On avait arrêté les Arabes à Poitiers mais il faut reconnaître qu’avec les Anglais, on a toujours eu plus de mal depuis la guerre de Cent ans. Ainsi occupaient-ils, courtoisement mais définitivement, et par dizaines de milliers, villes et villages du Périgord, du Quercy et de leurs alentours depuis un bon quart de siècle, attirés par la chaleur raisonnable, l’escalope de foie gras frais, le calme et un immobilier dérisoirement peu cher si on le comparae avec celui du Kent ou de la Cornouaille. Ils avaient même leurs écoles et leurs journaux.
Bref, on n’était plus chez nous et on devait vivre avec ces gens aimables mais distants qui, manquant de soleil, venaient en pendre des coups en investissant nos fermettes et en ressuscitant nos vielles pierres.
Pourtant, depuis quelque temps, c’est la panique dans le Dordogneshire. Des ratonades britophobes à Brantôme ? Un gouffre financier à Padirac ? Une pénurie de Marmite ou de Bovril à Périgueux? Pas du tout : plus prosaïquement, l’Assemblée Nationale vient d’approuver un nouvel impôt sur les habitations des non-résidents qui convient très moyennement à nos amis d’Outre-Manche au point de leur faire perdre ce sens of humor qui fait tout leur charme. Profiter de notre soleil, oui, mais payer pour lui et, accessoirement, pour les services publics locaux et nationaux, no thank you !
Paradoxalement, pour eux, c’est de Bruxelles que viendra peut être l’espoir. Il semblerait que cette taxe ne soit pas très compatible avec la législation européenne. Les Britanniques du Sud-Ouest sont comme ceux restés dans la mère patrie : ils se sont longtemps couchés anti-européens compulsifs mais se réveillent maintenant avec le nez dans le journal officiel des Communautés et les décisions de la Cour de justice de l’Union. Un magret de canard et une bouteille de Bergerac avec vue sur la Dordogne, ça ne se lâche pas comme ça et si l’Europe peut servir à quelque chose, eh bien on oubliera pendant un temps les éditoriaux enflammés du Times contre la dictature bruxelloise.
Dieu m’est témoin que je suis hétérosexuel, surtout en ce moment, mais vingt dieux, que ce mec est sexy ! Peut-être bien le plus beau journaliste du PAF, avec son frère Delahousse et avant Nikkos Aliagas. J’aurais été beau, j’aurais voulu être comme lui. J’ai presque la même mèche, en plus courte. Du coup, qu’il y en ait pour mettre en question ses compétences professionnelles, ça m’surlecutte[1. félicitations à l’heureux gagnant !]. Bon, il est peut-être meilleur en communication qu’en journalisme mais on ne va pas être trop exigeant.
Face à lui : Eric Besson. Forcément Besson.
Il ne m’en voudra pas, parce que ça ne l’a pas empêché de pécho grave, mais ok, c’est pas précisément Daniel Craig ni même Keanu Reeves. Et puis : Besson, quoi. L’homme du « néo-conservateur bushiste à passeport français », l’homme de la trahison, l’homme de l’identité nationale. Et c’est à cet homme, le même, qu’il incombe de défendre le nucléaire après Fukushima.
Un si parfait salaud ne peut pas être totalement mauvais.
Alors, voyez, moi je dis que le coup du ministre qui quitte le plateau excédé avec des mots à faire rougir la chaisière, c’est facile. Et j’ai ma thèse. Reprenons.
Ci-dessous quelques-unes des questions – ou faut-il parler des thèses ? – de Guy Lagache. Mais notez qu’elles ne se lisent pas. Il faut entendre, voir, Lagache les formuler.
* On ne connaît pas précisément ce que nous coûte l’énergie nucléaire ?!
* S’il a demandé un audit, ça veut dire que c’est pas très précis quand même les chiffres !
* [On va vers la transparence] Ca veut dire qu’il n’y en avait pas suffisamment ?!
* Mais vous reconnaissez tout de même, Eric Besson, que, dans la filière nucléaire, il y a eu, traditionnellement, un manque de transparence et une certaine forme d’opacité ?! Vous le disiez !
* Donc l’audit du Président n’a rien à voir avec le fait qu’il manque des connaissances ???
* En tout cas ce qui est clair, c’est que depuis Fukushima, depuis la tragédie de Fukushima, 62% des Français sont pour une sortie progressive du nucléaire, ils sont inquiets. Est-ce que ce n’est pas précisément le moment de respecter la volonté du peuple et de sortir du nucléaire ?!!
* On sait que les tarifs vont augmenter ?! N’est-ce pas ou pas ? C’est vrai ou pas ?
* Alors : en France, la sûreté nucléaire pose problème. On voit qu’il y a des failles dans la façon de sécuriser les centrales.
Je rappelle que le « néo-conservateur bushiste » ne fut pas de mon goût, que l’identité nationale ne fut pas mon pied. Quant au nucléaire : je ne veux pas mourir dans d’atroces souffrances ni voir mes enfants déclarer une leucémie précoce. Et si l’on peut se contenter de faire tourner un hamster dans une roue en recyclant sa litière, notez que j’opine.
Mais cette histoire de « Capital », je dis qu’elle va plus loin qu’un ministre qui quitte, excédé, un plateau-télé. Je dis que c’est un coup.
Lagache ne pose pas des questions, il assène. Il affirme ses convictions personnelles. Si le président demande un audit, c’est l’aveu d’un manque de transparence. La sûreté nucléaire pose problème : c’est comme ça. Et un sondage, c’est la volonté du peuple, et il serait bienvenu que les politiques qui, d’ailleurs, manquent de volonté pour multiplier les fleuves, se bougent un peu le tréfonds pour la respecter cette volonté, non ?!
Lagache, d’ailleurs, ne réagit pas quand Eric Besson lui retourne, de façon d’ailleurs contenue et courtoise : « je veux bien que vous défendiez une thèse, essayez d’écouter une partie de la mienne ». Est-ce le rôle d’un journaliste de défendre une thèse ? Assurément pas. Encore moins en brandissant un sondage comme l’expression de la volonté du peuple ou en proférant des mensonges sur l’opacité supposée régner dans le nucléaire.
Il ne s’agit plus seulement de passer un ministre sur le gril, je dis qu’il y a trahison de son statut de journaliste. Parce qu’il est censé défendre une forme de neutralité, parce que, en interpellant le ministre, il est le porte-parole du téléspectateur et citoyen, ses propos ont une autorité qui va au-delà de leur contenu argumentatif. Si le journaliste affirme que la sûreté nucléaire pose problème, cela devient un fait qu’il ne s’agit plus de discuter mais seulement de commenter. Or, à l’inverse de cet intermédiaire transparent, le ministre est présumé partial… On comprend que ça Lagache, Besson.
En somme, Lagache ne reste pas à sa place : Besson, non plus.
Lagache, donc, n’agit pas en journaliste, mais en en communicant. Il fomente son coup, il fourbit son clash. Et que Besson soit renommé pour son impétuosité ne fait que confirmer mon hypothèse : pousser à bout ce numéro-là n’est pas le plus malaisé. Quant au risque d’image, il est minime sinon nul : Besson, et sur le nucléaire, c’est mal au carré ! Ce n’est pas aussi payant que de faire les gros yeux roulants à Jean-Marie Le Pen, mais presque.
Dans quel but, me dira-t-on ? Le buzz, donc l’image. Voilà « Capital » et Lagache parés des atours du journalisme pugnace, contestataire, rebelle ! Ca-pi-tal, de M6, qui se pose en anti-nucléaire, et qui pourfend Besson, c’est énorme. Quel repositionnement ! « Capital », le magazine du capital, programme factieux ? Quelle opération ! Et Lagache n’a plus seulement une belle gueule : il a un cœur, il a une âme, Lagache, il a des convictions. Et du courage. Lagache l’insoumis, qui l’eût cru ?! Faut être accroché à son hétérosexualité comme une moule à son rocher pour ne pas avouer un faible pour cet homme.
Besson aurait de toute façon commis une erreur en partant. Parce qu’un ministre, ça ne fait pas ce genre de choses ? Peut-être, mais il ne faut pas être fermé aux expériences nouvelles. Sa véritable erreur est surtout d’être tombé dans l’embuscade, autrement dit d’avoir joué sa partition dans le plan com’ préparé à l’avance. Et, accessoirement, d’avoir privé les téléspectateurs d’un échange d’arguments pourtant nécessaire.
Najib Mikati (à gauche) et Saad Hariri. sur la table basse la photo de Rafiq Hariri
Le Liban a un Premier ministre. Après cinq mois d’atermoiements et de subtiles négociations, Mohammed Najib Mikati, homme d’affaires à la tête d’un véritable empire, succède à Saad Hariri. Forcé de démissionner le 20 janvier dernier après une crise politique liée aux travaux du tribunal de l’ONU en charge de l’enquête sur l’assassinat de son père Rafic, en février 2005, celui-ci était formellement chef d’un gouvernement par intérim, mais il a quitté le pays il y a presque deux mois pour des raisons de sécurité.
Cette normalisation institutionnelle n’en est pas moins une mascarade dès lors que le véritable pilote ne se trouve pas dans le cockpit. En effet, le Hezbollah, première force politique du pays, ne compte que deux ministres sur trente. Dix-sept portefeuilles – assurant une majorité au sein de l’exécutif – ont été confiés aux alliés du « Parti de Dieu », les fidèles du chrétien Michel Aoun, ancien chef d’état-major de l’armée libanaise, et de Nabih Berri, président du Parlement et chef du parti chiite Amal.
