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Libertin : les infortunes d’un vice

Il y a des mots qui n’ont pas de chance. Libertin, libertinage sont de ceux-là. Ils ont été victimes d’un détournement de sens. Près de quarante ans de pornographie institutionnalisée dans le cinéma, dans la pub puis sur les sites internet, sans compter les cahiers estivaux des magazines féminins sur le « baiser mieux » ont totalement dévasté une belle idée, annexée par les exigences du commerce.

De 1968, certains ont retenu la libération sexuelle et d’autres les accords de Grenelle. Ceux qui n’ont retenu que la libération sexuelle et, selon le mot de Jouhandeau, sont « devenus notaires », ont vaguement culpabilisé sur leur hédonisme pour monde en phase terminale. Le philosophe marxiste Michel Clouscard les avait repérés dès 1973 dans un petit livre, Néo-fascisme et idéologie du désir, où il inventa le terme de « libéral-libertaire ».

La débauche encadrée par les horaires de bureau

Alors, ils ont appelé « libertinage » leurs petits dérèglements hebdomadaires. On a toujours besoin d’un alibi culturel quand on vient de commettre un crime parfait contre ses propres idées. « Libertin », ça vous pose tout de suite un homme ou une femme, qui sont surtout dans la pulsion permissive que leur accorde un fort pouvoir d’achat. Or, rien n’est ennuyeux comme la débauche encadrée par les horaires de bureau, car cette débauche-là est le visage ultime du puritanisme. Sollers explique cela très bien dans tous ses romans ou presque et il nous invite, si vraiment on veut savoir ce qu’était vraiment un libertin, à aller voir, par exemple, du côté de Casanova.[access capability= »lire_inedits »]

Toutefois, il est intéressant d’étudier le modus operandi qui permet de vider un mot de sa substance, voire de lui donner un sens diamétralement opposé à celui qu’il a. Ce qui renvoie à l’opposition linguistique entre « dénotation » et « connotation », c’est-à-dire entre ce que le mot signifie effectivement, objectivement, et les représentations qu’il finit par susciter dans l’imaginaire.

Prenons le mot « communisme ». Pour des raisons historiques dont il est largement responsable, il a le plus souvent (sauf pour les communistes) une connotation négative, voire péjorative. Le communisme ne signifie plus le désir d’une société où le développement de chacun serait la condition du développement de tous mais la grisaille totalitaire des pays de l’Est, les purges du stalinisme, les chars dans les rues de Budapest ou de Kaboul et un gigantesque univers concentrationnaire.

Il a fallu d’ailleurs une certaine dose de volonté ou d’inconscience héroïque au Parti communiste français pour conserver son nom, afin de rappeler qu’en France, le communisme agissant avait eu peu à voir avec le Goulag et beaucoup avec la Résistance au nazisme, les luttes ouvrières ou le combat anticolonial. Mais trois ans après la parution, en 1974, de L’Archipel du Goulag, les « Nouveaux philosophes » parachevèrent le processus de criminalisation qui allait occulter la dénotation du mot « communiste ». Un communiste devenait donc, par essence, l’agent d’un totalitarisme hideux, et il l’est encore en grande partie aujourd’hui. Bref, il connote mal, le communiste.

Il faut reconnaître à Alain Badiou le mérite d’avoir, ces dernières années, rappelé que le communisme ne pouvait pas se réduire à ses catastrophiques incarnations historiques, que ce n’est pas Marx qui a dessiné les plans de la Loubianka ni Engels qui a servi de conseiller technique à Brejnev, à Prague en 1968, ni Rosa Luxembourg qui a inspiré les délires sanguinaires de la Révolution culturelle : « Il faut tenter de garder les mots de notre langage, alors que nous n’osons plus les prononcer, ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68 », écrit-il dans L’Hypothèse communiste.

