention sur une communauté, la petite communauté LGBT[1. Pour le T (comme Trans) je ne suis pas très sûr que la Syrie soit concernée. Les spécialistes nous éclaireront peut-être] de Damas – qui n’en demande peut-être pas tant et qui, de surcroît, ne peut jurer que son sort se trouverait amélioré par la chute du régime. Ce n’est pas joli joli de crâner en se déclarant homosexuelle à Damas quand qu’on est banalement hétéro à Edinbourg, ni franchement courageux de prétendre qu’on manifeste dévoilée en Orient, alors que l’on se terre derrière son écran et sa barbe en Occident. Certes.

Il me semble cependant que Tom mérite les circonstances atténuantes, voire une certaine admiration, pour son avatar lesbien et syrien. Ne s’est-il pas contenté de suivre les mots d’ordre de l’époque avec un zèle remarquable ? Ceux qui dépensent habituellement tant d’énergie à féliciter le vent parce qu’il va dans le sens du vent devraient chanter les louanges de Tom.

La nature est fasciste, internet nous libère

N’était-ce pas en effet le droit le plus strict de Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri, étudiant quadragénaire installé en Ecosse, de faire fi de la nature et de vivre sa vie de femme, syrienne, lesbienne et militante de la démocratie et de la cause homosexuelle, si telle était l’injonction qu’il a reçue de son moi profond ? Nous fûmes tous des Juifs allemands, pourquoi ne serions-nous pas tous, aujourd’hui, des lesbiennes syriennes ? Ne sommes-nous pas tous, à l’instar de Tom, libres de choisir l’identité qui nous sied ? Grâce aux possibilités conjuguées d’internet et de la chirurgie esthétique, le plus banal des mâles hétérosexuels n’a-t-il pas la possibilité, donc le droit, et peut-être même le devoir, de s’inventer le physique qui lui plait et l’orientation sexuelle qui lui correspond ? La nature est fasciste, internet nous en libère. Pourquoi refuser à Tom ce que chacun réclame pour lui dans notre bel Hexagone ?

Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri

Le slogan choisi par ceux qui sur Facebook « se mobilisaient » pour « exiger » la libération d’Amina Arraf (le nom faramineux que s’était choisi Tom) était prémonitoire. « Les frontières ne sont rien quand on a des ailes. » Qui donc parmi nous a des ailes ? Sur la Toile, nous sommes tous des anges, et avec les frontières, c’est le corps tout entier qui disparaît sur les ailes du lyrisme… « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. « Le réel, on s’en cogne », proclame Tom/Amina sous les vivats, puis sous les crachats de la foule. Il suffit de lire la citation de la fausse-vraie lesbosyrienne qui ouvre le dithyrambique (et, a posteriori, hilarant) portrait que The Guardian consacre à l’intéressé(e)[2. Pour une fois que l’on peut utiliser cette graphie ridicule à bon escient, je ne vais pas me gêner] pour le comprendre. « Si nous voulons vivre dans un pays libre, il faut vivre comme si nous vivions déjà dans un pays libre ». Les conditions concrètes d’existence n’ont aucune importance, et voici déclarée une bonne fois pour toute l’abolition de l’esclavage du réel.

Les centaines de milliers de « visites » des journalistes et autres internautes occidentaux sur le blog de Tom/Amina devraient nous faire réfléchir. Avant de crier haro sur le blogueur, souvenons-nous qu’il nous a raconté exactement l’histoire que nous attendions tous, si l’on veut bien tenir pour quantité négligeable les quelques congestionnés des sinus insensibles aux effluves enivrantes (bien que virtuelles) du « Printemps arabe ». L’histoire édifiante d’une courageuse professeure d’Anglais de Damas, née aux Etats-Unis qui, au quotidien, défiait les autorités, moquant leurs prétentions à réduire le soulèvement en cours à un complot salafiste. L’histoire de la belle Amina, dont de magnifiques photos (piquées à une Croate sur Facebook) ne laissant aucune ambigüité sur son sexe véritable, circulaient sur les sites des médias les plus autorisés, affublées d’un « DR » faraud. L’histoire d’une défenseure acharnée de la cause LGBT, leadeure charismatique de cette foule syrienne mobilisée pour obtenir, qui l’eût cru, le droit de vivre au grand jour l’orientation sexuelle qui lui chante. L’histoire d’une charmante jeune femme dont le père avait été approché par le gouvernement pour qu’il donne sa fille à Bachar, plus c’est gros, plus ça passe. L’histoire d’une blogueuse qui, s’exprimant sous les hourras de la foule des journalistes occidentaux, s’extasiait sur elle-même. « Quelle époque pour vivre en Syrie ! Quelle époque pour être une Arabe ! Quelle époque pour être vivante ! » Tout ça est un peu plus exaltant qu’être étudiant à quarante ans en Ecosse. « Amina, c’est toi », semble nous susurrer Tom à l’oreille. Ce n’est pas pour rien, avouons-le, que Gay girl in Damascus est devenu le blog syrien le plus populaire en Occident.

On nous avait aussi promis qu’internet nous permettrait de sortir enfin de notre passivité pour devenir des acteurs à part entière. Là encore, Tom a pris l’époque au mot. On ne va pas laisser le printemps arabe aux Arabes, alors que nous ne sommes qu’à un clic de la révolution ! Jaloux de voir l’Histoire s’écrire sans lui, Tom a décidé de la faire, lui aussi, cette Histoire vue à la télé. Et il a réussi. Crédible, cru, et même cité, repris et admiré. Qu’il était loin le petit Tom qu’on accusait d’antisémitisme et d’antiaméricanisme – ou qu’on ignorait – quand il s’exprimait en son nom ! Une fois devenu Amina, plus personne ne lui a cherché de noises. Total respect pour Amina. De plus, Tom/Amina avait de la situation syrienne parfaitement compatible avec ce que nous souhaitions en penser.

Tout cela serait beaucoup plus drôle si le nombre de morts ne cessait d’augmenter, chaque jour en Syrie et ailleurs dans le monde arabe, printemps ou pas. En attendant, il n’est pas si étonnant qu’aucun journaliste ne se soit dit que la mariée était trop belle – si je puis dire. Cela prouve encore, si besoin est, qu’internet ne permet pas de se confronter à d’autre opinions, mais plutôt de conforter les siennes.