Comment expliquer cette surprenante modestie ? Pourquoi le Hezbollah ne profite-t-il pas de sa force pour diriger le gouvernement ? C’est tout simplement que le pouvoir n’est pas là. Si le Hezbollah se montre discret et surtout généreux avec ses partenaires, ce n’est nullement par manque d’envie de présider aux destinées du pays mais plutôt parce que le gouvernement libanais est dénué de toute influence réelle. A l’instar de l’équipe de physiciens du CERN qui ont réussi récemment à « capter » des atomes d’antimatière pendant un peu plus d’un quart d’heure, les laboratoires du Hezbollah sont parvenus à créer un « anti-pouvoir » qu’on appelle pudiquement « le gouvernement libanais ».
Le gouvernement, son chef ainsi que le président de la République sont des figurants chargés d’arborer les attributs du pouvoir et de la souveraineté. Affublés de tous les colifichets régaliens, présidents et premiers ministres fainéants occupent le devant de la scène, laissant les choses sérieuses à la milice chiite dirigé par le cheikh Nasrallah, véritable « Maire du Palais ». Les deux ministres qu’il a nommés – Mohamed Fneish au Développement administratif et Hussein Hajj Hassan à l’Agriculture – n’ont d’autre mission que de surveiller M. Mikati et son équipe.
La milice-parti chiite a ainsi élaboré une nouvelle théorie de l’exercice du pouvoir, l’improvisation initiale devenant une stratégie éprouvée : tirer les ficelles sans jamais assumer la responsabilité, faire tourner la mécanique dans la coulisse sans s’exposer aux feux de la rampe. Si le Hezbollah a œuvré pour mettre fin à la crise gouvernementale, c’est moins par souci du bon fonctionnement des institutions libanaises que par crainte d’être désigné, en l’absence de paravent, comme le véritable patron du pays. Quand la scène est vide, les regards se tournent vers les coulisses.
Confrontés aux problèmes liés à l’exercice du pouvoir, d’autres mouvements islamiques de la région évoluent vers le modèle Hezbollah. Le Hamas palestinien, par exemple, est en train de tirer – avec beaucoup de lucidité – les leçons de cinq ans de gouvernement à Gaza. Suite à l’accord récent avec le Fatah, le mouvement est confronté aux questions restées en suspens depuis la guerre civile du printemps 2006 à Gaza et occultées par le conflit avec Israël. Les institutions, le caractère de l’Etat, les tensions inter-palestiniennes n’ont qu’un lointain rapport avec « l’ennemi sioniste ».
Au sein du Hamas, certains appellent donc la direction à abandonner complètement l’exécutif pour viser exclusivement le législatif, histoire de bénéficier des avantages de la légitimité politique sans en subir les contraintes. Le jeu du pouvoir, pensent-ils, n’en vaut tout simplement pas la chandelle. Les récents sondages montrent à quel point l’usure du pouvoir coûte cher au Hamas : la cote du mouvement islamique s’est effondrée à 15 % contre 44 % en 2006.
Dans le jeu parlementaire, cette stratégie des coulisses peut s’avérer payante : un bloc solide de députés peut « taxer » lourdement la coalition qui dépend de son soutien. Même s’il n’est que la deuxième force politique palestinienne, le Hamas pourrait avoir le beurre du pouvoir et l’argent du beurre de l’opposition, des financements pour ses multiples activités et institutions (et, le échéant, des lois pour faciliter ses actions) et la virginité politique de la contestation.
Les Frères musulmans égyptiens qui s’interrogent sur l’avenir du mouvement après la révolution pourraient adopter cette pratique de l’ombre qui préserverait leur capital de sympathie et leur image – souvent justifiée – de « mains propres ». Pourquoi aller les tremper dans le cambouis, alors que l’économie va mal, quand on peut peser sur les choix concrets tout en faisant porter la responsabilité des échecs sur les exécutants ? Autant patienter pendant que les « nouveaux » dirigeants tirent les marrons du feu postrévolutionnaire.
Cette stratégie n’est pas uniquement politicienne et cynique – ce qui la rend peut-être plus inquiétante. Le Hezbollah, le Hamas palestinien et les Frères musulmans égyptiens sont de véritables mouvements politiques tels que l’Occident n’en connaît plus depuis l’écroulement du communisme européen, c’est-à-dire qu’ils sont portés par des forces sociales. À la différence du PS, de l’UMP et des autres, les islamistes n’ont pas pour seul objectif d’exercer le pouvoir. Ils entendent changer la société en profondeur. Comme les communistes des années 50, ils sont sur le terrain, palliant les carences de l’Etat grâce à leur réseau d’institutions : écoles, cliniques, hôpitaux, activités sportives, encadrement de la jeunesse et syndicats.
Il faut croire que la foi est un bon carburant politique. Le Hezbollah n’avait pas besoin d’aller chercher son inspiration dans les banlieues ouvrières françaises de la grande époque. Il aurait pu se contenter d’observer les partis orthodoxes israéliens : forts d’un électorat discipliné et fidèle, ils arrivent à faire payer à l’Etat un système qui court-circuite les services publics. Ce n’est peut-être pas très halal ni casher, mais ça marche !
Faut-il croire Bachar el-Assad ? Certes, le troisième discours du président syrien sonne comme un best of des deux précédents : le « grand dialogue national », les condoléances aux familles de martyrs (il ne manque pas d’air) et l’engagement solennel d’écraser les «gangs armés» et le fameux « complot de l’étranger »… Mais en même temps, Assad innove un peu et promet des élections en août (donc pendant le ramadan) et des réformes en septembre… On est un peu perplexe et comme Daoud Boughezala, on se demande s’il ne vaut pas mieux regarder ce que fait Maher plutôt qu’écouter ce que dit son frère aîné Bachar…
En Turquie, grande voisine et –géostratégie oblige– acteur clé de la crise syrienne, on n’a pas hésité : Bachar el-Assad était encore en train de savourer ses applaudissements que le communiqué d’Ankara était déjà diffusé par les agences de presse : Ersat Hurmuzlu, conseiller du président turc, Abdullah Gul, a accordé au président syrien une petite semaine avant « une intervention extérieure ». Ni septembre, ni août : la semaine prochaine et en espèces !
En clair, Erdogan commence à en avoir marre de son « ami », et si Bachar ne bouge pas rapidement et radicalement, la Turquie se sentira autorisée à ne plus respecter la souveraineté syrienne et ses forces armées établiront une zone tampon le long de la frontière où les réfugiés seraient à l’abri de la répression. Autrement dit, Ankara deviendrait garant de la sécurité des Syriens se réfugiant sur leur propre territoire à cause des exactions de leur propre gouvernement…
Les Turcs comprennent parfaitement qu’une telle situation risque de dégénérer en conflit (comment réagir si les services syriens procèdent à des arrestations parmi les réfugiés massés du côté syrien de la frontière ?) mais croient pouvoir le contenir.
Et surtout, quels que soient les risques encourus, on sent bien que l’envie démange très très fort Erdogan, un an à peine après l’arraisonnement Mavi Marmara, de s’inviter à nouveau dans le kriegspiel proche-oriental, histoire de démontrer au monde entier, et plus spécialement aux Européens, à quel point il est indispensable…
S’il y a une chose qui conduit à coup sûr au contresens, c’est la lecture du réel sous un prisme unique et jamais renouvelé, une sorte de filon, comme celui qu’a trouvé Caroline Fourest avec le Front national. Dans une tribune consacrée samedi 18 aux questions d’économie, Fourest, qui n’y entend rien, ramène bien vite son raisonnement à ce qu’elle connaît : le « double discours » du FN. Et se prend les pieds dans le tapis au passage.
Ainsi, la journaliste écrit-elle: « Le FN parle de revenir au franc sur la base « 1 franc = 1 euro ». Un slogan simple, mais qui prend le risque de transformer la France en pays du tiers-monde. Chaque Français se retrouvant du jour au lendemain non plus avec 100 euros en poche, mais avec 100 francs ».
Horreur ! Si on appliquait ce programme, chaque français se retrouverait demain avec 100 francs en poche valant très exactement…100 € ! Autrement dit il se serait passé un énorme…rien ! Effroyable perspective !
Car pour qu’il se passe quelque chose, il faudrait que le retour au franc soit suivi d’une dévaluation. Fourest s’inquiète aussitôt pour les braves gens : « certes, la baguette de pain aura baissé, mais pas les produits manufacturés importés ! Ni l’essence (…) ce qui revient à faire exploser le coût de la vie ».
Pour la baguette de pain, c’est une bonne nouvelle. Pour l’essence, moins. Sauf qu’ici, la solution n’est pas monétaire mais fiscale puisque le coût de l’essence dépend du taux de la taxe intérieure sur les produits pétroliers. Quant au prix des produits importés, qu’ils augmentent ! Nos producteurs nationaux en seront les premiers ravis, qui vendront davantage de produits français à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, avec la hausse des exportations que nous vaudrait à coup sûr une monnaie moins forte.
La première erreur de Caroline Fourest est donc une erreur de raisonnement. En voulant toujours tout « frontnationaliser », on finit par raconter des sottises.
La seconde erreur est de croire qu’on ramènera dans le giron de la gauche l’électorat tenté par le vote « mariniste » en lui racontant des sornettes visant à le terroriser.
Raconter des sornettes ? Présenter une vision apocalyptique de l’avenir pour récolter les fruits de la panique populaire ? N’est-ce pas justement ce que Caroline Fourest et Fiammetta Venner reprochent au Front national dans leur ouvrage Marine Le Pen ?
Pour lancer leur nouvelle formule, les dirigeants du Nouvel Obs n’avaient sans doute pas choisi leur « une » au hasard. on peut donc considérer que le titre de ce numéro paru le 12 mai, deux jours avant que la bombe DSK éclate à la figure de la gauche, a valeur programmatique pour l’hebdomadaire de la gauche à grande conscience –
celle de classe étant un peu défraîchie.
