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Arnaud Montebourg en liberté surveillée

Il est attendu comme le messie. Le ministre du Redressement productif (et non pas progressif, bande de canailles) Arnaud Montebourg a fait sa première sortie de terrain aujourd’hui près de Marseille. Première visite ministérielle aux salariés de Fralib qui veulent reprendre leur activité (du thé en sachet) alors que l’actionnaire principal Unilever veut mettre la clé sous la porte.

Montebourg a annoncé qu’il viendrait avec des solutions. Tant qu’à faire, autant réussir un bon coup tout de suite, si c’est envisageable, quitte à ne sauver que la moitié des emplois. Parce que les temps promettent d’être durs, voire très durs.

Parce que démondialisateur en parole ça va, mais une fois installé à Bercy c’est une autre paire de manches (mais non, ce n’est pas une attaque déguisée contre les chemises du nouveau président, bande de malpensants). Le nouveau ministre l’a d’ailleurs rapidement signalé, dans une interview trois jours après sa nomination, qui fut la récompense de son ralliement à la Hollandie après les primaires socialistes : il y aura des échecs, sous-entendu je ne suis pas le magicien d’Oz qui va empêcher les licenciements, redresser les entreprises et relancer l’industrie à moi tout seul.

Une prudence bien étonnante chez celui qui parle fort, souvent, et pour ne rien dire, souvent aussi. C’est que Montebourg a peut-être compris que ce ministère était à la fois sa chance et sa prison. Les clous – made in France – sur sa croix à venir pour 2017.

Evidemment, le quinquennat s’annonce économique et social : chômage, budget, salaires des grands patrons, réindustrialisation, retraites, c’est sur ce terrain que la gauche et le gouvernement sont attendus par les Français. Il faut faire mieux que Christian Estrosi et Xavier Bertrand, au moins pour ce qui est de la rhétorique. Et il faut à tout prix faire mentir l’adage de Jospin 2002, expliquant aux salariés de Michelin, à qui on annonçait des réductions d’effectifs et un cours de bourse en hausse, que l’Etat ne peut pas tout. Jospin a fini par le payer au premier tour de la présidentielle de 2002, la gauche le sait. Alors il faut dire que l’Etat peut, que l’Etat peut un peu et qu’il vous le montre. Pour les miracles, on est prié de s’adresser au ciel, aux Allemands, aux Chinois, ou à la main invisible et à la croissance mondiale réunies.

Revenons à notre redressement productif : que peut faire ce ministre ? Des discours et des déplacements dans un premier temps. Puis bouger ses bras et essayer de trouver des solutions. Si ça ne tombe pas assez vite, au moins pour les dossiers emblématiques (Fralib, Petroplus ou Peugeot-Aulnay) ça coûtera cher politiquement. Et qui sera la victime idéale de cette impuissance politique ? Montebourg lui-même. Je parie que les syndicats vont se faire un plaisir d’en faire leur cible favorite, les « amis » du Front de gauche – dont il a un peu trop séduit les électeurs aux primaires – aussi. Et je mise aussi sur ses camarades du gouvernement pour le tacler en douce, et bientôt au grand jour. Car du redressement on passera vite au ministère des plans sociaux. Je lui souhaite bon courage pour tous les Air France à venir, par exemple les opérateurs de téléphonie ou les banques qui rêvent tout haut de dégraisser par milliers.

On a d’ailleurs du mal à imaginer que cette mission intrinsèquement impossible doive quoi que ce soit au hasard. Hollande se méfie de Montebourg, même s’il a fait une campagne efficace et loyale, oubliant sans moufter qu’on avait enterré ses thèmes favoris (le protectionnisme et la démondialisation) au nom d’une certaine centrisation des thèmes. On n’imagine pas qu’il ne vise pas 2017, tout bardé d’une légitimité gouvernementale dans un secteur crucial. Alors, il faut le mettre sous surveillance : quoi de mieux qu’un portefeuille où il ne peut pas réussir, sauf miracle (qu’on lui et nous souhaite) ?

Moscovici, ministre de l’Economie, vérifiera qu’on ne joue pas avec les frontières, même pour sauver nos aciéries. Sapin, en charge du social, expliquera qu’il est un peu brouillon et ne connaît rien à la mécanique subtile (pour ne pas dire sclérosée) de la négociation avec le patronat et les syndicats. Cahuzac au Budget dira qu’il n’y a pas d’argent public pour relancer quoi que ce soit. Et Ayrault dans tout ça ? Il laissera faire avant de recadrer sèchement Arnaud quand il dira des âneries qui énervent les éditorialistes de BFM Business ou des Echos.

Si ça s’arrange, le président Hollande engrangera les bénéfices. Si ça va mal, le grand ministre du machinchose productif sera prié de manger son chapeau ou de repartir au conseil général de Saône-et-Loire faire des ronds-points et des écomusées. Pas vraiment un redressement pour Arnaud, mais, au moins, une sorte de relocalisation, finalement…

 
*Photo : Des Idées et des Rêves

Egypte : le prisme médiatique, ça trompe énormément

D’après les premiers chiffres recueillis dans 90% des bureaux de vote dépouillés, le second tour de l’élection présidentielle égyptienne opposera deux « outsiders », comme on dit en bon français : le candidat des Frères Musulmans, des salafistes et d’une partie de la gauche Mohamed Morsi (28% des voix) et le dernier premier ministre de Moubarak, le militaire de carrière Ahmed Chafiq (21%).

Pour les deux favoris du scrutin, l’ancien chef de la Ligue Arabe Amr Moussa, qui atteint péniblement les 12% et se voit relégué à la cinquième place, ainsi qu’Abdel Moneim Aboul Foutouh, islamiste de tendance plus « centriste » (sic), c’est une Bérézina électorale.

Mais le premier vaincu de l’élection est peut-être le système médiatique, qu’un Jean-Luc Mélenchon ou un Nicolas Dupont-Aignan cairote aurait tôt fait d’accuser. A raison, puisque le prisme déformant des grandes catégories universelles reprises par les mass media confondent la réalité complexe de l’Egypte avec le romantisme révolutionnaire de la Place Tahrir. Ces premiers résultats révèlent au moins deux faits sociaux majeurs qui ont été massivement occultés. Primo, l’allégeance d’une grande partie de la population à l’ordre politique post-nassérien, qui explique le score inattendu d’Ahmed Chafiq, lequel n’a fait campagne qu’au nom du retour au paradis perdu de l’ordre et de la sécurité pré-révolutionnaires. Secundo, la déroute du candidat de l’opinion internationale Amr Moussa rappelle les précédentes bévues des grands médias lorsqu’ils voyagent en terrain inconnu : combien de Rafsandjani, de George Weah et d’Ahmed Chalabi en ont été pour leurs frais !

Dernier paradoxe, pas piqué des hannetons, la jeunesse égyptienne expatriée, dont la bourgeoisie irrigue les universités parisiennes, semble vivre un 21 avril sauce foul. En qualifiant un barbu et un représentant de l’ancien régime honni, le vilain peuple égyptien a douché les illusions réformistes de la génération facebook. Les plus naïfs nous rétorqueront que seuls 50% des égyptiens sont allés voter, ce qui leur laisse un filet d’espoir : comme dirait Brecht, la moitié du peuple pense mal, changeons le peuple !

L’insupportable monopole d’Internet Explorer

Une vieille blague de geek pose la question suivante :

« – À quoi sert Internet Explorer ?
– À télécharger Firefox »

Il faut dire les choses telles qu’elles sont : Internet Explorer de Microsoft est de loin le plus mauvais des navigateurs internet que vous puissiez utiliser pour vous promener sur l’horrible toile sauvage et dérégulée. C’est lent, d’une ergonomie plus que moyenne et, y compris sur des ordinateurs de type PC, il n’y a aucun intérêt à l’utiliser au détriment d’un logiciel concurrent.

Du coup, la plupart des nouveaux acquéreurs d’une machine équipée du système d’exploitation de Microsoft[1. Qui n’est autre que Windows.] se précipitent pour lancer Internet Explorer afin de télécharger un navigateur plus à leur goût. C’est simple, rapide et – cerise sur le gâteau – parfaitement gratuit.

Or, cela fait plus d’une décennie que nos bons politiciens, qui n’ont, pour la plupart, jamais mis les pieds dans une entreprise et ne gardent dans le meilleur des cas qu’une vision très scolaire de la concurrence, se sont mis en tête de « briser le monopole de Microsoft ». Invariablement, les éco-analphabètes qui nous gouvernent nous ressortent le bon vieux coup de la « concurrence pure et parfaite »[2. Pour mémoire, la « concurrence pure et parfaire » est une des hypothèses volontairement simplificatrices posées par les théoriciens néoclassiques dans leurs tentatives de modélisation de l’économie de marché.] comme si la domination toute provisoire d’une entreprise sur un marché était comparable au monopole de la Sécurité Sociale sur la santé. Du Département de la justice des États-Unis jusqu’à notre très technocratique Commission européenne, on ne définit le monopole que par l’exclusivité de la vente d’un produit; LU étant ainsi en situation de monopole sur le Petit Beurre[3. Mais aucune procédure pour abus de position dominante n’a encore été déclenchée.].

Après des années de procédures qui ont sans doute permis de nourrir quelques milliers de fonctionnaires et d’hommes de loi à nos dépens, les propriétaires d’un ordinateur géré par Windows ont remarqué qu’Internet Explorer était toujours là, prêt à remplir sa mission paradoxale : télécharger gratuitement un autre navigateur. Vous avez peut être aussi noté qu’on entend moins parler de l’insupportable mainmise de Microsoft sur Internet. C’est qu’assez étrangement, il faut bien le dire, les consommateurs n’ont pas attendu le législateur pour faire leur choix : la part de marché d’Internet Explorer s’est effondrée, passant de 86% en avril 2002 à un peu plus de 18% aujourd’hui. Aujourd’hui, les nouveaux numéros 1 mondiaux du domaine sont Chrome de Google (38,3%) et Firefox de Mozilla (35,8%)[3. Les chiffres ici].

Dans les années qui viennent, les politiciens qui cherchaient des poux dans la tête de Bill Gates au nom d’une conception très approximative de la libre concurrence seront sans doute les premiers à réclamer des politiques protectionnistes et une priorité sur les contrats publics au nom de la « préservation des emplois ». Nous voilà bien barrés…

 
*Photo : mr.throk

Taux zéro

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Ce mercredi 23 mai 2012, l’État allemand a emprunté 5 milliards d’euros sur les marchés financiers jusqu’au 13 juin 2014 – soit pour un peu plus de deux ans. Comme d’habitude, la Deutsche Bundesbank a mis une obligation fédérale (Bundesschatzanweisungen) aux enchères ; elle a reçu un peu plus de 7,7 milliards d’offres et en a retenu les meilleures pour le montant de 5 milliards initialement prévu. Si je vous parle de cette émission, ce n’est pas que le montant emprunté et la durée de l’emprunt aient quoi que ce soit d’inhabituel. Ce n’est pas non plus parce que l’offre de la Deutsche Bundesbank a été sursouscrite – c’est tout ce qu’il y a de plus commun. Mais cette obligation a été émise au taux de 0%. Oui, vous avez bien lu : l’État allemand est désormais en mesure, sans le moindre problème, d’emprunter 5 milliards d’euros sur 2 ans sans payer ne serait-ce qu’un centime d’intérêt.