Il faudrait que le libertinage ait son Badiou. Il écrirait L’Hypothèse libertine. La dénotation de ce mot a en effet subi une série de hold-up: il a été pris en otage par quelques marchands de sexe et maquillé assez vulgairement avec des tartines de rouge à lèvres de mauvaise qualité. On peut supposer que celle ou celui qui sait encore ce que signifie ou signifiait jadis « libertin », en voyant ce terme accolé au nom d’une boîte à partouze ou à celui d’un site de vente de sex-toys dessinés par de grands couturiers, éprouve un sentiment voisin de celui du communiste à qui on explique que le communisme, c’est la Corée du Nord ou la Chine – de la Révolution culturelle ou de 2011. C’est peut-être marqué dessus, mais il y a tout de même une sacrée tromperie sur la marchandise. L’appellation d’origine contrôlée a disparu dans les méandres de l’Histoire et on en arrive à un cas banal de falsification ou, pour le moins, de contresens.

Réduire le mot « libertinage » au sexe, c’est comme réduire le mot « communisme » à un régime policier. C’est prendre la partie pour le tout. En stylistique, cela s’appelle une synecdoque.

Une remise en question de l’ordre du monde

Tout cela pour nous faire croire que les notables ou people qui vont passer une soirée dans un club échangiste, pardon « libertin », sont les héritiers de Saint-Évremond, de Casanova ou de la belle figure de Don Juan. Or, ils ne font rien d’autre que de se mettre en parfaite conformité avec un système économique qui se nomme lui-même, comme par hasard, « libre-échangiste ». Cela, c’est l’intuition fondatrice de Houellebecq dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, le domaine en question étant la sexualité, désormais elle aussi soumise aux lois d’un marché qui occupe la totalité de nos vies.

Si le libertin, historiquement, a toujours aimé les plaisirs de la chair, cet appétit s’inscrivait dans une ambition beaucoup plus vaste où il était question de défier l’ensemble d’une société fondée sur des hiérarchies obsolètes et un ordre religieux obscurantiste.
Le Dom Juan de Molière révèle, dans son acte IV, à quel point le libertinage est une remise en question totale de l’ordre du monde. Dom Juan s’apprête à dîner. Arrive Monsieur Dimanche, son créancier, qu’il met à la porte. Puis son père, Dom Louis, qui lui rappelle ses obligations de classe. Même insolence de la part de Dom Juan. Il bafoue également le mariage : Elvire, l’épouse abandonnée et humiliée, l’adjure de sauver son âme et la seule chose à laquelle pense « notre grand seigneur méchant homme », c’est à coucher de nouveau avec elle car il trouve que ses larmes la rendent enfin jolie. Et pour finir, c’est la statue du Commandeur, c’est-à-dire le messager d’outre-tombe d’un ordre divin que Dom Juan a bafoué et qu’il ne pourra évidemment pas vaincre mais que, malgré tout, il défiera jusqu’au bout, qui vient l’inviter à souper pour le lendemain.

Non, décidément, Don Juan, archétype du libertin, n’a plus rien de commun avec ceux qui usurpent ce mot pour leurs achats de menottes fourrées en mousse rose ou de lubrifiants à base d’eau. Rien de commun, non plus, entre les risques pris par Casanova avec les nonnettes vénitiennes et une soirée dans le décor kitschissime des boîtes à partouze qui croient maintenir l’illusion en se donnant un décor vaguement Louis XV ou vaguement Régence. Les propriétaires de ces lieux qui, paraît-il, aiment à renseigner la police sur leurs clients, ce qui est l’attitude la plus anti-libertine qu’on puisse imaginer, pensent sans doute renvoyer le consommateur à une atmosphère comme celle de Que la fête commence, de Tavernier.

Dans ce film mythique, le metteur en scène montrait, à travers la figure du Régent joué par Philippe Noiret, ce qu’était un libertin qui avait le pouvoir : bien sûr, il y avait les fameux soupers déguisés, mais surtout une recherche effrénée de la paix, la volonté de promouvoir la liberté de conscience et le désir d’envisager la politique comme Hippocrate envisageait la médecine : « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire.