On peut dire que l’Obs a eu le nez creux. la défiance à l’égard des élites n’est pas née avec l’affaire DSK, mais quelques phrases maladroites de ses amis ont suffi à renforcer, dans la France du métro et des bistrots, la conviction qu’il existe, à côté et à des années-lumière d’elle, une caste de nantis qui se serre les coudes en se fichant bien de ce que vit le populo. le fond de l’air est jacobin.
En bons disciples de Stéphane Hessel, nos confrères ont donc sélectionné le sujet le plus digne d’indignation. salauds de riches ! bien sûr, on parle des riches de droite, car on suppose que l’Obs ne veut pas insulter ses lecteurs, dont une partie notable appartient à ce que les publicitaires appellent les csp +, c’est-à-dire aux couches les plus aisées de la population, mais que le scandale des sans-papiers, des sans-logis ou de la Palestine empêche de dormir. Non, l’Obs parle des vrais riches, ceux qui n’ont jamais été maos[1. Il faut être juste, l’obs n’est pas seul à creuser ce sillon. le point, journal des libéraux-raisonnables, a récemment consacré une cover aux « Amis du Fouquet’s »].
« Ils ont tout ! », proclame l’hebdo, illustrant son propos par une insolente rolls-royce dont la statuette a été remplacée par l’effigie de Marianne. « Ils », la nouvelle oligarchie française. car en se convertissant au libéralisme, l’élite citoyenne d’hier s’est transformée en « hordes de pillards sans foi ni loi ». saluons cette autocritique implicite d’un journal qui, depuis vingt ans, a applaudi à toutes les étapes de la conversion de la gauche à une mondialisation menée sous l’enseigne des marchés. et applaudissons par ailleurs le dévouement de laurent joffrin qui s’inflige de participer aux dîners du « siècle » où se croise le gratin de la politique, de l’entreprise et des médias mais où, nous apprend-il, il ne se passe rien d’autre que la « reconnaissance mutuelle des puissants ». D’autant plus que, paraît-il, le dîner est médiocre.[access capability= »lire_inedits »]
Ils ont tout, mais quoi ? eh bien, c’est simple: « l’argent, le pouvoir, les privilèges ». Etrange que des hommes de gauche soient aussi attentifs à la richesse et à ses attributs, mais après tout peut-être sont-ils en train d’inventer le matérialisme posthistorique. il est surtout curieux qu’un journal qui dénonce inlassablement le populisme et traque sans répit ceux qui « flattent les mauvais instincts du peuple » sollicite la disposition la plus déplaisante et la plus répandue de l’esprit humain – l’envie. On l’aura compris, si certains
n’ont rien ou disons pas assez, c’est de la faute de ces profiteurs. les nantis à la lanterne ! et ceux-là, on a le droit et même le devoir de les stigmatiser pour employer un terme cher à mes confrères. Vous avez dit populiste ?
On me permettra cependant de contester le diagnostic de l’Observateur qui nous annonce que nous sommes en 1788, ce qui lui permet d’emballer son appel au ressentiment dans une mythologie égalitaire qui mériterait plus ample discussion. en fait d’abolition des privilèges, on a l’impression que la France excédée veut surtout que les privilèges changent de camp. À notre tour d’en croquer !
Plutôt qu’en 1788, nous sommes peut-être en 1793, ce qui est beaucoup moins amusant. les possédants, les dominants, occupent aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, la place de ceux que les hommes de 1793 appelaient « scélérats ». Dans ces conditions, on comprend qu’une partie de la gauche ait envie de faire oublier qu’elle représente les classes aisées et la bourgeoisie éclairée – « une troupe aimable et diserte d’hommes blancs, le plus souvent chauves et replets », résume Joffrin – en s’affirmant comme l’inflexible représentante des humiliés et des offensés, ou plus exactement de certains d’entre eux, le « petit blanc » ayant définitivement été abandonné au Fn au profit des nouveaux opprimés ontologiques que sont les immigrés et leurs descendants. Infichue de penser les conséquences d’une mondialisation qu’elle a à la fois organisée et subie, incapable de comprendre la sécession de classes populaires auxquelles elle a renoncé à parler, la gauche convenable en serait-elle réduite à surfer sur l’esprit de convoitise ? Mes honorables confrères rêvent de bastilles à prendre. ils devraient méditer l’observation de stendhal qui, tout admirateur de la révolution française qu’il fût, y voyait aussi le déchaînement de ces passions tristes que sont « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ».[/access]
Comme pour manifester la présence des âmes esseulées, des lumières clignotent ici et là sur les hauteurs de la ville endormie. C’est l’heure où les insomniaques, désespérant de trouver la paix, se résignent à rallumer leur ordinateur pour noyer leur solitude dans l’errance virtuelle.
Jeux en ligne, forums, chats, mails, sites d’information, de partage de vidéos et de musiques, réseaux sociaux sont autant de calmants stériles qui créent l’illusion d’être relié au monde et font oublier la chair de la vie. Tel est le désolant spectacle de cette société de réseaux, aux innombrables écrans froids, véritables remparts artificiels à la dynamique imprévisible et chaleureuse des relations humaines. C’est cette société qui s’abîme dans un mal-être enkysté de phobies en tout genre que filme Gustavo Taretto dans son premier long-métrage, Medianeras.
Sites web et antidépresseurs
Mais rassurez-vous, le spectateur ne quitte pas la salle de cinéma avec la tête encombrée d’idées noires. Bien au contraire, le cinéaste argentin n’est affecté ni de l’esprit de sérieux, ni du fatalisme. Il parvient à insérer sa critique anthropologique de l’information dans une comédie romantique à l’humour décapant où l’espoir prend le pas sur le désarroi et où les sentiments ne sont pas défigurés par la mièvre dérision.
Il est étonnant – ou pas ? – que la fraîcheur film soit passée presque inaperçue. Comment ne pas apprécier l’habileté avec laquelle Gustavo Taretto jongle avec l’hétérogénéité des supports, allant du dessin animé à la photo, le judicieux usage de la voix-off, l’éclairage apporté par la chanson « True love will find you in the end » de Daniel Johnston, la référence au film culte de Woody Allen, Manhattan, et les amusantes métaphores ?
L’histoire se déroule à Buenos Aires et met en scène deux trentenaires, Martin, créateur de site web et Mariana, décoratrice de vitrines de mode. Martin passe son temps libre à créer des jeux vidéo pour lutter contre l’addiction aux antidépresseurs. Mariana, elle, cherche, loupe en main, un certain Charlie qui reste introuvable, lorsqu’elle n’est pas en train de fantasmer sur son unique colocataire, un mannequin de cire. Habitant l’un en face de l’autre, ils se croisent parfois mais ne se rencontrent jamais. Pourtant le spectateur comprend très vite que ces deux-là sont faits pour vivre ensemble. À tour de rôle et en voix-off, Martin et Mariana livrent leurs réflexions sur la modernité aliénante, expliquent la relation personnelle qu’ils entretiennent avec leur ville, l’un à travers la narration et l’autre à travers l’image (Martin prend des photos pour mieux voir ce qui passe inaperçu. Mariana se passionne pour l’histoire des monuments) et évoquent leurs angoisses existentielles et la débandade de leurs vies amoureuses.
Martin et Mariana ont beau être dépressifs, hyper-anxieux, hypocondriaques, agoraphobes, claustrophobes, drogués aux tranquillisants, ils ne se laissent pas abattre. Leur obstination à croire à l’Amour, le seul, l’unique, le vrai, celui qui parle la langue muette des sourires confiants et tendres auxquels les petits cœurs fragiles s’accrochent pour goûter au bonheur d’une vie à deux, les maintient en haleine.
Mais comment trouver l’âme sœur lorsque la construction architecturale de l’espace urbain cloisonne, lorsque la foule rend anonyme et lorsque la pollution visuelle des images publicitaires brouille le regard ? La carte du tendre du XXIe siècle n’a pas de GPS et les romances 2.0 ne parlent pas la langue de Cupidon.
La miraculeuse apparition et l’intensité des regards échangés, voilà ce qui manque dans les rencontres arrangées d’internet où, comme dans un self-service, chacun choisit avec qui il veut rentrer en contact.
Ce n’est pas sur Meetic que le coup de foudre arrive mais bien dans les rues de Buenos Aires. Alors comment faire pour ne pas passer à côté ? Il suffit, comme le chante Daniel Johnston, de marcher à la lumière et de bien regarder. C’est ce que Martin et Mariana s’efforcent de faire en brisant la carapace de verre dans laquelle ils se sont enfermés. Prisonniers de l’écran d’ordinateur et de la vitrine du magasin de mode, coincés dans ces espaces intermédiaires à mi-chemin entre réalité et irréalité, ils se libèrent à la lumière renaissante du printemps.
À la construction verticale des architectures qui éloignent plus qu’elles ne rapprochent, aux kilomètres de câbles horizontaux qui séparent plus qu’ils n’unissent, Martin et Mariana répondent par la déconstruction émancipatrice et, perçant un mur aveugle, font apparaître une fenêtre où pénètre la lumière scintillante qui oriente le regard vers les cœurs solitaires.
Le procès intenté à Laurent Blanc n’est pas seulement injuste, il est scandaleux. Comme souvent, quelques Torquemada de bac à sable se sont jetés sur une proie. Pourtant, la binationalité dans le football est un problème réel. Quant à la volonté de diversifier les profils techniques et physiques des joueurs, je la trouve pour ma part fort louable.
Laurent Blanc est accusé d’avoir approuvé le principe d’une limitation par voie de quotas du nombre de joueurs susceptibles d’opter pour une sélection étrangère, autrement appelés « binationaux ». Cette idée est peut-être inopportune et inefficace. On devrait néanmoins remercier Laurent Blanc et François Blaquart, directeur technique national, de se soucier du fait que les deniers publics servent la sélection nationale plutôt que les sélections rivales.