Cette première historique est un symbole : mai 2012 est le mois, dans toute l’histoire connue, où les États dont la situation financière est encore à peu près tenable se sont financés aux taux les plus bas jamais observés. Jugez vous-même : à l’heure où j’écris ces lignes[1. Vendredi 25 mai 2012; les taux étant ceux de 10 heures (heure de Paris) selon Bloomberg.], le taux des obligations fédérales allemandes à 10 ans vaut un peu plus de 1,408% ; en légère hausse par rapport à leur record historique de 1,376% atteint le 23 mai 2012; les Treasury Bonds à 10 ans du gouvernement fédéral des États-Unis se négocient à 1,774% après avoir s’être échangés au niveau record de 1,6886% dans la journée du 17 mai 2012; les OAT à 10 ans de l’État français cotent 2,456% après avoir battu leur record absolu ce matin même à 2,414%.

C’est historique, il n’y a pas d’autre mot.

Dessine-moi un président normal

Si le « grand débat » de l’entre-deux-tours n’invitait pas dans l’ensemble à la franche rigolade, les fans des Monty Python et autres amateurs de quiproquos absurdes ont eu au moins un bon moment : alors que François Hollande venait de reconnaître qu’il ne saurait y avoir de « président normal », Nicolas Sarkozy lui répliqua du tac au tac, cinglant comme il sait l’être, qu’il ne pouvait pas dire qu’il serait un président normal et que, s’il avait un peu plus d’expérience, il saurait bien qu’il ne peut y avoir de président normal. En résumé, cela donnait ce dialogue où ne manquait que le professeur Tournesol :

– Je ne serai pas un président normal !
– Vous vous trompez ! Vous ne serez pas un président normal !

Nous voilà bien avancés. Par-delà le caractère un tantinet surréaliste de l’échange, il n’est donc pas sans intérêt de revenir un instant sur cette formule piégée mais indéfiniment reprise par la presse − et de se demander si le nouvel élu sera, ou non, un « président normal ».[access capability= »lire_inedits »] Avant de jouer au devin, on doit toutefois constater le caractère extrêmement flou, incertain et discutable, de cette notion de « normalité » − tout particulièrement lorsqu’elle s’applique au chef de l’État. Être « normal », en effet, consiste à se conformer à la norme commune. Mais la norme commune de quoi ? Des autres hommes, des citoyens ordinaires, de ceux que l’on appelle les « gouvernés » ? Ou bien, des autres présidents de la Ve République ? Car la normalité − c’est le moins que l’on puisse dire, on s’en doute − n’a pas le même sens dans un cas et dans l’autre.

« Normal » comme un citoyen ?

Le rêve du « président-citoyen » qui, pour tout le reste, serait semblable aux autres, bref, du « président normal », fut longtemps caressé par une gauche traditionnellement mal à l’aise avec la dimension monarchique inhérente à la Ve République.
L’une des manifestations les plus significatives de cette orientation porte sur la question, ô combien controversée, de la responsabilité pénale du Président de la République. En 1999, en effet, le Conseil constitutionnel, cédant assez malencontreusement aux pressions de l’Élysée, déclara que le Président ne pouvait être poursuivi pendant son mandat devant des juridictions pénales ordinaires − menace qui, à l’époque, pendait dangereusement au nez du président Chirac. Cette position, qui conférait au chef de l’État une quasi-immunité pénale, y compris pour les actes antérieurs à son élection ou étrangers à ses fonctions, fut aussitôt attaquée par la gauche qui déposa à ce propos, le 29 mai 2001, une proposition de loi constitutionnelle. Une proposition d’autant plus intéressante qu’elle avait pour auteurs François Hollande et Jean-Marc Ayrault, et qu’elle affirmait « nécessaire » que le chef de l’État relève des tribunaux de droit commun pour les actes sans lien avec l’exercice de ses fonctions, afin qu’il devienne « un véritable président-citoyen, soumis aux lois de la République, comme chacun de nos concitoyens ». Une proposition que l’on a d’ailleurs de bonnes chances de voir resurgir au cours des prochains mois, comme le candidat Hollande s’y est engagé lors du débat du 2 mai.
Dans le sens de cette normalisation à tout-va, on assure que le nouveau président, merveille des merveilles, utilisera le train lorsque c’est possible, plutôt que les avions du GLAM et les jets, privés ou publics dont son prédécesseur fut si friand.

Mais sans doute faut-il relativiser la portée de ces annonces : le général de Gaulle, monarque républicain par excellence, préférait également les chemins de fer (ou sa bonne vieille DS), et se trouvait lui aussi soumis, en vertu de l’article 68 de la Constitution, à la compétence des juridictions ordinaires pour tous les actes détachables de ses fonctions : jamais il n’eut l’idée saugrenue de réclamer à cet égard une transformation de son statut pénal, comme s’en félicitait d’ailleurs son ancien garde des sceaux, Jean Foyer. Et c’est ainsi que la révision constitutionnelle destinée à instituer un « président normal » consistera simplement à revenir à ce qui était l’usage incontesté à l’époque du Général, au plus fort de la monarchie républicaine.
Et pour le reste ? François Hollande, président, ressemblera-t-il effectivement à monsieur tout-le-monde ? Le Français moyen parvenu à l’Élysée ? On peut en douter, en raison, d’abord, de la nature des fonctions qui seront les siennes : comme le notait plaisamment Christian Millau en juin 2011, « il n’y a que le gentil François Hollande pour croire innocemment qu’un président de la République peut être un homme comme les autres. Un monsieur − ou une madame − qui dort à l’Élysée et peut d’un geste, à son petit déjeuner, déclencher le feu nucléaire ou, à tout le moins, virer son premier ministre, a peu de chances d’être jamais normal. » Mais par-delà la rhétorique obligée, et la volonté de se distinguer de « l’homme pressé » de l’Élysée, Hollande y croyait-il vraiment ? Était-il si innocent que cela ? Et si oui, le restera-t-il longtemps ? Dans le dernier volume de ses Carnets secrets, Michèle Cotta, observatrice sagace des us et coutumes de la Ve République, note en 1997 que le futur président est « parfaitement sans illusions » . Le gentil rêveur cache un pragmatique consommé, qui sait que l’habit fait le moine, et que l’on ne revêt pas impunément la tunique de Nessus de la présidence.

Et l’on touche ici à un autre point : si Hollande a peu de chances d’être un « président normal », ce n’est pas seulement à cause de la fonction qu’il sera amené à exercer, mais aussi en raison de sa propre personnalité − qui, malgré les apparences, n’est pas vraiment celle du Français moyen. En parcourant les Carnets secrets de Michèle Cotta, on comprend en effet à quel point Hollande ne se ressemble pas. Il a beau avoir la tête du « Oui -Oui » des Guignols, du « Flamby » brocardé jadis par Montebourg, de la « Fraise des bois » dépeinte par Laurent Fabius, la réalité est tout autre. Ses dehors bonhommes, son apparente naïveté cachent, assure Michèle Cotta, une habileté redoutable : « Trop rapide, trop intelligent, trop ironique », constate-t-elle en 2002, au point de lui en faire le reproche: « Il faut que les auditeurs ou les téléspectateurs le suivent, non qu’il galope devant eux. » Pour être élu, Hollande a dû apprendre la leçon, se tempérer. Mais cela ne change rien à ce qu’il est au fond. Pas vraiment le type normal.

« Normal » comme un président ?

Précisons : François Hollande, devenu président, ne sera pas « normal » au sens où il pourrait ressembler en tout, ou presque, à un citoyen ordinaire − abolissant, dans un grand geste républicain, toute distinction entre gouvernant et gouvernés, comme l’ont toujours rêvé les disciples de Rousseau. En revanche, quoi qu’en pensent les partisans d’une VIe République, il est probable qu’il ressemble à cet égard à ceux qui l’ont précédé à l’Élysée, et qu’il apparaisse ainsi parfaitement normal au regard des principes et des pratiques de la Ve République.
Là encore, bien entendu, on pourrait s’interroger à perte de vue sur ce qui constitue la norme, et donc la normalité. Si l’on exclut le cas de la cohabitation, radicalement contraire à l’esprit de la Ve République, on pourrait considérer que, par-delà les variations liées aux circonstances et aux personnes, la « norme » correspond assez bien à l’idée que développe de Gaulle dès 1946, dans son célèbre discours de Bayeux : « C’est […] du chef de l’État, placé au-dessus des partis, […] que doit procéder le pouvoir exécutif. Au chef de l’État la charge d’accorder l’intérêt général quant au choix des hommes avec l’orientation qui se dégage du Parlement. À lui la mission de nommer les ministres et, d’abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement. […] A lui l’attribution de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques, soit normalement par le conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître par des élections sa décision souveraine. À lui, s’il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d’être le garant de l’indépendance nationale et des traités conclus par la France. »
Or, sur le contenu de la fonction présidentielle, que déclare François Hollande ?
En premier lieu, qu’il se situera au-dessus des partis : « Moi, Président de la République, je ne serai pas chef de la majorité. Je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Élysée. Moi, Président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds pour mon propre parti, dans un hôtel parisien. »

En second lieu, qu’il se réservera les décisions fondamentales, « les grandes orientations, les grandes impulsions », sans se mêler de la politique quotidienne, qui relève du gouvernement : bref, qu’il ne sera pas « président de tout, chef de tout et, en définitive, responsable de rien ». À ce titre, par exemple, il annonce qu’il fera un « acte de décentralisation », qu’il engagera de « grands débats » et introduira la proportionnelle pour les élections législatives de 2017 − mais, en revanche, qu’il renoncera à « nommer les directeurs des chaînes de télévision publiques »…
Que, par ailleurs, il assure vouloir faire en sorte que son « comportement soit à chaque instant exemplaire ». Cela va sans dire… les Français n’avaient envie d’élire à leur tête ni un Strauss-Kahn ni un Bernard Tapie. Mais là encore, rien de nouveau sous le soleil : depuis le général de Gaulle, le président doit s’efforcer de respecter scrupuleusement les règles morales ou, du moins, de le faire croire.
En somme, s’il s’en tient au programme qu’il a exposé aux Français le 2 mai, François Hollande a effectivement toutes chances d’être un président normal. Autrement dit, et c’est tant mieux, un homme parfaitement anormal.[/access]

Cancres de l’Eurovision : vive la crise !

Dans un article lapidaire, Le Monde rapporte les confidences de la candidate espagnole à l’Eurovision, dont la finale se déroulera samedi soir devant des millions de téléspectateurs émerveillés par le kitsch de l’événement.