Certains observaient avec des mines entendues les Etats-Unis avaient formé des blogueurs en Egypte pour fomenter « la révolution ». Un complot de la CIA de plus, dans lequel il était facile d’embringuer Amina, comme c’était excitant ! D’autres évoquaient une manœuvre des services syriens pour faire sortir du bois les opposants. Personne n’avait imaginé la terne réalité : un quadra hétéro qui bovarise seul dans un coin perdu de notre vieille Europe. Dire que nous l’avions sous le nez, la triste réalité, et même parfois en chair et en os. Et je sais de quoi je parle.

Midi à Manhattan…

Si l’affaire DSK a un tel retentissement, c’est peut-être bien parce que la « pulsion » ne cesse de nous poser problème. Mais qu’est-elle, au juste ? Une pression, plus ou moins agréable, que l’on cherche à réduire quand elle est trop haute, à augmenter quand elle est trop basse, en vertu d’un principe dit « de constance ». Le problème, c’est que le principe de constance, eh bien, ça ne nous plaît pas toujours – c’est quand même la porte ouverte à une « vie de fonctionnaire ». C’est rassurant, certes, mais un peu ennuyeux sur les bords…

Et puis, y’a pas que l’économique, dans la vie ; le FMI, nous, ça nous excite moyen.
Et il semblerait que nous ne soyons pas les seuls, comme en témoigne le déferlement médiatique autour de l’affaire DSK. En effet, qu’on se le dise, la pulsion n’existe que par rapport à un fantasme. Ne la cherchez pas au coin de la rue, elle n’y est pas.

La réalité s’appréhende à travers un fantasme de toute-puissance sadique ou maso… La mise en acte, elle, est versée au compte de la pulsion. Le fantasme, qu’on le veuille ou non, ça nous tient au corps, ça nous tient le corps. De là à en faire des folies, il n’y a qu’un pas que nous franchissons tous allègrement, au moins dans nos rêveries les plus inavouables. Et dans cette malheureuse affaire, c’est sans doute de nos constructions mentales les plus inaccessibles, les plus refoulées, les plus inconscientes qu’il s’agit.[access capability= »lire_inedits »]

Le drame DSK réunit tous les ingrédients d’un grand polar à l’américaine: l’argent, le pouvoir, le sexe, la femme noire et pauvre , le juif riche et puissant… Mais pour de vrai et en temps réel. Évidemment, c’est chez l’oncle Sam que ça se passe. Alors bien sûr, ça nous fascine ! L’Amérique, c’est l’Amérique ! DSK l’aimait, il voulait l’avoir, il l’a eue et elle l’a eu.

L’Amérique nous a tous eus. Nous ne savons rien de cette affaire, mais les spéculations vont bon train. La gamme des arguties pseudo-psychanalytiques va du :« DSK est coupable, c’est un acte manqué ! » au «Il a échoué par crainte du succès !»en passant par « C’est son inconscient qui a cédé suite à une lutte féroce entre Éros et Thanatos ! » sans oublier « L’exercice du pouvoir fragilise la capacité de séduction », etc, etc. Il apparaît clairement que la machine à fantasmer (la nôtre) s’en donne à cœur joie ou à cœur triste, c’est selon.

De DSK, on ne peut rien dire, de la sexualité des hommes de pouvoir en général et à la louche, pas davantage. Non, la seule chose dont on peut parler, c’est de notre propre effroi. Et il est incommensurable. Il réveille les traumatismes et suscite les identifications imaginaires et politiques des névrosés apeurés ou des paranos en quête de coupables.

DSK est – on est tenté d’écrire était − en effet un homme public, un homme de la République, un homme de la chose publique. Et à ce titre une chose − das Ding, comme dirait l’autre −, c’est-à-dire, pour aller vite, quelque chose d’inaccessible, tout autant que la Dame pour laquelle les troubadours d’antan se donnaient tant de mal, quand bien même ils ne l’avaient jamais vue et ne la verraient jamais.

Illusion tenace à laquelle on aimerait bien croire autant qu’au Père Noël. Parce que si nous pouvons nous accorder sur le fait que le Père Noël est une ordure, c’est tout simplement parce que nous savons qu’il n’existe pas pour de vrai. Mais quand il s’agit d’un puissant, un peu, beaucoup, mis en place d’idéal mais fait de chair et d’os comme nous, alors là, on n’en revient pas de ce qu’on trouve dans sa hotte !

On peut cependant s’interroger sur ces féministes militantes qui rappellent avec véhémence que les femmes ne cessent d’être harcelées, violentées, méprisées par des hommes tout-puissants. Ces super-professionnelles, super-mamans, super-organisées et super-bien-pensantes, on se demande bien ce qui les fait courir. Elles n’ont pas tort, bien sûr, mais que voulait-elle dire, l’autre jour à la radio, celle qui, après avoir dénoncé la vilénie masculine, prétendait qu’elle n’aurait pas peur de prendre l’ascenseur avec un des journalistes de l’émission ? Le supposait-elle impuissant ?

Elle n’aurait donc jamais éprouvé le frisson qui parcourt l’échine d’une femme quand un homme, quel qu’il soit, mais plus encore quand il est riche et célèbre, jette un regard sur elle ? Ne s’est-elle jamais rendue à un rendez-vous avec le souhait de séduire l’homme qu’elle venait interviewer ? À nier ainsi le désir féminin sous prétexte de ne pas justifier l’intolérable, les féministes vont finir par obliger toutes leurs consœurs à payer la note au resto ! C’est pas que, mais quand même… ça fait quand même un peu partie des avantages en nature qui compensent les disparités salariales.

Reste la question de l’ « addiction » au sexe dont on voudrait affubler certains hommes (comme si les femmes en étaient dépourvues). Il y a là un abus de langage. Dans l’addiction, il y a un objet et la question de savoir si la bouteille est d’accord ou pas ne se pose pas. Dans le sexe, on a affaire à de l’humain, du relationnel, de l’attente imaginée ou réelle et l’humain peut, contrairement à la bouteille, la dose d’héroïne ou la cigarette, ne pas se laisser faire ou se plaindre s’il était menacé. Comme le disait Freud, la bouteille, elle, est dénuée de toute ambivalence …

Oui, la vie peut basculer pour DSK comme pour nous tous, d’un jour à l’autre, d’une minute à l’autre. N’est-ce pas cela qui nous excite, nous fait peur, nous attire ? Et nous rappelle ce par quoi nous sommes déjà passés, au mieux dans nos fantasmes, au pire dans la vraie vie, et que, sans relâche, nous cherchons à oublier ?