Il est par ailleurs totalement faux que les quotas sont rigoureusement interdits dans le football. Certes les quotas ethniques sont illégaux et c’est heureux. En revanche, chaque samedi, les dirigeants des clubs professionnels qui s’affrontent dans les championnats doivent aligner des équipes comportant au plus trois joueurs ressortissants de pays extra-européens. Jusqu’au funeste arrêt Bosman de la Cour de justice de Luxembourg, en 1996, il ne s’agissait pas d’un quota hors-UE mais d’un quota de « non-sélectionnables » en équipe nationale. Huit joueurs sélectionnables en équipe de France devaient donc être alignés par les entraîneurs dans les clubs français.[access capability= »lire_inedits »]
La discrimination des « petits gabarits »
C’est ainsi que, jusqu’à cette décision des juges européens, les joueurs « binationaux », afin de ne pas compter comme « étrangers » dans leur club, optaient naturellement pour la sélection française. Grâce à ce quota, un joueur comme Zidane, de parents algériens, choisit naturellement l’équipe de France. Sans l’arrêt Bosman, on peut penser que Erding, l’avant-centre du PSG, ou Moussa Sow, le meilleur buteur du championnat de France, l’auraient imité au lieu de se laisser tenter par les sélections turque et sénégalaise. Comme toujours, ce sont les institutions européennes non élues qui ont créé la chienlit. Leur soif de détruire les États-nations et de promouvoir l’idéologie néolibérale les ont conduites à détruire les équilibres économiques, sociaux et culturels qui prévalaient jusqu’alors et qui, dans le cas d’espèce, permettaient aux petits clubs de conserver beaucoup plus longtemps les joueurs qu’ils avaient formés.
On reproche par ailleurs à Laurent Blanc d’avoir voulu instaurer une politique discriminatoire à l’encontre des jeunes Noirs à l’entrée des centres de formation. Or, ce qu’il voulait, au contraire, c’était rééquilibrer le recrutement non pas en fonction de l’origine mais des qualités physiques, autrement dit mettre fin à la discrimination que subissaient les « petits gabarits » − de toutes origines. D’où sa fameuse phrase sur « les Espagnols et les Blacks »[1. La phrase prêtée à Laurent Blanc est : « Les Espagnols, ils disent : » Nous, on n’a pas de problème. Des Blacks, on n’en a pas. » »]. Pendant des années, la Direction technique nationale, contrairement aux centres de formation de certains clubs professionnels, a favorisé la détection de jeunes joueurs sur la base des qualités athlétiques. Ainsi, les « pôles Espoirs » avaient refusé le jeune Marvin Martin, meilleur passeur du championnat de France. Une radio du poignet – dite « âge osseux » − avait conclu que sa taille adulte présumée (1,71m) serait insuffisante. Refusés à la fois par la DTN et par les clubs, certains joueurs ont dû s’expatrier, à l’instar d’Antoine Griezmann, champion d’Europe des moins de 19 ans, installé en Espagne. Ce choix technique a abouti au recrutement d’une forte proportion de jeunes Antillais ou de jeunes gens d’origine africaine, souvent plus en avance physiquement à l’adolescence. Et c’est évidemment ce choix technique et physique que Laurent Blanc a voulu remettre en cause pour ouvrir le football national à tous les types de joueurs, politique soutenue par Zinedine Zidane, qui s’est notamment traduite par la nomination de Samir Nasri au poste de capitaine le 25 mars. Lui prêter l’ombre d’un sentiment raciste est tout simplement obscène.[/access]
Chaque vendredi, pendant vingt semaines et pour quelques euros supplémentaires, le lecteur du Monde pourra s’offrir un volume regroupant trois romans de Simenon que Pierre Assouline a classés de manière thématique.
Cela le promènera dans la géographie de l’auteur (de Côte d’Azur à New York en passant par la Vendée, Paris et Liège) dont l’univers romanesque regorge de névroses intimes et mortifères qui forment un continent aux richesses sous-exploitées (Suicides, Alcool, Solitudes).
Au vu des soixante titres choisis, ce classement, loin d’être arbitraire, constitue la porte d’entrée idéale pour lire ou relire un écrivain au statut paradoxal. Il y a encore dix ans, la chose aurait d’ailleurs été inimaginable. Un grand quotidien du soir, resté pour beaucoup une référence, n’aurait jamais célébré un écrivain à l’étiquette infamante d’auteur populaire. Question de standing.
C’était, et cela reste en partie, le problème de Simenon : on veut bien reconnaître le phénomène de foire, l’homme qui a écrit des centaines de romans, connu des milliers de femmes, voyagé sur tous les continents, créé avec Maigret le personnage de flic le plus célèbre au monde mais pour le reste, ne prétendons pas qu’il s’agit d’un des génies littéraires du vingtième siècle.
Eh bien si, justement.
Et qu’on ne se contente pas de dire avec André Gide, orfèvre du baiser qui tue, qu’ « il est le plus grand romancier du vingtième siècle ». Romancier et non écrivain, n’est-ce pas ? Pour Gide, archétype du « grantécrivain » comme dirait Noguez, raconter une histoire est toujours un peu vulgaire. Le roman serait, par essence, un genre mineur. Lorsque Simenon sort des sentiers qu’on lui avait assignés en écrivant son autobiographie fondatrice Pedigree, Gide lui laisse d’ailleurs entendre, un peu pincé, qu’il trouve les Maigret plus réussis… Joue dans ta catégorie, petit…
On peut espérer que cette ambiguïté disparaîtra définitivement après la publication des trois volumes de Simenon en Pléiade et son adoubement par Le Monde.
Mais, comme rien n’est moins sûr, j’aimerais apporter quelques éléments au dossier de la défense pour vous convaincre que Simenon, c’est beaucoup plus que Simenon. Je pourrais commencer par souligner son caractère proprement universel puisqu’il a réussi à toucher tous les pays et toutes les couches sociales. Je pourrais aussi insister sur son style, indéfinissable à force de simplicité et d’évidence ou bien noter son usage canonique de l’alternance passé simple/imparfait, et sa capacité à restituer la vérité d’un milieu, d’un climat ou d’une époque. Je pourrais enfin remarquer son refus du tropisme très français qui consiste à insérer une maxime ou un aphorisme en plein milieu du récit. Cela explique sans doute pourquoi il est l’auteur le plus traduit au monde.
Mais ce qui, à mon humble avis, fait de Simenon l’un des plus grands du XXème siècle, c’est qu’il a su peindre une figure radicalement nouvelle dans la littérature. Celle de l’homme seul, d’une solitude qui n’a plus rien de commun avec l’isolement romantique. L’homme seul est le produit d’un monde qui se rétrécit, s’urbanise et se déshumanise dans une série de carnages industrialisés dont la Grande Guerre de 1914 marque le commencement.
Certes, cette figure est aussi incarnée par le narrateur de la Recherche du temps perdu et le Bardamu du Voyage au bout de la nuit bientôt suivis par Le feu follet de Drieu, L’Etranger de Camus ou le Roquentin de La Nausée. N’en déplaise à un certain snobisme intellectuel, Simenon fait jeu égal avec ces géants et les dépasse même parfois. Au fond, ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est d’avoir mis la métaphysique à la portée de la ménagère croate de moins de cinquante ans et l’existentialisme à celle du chauffeur de taxi japonais qui le lit entre deux courses.
Faites l’expérience. Lisez Thérèse Desqueyroux de Mauriac et La vérité sur Bébé Donge de Simenon, deux romans qui racontent rigoureusement la même histoire – une femme tente de tuer son mari en l’empoisonnant. Honnêtement, dans le secret de votre âme, demandez-vous lequel des deux a le mieux vieilli. Faites de même en comparant La Nausée de Sartre avec Le Bourgmestre de Furnes ou La fuite de Monsieur Monde avec L’Etranger de Camus. Verdict ?
Le lecteur honnête voit en Simenon le peintre de l’absence à soi-même, de ce que les philosophes et les psychologues appellent joliment l’escapisme qui consiste à fuir sa vie quotidienne en disparaissant ou en se détruisant dans des conduites déviantes comme la toxicomanie ou l’alcoolisme – que Betty[1. adapté par Chabrol avec une inoubliable Nadine Trintignant] illustre admirablement. C’est ce don unique qui fait de Simenon un contemporain capital.
Proust remarquait dans son Contre Sainte Beuve qu’il était désolant de perdre son temps à lire les journaux quand on en avait si peu dans une vie pour lire Pascal. Ironiquement, il suggérait même au Figaro de placer des extraits des Pensées en première page. D’une certaine manière, c’est ce que fera Le Monde avec Simenon.
Le suicide est une porte de sortie honorable face aux épreuves que la vie nous réserve. Que des milliardaires chinois l’empruntent laisse néanmoins perplexe. A quarante ans, ils ont fait fortune. L’avenir devrait leur sourire. Ce n’est pas le cas. Ils savent que planent sur leur existence, sur celle de leur famille ou de leurs proches des menaces à peine formulables, car en dépit de tout ils aiment leur pays et sont fiers de sa réussite. Mais ils ne sont pas dupes non plus : la corruption, les trahisons, une exploitation féroce doublée de formes inédites de colonialisme gangrènent la société.
Alors, certains se pendent dans leur usine, ulcérés qu’on ait osé leur fournir des matériaux cancérigènes pour fabriquer des jouets. D’autres se demandent à quoi rime cette course insensée au profit. Les plus astucieux se retrouvent au Canada ou en Australie d’où ils contemplent effarés les bonds en avant d’un empire en porcelaine.
D’autres, dégoûtés, déshonorés, honteux d’avoir participé à cette curée décident d’en finir. La presse s’en émeut. Ne désespérons pas de l’Empire du Milieu s’il pousse même ses milliardaires au suicide.
