Home Économie Le colbertisme est un sport de combat

Le colbertisme est un sport de combat

R4L Export, 1964. photo : Renault

On me pardonnera de recourir à une métaphore sportive pour traiter un sujet grave et complexe, obsédant et à juste titre pour les quelques économistes qui s’attachent à discerner le futur sans se laisser aveugler par une idéologie prémâchée. Acteur majeur des économies occidentales pendant les Trente Glorieuses et encore après, la France sera-t-elle reléguée dans l’obscurité d’une deuxième division économique ou reviendra-t-elle dans le peloton de tête de la compétition mondiale ?

La question est plus compliquée qu’il n’y paraît, et ceci pour deux raisons.

Tout d’abord, le classement annuel du World Economic Forum, qui désigne les bons et les mauvais élèves, est établi à partir de critères définis par les économistes néolibéraux américains et anglais. La capacité à créer des emplois productifs, la productivité du travail, le taux d’innovation, le taux d’investissement, l’évolution des parts de marché à l’exportation sont à l’évidence des paramètres parlants et pertinents. Mais ils devraient être pondérés par d’autres, comme le taux de fréquentation de l’enseignement secondaire, supérieur et professionnel ou la répartition des investissements des entreprises à l’intérieur et à l’extérieur du pays : que deviendra l’industrie américaine si sa main-d’œuvre qualifiée n’est pas renouvelée et que les innovations qu’elle élabore sont réalisées hors du territoire des États-Unis, comme c’est en partie le cas depuis une grosse décennie ?

On le comprend aisément, la méthodologie traduit un cadre de pensée. En l’occurrence, le WEF fait un choix implicite mais clair en faveur des institutions et mécanismes typiques du capitalisme néolibéral : retraites financées par capitalisation plutôt que par répartition, marchés financiers aussi faiblement réglementés que possible. Cette préférence qui ne se dit pas va de pair avec un aveuglement aux dangers collatéraux. En septembre 2008, le WEF plaçait le Royaume-Uni et les États-Unis en tête pour la souplesse de leurs réglementations financières et la qualité de leurs banques ![access capability=”lire_inedits”]

L’ancien monde dominant dans la panade

La deuxième difficulté pour l’analyste tient à la fragilité des principales économies engendrée par la crise financière, puis économique et budgétaire. Certes, elle a été le révélateur des faiblesses structurelles des pays les plus prospères en apparence, Grande-Bretagne, Espagne, États-Unis. Mais ce faisant, elle a renversé les vieilles hiérarchies, réduisant l’horizon des entreprises européennes, américaines et japonaises, c’est-à-dire de l’ancien monde économique dominant, et infligeant aux nations des handicaps qui semblent à certains égards insurmontables. On ne voit aucun remède crédible à l’explosion des dettes publiques : il faudrait au moins une décennie de bonne croissance pour combler les brèches ouvertes dans les comptes publics. Le chômage structurel s’est installé là où on ne l’attendait pas, jusque dans cette Amérique laborieuse dont les ressortissants trouvaient toujours à s’employer utilement d’une façon ou d’une autre. Partout, l’investissement et la production industrielle plafonnent à des niveaux très inférieurs à ce qu’ils ont été – la seule exception étant la surpuissante Allemagne qui maintient son niveau de production. L’investissement productif des entreprises américaines reste 14 points au-dessous de son niveau – modeste − d’avant-crise, la production industrielle de la France a chuté de 10 points.

Dans ces conditions, les trompettes de la reprise n’ont-elles pas résonné trop tôt ? On dirait bien que si. Des deux côtés de l’Atlantique, la chute progressive des indicateurs avancés de l’activité montre que le retour à la croissance zéro est déjà programmé. Et il est inutile de spéculer sur l’issue problématique de la crise de l’euro qui, chaque jour, déborde un peu plus nos dirigeants : de nouveaux jours sombres nous attendent.

