Accueil Site Page 2850

Jurassic Park socialiste II, le retour

3

L’an dernier, avec mon excellente camarade Muriel Gremillet, nous vous expliquions l’état pitoyable d’une fédération socialiste, celle du Jura, où régnait une atmosphère digne de Dallas, et qui se préparait à porter à l’Hôtel du Département son JR Ewing, l’impitoyable Christophe Perny. Les Cantonales remportées, JR est effectivement devenu président du Conseil Général et fait la pluie et le beau temps dans le Jurassic Park socialiste. Mais la conquête d’une seigneurie ne permet pas forcément de redonner des couleurs plus saines à la fédé PS même dans un contexte de conquête de l’Elysée par François Hollande.

Car depuis quelques jours, on assiste à un spectacle unique en France, et sans doute en Europe. Figurez-vous que le Parti Socialiste a l’intention de présenter aux élections législatives deux candidates qui seront sans doute frappées d’inéligibilité en cas d’élection. Danielle Brulebois et Sylvie Laroche ont été investies par le PS il y a quelques mois, respectivement dans les première (Lons-le-Saunier) et troisième (Dole) circonscriptions du 3-9, la deuxième (Saint-Claude) ayant été réservée au PRG. Actuellement, toutes les circos sont détenues par l’UMP, celles qui nous intéressent l’étant par Jacques Pélissard, par ailleurs président de l’association des maires de France, et Jean-Marie Sermier.

Pendant le mois de mars, des encarts publicitaires ont été publiés dans la presse locale annonçant des réunions pour chacune des deux candidates aux élections législatives. Pour Danielle Brulebois, ils ont été publiés dans l’édition jurassienne du Progrès du 4 mars et du 25 mars 2012 ainsi que dans La Voix du Jura (hebdomadaire) du 1er mars 2012. Pour Mme Laroche, le même type d’encart apparaissait dans l’édition jurassienne du Progrès du 11 mars et du 25 mars 2012. Il semble bien que le code électoral ait échappé à nos inexpérimentées candidates puisque cette pratique contrevient à son article L 52-1 : « Pendant les six mois précédant le premier jour du mois d’une élection et jusqu’à la date du tour de scrutin où celle-ci est acquise, l’utilisation à des fins de propagande électorale de tout procédé de publicité commerciale par la voie de la presse ou par tout moyen de communication audiovisuelle est interdite ». Quant à l’article L 90-1, il ajoute, impitoyable : « Toute infraction aux dispositions de l’article L. 52-1 sera punie d’une amende de 75 000 euros ». Certes, les effets juridiques de la méconnaissance de l’article L. 52-1 du Code électoral n’apparaissent qu’après le scrutin, une fois le juge de l’élection saisi (selon les élections, par un électeur, un candidat ou le préfet). La violation des interdictions électorales peut entraîner la réformation ou l’annulation de l’élection suivant l’objet de la protestation par laquelle il a été saisi. Le juge de l’élection peut alors prononcer l’inéligibilité du candidat[1. En outre, elles pourraient avoir à payer de leur poche la campagne dont les comptes auraient été ainsi invalidés.]. Pour que le juge n’invalide pas l’élection dans ces conditions, il faudrait que les candidates gagnent avec une marge très importante. Or, ce scénario paraît assez improbable, surtout dans la circonscription détenue par Jacques Pélissard, où seule une victoire au raccroc peut éventuellement être espérée.

Il sera d’autant plus difficile d’obtenir une large victoire que cette histoire, désormais publique puisqu’elle a fait l’objet de plusieurs articles dans la presse locale, va être utilisée à fond par les sortants UMP, qui auront beau jeu de dénoncer pendant la campagne des candidates PS incapables de respecter la loi électorale. De même, les autres candidats de gauche argueront de l’inutilité de voter pour une candidate ne pouvant être élue. Toute la campagne législative de Brulebois et Laroche sera pourrie par cette boulette mémorable, à l’instar du sparadrap du Capitaine Haddock. Dès lors, la solution la plus simple serait, pour le Parti Socialiste, de changer de candidat(e)s. Pour la circonscription de Dole, le futur score de Mélenchon pourrait régler l’affaire : elle figure parmi les cibles du Front de Gauche pour l’après-présidentielle. Solférino et Perny se résoudront certainement à sacrifier Sylvie Laroche et à laisser le terrain libre à Patrick Viverge (Parti de gauche). Reste la première circonscription où Danielle Brulebois n’est pas décidée à laisser la place à qui que ce soit. Ne se sentant pas responsable de la bêtise, elle veut aller jusqu’au bout, quitte à payer une amende de 75000 euros et de devoir payer sa campagne, non remboursée par l’Etat. Vous avez dit, « kamikaze » ?

Ce n’est pourtant pas Christophe Perny qui la décourage dans cette intrépide intention. C’est à se demander si le Président du Conseil Général souhaite la victoire d’un député socialiste dans son département. Mais je suis sans doute mauvaise langue.

Critique de la déraison critique

3

Jean Clair

J’éprouve toujours un malaise quand on m’applique la qualité de « critique d’art ». L’origine du terme est des plus incertaines − à peine s’il se trouve dans le dictionnaire −, son emploi des plus flous, son sérieux des plus contestés.
De l’art dont la qualité est d’être silencieux − « La peinture fait profession de choses muettes », disait Poussin ; les tableaux sont « les voix du silence », dira Malraux −, le critique d’art serait donc le ventriloque. Une sorte de prothèse de l’art.
Il est vrai que l’étymologie du mot semble appuyer cette interprétation. C’est un terme, en effet, qui relève de la détermination d’un processus morbide. C’est à ce titre, en tout cas, que l’activité « critique » prend un sens…

Venu du grec krinein, le mot serait d’origine médicale et se rapporterait au moment (krisis) de l’évolution d’une maladie qui suppose une décision. Est appelée « critique » la phase d’une maladie en son moment dangereux, difficile, décisif. Est critique le médecin qui sait déceler ce moment et intervenir à bon escient dans cette évolution clinique, poser un juste diagnostic, influencer son pronostic au moment opportun. Ce moment opportun, cette occasion qu’il fallait saisir par les cheveux, selon la tradition, c’était le kairos dont la détermination, dans le déroulement du temps, relève autant d’un art de la divination propre au poète que d’une science particulière qui est le savoir du praticien…[access capability= »lire_inedits »]
Galien ne s’était-il pas lui-même défini comme un médecin lorsqu’il avait commenté le Doryphore de Polyclète, dont il avait si fort admiré le Canon, fondé sur la summetria, l’harmonie proportionnelle des différentes parties du corps, entre elles et de ses parties à son tout ?[1. Galien, Sur les doctrines d’Hippocrate et Platon, V, 425 , éd. Müller. Marc Fumaroli, « La Rhétorique et les Arts » , in La Rhétorique des arts , sous la dir. de Laurent Pernot , Paris, PUF , 2011, p. 3 sq.]

La critique d’art comme activité singulière apparaîtrait donc à un moment où l’art commence d’être en crise. Crise, cette maladie dont l’art, si longtemps resplendissant, est, dans la modernité, affecté, au début de sa dégénérescence ou de ce que Manet, qui en fut un spectateur avisé, appellera sa « décrépitude ». L’activité critique devient un remède à ce mal dont il est devenu la proie et dont elle analysera les carences.

Il est émouvant d’ailleurs de constater à quel point son activité, confrontée à l’œuvre d’art, ressemblera longtemps à celle du médecin (du médecin d’autrefois, du moins) lorsqu’il palpe les ventres, sent les humeurs, examine les carnations ou éprouve les indurations. La peinture fut ainsi, pour un temps de son histoire, pareille à un organisme aussi singulier qu’un corps de chair, participant à un genre, le genre artistique, comme le corps se rapporte à l’ensemble du genre humain.
Or, il n’y avait pas de crise en ce sens dans l’art des temps anciens, dans l’art de l’Ancien Régime, si j’ose dire. Il n’y avait pas de « critiques » mais plutôt des juges, chargés de mesurer la conformité des œuvres à des canons immuables, à des normes invariables, à des programmes iconographiques précis. On ne critique pas la musculature d’un héros dont la silhouette est conforme au canon de Polyclète ou de Vitruve. On ne critique pas l’imagerie d’une Mise au tombeau qu’un artiste a peinte pour un couvent, un chapitre ou une communauté religieuse. On vérifie leur conformité à des programmes, des traités de proportions, des dogmes religieux, des paradigmes : bref, la fidélité à un patrimoine.

Et c’est bien en effet, je crois, au moment où le corps de l’art tombe malade, entre dans une phase critique qui marque les premières atteintes de sa « décrépitude » que le critique d’art apparaît. Disons… Diderot, dans ses Salons, lorsque les œuvres ne sont plus la représentation d’une commande publique, religieuse ou princière, mais l’expression d’un goût singulier pour un public profane… C’est le moment, aussi, où la notion de « beaux-arts » régis par des règles, des canons, des normes, des théories, des traités, des paradigmes, disparaît au profit de l’« Art » tout court, qualité singulière et inimitable d’un individu qui se veut créateur, et se croit un génie. C’est alors que, pour accompagner cette disparition, naît, à partir de 1750, une nouvelle science, l’Esthétique, qui va traiter de l’infinie variabilité des sensations et de la diversité des sensibilités corporelles et non plus attester du respect à la conformité aux règles invariables des canons anciens…

Aussi longtemps que l’art était destiné au regard des dieux et des princes, l’appréciation critique, phénomène humain, trop humain, n’avait guère de sens. C’est lorsque l’art devient objet de délectation pour des particuliers, qui relève d’une critique particulière et de l’exercice de ce métier si singulier − à peine un métier − qu’il appellera une critique d’art.

Pourtant l’art, depuis son origine, a toujours été, si muet qu’il soit, soumis à la parole. La formule de Cicéron − « docere , delectare, movere » − qui définit l’art oratoire, la rhétorique, l’art de la parole, sera vite étendu à l’art plastique, l’art des formes et des couleurs, lui aussi capable d’éloquence, donc capable de « bien dire ». Nicolas Poussin − lui encore − reprendra à son compte le « docere et delectare ». Celui qui parle d’art, l’orateur, le critique, serait au fond la voix qui vient expliquer et peut-être ordonner aux voix du silence que sont les beaux-arts.

Dès l’origine, c’est le signare vocem, c’est la trace de la voix, qui se retrouve dans la forme construite. Phidias lui-même fut un orateur et, en musique, L’Offrande musicale de Bach se compose sous la lecture du traité de Quintilien, son Institution oratoire…
Ce qu’il s’agit de conserver, non pas de critiquer, c’est ce dialogue entre les arts, la peinture, la musique, l’architecture, la rhétorique car, s’ils reposent sur des disciplines diverses, ils obéissent tous à la même harmonie.

Viendra un moment, cependant, où ce dialogue se décompose. Le très long temps durant lequel une seule et même harmonie réglait les lois d’une œuvre d’art, d’un tableau, d’une musique, d’une architecture ou d’un corps humain a cessé d’être. N’est-ce pas Rilke qui s’inquiétait déjà de ce que, dans l’art moderne, les arts se prissent pour modèle les uns des autres ? La musique, par exemple, devenue un modèle pour Klee ou pour Kandinsky ? Dans ce qu’il appelait ce « court-circuit entre les arts », contrairement aux Romantiques qui furent les derniers à s’enchanter de ces synesthésies (au point sans doute de les éprouver jusqu’à une ébriété qui leur fut fatale), il s’inquiéta, lui l’auteur de la poésie pure des Élégies de Duino.

Un régime nouveau-né de ce dialogue rompu s’institue à partir du moment où le critique d’art se charge de la responsabilité qu’assuraient jusque-là l’écrivain, le musicien, le poète, pour devenir non seulement le ventriloque d’un art plus muet ou plus confus que jamais, privé de sa rigueur rhétorique, mais plus encore, s’impose comme une sorte d’esprit ou de spectre qui vient habiter le corps muet de la peinture jusqu’à commander de l’intérieur ses gestes et ses actions. Une critique d’art ? Non, plutôt un magistère, poussé jusqu’à la hantise spirite.

Les programmes iconographiques ou les règles esthétiques disparaissent, mais c’est au profit de programmes politiques, ce qu’on appellera bientôt des « manifestes ». En France, on ne peut guère imaginer une histoire de l’art qui ne serait pas passée par la littérature, des frères Goncourt à Baudelaire, de Diderot à Apollinaire et de Breton à Georges Bataille. L’histoire de l’art est, en France, une histoire de la littérature. Est-ce si différent en Italie ? Peut-on imaginer le Futurisme sans Marinetti, le Novecento sans Massimo Bontempelli ?

Le critique cesse d’être alors ce qu’il avait été, l’arbitre des élégances, le délicieux et disert connaisseur des salons à la Diderot. Il ne peut que se mettre au service d’un programme, devenir un héraut, un porte-voix, mieux, un prophète, qui fraie la voix et qui baptise : sa mission n’est plus de maintenir un canon, mais de défendre une cause.
Le pas sera vite franchi du conseiller des cours et des salons à l’éminence grise du régime. Si la politique s’est esthétisée, c’est l’esthétique qui va bientôt se politiser. Les nouveaux « critiques » seront Bottai ou Lounatcharski, mais bientôt Jdanov ou Goebbels (lui-même écrivain et dramaturge…), mis au service des despotes du temps, capables de vous réduire au silence ou à l’ergastule… La critique ne peut plus se glisser dans la divulgation d’un art qui, redevenu un art officiel et cultuel, a cessé d’être un art fait pour les goûts capricieux et versatiles d’une classe, d’un milieu ou d’une élite. La représentation de la Cérémonie d’ouverture du IIe Congrès de la Troisième Internationale[2. Présente dans l’exposition « Realismi sovietici », Rome, Palazzo delle Esposizioni , octobre 2011.]n’est pas plus redevable de l’activité du critique d’art que l’était, à la fin du Moyen Âge, la représentation de l’identité de substance entre le Père et le Fils dans Le Couronnement de la Vierge de Quarton. Le fait que chaque geste soit codé, chaque attitude conforme, chaque sourire vérifié, mais aussi chaque couleur mesurée et la qualité des pigments pesée, chaque lumière établie, interdit désormais l’intervention d’une activité qui serait « critique ».

Cela va de soi. Mais allons plus loin : au risque du paradoxe et de la provocation, allons du côté de l’art « bourgeois » favorable à la critique « formaliste ». Quel critique eût osé, dans les années 1930, dans l’exercice de ses fonctions, critiquer les formes de l’avant-garde, qui étaient entretemps devenues des formules ? Qui eût osé critiquer la doxa du cubisme, ou les prescriptions maniaques des sectateurs d’abstraction géométrique à la Mondrian ?
Le critique, là encore, n’était pas que le compagnon de route, mais celui qui fournissait les formules, les programmes. Il impose les mots d’ordre, les formules, les manifestes. À l’artiste de s’exécuter .

L’imposture ira plus loin encore lorsque, dans les années 1960, le programme utopique des « avant-gardes », forclos depuis longtemps et, avec lui, disparus les chefs et les appareils, on continua cependant d’user du terme d’« avant-garde », à en user comme d’une marque de fabrique, du slogan d’un marché, d’un sigle de parfumeur. Le critique d’art, alors, devient l’homme-sandwich chargé de dévoiler à tout un chacun la présence d’une chose qui est dite d’« avant-garde ».
Plus tard, dans les années 1990, lorsque l’imposture devint plus manifeste encore, on inventa le terme d’« art contemporain » pour distinguer ce qui, dans la production actuelle, ressortait néanmoins paré d’une qualité qui le rendait, lui et lui seul, capable d’exciper de la qualité de contemporanéité, comme d’un degré supérieur de présence au moment présent, et qui fait que Jeff Koons serait plus « contemporain » que Botero − alors qu’ils sont en réalité aussi kitsch l’un que l’autre.

Le critique redevint alors le personnage essentiel de cette manipulation. Il fallait une opération singulière, une sorte de catalyse pour que sa parole prît la force d’un dogme. L’effet de catalyse, on l’obtint en adjoignant à ses côtés deux figures essentielles : l’historien d’art et le marchand. Le marchand est celui qui fournit la marchandise, l’historien d’art celui qui en atteste la provenance. Le critique n’aura plus qu’à en authentifier la qualité et tenter, par ses mots, de la décrire.

Le système fonctionnera mieux encore quand l’historien d’art se trouvera aussi être fonctionnaire, conservateur de musée : dans ce cas, l’autorité de l’institution, confortée par l’autorité de l’analyse historique, devient telle qu’il n’est plus possible de douter de l’éminence des œuvres proposées au badaud.
La science de l’historien associée à la rigueur du fonctionnaire d’État, la digression habile, enfin, du critique écrivain, devenaient les mots de passe de toute nature, depuis le tas de vêtements jetés dans la nef du Grand-Palais par Boltanski au doigt d’honneur dressé par Cattelan devant la Bourse. Il sera toujours possible de démontrer que ces gestes avaient leur origine, leur développement, leur logique, donc qu’ils s’inscrivaient dans l’histoire, dans la suite de Duchamp et de Picasso, et par conséquent attester leur légitimité.