On avait arrêté les Arabes à Poitiers mais il faut reconnaître qu’avec les Anglais, on a toujours eu plus de mal depuis la guerre de Cent ans. Ainsi occupaient-ils, courtoisement mais définitivement, et par dizaines de milliers, villes et villages du Périgord, du Quercy et de leurs alentours depuis un bon quart de siècle, attirés par la chaleur raisonnable, l’escalope de foie gras frais, le calme et un immobilier dérisoirement peu cher si on le comparae avec celui du Kent ou de la Cornouaille. Ils avaient même leurs écoles et leurs journaux.
Bref, on n’était plus chez nous et on devait vivre avec ces gens aimables mais distants qui, manquant de soleil, venaient en pendre des coups en investissant nos fermettes et en ressuscitant nos vielles pierres.
Pourtant, depuis quelque temps, c’est la panique dans le Dordogneshire. Des ratonades britophobes à Brantôme ? Un gouffre financier à Padirac ? Une pénurie de Marmite ou de Bovril à Périgueux? Pas du tout : plus prosaïquement, l’Assemblée Nationale vient d’approuver un nouvel impôt sur les habitations des non-résidents qui convient très moyennement à nos amis d’Outre-Manche au point de leur faire perdre ce sens of humor qui fait tout leur charme. Profiter de notre soleil, oui, mais payer pour lui et, accessoirement, pour les services publics locaux et nationaux, no thank you !
Paradoxalement, pour eux, c’est de Bruxelles que viendra peut être l’espoir. Il semblerait que cette taxe ne soit pas très compatible avec la législation européenne. Les Britanniques du Sud-Ouest sont comme ceux restés dans la mère patrie : ils se sont longtemps couchés anti-européens compulsifs mais se réveillent maintenant avec le nez dans le journal officiel des Communautés et les décisions de la Cour de justice de l’Union. Un magret de canard et une bouteille de Bergerac avec vue sur la Dordogne, ça ne se lâche pas comme ça et si l’Europe peut servir à quelque chose, eh bien on oubliera pendant un temps les éditoriaux enflammés du Times contre la dictature bruxelloise.
Dieu m’est témoin que je suis hétérosexuel, surtout en ce moment, mais vingt dieux, que ce mec est sexy ! Peut-être bien le plus beau journaliste du PAF, avec son frère Delahousse et avant Nikkos Aliagas. J’aurais été beau, j’aurais voulu être comme lui. J’ai presque la même mèche, en plus courte. Du coup, qu’il y en ait pour mettre en question ses compétences professionnelles, ça m’surlecutte[1. félicitations à l’heureux gagnant !]. Bon, il est peut-être meilleur en communication qu’en journalisme mais on ne va pas être trop exigeant.
Face à lui : Eric Besson. Forcément Besson.
Il ne m’en voudra pas, parce que ça ne l’a pas empêché de pécho grave, mais ok, c’est pas précisément Daniel Craig ni même Keanu Reeves. Et puis : Besson, quoi. L’homme du « néo-conservateur bushiste à passeport français », l’homme de la trahison, l’homme de l’identité nationale. Et c’est à cet homme, le même, qu’il incombe de défendre le nucléaire après Fukushima.
Un si parfait salaud ne peut pas être totalement mauvais.
Alors, voyez, moi je dis que le coup du ministre qui quitte le plateau excédé avec des mots à faire rougir la chaisière, c’est facile. Et j’ai ma thèse. Reprenons.
Ci-dessous quelques-unes des questions – ou faut-il parler des thèses ? – de Guy Lagache. Mais notez qu’elles ne se lisent pas. Il faut entendre, voir, Lagache les formuler.
* On ne connaît pas précisément ce que nous coûte l’énergie nucléaire ?!
* S’il a demandé un audit, ça veut dire que c’est pas très précis quand même les chiffres !
* [On va vers la transparence] Ca veut dire qu’il n’y en avait pas suffisamment ?!
* Mais vous reconnaissez tout de même, Eric Besson, que, dans la filière nucléaire, il y a eu, traditionnellement, un manque de transparence et une certaine forme d’opacité ?! Vous le disiez !
* Donc l’audit du Président n’a rien à voir avec le fait qu’il manque des connaissances ???
* En tout cas ce qui est clair, c’est que depuis Fukushima, depuis la tragédie de Fukushima, 62% des Français sont pour une sortie progressive du nucléaire, ils sont inquiets. Est-ce que ce n’est pas précisément le moment de respecter la volonté du peuple et de sortir du nucléaire ?!!
* On sait que les tarifs vont augmenter ?! N’est-ce pas ou pas ? C’est vrai ou pas ?
* Alors : en France, la sûreté nucléaire pose problème. On voit qu’il y a des failles dans la façon de sécuriser les centrales.
Je rappelle que le « néo-conservateur bushiste » ne fut pas de mon goût, que l’identité nationale ne fut pas mon pied. Quant au nucléaire : je ne veux pas mourir dans d’atroces souffrances ni voir mes enfants déclarer une leucémie précoce. Et si l’on peut se contenter de faire tourner un hamster dans une roue en recyclant sa litière, notez que j’opine.
Mais cette histoire de « Capital », je dis qu’elle va plus loin qu’un ministre qui quitte, excédé, un plateau-télé. Je dis que c’est un coup.
Lagache ne pose pas des questions, il assène. Il affirme ses convictions personnelles. Si le président demande un audit, c’est l’aveu d’un manque de transparence. La sûreté nucléaire pose problème : c’est comme ça. Et un sondage, c’est la volonté du peuple, et il serait bienvenu que les politiques qui, d’ailleurs, manquent de volonté pour multiplier les fleuves, se bougent un peu le tréfonds pour la respecter cette volonté, non ?!
Lagache, d’ailleurs, ne réagit pas quand Eric Besson lui retourne, de façon d’ailleurs contenue et courtoise : « je veux bien que vous défendiez une thèse, essayez d’écouter une partie de la mienne ». Est-ce le rôle d’un journaliste de défendre une thèse ? Assurément pas. Encore moins en brandissant un sondage comme l’expression de la volonté du peuple ou en proférant des mensonges sur l’opacité supposée régner dans le nucléaire.
Il ne s’agit plus seulement de passer un ministre sur le gril, je dis qu’il y a trahison de son statut de journaliste. Parce qu’il est censé défendre une forme de neutralité, parce que, en interpellant le ministre, il est le porte-parole du téléspectateur et citoyen, ses propos ont une autorité qui va au-delà de leur contenu argumentatif. Si le journaliste affirme que la sûreté nucléaire pose problème, cela devient un fait qu’il ne s’agit plus de discuter mais seulement de commenter. Or, à l’inverse de cet intermédiaire transparent, le ministre est présumé partial… On comprend que ça Lagache, Besson.
En somme, Lagache ne reste pas à sa place : Besson, non plus.
Lagache, donc, n’agit pas en journaliste, mais en en communicant. Il fomente son coup, il fourbit son clash. Et que Besson soit renommé pour son impétuosité ne fait que confirmer mon hypothèse : pousser à bout ce numéro-là n’est pas le plus malaisé. Quant au risque d’image, il est minime sinon nul : Besson, et sur le nucléaire, c’est mal au carré ! Ce n’est pas aussi payant que de faire les gros yeux roulants à Jean-Marie Le Pen, mais presque.
Dans quel but, me dira-t-on ? Le buzz, donc l’image. Voilà « Capital » et Lagache parés des atours du journalisme pugnace, contestataire, rebelle ! Ca-pi-tal, de M6, qui se pose en anti-nucléaire, et qui pourfend Besson, c’est énorme. Quel repositionnement ! « Capital », le magazine du capital, programme factieux ? Quelle opération ! Et Lagache n’a plus seulement une belle gueule : il a un cœur, il a une âme, Lagache, il a des convictions. Et du courage. Lagache l’insoumis, qui l’eût cru ?! Faut être accroché à son hétérosexualité comme une moule à son rocher pour ne pas avouer un faible pour cet homme.
Besson aurait de toute façon commis une erreur en partant. Parce qu’un ministre, ça ne fait pas ce genre de choses ? Peut-être, mais il ne faut pas être fermé aux expériences nouvelles. Sa véritable erreur est surtout d’être tombé dans l’embuscade, autrement dit d’avoir joué sa partition dans le plan com’ préparé à l’avance. Et, accessoirement, d’avoir privé les téléspectateurs d’un échange d’arguments pourtant nécessaire.
Najib Mikati (à gauche) et Saad Hariri. sur la table basse la photo de Rafiq Hariri
Le Liban a un Premier ministre. Après cinq mois d’atermoiements et de subtiles négociations, Mohammed Najib Mikati, homme d’affaires à la tête d’un véritable empire, succède à Saad Hariri. Forcé de démissionner le 20 janvier dernier après une crise politique liée aux travaux du tribunal de l’ONU en charge de l’enquête sur l’assassinat de son père Rafic, en février 2005, celui-ci était formellement chef d’un gouvernement par intérim, mais il a quitté le pays il y a presque deux mois pour des raisons de sécurité.
Cette normalisation institutionnelle n’en est pas moins une mascarade dès lors que le véritable pilote ne se trouve pas dans le cockpit. En effet, le Hezbollah, première force politique du pays, ne compte que deux ministres sur trente. Dix-sept portefeuilles – assurant une majorité au sein de l’exécutif – ont été confiés aux alliés du « Parti de Dieu », les fidèles du chrétien Michel Aoun, ancien chef d’état-major de l’armée libanaise, et de Nabih Berri, président du Parlement et chef du parti chiite Amal.