L’histoire de DSK, que nous ne pouvons qu’imaginer, c’est l’histoire d’une vie, la vie comme nous la comprenons tous, et nous ressentons peut-être ce qu’écrivait Octave Mirbeau dans sa dédicace à Jules Huret du Journal d’une femme de chambre : « C’est que nul mieux que vous, et plus profondément que vous, n’a senti, devant les masques humains, cette tristesse et ce comique d’être un homme… Tristesse qui fait rire, comique qui fait pleurer les âmes hautes… ».[/access]

Faut-il légaliser le clito ?

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Ce n’est pas parce qu’on a successivement ouvert une parenthèse libérale jamais refermée, voté Maastricht et fabriqué l’euro qu’il faut continuer à s’enquiquiner avec des détails techniques d’ordre économique : Merkel, Trichet, et Moody’s font ça très bien.

C’est en tout cas ce que doit se dire la gauche lib-lib[1. Libérale-libertaire] hexagonale. Sourds à l’inconvenant bruit de fond émis par les turbulents bouffeurs d’olives du Club-Med qui, de la Grèce à l’Espagne, semblent opter pour une violence physique qui prouve à quel point ils sont mal élevés, les lib-lib français ont décidé quant à eux d’avancer sur des sujets de fond. En effet, peut-être ne le saviez-vous pas, mais l’heure est grave : la France est en retard.

En retard sur quoi ? Mais sur l’évolution des mœurs, bien sûr ! Cette France patriarco-phallocratique où l’on préfère les vieilles lunes bourgeoises au bonheur de jouir sans entrave et où des profs atrabilaires et sous-payés s’obstinent à nuire à la spontanéité créative de l’adolescence en continuant à faire passer l’épreuve éculée du bac de philo, cette « France moisie » aux relents autoritaristes n’a pas fait sa révolution sociétale.

Par chance, la gauche lib-lib a passé une semaine marathon à tenter d’y remédier. Dès mardi 14 juin, elle était sur le pied de guerre pour essayer d’arracher à un Parlement frileux le vote d’une loi éminemment progressiste autorisant le mariage gay. En vain, ce qui prouve combien notre pays est gangrené par le conservatisme. Pourtant, le marieur de Bègles Noël Mamère se montra très convaincant, lorsque, n’écoutant que son courage, il harangua ses collègues députés en ces termes : « vous ne pourrez pas rester longtemps à la traîne ! ». Mais il y eut, dans ce débat bien d’autres saillies croquignolesques, comme celle de cette députée socialiste s’étonnant elle-même de défendre aujourd’hui une institution archaïque qu’elle conspuait dans ses vertes années « si il y a quarante ans, quand je prônais plutôt l’union libre, on m’avait dit que je défendrais un jour le mariage ! ».
C’est vrai, ça, qui l’eût cru, à l’époque où cette élue du peuple tétait probablement des joints sur le plateau du Larzac ?

Fumer des joints en toute quiétude, voilà l’une des autres avancées majeures proposées cette semaine par la gauche lib-lib, par la voix de l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant. Constatant l’échec des modalités actuelles de la lutte antidrogue, et la piètre qualité de la ganja consommée dans les cages d’escalier, Vaillant suggère en effet de légaliser le cannabis pour « fumer mieux », c’est-à-dire moins toxique, l’Etat étant chargé de garantir la qualité du produit. Que n’y a-t-on pensé plus tôt ! En plus, ça coupera la « beuh » sous le pied des trafiquants, qui se reporteront immédiatement sur le deal de crack. Rusé !

Dans un ultime spasme de responsabilité, l’ex-premier flic précise tout de même : « moi, je n’ai jamais fumé un joint ». Pas comme Jospin…

Mais la gauche lib-lib, ce ne sont pas que d’anciens ministres et des députés. Ce sont aussi de nombreuses associations qui font chaque jour sur le terrain un travail remarquable. Comme « Osez le féminisme », par exemple, qui lutte sans relâche pour une meilleure répartition homme-femme de l’usage de l’aspirateur. Le 20 juin, ces militantes courageuses clôtureront en fanfare la folle semaine de la gauche lib-lib en organisant un événement signalé ici par David Desgouilles. Dans le cadre de leur grande campagne « Osez le clito », les « Indignées » du balai-brosse lancent ce lundi « une action coup de poing dans Paris et une quinzaine de villes en France » pour promouvoir le clitoris.
L’objectif ? A priori, aucun. Mais il parait que toutes les participantes homosexuelles désireuses de se marier se verront offrir un pétard garanti 100% bio.

Cette semaine, avec la gauche lib-lib, on a vraiment brossé tous les sujets qui dérangent. Profitons-en, car la semaine prochaine, il paraît qu’on reparle du chômage…

Assad n’est pas seulement un criminel de masse : il tue aussi à l’unité

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Décidément Bachar el-Assad a de sérieux problèmes. Il y a une semaine il s’est vu proposer les services de Maître Vergès, ce qui n’est jamais bon signe, et maintenant, malgré les efforts considérables pour l’enterrer, c’est l’affaire Rafiq Hariri qui refait surface… Ainsi, après un long silence, Detlev Mehlis, le juge allemand qui dirigeait jusqu’à 2009 l’UNIIIC – l’organisme onusien chargé de l’enquête sur cet assassinat – n’a pas hésité à désigner le président syrien comme commanditaire direct du meurtre de l’ancien premier ministre libanais.

Interviewé par une radio allemande, le juge Mehlis a évoqué sans détours les résultats de l’enquête qu’il a dirigée pendant quatre ans. Selon lui, le fond de l’affaire est simple : gêné par la politique d’Hariri, Assad a personnellement et directement donné l’ordre de le liquider. Selon Damas, feu le Premier ministre a manœuvré – en collaboration avec les Etats-Unis et la France – pour mettre fin à la domination syrienne au Liban ainsi qu’à désarmer la milice chiite Hezbollah, alliée principal de Damas dans le pays du Cèdre.
Cette information tombe au moment même où l’on apprend que les services de renseignement américains et saoudiens ont averti Saad Hariri, fils de Rafic et, jusqu’il y a une petite semaine, premier ministre du Liban, qu’au cas d’un retour au pays, sa vie serait menacée par devinez qui. A Damas, on aimerait monter une opération de diversion, et quoi de mieux qu’une nouvelle guerre civile au Liban avec comme bonus un embrasement potentiel de la frontière israélienne ? D’ailleurs, sans attendre ces récents avertissements Hariri junior s’est bien gardé de remettre les pieds au Liban, pays qu’il a quitté il y a presque deux mois déjà.