Si je parle avec tant d’assurance, trop peut-être, de ces processus, c’est que moi-même, j’en ai été partie. Je ne suis plus depuis longtemps un critique d’art, mais je l’ai été, quelque temps, assez pour mesurer les limites de ce curieux métier.
Après avoir assuré, entre 1962 et 1970, la critique d’art de La Nouvelle Revue Française, sous la direction successive de Marcel Arland, de Georges Lambrichs, puis de Jacques Réda, − mais il s’agissait de la tâche, assez utile encore, de rendre compte des grandes expositions françaises et étrangères −, il m’advint de m’enrôler dans une critique militante, engagée. Ce fut en 1970, après avoir passé trois ans en Amérique du Nord, comme étudiant à Harvard puis comme conservateur à la Galerie nationale du Canada.

Dans l’atmosphère particulière de ces années qui, en Amérique, furent les années de la fin de la guerre du Vietnam, de l’agitation des SDS (Students for a Democratic Society) et des premiers attentats des minorités noires islamiques, mais aussi, au Canada, d’une effervescence intellectuelle nouvelle, particulièrement au Québec, en France enfin des prodromes puis des séquelles de Mai-68, et comme emporté par cette agitation, je créais puis dirigeais pendant quatre ans une revue d’avant-garde, d’avant-garde en effet, qui fut appelée les Chroniques de l’Art Vivant. Longtemps avant ces revues comme Art Press ou Teknikart qui, aujourd’hui, donnent le « la » en matière de modes esthétiques, L’Art Vivant fut la première à lancer en France la passion de l’avant-garde. C’est dans cette revue que furent publiés les premiers articles sur des artistes encore à peu près inconnus comme Boltanski et Buren − j’en fus l’auteur − mais encore sur les premières stars de l’École minimaliste américaine comme Donald Judd ou Robert Ryman, les premières interviews avec Joseph Beuys ; un numéro spécial fut même consacré aux artistes dissidents de l’encore toute puissante Union soviétique, qui me valut une convocation menaçante de l’ambassadeur de l’URSS à Paris…

En 1974, je mis fin à l’expérience. Mes raisons étaient diverses. J’avais expérimenté l’imposture que pouvait représenter une presse spécialisée consacrée à des mouvements dits « d’avant-garde ». Comment il était possible, par exemple en six ou huit mois, de lancer sur le marché de l’art des noms ou des produits pour peu que l’on réussît à créer cette triade miraculeuse dont j’ai parlé plus haut : mettre d’accord entre eux, pour vanter un même artiste, un conservateur de musée fort excité de sortir de son rôle de fonctionnaire d’État pour se chauffer aux feux de l’actualité, un historien d’art tout aussi heureux de sortir de ses études et de ses livres pour se chauffer à la chaleur des ateliers des jeunes créateurs, un jeune critique ambitieux et, bien sûr, un marchand pour aider matériellement cette trinité à révéler au profane les mystères de l’Avant-Garde…

Autre chose que je vérifiais : le support, le médium, devenait en effet, comme le démontrait à l’époque le sociologue McLuhan, le message. Peu importait l’objet : c’était sa mise en place, sa mise en valeur, la façon de le photographier, les mots pour le décrire qui le faisaient exister, et non sa valeur intrinsèque. Au contraire : alors que la peinture traditionnelle se verrait dévalorisée par sa reproduction photographique − et plus la peinture serait belle et de grandes proportions, plus sa reproduction serait décevante − au contraire l’acte le plus vil ou le plus bête − l’« action » d’un body artist telle Gina Pane se faisant verser un bol d’asticots sur le visage ou tel autre se faisant tirer dessus à la carabine (Chris Burden), ou tel autre enfin mettant en scène sa propre agonie dans la vitrine d’une galerie − ces gestes dérisoires ou immondes devenaient, une fois photographiés et mis en page, un document infiniment précieux d’un événement dont les vestiges se vendraient bientôt à prix d’or.
André Malraux avait parlé des « arts fictifs » à propos de ces images que l’édition d’art produit à partir de détails agrandis et d’objets auxquels on ne prêtait guère attention jusqu’ici, par exemple des médailles ou de la monnaie. Cette illusion, la presse dite « d’avant-garde » la poussait jusqu’à créer cette inversion des valeurs qui nous ferait, en feuilletant le magazine, ignorer le chef-d’œuvre mais pousser des cris d’admiration devant la photo d’un happening quelconque.

Cette expérience des arts fictifs et des marchés trompeurs me détourna à tout jamais de la critique. J’y gagnais une certaine certitude : la certitude que l’histoire de l’art moderne et contemporain était faite de clichés − au sens quasi technologique du terme − et qu’il convenait enfin de l’écrire.
J’entrepris cette réécriture de deux façons ou sur deux échelles. Montrer que la concaténation des « écoles » et des mouvements de « l’avant-garde » n’était qu’une illusion rétrospective dont il fallait se réveiller. Ainsi deux expositions, parmi d’autres, se répondirent, qui me valurent la réputation de « réactionnaire » ou de « révisionniste ». Dans « Les Réalismes entre les deux guerres », en 1982, au Centre Pompidou, j’essayais de casser la doxa selon laquelle l’art entre les deux guerres avait marqué le triomphe de l’abstraction et le début du primat de l’art américain. En réalité, de la Neue Sachlichkeit allemande aux Valori plastici, l’art d’entre les deux guerres avait été un art où l’on était revenu au sujet, au classicisme et à la forme. Lors de la Biennale de Venise du centenaire, en 1995, je tentais de même, dans l’exposition « Identità-Alterità », de démontrer que l’art du XXe siècle n’avait pas été l’art du triomphe de l’abstraction, mais tout au contraire l’art du triomphe du portrait individuel.

Parallèlement, mes curiosités dans l’art d’aujourd’hui me poussèrent à chercher des artistes vivants dont le génie me semblait répondre à cette histoire revisitée dont j’essayais de réécrire les étapes. C’est ainsi que je fis, dès 1985, une rétrospective de Lucian Freud à Beaubourg, voyant en lui le successeur de Stanley Spencer et d’une certaine tradition du portrait anglais. De même, je devais m’attacher à montrer que l’art de Giorgio de Chirico, après les années 1920, n’était pas un art du reniement mais, au contraire, un art parfois bouleversant, lyrique, déchirant, qui méritait d’être vu et qui obligeait à reconsidérer sa place au sein du mouvement surréaliste. Etc.

S’agissait-il encore de critique ? Oui, si l’on entend par là l’art du thérapeute qui pose un diagnostic, on l’a vu, ou bien encore ce que Kant avait défini comme « critique » à propos de la Raison pure et dont nous n’aurions jamais dû nous écarter, une révolution copernicienne de notre façon d’appréhender le monde autrement que par les modes et les caprices de nos sens.[/access]

Romantique… est-ce que j’ai une gueule de romantique ?

3

Le romantisme n’a jamais eu bonne presse en France. La preuve, il s’est réduit dans le langage courant à un synonyme de l’émoi amoureux, un émoi un peu sucré qui a fait le bonheur des chanteurs à minettes en ce temps béni où même les paroles des mélodies yéyés n’étaient pas dépourvues d’une certaine beauté. Ainsi se souvient-on de Pascal Danel qui conseillait, non sans arrière-pensée, de laisser la plage aux romantiques car ce soir il voulait aimer sa partenaire « à sa façon ». Ce ne sont pas des personnalités aussi différentes que Hugo, Novalis, Turner, Garibaldi, Chopin, Lamartine, Delacroix ou Pouchkine que Pascal Danel voulait laisser sur le sable et face à la mer. Non, simplement, dans la ritournelle du chanteur de charme, le romantique était juste un type un peu niais, un sentimental qui allait se contenter de se promener la main dans la main sur les dunes avec l’être aimé plutôt que de passer aux choses sérieuses.

Comment est-on arrivé à ce glissement sémantique ? Le magnifique et monumental Dictionnaire du Romantisme (CNRS éditions), sous la direction d’Alain Vaillant, répond largement à cette question dans une éclairante et substantielle préface aux 649 articles qui sont proposés au lecteur. Nul n’aura besoin d’être un érudit pour se promener dans un ouvrage qui s’intéresse aussi bien aux artistes qu’aux personnages politiques, aux pays qu’à des notions comme la folie, le génie, l’enfant ou le chaos vus au prisme de ce qui a concerné, sur un siècle au moins, l’ensemble de l’Europe et une bonne partie du monde. Qui connaissait, par exemple, Rafael Pombo, poète et diplomate colombien, auteur d’un poème de 610 vers, L’heure des ténèbres, qu’il aurait écrit en pleine crise d’angoisse métaphysique alors qu’il était en poste aux Etats-Unis, après avoir lu Le désespoir de Lamartine.
Alain Vaillant n’élude pas cette question du dépérissement d’un mot. « Le romantisme a reflué hors du terrain politique pour se cantonner au niveau de la sphère individuelle, agissant alors comme une vague disposition psychologique de l’esprit, prédéterminant inconsciemment les comportements de l’homme occidentalisé, (ou « mondialisé », ce qui revient au même).» Dans cette optique, on doit reconnaître que le vrai fond culturel de nos sociétés de consommation demeure un romantisme résiduel et abâtardi, où l’on rencontre en vrac le goût pour le mélodrame, une sensibilité diffuse, un idéalisme abstrait et pétri de bons sentiments, le sens romanesque du sensationnel ou de l’émotionnel.

Le plus féroce critique de cette « romantisation » des mentalités, en France, fut sans doute Charles Maurras, le théoricien de la monarchie et du nationalisme intégral qui se livre à une attaque féroce notamment dans Les Amants de Venise ou Romantisme et Révolution, reprochant au romantisme d’avoir refoulé l’héritage classique, gréco-latin de la France au profit des mythes germaniques. En effet, à Maurras comme à beaucoup d’autres, le romantisme est apparu comme un produit d’importation suspect venant d’Allemagne ou d’Angleterre et amenant avec lui et dans le désordre, la brume, le pathos, les fantômes, les pratiques addictives en matière de drogue, le culte de la jeunesse et des barricades, l’attirance morbide pour le suicide, l’entrée du peuple et de la canaille en littérature comme dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou Les misérables de Hugo, une certaine féminisation du monde, une survalorisation du sentiment contre la raison, le tout ayant eu pour conséquence désastreuse un bon nombre de révolutions dont la première et la plus cauchemardesque de toutes : la Révolution Française.

Il y a, on le comprend avec ce Dictionnaire, une politique romantique, une façon romantique d’en faire. Cela consiste aussi bien à aller mourir pour une cause étrangère comme le fit Byron dans la guerre d’indépendance grecque, à se présenter aux présidentielles comme Lamartine en 1848 (qui fera un score cheminadien) parce que l’on considère le poète comme un prophète, ou encore à échafauder des utopies socialistes comme le feront Fourier, Saint-Simon ou Cabet. Utopies que moqueront d’ailleurs cruellement Marx et Engels qui marquent de leur côté un retour au réalisme et à un désir de validité scientifique en la matière.
Sauf sur quelques points précis, comme le Victor Hugo des débuts, séduit par la monarchie comme on est pris par le charme d’une ruine d’Hubert Robert, le romantisme est en effet tout au long du XIXème siècle attaché à des mouvements d’émancipation des peuples, de la Pologne à l’Italie en passant par la Grèce ou même la Belgique, une jeune nation née en 1830 où le romantisme devient presque un art national, tout en étant aussi (déjà) un moyen pour les Flamands de revendiquer leur spécificité notamment à travers l’œuvre de Guido Gezelle. Mais cette émancipation collective s’accompagne aussi d’une émancipation individuelle que l’antimoderne juge proche de l’aveuglement pour ne pas dire de la bêtise. C’est Flaubert, par exemple, reniant ses écrits de jeunesse et donnant avec Madame Bovary l’archétype de la femme auto-intoxiquée par le romantisme et ses carrosses qui roulent au clair de lune.

Et pourtant, Alain Vaillant dans sa préface, n’en démord pas et veut dépasser la fausse opposition que les antimodernes, y compris Muray dans son XIXème siècle à travers les âges ont voulu voir entre romantisme et réalisme : le romantisme, sans doute le premier mouvement globalisé de l’Histoire, a libéré l’imaginaire comme jamais ce ne fut fait auparavant, ce qui n’empêche pas, au contraire même, « une reconnaissance lucide du réel, pour cette raison suffisante qu’il est le réel. A la condition cependant de ne pas abdiquer la liberté de le juger ni la volonté d’agir sur lui. »
Romantiques de tous les pays, unissez-vous !

Le dictionnaire du romantisme, sous la direction d’Alain Vaillant (CNRS édition.)

Le film utile de Federico Veiroj

19

Faites vite, car ce film ne demeurera pas longtemps sur nos écrans ! Toutes les apparences sont contre lui : noir et blanc, format « carré » un peu désuet, origine uruguayenne, acteurs inconnus, histoire « cuculturelle », bref, les caractères d’une «toile» ennuyeuse, bien propre à alimenter la conversation d’un intello germanopratin old school, et de sa cousine intellichiante, point vilaine, mais féministe rigide et professeur de technologie à Romorantin, qui ne consentira jamais à abandonner ses collants opaques et ses talons plats pour des bas nylon et des talons aiguilles !

Et pourtant, contre toutes les apparences, c’est un pur moment de bonheur ! N’usons pas du vocabulaire qui fâche : poétique, délicat, sensible… Disons simplement que c’est l’histoire d’un type de haute taille, quelque peu apathique, domicilié chez ses parents, peut-être vierge, qui découvre que sa chère cinémathèque, dont il est le programmateur, n’est guère fréquentée, et qu’une sévère correction budgétaire menace son emploi. Sous l’effet de l’adversité, ce grand dadais accomplit une métamorphose: il comprend que le cinématographe n’est pas tout dans l’existence, que l’amour est au moins aussi important, que la vie est ailleurs que dans une salle obscure, mais qu’il n’y a rien de telle qu’une salle obscure pour éprouver des sentiments à l’égard d’une femme de chair, qui vous est soudain très chère, et qu’une spectatrice assidue est préférable à une actrice, même nue. Bref, La Vida ùtil, de Federico Veiroj, c’est l’aventure palpitante et pleine de rebondissements burlesques d’une manière de colosse mou à lunettes, d’un benêt au teint pâle qui éprouve, une bonne fois pour toutes, le vertige de l’amour !

Les natures mélancoliques y trouveront leur aliment. Les humoristes timides y passeront un joyeux moment. Les imbéciles n’y verront que du feu. Quant à moi, je donne tous les films comiques français de ces deux dernières années pour cette œuvre immensément modeste.

Woody, Amiel et autres grands pervers…

1

1. Une conversation avec Robert Greenberg

J’ai rencontré l’autre soir, dans un cinéma de Saint-Germain-des-Prés, Robert Greenberg. Revêche, maussade, toujours sur la défensive, il affronte le cap de la quarantaine en écrivant des lettres de protestation à American Airlines, à Starbucks ou à des compagnies de taxis pour chiens.

Greenberg hésite à prendre le premier avion pour les antipodes avec deux délicieuses nymphettes qui l’ont mis au défi de le suivre. J’ai déjà tenté l’expérience : je m’étais envolé impromptu pour le Japon. Je lui ai raconté comment mon séjour avait tourné à la catastrophe, et cela lui a remonté le moral : entre grincheux, on se comprend. Enfin, on pourrait se comprendre. Mais je ne crois pas que je supporterais plus de deux jours : trop hypocondriaque, trop centré sur lui-même, trop woody-allénien − mais deux crans en-dessous. Modérément pervers, tendance parano.

Je me demande parfois s’il ne m’a pas dérobé mon code génétique. Je n’aimerais pas me retrouver dans sa peau avec, à mes côtés, une blonde fadasse comme épouse. Il m’incite pour éviter le pire − pas la blonde fadasse, mais la déprime − à tenir mes carnets. Les carnets d’un pervers.[access capability= »lire_inedits »] Venant de Greenberg, le conseil est bon à prendre. C’est toujours moins con que d’écrire à Starbucks, American Airlines ou au maire de New York.