Comment expliquer cette surprenante modestie ? Pourquoi le Hezbollah ne profite-t-il pas de sa force pour diriger le gouvernement ? C’est tout simplement que le pouvoir n’est pas là. Si le Hezbollah se montre discret et surtout généreux avec ses partenaires, ce n’est nullement par manque d’envie de présider aux destinées du pays mais plutôt parce que le gouvernement libanais est dénué de toute influence réelle. A l’instar de l’équipe de physiciens du CERN qui ont réussi récemment à « capter » des atomes d’antimatière pendant un peu plus d’un quart d’heure, les laboratoires du Hezbollah sont parvenus à créer un « anti-pouvoir » qu’on appelle pudiquement « le gouvernement libanais ».
Le gouvernement, son chef ainsi que le président de la République sont des figurants chargés d’arborer les attributs du pouvoir et de la souveraineté. Affublés de tous les colifichets régaliens, présidents et premiers ministres fainéants occupent le devant de la scène, laissant les choses sérieuses à la milice chiite dirigé par le cheikh Nasrallah, véritable « Maire du Palais ». Les deux ministres qu’il a nommés – Mohamed Fneish au Développement administratif et Hussein Hajj Hassan à l’Agriculture – n’ont d’autre mission que de surveiller M. Mikati et son équipe.
La milice-parti chiite a ainsi élaboré une nouvelle théorie de l’exercice du pouvoir, l’improvisation initiale devenant une stratégie éprouvée : tirer les ficelles sans jamais assumer la responsabilité, faire tourner la mécanique dans la coulisse sans s’exposer aux feux de la rampe. Si le Hezbollah a œuvré pour mettre fin à la crise gouvernementale, c’est moins par souci du bon fonctionnement des institutions libanaises que par crainte d’être désigné, en l’absence de paravent, comme le véritable patron du pays. Quand la scène est vide, les regards se tournent vers les coulisses.
Confrontés aux problèmes liés à l’exercice du pouvoir, d’autres mouvements islamiques de la région évoluent vers le modèle Hezbollah. Le Hamas palestinien, par exemple, est en train de tirer – avec beaucoup de lucidité – les leçons de cinq ans de gouvernement à Gaza. Suite à l’accord récent avec le Fatah, le mouvement est confronté aux questions restées en suspens depuis la guerre civile du printemps 2006 à Gaza et occultées par le conflit avec Israël. Les institutions, le caractère de l’Etat, les tensions inter-palestiniennes n’ont qu’un lointain rapport avec « l’ennemi sioniste ».
Au sein du Hamas, certains appellent donc la direction à abandonner complètement l’exécutif pour viser exclusivement le législatif, histoire de bénéficier des avantages de la légitimité politique sans en subir les contraintes. Le jeu du pouvoir, pensent-ils, n’en vaut tout simplement pas la chandelle. Les récents sondages montrent à quel point l’usure du pouvoir coûte cher au Hamas : la cote du mouvement islamique s’est effondrée à 15 % contre 44 % en 2006.
Dans le jeu parlementaire, cette stratégie des coulisses peut s’avérer payante : un bloc solide de députés peut « taxer » lourdement la coalition qui dépend de son soutien. Même s’il n’est que la deuxième force politique palestinienne, le Hamas pourrait avoir le beurre du pouvoir et l’argent du beurre de l’opposition, des financements pour ses multiples activités et institutions (et, le échéant, des lois pour faciliter ses actions) et la virginité politique de la contestation.
Les Frères musulmans égyptiens qui s’interrogent sur l’avenir du mouvement après la révolution pourraient adopter cette pratique de l’ombre qui préserverait leur capital de sympathie et leur image – souvent justifiée – de « mains propres ». Pourquoi aller les tremper dans le cambouis, alors que l’économie va mal, quand on peut peser sur les choix concrets tout en faisant porter la responsabilité des échecs sur les exécutants ? Autant patienter pendant que les « nouveaux » dirigeants tirent les marrons du feu postrévolutionnaire.
Cette stratégie n’est pas uniquement politicienne et cynique – ce qui la rend peut-être plus inquiétante. Le Hezbollah, le Hamas palestinien et les Frères musulmans égyptiens sont de véritables mouvements politiques tels que l’Occident n’en connaît plus depuis l’écroulement du communisme européen, c’est-à-dire qu’ils sont portés par des forces sociales. À la différence du PS, de l’UMP et des autres, les islamistes n’ont pas pour seul objectif d’exercer le pouvoir. Ils entendent changer la société en profondeur. Comme les communistes des années 50, ils sont sur le terrain, palliant les carences de l’Etat grâce à leur réseau d’institutions : écoles, cliniques, hôpitaux, activités sportives, encadrement de la jeunesse et syndicats.
Il faut croire que la foi est un bon carburant politique. Le Hezbollah n’avait pas besoin d’aller chercher son inspiration dans les banlieues ouvrières françaises de la grande époque. Il aurait pu se contenter d’observer les partis orthodoxes israéliens : forts d’un électorat discipliné et fidèle, ils arrivent à faire payer à l’Etat un système qui court-circuite les services publics. Ce n’est peut-être pas très halal ni casher, mais ça marche !
Faut-il croire Bachar el-Assad ? Certes, le troisième discours du président syrien sonne comme un best of des deux précédents : le « grand dialogue national », les condoléances aux familles de martyrs (il ne manque pas d’air) et l’engagement solennel d’écraser les «gangs armés» et le fameux « complot de l’étranger »… Mais en même temps, Assad innove un peu et promet des élections en août (donc pendant le ramadan) et des réformes en septembre… On est un peu perplexe et comme Daoud Boughezala, on se demande s’il ne vaut pas mieux regarder ce que fait Maher plutôt qu’écouter ce que dit son frère aîné Bachar…
En Turquie, grande voisine et –géostratégie oblige– acteur clé de la crise syrienne, on n’a pas hésité : Bachar el-Assad était encore en train de savourer ses applaudissements que le communiqué d’Ankara était déjà diffusé par les agences de presse : Ersat Hurmuzlu, conseiller du président turc, Abdullah Gul, a accordé au président syrien une petite semaine avant « une intervention extérieure ». Ni septembre, ni août : la semaine prochaine et en espèces !
En clair, Erdogan commence à en avoir marre de son « ami », et si Bachar ne bouge pas rapidement et radicalement, la Turquie se sentira autorisée à ne plus respecter la souveraineté syrienne et ses forces armées établiront une zone tampon le long de la frontière où les réfugiés seraient à l’abri de la répression. Autrement dit, Ankara deviendrait garant de la sécurité des Syriens se réfugiant sur leur propre territoire à cause des exactions de leur propre gouvernement…
Les Turcs comprennent parfaitement qu’une telle situation risque de dégénérer en conflit (comment réagir si les services syriens procèdent à des arrestations parmi les réfugiés massés du côté syrien de la frontière ?) mais croient pouvoir le contenir.
Et surtout, quels que soient les risques encourus, on sent bien que l’envie démange très très fort Erdogan, un an à peine après l’arraisonnement Mavi Marmara, de s’inviter à nouveau dans le kriegspiel proche-oriental, histoire de démontrer au monde entier, et plus spécialement aux Européens, à quel point il est indispensable…
S’il y a une chose qui conduit à coup sûr au contresens, c’est la lecture du réel sous un prisme unique et jamais renouvelé, une sorte de filon, comme celui qu’a trouvé Caroline Fourest avec le Front national. Dans une tribune consacrée samedi 18 aux questions d’économie, Fourest, qui n’y entend rien, ramène bien vite son raisonnement à ce qu’elle connaît : le « double discours » du FN. Et se prend les pieds dans le tapis au passage.
Ainsi, la journaliste écrit-elle: « Le FN parle de revenir au franc sur la base « 1 franc = 1 euro ». Un slogan simple, mais qui prend le risque de transformer la France en pays du tiers-monde. Chaque Français se retrouvant du jour au lendemain non plus avec 100 euros en poche, mais avec 100 francs ».
Horreur ! Si on appliquait ce programme, chaque français se retrouverait demain avec 100 francs en poche valant très exactement…100 € ! Autrement dit il se serait passé un énorme…rien ! Effroyable perspective !
Car pour qu’il se passe quelque chose, il faudrait que le retour au franc soit suivi d’une dévaluation. Fourest s’inquiète aussitôt pour les braves gens : « certes, la baguette de pain aura baissé, mais pas les produits manufacturés importés ! Ni l’essence (…) ce qui revient à faire exploser le coût de la vie ».
Pour la baguette de pain, c’est une bonne nouvelle. Pour l’essence, moins. Sauf qu’ici, la solution n’est pas monétaire mais fiscale puisque le coût de l’essence dépend du taux de la taxe intérieure sur les produits pétroliers. Quant au prix des produits importés, qu’ils augmentent ! Nos producteurs nationaux en seront les premiers ravis, qui vendront davantage de produits français à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, avec la hausse des exportations que nous vaudrait à coup sûr une monnaie moins forte.
La première erreur de Caroline Fourest est donc une erreur de raisonnement. En voulant toujours tout « frontnationaliser », on finit par raconter des sottises.
La seconde erreur est de croire qu’on ramènera dans le giron de la gauche l’électorat tenté par le vote « mariniste » en lui racontant des sornettes visant à le terroriser.
Raconter des sornettes ? Présenter une vision apocalyptique de l’avenir pour récolter les fruits de la panique populaire ? N’est-ce pas justement ce que Caroline Fourest et Fiammetta Venner reprochent au Front national dans leur ouvrage Marine Le Pen ?
Pour lancer leur nouvelle formule, les dirigeants du Nouvel Obs n’avaient sans doute pas choisi leur « une » au hasard. on peut donc considérer que le titre de ce numéro paru le 12 mai, deux jours avant que la bombe DSK éclate à la figure de la gauche, a valeur programmatique pour l’hebdomadaire de la gauche à grande conscience –
celle de classe étant un peu défraîchie.