D’après Pastora Soler, ses parrains télévisuels auraient tout intérêt à la voir échouer à Bakou – capitale de l’Azerbaïdjan, ce qui traduit les hautes vues eurasiennes des concepteurs du concours- pour ne pas se coltiner l’organisation coûteuse du télé-crochet l’an prochain. Car une tradition intangible veut que le pays gagnant rafle la gestion de la soirée l’année suivant son couronnement. Pour l’Espagne, qui a d’autres chats financiers à fouetter, le cadeau paraît bien empoisonné, d’où la recommandation faite à sa candidate de mettre toutes les chances d’échec de son côté.

En France, nous n’avons pas attendu la crise de l’euro et les secousses du système financier pour éviter le surcoût d’un éventuel succès. Grâces soient rendues aux sélectionneurs des candidats hexagonaux, qui s’efforcent de ne pas trouver de successeur à la légendaire Marie Myriam. L’an dernier, Amaury Vassili a brillamment raté le coche avec sa comptine corse Sognu, l’érigeant en digne successeur des Sébastien Tellier (qui réussit l’exploit d’arriver en fin de classement avec l’entraînant Divine), Patricia Kaas et autres Jessy Matador, dont le refrain inspiré « Allez allez allez, allez ola olé/Allez allez allez ola olé/ Allez allez allez, allez ola olé/ Allez allez allez, c’est le son de l’année » ne suscita bizarrement pas l’engouement du public lors de l’antépénultième édition.

Allez, sans mauvais esprit, pour que 2013 ne soit pas pire que 2012 sous les cieux tricolores, souhaitons à la charmante Anggun et à sa world music le même accueil samedi.

La chute de la maison Delors

Un beau lapsus vaut mieux qu’un long discours. En souhaitant que « Martine Aubry » ne soit pas élue, le 17 juin, député de la circonscription d’Hénin-Beaumont, Vincent Peillon a révélé les vrais sentiments qu’il éprouve pour la première secrétaire du Parti socialiste : une aversion comparable à celle qu’il entretient à l’égard de Marine Le Pen. La loi d’airain de la vie politique se résume au « Vae victis ! » (Malheur aux vaincus !) du chef gaulois Brennus jetant son bouclier sur la balance pour augmenter la quantité d’or extorquée aux Romains défaits. Tous les sourires, amabilités et bises sonores échangés ces derniers jours entre Hollande, Ayrault et Martine Aubry doivent être interprétés comme une posture préélectorale. Le PS serait ainsi le pays des Bisounours, alors que du côté de l’UMP, la castagne entre Copé et Fillon n’a pu être mise au frigo en attendant le 17 juin. Personne n’est dupe, mais cette hypocrisie est une forme de politesse que l’on doit aux électeurs, comme celle des parents qui, conscients de leurs responsabilités, évitent de se quereller devant leurs enfants.

Le sort des urnes a été régulièrement défavorable à Martine Aubry depuis le lancement de la primaire socialiste à la présidentielle. Emberlificotée dans le « pacte de Marrakech » conclu avec Dominique Strauss-Kahn (à lui l’Elysée, à elle Matignon), elle se plante lors de la primaire, largement battue par François Hollande. Et se comporte pendant cette campagne de manière à rendre impossible un rabibochage avec le vainqueur (« gauche molle », « quand c’est flou, y a un loup… »). La vraie campagne présidentielle redonne pourtant quelque espoir à Martine : la montée en puissance de Mélenchon dans les sondages allait rendre incontournable sa venue à Matignon, elle seule étant en mesure de se concilier les bonnes grâces d’un Front de gauche revenu aux scores du PC d’avant Mitterrand. Caramba, encore raté ! La fusée mélenchoniste n’a pas atteint l’orbite espérée, et Martine Aubry doit faire ceinture pour la rue de Varenne.

Il ne lui reste plus comme choix que de faire allégeance en entrant dans le gouvernement Ayrault, qualifiée par elle de « naze », selon Le Canard enchaîné, ou de se mettre « en réserve de la République » en boudant dans son beffroi lillois. Elle a choisi cette dernière solution, qui pourrait bien être le commencement de la fin de sa carrière politique. Elle ne sera pas député, car elle ne se présente pas aux législatives, et elle a annoncé qu’elle ne briguerait pas la direction du PS lors du prochain congrès prévu au mois d’octobre prochain. Une sage décision, car en étant candidate à sa propre succession, elle allait au devant d’une grosse déconvenue : malgré toute l’amitié que lui portent quelques barons locaux du parti, ils ne se bougeront pas pour bourrer les urnes en sa faveur, comme ce fut le cas lors du congrès de Reims en 2008. Quand le patron est à l’Elysée, la maison socialiste doit être gardée par un fidèle de chez fidèle, comme du temps de Mitterrand. Comme, de l’avis général, Martine Aubry est une vraie méchante, elle profite des derniers leviers de pouvoir qui lui restent rue de Solférino pour faire quelques mauvaises manières au nouveau président, en écartant des proches de François Hollande de l’investiture PS aux législatives au profit de ses amis.

On aurait tort, cependant, de ne voir dans cet affrontement Hollande-Aubry qu’un banal choc d’ambitions personnelles. Martine Aubry, jusqu’à sa défaite aux primaires, avait amorcé un vrai tournant idéologique du PS. Flanquée sur sa gauche par Benoît Hamon (plus inconsistant que lui, tu meurs !), elle avait entrepris une dépolitisation en profondeur de la doctrine du parti. Le social disparaissait au profit du « sociétal » dans le sillage des théories développée par la fondation Terra Nova, du sociologue Michel Wieviorka et des épigones français de l’idéologie américaine du « care ». L’alliance programmatique de long terme avec les Verts s’était concrétisée par un compromis avec les écologistes où ces derniers se taillaient la part du lion, avec la sortie du nucléaire, et une approche communautariste et multiculturaliste de la gestion de la société française. Dès la victoire de François Hollande à la primaire socialiste, il fut mis bon ordre à tout cela pour en revenir à une conception plus traditionnelle d’une social-démocratie à la française, sociale dans la limite des possibilités financières, raisonnablement productiviste et ne considérant pas la Nation comme un gros mot.

Les premiers pas de Hollande sur la scène internationale, au G8, à l’OTAN et à Bruxelles confortent ce retour aux principes fondamentaux d’une gauche au pouvoir qui ne craint pas d’affirmer la singularité française dans les controverses sur la marche du monde. Il semble avoir compris que l’Europe de 2012 n’est plus celle des années 90, où Mitterrand, Delors et Kohl pouvaient, hélas, imposer à leurs peuples et au continent le funeste traité de Maastricht, dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Penser que l’instauration d’une monnaie unique dans un espace géopolitique sans solidarité entre ses utilisateurs pouvait fonctionner en temps de crise défie toutes les lois du bon sens. Aujourd’hui, en rassemblant autour de lui la gauche du « oui » et du non au référendum de 2005, Hollande prend acte que Merkel n’est pas Helmut Kohl, et qu’il urge de sortir du dogme du couple franco-allemand envers et contre tous. L’issue de la bataille sur les euro-obligations sera à cet égard décisive.

Elle ne débouchera pas, contrairement à ce que pensent les éternels eurobéats, sur une fédéralisation en catastrophe de la gestion économique et sociale de l’UE, pour la bonne et simple raison que les Allemands et leurs alliés (Pays-Bas, Suède, Finlande et quelques autres) n’en veulent à aucun prix. Même le SPD allemand est à cet égard dans une nasse : l’opinion outre-Rhin est très majoritairement hostile à ce que l’Allemagne finance les pays dits du « Club Med », et les élections générales sont pour 2013… L’idée fédéraliste européenne est en recul partout en Europe, dans les partis de droite comme dans ceux de gauche, à l’exception des libéraux et des écologistes, dont la forme électorale n’est pas brillante… Il n’y aura donc pas d’euro-obligations « modèle Hollande », pour permettre le financement des pays en difficulté.

L’habileté de Hollande sera de faire porter à l’Allemagne la responsabilité de l’écroulement du château de cartes construit par son ancien mentor Jacques Delors. Ce dernier, qui était sorti de sa retraite pour soutenir sa fille (« la meilleure ! »), lors de la primaire PS, n’était présent ni à l’Elysée, ni à la mairie de Paris lors des cérémonies d’investiture de François Hollande. Qu’il n’ait pas été invité, ou qu’il ait boudé ces raouts est anecdotique. Il savait parfaitement que le triomphe de son ancien disciple signifiait l’enterrement de l’œuvre de sa vie.

*Photo : Parti Socialiste

Normal, vous avez dit normal, comme c’est normal…

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« La normalité est une expérience plus extrême que ce que les gens veulent communément admettre » nous dit David Cronenberg, comme pour faire écho au nouveau chef de l’Etat qui nous promet d’être un président normal. Qu’est-ce qu’un président normal, me direz-vous ? Eh bien, il me semble confusément comprendre que c’est un président « pas comme Nicolas Sarkozy » : la normalité, en fin de compte, c’est tout ce que n’était pas le précédent.

Ce qui est troublant, somme toute, si l’on se réfère à des définitions simples de la normalité. Sans aller chercher dans la chimie (normalité d’une solution = nombre de moles et blablabla) ou la statistique gaussienne (car je me gausse de l’arithmétique); la normalité, c’est le caractère de ce qui est normal ! Sarko n’était pas normal ? Fou dans la tête, incohérent, excentrique, dépravé, vicieux, mystique, déviant, atrabilaire, copocléphile, eczémateux, insomniaque, que sais-je ?

Le concept est double, paraît-il comme le gras du même tabac. Je lis : quantitativement, conforme au type le plus fréquent, ce qui est dénombré en plus grande quantité et qualitativement : conforme à une norme, une règle, à ce qui DOIT être, en adéquation avec un référent d’ordre supérieur… Résumons: les François Hollande courent les rues et ils correspondent à la Volonté Divine ou peut-être à l’Esprit supérieur de la République (Ah, les mânes de Charles de Gaulle). Faire un régime amaigrissant, distribuer des iPads aux enfants corréziens, sont quelques unes des adéquations catégoriques à la normalité contemporaine.

D’ici quelques années, il faudra sans doute oublier toute symbolique de l’ancien temps, ces âges obscurs et obscurantistes de l’amour des livres, du cassoulet arrosé de Madiran bien chambré, de tante Yvonne et des gaufres à la Chantilly…

Je crains que Cronenberg ne soit encore loin de la réalité : la normalité est un cauchemar.