Je veux savoir s’il trouve Woody Allen pervers. Il me répond : comment ne pas l’être quand on a fui une mère juive omnipotente pour séduire de jolies goys brunes et blondes avant de se tourner vers une Mona Lisa asiatique ? Son histoire avec Soon-Yi, c’est un sacré exemple de détournement de la fonction paternelle. « Je comprends la fureur de Mia Farrow », ajoute-t-il. Dieu merci pour lui, la notoriété protège. Célèbre, tu peux te permettre toutes les perversions : Noé s’exhibe, Lot engrosse ses filles, le pharaon épouse sa sœur, Néron sodomise les petits garçons… C’est sans doute la raison la plus valable pour atteindre la gloire.

Je lui fais observer que, dans le cas de Woody Allen, il y a une certaine ironie à fuir ses racines juives pour se retrouver in fine accusé d’inceste. C’est un parcours qui m’est étrangement familier.

Greenberg trouve que je ressemble de manière saisissante au vieux misanthrope de Whatever works, l’intarissable grincheux Boris Yallkinoff interprété par Larry David. Il me dit que Boris Yallkinoff n’a rien d’autre à nous offrir qu’un déluge d’acrimonie infantile et de mépris grinçant. J’ai bien peur que ce ne soit aussi mon cas.

Rien de tel pour nous remettre d’aplomb qu’un mot d’esprit de Woody Allen. Ce soir, ce sera : « La différence entre le sexe et la mort, c’est que vous pouvez mourir tout seul sans que quelqu’un se moque de vous. »

Le film Greenberg, de Noah Baumbach, avec Ben Stiller dans le rôle de Robert Greenberg, est accessible en DVD.

2. Henri-Frédéric Amiel, l’argent et les nymphettes

Dans le monde entier, on aime l’argent. En Suisse, on le respecte. Amiel, qui jouissait pourtant d’une fortune considérable et d’un poste de professeur à la faculté de Genève, a laissé, à côté des 18000 pages de son journal intime, un cahier d’écolier dans lequel il recense les innombrables ( plus d’une centaine…) candidates au mariage qui se présentent à lui. Il les récusera toutes en pesant pour chacune d’elles le pour et le contre, y compris d’un point de vue financier.

Maître incomparable dans l’art de tergiverser, il se révèle aussi un notaire de l’amour pointilleux à l’extrême. Qu’il élimine telle jeune femme parce qu’elle n’a pas d’orthographe ou telle autre parce que sa dentition laisse à désirer, cela prête à sourire. Qu’il redoute des dangers pour sa santé si elle est trop jeune ou du dégoût si elle ne l’est pas ne surprend guère. Mais qu’il établisse une comptabilité scrupuleuse sur ce que lui coûterait ou lui rapporterait chaque épouse laisse perplexe, à moins qu’on estime, comme son commentateur Léon Bopp, qu’une telle franchise écrite, résolue à braver jusqu’au ridicule, mérite notre indulgence. Il ne serait pas sans intérêt, ajoute-t-il, de connaître le même livre de comptes d’autres écrivains passés ou présents.

« On finit toujours par mourir », répète inlassablement Amiel. Oui, certes, mais on aurait tort de commencer par là, peut-on lui rétorquer. Je me demande si le problème ne réside pas ailleurs : tant de précautions face au mariage ne signifierait-il pas qu’Amiel, sans toujours se l’avouer, n’est pas vraiment attiré par les femmes, ni par l’acte sexuel ? Il l’est beaucoup plus par la proximité et l’affection qu’il attend des petites filles. L’épisode avec Philine se révélera calamiteux, celui avec Loulou enchanteur. Philine est une veuve de 40 ans. Loulou une adolescente à peine pubère. Ceci explique cela.

Couvrir de baisers une fillette de la tête aux pieds charme le professeur Amiel plus que tout, alors que son jugement sur les femmes est d’un cynisme de bon aloi : il n’y en a qu’une sur vingt qui soit désirable, et encore cela ne dure que peu de temps. Amiel, digne précurseur de Humbert Humbert, la thèse se défend. La perversité recrute ses émules même dans le vivier des professeurs suisses. C’est dire combien elle est répandue.

Alice de Lewis Carroll, bien sûr, Loulou d’Amiel, Albertine de Proust, Lolita de Nabokov, Naomi de Tanizaki, sans oublier le précurseur Jean-Paul Richter, le grand romantique allemand, qui n’eut que deux passions : l’écriture et les jeunes filles. L’une d’elles, et c’est un grand classique, se suicida pour lui. On raconte qu’il fut jusqu’à sa mort entouré de l’attention idolâtre de jeunes filles qu’il sut attirer à lui avec une magie particulière, bien qu’il eût été certes un grand amoureux, mais certainement pas un bon amant. Amiel de même.

À découvrir : Délibérations sur les femmes, par Henri-Frédéric Amiel. Éd. Stock.

3. Comment j’ai connu Alain Caillol

L’histoire peut sembler étrange, mais elle est vraie. C’est grâce à Henri-Frédéric Amiel, l’austère diariste genevois, que j’ai connu Alain Caillol, qui fut le lieutenant de Mesrine et l’un des hommes les plus surveillés par la police française. Alain Caillol, célèbre pour avoir organisé le rapt du baron Empain et de nombreux braquages, m’a écrit un jour pour me demander si je trouvais judicieuse sa comparaison entre l’article de Freud, Deuil et Mélancolie et le journal d’Amiel. Elle l’était, bien sûr. Et j’étais surpris, jaloux presque de ne pas y avoir pensé, moi qui avait alors la réputation d’être un fin connaisseur d’Amiel comme de Freud.

La lettre datait du 29 août 1984 et m’était adressée de la Maison Centrale de Saint-Maur. J’étais intrigué : comment pouvaient coexister dans le même individu un gangster prêt à sacrifier la vie d’un de ses otages et un intellectuel d’une curiosité et d’une sensibilité exceptionnelles ? Je voulus en savoir plus. Ainsi débuta notre correspondance, puis notre amitié lorsque, après avoir purgé une dernière peine de prison, il me rejoignit dans un petit restaurant japonais de la rue des Ciseaux.

Je ne reviendrai pas dans cette chronique sur l’enlèvement du baron Empain. Caillol l’a admirablement raconté dans un livre, Lumière, où chaque détail de cette opération légendaire est minutieusement divulgué avec un sens du suspense digne des meilleurs polars américains. Le baron Empain, qui ne perdit dans l’affaire, outre sa famille, qu’un doigt et échappa de justesse à la mort, y est décrit comme un homme d’une élégance et d’un courage peu communs. Quand on lui coupe un doigt dans son sommeil avec un massicot, il ne bronche pas. Pas une plainte, pas un cri, pas une crise de nerfs. « C’était comme si j’avais renversé un peu de café sur sa chemise », me dit Caillol, qui le reverra bien des années plus tard dans son hôtel particulier de l’avenue Foch.

Quant aux années passées derrière les barreaux, Alain Caillol les trouve justifiées et ne les regrette pas. C’est l’un des points communs entre le baron Empain et Caillol : ils ignorent le ressentiment. Les choses arrivent, un point c’est tout. Inutile d’en faire toute une histoire. C’est dire combien je me sens proche d’eux. « En prison, me dit Caillol, j’ai vécu mille vies dans les livres et j’y ai partagé la vraie condition des hommes. » Il ajoute : « Je n’ai aucun espoir, aucune illusion, je regarde les riches et les pauvres avec le même détachement. Je ne crois pas en Dieu et je n’ai pas peur de mourir… »
Quant à Amiel, il me l’avait déjà écrit, mais il me le répète : « Cet homme-là m’a aidé comme un frère. Au moment où tout se brouillait, c’est grâce à lui que j’ai conservé une conscience de moi assez claire. J’ai partagé sa solitude et peut-être a-t-il partagé la mienne, je ne sais pas. Mais après l’avoir lu et relu, je l’ai considéré comme mon ami, mon cher ami, et chaque jour j’ouvrais ses cahiers comme lui devait ouvrir les siens, avec ce sentiment d’un inéluctable échec auquel ni lui, ni moi ne parviendrions jamais à nous soustraire. »[/access]

À lire : Lumière, d’Alain Caillol, éd. du Cherche-Midi.

Aubrac, côté ombre…

Depuis le milieu des années 1980, Lucie et Raymond Aubrac ont été érigés par certains historiens puis par les médias comme le couple emblématique de la résistance française à l’Occupant nazi. Nombre de collèges portent leur nom et la disparition de Raymond Aubrac a suscité un concert d’hommages, jusqu’à la présidence de la République. Au point qu’une sorte d’histoire « sainte » des Aubrac s’est peu à peu mise en place, couronnée par le film « Lucie Aubrac », puis par la publications de biographies « autorisées » de Lucie (Perrin, 2009) puis de Raymond (Seuil, 2011) où leurs auteurs ont pris pour argent comptant les témoignages des deux héros. Et c’est là que le bât blesse et que l’histoire doit reprendre ses droits sur la mémoire. Deux points au moins dérangent la partie légendaire du récit.

En 1997, le journaliste et historien Gérard Chauvy publia Aubrac. L’Affaire (Albin Michel) où, s’appuyant sur une masse de documents, il revenait sur l’itinéraire de Raymond à Lyon et en particulier de sa première arrestation le 15 (ou 13) mars 1943. En 1945, Lucie avait raconté avec force détails l’évasion de Raymond de l’hôpital de l’Antiquaille le 24 mai 1943. En 1984, dans ses mémoires, il n’était plus question d’évasion mais de libération obtenue grâce à une audacieuse pression sur le procureur lyonnais, menacé depuis Londres par des messages codés de la BBC. Tout ceci parut peu crédible à Chauvy. Mal lui en prit. Attaqué en diffamation par le couple, il fut lourdement condamné.

Or, dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres – radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance – tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance – jusque devant le tribunal – par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit et montre au moins deux choses : que l’histoire ne doit pas être écrite dans les prétoires, et que les témoignages, même de personnages très médiatiques, doivent être passés au crible de la critique par les historiens.
Le second point d’achoppement entre histoire et mémoire concerne non pas un épisode mais l’ensemble de l’itinéraire de Raymond. En effet, Lucie a été dès le début des années 1930 une fervente communiste, fréquentant la restaurant de la Famille nouvelle – quartier général de Maurice Tréand, le responsable aux cadres du PCF – et a même été pressentie pour suivre à Moscou l’Ecole léniniste internationale, école de formation de l’Internationale communiste.

Or, de son côté, Raymond a toujours nié avoir adhéré au Parti communiste. C’est d’ailleurs à la suite d’une question sur ce point posée à Raymond par Daniel Cordier – secrétaire de Jean Moulin – lors d’une table-ronde organisée par Libération et des historiens le 17 mai 1997, que les Aubrac quittèrent la salle, mettant ainsi fin au débat. Or il n’était pas besoin d’avoir sa carte du parti pour être un excellent communiste « hors cadre ». Nombre d’éléments, dont nous ne retenons ici que les principaux, montrent que Raymond fut dans ce cas. Il a dès 1937-1938, suivi des cours de marxisme dispensés discrètement, sous le contrôle du service des cadres du PCF, et a publié sous pseudo un article dans le journal des Jeunesses communistes.
Aubrac a participé à la direction du mouvement de résistance Libération Sud avec plusieurs autres militants communistes (Lucie, Pierre Hervé, Maurice Kriegel) qui, fin 1942, ont rempli des biographies destinées au service des cadres du PCF.
En 1946, il a, sur ordre de Jean Jérôme et de Jacques Duclos – hommes de confiance du PC d’Union soviétique – logé, lors de son séjour en France, le chef du PC indochinois, Ho Chi Minh, cadre important du communisme international.

Il a été en 1948 l’un des cofondateurs des Combattants de la liberté, à l’origine du Mouvement de la Paix, vaste opération destinée par Moscou à désigner le camp communiste comme celui de la paix et les Etats-Unis comme les fauteurs de guerre.
De 1948 à 1958, il a été le fondateur et le dirigeant du BERIM, société contrôlée par Jean Jérôme et Charles Hilsum – le directeur de la BCEN, la banque représentant les intérêts soviétiques en France – et faisant du commerce avec les régimes communistes d’Europe de l’Est puis de Chine, et, au passage, de pompe à finance pour le PCF. Dans ce cadre, il a, en tant que « camarade », rencontré Klement Gottwald, le secrétaire général historique du PC tchécoslovaque, le même qui commandita le « coup de Prague » de 1948 puis les procès truqués et antisémites de Slansky, London et autres en 1952. C’est d’ailleurs pour avoir été en contact avec l’un des pendus du procès de Prague que Raymond fut écarté de la direction du BERIM.
Enfin, last but not least, dès le milieu des années 1960 et jusqu’en 1975, il servi de messager officieux du PC nord-vietnamiens en direction des Américains, en particulier d’Henry Kissinger, pour des négociations de retrait des Américains du Vietnam. Et ce par l’intermédiaire de l’australien Wilfried Burchett, prétendu journaliste et véritable agent soviétique depuis 1938.

Raymond Aubrac ne fut ni un « idiot utile » du communisme français et international, ni un compagnon de route, mais bien un communiste « hors cadre » que Moscou et le PCF considéraient comme suffisamment loyal pour le charger de missions de confiance qui exigeaient un secret absolu.
Tout ceci n’enlève rien au courage et à l’engagement antinazi de Raymond et de Lucie, mais exige de corriger la posture morale qu’ils adoptèrent en prétendant avoir toujours combattu contre l’injustice et pour la liberté. Des années 1930 aux années 1970, ils furent des agents actifs d’un système communiste mondial dirigé par le PC d’Union soviétique. Or le PCUS avait créé un régime totalitaire responsable de l’assassinat de masse de millions de civils – hommes, femmes et enfants – en particulier entre 1929 et 1953, à une époque où les Aubrac étaient de fervents communistes. Ils semblent avoir effacé de leur mémoire cette complicité politique et morale, pratiquant une indignation à sens unique.

Eric Zemmour, notre Rivarol

Il est doué, le bougre. Il le sait bien, d’ailleurs. Mais ce qui le distingue de ses pairs, c’est autre chose. C’est la culture, le sens de l’Histoire, la capacité à y trouver des outils qui permettent de faire comprendre le présent et d’éclairer l’avenir. Son côté Jacques Bainville, ricaneraient ses innombrables détracteurs, si le nom de Bainville leur disait encore quelque chose. Mais ils l’ont oublié, comme le reste. Et c’est ce qui fait précisément la force d’Éric Zemmour : dans sa catégorie, il n’a aucun concurrent sérieux. Il le démontre à nouveau en publiant le recueil de ses chroniques matinales sur RTL, dans un livre au titre aussi brillant que son objet : Le Bûcher des vaniteux.

Cette subtilité dans l’analyse, ce mordant que nul ne lui conteste, cette aptitude à convoquer les figures tutélaires de notre Histoire à l’appui de ses démonstrations font de ce Bûcher quotidien un vrai feu d’artifice. Un régal pour amateurs éclairés.[access capability= »lire_inedits »] Car rien ni personne n’échappe à la moulinette. Zemmour n’a aucune pudeur idéologique, aucune retenue bien-pensante qui le ferait hésiter un instant avant de déshabiller une illusion ou de démasquer une idole. À l’entendre et à le lire, il paraît absolument étranger au politiquement correct : prêt à tout, et d’abord, à tout dire, à tout dévoiler. Qu’il s’agisse du mirage des révolutions arabes ou de la disgrâce de Rama Yade, fausse ingénue et vraie traîtresse, qu’il s’agisse des quotas communautaires ou du collège unique, de la politique impériale allemande ou des billevesées fédéralistes, Zemmour ne respecte rien de ce que vénèrent les autres. Il se refuse obstinément à hurler avec les loups. C’est d’ailleurs ce qui fait son charme, et c’est ce qui donne à ce feu d’artifice des couleurs que n’auront jamais les pesantes analyses des chroniqueurs ordinaires.

Le propos de Zemmour n’est pas celui d’un anatomiste glacé qui prétendrait disséquer avec la plus froide objectivité les faits et gestes de nos gouvernants. C’est celui d’un homme de conviction, et qui ne s’en cache pas. Un homme qui, à cette occasion, défend avec ardeur ce que l’on appelle, depuis le général de Gaulle « une certaine idée de la France », mais aussi de l’État, des Français, de leur culture et de leur destin. Un gaullisme où l’on retrouve l’écho, tout à fait perceptible, d’un Barrès, d’un Péguy, ou encore, d’un Napoléon III, personnage récurrent de la comédie humaine mise en scène par Zemmour. Or, à beaucoup d’égards, ce qu’il dit à propos de Mélenchon, « chef incontesté de la classe ouvrière, sauf qu’il n’y a plus de classe ouvrière », vaut également, hélas, pour cette France qu’il entend défendre. Une France qui, si elle existe encore, paraît bien mal en point, à force d’avoir été épuisée par ce perpétuel feu d’artifice. Car le carnaval des vaniteux, et les cendres qu’il produit, finissent par étouffer peu à peu tout ce qui les entoure. Par assécher le pays réel.