Autant dire qu’une politique libertine, vraiment libertine, ne semble pas à l’ordre du jour par les temps qui courent.[/access]

Marine prépare la rentrée des classes

Marine Le Pen se repose peu. La dernière sortie de son père sur le drame norvégien ayant gâché sa villégiature en Bretagne, l’héritière s’est remise au travail. Elle poursuit son œuvre d’exhumation et de remise à la mode des thématiques favorites de ceux que l’on nomme « souverainistes » ou « nationaux-républicains ».

Il est vrai que le succès sondagier de « Marine » s’étiole quelque peu ces derniers temps. A-t-elle d’ores et déjà poussé trop loin son travail de dédiabolisation du Front national au point d’en gommer le caractère sulfureux qui fait tout son sel ? Plus simplement, comme le suggérait récemment Pascal Perrineau, s’est-elle lancée trop tôt dans une campagne de longue haleine au risque de lasser par excès d’exposition médiatique ?

Quelle que soit la réponse, Marine Le Pen semble vouloir se renouveler. Après avoir proposé la sortie de l’euro, vilipendé le « mondialisme » comme d’autre réclament la démondialisation, abondamment cité les travaux de Jacques Sapir et s’être approprié ceux d’Emmanuel Todd, la patronne frontiste paraît sur le point récupérer un autre volet phare de la doxa républicaine: les questions d’éducation. Ainsi, Marine Le Pen annonçait le 2 aôut sur son compte Twitter : « je prononcerai en septembre un discours important sur l’école, entourée de professionnels et de professeurs« .

Un grand discours sur l’école, voilà bien la dernière chose à laquelle le FN ancienne formule nous avait habitués. La patronne du Front se prépare-t-elle a faire l’apologie de l’enseignement privé et des écoles confessionnelles pour complaire à la frange « catho-tradi » de son parti ? Abandonnera-t-elle déjà son discours laïc pour affirmer, comme le fit Nicolas Sarkozy au Latran que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé  » ? Rien n’est moins sûr. En réalité, Marine Le Pen a déjà posé les jalons de sa réflexion sur l’école dans son discours du 1er mai, prononcé comme chaque année aux pieds de la statue de Jeanne d’Arc.

Dans cette harangue inégalement apprécié par le public frontiste, l’oratrice avait glissé un passage sur l’école passé quasi inaperçu dans les médias. Face à une assemblée incrédule, la présidente du Front National s’était payé le luxe de citer Condorcet pour fustiger les théories pédagogistes, non sans lancer une judicieuse OPA sur Natacha Polony : « l’apprentissage de la liberté se fait, vous le savez, dès l’école (…) l’enfant roi, et toutes les théories dramatiques colportées par les pédagogistes issus de 68, ont ruiné l’école, qui ne transmet plus le savoir comme c’est pourtant son rôle premier. (…) Le redressement de l’école passera par un relèvement des exigences (…): relèvement des exigences de niveau, relèvement des exigences de discipline, relèvement des exigences dans la transmission des valeurs » . Voilà une saillie que n’auraient pas reniée les héritiers de Jules Ferry.

Pour nourrir ses réflexions sur l’école, « Marine » affirme vouloir s’entourer de spécialistes. Évidemment, elle ne jettera pas son dévolu sur un Philippe Meirieu, pédagogiste en chef, logiquement déjà préempté par Europe Ecologie-Les Verts. On peut donc gager qu’elle se tournera plus volontiers vers la famille des « old-school », ces chantres de l’exigence, du travail et du mérite que d’aucuns s’appliquent à ringardiser en les traitant de « nostalgiques des blouses grises ».

Marine Le Pen pourrait notamment s’inspirer du sémillant auteur de La fabrique du crétin, Jean-Paul Brighelli, d’ores et déjà suspecté par ses détracteurs de « crypto-lepénisme », comme il le déplorait en ces termes sur son blog : « quand je dénonce la collusion objective des pédagos et des libéraux, tous favorables à l’éclatement du service public d’éducation (…) je fais certainement le jeu du FN ? Quand je déplore la substitution, à l’ambition de transmettre des savoirs, de la constitution de savoir-faire et de savoir-être je fais toujours le jeu du FN? Dire la vérité, voilà qui fait le jeu du FN ? » .