Israël : Nétanyahou fait bouger les lignes

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Début mai, Benyamin Nétanyahou annonce qu’il va demander la dissolution de la Knesset et convoquer de nouvelles élections pour début septembre 2012, dix-huit mois avant le terme normal de la législature. Cette décision ne surprend personne : alors que la cote de popularité du Premier ministre est au plus haut, les sondages accordent au moins 31 sièges au Likoud (contre 28 aujourd’hui) et annoncent une déroute du principal parti d’opposition, Kadima (centre-gauche), fondé en 2005 par Ariel Sharon, qui pourrait perdre la moitié de ses 29 sièges, principalement au profit d’un Parti travailliste que sa nouvelle dirigeante, Shelly Yachimovich, a remis en ordre de marche. Selon les mêmes enquêtes d’opinion, Yesh Atid (Il y a un avenir), formation fondée par Yaïr Lapid, dont l’unique objectif est de combattre l’influence des religieux[1. Ex-vedette de télévision et fils du défunt politicien Tommy Lapid,
leader du parti ultra-laïque Shinui.], pourrait obtenir une dizaine de sièges. La commission des lois de la Knesset donne son feu vert à cette dissolution, approuvée même par les membres de Kadima, dont certains se mettent sur-le-champ en quête d’un nouveau job, tant leur perspective de réélection leur semble mince. Il ne reste plus qu’à faire voter le texte en séance plénière.

Nétanyahou espère bien sortir du scrutin avec une coalition plus facile à gérer que l’attelage baroque bricolé en 2009, dans lequel des partis ultra-orthodoxes cohabitent avec Israël Beitenou, formation laïque et droitière dirigée par le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, et avec les travaillistes dissidents du ministre de la Défense, Ehoud Barak, qui disposent de quatre sièges. Bref, sur l’épineux sujet des privilèges accordés aux orthodoxes, la majorité est pour le moins divisée. Or, la loi dite « Tal », qui permet aux étudiants des yeshivot[2. Yeshivot (sing. yeshivah) : centres d’étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme.] d’échapper au service militaire, arrive à échéance et Lieberman a menacé de quitter la coalition si le nouveau texte ne mettait pas un terme à ces exemptions.[access capability= »lire_inedits »] Le vote du budget 2013 s’annonce également tendu : en année électorale, chacun entend soigner sa clientèle, notamment les partis ultra-orthodoxes dont l’activité parlementaire consiste essentiellement à maintenir les subventions et avantages consentis par l’État aux haredim[3. Haredim (« Craignant Dieu ») : juifs ultra-orthodoxes.] – la plupart ne travaillent pas, ce qui fait enrager pas mal de monde.

En dépit de la bonne santé économique relative du pays, cette ponction sur la richesse produite par les actifs peut difficilement augmenter aussi vite que la démographie de ce secteur très prolifique de la population juive[4. C’était d’ailleurs l’un des griefs des « campeurs » du Boulevard Rothschild à Tel Aviv, pendant le mouvement de protestation des jeunes de la classe moyenne contre le coût du logement et la cherté de la vie dans les grandes villes..] De nouvelles élections pourraient se traduire par un renforcement du camp laïque et par le sacre d’un Nétanyahou moins vulnérable au
chantage de l’un ou l’autre de ses alliés. L’autre avantage de la dissolution serait d’inverser le calendrier des élections israélienne et américaine.
Si la législature va à son terme, Nétanyahou sera en fin de mandat au moment où Barack Obama sera réélu – comme on l’anticipe à Jérusalem. Le Président américain risque alors de se révéler peu accommodant. En revanche, s’il est en campagne électorale, il lui sera, par exemple, beaucoup plus difficile de s’opposer à une action militaire israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. En somme, Nétanyahou peut rafler la mise sans prendre de risque. Autant dire que personne ne s’attend au coup de théâtre qui intervient dans la nuit du 9 au 10 mai. Nétanyahou renonce à convoquer des élections anticipées et annonce l’entrée au gouvernement de Kadima. Avec 94 sièges sur 120, il dispose ainsi de la plus large majorité qu’ait jamais eue un chef de gouvernement israélien.

Sur le moment, personne ne comprend rien. Pourquoi avoir annoncé une dissolution pour rétropédaler dix jours après ? S’agissait-il de forcer la main au nouveau chef de Kadima, Shaul Mofaz ? Peut-être, mais pourquoi Shaul Mofaz a-t-il accepté, lui qui clamait que « jamais il ne participerait à un gouvernement dirigé par Benyamin Nétanyahou » – paroles que de bonnes âmes ne manquent pas de lui rappeler ? Par ailleurs, la déroute annoncée du petit parti d’Ehoud Barak aurait obligé Nétanyahou à se séparer de son ministre de la Défense, ce qu’il ne souhaite absolument pas. Ces considérations tactiques ont certainement leur importance. Mais ce revirement obéit peut-être, aussi, à des ambitions plus nobles. Seulement, pour le comprendre, il faut se départir des clichés inlassablement répétés, qui font de Nétanyahou un idéologue intransigeant poursuivant un seul but : l’expansion territoriale de l’État juif à travers le développement des implantations en Cisjordanie. Rappelons que, lors de son premier passage au pouvoir, à la fin des années 1990, il n’avait pas remis en question l’accord d’Oslo et même approuvé les accords de Wye Plantation qui conféraient de nouvelles prérogatives à l’Autorité palestinienne. Il n’est ni sourd, ni aveugle à ce qui se fait et se dit dans les enceintes internationales, à Washington et en Europe. Bref, l’isolement diplomatique croissant d’Israël et les échéances à venir, notamment la nouvelle demande de reconnaissance par l’ONU d’un État palestinien dans les frontières de 1967, obligent le Premier ministre à démontrer qu’il n’est pas totalement fermé à la négociation avec Mahmoud Abbas.
L’entrée de Kadima dans la coalition, qui était souhaitée depuis longtemps aussi bien à Washington que dans la plupart des capitales européennes, est un geste fort, ce parti s’étant toujours montré favorable à la reprise des négociations avec Ramallah.

Il y a deux ans, Shaul Mofaz avait même présenté un mémorandum prévoyant l’instauration immédiate d’un État palestinien dans des frontières provisoires qui auraient inclu 60 % du territoire et 90 % de la population arabe de Cisjordanie. Cet arrangement transitoire permettrait, selon Mofaz, de désamorcer les réticences israéliennes à l’installation d’un pouvoir hostile à portée de roquettes des centres névralgiques de l’État hébreu, et de créer entre les deux États des relations de confiance qui aboutiraient, à l’horizon d’une décennie, à un accord sur le tracé définitif de la frontière sur la base de la « Ligne verte » de 1967, des échanges de territoires permettant de rattacher à Israël le bloc d’implantations situé au-delà de cette ligne (Goush Etzion, Maale Adoumim, Ariel). Mofaz est également partisan du démantèlement immédiat des implantions illégales, comme Migron ou Ulpana, qui vient d’être exigé de la Cour suprême d’Israël, mais que le gouvernement ne pourra mettre en oeuvre tant qu’il sera vulnérable aux pressions de la droite nationaliste et des colons les plus extrémistes.

Alors, Nétanyahou n’est peut-être pas le dirigeant dont les élites éclairées de Tel Aviv, New York et Paris rêvent pour Israël. Il n’en a pas moins fait un choix crucial, qui n’est pas sans évoquer celui d’Ariel Sharon en 2005, lorsqu’il décida d’évacuer les implantations juives de Gaza, alors que les primaires au sein du Likoud menaçaient de renforcer le camp des durs. Enfin, la disparition, le 30 avril, à l’âge de 102 ans, de Benzion Nétanyahou, père du Premier ministre, a peut-être libéré celui-ci d’un surmoi ultranationaliste que cet historien, ancien secrétaire de Vladimir Jabotinski, faisait peser sur son rejeton. « Bibi » n’a sans doute pas fini de nous surprendre.[/access]

Dieu que le X est triste

Dans la 1ère circonscription de l’Ariège, une certaine Céline Bara se présente aux élections législatives 2012. Elle appartient toute entière au MAL, le Mouvement Antithéiste et Libertin (mais également, on n’est jamais trop prudent, « antisectes et anticapitaliste »).

Cette actrice de films pornographiques, dont le titre du dernier en date, Au nom du fist, est une sorte de synthèse de son projet anti-religieux et de ses activités extra-conjugales, a toute une série d’intéressantes mesures à promouvoir comme la fermeture des lieux de culte et des zoos, l’avortement jusqu’au dernier mois de grossesse et la peine de mort pour le condamné qui la réclame, l’interdiction de conduire pour les plus de 70 ans et la stérilisation des handicapés à la naissance, la politique de l’enfant mais également de l’animal domestique uniques etc…

On passera sur la contradiction qu’il y a à se dire anticapitaliste et avoir à son actif plus de 150 films classés X, à parler de volupté tout en affichant un regard glacial même soumise à toute une série d’acrobaties censées arracher au moins un sourire, à se dire libertine, tout en interdisant son site aux plus de 70 ans, mais on prendra plus au sérieux sa prétention à perpétuer l’esprit du Professeur Choron en ayant proposé, en 2009 mais également cette année, des calendriers supposés renouer avec l’iconoclasme d’Hara-kiri.

Si l’on voit sur le premier la dame dépoitraillée en niqab, en Vierge au chimpanzé ou en déesse Shiva faisant des doigts d’honneur, sur le dernier en date, on est en effet davantage dans une veine excrémentielle, avec étrons sur le drapeau français (mais ouf ! Frappé du logo du FN, donc dans une perspective qu’on imagine dérangeante et salutaire) ou traînées sanguinolentes par le biais d’un crucifix judicieusement placé, sur une étoile de David et un croissant (conjointement, hein ! pas de favoritisme). A noter également la dame sur le pot, celui-ci étant décoré comme une petite synagogue de poche, intitulé finement « territoire occupé ». A part peut-être le cliché qui la montre avec un marteau et une faucille comme si elle arborait des symboles hautement transgressifs (alors qu’ils sont, sur le canapé rouge de Drucker, à la portée du premier facteur venu), aucune de ces photos n’est drôle, plutôt triste à pleurer même, tant elles témoignent de la complète absence de cet esprit mordant et absurde, drolatique et violent, qui faisait le sel des montages d’Hara-kiri.

Comme l’a intelligemment démontré Pacôme Thiellement dans Tous les chevaliers sauvages (Editions Philippe Rey, 2012)), l’humour des Choron, Gébé ou Reiser ne peut plus contrer le système d’aujourd’hui non seulement parce que l’homme ou la femme politiques sont devenus des humoristes comme les autres, aussi ringards, aussi mauvais que les autres, mais surtout parce que la réjouissante cruauté et les éclats destructeurs d’Hara-kiri seraient immédiatement mis en cause comme « atteinte aux libertés fondamentales », « populisme qui ne dit pas son nom » ou que sais-je de plus infamant encore. Rien de tel bien évidemment ici, car en se tenant à quelques symboles souillés avec application, regard noir et poitrine en avant, en ne créant aucune surprise libératrice, à l’instar d’une banale pub Benetton pour adultes, Mme Bara fait surtout preuve d’un conformisme ennuyeux à mourir.

Elle est en tout cas l’une des preuves, s’il en était besoin, que le monde politique n’est plus que « le secteur divertissement du monde industriel et financier »[1. Comme le disait Frank Zappa cité par Thiellement.].