Et c’est en cela qu’Éric Zemmour est un peu notre Rivarol. Aussi doué que son prédécesseur, et comme lui, aimant par dessus tout danser sur le bord du volcan, y disserter sur les mille et trois nuances de la lave en fusion − avant de tourner le dos au cratère, un peu mélancolique, un vague sourire aux lèvres. Ce qui ne l’empêche pas d’y retourner courageusement dès le lendemain matin pour dénoncer, comme nul autre n’ose le faire, les horreurs du gouffre et l’éruption qui se prépare.[/access]
 

Éric Zemmour, Le Bûcher des vaniteux, Albin Michel, février 2012.

Corneille à Petroplus

2

La banlieue rouennaise fait décidément parler d’elle. Non seulement, le modeste club de Quevilly (Petit-Quevilly étant par ailleurs la ville natale de votre serviteur) se retrouve en finale de la coupe de France tandis que les salariés de la raffinerie Petroplus à Petit-Couronne, jadis lieu de villégiature du rouennais Pierre Corneille, viennent de remporter une victoire inédite.

La raffinerie Petroplus qui emploie 550 personnes avait été mise en redressement judiciaire début janvier pour six mois, suite à la faillite de la maison-mère suisse. Seulement, dès le commencement du conflit, les salariés ont refusé d’attendre les bras croisés un éventuel repreneur qui doit absolument se faire connaître avant le 30 avril dernier délai : ils avaient immédiatement saisi les stocks pétroliers qui représentent une valeur de 200 millions d’euros tout de même, histoire de s’assurer un « trésor de guerre » dans les luttes à venir.

Conflit social emblématique de la dégradation de notre situation industrielle, Petroplus a vu défiler presque tous les candidats à la présidentielle. Cependant les vraies négociations se jouaient ailleurs, entre l’intersyndicale CGT, CFE-CGC, CFDT d’un côté et, de l’autre, les banques et Petroplus. Un accord qui est une grande première vient d’être signé ce vendredi 13 avril entre les deux parties et validé par la justice suisse. Il était plus que temps, d’après le président de l’intersyndicale, qui avait de plus en plus de mal à contenir le désespoir de certains salariés prêts, selon ses propre termes, « à foutre le feu » aux stocks si aucune solution n’était trouvée.

L’accord stipule le partage à égalité des 200 millions d’euros entre Petroplus et les salariés de Petit-Couronne. Ce qui signifie qu’en cas de liquidation pure et simple, ces derniers partiront au moins avec quelque chose. Sans doute ont-ils été à leur insu inspirés par le fantôme de Corneille, planant sur les torchères et murmurant sans cesse : « Va contre un arrogant éprouver ton courage… »

La seule campagne possible

6

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché s’interrogent sur la campagne de Nicolas Sarkozy.

« C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses … ». La sagesse paysanne et maquignonne nous incite à la prudence pour évaluer une campagne, celle de Nicolas Sarkozy, alors que la joute électorale du premier tour n’est pas encore terminée. Qui peut dire aujourd’hui quelle tonalité prendra le duel final, alors que l’on ne connaît pas le score des Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou ?
Le seul critère qui vaille pour juger de la qualité d’une campagne présidentielle se résume à la question : « Le candidat, qu’il soit élu ou battu, sort-il en meilleure forme politique de ce combat qu’il n’y est entré ? ». La question est déjà tranchée pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Eva Joly. Le premier a réussi à coaguler sur son nom le potentiel électoral de l’extrême gauche, la seconde devrait, selon les sondages obtenir un score nettement plus élevé que son père en 2007. Eva Joly, à l’inverse, portera le fardeau de la déroute présidentielle des écologistes, alors que ceux qui l’ont envoyée au casse-pipe comptent les jours les séparant de leur destin ministériel.
Cette question, en revanche, reste ouverte pour François Bayrou, dont le score prévu, largement inférieur à celui de 2007, ne sera pas déterminant pour son futur rôle politique. Pour François Hollande et Nicolas Sarkozy, seule une victoire le 6 mai peut leur permettre de ne pas disparaître du paysage politique français.

Quel serait en effet le destin d’un François Hollande vaincu à l’issue d’une élection réputée imperdable ? Aurait-il encore l’énergie et l’abnégation de se consacrer à la Corrèze ?
Nicolas Sarkozy a prévenu : s’il est battu, il ira se faire voir ailleurs.
Le critère de réussite de sa campagne ne sera pas seulement la victoire. L’époque est sans pitié pour ceux qui ont la charge de conduire les affaires dans la tourmente de la crise de l’euro et des dettes souveraines, qu’ils soient de droite ou de gauche : Zapatero, Berlusconi, Papandréou et quelques autres moins connus en ont fait récemment l’amère expérience. De plus, dans l’histoire de la Vème République, aucun président de la République n’a été élu sur son bilan. La campagne de Giscard d’Estaing en 1981 n’était pas honteuse, en dépit d’un slogan raté (« une France plus forte »). Mitterrand et Chirac ont été réélus en faisant porter à leurs concurrents, premiers ministres de cohabitation, la responsabilité du bilan de la législature. Nicolas Sarkozy est donc parfaitement fondé à ne pas faire de son bilan un argument de campagne, bien que celui-ci soit moins calamiteux qu’on le clame ici ou là.

Mais on ne saurait rallier les foules avec la réforme de la carte judiciaire ou la question préalable de constitutionnalité. Il est aussi difficile de faire valoir que les désagréments provoqués par la crise dans la vie quotidienne des Français auraient été bien plus rudes si le président de la République sortant n’avait pas pris les bonnes décisions, celles, justement qui font mal. Certes, quelques lignes de la partie négative du bilan relèvent de la responsabilité directe de Nicolas Sarkozy, et non pas de la contrainte extérieure (le Fouquet’s, « casse-toi pov’con ! »). On a pourtant connu des présidents dont les « casseroles » étaient notablement plus sonores que celles attachées aux basques de Nicolas Sarkozy, comme François Mitterrand (Rainbow Warrior, écoutes téléphoniques) ou Jacques Chirac (emplois fictifs à la mairie de Paris) qui ont été brillamment réélus.

On ne saurait non plus reprocher au candidat Sarkozy la « droitisation » de ses thèmes de campagne. Est-il indigne de chercher, comme en 2002 d’essayer de réduire le score du FN en prenant en compte le besoin de protection (dans tous les domaines) des secteurs les plus fragiles de la population ? Rappelons, à ceux qui l’auraient oublié que Nicolas Sarkozy n’a jamais été de gauche, et que ceux qui lui font confiance n’attendent pas de lui qu’il leur propose une analyse de la société puisée dans les œuvres des sociologues de la gauche bien-pensante. Moins crédibles, je le concède, sont ses appels du pied à la France du « non » au référendum constitutionnel européen de 2005, lorsque l’on a été l’artisan de son retour par la fenêtre sous la forme du Traité de Lisbonne adopté par le Congrès…

Enfin, Nicolas Sarkozy a réussi une chose que Lionel Jospin avait manqué en 2002, empêcher toute concurrence venue de sa famille politique. De son score du 6 mai dépendra, pour une bonne partie, le maintien de la cohésion d’une droite qui a cédé beaucoup de terrain depuis 2007 (mairies, départements, régions, sénat). Honorablement défait – disons à 52-48 — le président sortant pourra se prévaloir d’avoir maintenu la cohésion de la droite républicaine. S’il subit une débâcle, le risque est grand de voir l’UMP éclater entre partisans et adversaires d’une alliance avec le FN. Mais s’il en est ainsi, ce n’est pas la campagne qu’il faudra mettre en cause, mais le choix de Nicolas Sarkozy de se représenter.

Mari, enfants : un luxe inutile ?

7

Les personnes nées à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe adoptèrent de très solides réflexes. Dès qu’elles entendaient la fatidique annonce : « C’est la guerre ! », elles achetaient et stockaient sucre, café, pâtes, farine, savon, etc… Les plus futés et les moins scrupuleux en faisaient d’ailleurs commerce. Ces réflexes ont la vie dure, puisqu’en janvier 1991, à l’annonce de la première guerre du Golfe, les rayons pâtes, riz et féculents furent dévalisés, bien que l’Irak ne fût pas un gros exportateur de riz.
On le sait, la première qualité de l’être humain, c’est sa stupéfiante capacité à s’adapter, raison pour laquelle c’est la seule espèce que l’on retrouve aussi bien au pôle Nord qu’en plein Sahara. Les menaces d’envahissement du territoire national par l’ennemi héréditaire (poste actuellement vacant après avoir été brillamment occupé par les Anglais puis les Allemands) sont à peu près nulles ; depuis les années 1970, la tragédie qui menace, c’est la crise. Et son corollaire, l’austérité. S’il est certes moins enthousiasmant de se préparer à devoir payer plus d’impôts qu’à prendre le maquis, reconnaissons qu’une crise est moins meurtrière qu’un bombardement. De toute façon, on ne choisit pas.
Il faut s’y faire : « C’est la crise ! » On ne stocke rien, au contraire, on limite ses dépenses : des pâtes oui, mais au beurre ; on renonce à l’abonnement à l’opéra, aux coûteuses et exotiques vacances, au restaurant hebdomadaire, on reprise les vêtements au lieu de les jeter, on répare, on bricole, on découvre le charme des ventes à bas prix.[access capability= »lire_inedits »] Le remplacement du frigo qui ronfle comme un soudard arsouillé attendra des jours meilleurs et tant qu’à faire, puisqu’il faut renoncer aux sports d’hiver, on revendra l’équipement sur eBay. L’ennui, c’est que vous n’êtes pas le seul à avoir décidé de sacrifier les pistes enneigées et que vos skis partiront pour 3,50 euros. Pas de bol !
Heureusement, les magazines regorgent de « trucs et astuces », très prisés par le cerveau humain, pour vous permettre de faire face à la crise en toute sérénité.

Par exemple, l’achat groupé : très chouette, l’achat groupé ! Imaginons que votre aspirateur (ou votre tondeuse ) rende l’âme dans une dernière inspiration. Au lieu de vous précipiter dans le premier magasin d’électroménager, allez plutôt consulter votre voisine. Ou votre voisin − je ne voudrais pas que les « Chiennes de garde » viennent me mordiller les escarpins. Qui sait, peut-être votre voisine connaît-elle les mêmes affres de l’aspirateur expiré. Zou, un achat groupé ! Vous achetez cet aspirateur à deux et vous vous le partagez équitablement. Si par bonheur vous trouvez 5 autres voisines dans le même cas, bingo ! Vous ne payez qu’un septième d’aspirateur et vous y avez droit un jour par semaine. Et tant qu’à faire, groupez-vous également pour consulter un marabout et désenvoûter le quartier, parce que c’est tout de même étrange, cette malédiction qui frappe les aspirateurs. Certains pensent que l’achat groupé est l’avenir de l’homme et suggèrent de le pratiquer de façon systématique. Fini le temps où vous attrapiez six pots de yaourt goût framboise dans le rayon d’une supérette ; désormais, vous en achèterez 180 chez un grossiste, et une fois le partage avec vos 29 petits camarades, vous serez à la tête de vos 6 pots convoités pour un prix dérisoire.
Dans la catégorie « La crise, c’est simple comme un coup de fil », les réseaux d’échange de savoir-faire sont particulièrement recommandés. Un exemple : vous êtes une piètre couturière mais vous excellez dans la pratique du patin à roulettes. Allez exposer votre cas à votre voisine − vous en profiterez pour lui ramener l’aspirateur : « Oh, s’exclamera-t-elle, moi je suis une très adroite couturière ! Par contre, je ne parle pas l’anglais et c’est embêtant car Théo est entré au collège et je suis incapable de l’aider ! » Ne vous laissez pas abattre, traversez la rue de conserve pour sonner chez la voisine d’en face. Et là, c’est gagné ! Elle était justement en train de se désoler, car si elle est bonne couturière et parle couramment l’anglais, elle est terrorisée à l’idée de grimper sur des patins à roulettes. Or, elle aurait tellement aimé apprendre ce gracieux sport à sa petite Élodie. Vous avez compris ? Pendant que vous apprendrez les pirouettes à roulettes à Élodie, sa mère révisera les finesses de la langue de Shakespeare avec Théo, dont la mère ravaudera vos chemisiers !

De l’achat en déstockage d’usine à l’art d’accommoder les restes, la presse ne tarit donc pas d’inventivité pour rendre notre appauvrissement indolore. Causeur se devait d’apporter sa pierre à ce remarquable édifice. Mesdames, vous pouvez économiser des sommes folles en vous débarrassant de votre mari et de votre marmaille − ne rêvez pas, juste le temps de faire les courses.
Démonstration : comme toute ménagère organisée, vous avez rédigé votre liste, regroupé vos bons de réduction, et vous vous apprêtez, munie d’une pièce de 50 centimes qui vous permettra de débloquer un caddie, à foncer vers la grande surface la plus proche, celle qui enlaidit la périphérie de votre ville. Votre petit mari chéri et vos enfants − qui sont, rappelons-le, ce que vous avez de plus précieux au monde − n’envisagent pas une seconde de vous laisser seule face à cette tâche titanesque.
Les ennuis commencent dès le parking où Monsieur, à l’aise dans ses baskets, gare le véhicule à des kilomètres des ascenseurs, au mépris de vos jolies chevilles haut perchées. Tandis que vos nains se lancent dans une course échevelée afin d’être « prems » à appuyer sur le bouton de l’ascenseur, Monsieur décrète qu’on ne va pas l’attendre deux heures et qu’on prend l’escalier. Vous n’avez pas encore rejoint les lieux stratégiques que vous êtes déjà épuisée. Au moment où vous glissez la pièce de 50 centimes dans l’orifice idoine afin d’obtenir un chariot, Monsieur demande si c’est bien nécessaire, on ne va pas rester des plombes ici ; vos gamins, eux, se battent pour monter sur ce satané chariot.
Rayon fruits et légumes : musique et lumières ayant pour vocation d’être apaisantes, vous vous apaisez. Alors que vous tendez la main vers un chou-fleur bien sous tous rapports et dûment mentionné sur votre liste, votre moitié soupire : « Du chou-fleur ! Prends plutôt des pleurotes, j’adore les pleurotes ! » Les enfants en profitent pour réclamer des cerises en plein mois de février. Vous dites non pour les cerises et oui pour les pleurotes (adieu chou-fleur, ce fut un plaisir de te connaître).

Au rayon boulangerie, votre liste prévoit deux baguettes, point-barre. C’est alors que les enfants susurrent qu’ils ont tellement envie d’un petit pain au chocolat en faisant des yeux de Bambi, la benjamine rappelant à point nommé qu’elle a obtenu un 18,5 sur 20 en dictée. Culpabilisée à cause des cerises, vous dites oui pour les petits pains. Le processus est enclenché. De rayon en rayon, la situation ne fait que s’aggraver. À la place des six tranches de jambon à l’os, en promotion cette semaine, vous vous retrouvez avec 12 tranches de jambon de Bayonne et 15 de salami pur porc ; quant au délicieux fromage de chèvre light pour lequel vous aviez 30% de réduction, il s’est transformé en un munster odoriférant. Il est vrai que l’homme de votre vie vous incite à prendre la lessive la moins chère et à renoncer à ces idioties d’adoucissant, ma pauvre chérie, tu te fais vraiment avoir par la pub ! Vous tenez bon pour le lait enrichi au calcium recommandé par le pédiatre. Mais de guerre lasse, vous capitulez lamentablement quand l’élu de votre cœur s’exclame, ravi : « Oh ! Une réédition de Zig et Puce ! Je l’avais quand j’étais petit ! On le prend, je veux le faire découvrir aux enfants ! »
Vous n’avez plus qu’une idée en tête : quitter au plus vite cet enfer, sa musique et ses lumières apaisantes. Cette fois, pas moyen d’échapper à l’ascenseur, charrette oblige, mais comme vous devez suivre Monsieur qui court tel une biche traquée par des chasseurs préhistoriques, vous cassez un de vos talons et claudiquez en calculant le prix d’un nouveau talon.

Au retour, évitez de lire l’enquête réalisée par Littlewoods en Grande-Bretagne, dans laquelle on apprend que faire les courses en solo permet d’économiser près de 550 euros par an. Cela vous donnerait des envies de meurtre et il y a déjà assez de faits divers tragiques comme ça. Pensez plutôt aux coiffeurs, manucures et autres massages relaxants que vous pourrez vous offrir avec le temps et l’argent épargnés grâce au système « sans mari ni enfants ». En attendant, ici et maintenant, le coffre de votre voiture regorge de denrées multiples, variées et inattendues. Vous êtes parée pour la prochaine guerre.[/access]
 

Jurassic Park socialiste II, le retour

3

L’an dernier, avec mon excellente camarade Muriel Gremillet, nous vous expliquions l’état pitoyable d’une fédération socialiste, celle du Jura, où régnait une atmosphère digne de Dallas, et qui se préparait à porter à l’Hôtel du Département son JR Ewing, l’impitoyable Christophe Perny. Les Cantonales remportées, JR est effectivement devenu président du Conseil Général et fait la pluie et le beau temps dans le Jurassic Park socialiste. Mais la conquête d’une seigneurie ne permet pas forcément de redonner des couleurs plus saines à la fédé PS même dans un contexte de conquête de l’Elysée par François Hollande.