Bien que la présidente du Front les cite abondamment, on ne peut pas suspecter Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Natacha Polony ou Jean-Paul Brighelli de « faire le jeu du FN » ou d’en « décontaminer la pensée » selon une expression désormais très en vogue. Il est facile et malhonnête pour leurs adversaires de lepéniser leurs idées à peu de frais. L’on ne va tout de même pas se désoler que Marine Le Pen ne lise pas Mein Kampf !

Tout aussi commode et inefficace s’avère la technique consistant à qualifier la doxa mariniste « d’attrape-tout » et de la rejeter en bloc au prétexte qu’elle tiendrait un double discours en rappelant que sa garde rapprochée est issue de la droite radicale la plus dure. C’est la thèse que défendent Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans leur ouvrage éponyme sur Marine le Pen. Or, comment espérer sérieusement convaincre de l’insincérité d’un(e) politique, à moins de coloniser son esprit ? A supposer que Mme Le Pen manque de sincérité, elle ne serait pas la seule dans son cas : combien de politiques pensent toujours ce qu’ils disent et font toujours ce qu’ils promettent ?

La seule question qui vaille d’être posée, avant d’entrer dans la campagne présidentielle, est celle des raisons du succès de Marine le Pen, et d’un Front national que l’on envisage déjà au second tour de la présidentielle. Incontestablement, les thématiques de la démondialisation, de la sortie de l’euro, de la laïcité, et, demain, de l’école, profitent à Marine le Pen. Pourquoi la laisse-t-on seule s’en emparer ? Ceux, de gauche comme de droite, qui la désignent comme étant le Diable vont-ils continuer à lui céder les meilleurs morceaux comme ils abandonnèrent jadis la Nation et le drapeau tricolore à Le Pen père ?

C’est hélas possible. Mais alors, si elle venait à gagner, ils seraient les premiers responsables de ce qu’ils prétendent aujourd’hui conjurer.

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Tu aimeras ton sosie comme toi-même

La même nuit où, dans le département des Vosges, un sosie de Serge Gainsbourg, Denis C., a poignardé un imitateur de Johnny Hallyday, Michel P. alors que ce
 dernier était en train de tondre sa pelouse, d’autres faits de même nature ont troublé l’ordre public. Face à eux, les médias ont observé leur omerta habituelle. Le Mouvement contre le Vaginalisme et pour l’Amitié entre les Branleurs (le MVAB) considère que la prolifération des sosies est un pas dans la bonne direction. Tout progrès dans l’amour de soi est nôtre.

Chers compagnons de rut, encore un effort pour devenir de bons et loyaux branleurs. En attendant, le MVAB a décidé de vous prêter main forte en portant les
 informations suivantes à la connaissance du peuple français à qui on confisque trop souvent la vérité des faits.

Dans un établissement du quartier du Marais, un sosie de François Hollande a été surpris alors qu’il pratiquait calmement une fellation sur un transsexuel imitateur de Ségolène Royal. Ils en étaient préalablement venus aux mains après s’être mutuellement accusés de s’érailler les voix.

Dans un hôtel de New York, un sosie de Nafissatou Diallo a été surpris alors qu’il faisait tranquillement le ménage dans une chambre.
 Dans le bassin industriel de la rue de Varenne, un sosie de Jean-Christophe Cambadélis a été surpris en train d’exercer une profession dans une entreprise qui n’était
 pas l’instance dirigeante d’un parti politique.
 Près du boulevard Saint-Germain, un sosie d’Harlem Désir a été verbalisé par les forces de l’ordre alors qu’il s’apprêtait à franchir – pour la première fois depuis vingt ans – les limites de la rue de Solférino.

Près du quartier de l’Elysée, un sosie de Valérie Pécresse, chargée des questions de mise en plis à l’UMP et porte parole du Gouvernement, a été surprise alors
 qu’elle échafaudait un plan destiné à mettre la main sur Matignon sans avoir l’air d’y toucher. Les services de sécurité du Premier ministre ont pu confondre in extremis la fausse madame mise en plis grâce à une mèche blonde un peu en désordre au-dessus des sourcils.