Photo : Céline Bara

Arnaud Montebourg en liberté surveillée

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Il est attendu comme le messie. Le ministre du Redressement productif (et non pas progressif, bande de canailles) Arnaud Montebourg a fait sa première sortie de terrain aujourd’hui près de Marseille. Première visite ministérielle aux salariés de Fralib qui veulent reprendre leur activité (du thé en sachet) alors que l’actionnaire principal Unilever veut mettre la clé sous la porte.

Montebourg a annoncé qu’il viendrait avec des solutions. Tant qu’à faire, autant réussir un bon coup tout de suite, si c’est envisageable, quitte à ne sauver que la moitié des emplois. Parce que les temps promettent d’être durs, voire très durs.

Parce que démondialisateur en parole ça va, mais une fois installé à Bercy c’est une autre paire de manches (mais non, ce n’est pas une attaque déguisée contre les chemises du nouveau président, bande de malpensants). Le nouveau ministre l’a d’ailleurs rapidement signalé, dans une interview trois jours après sa nomination, qui fut la récompense de son ralliement à la Hollandie après les primaires socialistes : il y aura des échecs, sous-entendu je ne suis pas le magicien d’Oz qui va empêcher les licenciements, redresser les entreprises et relancer l’industrie à moi tout seul.

Une prudence bien étonnante chez celui qui parle fort, souvent, et pour ne rien dire, souvent aussi. C’est que Montebourg a peut-être compris que ce ministère était à la fois sa chance et sa prison. Les clous – made in France – sur sa croix à venir pour 2017.

Evidemment, le quinquennat s’annonce économique et social : chômage, budget, salaires des grands patrons, réindustrialisation, retraites, c’est sur ce terrain que la gauche et le gouvernement sont attendus par les Français. Il faut faire mieux que Christian Estrosi et Xavier Bertrand, au moins pour ce qui est de la rhétorique. Et il faut à tout prix faire mentir l’adage de Jospin 2002, expliquant aux salariés de Michelin, à qui on annonçait des réductions d’effectifs et un cours de bourse en hausse, que l’Etat ne peut pas tout. Jospin a fini par le payer au premier tour de la présidentielle de 2002, la gauche le sait. Alors il faut dire que l’Etat peut, que l’Etat peut un peu et qu’il vous le montre. Pour les miracles, on est prié de s’adresser au ciel, aux Allemands, aux Chinois, ou à la main invisible et à la croissance mondiale réunies.

Revenons à notre redressement productif : que peut faire ce ministre ? Des discours et des déplacements dans un premier temps. Puis bouger ses bras et essayer de trouver des solutions. Si ça ne tombe pas assez vite, au moins pour les dossiers emblématiques (Fralib, Petroplus ou Peugeot-Aulnay) ça coûtera cher politiquement. Et qui sera la victime idéale de cette impuissance politique ? Montebourg lui-même. Je parie que les syndicats vont se faire un plaisir d’en faire leur cible favorite, les « amis » du Front de gauche – dont il a un peu trop séduit les électeurs aux primaires – aussi. Et je mise aussi sur ses camarades du gouvernement pour le tacler en douce, et bientôt au grand jour. Car du redressement on passera vite au ministère des plans sociaux. Je lui souhaite bon courage pour tous les Air France à venir, par exemple les opérateurs de téléphonie ou les banques qui rêvent tout haut de dégraisser par milliers.

On a d’ailleurs du mal à imaginer que cette mission intrinsèquement impossible doive quoi que ce soit au hasard. Hollande se méfie de Montebourg, même s’il a fait une campagne efficace et loyale, oubliant sans moufter qu’on avait enterré ses thèmes favoris (le protectionnisme et la démondialisation) au nom d’une certaine centrisation des thèmes. On n’imagine pas qu’il ne vise pas 2017, tout bardé d’une légitimité gouvernementale dans un secteur crucial. Alors, il faut le mettre sous surveillance : quoi de mieux qu’un portefeuille où il ne peut pas réussir, sauf miracle (qu’on lui et nous souhaite) ?

Moscovici, ministre de l’Economie, vérifiera qu’on ne joue pas avec les frontières, même pour sauver nos aciéries. Sapin, en charge du social, expliquera qu’il est un peu brouillon et ne connaît rien à la mécanique subtile (pour ne pas dire sclérosée) de la négociation avec le patronat et les syndicats. Cahuzac au Budget dira qu’il n’y a pas d’argent public pour relancer quoi que ce soit. Et Ayrault dans tout ça ? Il laissera faire avant de recadrer sèchement Arnaud quand il dira des âneries qui énervent les éditorialistes de BFM Business ou des Echos.

Si ça s’arrange, le président Hollande engrangera les bénéfices. Si ça va mal, le grand ministre du machinchose productif sera prié de manger son chapeau ou de repartir au conseil général de Saône-et-Loire faire des ronds-points et des écomusées. Pas vraiment un redressement pour Arnaud, mais, au moins, une sorte de relocalisation, finalement…

 
*Photo : Des Idées et des Rêves

Egypte : le prisme médiatique, ça trompe énormément

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D’après les premiers chiffres recueillis dans 90% des bureaux de vote dépouillés, le second tour de l’élection présidentielle égyptienne opposera deux « outsiders », comme on dit en bon français : le candidat des Frères Musulmans, des salafistes et d’une partie de la gauche Mohamed Morsi (28% des voix) et le dernier premier ministre de Moubarak, le militaire de carrière Ahmed Chafiq (21%).

Pour les deux favoris du scrutin, l’ancien chef de la Ligue Arabe Amr Moussa, qui atteint péniblement les 12% et se voit relégué à la cinquième place, ainsi qu’Abdel Moneim Aboul Foutouh, islamiste de tendance plus « centriste » (sic), c’est une Bérézina électorale.

Mais le premier vaincu de l’élection est peut-être le système médiatique, qu’un Jean-Luc Mélenchon ou un Nicolas Dupont-Aignan cairote aurait tôt fait d’accuser. A raison, puisque le prisme déformant des grandes catégories universelles reprises par les mass media confondent la réalité complexe de l’Egypte avec le romantisme révolutionnaire de la Place Tahrir. Ces premiers résultats révèlent au moins deux faits sociaux majeurs qui ont été massivement occultés. Primo, l’allégeance d’une grande partie de la population à l’ordre politique post-nassérien, qui explique le score inattendu d’Ahmed Chafiq, lequel n’a fait campagne qu’au nom du retour au paradis perdu de l’ordre et de la sécurité pré-révolutionnaires. Secundo, la déroute du candidat de l’opinion internationale Amr Moussa rappelle les précédentes bévues des grands médias lorsqu’ils voyagent en terrain inconnu : combien de Rafsandjani, de George Weah et d’Ahmed Chalabi en ont été pour leurs frais !

Dernier paradoxe, pas piqué des hannetons, la jeunesse égyptienne expatriée, dont la bourgeoisie irrigue les universités parisiennes, semble vivre un 21 avril sauce foul. En qualifiant un barbu et un représentant de l’ancien régime honni, le vilain peuple égyptien a douché les illusions réformistes de la génération facebook. Les plus naïfs nous rétorqueront que seuls 50% des égyptiens sont allés voter, ce qui leur laisse un filet d’espoir : comme dirait Brecht, la moitié du peuple pense mal, changeons le peuple !

L’insupportable monopole d’Internet Explorer

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Une vieille blague de geek pose la question suivante :

« – À quoi sert Internet Explorer ?
– À télécharger Firefox »

Il faut dire les choses telles qu’elles sont : Internet Explorer de Microsoft est de loin le plus mauvais des navigateurs internet que vous puissiez utiliser pour vous promener sur l’horrible toile sauvage et dérégulée. C’est lent, d’une ergonomie plus que moyenne et, y compris sur des ordinateurs de type PC, il n’y a aucun intérêt à l’utiliser au détriment d’un logiciel concurrent.

Du coup, la plupart des nouveaux acquéreurs d’une machine équipée du système d’exploitation de Microsoft[1. Qui n’est autre que Windows.] se précipitent pour lancer Internet Explorer afin de télécharger un navigateur plus à leur goût. C’est simple, rapide et – cerise sur le gâteau – parfaitement gratuit.

Or, cela fait plus d’une décennie que nos bons politiciens, qui n’ont, pour la plupart, jamais mis les pieds dans une entreprise et ne gardent dans le meilleur des cas qu’une vision très scolaire de la concurrence, se sont mis en tête de « briser le monopole de Microsoft ». Invariablement, les éco-analphabètes qui nous gouvernent nous ressortent le bon vieux coup de la « concurrence pure et parfaite »[2. Pour mémoire, la « concurrence pure et parfaire » est une des hypothèses volontairement simplificatrices posées par les théoriciens néoclassiques dans leurs tentatives de modélisation de l’économie de marché.] comme si la domination toute provisoire d’une entreprise sur un marché était comparable au monopole de la Sécurité Sociale sur la santé. Du Département de la justice des États-Unis jusqu’à notre très technocratique Commission européenne, on ne définit le monopole que par l’exclusivité de la vente d’un produit; LU étant ainsi en situation de monopole sur le Petit Beurre[3. Mais aucune procédure pour abus de position dominante n’a encore été déclenchée.].

Après des années de procédures qui ont sans doute permis de nourrir quelques milliers de fonctionnaires et d’hommes de loi à nos dépens, les propriétaires d’un ordinateur géré par Windows ont remarqué qu’Internet Explorer était toujours là, prêt à remplir sa mission paradoxale : télécharger gratuitement un autre navigateur. Vous avez peut être aussi noté qu’on entend moins parler de l’insupportable mainmise de Microsoft sur Internet. C’est qu’assez étrangement, il faut bien le dire, les consommateurs n’ont pas attendu le législateur pour faire leur choix : la part de marché d’Internet Explorer s’est effondrée, passant de 86% en avril 2002 à un peu plus de 18% aujourd’hui. Aujourd’hui, les nouveaux numéros 1 mondiaux du domaine sont Chrome de Google (38,3%) et Firefox de Mozilla (35,8%)[3. Les chiffres ici].

Dans les années qui viennent, les politiciens qui cherchaient des poux dans la tête de Bill Gates au nom d’une conception très approximative de la libre concurrence seront sans doute les premiers à réclamer des politiques protectionnistes et une priorité sur les contrats publics au nom de la « préservation des emplois ». Nous voilà bien barrés…

 
*Photo : mr.throk

Taux zéro

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Ce mercredi 23 mai 2012, l’État allemand a emprunté 5 milliards d’euros sur les marchés financiers jusqu’au 13 juin 2014 – soit pour un peu plus de deux ans. Comme d’habitude, la Deutsche Bundesbank a mis une obligation fédérale (Bundesschatzanweisungen) aux enchères ; elle a reçu un peu plus de 7,7 milliards d’offres et en a retenu les meilleures pour le montant de 5 milliards initialement prévu. Si je vous parle de cette émission, ce n’est pas que le montant emprunté et la durée de l’emprunt aient quoi que ce soit d’inhabituel. Ce n’est pas non plus parce que l’offre de la Deutsche Bundesbank a été sursouscrite – c’est tout ce qu’il y a de plus commun. Mais cette obligation a été émise au taux de 0%. Oui, vous avez bien lu : l’État allemand est désormais en mesure, sans le moindre problème, d’emprunter 5 milliards d’euros sur 2 ans sans payer ne serait-ce qu’un centime d’intérêt.