Car depuis quelques jours, on assiste à un spectacle unique en France, et sans doute en Europe. Figurez-vous que le Parti Socialiste a l’intention de présenter aux élections législatives deux candidates qui seront sans doute frappées d’inéligibilité en cas d’élection. Danielle Brulebois et Sylvie Laroche ont été investies par le PS il y a quelques mois, respectivement dans les première (Lons-le-Saunier) et troisième (Dole) circonscriptions du 3-9, la deuxième (Saint-Claude) ayant été réservée au PRG. Actuellement, toutes les circos sont détenues par l’UMP, celles qui nous intéressent l’étant par Jacques Pélissard, par ailleurs président de l’association des maires de France, et Jean-Marie Sermier.

Pendant le mois de mars, des encarts publicitaires ont été publiés dans la presse locale annonçant des réunions pour chacune des deux candidates aux élections législatives. Pour Danielle Brulebois, ils ont été publiés dans l’édition jurassienne du Progrès du 4 mars et du 25 mars 2012 ainsi que dans La Voix du Jura (hebdomadaire) du 1er mars 2012. Pour Mme Laroche, le même type d’encart apparaissait dans l’édition jurassienne du Progrès du 11 mars et du 25 mars 2012. Il semble bien que le code électoral ait échappé à nos inexpérimentées candidates puisque cette pratique contrevient à son article L 52-1 : « Pendant les six mois précédant le premier jour du mois d’une élection et jusqu’à la date du tour de scrutin où celle-ci est acquise, l’utilisation à des fins de propagande électorale de tout procédé de publicité commerciale par la voie de la presse ou par tout moyen de communication audiovisuelle est interdite ». Quant à l’article L 90-1, il ajoute, impitoyable : « Toute infraction aux dispositions de l’article L. 52-1 sera punie d’une amende de 75 000 euros ». Certes, les effets juridiques de la méconnaissance de l’article L. 52-1 du Code électoral n’apparaissent qu’après le scrutin, une fois le juge de l’élection saisi (selon les élections, par un électeur, un candidat ou le préfet). La violation des interdictions électorales peut entraîner la réformation ou l’annulation de l’élection suivant l’objet de la protestation par laquelle il a été saisi. Le juge de l’élection peut alors prononcer l’inéligibilité du candidat[1. En outre, elles pourraient avoir à payer de leur poche la campagne dont les comptes auraient été ainsi invalidés.]. Pour que le juge n’invalide pas l’élection dans ces conditions, il faudrait que les candidates gagnent avec une marge très importante. Or, ce scénario paraît assez improbable, surtout dans la circonscription détenue par Jacques Pélissard, où seule une victoire au raccroc peut éventuellement être espérée.

Il sera d’autant plus difficile d’obtenir une large victoire que cette histoire, désormais publique puisqu’elle a fait l’objet de plusieurs articles dans la presse locale, va être utilisée à fond par les sortants UMP, qui auront beau jeu de dénoncer pendant la campagne des candidates PS incapables de respecter la loi électorale. De même, les autres candidats de gauche argueront de l’inutilité de voter pour une candidate ne pouvant être élue. Toute la campagne législative de Brulebois et Laroche sera pourrie par cette boulette mémorable, à l’instar du sparadrap du Capitaine Haddock. Dès lors, la solution la plus simple serait, pour le Parti Socialiste, de changer de candidat(e)s. Pour la circonscription de Dole, le futur score de Mélenchon pourrait régler l’affaire : elle figure parmi les cibles du Front de Gauche pour l’après-présidentielle. Solférino et Perny se résoudront certainement à sacrifier Sylvie Laroche et à laisser le terrain libre à Patrick Viverge (Parti de gauche). Reste la première circonscription où Danielle Brulebois n’est pas décidée à laisser la place à qui que ce soit. Ne se sentant pas responsable de la bêtise, elle veut aller jusqu’au bout, quitte à payer une amende de 75000 euros et de devoir payer sa campagne, non remboursée par l’Etat. Vous avez dit, « kamikaze » ?

Ce n’est pourtant pas Christophe Perny qui la décourage dans cette intrépide intention. C’est à se demander si le Président du Conseil Général souhaite la victoire d’un député socialiste dans son département. Mais je suis sans doute mauvaise langue.

Critique de la déraison critique

3

Jean Clair

J’éprouve toujours un malaise quand on m’applique la qualité de « critique d’art ». L’origine du terme est des plus incertaines − à peine s’il se trouve dans le dictionnaire −, son emploi des plus flous, son sérieux des plus contestés.
De l’art dont la qualité est d’être silencieux − « La peinture fait profession de choses muettes », disait Poussin ; les tableaux sont « les voix du silence », dira Malraux −, le critique d’art serait donc le ventriloque. Une sorte de prothèse de l’art.
Il est vrai que l’étymologie du mot semble appuyer cette interprétation. C’est un terme, en effet, qui relève de la détermination d’un processus morbide. C’est à ce titre, en tout cas, que l’activité « critique » prend un sens…

Venu du grec krinein, le mot serait d’origine médicale et se rapporterait au moment (krisis) de l’évolution d’une maladie qui suppose une décision. Est appelée « critique » la phase d’une maladie en son moment dangereux, difficile, décisif. Est critique le médecin qui sait déceler ce moment et intervenir à bon escient dans cette évolution clinique, poser un juste diagnostic, influencer son pronostic au moment opportun. Ce moment opportun, cette occasion qu’il fallait saisir par les cheveux, selon la tradition, c’était le kairos dont la détermination, dans le déroulement du temps, relève autant d’un art de la divination propre au poète que d’une science particulière qui est le savoir du praticien…[access capability= »lire_inedits »]
Galien ne s’était-il pas lui-même défini comme un médecin lorsqu’il avait commenté le Doryphore de Polyclète, dont il avait si fort admiré le Canon, fondé sur la summetria, l’harmonie proportionnelle des différentes parties du corps, entre elles et de ses parties à son tout ?[1. Galien, Sur les doctrines d’Hippocrate et Platon, V, 425 , éd. Müller. Marc Fumaroli, « La Rhétorique et les Arts » , in La Rhétorique des arts , sous la dir. de Laurent Pernot , Paris, PUF , 2011, p. 3 sq.]

La critique d’art comme activité singulière apparaîtrait donc à un moment où l’art commence d’être en crise. Crise, cette maladie dont l’art, si longtemps resplendissant, est, dans la modernité, affecté, au début de sa dégénérescence ou de ce que Manet, qui en fut un spectateur avisé, appellera sa « décrépitude ». L’activité critique devient un remède à ce mal dont il est devenu la proie et dont elle analysera les carences.

Il est émouvant d’ailleurs de constater à quel point son activité, confrontée à l’œuvre d’art, ressemblera longtemps à celle du médecin (du médecin d’autrefois, du moins) lorsqu’il palpe les ventres, sent les humeurs, examine les carnations ou éprouve les indurations. La peinture fut ainsi, pour un temps de son histoire, pareille à un organisme aussi singulier qu’un corps de chair, participant à un genre, le genre artistique, comme le corps se rapporte à l’ensemble du genre humain.
Or, il n’y avait pas de crise en ce sens dans l’art des temps anciens, dans l’art de l’Ancien Régime, si j’ose dire. Il n’y avait pas de « critiques » mais plutôt des juges, chargés de mesurer la conformité des œuvres à des canons immuables, à des normes invariables, à des programmes iconographiques précis. On ne critique pas la musculature d’un héros dont la silhouette est conforme au canon de Polyclète ou de Vitruve. On ne critique pas l’imagerie d’une Mise au tombeau qu’un artiste a peinte pour un couvent, un chapitre ou une communauté religieuse. On vérifie leur conformité à des programmes, des traités de proportions, des dogmes religieux, des paradigmes : bref, la fidélité à un patrimoine.

Et c’est bien en effet, je crois, au moment où le corps de l’art tombe malade, entre dans une phase critique qui marque les premières atteintes de sa « décrépitude » que le critique d’art apparaît. Disons… Diderot, dans ses Salons, lorsque les œuvres ne sont plus la représentation d’une commande publique, religieuse ou princière, mais l’expression d’un goût singulier pour un public profane… C’est le moment, aussi, où la notion de « beaux-arts » régis par des règles, des canons, des normes, des théories, des traités, des paradigmes, disparaît au profit de l’« Art » tout court, qualité singulière et inimitable d’un individu qui se veut créateur, et se croit un génie. C’est alors que, pour accompagner cette disparition, naît, à partir de 1750, une nouvelle science, l’Esthétique, qui va traiter de l’infinie variabilité des sensations et de la diversité des sensibilités corporelles et non plus attester du respect à la conformité aux règles invariables des canons anciens…

Aussi longtemps que l’art était destiné au regard des dieux et des princes, l’appréciation critique, phénomène humain, trop humain, n’avait guère de sens. C’est lorsque l’art devient objet de délectation pour des particuliers, qui relève d’une critique particulière et de l’exercice de ce métier si singulier − à peine un métier − qu’il appellera une critique d’art.

Pourtant l’art, depuis son origine, a toujours été, si muet qu’il soit, soumis à la parole. La formule de Cicéron − « docere , delectare, movere » − qui définit l’art oratoire, la rhétorique, l’art de la parole, sera vite étendu à l’art plastique, l’art des formes et des couleurs, lui aussi capable d’éloquence, donc capable de « bien dire ». Nicolas Poussin − lui encore − reprendra à son compte le « docere et delectare ». Celui qui parle d’art, l’orateur, le critique, serait au fond la voix qui vient expliquer et peut-être ordonner aux voix du silence que sont les beaux-arts.

Dès l’origine, c’est le signare vocem, c’est la trace de la voix, qui se retrouve dans la forme construite. Phidias lui-même fut un orateur et, en musique, L’Offrande musicale de Bach se compose sous la lecture du traité de Quintilien, son Institution oratoire…
Ce qu’il s’agit de conserver, non pas de critiquer, c’est ce dialogue entre les arts, la peinture, la musique, l’architecture, la rhétorique car, s’ils reposent sur des disciplines diverses, ils obéissent tous à la même harmonie.

Viendra un moment, cependant, où ce dialogue se décompose. Le très long temps durant lequel une seule et même harmonie réglait les lois d’une œuvre d’art, d’un tableau, d’une musique, d’une architecture ou d’un corps humain a cessé d’être. N’est-ce pas Rilke qui s’inquiétait déjà de ce que, dans l’art moderne, les arts se prissent pour modèle les uns des autres ? La musique, par exemple, devenue un modèle pour Klee ou pour Kandinsky ? Dans ce qu’il appelait ce « court-circuit entre les arts », contrairement aux Romantiques qui furent les derniers à s’enchanter de ces synesthésies (au point sans doute de les éprouver jusqu’à une ébriété qui leur fut fatale), il s’inquiéta, lui l’auteur de la poésie pure des Élégies de Duino.

Un régime nouveau-né de ce dialogue rompu s’institue à partir du moment où le critique d’art se charge de la responsabilité qu’assuraient jusque-là l’écrivain, le musicien, le poète, pour devenir non seulement le ventriloque d’un art plus muet ou plus confus que jamais, privé de sa rigueur rhétorique, mais plus encore, s’impose comme une sorte d’esprit ou de spectre qui vient habiter le corps muet de la peinture jusqu’à commander de l’intérieur ses gestes et ses actions. Une critique d’art ? Non, plutôt un magistère, poussé jusqu’à la hantise spirite.

Les programmes iconographiques ou les règles esthétiques disparaissent, mais c’est au profit de programmes politiques, ce qu’on appellera bientôt des « manifestes ». En France, on ne peut guère imaginer une histoire de l’art qui ne serait pas passée par la littérature, des frères Goncourt à Baudelaire, de Diderot à Apollinaire et de Breton à Georges Bataille. L’histoire de l’art est, en France, une histoire de la littérature. Est-ce si différent en Italie ? Peut-on imaginer le Futurisme sans Marinetti, le Novecento sans Massimo Bontempelli ?

Le critique cesse d’être alors ce qu’il avait été, l’arbitre des élégances, le délicieux et disert connaisseur des salons à la Diderot. Il ne peut que se mettre au service d’un programme, devenir un héraut, un porte-voix, mieux, un prophète, qui fraie la voix et qui baptise : sa mission n’est plus de maintenir un canon, mais de défendre une cause.
Le pas sera vite franchi du conseiller des cours et des salons à l’éminence grise du régime. Si la politique s’est esthétisée, c’est l’esthétique qui va bientôt se politiser. Les nouveaux « critiques » seront Bottai ou Lounatcharski, mais bientôt Jdanov ou Goebbels (lui-même écrivain et dramaturge…), mis au service des despotes du temps, capables de vous réduire au silence ou à l’ergastule… La critique ne peut plus se glisser dans la divulgation d’un art qui, redevenu un art officiel et cultuel, a cessé d’être un art fait pour les goûts capricieux et versatiles d’une classe, d’un milieu ou d’une élite. La représentation de la Cérémonie d’ouverture du IIe Congrès de la Troisième Internationale[2. Présente dans l’exposition « Realismi sovietici », Rome, Palazzo delle Esposizioni , octobre 2011.]n’est pas plus redevable de l’activité du critique d’art que l’était, à la fin du Moyen Âge, la représentation de l’identité de substance entre le Père et le Fils dans Le Couronnement de la Vierge de Quarton. Le fait que chaque geste soit codé, chaque attitude conforme, chaque sourire vérifié, mais aussi chaque couleur mesurée et la qualité des pigments pesée, chaque lumière établie, interdit désormais l’intervention d’une activité qui serait « critique ».

Cela va de soi. Mais allons plus loin : au risque du paradoxe et de la provocation, allons du côté de l’art « bourgeois » favorable à la critique « formaliste ». Quel critique eût osé, dans les années 1930, dans l’exercice de ses fonctions, critiquer les formes de l’avant-garde, qui étaient entretemps devenues des formules ? Qui eût osé critiquer la doxa du cubisme, ou les prescriptions maniaques des sectateurs d’abstraction géométrique à la Mondrian ?
Le critique, là encore, n’était pas que le compagnon de route, mais celui qui fournissait les formules, les programmes. Il impose les mots d’ordre, les formules, les manifestes. À l’artiste de s’exécuter .

L’imposture ira plus loin encore lorsque, dans les années 1960, le programme utopique des « avant-gardes », forclos depuis longtemps et, avec lui, disparus les chefs et les appareils, on continua cependant d’user du terme d’« avant-garde », à en user comme d’une marque de fabrique, du slogan d’un marché, d’un sigle de parfumeur. Le critique d’art, alors, devient l’homme-sandwich chargé de dévoiler à tout un chacun la présence d’une chose qui est dite d’« avant-garde ».
Plus tard, dans les années 1990, lorsque l’imposture devint plus manifeste encore, on inventa le terme d’« art contemporain » pour distinguer ce qui, dans la production actuelle, ressortait néanmoins paré d’une qualité qui le rendait, lui et lui seul, capable d’exciper de la qualité de contemporanéité, comme d’un degré supérieur de présence au moment présent, et qui fait que Jeff Koons serait plus « contemporain » que Botero − alors qu’ils sont en réalité aussi kitsch l’un que l’autre.

Le critique redevint alors le personnage essentiel de cette manipulation. Il fallait une opération singulière, une sorte de catalyse pour que sa parole prît la force d’un dogme. L’effet de catalyse, on l’obtint en adjoignant à ses côtés deux figures essentielles : l’historien d’art et le marchand. Le marchand est celui qui fournit la marchandise, l’historien d’art celui qui en atteste la provenance. Le critique n’aura plus qu’à en authentifier la qualité et tenter, par ses mots, de la décrire.

Le système fonctionnera mieux encore quand l’historien d’art se trouvera aussi être fonctionnaire, conservateur de musée : dans ce cas, l’autorité de l’institution, confortée par l’autorité de l’analyse historique, devient telle qu’il n’est plus possible de douter de l’éminence des œuvres proposées au badaud.
La science de l’historien associée à la rigueur du fonctionnaire d’État, la digression habile, enfin, du critique écrivain, devenaient les mots de passe de toute nature, depuis le tas de vêtements jetés dans la nef du Grand-Palais par Boltanski au doigt d’honneur dressé par Cattelan devant la Bourse. Il sera toujours possible de démontrer que ces gestes avaient leur origine, leur développement, leur logique, donc qu’ils s’inscrivaient dans l’histoire, dans la suite de Duchamp et de Picasso, et par conséquent attester leur légitimité.