Tout cela n’empêche bien évidemment pas le Liban, membre non permanent du conseil de sécurité de l’ONU, de s’opposer farouchement à tout tentative d’adopter une résolution condamnant la Syrie pour sa manière d’animer le printemps arabe sur son territoire.

Un inrock en préretraite

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Des jeunes gens mödernes

Que lis-je dans les Inrocks datés du 8/6/11, sous le clavier de Serge Kaganski ? Une colonne titrée Rock & Cannes. Ne cherchez pas la blague ! C’est déjà assez dur pour lui de caser aussi tard un article sur le Festival – surtout en édito de la rubrique « Musiques »[1. A gauche, on met un « s » à Musique ; à droite on est juste en retard comme d’hab’ mais ça viendra, comme viennent les « écrivaines »].
En revanche, on peut toujours demander à l’intérieur ce qu’on ne voit pas en vitrine. La blague, elle court tout le long du papier : Cannes 2011 lui a rappelé ses premiers Rock & Folk des 70’s, figurez-vous, et Serge veut à tout prix partager avec nous cette vision[2. Un peu à la façon d’un écrivain].
C’est qu’il y avait Yves Adrien, paraît-il, pour le film de Jérôme Missolz Des jeunes gens modernes ; et Little Bob, filmé par Kaurismäki dans Le Havre ; et Philippe Garnier, l’immarcescible gonzo qu’on aime.
Serge passe vite sur lui, qui n’a déboulé que « les trois derniers jours » : juste, le temps de noter, pour notre édification, que ce « Philippe Garnier fut à Yves Adrien ce que Nick Tosches fut à Lester Bangs ». Et tant pis pour les glands qui ne connaîtraient pas les quatre !

Outre cette cuistrerie, Kaganski consacre l’essentiel de son papier à en justifier l’objet et le titre – ce qui n’est pas du luxe.
Le lien entre le rock et Cannes, c’est le show. Et le show, c’est Yves Adrien : « Coiffé d’un haut-de-forme, ganté de noir (…) Adrien rédima la routine cannoise de son dandysme précieux ». Holà ! Dirait-on pas que l’ami Serge s’essaye à la poésie ?
Il faut toujours encourager les vocations. Simplement, si Serge envisage vraiment d’écrire : il y a encore quelques petits réglages à faire ! Sur la première partie de sa phrase rien à dire, et pour cause : elle pourrait être signée par n’importe quel plumitif dix-neuviémiste.
Les problèmes commencent avec la deuxième, plus personnelle et en même temps si creuse : son « dandysme précieux » frise le pléonasme ; et dans le genre précieux ridicule, Kaganski se pose là en ressortant de la naphtaline le verbe « rédimer » (substantif : Rédemption), à propos seulement de la « routine cannoise ».

À force de dire n’importe quoi on ne dit plus grand-chose, parce que les mots y perdent leur sens et même leur saveur.
Au-delà du style ce qui étonne, chez Serge et ses émules, c’est cette espèce de progressisme régressif qui leur sert d’ultime refuge depuis que leurs sommets ont fondu.
Mais en attendant l’âge, ou une offre raisonnable, ces esprits bien nés auraient tort de trahir gratuitement. Mieux vaut garder la pose contestataire qui ne coûte pas cher.
Chez Kaganski, ça semble même être naturel, y compris dans son rétroviseur d’ex-kid des seventies quand il nous montre l’avenir.
Ces gens-là sont tout excusés, bien sûr, pour peu qu’ils ne nous vendent pas comme avenir radieux l’impasse de la post-modernité. Le bonheur est dans le pré –.

Le roman vrai de DSK : un vrai roman !

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photo : Grébert (Flickr)

En temps ordinaires, je me serais dispensé de lire Le Roman vrai de Dominique Strauss-Kahn, de Michel Taubmann. En dépit de la sympathie que j’éprouve pour son auteur, rédacteur en chef de la défunte revue Le Meilleur des mondes, je n’avais aucune envie de rejoindre la foule des chalands attirés par les bateleurs de luxe d’Euro RSCG. La parution d’une hagiographie habile quelques semaines avant l’entrée en lice du favori de la primaire socialiste faisait partie d’une « séquence » minutieusement mise au point par la joyeuse bande de « communicants » du directeur du FMI : Ramzi Khiroun, Stéphane Fouks, Anne Hommel.

Cela commence par une fausse confidence d’Anne Sinclair sur son blog, indiquant qu’elle ne souhaite pas que son mari effectue un second mandat à Washington. On enchaîne sur un portrait du couple en pleine action culinaire sur Canal+, destiné à montrer que le maître argentier de la planète apprécie les joies simples d’un steak grillé savouré avec madame, en tête-à-tête, le samedi soir. Pendant ce temps-là, à Paris, les « mousquetaires » Cambadélis, Le Guen et Moscovici veillent à neutraliser les spadassins de la reine de Solferino et du duc de Corrèze. Claude Askolovitch, éditorialiste au Journal du dimanche, met la dernière main à son opus L’Inconnu DSK, deuxième étage de la fusée éditoriale destinée à prendre le relais du Taubmann et à alimenter les discussions entre amis pendant les douces soirées d’été. Le trésor de guerre s’arrondit au fil des sondages qui promettent la lune élyséenne à l’expat’ haut de gamme.[access capability= »lire_inedits »]

La « rencontre d’un homme et d’un peuple » n’est pas une mince affaire. Elle nécessite l’utilisation de quelques chiens de bonne race qui conduisent le troupeau des électeurs dans la bonne direction, en douceur, en lui donnant l’impression que le berger va les emmener vers de grasses prairies laissées jusque-là en jachère.
Jusqu’au 15 mai 2011, j’observais avec une indulgence amusée cette agitation fébrile mais apparemment maîtrisée, semblable à celle qui précède le lancement d’une fusée spatiale. Cela fait belle lurette que la politique, à ce niveau, utilise des méthodes qui ont fait leurs preuves dans la conquête des marchés de la consommation mondialisée. Un candidat « naturel » ne le devient que si l’on est parvenu à persuader les foules que les autres ne font pas la maille. C’était presque fait : même les principaux intéressés, Martine Aubry, François Hollande, Ségolène Royal avaient fini par en prendre leur parti et ne cherchaient plus qu’à bien se placer dans le dispositif du pouvoir à venir.