Sur un plateau de télévision, un sosie de Cécile Duflot assénait ses arguments en faveur de l’installation d’un parc d’éoliennes sur le Bassin venteux des Tuileries. C’est un temps de réflexion silencieux qui l’a confondue.

Sur le plateau des Glières, un sosie de Stéphane Hessel, très proche de son modèle a été applaudi alors qu’il s’indignait de ne pas être considéré comme le co-rédacteur de la Constitution de la Ve République ainsi que de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen de 1789. Présent par hasard sur les lieux, un sosie de Jean Moulin a manifesté avec révolte sa co-indignation.

Le sosie officiel de René Cassin était malheureusement retenu à l’étranger : il n’a pu témoigner en faveur du sosie du Grand Témoin du Siècle. Dans la foule enthousiaste, on a reconnu le sosie du grand journaliste Jean Daniel s’efforçant de parvenir au podium pour la photo. Venu de New York, un dossier d’adhésion bien rempli et solidement charpenté est parvenu à l’adresse de notre mouvement. Il est signé d’un certain DSKK, sosie de DSK, qui excipe de nombreuses raisons, notamment conjugales, pour être intronisé membre de notre confrérie. Sa situation est actuellement à l’étuve au sein de la commission des conflits de notre mouvement.

Jouir à Kaboul

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Cela s’est passé à la sortie du « Table Talk », un restaurant situé au cœur du quartier des expatriés à Kaboul. À peine son arme récupérée du casier de consigne et placée dans le holster, à peine le seuil du sas franchi, E. me touche les fesses. Je me retourne et l’embrasse à pleine bouche, tout en arrangeant mon voile de façon à ce qu’il couvre mes avant-bras dénudés. La rue somnole sous le soleil balsamique de l’après-midi. Soudain, un bruit strident de klaxon déchire l’air autour de nous. Nous avons été vus ! Serrés l’un contre l’autre. Le quartier entier entend un chauffeur de taxi hurler son approbation, tout en klaxonnant comme un forcené : « Yeah ! Good ! Good ! Good ! » D’un coup, viennent nous applaudir un vendeur ambulant de poissons rouges, un groupe de garçons à vélo, le gardien de la maison d’à-côté ainsi qu’une petite fille à moitié cachée sous un parapluie rose. Croyez-le ou pas, mais la révolution sexuelle à Kaboul débuta par cet incident, le 10 juin dernier.[access capability= »lire_inedits »]

Soldates voilées au deuxième REP

Aucune police des mœurs n’opère à Kaboul ni nulle part ailleurs en Afghanistan. Toutefois, les étrangers y vivant ont choisi de se conformer à la pudeur apparente de la République islamique. Certains ont peur de réveiller la colère des puristes de la charia, d’autres ont sans doute pensé faire les malins, se lançant à corps perdu dans une stratégie de séduction de la population locale, comme l’armée française laquelle, à en croire les détails du rapport du Padre Benoît Julien de Pommerol, aumônier du 2ème régiment étranger de parachutistes en mission en Afghanistan, a joyeusement imposé le port du voile à ses soldates afin de les « protéger » des regards trop insistants.

D’autres encore se soumettent à un islam autant fantasmé que radical et dont bon nombre d’autochtones eux-mêmes ne cherchent qu’à se délivrer. Comment décrire les brigades de saintes-nitouches humanitaires employées par des ONG œuvrant à la promotion des droits de l’homme et de la femme ? Il suffit de les voir se déplacer en ville, enveloppées de la tête aux pieds dans des étoffes de production artisanale afghane pour mesurer leur degré d’illumination.

En réalité, les étrangers ont bien du mal à mesurer le degré de tolérance des Afghans face à des comportements publics tenus pour acceptables entre une femme et un homme en Occident. Et les Afghans ont une idée assez vague de ce que les Occidentaux considèrent comme « naturel » sur le plan des mœurs.