Si je parle avec tant d’assurance, trop peut-être, de ces processus, c’est que moi-même, j’en ai été partie. Je ne suis plus depuis longtemps un critique d’art, mais je l’ai été, quelque temps, assez pour mesurer les limites de ce curieux métier.
Après avoir assuré, entre 1962 et 1970, la critique d’art de La Nouvelle Revue Française, sous la direction successive de Marcel Arland, de Georges Lambrichs, puis de Jacques Réda, − mais il s’agissait de la tâche, assez utile encore, de rendre compte des grandes expositions françaises et étrangères −, il m’advint de m’enrôler dans une critique militante, engagée. Ce fut en 1970, après avoir passé trois ans en Amérique du Nord, comme étudiant à Harvard puis comme conservateur à la Galerie nationale du Canada.

Dans l’atmosphère particulière de ces années qui, en Amérique, furent les années de la fin de la guerre du Vietnam, de l’agitation des SDS (Students for a Democratic Society) et des premiers attentats des minorités noires islamiques, mais aussi, au Canada, d’une effervescence intellectuelle nouvelle, particulièrement au Québec, en France enfin des prodromes puis des séquelles de Mai-68, et comme emporté par cette agitation, je créais puis dirigeais pendant quatre ans une revue d’avant-garde, d’avant-garde en effet, qui fut appelée les Chroniques de l’Art Vivant. Longtemps avant ces revues comme Art Press ou Teknikart qui, aujourd’hui, donnent le « la » en matière de modes esthétiques, L’Art Vivant fut la première à lancer en France la passion de l’avant-garde. C’est dans cette revue que furent publiés les premiers articles sur des artistes encore à peu près inconnus comme Boltanski et Buren − j’en fus l’auteur − mais encore sur les premières stars de l’École minimaliste américaine comme Donald Judd ou Robert Ryman, les premières interviews avec Joseph Beuys ; un numéro spécial fut même consacré aux artistes dissidents de l’encore toute puissante Union soviétique, qui me valut une convocation menaçante de l’ambassadeur de l’URSS à Paris…

En 1974, je mis fin à l’expérience. Mes raisons étaient diverses. J’avais expérimenté l’imposture que pouvait représenter une presse spécialisée consacrée à des mouvements dits « d’avant-garde ». Comment il était possible, par exemple en six ou huit mois, de lancer sur le marché de l’art des noms ou des produits pour peu que l’on réussît à créer cette triade miraculeuse dont j’ai parlé plus haut : mettre d’accord entre eux, pour vanter un même artiste, un conservateur de musée fort excité de sortir de son rôle de fonctionnaire d’État pour se chauffer aux feux de l’actualité, un historien d’art tout aussi heureux de sortir de ses études et de ses livres pour se chauffer à la chaleur des ateliers des jeunes créateurs, un jeune critique ambitieux et, bien sûr, un marchand pour aider matériellement cette trinité à révéler au profane les mystères de l’Avant-Garde…

Autre chose que je vérifiais : le support, le médium, devenait en effet, comme le démontrait à l’époque le sociologue McLuhan, le message. Peu importait l’objet : c’était sa mise en place, sa mise en valeur, la façon de le photographier, les mots pour le décrire qui le faisaient exister, et non sa valeur intrinsèque. Au contraire : alors que la peinture traditionnelle se verrait dévalorisée par sa reproduction photographique − et plus la peinture serait belle et de grandes proportions, plus sa reproduction serait décevante − au contraire l’acte le plus vil ou le plus bête − l’« action » d’un body artist telle Gina Pane se faisant verser un bol d’asticots sur le visage ou tel autre se faisant tirer dessus à la carabine (Chris Burden), ou tel autre enfin mettant en scène sa propre agonie dans la vitrine d’une galerie − ces gestes dérisoires ou immondes devenaient, une fois photographiés et mis en page, un document infiniment précieux d’un événement dont les vestiges se vendraient bientôt à prix d’or.
André Malraux avait parlé des « arts fictifs » à propos de ces images que l’édition d’art produit à partir de détails agrandis et d’objets auxquels on ne prêtait guère attention jusqu’ici, par exemple des médailles ou de la monnaie. Cette illusion, la presse dite « d’avant-garde » la poussait jusqu’à créer cette inversion des valeurs qui nous ferait, en feuilletant le magazine, ignorer le chef-d’œuvre mais pousser des cris d’admiration devant la photo d’un happening quelconque.

Cette expérience des arts fictifs et des marchés trompeurs me détourna à tout jamais de la critique. J’y gagnais une certaine certitude : la certitude que l’histoire de l’art moderne et contemporain était faite de clichés − au sens quasi technologique du terme − et qu’il convenait enfin de l’écrire.
J’entrepris cette réécriture de deux façons ou sur deux échelles. Montrer que la concaténation des « écoles » et des mouvements de « l’avant-garde » n’était qu’une illusion rétrospective dont il fallait se réveiller. Ainsi deux expositions, parmi d’autres, se répondirent, qui me valurent la réputation de « réactionnaire » ou de « révisionniste ». Dans « Les Réalismes entre les deux guerres », en 1982, au Centre Pompidou, j’essayais de casser la doxa selon laquelle l’art entre les deux guerres avait marqué le triomphe de l’abstraction et le début du primat de l’art américain. En réalité, de la Neue Sachlichkeit allemande aux Valori plastici, l’art d’entre les deux guerres avait été un art où l’on était revenu au sujet, au classicisme et à la forme. Lors de la Biennale de Venise du centenaire, en 1995, je tentais de même, dans l’exposition « Identità-Alterità », de démontrer que l’art du XXe siècle n’avait pas été l’art du triomphe de l’abstraction, mais tout au contraire l’art du triomphe du portrait individuel.

Parallèlement, mes curiosités dans l’art d’aujourd’hui me poussèrent à chercher des artistes vivants dont le génie me semblait répondre à cette histoire revisitée dont j’essayais de réécrire les étapes. C’est ainsi que je fis, dès 1985, une rétrospective de Lucian Freud à Beaubourg, voyant en lui le successeur de Stanley Spencer et d’une certaine tradition du portrait anglais. De même, je devais m’attacher à montrer que l’art de Giorgio de Chirico, après les années 1920, n’était pas un art du reniement mais, au contraire, un art parfois bouleversant, lyrique, déchirant, qui méritait d’être vu et qui obligeait à reconsidérer sa place au sein du mouvement surréaliste. Etc.

S’agissait-il encore de critique ? Oui, si l’on entend par là l’art du thérapeute qui pose un diagnostic, on l’a vu, ou bien encore ce que Kant avait défini comme « critique » à propos de la Raison pure et dont nous n’aurions jamais dû nous écarter, une révolution copernicienne de notre façon d’appréhender le monde autrement que par les modes et les caprices de nos sens.[/access]

Romantique… est-ce que j’ai une gueule de romantique ?

3

Le romantisme n’a jamais eu bonne presse en France. La preuve, il s’est réduit dans le langage courant à un synonyme de l’émoi amoureux, un émoi un peu sucré qui a fait le bonheur des chanteurs à minettes en ce temps béni où même les paroles des mélodies yéyés n’étaient pas dépourvues d’une certaine beauté. Ainsi se souvient-on de Pascal Danel qui conseillait, non sans arrière-pensée, de laisser la plage aux romantiques car ce soir il voulait aimer sa partenaire « à sa façon ». Ce ne sont pas des personnalités aussi différentes que Hugo, Novalis, Turner, Garibaldi, Chopin, Lamartine, Delacroix ou Pouchkine que Pascal Danel voulait laisser sur le sable et face à la mer. Non, simplement, dans la ritournelle du chanteur de charme, le romantique était juste un type un peu niais, un sentimental qui allait se contenter de se promener la main dans la main sur les dunes avec l’être aimé plutôt que de passer aux choses sérieuses.

Comment est-on arrivé à ce glissement sémantique ? Le magnifique et monumental Dictionnaire du Romantisme (CNRS éditions), sous la direction d’Alain Vaillant, répond largement à cette question dans une éclairante et substantielle préface aux 649 articles qui sont proposés au lecteur. Nul n’aura besoin d’être un érudit pour se promener dans un ouvrage qui s’intéresse aussi bien aux artistes qu’aux personnages politiques, aux pays qu’à des notions comme la folie, le génie, l’enfant ou le chaos vus au prisme de ce qui a concerné, sur un siècle au moins, l’ensemble de l’Europe et une bonne partie du monde. Qui connaissait, par exemple, Rafael Pombo, poète et diplomate colombien, auteur d’un poème de 610 vers, L’heure des ténèbres, qu’il aurait écrit en pleine crise d’angoisse métaphysique alors qu’il était en poste aux Etats-Unis, après avoir lu Le désespoir de Lamartine.
Alain Vaillant n’élude pas cette question du dépérissement d’un mot. « Le romantisme a reflué hors du terrain politique pour se cantonner au niveau de la sphère individuelle, agissant alors comme une vague disposition psychologique de l’esprit, prédéterminant inconsciemment les comportements de l’homme occidentalisé, (ou « mondialisé », ce qui revient au même).» Dans cette optique, on doit reconnaître que le vrai fond culturel de nos sociétés de consommation demeure un romantisme résiduel et abâtardi, où l’on rencontre en vrac le goût pour le mélodrame, une sensibilité diffuse, un idéalisme abstrait et pétri de bons sentiments, le sens romanesque du sensationnel ou de l’émotionnel.

Le plus féroce critique de cette « romantisation » des mentalités, en France, fut sans doute Charles Maurras, le théoricien de la monarchie et du nationalisme intégral qui se livre à une attaque féroce notamment dans Les Amants de Venise ou Romantisme et Révolution, reprochant au romantisme d’avoir refoulé l’héritage classique, gréco-latin de la France au profit des mythes germaniques. En effet, à Maurras comme à beaucoup d’autres, le romantisme est apparu comme un produit d’importation suspect venant d’Allemagne ou d’Angleterre et amenant avec lui et dans le désordre, la brume, le pathos, les fantômes, les pratiques addictives en matière de drogue, le culte de la jeunesse et des barricades, l’attirance morbide pour le suicide, l’entrée du peuple et de la canaille en littérature comme dans Les Mystères de Paris d’Eugène Sue ou Les misérables de Hugo, une certaine féminisation du monde, une survalorisation du sentiment contre la raison, le tout ayant eu pour conséquence désastreuse un bon nombre de révolutions dont la première et la plus cauchemardesque de toutes : la Révolution Française.

Il y a, on le comprend avec ce Dictionnaire, une politique romantique, une façon romantique d’en faire. Cela consiste aussi bien à aller mourir pour une cause étrangère comme le fit Byron dans la guerre d’indépendance grecque, à se présenter aux présidentielles comme Lamartine en 1848 (qui fera un score cheminadien) parce que l’on considère le poète comme un prophète, ou encore à échafauder des utopies socialistes comme le feront Fourier, Saint-Simon ou Cabet. Utopies que moqueront d’ailleurs cruellement Marx et Engels qui marquent de leur côté un retour au réalisme et à un désir de validité scientifique en la matière.
Sauf sur quelques points précis, comme le Victor Hugo des débuts, séduit par la monarchie comme on est pris par le charme d’une ruine d’Hubert Robert, le romantisme est en effet tout au long du XIXème siècle attaché à des mouvements d’émancipation des peuples, de la Pologne à l’Italie en passant par la Grèce ou même la Belgique, une jeune nation née en 1830 où le romantisme devient presque un art national, tout en étant aussi (déjà) un moyen pour les Flamands de revendiquer leur spécificité notamment à travers l’œuvre de Guido Gezelle. Mais cette émancipation collective s’accompagne aussi d’une émancipation individuelle que l’antimoderne juge proche de l’aveuglement pour ne pas dire de la bêtise. C’est Flaubert, par exemple, reniant ses écrits de jeunesse et donnant avec Madame Bovary l’archétype de la femme auto-intoxiquée par le romantisme et ses carrosses qui roulent au clair de lune.

Et pourtant, Alain Vaillant dans sa préface, n’en démord pas et veut dépasser la fausse opposition que les antimodernes, y compris Muray dans son XIXème siècle à travers les âges ont voulu voir entre romantisme et réalisme : le romantisme, sans doute le premier mouvement globalisé de l’Histoire, a libéré l’imaginaire comme jamais ce ne fut fait auparavant, ce qui n’empêche pas, au contraire même, « une reconnaissance lucide du réel, pour cette raison suffisante qu’il est le réel. A la condition cependant de ne pas abdiquer la liberté de le juger ni la volonté d’agir sur lui. »
Romantiques de tous les pays, unissez-vous !

Le dictionnaire du romantisme, sous la direction d’Alain Vaillant (CNRS édition.)

Le film utile de Federico Veiroj

19

Faites vite, car ce film ne demeurera pas longtemps sur nos écrans ! Toutes les apparences sont contre lui : noir et blanc, format « carré » un peu désuet, origine uruguayenne, acteurs inconnus, histoire « cuculturelle », bref, les caractères d’une «toile» ennuyeuse, bien propre à alimenter la conversation d’un intello germanopratin old school, et de sa cousine intellichiante, point vilaine, mais féministe rigide et professeur de technologie à Romorantin, qui ne consentira jamais à abandonner ses collants opaques et ses talons plats pour des bas nylon et des talons aiguilles !

Et pourtant, contre toutes les apparences, c’est un pur moment de bonheur ! N’usons pas du vocabulaire qui fâche : poétique, délicat, sensible… Disons simplement que c’est l’histoire d’un type de haute taille, quelque peu apathique, domicilié chez ses parents, peut-être vierge, qui découvre que sa chère cinémathèque, dont il est le programmateur, n’est guère fréquentée, et qu’une sévère correction budgétaire menace son emploi. Sous l’effet de l’adversité, ce grand dadais accomplit une métamorphose: il comprend que le cinématographe n’est pas tout dans l’existence, que l’amour est au moins aussi important, que la vie est ailleurs que dans une salle obscure, mais qu’il n’y a rien de telle qu’une salle obscure pour éprouver des sentiments à l’égard d’une femme de chair, qui vous est soudain très chère, et qu’une spectatrice assidue est préférable à une actrice, même nue. Bref, La Vida ùtil, de Federico Veiroj, c’est l’aventure palpitante et pleine de rebondissements burlesques d’une manière de colosse mou à lunettes, d’un benêt au teint pâle qui éprouve, une bonne fois pour toutes, le vertige de l’amour !

Les natures mélancoliques y trouveront leur aliment. Les humoristes timides y passeront un joyeux moment. Les imbéciles n’y verront que du feu. Quant à moi, je donne tous les films comiques français de ces deux dernières années pour cette œuvre immensément modeste.

Woody, Amiel et autres grands pervers…

1

1. Une conversation avec Robert Greenberg

J’ai rencontré l’autre soir, dans un cinéma de Saint-Germain-des-Prés, Robert Greenberg. Revêche, maussade, toujours sur la défensive, il affronte le cap de la quarantaine en écrivant des lettres de protestation à American Airlines, à Starbucks ou à des compagnies de taxis pour chiens.

Greenberg hésite à prendre le premier avion pour les antipodes avec deux délicieuses nymphettes qui l’ont mis au défi de le suivre. J’ai déjà tenté l’expérience : je m’étais envolé impromptu pour le Japon. Je lui ai raconté comment mon séjour avait tourné à la catastrophe, et cela lui a remonté le moral : entre grincheux, on se comprend. Enfin, on pourrait se comprendre. Mais je ne crois pas que je supporterais plus de deux jours : trop hypocondriaque, trop centré sur lui-même, trop woody-allénien − mais deux crans en-dessous. Modérément pervers, tendance parano.

Je me demande parfois s’il ne m’a pas dérobé mon code génétique. Je n’aimerais pas me retrouver dans sa peau avec, à mes côtés, une blonde fadasse comme épouse. Il m’incite pour éviter le pire − pas la blonde fadasse, mais la déprime − à tenir mes carnets. Les carnets d’un pervers.[access capability= »lire_inedits »] Venant de Greenberg, le conseil est bon à prendre. C’est toujours moins con que d’écrire à Starbucks, American Airlines ou au maire de New York.