L’événement que l’on sait m’a incité à me procurer d’urgence le livre de Taubmann pour tenter d’y découvrir, dans les plis d’un récit empathique, les indices prémonitoires de la catastrophe qu’il n’annonçait pas. Mais, pour paraphraser le dernier couplet de La Marseillaise, cet ouvrage nous invite à entrer dans sa carrière pour y trouver la lumière et la trace de ses vertus. L’envers du décor, certes, est évoqué, mais sous le titre « La foire aux rumeurs » incitant le lecteur à tirer la chasse vite fait.

Dans un premier temps, m’appuyant notamment sur quelques bribes d’une fréquentation fugitive et intermittente de DSK liée à l’exercice de mon métier de journaliste, j’avais interprété sa chute brutale avec les outils primitifs d’un freudisme de comptoir. Il avait, avançais-je, commis un acte manqué révélateur du désir inconscient d’échapper à un destin qui l’aspirait vers des hauteurs effrayantes. Bien que des psys patentés se soient engouffrés dans cette interprétation sauvage, elle me paraît, avec un peu de recul, un peu trop simple pour être honnête.

DSK inspirait une sympathie spontanée à beaucoup de ceux qui étaient amenés à le côtoyer. J’en ai fait l’expérience lorsque je fus amené à lui faire labourer, en 1986, le petit coin de Haute-Savoie où les aléas du siècle dernier ont permis que je plante quelques racines. Parachuté dans ce département indécrottablement droitiste depuis plus d’un demi-siècle, il pouvait, grâce à la ruse mitterrandienne du rétablissement du scrutin proportionnel, nourrir un espoir raisonnable de passer du statut d’expert économique du PS à celui d’élu du peuple. Sa méthode pour plaire aux gens simples était aux antipodes des techniques chiraquiennes. Conscient de ses lacunes en matière de connaissance des races bovines élevées dans le secteur, il évitait le « cul des vaches » et les demandes rituelles d’informations sur la santé de la mémé. Sa méthode consistait à faire en sorte que ses interlocuteurs, au bout de dix minutes de conversation avec lui, aient l’impression d’être devenus plus intelligents. Un petit cours d’économie au coin de la cheminée, une analyse géopolitique bien troussée devant un verre d’alcool de prune, le tout exposé avec un sourire enjôleur, et l’affaire était dans le sac. L’électeur savoyard était toujours incapable de prononcer son nom, mais il se disait qu’un député de ce genre dans le coin pourrait être utile, s’il venait régulièrement dans les alpages lui expliquer ce qui se tramait à Paris. Et mon DSK de jurer, croix de bois, croix de fer, que sa présence politique dans ce département était garantie pour l’éternité, et même au-delà. La suite est connue: séduite le temps d’un scrutin, la belle Haute-Savoie fut abandonnée deux ans plus tard, dès le rétablissement du scrutin majoritaire qui privait Dominique de toute chance de réélection. La lecture en creux du livre de Taubmann montre que ce comportement de séduction qui, en amour comme en amitié, n’engage que ceux qui succombent à son charme, était pour lui un mode de vie.

Au lieu de convoquer Freud pour décrypter la psychologie profonde du personnage, c’est à Donatien-Alphonse, marquis de Sade, que j’aurais dû faire appel pour nous aider à comprendre la tragédie new-yorkaise. Et particulièrement à cet aveu du divin marquis dans Juliette ou les infortunes de la vertu[1. On lira, à ce sujet, avec jubilation l’essai d’Éric Marty : Pourquoi le XXe siècle a pris Sade au sérieux, Le Seuil, 2011] : « Je voudrais que le monde entier cessât d’exister quand je bande ! » Au contraire d’un Don Juan rêvant d’autres planètes habitées pour y séduire toutes les femmes après épuisement du stock féminin de la nôtre, le héros sadien n’aspire qu’à soumettre la Terre entière à son désir conquérant, avec le consentement révolutionnaire de l’objet de ce désir.

La réduction du comportement sexuel de DSK aux schémas habituels du dragueur, même lourdingue, qui hante les alcôves du pouvoir, passe à côté de l’exceptionnalité du personnage. Son usage immodéré du sexe n’est pas seulement récréatif, ni un moyen ordinaire de réassurance narcissique. S’il en avait été ainsi, il aurait pu se satisfaire de la nuée de femmes intelligentes et belles qui, selon les témoins cités par Taubmann, auraient dit « oui » dès la première lueur d’invitation perçue dans les yeux de leur idole.

Son rapport au sexe et à l’argent se situe constamment à la limite extrême acceptée pour un homme public. Se résoudre à la maîtrise raisonnée de ses pulsions eût été pour lui tarir la source d’énergie qui pouvait le rendre invincible. Ce n’est pas le prédateur issu de notre animalité commune qui a causé la perte d’un mâle dominant occidental et blanc, comme voudraient nous le faire croire les moralisateurs habituels. C’est, au contraire, son immense effort pour se hisser au rang de premier des citoyens de la République du marquis de Sade qui l’a entraîné dans l’espace de l’infinie jouissance de la déchéance absolue.[/access]

DSK, L'HOMME DU MONDE

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Pourquoi le XXe siècle a-t-il pris Sade au sérieux?

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Dégénération DSK

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C’est bien beau d’ouvrir un site internet, encore faut-il penser à le tenir à jour de temps en temps. Et alors que la victoire de Dominique Strauss-Kahn à la présidentielle de l’an prochain est à peu près aussi plausible que celle de Lady Gaga ou de Georges Pompidou, de nombreux sites continuent à promouvoir sa candidature. On passera sur les blogs de fans isolés ou les pages facebook de sociaux-démocrates amateurs, mais force est de constater que toute la sphère strauss-kahnienne labélisée n’a pas eu le courage d’acter la disparition de son messie, comme l’ont fait par exemple les djeunz de Génération DSK, qui viennent de se rebaptiser Génération 4 G, « Génération Gagner, Gouverner à Gauche ».