Si la messe est dite, il peut sembler spécieux ou vain de se livrer à une réflexion sur la compétitivité française. Et pourtant non, dès lors que, comme on l’a vu, l’évolution objectivement défavorable de celle-ci nous renseigne à la fois sur les lourds défis venus de l’extérieur, que nous ne pouvions peut-être pas tous relever, et sur les faiblesses intrinsèques de notre économie. Si nous voulons un jour nous relever, je dirais même ressusciter, nous devrons tirer tous les enseignements de l’actuelle dureté des temps.

Oui, notre industrie fout le camp !

Les économistes néolibéraux nous le rabâchent et pour le coup ils n’ont pas entièrement tort. Le déclin économique de la France, marqué par la perte de parts de marchés à étranger et la dégradation de son solde extérieur, n’appelle pas tant des discussions que des remèdes de choc. De fait, le retournement de la situation anciennement favorable de nos échanges extérieurs est préoccupant. Au tournant des années 2003 et 2004, notre excédent a cédé la place à un déficit toujours croissant depuis sauf durant de courts épisodes. Depuis quelques mois, il accuse une chute angoissante, puisque nous devrions achever l’exercice en cours avec un « trou » de 80 ou 90 milliards d’euros, soit 4 ou 4,5% du PIB. Nous avons presque rejoint l’affligeante médiocrité de la situation américaine !

Les exportations françaises progressent toujours moins vite que celles des autres pays de la zone euro. Certes, le différentiel est un peu moins élevé si on exclut l’Allemagne, mais même par rapport au reste de l’Europe, la France est à la traîne. Le made in France s’exporte avec peine. Le secteur automobile en fournit une consternante illustration : l’excédent du secteur, 12 milliards d’euros en 2004, a basculé vers un déficit qui devrait atteindre 5 milliards en 2011. Et la délocalisation massive de l’ancienne Régie Renault n’est pas seule en cause. Notre excédent dans le secteur des services s’est tari. La filière agro-alimentaire accuse des faiblesses, au point que l’Allemagne, qui a industrialisé son agriculture, nous devance par ses exportations agricoles.

Ce constat brutal en appelle un autre, plus cruel encore : après des années durant lesquelles notre classe politique et médiatique a cultivé, dans le sillage de l’économiste Daniel Cohen, le fantasme de la société post-industrielle, certains politiques et journalistes comprennent enfin que la contraction de notre appareil industriel est le handicap crucial de l’économie française, Oui, notre industrie fout le camp. Reste à comprendre comment.

L’hémorragie des emplois industriels n’a guère cessé depuis trente ans, durant lesquels 2 millions d’emplois ont été perdus, plus de 500.000 encore ces dix dernières années. La part de l’industrie dans le PIB a reculé de 24% à 14%, au niveau de l’Angleterre, moquée par certains pour sa désindustrialisation, tandis qu’elle est deux fois plus importante en Allemagne et supérieure de 22 % dans le reste de la zone euro.

Ce recul est d’abord imputable à trois facteurs. Le premier, l’externalisation vers des fournisseurs de services spécialisés (un quart des pertes), est neutre quant à la solidité de l’économie. Le deuxième, plutôt favorable en première analyse, tient aux gains de productivité de l’industrie, toujours plus élevés que ceux des services, ce qui minore mécaniquement la part de la production industrielle. Enfin nous avons accepté de nous soumettre à la concurrence inégale imposée par l’OMC et même par l’Europe qui encourage les délocalisations en son sein : et nous avons géré cette situation de façon moins « patriotique » que l’Allemagne, puisque nous sommes, depuis 1994, le pays européen le plus « délocalisateur », tandis que la République fédérale ferme la marche.