Cette première historique est un symbole : mai 2012 est le mois, dans toute l’histoire connue, où les États dont la situation financière est encore à peu près tenable se sont financés aux taux les plus bas jamais observés. Jugez vous-même : à l’heure où j’écris ces lignes[1. Vendredi 25 mai 2012; les taux étant ceux de 10 heures (heure de Paris) selon Bloomberg.], le taux des obligations fédérales allemandes à 10 ans vaut un peu plus de 1,408% ; en légère hausse par rapport à leur record historique de 1,376% atteint le 23 mai 2012; les Treasury Bonds à 10 ans du gouvernement fédéral des États-Unis se négocient à 1,774% après avoir s’être échangés au niveau record de 1,6886% dans la journée du 17 mai 2012; les OAT à 10 ans de l’État français cotent 2,456% après avoir battu leur record absolu ce matin même à 2,414%.

C’est historique, il n’y a pas d’autre mot.

Dessine-moi un président normal

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Si le « grand débat » de l’entre-deux-tours n’invitait pas dans l’ensemble à la franche rigolade, les fans des Monty Python et autres amateurs de quiproquos absurdes ont eu au moins un bon moment : alors que François Hollande venait de reconnaître qu’il ne saurait y avoir de « président normal », Nicolas Sarkozy lui répliqua du tac au tac, cinglant comme il sait l’être, qu’il ne pouvait pas dire qu’il serait un président normal et que, s’il avait un peu plus d’expérience, il saurait bien qu’il ne peut y avoir de président normal. En résumé, cela donnait ce dialogue où ne manquait que le professeur Tournesol :

– Je ne serai pas un président normal !
– Vous vous trompez ! Vous ne serez pas un président normal !

Nous voilà bien avancés. Par-delà le caractère un tantinet surréaliste de l’échange, il n’est donc pas sans intérêt de revenir un instant sur cette formule piégée mais indéfiniment reprise par la presse − et de se demander si le nouvel élu sera, ou non, un « président normal ».[access capability= »lire_inedits »] Avant de jouer au devin, on doit toutefois constater le caractère extrêmement flou, incertain et discutable, de cette notion de « normalité » − tout particulièrement lorsqu’elle s’applique au chef de l’État. Être « normal », en effet, consiste à se conformer à la norme commune. Mais la norme commune de quoi ? Des autres hommes, des citoyens ordinaires, de ceux que l’on appelle les « gouvernés » ? Ou bien, des autres présidents de la Ve République ? Car la normalité − c’est le moins que l’on puisse dire, on s’en doute − n’a pas le même sens dans un cas et dans l’autre.

« Normal » comme un citoyen ?

Le rêve du « président-citoyen » qui, pour tout le reste, serait semblable aux autres, bref, du « président normal », fut longtemps caressé par une gauche traditionnellement mal à l’aise avec la dimension monarchique inhérente à la Ve République.
L’une des manifestations les plus significatives de cette orientation porte sur la question, ô combien controversée, de la responsabilité pénale du Président de la République. En 1999, en effet, le Conseil constitutionnel, cédant assez malencontreusement aux pressions de l’Élysée, déclara que le Président ne pouvait être poursuivi pendant son mandat devant des juridictions pénales ordinaires − menace qui, à l’époque, pendait dangereusement au nez du président Chirac. Cette position, qui conférait au chef de l’État une quasi-immunité pénale, y compris pour les actes antérieurs à son élection ou étrangers à ses fonctions, fut aussitôt attaquée par la gauche qui déposa à ce propos, le 29 mai 2001, une proposition de loi constitutionnelle. Une proposition d’autant plus intéressante qu’elle avait pour auteurs François Hollande et Jean-Marc Ayrault, et qu’elle affirmait « nécessaire » que le chef de l’État relève des tribunaux de droit commun pour les actes sans lien avec l’exercice de ses fonctions, afin qu’il devienne « un véritable président-citoyen, soumis aux lois de la République, comme chacun de nos concitoyens ». Une proposition que l’on a d’ailleurs de bonnes chances de voir resurgir au cours des prochains mois, comme le candidat Hollande s’y est engagé lors du débat du 2 mai.
Dans le sens de cette normalisation à tout-va, on assure que le nouveau président, merveille des merveilles, utilisera le train lorsque c’est possible, plutôt que les avions du GLAM et les jets, privés ou publics dont son prédécesseur fut si friand.

Mais sans doute faut-il relativiser la portée de ces annonces : le général de Gaulle, monarque républicain par excellence, préférait également les chemins de fer (ou sa bonne vieille DS), et se trouvait lui aussi soumis, en vertu de l’article 68 de la Constitution, à la compétence des juridictions ordinaires pour tous les actes détachables de ses fonctions : jamais il n’eut l’idée saugrenue de réclamer à cet égard une transformation de son statut pénal, comme s’en félicitait d’ailleurs son ancien garde des sceaux, Jean Foyer. Et c’est ainsi que la révision constitutionnelle destinée à instituer un « président normal » consistera simplement à revenir à ce qui était l’usage incontesté à l’époque du Général, au plus fort de la monarchie républicaine.
Et pour le reste ? François Hollande, président, ressemblera-t-il effectivement à monsieur tout-le-monde ? Le Français moyen parvenu à l’Élysée ? On peut en douter, en raison, d’abord, de la nature des fonctions qui seront les siennes : comme le notait plaisamment Christian Millau en juin 2011, « il n’y a que le gentil François Hollande pour croire innocemment qu’un président de la République peut être un homme comme les autres. Un monsieur − ou une madame − qui dort à l’Élysée et peut d’un geste, à son petit déjeuner, déclencher le feu nucléaire ou, à tout le moins, virer son premier ministre, a peu de chances d’être jamais normal. » Mais par-delà la rhétorique obligée, et la volonté de se distinguer de « l’homme pressé » de l’Élysée, Hollande y croyait-il vraiment ? Était-il si innocent que cela ? Et si oui, le restera-t-il longtemps ? Dans le dernier volume de ses Carnets secrets, Michèle Cotta, observatrice sagace des us et coutumes de la Ve République, note en 1997 que le futur président est « parfaitement sans illusions » . Le gentil rêveur cache un pragmatique consommé, qui sait que l’habit fait le moine, et que l’on ne revêt pas impunément la tunique de Nessus de la présidence.

Et l’on touche ici à un autre point : si Hollande a peu de chances d’être un « président normal », ce n’est pas seulement à cause de la fonction qu’il sera amené à exercer, mais aussi en raison de sa propre personnalité − qui, malgré les apparences, n’est pas vraiment celle du Français moyen. En parcourant les Carnets secrets de Michèle Cotta, on comprend en effet à quel point Hollande ne se ressemble pas. Il a beau avoir la tête du « Oui -Oui » des Guignols, du « Flamby » brocardé jadis par Montebourg, de la « Fraise des bois » dépeinte par Laurent Fabius, la réalité est tout autre. Ses dehors bonhommes, son apparente naïveté cachent, assure Michèle Cotta, une habileté redoutable : « Trop rapide, trop intelligent, trop ironique », constate-t-elle en 2002, au point de lui en faire le reproche: « Il faut que les auditeurs ou les téléspectateurs le suivent, non qu’il galope devant eux. » Pour être élu, Hollande a dû apprendre la leçon, se tempérer. Mais cela ne change rien à ce qu’il est au fond. Pas vraiment le type normal.

« Normal » comme un président ?

Précisons : François Hollande, devenu président, ne sera pas « normal » au sens où il pourrait ressembler en tout, ou presque, à un citoyen ordinaire − abolissant, dans un grand geste républicain, toute distinction entre gouvernant et gouvernés, comme l’ont toujours rêvé les disciples de Rousseau. En revanche, quoi qu’en pensent les partisans d’une VIe République, il est probable qu’il ressemble à cet égard à ceux qui l’ont précédé à l’Élysée, et qu’il apparaisse ainsi parfaitement normal au regard des principes et des pratiques de la Ve République.
Là encore, bien entendu, on pourrait s’interroger à perte de vue sur ce qui constitue la norme, et donc la normalité. Si l’on exclut le cas de la cohabitation, radicalement contraire à l’esprit de la Ve République, on pourrait considérer que, par-delà les variations liées aux circonstances et aux personnes, la « norme » correspond assez bien à l’idée que développe de Gaulle dès 1946, dans son célèbre discours de Bayeux : « C’est […] du chef de l’État, placé au-dessus des partis, […] que doit procéder le pouvoir exécutif. Au chef de l’État la charge d’accorder l’intérêt général quant au choix des hommes avec l’orientation qui se dégage du Parlement. À lui la mission de nommer les ministres et, d’abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement. […] A lui l’attribution de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques, soit normalement par le conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître par des élections sa décision souveraine. À lui, s’il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d’être le garant de l’indépendance nationale et des traités conclus par la France. »
Or, sur le contenu de la fonction présidentielle, que déclare François Hollande ?
En premier lieu, qu’il se situera au-dessus des partis : « Moi, Président de la République, je ne serai pas chef de la majorité. Je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Élysée. Moi, Président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds pour mon propre parti, dans un hôtel parisien. »

En second lieu, qu’il se réservera les décisions fondamentales, « les grandes orientations, les grandes impulsions », sans se mêler de la politique quotidienne, qui relève du gouvernement : bref, qu’il ne sera pas « président de tout, chef de tout et, en définitive, responsable de rien ». À ce titre, par exemple, il annonce qu’il fera un « acte de décentralisation », qu’il engagera de « grands débats » et introduira la proportionnelle pour les élections législatives de 2017 − mais, en revanche, qu’il renoncera à « nommer les directeurs des chaînes de télévision publiques »…
Que, par ailleurs, il assure vouloir faire en sorte que son « comportement soit à chaque instant exemplaire ». Cela va sans dire… les Français n’avaient envie d’élire à leur tête ni un Strauss-Kahn ni un Bernard Tapie. Mais là encore, rien de nouveau sous le soleil : depuis le général de Gaulle, le président doit s’efforcer de respecter scrupuleusement les règles morales ou, du moins, de le faire croire.
En somme, s’il s’en tient au programme qu’il a exposé aux Français le 2 mai, François Hollande a effectivement toutes chances d’être un président normal. Autrement dit, et c’est tant mieux, un homme parfaitement anormal.[/access]

Cancres de l’Eurovision : vive la crise !

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Dans un article lapidaire, Le Monde rapporte les confidences de la candidate espagnole à l’Eurovision, dont la finale se déroulera samedi soir devant des millions de téléspectateurs émerveillés par le kitsch de l’événement.