Ainsi à lire la page la page d’accueil du site DSK 2012 Bouches-du-Rhône, (crée début avril en vue des primaires par Eugène Caselli, le président de la Communauté Urbaine de Marseille, la députée Sylvie Andrieux et l’ex-ségoleniste rogue Patrick Mennucci), on peut avoir l’impression que la Provence est coupée du reste du monde depuis, disons, un mois.

Les nouvelles n’arrivent guère plus vite à Lyon ou le blog DSK 2012 Rhône-Alpes, notamment parrainé par Gérard Collomb, maire de Lyon et Michel Destot, maire de Grenoble, fait sa une sur le passage de DSK à Paris le 29 avril dernier, et continue de solliciter les internautes pour qu’ils soutiennent DSK aux primaires. Et pourtant ce site a pour devise : Dépasser le possible, ne pas promettre l’impossible…

L’Ecole est finie

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image : Pink Floyd, The Wall

Je sais, je sais, je sais, comme chantait Jean Gabin dans les années 1970. Je sais qu’il y a les massacres en Syrie, la guerre en Lybie, un scandale sexuel planétaire qui implique un Français. Je sais la sècheresse, l’arrestation de Mladic, les impudeurs tranquilles de Luc Ferry qui marquent à leur manière une « nouvelle inconscience de classe. »

Mais tout de même, l’Ecole ? Vous vous souvenez ? Eh bien, vous avez du mérite ! C’est pourtant un sujet important, l’Ecole. Surtout en France, patrie historique des grandes querelles entre le hussard noir et le curé. L’air de rien, dans un silence médiatique et syndical presque total, l’école prend gifle sur gifle. Même si ce front-là n’intéresse plus personne, y compris la gauche qui, de Hollande à Mélenchon, a changé de cheval de bataille en quelques années, préférant se préoccuper d’écologie que d’éducation.

Et pourtant, il faudrait s’en soucier. Je sais, ce langage guerrier peut surprendre mais l’éducation est un front qui, comme tous les autres secteurs de la fonction publique, a été soumis à l’impératif comptable du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux.

La chose est néanmoins de plus en plus difficile à assumer politiquement. De droite comme de gauche, les parents sentent bien qu’avec 1500 classes de primaire en moins à la rentrée 2011 et des cours de langue vivante dans des classes de 35 élèves ou plus, on peut de moins en moins parler de service public.
Alors, pour noyer le poisson, Luc Chatel tente une manœuvre désespérée digne du communicant qu’il fut dans une autre vie.

Une campagne de pub à 1,3 millions d’euros

Frisant l’indécence, il lance une grande campagne de pub qui coûte 1, 3 millions d’euros à l’Etat en s’offrant, excusez du peu, des pleines pages dans Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Parisien, Télérama, Le Nouvel Observateur et Paris Match. Le but de ce ramdam médiatique ? Nous apprendre que l’Education Nationale recrute 17 000 personnes. Oui, vous avez bien lu : on se croirait en plein New Deal ! Chatel-Roosevelt même combat !

Faut-il que le monde enseignant soit assommé par les 61 000 suppressions de postes en quatre ans pour ne pas répondre à une telle provocation. Certes, les atteintes statutaires, la disparition de la formation initiale des profs, l’autonomie accrue des chefs d’établissement qui peuvent parfois recruter directement leurs personnels comme des patrons de PME[1. A Paris, cette logique a récemment poussé des milliers de précaires à se précipiter au Pôle emploi dans l’espoir d’être engagés comme bouche-trous au sein d’équipes pédagogiques chaque année plus décimées], ont sérieusement éprouvé la communauté de l’éducation.
Pour autant, le personnel –administratif, médical et enseignant- de l’Education Nationale ne s’y trompe pas. À la rentrée 2011, il ne comptera pas 17000 agents de plus mais bien 16000 de moins, et si rien n’a changé d’ici là, on observera la même réduction d’effectifs en 2012.

Cela dit, que l’éventuel futur ministre de l’Education de gauche se rassure : il lui suffira d’arrêter la purge et de revenir au statu quo ante pour apparaître comme un révolutionnaire et un sauveur !

La gauche fumeuse

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L’Etat doit organiser le marché de la drogue : Daniel Vaillant, ancien ministre de l’Intérieur de Lionel Jospin et député de Paris, n’a pas finassé en présentant ce mercredi ses propositions pour lutter contre le trafic de drogue, cannabis en particulier, devenu en quelques semaines, après les incidents à Sevran, un problème de sécurité publique plus qu’un sujet de santé publique.

Les dix députés qui ont travaillé avec Vaillant appellent à « sortir de l’hypocrisie » et plaident pour une « légalisation contrôlée » par la puissance publique, pour mieux lutter contre les dangers du haschich. Devançant les critiques, Daniel Vaillant explique que « le vrai laxisme, c’est le statu quo ».

L’ancien ministre n’est pas un converti de la dernière heure puisqu’il défendait déjà la dépénalisation du cannabis. Mais en se prononçant pour l’organisation par l’Etat du marché de la drogue, il franchit une nouvelle étape, quitte à se mettre à dos une partie des élus PS, Manuel Valls en tête.

Vaillant constate qu’on fume toujours plus en France, qu’on fume « mal », que l’appât du gain pousse les dealers à couper le cannabis avec du verre pilé ou n’importe quelle autre saloperie pour faire du gramme. L’encadrement par l’Etat de la production et de la distribution permettrait, selon lui, de lutter contre la criminalité organisée qui vit sur le dos du trafic. Le député estime que la situation est suffisamment grave pour adopter une ligne révolutionnaire. Et il espère que son rapport parlementaire, fournira des billes au candidat socialiste qui sera bien obligé de se positionner sur le sujet. Ne parlons pas de la droite, qui en a profité pour tomber à bras raccourcis sur le PS et ses idées baroques.

Parlons plutôt de ce que cette proposition nous dit de l’état de la gauche à un an de la présidentielle.

Reprenons. Aujourd’hui, opération SEITA pour les fumeurs de cannabis. La semaine passée, le même groupe socialiste à l’Assemblée plaidait pour « l’autorisation du mariage entre personnes du même sexe. » François Hollande, candidat à la candidature en a même remis une couche lors de son discours à Charleville-Mézières. J’imagine la tête des spectateurs ardennais, eux qui avaient eu droit, il y a 5 ans au « travailler plus pour gagner plus » et à l’apologie émue de la France des usines du candidat Sarkozy. Pour faire bonne mesure le week-end dernier, les nombreux élus présents au congrès de la Ligue des Droits de l’Homme ont rappelé l’engagement socialiste quant au vote des étrangers aux élections locales, dès la victoire de 2012.