Je veux savoir s’il trouve Woody Allen pervers. Il me répond : comment ne pas l’être quand on a fui une mère juive omnipotente pour séduire de jolies goys brunes et blondes avant de se tourner vers une Mona Lisa asiatique ? Son histoire avec Soon-Yi, c’est un sacré exemple de détournement de la fonction paternelle. « Je comprends la fureur de Mia Farrow », ajoute-t-il. Dieu merci pour lui, la notoriété protège. Célèbre, tu peux te permettre toutes les perversions : Noé s’exhibe, Lot engrosse ses filles, le pharaon épouse sa sœur, Néron sodomise les petits garçons… C’est sans doute la raison la plus valable pour atteindre la gloire.

Je lui fais observer que, dans le cas de Woody Allen, il y a une certaine ironie à fuir ses racines juives pour se retrouver in fine accusé d’inceste. C’est un parcours qui m’est étrangement familier.

Greenberg trouve que je ressemble de manière saisissante au vieux misanthrope de Whatever works, l’intarissable grincheux Boris Yallkinoff interprété par Larry David. Il me dit que Boris Yallkinoff n’a rien d’autre à nous offrir qu’un déluge d’acrimonie infantile et de mépris grinçant. J’ai bien peur que ce ne soit aussi mon cas.

Rien de tel pour nous remettre d’aplomb qu’un mot d’esprit de Woody Allen. Ce soir, ce sera : « La différence entre le sexe et la mort, c’est que vous pouvez mourir tout seul sans que quelqu’un se moque de vous. »

Le film Greenberg, de Noah Baumbach, avec Ben Stiller dans le rôle de Robert Greenberg, est accessible en DVD.

2. Henri-Frédéric Amiel, l’argent et les nymphettes

Dans le monde entier, on aime l’argent. En Suisse, on le respecte. Amiel, qui jouissait pourtant d’une fortune considérable et d’un poste de professeur à la faculté de Genève, a laissé, à côté des 18000 pages de son journal intime, un cahier d’écolier dans lequel il recense les innombrables ( plus d’une centaine…) candidates au mariage qui se présentent à lui. Il les récusera toutes en pesant pour chacune d’elles le pour et le contre, y compris d’un point de vue financier.

Maître incomparable dans l’art de tergiverser, il se révèle aussi un notaire de l’amour pointilleux à l’extrême. Qu’il élimine telle jeune femme parce qu’elle n’a pas d’orthographe ou telle autre parce que sa dentition laisse à désirer, cela prête à sourire. Qu’il redoute des dangers pour sa santé si elle est trop jeune ou du dégoût si elle ne l’est pas ne surprend guère. Mais qu’il établisse une comptabilité scrupuleuse sur ce que lui coûterait ou lui rapporterait chaque épouse laisse perplexe, à moins qu’on estime, comme son commentateur Léon Bopp, qu’une telle franchise écrite, résolue à braver jusqu’au ridicule, mérite notre indulgence. Il ne serait pas sans intérêt, ajoute-t-il, de connaître le même livre de comptes d’autres écrivains passés ou présents.

« On finit toujours par mourir », répète inlassablement Amiel. Oui, certes, mais on aurait tort de commencer par là, peut-on lui rétorquer. Je me demande si le problème ne réside pas ailleurs : tant de précautions face au mariage ne signifierait-il pas qu’Amiel, sans toujours se l’avouer, n’est pas vraiment attiré par les femmes, ni par l’acte sexuel ? Il l’est beaucoup plus par la proximité et l’affection qu’il attend des petites filles. L’épisode avec Philine se révélera calamiteux, celui avec Loulou enchanteur. Philine est une veuve de 40 ans. Loulou une adolescente à peine pubère. Ceci explique cela.

Couvrir de baisers une fillette de la tête aux pieds charme le professeur Amiel plus que tout, alors que son jugement sur les femmes est d’un cynisme de bon aloi : il n’y en a qu’une sur vingt qui soit désirable, et encore cela ne dure que peu de temps. Amiel, digne précurseur de Humbert Humbert, la thèse se défend. La perversité recrute ses émules même dans le vivier des professeurs suisses. C’est dire combien elle est répandue.

Alice de Lewis Carroll, bien sûr, Loulou d’Amiel, Albertine de Proust, Lolita de Nabokov, Naomi de Tanizaki, sans oublier le précurseur Jean-Paul Richter, le grand romantique allemand, qui n’eut que deux passions : l’écriture et les jeunes filles. L’une d’elles, et c’est un grand classique, se suicida pour lui. On raconte qu’il fut jusqu’à sa mort entouré de l’attention idolâtre de jeunes filles qu’il sut attirer à lui avec une magie particulière, bien qu’il eût été certes un grand amoureux, mais certainement pas un bon amant. Amiel de même.

À découvrir : Délibérations sur les femmes, par Henri-Frédéric Amiel. Éd. Stock.

3. Comment j’ai connu Alain Caillol

L’histoire peut sembler étrange, mais elle est vraie. C’est grâce à Henri-Frédéric Amiel, l’austère diariste genevois, que j’ai connu Alain Caillol, qui fut le lieutenant de Mesrine et l’un des hommes les plus surveillés par la police française. Alain Caillol, célèbre pour avoir organisé le rapt du baron Empain et de nombreux braquages, m’a écrit un jour pour me demander si je trouvais judicieuse sa comparaison entre l’article de Freud, Deuil et Mélancolie et le journal d’Amiel. Elle l’était, bien sûr. Et j’étais surpris, jaloux presque de ne pas y avoir pensé, moi qui avait alors la réputation d’être un fin connaisseur d’Amiel comme de Freud.

La lettre datait du 29 août 1984 et m’était adressée de la Maison Centrale de Saint-Maur. J’étais intrigué : comment pouvaient coexister dans le même individu un gangster prêt à sacrifier la vie d’un de ses otages et un intellectuel d’une curiosité et d’une sensibilité exceptionnelles ? Je voulus en savoir plus. Ainsi débuta notre correspondance, puis notre amitié lorsque, après avoir purgé une dernière peine de prison, il me rejoignit dans un petit restaurant japonais de la rue des Ciseaux.

Je ne reviendrai pas dans cette chronique sur l’enlèvement du baron Empain. Caillol l’a admirablement raconté dans un livre, Lumière, où chaque détail de cette opération légendaire est minutieusement divulgué avec un sens du suspense digne des meilleurs polars américains. Le baron Empain, qui ne perdit dans l’affaire, outre sa famille, qu’un doigt et échappa de justesse à la mort, y est décrit comme un homme d’une élégance et d’un courage peu communs. Quand on lui coupe un doigt dans son sommeil avec un massicot, il ne bronche pas. Pas une plainte, pas un cri, pas une crise de nerfs. « C’était comme si j’avais renversé un peu de café sur sa chemise », me dit Caillol, qui le reverra bien des années plus tard dans son hôtel particulier de l’avenue Foch.

Quant aux années passées derrière les barreaux, Alain Caillol les trouve justifiées et ne les regrette pas. C’est l’un des points communs entre le baron Empain et Caillol : ils ignorent le ressentiment. Les choses arrivent, un point c’est tout. Inutile d’en faire toute une histoire. C’est dire combien je me sens proche d’eux. « En prison, me dit Caillol, j’ai vécu mille vies dans les livres et j’y ai partagé la vraie condition des hommes. » Il ajoute : « Je n’ai aucun espoir, aucune illusion, je regarde les riches et les pauvres avec le même détachement. Je ne crois pas en Dieu et je n’ai pas peur de mourir… »
Quant à Amiel, il me l’avait déjà écrit, mais il me le répète : « Cet homme-là m’a aidé comme un frère. Au moment où tout se brouillait, c’est grâce à lui que j’ai conservé une conscience de moi assez claire. J’ai partagé sa solitude et peut-être a-t-il partagé la mienne, je ne sais pas. Mais après l’avoir lu et relu, je l’ai considéré comme mon ami, mon cher ami, et chaque jour j’ouvrais ses cahiers comme lui devait ouvrir les siens, avec ce sentiment d’un inéluctable échec auquel ni lui, ni moi ne parviendrions jamais à nous soustraire. »[/access]

À lire : Lumière, d’Alain Caillol, éd. du Cherche-Midi.

Aubrac, côté ombre…

33

Depuis le milieu des années 1980, Lucie et Raymond Aubrac ont été érigés par certains historiens puis par les médias comme le couple emblématique de la résistance française à l’Occupant nazi. Nombre de collèges portent leur nom et la disparition de Raymond Aubrac a suscité un concert d’hommages, jusqu’à la présidence de la République. Au point qu’une sorte d’histoire « sainte » des Aubrac s’est peu à peu mise en place, couronnée par le film « Lucie Aubrac », puis par la publications de biographies « autorisées » de Lucie (Perrin, 2009) puis de Raymond (Seuil, 2011) où leurs auteurs ont pris pour argent comptant les témoignages des deux héros. Et c’est là que le bât blesse et que l’histoire doit reprendre ses droits sur la mémoire. Deux points au moins dérangent la partie légendaire du récit.

En 1997, le journaliste et historien Gérard Chauvy publia Aubrac. L’Affaire (Albin Michel) où, s’appuyant sur une masse de documents, il revenait sur l’itinéraire de Raymond à Lyon et en particulier de sa première arrestation le 15 (ou 13) mars 1943. En 1945, Lucie avait raconté avec force détails l’évasion de Raymond de l’hôpital de l’Antiquaille le 24 mai 1943. En 1984, dans ses mémoires, il n’était plus question d’évasion mais de libération obtenue grâce à une audacieuse pression sur le procureur lyonnais, menacé depuis Londres par des messages codés de la BBC. Tout ceci parut peu crédible à Chauvy. Mal lui en prit. Attaqué en diffamation par le couple, il fut lourdement condamné.

Or, dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres – radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance – tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance – jusque devant le tribunal – par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit et montre au moins deux choses : que l’histoire ne doit pas être écrite dans les prétoires, et que les témoignages, même de personnages très médiatiques, doivent être passés au crible de la critique par les historiens.
Le second point d’achoppement entre histoire et mémoire concerne non pas un épisode mais l’ensemble de l’itinéraire de Raymond. En effet, Lucie a été dès le début des années 1930 une fervente communiste, fréquentant la restaurant de la Famille nouvelle – quartier général de Maurice Tréand, le responsable aux cadres du PCF – et a même été pressentie pour suivre à Moscou l’Ecole léniniste internationale, école de formation de l’Internationale communiste.

Or, de son côté, Raymond a toujours nié avoir adhéré au Parti communiste. C’est d’ailleurs à la suite d’une question sur ce point posée à Raymond par Daniel Cordier – secrétaire de Jean Moulin – lors d’une table-ronde organisée par Libération et des historiens le 17 mai 1997, que les Aubrac quittèrent la salle, mettant ainsi fin au débat. Or il n’était pas besoin d’avoir sa carte du parti pour être un excellent communiste « hors cadre ». Nombre d’éléments, dont nous ne retenons ici que les principaux, montrent que Raymond fut dans ce cas. Il a dès 1937-1938, suivi des cours de marxisme dispensés discrètement, sous le contrôle du service des cadres du PCF, et a publié sous pseudo un article dans le journal des Jeunesses communistes.
Aubrac a participé à la direction du mouvement de résistance Libération Sud avec plusieurs autres militants communistes (Lucie, Pierre Hervé, Maurice Kriegel) qui, fin 1942, ont rempli des biographies destinées au service des cadres du PCF.
En 1946, il a, sur ordre de Jean Jérôme et de Jacques Duclos – hommes de confiance du PC d’Union soviétique – logé, lors de son séjour en France, le chef du PC indochinois, Ho Chi Minh, cadre important du communisme international.

Il a été en 1948 l’un des cofondateurs des Combattants de la liberté, à l’origine du Mouvement de la Paix, vaste opération destinée par Moscou à désigner le camp communiste comme celui de la paix et les Etats-Unis comme les fauteurs de guerre.
De 1948 à 1958, il a été le fondateur et le dirigeant du BERIM, société contrôlée par Jean Jérôme et Charles Hilsum – le directeur de la BCEN, la banque représentant les intérêts soviétiques en France – et faisant du commerce avec les régimes communistes d’Europe de l’Est puis de Chine, et, au passage, de pompe à finance pour le PCF. Dans ce cadre, il a, en tant que « camarade », rencontré Klement Gottwald, le secrétaire général historique du PC tchécoslovaque, le même qui commandita le « coup de Prague » de 1948 puis les procès truqués et antisémites de Slansky, London et autres en 1952. C’est d’ailleurs pour avoir été en contact avec l’un des pendus du procès de Prague que Raymond fut écarté de la direction du BERIM.
Enfin, last but not least, dès le milieu des années 1960 et jusqu’en 1975, il servi de messager officieux du PC nord-vietnamiens en direction des Américains, en particulier d’Henry Kissinger, pour des négociations de retrait des Américains du Vietnam. Et ce par l’intermédiaire de l’australien Wilfried Burchett, prétendu journaliste et véritable agent soviétique depuis 1938.

Raymond Aubrac ne fut ni un « idiot utile » du communisme français et international, ni un compagnon de route, mais bien un communiste « hors cadre » que Moscou et le PCF considéraient comme suffisamment loyal pour le charger de missions de confiance qui exigeaient un secret absolu.
Tout ceci n’enlève rien au courage et à l’engagement antinazi de Raymond et de Lucie, mais exige de corriger la posture morale qu’ils adoptèrent en prétendant avoir toujours combattu contre l’injustice et pour la liberté. Des années 1930 aux années 1970, ils furent des agents actifs d’un système communiste mondial dirigé par le PC d’Union soviétique. Or le PCUS avait créé un régime totalitaire responsable de l’assassinat de masse de millions de civils – hommes, femmes et enfants – en particulier entre 1929 et 1953, à une époque où les Aubrac étaient de fervents communistes. Ils semblent avoir effacé de leur mémoire cette complicité politique et morale, pratiquant une indignation à sens unique.

Eric Zemmour, notre Rivarol

27

Il est doué, le bougre. Il le sait bien, d’ailleurs. Mais ce qui le distingue de ses pairs, c’est autre chose. C’est la culture, le sens de l’Histoire, la capacité à y trouver des outils qui permettent de faire comprendre le présent et d’éclairer l’avenir. Son côté Jacques Bainville, ricaneraient ses innombrables détracteurs, si le nom de Bainville leur disait encore quelque chose. Mais ils l’ont oublié, comme le reste. Et c’est ce qui fait précisément la force d’Éric Zemmour : dans sa catégorie, il n’a aucun concurrent sérieux. Il le démontre à nouveau en publiant le recueil de ses chroniques matinales sur RTL, dans un livre au titre aussi brillant que son objet : Le Bûcher des vaniteux.

Cette subtilité dans l’analyse, ce mordant que nul ne lui conteste, cette aptitude à convoquer les figures tutélaires de notre Histoire à l’appui de ses démonstrations font de ce Bûcher quotidien un vrai feu d’artifice. Un régal pour amateurs éclairés.[access capability= »lire_inedits »] Car rien ni personne n’échappe à la moulinette. Zemmour n’a aucune pudeur idéologique, aucune retenue bien-pensante qui le ferait hésiter un instant avant de déshabiller une illusion ou de démasquer une idole. À l’entendre et à le lire, il paraît absolument étranger au politiquement correct : prêt à tout, et d’abord, à tout dire, à tout dévoiler. Qu’il s’agisse du mirage des révolutions arabes ou de la disgrâce de Rama Yade, fausse ingénue et vraie traîtresse, qu’il s’agisse des quotas communautaires ou du collège unique, de la politique impériale allemande ou des billevesées fédéralistes, Zemmour ne respecte rien de ce que vénèrent les autres. Il se refuse obstinément à hurler avec les loups. C’est d’ailleurs ce qui fait son charme, et c’est ce qui donne à ce feu d’artifice des couleurs que n’auront jamais les pesantes analyses des chroniqueurs ordinaires.

Le propos de Zemmour n’est pas celui d’un anatomiste glacé qui prétendrait disséquer avec la plus froide objectivité les faits et gestes de nos gouvernants. C’est celui d’un homme de conviction, et qui ne s’en cache pas. Un homme qui, à cette occasion, défend avec ardeur ce que l’on appelle, depuis le général de Gaulle « une certaine idée de la France », mais aussi de l’État, des Français, de leur culture et de leur destin. Un gaullisme où l’on retrouve l’écho, tout à fait perceptible, d’un Barrès, d’un Péguy, ou encore, d’un Napoléon III, personnage récurrent de la comédie humaine mise en scène par Zemmour. Or, à beaucoup d’égards, ce qu’il dit à propos de Mélenchon, « chef incontesté de la classe ouvrière, sauf qu’il n’y a plus de classe ouvrière », vaut également, hélas, pour cette France qu’il entend défendre. Une France qui, si elle existe encore, paraît bien mal en point, à force d’avoir été épuisée par ce perpétuel feu d’artifice. Car le carnaval des vaniteux, et les cendres qu’il produit, finissent par étouffer peu à peu tout ce qui les entoure. Par assécher le pays réel.