Productivité forte, industrie faible : le paradoxe français

Reste qu’on ne comprend pas l’ampleur et la brutalité de la chute si on ne prend pas en compte la faiblesse intrinsèque de l’appareil industriel français par rapport à celui de certains pays européens. Il y a là une énigme quand on sait que la productivité française, notamment dans l’industrie, reste parmi les premières du monde. Comment pouvons-nous reculer sur les marchés, armés que nous sommes d’une main-d’œuvre, de techniciens, d’organisateurs encore de première qualité ? Le coût relatif élevé des travailleurs français ne fournit qu’une explication partielle : il est légèrement plus haut qu’en Allemagne après l’opération cynique qui, à partir de 2005, a permis aux employeurs allemands de faire travailler plus pour gagner autant voire moins (c’est le grand legs de Gerhard Schröder à la chancelière Angela Merkel). Le salaire annuel moyen du Français, de 49.631 dollars, excède sans outrance son équivalent allemand, 47054 (chiffres de 2008).

En tout cas, avec ou sans raison, notre production est affectée par une moindre confiance dans sa qualité et un moindre prestige de ses marques.

J’avancerai trois explications, l’une communément admise, les deux autres plus personnelles et soumise à la libre appréciation des bienheureux lecteurs de Causeur. La première réside dans la faiblesse relative du tissu des entreprises moyennes : la proportion d’entreprises de 50 à 500 salariés est deux fois moindre en France qu’en Allemagne. Chacun voit dans cet écart la manifestation persistante d’une culture industrielle qui s’est encore renforcée en Allemagne alors qu’elle s’est délitée chez nous.

Deux autres phénomènes sont relativement ignorés. D’une part, et cela n’est pas sans lien avec ce déficit « culturel », les entreprises industrielles françaises manquent de capitalistes de référence, fidèles et coopératifs, qui sont bien présents dans le capitalisme familial allemand, néerlandais, suédois et même italien. D’autre part, les donneurs d’ordres à l’industrie, grandes entreprises de l’industrie ou de la distribution, qui opèrent en aval du système français, exercent une pression souvent dolosive sur leurs fournisseurs.

Le retour de l’investissement public

Ma conclusion sera à la fois surprenante et modérément optimiste. Notre très libéral président en exercice a en effet pris conscience du talon d’Achille de l’industrie française. Mis au défi par la crise d’il y a trois ans, il a renoué avec l’investissement public pour mener une politique industrielle − qui ne peut s’avouer pas comme telle. Différents organismes de consolidation financière des entreprises sont entrés en action, les plus importants étant le Fonds stratégique d’investissement, filiale de la Caisse des dépôts et consignations et OSEO, banque publique des PME. Nicolas Sarkozy a créé cette Banque nationale d’investissement qui figurait au programme de François Mitterrand, mais était restée dans les limbes. Le FSI est entré dans le capital de 3000 entreprises françaises, industrielles en majorité : il projette d’atteindre le nombre de 4200 en 2013. Bref, le colbertisme n’est pas mort. Mais il ne faut pas le dire à Bruxelles ou à Luxembourg.

Certes, il est bien tard. Il aurait fallu prendre le virage dès 2004 ou 2005, quand les signes de déclin se sont multipliés. Le calamiteux débat économique, entretenu par les médias et les politiques, a finalement eu pour effet d’interdire à la discussion des questions cruciales. À droite, on a ergoté sur les 35 heures sans agir par ailleurs ; à gauche, on a fait le procès de la politique économique sans rien proposer, ainsi qu’on le sait.

La faiblesse diagnostiquée de la France et la crise toujours à l’œuvre en Occident doivent être des aiguillons pour la pensée et pour l’action. Nous devons affronter des interrogations cruciales. Ne faut-il pas faire sauter le tabou du libre-échange avec l’Asie émergente ? Le moment n’est-il pas venu de reconsidérer la question de la monnaie, et de faire baisser la parité de l’euro, suicidaire pour toute l’Europe du Sud, et pour nous aussi ? Ne faut-il pas abandonner les 35 heures, ne serait-ce que pour répondre à nos très chers amis allemands, comme le berger répond à sa bergère ? Rien n’est perdu. Mais il y a urgence.[/access]

Juillet-août 2011 . N°37 38

Article extrait du Magazine Causeur


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est un économiste français, ancien expert du MEDEF

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