Justement, la victoire, voilà le problème. Qui peut imaginer que la gauche sociétale gagnera l’élection, dix ans après avoir notablement contribué à amener le PS au casse-pipe (quand Mauroy faisait remarquer à Jospin qu’ « ouvrier » n’était pas un gros mot) et alors qu’en 2007, l’abandon par Ségolène de la chevènementitude de début de campagne au profit de la modernitude BHLienne a eu l’heureux résultat que l’on sait ?

Responsables et militants socialistes s’indignent quand Terra Nova, think-tank « proche du PS », comme on dit, et machine à produire des notules d’Olivier Ferrand, affirme haut et fort que la gauche doit arrêter de faire des classes populaires l’alpha et l’oméga de sa pensée politique et de sa stratégie électorale. Et en même temps les vieilles lunes bobos, portées par les députés eux-mêmes, occupent tout l’espace politique et tout le discours à gauche. La seule grande manif ou l’on verra à la télé des écharpes socialiste en ce premier semestre, ce sera la Gay Pride. Et sur le front des licenciements, on se souviendra de Hollande et Jack Lang volant au secours de Pierre Bellanger…

Manifestement, tout le monde s’accorde à penser que celui ou celle qui emportera le morceau, sera celui qui aura su s’adresser aux prolétaires, aux classes moyennes, aux chomistes, aux Français quoi. Pas aux habitants des grandes métropoles, travaillant dans la presse et l’édition et propriétaires d’anciennes usines transformés en loft. (oui un peu de caricature ne fait pas de mal). C’est Madame Dugenou et sa parentèle qui vont voter. Et Madame Dugenou a d’autres soucis que le mariage gay, le vote des étrangers ou la protection du marché de l’art parisien. Au hasard, le logement, les salaires, le coût de la vie, le chômage. On peut même avancer que si Simone Dugenou est lesbienne smicarde à Vierzon, ces sujets la préoccupent un peu plus que les dragées et les demoiselles d’honneur. Tous sujets sur lesquels la gauche a sans doute des trucs à dire. Ou au moins devrait.

À croire que la cure d’opposition qui se prolonge pour le PS a des effets délétères : comme on dit, chez les commentateurs zélés, pas de changement de logiciel. En vrai français, on nous ressort les vieilles lunes, ou en français de commentateur sportif, on ne change pas une stratégie qui perd. Imaginer que c’est sur le terrain sociétal que la gauche va faire la différence avec la droite revient à dire qu’au PS, on a renoncé à faire de la politique dans le dur, ce qui peut concerner et bêtement changer la vie des gens.

Dans la meilleure des hypothèses, ce vide sidéral est peut-être dû à l’absence de candidat officiel. On peut imaginer qu’une fois en piste, le ou la candidate reviendra aux fondamentaux. Quitte à se fâcher avec d’autres camarades, sur des options plus ou moins étatistes, plus ou moins européennes et (dé)mondialisées. Mais au moins ça sera sur des sujets moins fumeux que le droit au chichon.

Delanoë fait voter les presque morts

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Si Londres, Berlin, Barcelone ou même Lisbonne sont branchées sur 100 000 volts jour et nuit, Paris s’enlise lentement mais sûrement dans une torpeur gentryfiée que rien ne parvient à secouer. Paris-Plage et le Vélib ont été certes copiés partout, mais un bac à sable et une bicyclette grise ne font plus rêver personne.

Pour se relancer et attirer au passage les touristes branchés, Bertrand Delanoë a donc eu l’idée du siècle. Enfin, au moins pour attirer ceux qui étaient jeunes au siècle dernier. Il compte sur les E-cimetières high-tech pour ressusciter le gai Paris. Rien qu’en touchant des écrans tactiles, on pourra retrouver en un instant un vieux copain, une grand-tante ou un chanteur qui montât, avant de redescendre sous terre. Jean Sablon, Berthe Silva ou Jim Morrison doivent s’en retourner de plaisir dans leurs tombes.

Autres concepts enthousiasmants sélectionnés par Monsieur le Maire dans le cadre de son « appel à projets Mobilier Urbain Intelligent », des bornes vous indiqueront où trouver le prochain banc pour soulager votre arthrose et des hamacs équipés d’internet vous attendront sur les Champs-Elysées en cas de paralysie rhumatismale subite. Paris, capitale mondiale de la gériatrie, ça c’est un slogan champagne. En même temps, que celui qui n’a jamais soigné son électorat d’E-vieux lui jette la première pierre, tombale, ça va de soi…

Nous sommes tous des lesbiennes syriennes

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image : capture d'écran CNN

Sur ce coup, je trouve les médias un poil transphobes. Les voilà qui brûlent tête baissée ce qu’ils ont adoré pendant des mois. Pour s’être fait passer pour Amina, une lesbienne syrienne qu’il n’est visiblement pas, le blogueur américain Tom McMaster mériterait de prendre son tour dare-dare pour le pilori médiatique.

Maintenant qu’on sait qu’il n’est qu’un homme bien de chez nous au lieu d’être une femme de là-bas, le voilà qui se fait vertement réprimander par ceux-là même qui trouvaient naguère ses billets relatant avec un admirable souci du détail concret le quotidien d’une courageuse manifestante de Damas, « passionnés, toniques et souvent très émouvants » (dixit The Guardian). Ceux qui se reposaient sur sa prose pour nous raconter, tremblants d’émotion, le printemps syrien, l’accusent maintenant de nuire à la cause qu’il faut défendre. Les ingrats.

Certes, Tom n’est pas très délicat, mais qui s’en souciait quand il était syrienne, et qu’il attirait l’attention sur une communauté, la petite communauté LGBT[1. Pour le T (comme Trans) je ne suis pas très sûr que la Syrie soit concernée. Les spécialistes nous éclaireront peut-être] de Damas – qui n’en demande peut-être pas tant et qui, de surcroît, ne peut jurer que son sort se trouverait amélioré par la chute du régime. Ce n’est pas joli joli de crâner en se déclarant homosexuelle à Damas quand qu’on est banalement hétéro à Edinbourg, ni franchement courageux de prétendre qu’on manifeste dévoilée en Orient, alors que l’on se terre derrière son écran et sa barbe en Occident. Certes.