Et c’est en cela qu’Éric Zemmour est un peu notre Rivarol. Aussi doué que son prédécesseur, et comme lui, aimant par dessus tout danser sur le bord du volcan, y disserter sur les mille et trois nuances de la lave en fusion − avant de tourner le dos au cratère, un peu mélancolique, un vague sourire aux lèvres. Ce qui ne l’empêche pas d’y retourner courageusement dès le lendemain matin pour dénoncer, comme nul autre n’ose le faire, les horreurs du gouffre et l’éruption qui se prépare.[/access]
 

Éric Zemmour, Le Bûcher des vaniteux, Albin Michel, février 2012.

Corneille à Petroplus

2

La banlieue rouennaise fait décidément parler d’elle. Non seulement, le modeste club de Quevilly (Petit-Quevilly étant par ailleurs la ville natale de votre serviteur) se retrouve en finale de la coupe de France tandis que les salariés de la raffinerie Petroplus à Petit-Couronne, jadis lieu de villégiature du rouennais Pierre Corneille, viennent de remporter une victoire inédite.

La raffinerie Petroplus qui emploie 550 personnes avait été mise en redressement judiciaire début janvier pour six mois, suite à la faillite de la maison-mère suisse. Seulement, dès le commencement du conflit, les salariés ont refusé d’attendre les bras croisés un éventuel repreneur qui doit absolument se faire connaître avant le 30 avril dernier délai : ils avaient immédiatement saisi les stocks pétroliers qui représentent une valeur de 200 millions d’euros tout de même, histoire de s’assurer un « trésor de guerre » dans les luttes à venir.

Conflit social emblématique de la dégradation de notre situation industrielle, Petroplus a vu défiler presque tous les candidats à la présidentielle. Cependant les vraies négociations se jouaient ailleurs, entre l’intersyndicale CGT, CFE-CGC, CFDT d’un côté et, de l’autre, les banques et Petroplus. Un accord qui est une grande première vient d’être signé ce vendredi 13 avril entre les deux parties et validé par la justice suisse. Il était plus que temps, d’après le président de l’intersyndicale, qui avait de plus en plus de mal à contenir le désespoir de certains salariés prêts, selon ses propre termes, « à foutre le feu » aux stocks si aucune solution n’était trouvée.

L’accord stipule le partage à égalité des 200 millions d’euros entre Petroplus et les salariés de Petit-Couronne. Ce qui signifie qu’en cas de liquidation pure et simple, ces derniers partiront au moins avec quelque chose. Sans doute ont-ils été à leur insu inspirés par le fantôme de Corneille, planant sur les torchères et murmurant sans cesse : « Va contre un arrogant éprouver ton courage… »

La seule campagne possible

6

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Luc Rosenzweig et Pascal Riché s’interrogent sur la campagne de Nicolas Sarkozy.

« C’est à la fin du marché qu’on compte les bouses … ». La sagesse paysanne et maquignonne nous incite à la prudence pour évaluer une campagne, celle de Nicolas Sarkozy, alors que la joute électorale du premier tour n’est pas encore terminée. Qui peut dire aujourd’hui quelle tonalité prendra le duel final, alors que l’on ne connaît pas le score des Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou ?
Le seul critère qui vaille pour juger de la qualité d’une campagne présidentielle se résume à la question : « Le candidat, qu’il soit élu ou battu, sort-il en meilleure forme politique de ce combat qu’il n’y est entré ? ». La question est déjà tranchée pour Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen et Eva Joly. Le premier a réussi à coaguler sur son nom le potentiel électoral de l’extrême gauche, la seconde devrait, selon les sondages obtenir un score nettement plus élevé que son père en 2007. Eva Joly, à l’inverse, portera le fardeau de la déroute présidentielle des écologistes, alors que ceux qui l’ont envoyée au casse-pipe comptent les jours les séparant de leur destin ministériel.
Cette question, en revanche, reste ouverte pour François Bayrou, dont le score prévu, largement inférieur à celui de 2007, ne sera pas déterminant pour son futur rôle politique. Pour François Hollande et Nicolas Sarkozy, seule une victoire le 6 mai peut leur permettre de ne pas disparaître du paysage politique français.

Quel serait en effet le destin d’un François Hollande vaincu à l’issue d’une élection réputée imperdable ? Aurait-il encore l’énergie et l’abnégation de se consacrer à la Corrèze ?
Nicolas Sarkozy a prévenu : s’il est battu, il ira se faire voir ailleurs.
Le critère de réussite de sa campagne ne sera pas seulement la victoire. L’époque est sans pitié pour ceux qui ont la charge de conduire les affaires dans la tourmente de la crise de l’euro et des dettes souveraines, qu’ils soient de droite ou de gauche : Zapatero, Berlusconi, Papandréou et quelques autres moins connus en ont fait récemment l’amère expérience. De plus, dans l’histoire de la Vème République, aucun président de la République n’a été élu sur son bilan. La campagne de Giscard d’Estaing en 1981 n’était pas honteuse, en dépit d’un slogan raté (« une France plus forte »). Mitterrand et Chirac ont été réélus en faisant porter à leurs concurrents, premiers ministres de cohabitation, la responsabilité du bilan de la législature. Nicolas Sarkozy est donc parfaitement fondé à ne pas faire de son bilan un argument de campagne, bien que celui-ci soit moins calamiteux qu’on le clame ici ou là.

Mais on ne saurait rallier les foules avec la réforme de la carte judiciaire ou la question préalable de constitutionnalité. Il est aussi difficile de faire valoir que les désagréments provoqués par la crise dans la vie quotidienne des Français auraient été bien plus rudes si le président de la République sortant n’avait pas pris les bonnes décisions, celles, justement qui font mal. Certes, quelques lignes de la partie négative du bilan relèvent de la responsabilité directe de Nicolas Sarkozy, et non pas de la contrainte extérieure (le Fouquet’s, « casse-toi pov’con ! »). On a pourtant connu des présidents dont les « casseroles » étaient notablement plus sonores que celles attachées aux basques de Nicolas Sarkozy, comme François Mitterrand (Rainbow Warrior, écoutes téléphoniques) ou Jacques Chirac (emplois fictifs à la mairie de Paris) qui ont été brillamment réélus.

On ne saurait non plus reprocher au candidat Sarkozy la « droitisation » de ses thèmes de campagne. Est-il indigne de chercher, comme en 2002 d’essayer de réduire le score du FN en prenant en compte le besoin de protection (dans tous les domaines) des secteurs les plus fragiles de la population ? Rappelons, à ceux qui l’auraient oublié que Nicolas Sarkozy n’a jamais été de gauche, et que ceux qui lui font confiance n’attendent pas de lui qu’il leur propose une analyse de la société puisée dans les œuvres des sociologues de la gauche bien-pensante. Moins crédibles, je le concède, sont ses appels du pied à la France du « non » au référendum constitutionnel européen de 2005, lorsque l’on a été l’artisan de son retour par la fenêtre sous la forme du Traité de Lisbonne adopté par le Congrès…

Enfin, Nicolas Sarkozy a réussi une chose que Lionel Jospin avait manqué en 2002, empêcher toute concurrence venue de sa famille politique. De son score du 6 mai dépendra, pour une bonne partie, le maintien de la cohésion d’une droite qui a cédé beaucoup de terrain depuis 2007 (mairies, départements, régions, sénat). Honorablement défait – disons à 52-48 — le président sortant pourra se prévaloir d’avoir maintenu la cohésion de la droite républicaine. S’il subit une débâcle, le risque est grand de voir l’UMP éclater entre partisans et adversaires d’une alliance avec le FN. Mais s’il en est ainsi, ce n’est pas la campagne qu’il faudra mettre en cause, mais le choix de Nicolas Sarkozy de se représenter.

Mari, enfants : un luxe inutile ?

7

Les personnes nées à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe adoptèrent de très solides réflexes. Dès qu’elles entendaient la fatidique annonce : « C’est la guerre ! », elles achetaient et stockaient sucre, café, pâtes, farine, savon, etc… Les plus futés et les moins scrupuleux en faisaient d’ailleurs commerce. Ces réflexes ont la vie dure, puisqu’en janvier 1991, à l’annonce de la première guerre du Golfe, les rayons pâtes, riz et féculents furent dévalisés, bien que l’Irak ne fût pas un gros exportateur de riz.
On le sait, la première qualité de l’être humain, c’est sa stupéfiante capacité à s’adapter, raison pour laquelle c’est la seule espèce que l’on retrouve aussi bien au pôle Nord qu’en plein Sahara. Les menaces d’envahissement du territoire national par l’ennemi héréditaire (poste actuellement vacant après avoir été brillamment occupé par les Anglais puis les Allemands) sont à peu près nulles ; depuis les années 1970, la tragédie qui menace, c’est la crise. Et son corollaire, l’austérité. S’il est certes moins enthousiasmant de se préparer à devoir payer plus d’impôts qu’à prendre le maquis, reconnaissons qu’une crise est moins meurtrière qu’un bombardement. De toute façon, on ne choisit pas.
Il faut s’y faire : « C’est la crise ! » On ne stocke rien, au contraire, on limite ses dépenses : des pâtes oui, mais au beurre ; on renonce à l’abonnement à l’opéra, aux coûteuses et exotiques vacances, au restaurant hebdomadaire, on reprise les vêtements au lieu de les jeter, on répare, on bricole, on découvre le charme des ventes à bas prix.[access capability= »lire_inedits »] Le remplacement du frigo qui ronfle comme un soudard arsouillé attendra des jours meilleurs et tant qu’à faire, puisqu’il faut renoncer aux sports d’hiver, on revendra l’équipement sur eBay. L’ennui, c’est que vous n’êtes pas le seul à avoir décidé de sacrifier les pistes enneigées et que vos skis partiront pour 3,50 euros. Pas de bol !
Heureusement, les magazines regorgent de « trucs et astuces », très prisés par le cerveau humain, pour vous permettre de faire face à la crise en toute sérénité.

Par exemple, l’achat groupé : très chouette, l’achat groupé ! Imaginons que votre aspirateur (ou votre tondeuse ) rende l’âme dans une dernière inspiration. Au lieu de vous précipiter dans le premier magasin d’électroménager, allez plutôt consulter votre voisine. Ou votre voisin − je ne voudrais pas que les « Chiennes de garde » viennent me mordiller les escarpins. Qui sait, peut-être votre voisine connaît-elle les mêmes affres de l’aspirateur expiré. Zou, un achat groupé ! Vous achetez cet aspirateur à deux et vous vous le partagez équitablement. Si par bonheur vous trouvez 5 autres voisines dans le même cas, bingo ! Vous ne payez qu’un septième d’aspirateur et vous y avez droit un jour par semaine. Et tant qu’à faire, groupez-vous également pour consulter un marabout et désenvoûter le quartier, parce que c’est tout de même étrange, cette malédiction qui frappe les aspirateurs. Certains pensent que l’achat groupé est l’avenir de l’homme et suggèrent de le pratiquer de façon systématique. Fini le temps où vous attrapiez six pots de yaourt goût framboise dans le rayon d’une supérette ; désormais, vous en achèterez 180 chez un grossiste, et une fois le partage avec vos 29 petits camarades, vous serez à la tête de vos 6 pots convoités pour un prix dérisoire.
Dans la catégorie « La crise, c’est simple comme un coup de fil », les réseaux d’échange de savoir-faire sont particulièrement recommandés. Un exemple : vous êtes une piètre couturière mais vous excellez dans la pratique du patin à roulettes. Allez exposer votre cas à votre voisine − vous en profiterez pour lui ramener l’aspirateur : « Oh, s’exclamera-t-elle, moi je suis une très adroite couturière ! Par contre, je ne parle pas l’anglais et c’est embêtant car Théo est entré au collège et je suis incapable de l’aider ! » Ne vous laissez pas abattre, traversez la rue de conserve pour sonner chez la voisine d’en face. Et là, c’est gagné ! Elle était justement en train de se désoler, car si elle est bonne couturière et parle couramment l’anglais, elle est terrorisée à l’idée de grimper sur des patins à roulettes. Or, elle aurait tellement aimé apprendre ce gracieux sport à sa petite Élodie. Vous avez compris ? Pendant que vous apprendrez les pirouettes à roulettes à Élodie, sa mère révisera les finesses de la langue de Shakespeare avec Théo, dont la mère ravaudera vos chemisiers !

De l’achat en déstockage d’usine à l’art d’accommoder les restes, la presse ne tarit donc pas d’inventivité pour rendre notre appauvrissement indolore. Causeur se devait d’apporter sa pierre à ce remarquable édifice. Mesdames, vous pouvez économiser des sommes folles en vous débarrassant de votre mari et de votre marmaille − ne rêvez pas, juste le temps de faire les courses.
Démonstration : comme toute ménagère organisée, vous avez rédigé votre liste, regroupé vos bons de réduction, et vous vous apprêtez, munie d’une pièce de 50 centimes qui vous permettra de débloquer un caddie, à foncer vers la grande surface la plus proche, celle qui enlaidit la périphérie de votre ville. Votre petit mari chéri et vos enfants − qui sont, rappelons-le, ce que vous avez de plus précieux au monde − n’envisagent pas une seconde de vous laisser seule face à cette tâche titanesque.
Les ennuis commencent dès le parking où Monsieur, à l’aise dans ses baskets, gare le véhicule à des kilomètres des ascenseurs, au mépris de vos jolies chevilles haut perchées. Tandis que vos nains se lancent dans une course échevelée afin d’être « prems » à appuyer sur le bouton de l’ascenseur, Monsieur décrète qu’on ne va pas l’attendre deux heures et qu’on prend l’escalier. Vous n’avez pas encore rejoint les lieux stratégiques que vous êtes déjà épuisée. Au moment où vous glissez la pièce de 50 centimes dans l’orifice idoine afin d’obtenir un chariot, Monsieur demande si c’est bien nécessaire, on ne va pas rester des plombes ici ; vos gamins, eux, se battent pour monter sur ce satané chariot.
Rayon fruits et légumes : musique et lumières ayant pour vocation d’être apaisantes, vous vous apaisez. Alors que vous tendez la main vers un chou-fleur bien sous tous rapports et dûment mentionné sur votre liste, votre moitié soupire : « Du chou-fleur ! Prends plutôt des pleurotes, j’adore les pleurotes ! » Les enfants en profitent pour réclamer des cerises en plein mois de février. Vous dites non pour les cerises et oui pour les pleurotes (adieu chou-fleur, ce fut un plaisir de te connaître).

Au rayon boulangerie, votre liste prévoit deux baguettes, point-barre. C’est alors que les enfants susurrent qu’ils ont tellement envie d’un petit pain au chocolat en faisant des yeux de Bambi, la benjamine rappelant à point nommé qu’elle a obtenu un 18,5 sur 20 en dictée. Culpabilisée à cause des cerises, vous dites oui pour les petits pains. Le processus est enclenché. De rayon en rayon, la situation ne fait que s’aggraver. À la place des six tranches de jambon à l’os, en promotion cette semaine, vous vous retrouvez avec 12 tranches de jambon de Bayonne et 15 de salami pur porc ; quant au délicieux fromage de chèvre light pour lequel vous aviez 30% de réduction, il s’est transformé en un munster odoriférant. Il est vrai que l’homme de votre vie vous incite à prendre la lessive la moins chère et à renoncer à ces idioties d’adoucissant, ma pauvre chérie, tu te fais vraiment avoir par la pub ! Vous tenez bon pour le lait enrichi au calcium recommandé par le pédiatre. Mais de guerre lasse, vous capitulez lamentablement quand l’élu de votre cœur s’exclame, ravi : « Oh ! Une réédition de Zig et Puce ! Je l’avais quand j’étais petit ! On le prend, je veux le faire découvrir aux enfants ! »
Vous n’avez plus qu’une idée en tête : quitter au plus vite cet enfer, sa musique et ses lumières apaisantes. Cette fois, pas moyen d’échapper à l’ascenseur, charrette oblige, mais comme vous devez suivre Monsieur qui court tel une biche traquée par des chasseurs préhistoriques, vous cassez un de vos talons et claudiquez en calculant le prix d’un nouveau talon.

Au retour, évitez de lire l’enquête réalisée par Littlewoods en Grande-Bretagne, dans laquelle on apprend que faire les courses en solo permet d’économiser près de 550 euros par an. Cela vous donnerait des envies de meurtre et il y a déjà assez de faits divers tragiques comme ça. Pensez plutôt aux coiffeurs, manucures et autres massages relaxants que vous pourrez vous offrir avec le temps et l’argent épargnés grâce au système « sans mari ni enfants ». En attendant, ici et maintenant, le coffre de votre voiture regorge de denrées multiples, variées et inattendues. Vous êtes parée pour la prochaine guerre.[/access]