D’après Pastora Soler, ses parrains télévisuels auraient tout intérêt à la voir échouer à Bakou – capitale de l’Azerbaïdjan, ce qui traduit les hautes vues eurasiennes des concepteurs du concours- pour ne pas se coltiner l’organisation coûteuse du télé-crochet l’an prochain. Car une tradition intangible veut que le pays gagnant rafle la gestion de la soirée l’année suivant son couronnement. Pour l’Espagne, qui a d’autres chats financiers à fouetter, le cadeau paraît bien empoisonné, d’où la recommandation faite à sa candidate de mettre toutes les chances d’échec de son côté.

En France, nous n’avons pas attendu la crise de l’euro et les secousses du système financier pour éviter le surcoût d’un éventuel succès. Grâces soient rendues aux sélectionneurs des candidats hexagonaux, qui s’efforcent de ne pas trouver de successeur à la légendaire Marie Myriam. L’an dernier, Amaury Vassili a brillamment raté le coche avec sa comptine corse Sognu, l’érigeant en digne successeur des Sébastien Tellier (qui réussit l’exploit d’arriver en fin de classement avec l’entraînant Divine), Patricia Kaas et autres Jessy Matador, dont le refrain inspiré « Allez allez allez, allez ola olé/Allez allez allez ola olé/ Allez allez allez, allez ola olé/ Allez allez allez, c’est le son de l’année » ne suscita bizarrement pas l’engouement du public lors de l’antépénultième édition.

Allez, sans mauvais esprit, pour que 2013 ne soit pas pire que 2012 sous les cieux tricolores, souhaitons à la charmante Anggun et à sa world music le même accueil samedi.

La chute de la maison Delors

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Un beau lapsus vaut mieux qu’un long discours. En souhaitant que « Martine Aubry » ne soit pas élue, le 17 juin, député de la circonscription d’Hénin-Beaumont, Vincent Peillon a révélé les vrais sentiments qu’il éprouve pour la première secrétaire du Parti socialiste : une aversion comparable à celle qu’il entretient à l’égard de Marine Le Pen. La loi d’airain de la vie politique se résume au « Vae victis ! » (Malheur aux vaincus !) du chef gaulois Brennus jetant son bouclier sur la balance pour augmenter la quantité d’or extorquée aux Romains défaits. Tous les sourires, amabilités et bises sonores échangés ces derniers jours entre Hollande, Ayrault et Martine Aubry doivent être interprétés comme une posture préélectorale. Le PS serait ainsi le pays des Bisounours, alors que du côté de l’UMP, la castagne entre Copé et Fillon n’a pu être mise au frigo en attendant le 17 juin. Personne n’est dupe, mais cette hypocrisie est une forme de politesse que l’on doit aux électeurs, comme celle des parents qui, conscients de leurs responsabilités, évitent de se quereller devant leurs enfants.

Le sort des urnes a été régulièrement défavorable à Martine Aubry depuis le lancement de la primaire socialiste à la présidentielle. Emberlificotée dans le « pacte de Marrakech » conclu avec Dominique Strauss-Kahn (à lui l’Elysée, à elle Matignon), elle se plante lors de la primaire, largement battue par François Hollande. Et se comporte pendant cette campagne de manière à rendre impossible un rabibochage avec le vainqueur (« gauche molle », « quand c’est flou, y a un loup… »). La vraie campagne présidentielle redonne pourtant quelque espoir à Martine : la montée en puissance de Mélenchon dans les sondages allait rendre incontournable sa venue à Matignon, elle seule étant en mesure de se concilier les bonnes grâces d’un Front de gauche revenu aux scores du PC d’avant Mitterrand. Caramba, encore raté ! La fusée mélenchoniste n’a pas atteint l’orbite espérée, et Martine Aubry doit faire ceinture pour la rue de Varenne.

Il ne lui reste plus comme choix que de faire allégeance en entrant dans le gouvernement Ayrault, qualifiée par elle de « naze », selon Le Canard enchaîné, ou de se mettre « en réserve de la République » en boudant dans son beffroi lillois. Elle a choisi cette dernière solution, qui pourrait bien être le commencement de la fin de sa carrière politique. Elle ne sera pas député, car elle ne se présente pas aux législatives, et elle a annoncé qu’elle ne briguerait pas la direction du PS lors du prochain congrès prévu au mois d’octobre prochain. Une sage décision, car en étant candidate à sa propre succession, elle allait au devant d’une grosse déconvenue : malgré toute l’amitié que lui portent quelques barons locaux du parti, ils ne se bougeront pas pour bourrer les urnes en sa faveur, comme ce fut le cas lors du congrès de Reims en 2008. Quand le patron est à l’Elysée, la maison socialiste doit être gardée par un fidèle de chez fidèle, comme du temps de Mitterrand. Comme, de l’avis général, Martine Aubry est une vraie méchante, elle profite des derniers leviers de pouvoir qui lui restent rue de Solférino pour faire quelques mauvaises manières au nouveau président, en écartant des proches de François Hollande de l’investiture PS aux législatives au profit de ses amis.

On aurait tort, cependant, de ne voir dans cet affrontement Hollande-Aubry qu’un banal choc d’ambitions personnelles. Martine Aubry, jusqu’à sa défaite aux primaires, avait amorcé un vrai tournant idéologique du PS. Flanquée sur sa gauche par Benoît Hamon (plus inconsistant que lui, tu meurs !), elle avait entrepris une dépolitisation en profondeur de la doctrine du parti. Le social disparaissait au profit du « sociétal » dans le sillage des théories développée par la fondation Terra Nova, du sociologue Michel Wieviorka et des épigones français de l’idéologie américaine du « care ». L’alliance programmatique de long terme avec les Verts s’était concrétisée par un compromis avec les écologistes où ces derniers se taillaient la part du lion, avec la sortie du nucléaire, et une approche communautariste et multiculturaliste de la gestion de la société française. Dès la victoire de François Hollande à la primaire socialiste, il fut mis bon ordre à tout cela pour en revenir à une conception plus traditionnelle d’une social-démocratie à la française, sociale dans la limite des possibilités financières, raisonnablement productiviste et ne considérant pas la Nation comme un gros mot.

Les premiers pas de Hollande sur la scène internationale, au G8, à l’OTAN et à Bruxelles confortent ce retour aux principes fondamentaux d’une gauche au pouvoir qui ne craint pas d’affirmer la singularité française dans les controverses sur la marche du monde. Il semble avoir compris que l’Europe de 2012 n’est plus celle des années 90, où Mitterrand, Delors et Kohl pouvaient, hélas, imposer à leurs peuples et au continent le funeste traité de Maastricht, dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Penser que l’instauration d’une monnaie unique dans un espace géopolitique sans solidarité entre ses utilisateurs pouvait fonctionner en temps de crise défie toutes les lois du bon sens. Aujourd’hui, en rassemblant autour de lui la gauche du « oui » et du non au référendum de 2005, Hollande prend acte que Merkel n’est pas Helmut Kohl, et qu’il urge de sortir du dogme du couple franco-allemand envers et contre tous. L’issue de la bataille sur les euro-obligations sera à cet égard décisive.

Elle ne débouchera pas, contrairement à ce que pensent les éternels eurobéats, sur une fédéralisation en catastrophe de la gestion économique et sociale de l’UE, pour la bonne et simple raison que les Allemands et leurs alliés (Pays-Bas, Suède, Finlande et quelques autres) n’en veulent à aucun prix. Même le SPD allemand est à cet égard dans une nasse : l’opinion outre-Rhin est très majoritairement hostile à ce que l’Allemagne finance les pays dits du « Club Med », et les élections générales sont pour 2013… L’idée fédéraliste européenne est en recul partout en Europe, dans les partis de droite comme dans ceux de gauche, à l’exception des libéraux et des écologistes, dont la forme électorale n’est pas brillante… Il n’y aura donc pas d’euro-obligations « modèle Hollande », pour permettre le financement des pays en difficulté.

L’habileté de Hollande sera de faire porter à l’Allemagne la responsabilité de l’écroulement du château de cartes construit par son ancien mentor Jacques Delors. Ce dernier, qui était sorti de sa retraite pour soutenir sa fille (« la meilleure ! »), lors de la primaire PS, n’était présent ni à l’Elysée, ni à la mairie de Paris lors des cérémonies d’investiture de François Hollande. Qu’il n’ait pas été invité, ou qu’il ait boudé ces raouts est anecdotique. Il savait parfaitement que le triomphe de son ancien disciple signifiait l’enterrement de l’œuvre de sa vie.

*Photo : Parti Socialiste

Normal, vous avez dit normal, comme c’est normal…

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« La normalité est une expérience plus extrême que ce que les gens veulent communément admettre » nous dit David Cronenberg, comme pour faire écho au nouveau chef de l’Etat qui nous promet d’être un président normal. Qu’est-ce qu’un président normal, me direz-vous ? Eh bien, il me semble confusément comprendre que c’est un président « pas comme Nicolas Sarkozy » : la normalité, en fin de compte, c’est tout ce que n’était pas le précédent.

Ce qui est troublant, somme toute, si l’on se réfère à des définitions simples de la normalité. Sans aller chercher dans la chimie (normalité d’une solution = nombre de moles et blablabla) ou la statistique gaussienne (car je me gausse de l’arithmétique); la normalité, c’est le caractère de ce qui est normal ! Sarko n’était pas normal ? Fou dans la tête, incohérent, excentrique, dépravé, vicieux, mystique, déviant, atrabilaire, copocléphile, eczémateux, insomniaque, que sais-je ?

Le concept est double, paraît-il comme le gras du même tabac. Je lis : quantitativement, conforme au type le plus fréquent, ce qui est dénombré en plus grande quantité et qualitativement : conforme à une norme, une règle, à ce qui DOIT être, en adéquation avec un référent d’ordre supérieur… Résumons: les François Hollande courent les rues et ils correspondent à la Volonté Divine ou peut-être à l’Esprit supérieur de la République (Ah, les mânes de Charles de Gaulle). Faire un régime amaigrissant, distribuer des iPads aux enfants corréziens, sont quelques unes des adéquations catégoriques à la normalité contemporaine.

D’ici quelques années, il faudra sans doute oublier toute symbolique de l’ancien temps, ces âges obscurs et obscurantistes de l’amour des livres, du cassoulet arrosé de Madiran bien chambré, de tante Yvonne et des gaufres à la Chantilly…

Je crains que Cronenberg ne soit encore loin de la réalité : la normalité est un cauchemar.