On peut dire que l’Obs a eu le nez creux. la défiance à l’égard des élites n’est pas née avec l’affaire DSK, mais quelques phrases maladroites de ses amis ont suffi à renforcer, dans la France du métro et des bistrots, la conviction qu’il existe, à côté et à des années-lumière d’elle, une caste de nantis qui se serre les coudes en se fichant bien de ce que vit le populo. le fond de l’air est jacobin.
En bons disciples de Stéphane Hessel, nos confrères ont donc sélectionné le sujet le plus digne d’indignation. salauds de riches ! bien sûr, on parle des riches de droite, car on suppose que l’Obs ne veut pas insulter ses lecteurs, dont une partie notable appartient à ce que les publicitaires appellent les csp +, c’est-à-dire aux couches les plus aisées de la population, mais que le scandale des sans-papiers, des sans-logis ou de la Palestine empêche de dormir. Non, l’Obs parle des vrais riches, ceux qui n’ont jamais été maos[1. Il faut être juste, l’obs n’est pas seul à creuser ce sillon. le point, journal des libéraux-raisonnables, a récemment consacré une cover aux « Amis du Fouquet’s »].
« Ils ont tout ! », proclame l’hebdo, illustrant son propos par une insolente rolls-royce dont la statuette a été remplacée par l’effigie de Marianne. « Ils », la nouvelle oligarchie française. car en se convertissant au libéralisme, l’élite citoyenne d’hier s’est transformée en « hordes de pillards sans foi ni loi ». saluons cette autocritique implicite d’un journal qui, depuis vingt ans, a applaudi à toutes les étapes de la conversion de la gauche à une mondialisation menée sous l’enseigne des marchés. et applaudissons par ailleurs le dévouement de laurent joffrin qui s’inflige de participer aux dîners du « siècle » où se croise le gratin de la politique, de l’entreprise et des médias mais où, nous apprend-il, il ne se passe rien d’autre que la « reconnaissance mutuelle des puissants ». D’autant plus que, paraît-il, le dîner est médiocre.[access capability= »lire_inedits »]
Ils ont tout, mais quoi ? eh bien, c’est simple: « l’argent, le pouvoir, les privilèges ». Etrange que des hommes de gauche soient aussi attentifs à la richesse et à ses attributs, mais après tout peut-être sont-ils en train d’inventer le matérialisme posthistorique. il est surtout curieux qu’un journal qui dénonce inlassablement le populisme et traque sans répit ceux qui « flattent les mauvais instincts du peuple » sollicite la disposition la plus déplaisante et la plus répandue de l’esprit humain – l’envie. On l’aura compris, si certains
n’ont rien ou disons pas assez, c’est de la faute de ces profiteurs. les nantis à la lanterne ! et ceux-là, on a le droit et même le devoir de les stigmatiser pour employer un terme cher à mes confrères. Vous avez dit populiste ?
On me permettra cependant de contester le diagnostic de l’Observateur qui nous annonce que nous sommes en 1788, ce qui lui permet d’emballer son appel au ressentiment dans une mythologie égalitaire qui mériterait plus ample discussion. en fait d’abolition des privilèges, on a l’impression que la France excédée veut surtout que les privilèges changent de camp. À notre tour d’en croquer !
Plutôt qu’en 1788, nous sommes peut-être en 1793, ce qui est beaucoup moins amusant. les possédants, les dominants, occupent aujourd’hui dans l’imaginaire collectif, la place de ceux que les hommes de 1793 appelaient « scélérats ». Dans ces conditions, on comprend qu’une partie de la gauche ait envie de faire oublier qu’elle représente les classes aisées et la bourgeoisie éclairée – « une troupe aimable et diserte d’hommes blancs, le plus souvent chauves et replets », résume Joffrin – en s’affirmant comme l’inflexible représentante des humiliés et des offensés, ou plus exactement de certains d’entre eux, le « petit blanc » ayant définitivement été abandonné au Fn au profit des nouveaux opprimés ontologiques que sont les immigrés et leurs descendants. Infichue de penser les conséquences d’une mondialisation qu’elle a à la fois organisée et subie, incapable de comprendre la sécession de classes populaires auxquelles elle a renoncé à parler, la gauche convenable en serait-elle réduite à surfer sur l’esprit de convoitise ? Mes honorables confrères rêvent de bastilles à prendre. ils devraient méditer l’observation de stendhal qui, tout admirateur de la révolution française qu’il fût, y voyait aussi le déchaînement de ces passions tristes que sont « l’envie, la jalousie et la haine impuissante ».[/access]
Comme pour manifester la présence des âmes esseulées, des lumières clignotent ici et là sur les hauteurs de la ville endormie. C’est l’heure où les insomniaques, désespérant de trouver la paix, se résignent à rallumer leur ordinateur pour noyer leur solitude dans l’errance virtuelle.
Jeux en ligne, forums, chats, mails, sites d’information, de partage de vidéos et de musiques, réseaux sociaux sont autant de calmants stériles qui créent l’illusion d’être relié au monde et font oublier la chair de la vie. Tel est le désolant spectacle de cette société de réseaux, aux innombrables écrans froids, véritables remparts artificiels à la dynamique imprévisible et chaleureuse des relations humaines. C’est cette société qui s’abîme dans un mal-être enkysté de phobies en tout genre que filme Gustavo Taretto dans son premier long-métrage, Medianeras.
Sites web et antidépresseurs
Mais rassurez-vous, le spectateur ne quitte pas la salle de cinéma avec la tête encombrée d’idées noires. Bien au contraire, le cinéaste argentin n’est affecté ni de l’esprit de sérieux, ni du fatalisme. Il parvient à insérer sa critique anthropologique de l’information dans une comédie romantique à l’humour décapant où l’espoir prend le pas sur le désarroi et où les sentiments ne sont pas défigurés par la mièvre dérision.
Il est étonnant – ou pas ? – que la fraîcheur film soit passée presque inaperçue. Comment ne pas apprécier l’habileté avec laquelle Gustavo Taretto jongle avec l’hétérogénéité des supports, allant du dessin animé à la photo, le judicieux usage de la voix-off, l’éclairage apporté par la chanson « True love will find you in the end » de Daniel Johnston, la référence au film culte de Woody Allen, Manhattan, et les amusantes métaphores ?
L’histoire se déroule à Buenos Aires et met en scène deux trentenaires, Martin, créateur de site web et Mariana, décoratrice de vitrines de mode. Martin passe son temps libre à créer des jeux vidéo pour lutter contre l’addiction aux antidépresseurs. Mariana, elle, cherche, loupe en main, un certain Charlie qui reste introuvable, lorsqu’elle n’est pas en train de fantasmer sur son unique colocataire, un mannequin de cire. Habitant l’un en face de l’autre, ils se croisent parfois mais ne se rencontrent jamais. Pourtant le spectateur comprend très vite que ces deux-là sont faits pour vivre ensemble. À tour de rôle et en voix-off, Martin et Mariana livrent leurs réflexions sur la modernité aliénante, expliquent la relation personnelle qu’ils entretiennent avec leur ville, l’un à travers la narration et l’autre à travers l’image (Martin prend des photos pour mieux voir ce qui passe inaperçu. Mariana se passionne pour l’histoire des monuments) et évoquent leurs angoisses existentielles et la débandade de leurs vies amoureuses.
Martin et Mariana ont beau être dépressifs, hyper-anxieux, hypocondriaques, agoraphobes, claustrophobes, drogués aux tranquillisants, ils ne se laissent pas abattre. Leur obstination à croire à l’Amour, le seul, l’unique, le vrai, celui qui parle la langue muette des sourires confiants et tendres auxquels les petits cœurs fragiles s’accrochent pour goûter au bonheur d’une vie à deux, les maintient en haleine.
Mais comment trouver l’âme sœur lorsque la construction architecturale de l’espace urbain cloisonne, lorsque la foule rend anonyme et lorsque la pollution visuelle des images publicitaires brouille le regard ? La carte du tendre du XXIe siècle n’a pas de GPS et les romances 2.0 ne parlent pas la langue de Cupidon.
La miraculeuse apparition et l’intensité des regards échangés, voilà ce qui manque dans les rencontres arrangées d’internet où, comme dans un self-service, chacun choisit avec qui il veut rentrer en contact.
Ce n’est pas sur Meetic que le coup de foudre arrive mais bien dans les rues de Buenos Aires. Alors comment faire pour ne pas passer à côté ? Il suffit, comme le chante Daniel Johnston, de marcher à la lumière et de bien regarder. C’est ce que Martin et Mariana s’efforcent de faire en brisant la carapace de verre dans laquelle ils se sont enfermés. Prisonniers de l’écran d’ordinateur et de la vitrine du magasin de mode, coincés dans ces espaces intermédiaires à mi-chemin entre réalité et irréalité, ils se libèrent à la lumière renaissante du printemps.
À la construction verticale des architectures qui éloignent plus qu’elles ne rapprochent, aux kilomètres de câbles horizontaux qui séparent plus qu’ils n’unissent, Martin et Mariana répondent par la déconstruction émancipatrice et, perçant un mur aveugle, font apparaître une fenêtre où pénètre la lumière scintillante qui oriente le regard vers les cœurs solitaires.
Le procès intenté à Laurent Blanc n’est pas seulement injuste, il est scandaleux. Comme souvent, quelques Torquemada de bac à sable se sont jetés sur une proie. Pourtant, la binationalité dans le football est un problème réel. Quant à la volonté de diversifier les profils techniques et physiques des joueurs, je la trouve pour ma part fort louable.
Laurent Blanc est accusé d’avoir approuvé le principe d’une limitation par voie de quotas du nombre de joueurs susceptibles d’opter pour une sélection étrangère, autrement appelés « binationaux ». Cette idée est peut-être inopportune et inefficace. On devrait néanmoins remercier Laurent Blanc et François Blaquart, directeur technique national, de se soucier du fait que les deniers publics servent la sélection nationale plutôt que les sélections rivales.
