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Le cinéma politique français en panne

Les cinéphiles qui rouspétaient contre l’absence de films politiques dans le cinéma français ont été servis. A quelques semaines d’intervalle, ils ont eu droit à une version caricaturale de l’ascension tonitruante de Nicolas Sarkozy avec La Conquête de Xavier Durringer ; puis, avec Pater, à la mise en scène puérile, narcissique et finalement horriblement ennuyeuse d’un réalisateur et de son acteur, l’un jouant à être le Président, l’autre, le Premier Ministre, sur une toile de fond dégoulinante de moraline.

D’un côté, la politique spectacle, version grand guignol avec la marche tambour battant vers les sommets, de l’autre, la politique morale et la justice sociale version démago. Devant cette alternative déconcertante, le spectateur est pris de doute. Le cinéma n’est-il pas en France, le genre artistique le moins capable de mettre en scène le pouvoir politique ? Quel écart entre nos réalisateurs trop pleutres et conformistes et les cinéastes américains qui ne cessent de s’interroger sur la fiabilité de leurs principes et de critiquer les dérives de leur système politique !

Pour l’aréopage des critiques, il n’y a pourtant pas de doute possible, Pater est un grand film sur la politique, la parole et la paternité. Rien que ça ! Tout le monde affiche un sourire béat d’admiration et personne ne bronche devant l’inquiétante équivalence entre le pouvoir politique et le pouvoir paternel.

De toute façon, la vision paternaliste d’Alain Cavalier importe peu. Pour la critique, il s’agit de trouver un film politique qui prenne le contre-pied de celui de Xavier Durringer, jugé trop complaisant à l’égard de Nicolas Sarkozy. Passionné, amoureux, ambitieux, Nicolas Sarkozy y était en effet montré comme le Rastignac de la République. Ce côté héros balzacien du « Président des riches » a donc dû en exaspérer plus d’un.

Avec Pater, la critique se réjouit. Dans un décor volontairement minimaliste, la politique ne se fait pas dans les lieux de pouvoir habituels, dans le faste du palais de l’Élysée, mais dans l’intimité du privé, autour d’une table, au coin du feu, dans l’embrasure d’une fenêtre. Les confidences du huis clos remplacent les plans com du think tank bavard et exalté du QG de l’UMP. Le calme olympien du Président chahuté par deux trois sautes d’humeur de son Premier ministre, qui ne peuvent être que sincères, s’inscrit en rupture avec le dynamisme fébrile de Nicolas Sarkozy.

Alain Cavalier incarnerait-il le Président normal version François Hollande ? Allez savoir…
Mais au-delà de la forme, c’est sur le fond que l’antagonisme entre les deux films est flagrant.

Ce n’est pas la politique conquérante, agressive, minée de pièges et de traîtrises qui est représentée dans Pater mais la politique morale, non pervertie par les affaires de fesses, de fric et de manipulations en tout genre, la politique telle qu’on voudrait qu’elle soit dans le monde des Bisounours.

Au slogan « Travailler plus pour gagner plus », Cavalier et Lindon répondent « Salaire maximum ». Le discours résonne évidemment avec le débat actuel et certaines propositions sur la fiscalité avancée par la gauche. Alain Cavalier joue sur les réflexes émotionnels de l’opinion sensible à l’indécence tapageuse des riches : « S’il y a un salaire minimum régi par la loi, pourquoi n’y aurait-il pas un salaire maximum aussi régi par la loi ? ». Applaudissements.

Cavalier ne rentre pas dans le détail. Il réalise un film politique juste pour s’amuser. Affronter l’éternel déchirement tragique entre les convictions et les responsabilités ne l’intéresse pas. Peu lui importe de savoir en quoi limiter le salaire de Carlos Ghosn va augmenter le pouvoir d’achat de l’ouvrier de chez Renault.

Avec ses relents de bolchevisme attardé, Cavalier encadre, surveille et punit. Tout au long du film, il prend le bâton de pèlerin du social tout en s’adonnant à l’hédonisme culinaire. Un conseil, n’allez surtout pas voir Pater le ventre vide, c’est une très mauvaise idée, surtout que vous ne pourrez pas compter ni sur le rythme du film, ni sur le scénario et encore moins sur le jeu des acteurs pour avoir quelque chose à vous mettre sous la dent. Cavalier, Président des pauvres et Lindon Premier ministre vertueux parlent d’indécence tout en savourant truffes, foies gras et grand crus. C’est à se demander si Cavalier ne voulait pas décomplexer la gauche caviar !

De toute façon, ce n’est pas tant de politique dont nous parle Alain Cavalier que de lui-même. La France ? Les Français ? Des pauvres gouvernés par des élites corrompues. Chouette, encore un film qui valide le « tous pourris » et donne des voix à Marine !

Alain Cavalier s’en fiche. Lui a pris un plaisir manifeste à jouer au Président, à donner des leçons de morale, à parler vrai et à filmer vrai. Les repères ont été brouillés, les frontières entre les genres effacées, les clivages ont sauté et tout s’est mélangé dans une zone indécise à mi-chemin entre la réalité objective du documentaire et la représentation subjective d’une fiction sur le pouvoir. Alain Cavalier est content de lui, son Pater a dépolitisé la politique et détruit l’illusion cinématographique. Bref, le seul personnage qui joue son rôle sans ambiguïté, c’est le chat qui suscite du coup une profonde et réelle sympathie.

Alors, on ne peut souhaiter qu’une chose pour 2012 : qu’Alain Cavalier réalise à nouveau des œuvres cinématographiques parce qu’à la sortie d’un film aussi génial que Chamade , le spectateur pouvait s’exclamer sans hésiter « Ça c’est du cinéma ! ».
Quant aux films politiques made in France, après Durringer et Cavalier, on les attend toujours.


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