Israël : Nétanyahou fait bouger les lignes

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Début mai, Benyamin Nétanyahou annonce qu’il va demander la dissolution de la Knesset et convoquer de nouvelles élections pour début septembre 2012, dix-huit mois avant le terme normal de la législature. Cette décision ne surprend personne : alors que la cote de popularité du Premier ministre est au plus haut, les sondages accordent au moins 31 sièges au Likoud (contre 28 aujourd’hui) et annoncent une déroute du principal parti d’opposition, Kadima (centre-gauche), fondé en 2005 par Ariel Sharon, qui pourrait perdre la moitié de ses 29 sièges, principalement au profit d’un Parti travailliste que sa nouvelle dirigeante, Shelly Yachimovich, a remis en ordre de marche. Selon les mêmes enquêtes d’opinion, Yesh Atid (Il y a un avenir), formation fondée par Yaïr Lapid, dont l’unique objectif est de combattre l’influence des religieux[1. Ex-vedette de télévision et fils du défunt politicien Tommy Lapid,
leader du parti ultra-laïque Shinui.], pourrait obtenir une dizaine de sièges. La commission des lois de la Knesset donne son feu vert à cette dissolution, approuvée même par les membres de Kadima, dont certains se mettent sur-le-champ en quête d’un nouveau job, tant leur perspective de réélection leur semble mince. Il ne reste plus qu’à faire voter le texte en séance plénière.

Nétanyahou espère bien sortir du scrutin avec une coalition plus facile à gérer que l’attelage baroque bricolé en 2009, dans lequel des partis ultra-orthodoxes cohabitent avec Israël Beitenou, formation laïque et droitière dirigée par le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, et avec les travaillistes dissidents du ministre de la Défense, Ehoud Barak, qui disposent de quatre sièges. Bref, sur l’épineux sujet des privilèges accordés aux orthodoxes, la majorité est pour le moins divisée. Or, la loi dite « Tal », qui permet aux étudiants des yeshivot[2. Yeshivot (sing. yeshivah) : centres d’étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme.] d’échapper au service militaire, arrive à échéance et Lieberman a menacé de quitter la coalition si le nouveau texte ne mettait pas un terme à ces exemptions.[access capability= »lire_inedits »] Le vote du budget 2013 s’annonce également tendu : en année électorale, chacun entend soigner sa clientèle, notamment les partis ultra-orthodoxes dont l’activité parlementaire consiste essentiellement à maintenir les subventions et avantages consentis par l’État aux haredim[3. Haredim (« Craignant Dieu ») : juifs ultra-orthodoxes.] – la plupart ne travaillent pas, ce qui fait enrager pas mal de monde.

En dépit de la bonne santé économique relative du pays, cette ponction sur la richesse produite par les actifs peut difficilement augmenter aussi vite que la démographie de ce secteur très prolifique de la population juive[4. C’était d’ailleurs l’un des griefs des « campeurs » du Boulevard Rothschild à Tel Aviv, pendant le mouvement de protestation des jeunes de la classe moyenne contre le coût du logement et la cherté de la vie dans les grandes villes..] De nouvelles élections pourraient se traduire par un renforcement du camp laïque et par le sacre d’un Nétanyahou moins vulnérable au
chantage de l’un ou l’autre de ses alliés. L’autre avantage de la dissolution serait d’inverser le calendrier des élections israélienne et américaine.
Si la législature va à son terme, Nétanyahou sera en fin de mandat au moment où Barack Obama sera réélu – comme on l’anticipe à Jérusalem. Le Président américain risque alors de se révéler peu accommodant. En revanche, s’il est en campagne électorale, il lui sera, par exemple, beaucoup plus difficile de s’opposer à une action militaire israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. En somme, Nétanyahou peut rafler la mise sans prendre de risque. Autant dire que personne ne s’attend au coup de théâtre qui intervient dans la nuit du 9 au 10 mai. Nétanyahou renonce à convoquer des élections anticipées et annonce l’entrée au gouvernement de Kadima. Avec 94 sièges sur 120, il dispose ainsi de la plus large majorité qu’ait jamais eue un chef de gouvernement israélien.

Sur le moment, personne ne comprend rien. Pourquoi avoir annoncé une dissolution pour rétropédaler dix jours après ? S’agissait-il de forcer la main au nouveau chef de Kadima, Shaul Mofaz ? Peut-être, mais pourquoi Shaul Mofaz a-t-il accepté, lui qui clamait que « jamais il ne participerait à un gouvernement dirigé par Benyamin Nétanyahou » – paroles que de bonnes âmes ne manquent pas de lui rappeler ? Par ailleurs, la déroute annoncée du petit parti d’Ehoud Barak aurait obligé Nétanyahou à se séparer de son ministre de la Défense, ce qu’il ne souhaite absolument pas. Ces considérations tactiques ont certainement leur importance. Mais ce revirement obéit peut-être, aussi, à des ambitions plus nobles. Seulement, pour le comprendre, il faut se départir des clichés inlassablement répétés, qui font de Nétanyahou un idéologue intransigeant poursuivant un seul but : l’expansion territoriale de l’État juif à travers le développement des implantations en Cisjordanie. Rappelons que, lors de son premier passage au pouvoir, à la fin des années 1990, il n’avait pas remis en question l’accord d’Oslo et même approuvé les accords de Wye Plantation qui conféraient de nouvelles prérogatives à l’Autorité palestinienne. Il n’est ni sourd, ni aveugle à ce qui se fait et se dit dans les enceintes internationales, à Washington et en Europe. Bref, l’isolement diplomatique croissant d’Israël et les échéances à venir, notamment la nouvelle demande de reconnaissance par l’ONU d’un État palestinien dans les frontières de 1967, obligent le Premier ministre à démontrer qu’il n’est pas totalement fermé à la négociation avec Mahmoud Abbas.
L’entrée de Kadima dans la coalition, qui était souhaitée depuis longtemps aussi bien à Washington que dans la plupart des capitales européennes, est un geste fort, ce parti s’étant toujours montré favorable à la reprise des négociations avec Ramallah.

Il y a deux ans, Shaul Mofaz avait même présenté un mémorandum prévoyant l’instauration immédiate d’un État palestinien dans des frontières provisoires qui auraient inclu 60 % du territoire et 90 % de la population arabe de Cisjordanie. Cet arrangement transitoire permettrait, selon Mofaz, de désamorcer les réticences israéliennes à l’installation d’un pouvoir hostile à portée de roquettes des centres névralgiques de l’État hébreu, et de créer entre les deux États des relations de confiance qui aboutiraient, à l’horizon d’une décennie, à un accord sur le tracé définitif de la frontière sur la base de la « Ligne verte » de 1967, des échanges de territoires permettant de rattacher à Israël le bloc d’implantations situé au-delà de cette ligne (Goush Etzion, Maale Adoumim, Ariel). Mofaz est également partisan du démantèlement immédiat des implantions illégales, comme Migron ou Ulpana, qui vient d’être exigé de la Cour suprême d’Israël, mais que le gouvernement ne pourra mettre en oeuvre tant qu’il sera vulnérable aux pressions de la droite nationaliste et des colons les plus extrémistes.

Alors, Nétanyahou n’est peut-être pas le dirigeant dont les élites éclairées de Tel Aviv, New York et Paris rêvent pour Israël. Il n’en a pas moins fait un choix crucial, qui n’est pas sans évoquer celui d’Ariel Sharon en 2005, lorsqu’il décida d’évacuer les implantations juives de Gaza, alors que les primaires au sein du Likoud menaçaient de renforcer le camp des durs. Enfin, la disparition, le 30 avril, à l’âge de 102 ans, de Benzion Nétanyahou, père du Premier ministre, a peut-être libéré celui-ci d’un surmoi ultranationaliste que cet historien, ancien secrétaire de Vladimir Jabotinski, faisait peser sur son rejeton. « Bibi » n’a sans doute pas fini de nous surprendre.[/access]

Dieu que le X est triste

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Dans la 1ère circonscription de l’Ariège, une certaine Céline Bara se présente aux élections législatives 2012. Elle appartient toute entière au MAL, le Mouvement Antithéiste et Libertin (mais également, on n’est jamais trop prudent, « antisectes et anticapitaliste »).

Cette actrice de films pornographiques, dont le titre du dernier en date, Au nom du fist, est une sorte de synthèse de son projet anti-religieux et de ses activités extra-conjugales, a toute une série d’intéressantes mesures à promouvoir comme la fermeture des lieux de culte et des zoos, l’avortement jusqu’au dernier mois de grossesse et la peine de mort pour le condamné qui la réclame, l’interdiction de conduire pour les plus de 70 ans et la stérilisation des handicapés à la naissance, la politique de l’enfant mais également de l’animal domestique uniques etc…

On passera sur la contradiction qu’il y a à se dire anticapitaliste et avoir à son actif plus de 150 films classés X, à parler de volupté tout en affichant un regard glacial même soumise à toute une série d’acrobaties censées arracher au moins un sourire, à se dire libertine, tout en interdisant son site aux plus de 70 ans, mais on prendra plus au sérieux sa prétention à perpétuer l’esprit du Professeur Choron en ayant proposé, en 2009 mais également cette année, des calendriers supposés renouer avec l’iconoclasme d’Hara-kiri.

Si l’on voit sur le premier la dame dépoitraillée en niqab, en Vierge au chimpanzé ou en déesse Shiva faisant des doigts d’honneur, sur le dernier en date, on est en effet davantage dans une veine excrémentielle, avec étrons sur le drapeau français (mais ouf ! Frappé du logo du FN, donc dans une perspective qu’on imagine dérangeante et salutaire) ou traînées sanguinolentes par le biais d’un crucifix judicieusement placé, sur une étoile de David et un croissant (conjointement, hein ! pas de favoritisme). A noter également la dame sur le pot, celui-ci étant décoré comme une petite synagogue de poche, intitulé finement « territoire occupé ». A part peut-être le cliché qui la montre avec un marteau et une faucille comme si elle arborait des symboles hautement transgressifs (alors qu’ils sont, sur le canapé rouge de Drucker, à la portée du premier facteur venu), aucune de ces photos n’est drôle, plutôt triste à pleurer même, tant elles témoignent de la complète absence de cet esprit mordant et absurde, drolatique et violent, qui faisait le sel des montages d’Hara-kiri.

Comme l’a intelligemment démontré Pacôme Thiellement dans Tous les chevaliers sauvages (Editions Philippe Rey, 2012)), l’humour des Choron, Gébé ou Reiser ne peut plus contrer le système d’aujourd’hui non seulement parce que l’homme ou la femme politiques sont devenus des humoristes comme les autres, aussi ringards, aussi mauvais que les autres, mais surtout parce que la réjouissante cruauté et les éclats destructeurs d’Hara-kiri seraient immédiatement mis en cause comme « atteinte aux libertés fondamentales », « populisme qui ne dit pas son nom » ou que sais-je de plus infamant encore. Rien de tel bien évidemment ici, car en se tenant à quelques symboles souillés avec application, regard noir et poitrine en avant, en ne créant aucune surprise libératrice, à l’instar d’une banale pub Benetton pour adultes, Mme Bara fait surtout preuve d’un conformisme ennuyeux à mourir.

Elle est en tout cas l’une des preuves, s’il en était besoin, que le monde politique n’est plus que « le secteur divertissement du monde industriel et financier »[1. Comme le disait Frank Zappa cité par Thiellement.].

Photo : Céline Bara