Il est par ailleurs totalement faux que les quotas sont rigoureusement interdits dans le football. Certes les quotas ethniques sont illégaux et c’est heureux. En revanche, chaque samedi, les dirigeants des clubs professionnels qui s’affrontent dans les championnats doivent aligner des équipes comportant au plus trois joueurs ressortissants de pays extra-européens. Jusqu’au funeste arrêt Bosman de la Cour de justice de Luxembourg, en 1996, il ne s’agissait pas d’un quota hors-UE mais d’un quota de « non-sélectionnables » en équipe nationale. Huit joueurs sélectionnables en équipe de France devaient donc être alignés par les entraîneurs dans les clubs français.[access capability= »lire_inedits »]
La discrimination des « petits gabarits »
C’est ainsi que, jusqu’à cette décision des juges européens, les joueurs « binationaux », afin de ne pas compter comme « étrangers » dans leur club, optaient naturellement pour la sélection française. Grâce à ce quota, un joueur comme Zidane, de parents algériens, choisit naturellement l’équipe de France. Sans l’arrêt Bosman, on peut penser que Erding, l’avant-centre du PSG, ou Moussa Sow, le meilleur buteur du championnat de France, l’auraient imité au lieu de se laisser tenter par les sélections turque et sénégalaise. Comme toujours, ce sont les institutions européennes non élues qui ont créé la chienlit. Leur soif de détruire les États-nations et de promouvoir l’idéologie néolibérale les ont conduites à détruire les équilibres économiques, sociaux et culturels qui prévalaient jusqu’alors et qui, dans le cas d’espèce, permettaient aux petits clubs de conserver beaucoup plus longtemps les joueurs qu’ils avaient formés.
On reproche par ailleurs à Laurent Blanc d’avoir voulu instaurer une politique discriminatoire à l’encontre des jeunes Noirs à l’entrée des centres de formation. Or, ce qu’il voulait, au contraire, c’était rééquilibrer le recrutement non pas en fonction de l’origine mais des qualités physiques, autrement dit mettre fin à la discrimination que subissaient les « petits gabarits » − de toutes origines. D’où sa fameuse phrase sur « les Espagnols et les Blacks »[1. La phrase prêtée à Laurent Blanc est : « Les Espagnols, ils disent : » Nous, on n’a pas de problème. Des Blacks, on n’en a pas. » »]. Pendant des années, la Direction technique nationale, contrairement aux centres de formation de certains clubs professionnels, a favorisé la détection de jeunes joueurs sur la base des qualités athlétiques. Ainsi, les « pôles Espoirs » avaient refusé le jeune Marvin Martin, meilleur passeur du championnat de France. Une radio du poignet – dite « âge osseux » − avait conclu que sa taille adulte présumée (1,71m) serait insuffisante. Refusés à la fois par la DTN et par les clubs, certains joueurs ont dû s’expatrier, à l’instar d’Antoine Griezmann, champion d’Europe des moins de 19 ans, installé en Espagne. Ce choix technique a abouti au recrutement d’une forte proportion de jeunes Antillais ou de jeunes gens d’origine africaine, souvent plus en avance physiquement à l’adolescence. Et c’est évidemment ce choix technique et physique que Laurent Blanc a voulu remettre en cause pour ouvrir le football national à tous les types de joueurs, politique soutenue par Zinedine Zidane, qui s’est notamment traduite par la nomination de Samir Nasri au poste de capitaine le 25 mars. Lui prêter l’ombre d’un sentiment raciste est tout simplement obscène.[/access]
Chaque vendredi, pendant vingt semaines et pour quelques euros supplémentaires, le lecteur du Monde pourra s’offrir un volume regroupant trois romans de Simenon que Pierre Assouline a classés de manière thématique.
Cela le promènera dans la géographie de l’auteur (de Côte d’Azur à New York en passant par la Vendée, Paris et Liège) dont l’univers romanesque regorge de névroses intimes et mortifères qui forment un continent aux richesses sous-exploitées (Suicides, Alcool, Solitudes).
Au vu des soixante titres choisis, ce classement, loin d’être arbitraire, constitue la porte d’entrée idéale pour lire ou relire un écrivain au statut paradoxal. Il y a encore dix ans, la chose aurait d’ailleurs été inimaginable. Un grand quotidien du soir, resté pour beaucoup une référence, n’aurait jamais célébré un écrivain à l’étiquette infamante d’auteur populaire. Question de standing.
C’était, et cela reste en partie, le problème de Simenon : on veut bien reconnaître le phénomène de foire, l’homme qui a écrit des centaines de romans, connu des milliers de femmes, voyagé sur tous les continents, créé avec Maigret le personnage de flic le plus célèbre au monde mais pour le reste, ne prétendons pas qu’il s’agit d’un des génies littéraires du vingtième siècle.
Eh bien si, justement.
Et qu’on ne se contente pas de dire avec André Gide, orfèvre du baiser qui tue, qu’ « il est le plus grand romancier du vingtième siècle ». Romancier et non écrivain, n’est-ce pas ? Pour Gide, archétype du « grantécrivain » comme dirait Noguez, raconter une histoire est toujours un peu vulgaire. Le roman serait, par essence, un genre mineur. Lorsque Simenon sort des sentiers qu’on lui avait assignés en écrivant son autobiographie fondatrice Pedigree, Gide lui laisse d’ailleurs entendre, un peu pincé, qu’il trouve les Maigret plus réussis… Joue dans ta catégorie, petit…
On peut espérer que cette ambiguïté disparaîtra définitivement après la publication des trois volumes de Simenon en Pléiade et son adoubement par Le Monde.
Mais, comme rien n’est moins sûr, j’aimerais apporter quelques éléments au dossier de la défense pour vous convaincre que Simenon, c’est beaucoup plus que Simenon. Je pourrais commencer par souligner son caractère proprement universel puisqu’il a réussi à toucher tous les pays et toutes les couches sociales. Je pourrais aussi insister sur son style, indéfinissable à force de simplicité et d’évidence ou bien noter son usage canonique de l’alternance passé simple/imparfait, et sa capacité à restituer la vérité d’un milieu, d’un climat ou d’une époque. Je pourrais enfin remarquer son refus du tropisme très français qui consiste à insérer une maxime ou un aphorisme en plein milieu du récit. Cela explique sans doute pourquoi il est l’auteur le plus traduit au monde.
Mais ce qui, à mon humble avis, fait de Simenon l’un des plus grands du XXème siècle, c’est qu’il a su peindre une figure radicalement nouvelle dans la littérature. Celle de l’homme seul, d’une solitude qui n’a plus rien de commun avec l’isolement romantique. L’homme seul est le produit d’un monde qui se rétrécit, s’urbanise et se déshumanise dans une série de carnages industrialisés dont la Grande Guerre de 1914 marque le commencement.
Certes, cette figure est aussi incarnée par le narrateur de la Recherche du temps perdu et le Bardamu du Voyage au bout de la nuit bientôt suivis par Le feu follet de Drieu, L’Etranger de Camus ou le Roquentin de La Nausée. N’en déplaise à un certain snobisme intellectuel, Simenon fait jeu égal avec ces géants et les dépasse même parfois. Au fond, ce qu’on ne lui pardonne pas, c’est d’avoir mis la métaphysique à la portée de la ménagère croate de moins de cinquante ans et l’existentialisme à celle du chauffeur de taxi japonais qui le lit entre deux courses.
Faites l’expérience. Lisez Thérèse Desqueyroux de Mauriac et La vérité sur Bébé Donge de Simenon, deux romans qui racontent rigoureusement la même histoire – une femme tente de tuer son mari en l’empoisonnant. Honnêtement, dans le secret de votre âme, demandez-vous lequel des deux a le mieux vieilli. Faites de même en comparant La Nausée de Sartre avec Le Bourgmestre de Furnes ou La fuite de Monsieur Monde avec L’Etranger de Camus. Verdict ?
Le lecteur honnête voit en Simenon le peintre de l’absence à soi-même, de ce que les philosophes et les psychologues appellent joliment l’escapisme qui consiste à fuir sa vie quotidienne en disparaissant ou en se détruisant dans des conduites déviantes comme la toxicomanie ou l’alcoolisme – que Betty[1. adapté par Chabrol avec une inoubliable Nadine Trintignant] illustre admirablement. C’est ce don unique qui fait de Simenon un contemporain capital.
Proust remarquait dans son Contre Sainte Beuve qu’il était désolant de perdre son temps à lire les journaux quand on en avait si peu dans une vie pour lire Pascal. Ironiquement, il suggérait même au Figaro de placer des extraits des Pensées en première page. D’une certaine manière, c’est ce que fera Le Monde avec Simenon.
Le suicide est une porte de sortie honorable face aux épreuves que la vie nous réserve. Que des milliardaires chinois l’empruntent laisse néanmoins perplexe. A quarante ans, ils ont fait fortune. L’avenir devrait leur sourire. Ce n’est pas le cas. Ils savent que planent sur leur existence, sur celle de leur famille ou de leurs proches des menaces à peine formulables, car en dépit de tout ils aiment leur pays et sont fiers de sa réussite. Mais ils ne sont pas dupes non plus : la corruption, les trahisons, une exploitation féroce doublée de formes inédites de colonialisme gangrènent la société.
Alors, certains se pendent dans leur usine, ulcérés qu’on ait osé leur fournir des matériaux cancérigènes pour fabriquer des jouets. D’autres se demandent à quoi rime cette course insensée au profit. Les plus astucieux se retrouvent au Canada ou en Australie d’où ils contemplent effarés les bonds en avant d’un empire en porcelaine.
D’autres, dégoûtés, déshonorés, honteux d’avoir participé à cette curée décident d’en finir. La presse s’en émeut. Ne désespérons pas de l’Empire du Milieu s’il pousse même ses milliardaires au suicide.