Il me semble cependant que Tom mérite les circonstances atténuantes, voire une certaine admiration, pour son avatar lesbien et syrien. Ne s’est-il pas contenté de suivre les mots d’ordre de l’époque avec un zèle remarquable ? Ceux qui dépensent habituellement tant d’énergie à féliciter le vent parce qu’il va dans le sens du vent devraient chanter les louanges de Tom.

La nature est fasciste, internet nous libère

N’était-ce pas en effet le droit le plus strict de Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri, étudiant quadragénaire installé en Ecosse, de faire fi de la nature et de vivre sa vie de femme, syrienne, lesbienne et militante de la démocratie et de la cause homosexuelle, si telle était l’injonction qu’il a reçue de son moi profond ? Nous fûmes tous des Juifs allemands, pourquoi ne serions-nous pas tous, aujourd’hui, des lesbiennes syriennes ? Ne sommes-nous pas tous, à l’instar de Tom, libres de choisir l’identité qui nous sied ? Grâce aux possibilités conjuguées d’internet et de la chirurgie esthétique, le plus banal des mâles hétérosexuels n’a-t-il pas la possibilité, donc le droit, et peut-être même le devoir, de s’inventer le physique qui lui plait et l’orientation sexuelle qui lui correspond ? La nature est fasciste, internet nous en libère. Pourquoi refuser à Tom ce que chacun réclame pour lui dans notre bel Hexagone ?

Tom McMaster, Américain barbu et bien nourri

Le slogan choisi par ceux qui sur Facebook « se mobilisaient » pour « exiger » la libération d’Amina Arraf (le nom faramineux que s’était choisi Tom) était prémonitoire. « Les frontières ne sont rien quand on a des ailes. » Qui donc parmi nous a des ailes ? Sur la Toile, nous sommes tous des anges, et avec les frontières, c’est le corps tout entier qui disparaît sur les ailes du lyrisme… « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. « Le réel, on s’en cogne », proclame Tom/Amina sous les vivats, puis sous les crachats de la foule. Il suffit de lire la citation de la fausse-vraie lesbosyrienne qui ouvre le dithyrambique (et, a posteriori, hilarant) portrait que The Guardian consacre à l’intéressé(e)[2. Pour une fois que l’on peut utiliser cette graphie ridicule à bon escient, je ne vais pas me gêner] pour le comprendre. « Si nous voulons vivre dans un pays libre, il faut vivre comme si nous vivions déjà dans un pays libre ». Les conditions concrètes d’existence n’ont aucune importance, et voici déclarée une bonne fois pour toute l’abolition de l’esclavage du réel.

Les centaines de milliers de « visites » des journalistes et autres internautes occidentaux sur le blog de Tom/Amina devraient nous faire réfléchir. Avant de crier haro sur le blogueur, souvenons-nous qu’il nous a raconté exactement l’histoire que nous attendions tous, si l’on veut bien tenir pour quantité négligeable les quelques congestionnés des sinus insensibles aux effluves enivrantes (bien que virtuelles) du « Printemps arabe ». L’histoire édifiante d’une courageuse professeure d’Anglais de Damas, née aux Etats-Unis qui, au quotidien, défiait les autorités, moquant leurs prétentions à réduire le soulèvement en cours à un complot salafiste. L’histoire de la belle Amina, dont de magnifiques photos (piquées à une Croate sur Facebook) ne laissant aucune ambigüité sur son sexe véritable, circulaient sur les sites des médias les plus autorisés, affublées d’un « DR » faraud. L’histoire d’une défenseure acharnée de la cause LGBT, leadeure charismatique de cette foule syrienne mobilisée pour obtenir, qui l’eût cru, le droit de vivre au grand jour l’orientation sexuelle qui lui chante. L’histoire d’une charmante jeune femme dont le père avait été approché par le gouvernement pour qu’il donne sa fille à Bachar, plus c’est gros, plus ça passe. L’histoire d’une blogueuse qui, s’exprimant sous les hourras de la foule des journalistes occidentaux, s’extasiait sur elle-même. « Quelle époque pour vivre en Syrie ! Quelle époque pour être une Arabe ! Quelle époque pour être vivante ! » Tout ça est un peu plus exaltant qu’être étudiant à quarante ans en Ecosse. « Amina, c’est toi », semble nous susurrer Tom à l’oreille. Ce n’est pas pour rien, avouons-le, que Gay girl in Damascus est devenu le blog syrien le plus populaire en Occident.

On nous avait aussi promis qu’internet nous permettrait de sortir enfin de notre passivité pour devenir des acteurs à part entière. Là encore, Tom a pris l’époque au mot. On ne va pas laisser le printemps arabe aux Arabes, alors que nous ne sommes qu’à un clic de la révolution ! Jaloux de voir l’Histoire s’écrire sans lui, Tom a décidé de la faire, lui aussi, cette Histoire vue à la télé. Et il a réussi. Crédible, cru, et même cité, repris et admiré. Qu’il était loin le petit Tom qu’on accusait d’antisémitisme et d’antiaméricanisme – ou qu’on ignorait – quand il s’exprimait en son nom ! Une fois devenu Amina, plus personne ne lui a cherché de noises. Total respect pour Amina. De plus, Tom/Amina avait de la situation syrienne parfaitement compatible avec ce que nous souhaitions en penser.

Tout cela serait beaucoup plus drôle si le nombre de morts ne cessait d’augmenter, chaque jour en Syrie et ailleurs dans le monde arabe, printemps ou pas. En attendant, il n’est pas si étonnant qu’aucun journaliste ne se soit dit que la mariée était trop belle – si je puis dire. Cela prouve encore, si besoin est, qu’internet ne permet pas de se confronter à d’autre opinions, mais plutôt de conforter les siennes.

Certains observaient avec des mines entendues les Etats-Unis avaient formé des blogueurs en Egypte pour fomenter « la révolution ». Un complot de la CIA de plus, dans lequel il était facile d’embringuer Amina, comme c’était excitant ! D’autres évoquaient une manœuvre des services syriens pour faire sortir du bois les opposants. Personne n’avait imaginé la terne réalité : un quadra hétéro qui bovarise seul dans un coin perdu de notre vieille Europe. Dire que nous l’avions sous le nez, la triste réalité, et même parfois en chair et en os. Et je sais de quoi je parle.