Tous situés à proximité de la très chic avenue Wazir Akbar Khan, où sont situés les ambassades étrangères et les bureaux des grandes boutiques internationales, à commencer par l’ONU, les quelques bordels de la capitale afghane ont certes dû mettre la clé sous la porte. La dernière fermeture remonte à deux semaines, le désormais légendaire club « 999 » cessant ainsi d’exister pour, disons, un moment. Anna, sa patronne d’origine chinoise, explique au téléphone qu’elle pense déjà à ouvrir le même business deux rues plus loin. « Je suis certain qu’elle n’a pas de soucis à se faire pour trouver des sponsors, précise un habitué des lieux. All that is about money and nothing else. ». Désolée pour les amateurs d’histoires édifiantes à haute teneur civilisationnelle, mais si les bordels de Kaboul ferment, ce n’est pas à cause d’une intolérance grandissante à l’égard de la corruption des mœurs, mais en raison de la corruption tout court. Le montant des bakchichs qu’il fallait verser aux forces de l’ordre augmentait en même temps que la fréquentation de ces établissements par une clientèle réputée fortunée : l’activité devenait non rentable. C’est qu’en dépit des apparences, la concurrence a toujours été rude sur le marché afghan des plaisirs tarifés. Et elle l’est toujours.

Dans une étude sur la prostitution sous le régime des talibans, Melissa Ditmore estime qu’une trentaine de maisons closes fonctionnaient clandestinement à Kaboul entre 1996 et 2001. Depuis, les choses n’ont pas radicalement changé. Bien qu’illégale et passible de peines allant de cinq à quinze ans d’emprisonnement, la prostitution destinée à la clientèle locale se perpétue selon des méthodes qui ont fait leurs preuves : les chambres sont louées chez des intermédiaires, les femmes et leurs clients se faisant passer pour des couples mariés, les numéros de téléphones circulant par recommandation.

L’arrivée des Américains, en 2001, a tout simplement diversifié ou, plus précisément, internationalisé le marché. De nombreux « restaurants chinois » qui ont, sous leurs lampadaires rouges, autre chose à proposer que des raviolis aux crevettes, ont ouvert. « Les filles étaient très surveillées, ne quittaient jamais leur maison pour raisons de sécurité. J’ai réussi à en faire sortir une pour l’emmener dîner en ville, mais il a fallu que je la ramène trois heures plus tard », se souvient un Britannique en poste à Kaboul depuis plusieurs années.

Le bling-bling des premiers expatriés poussant au crime, des étudiantes se sont aussitôt organisées pour piquer les clients les plus aisés aux veuves de guerre avec enfants en bas âge à charge, ravissant aussi une partie des internationaux aux Chinoises sanglées dans leurs mini-jupes en moleskine. Tout le monde le sait à Kaboul : pour chasser la Lolita, il faut se rendre aux alentours du supermarché Finest, à deux pas du rond-point Massoud. Une autre possibilité consiste à emprunter Jalalabad Road pour sortir de la ville et aller jusqu’à l’une des bases de l’OTAN entourant la capitale afghane. Celui qui y a ses entrées peut profiter des services de Philippines pratiquant des tarifs qui défient toute concurrence. Pour passer une nuit en compagnie d’une protégée d’Anna, il fallait compter entre 150 et 200 dollars, alors que la moitié de cette somme suffit pour satisfaire, tant bien que mal, ses besoins charnels dans les bras d’une employée de PX (duty-free militaire) aux yeux bridés. Un monde plein de promesses s’ouvre…

Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses.

La prostitution reste toutefois un sujet ultra-tabou en Afghanistan, comme dans les camps militaires de l’OTAN. Il ne fait pas bon enquêter là-dessus. « Si vous tenez à ne pas être black-listée dans toutes les bases de l’OTAN à travers le monde, il vaut mieux que vous cessiez de vous intéresser au problème », m’a dit quelqu’un de bien placé pour me donner ce genre de conseil.

Au fait, y aurait-il un problème ?

Je marche seule dans la rue, un bout de fichu sur la tête, tenant en laisse notre chien, un berger caucasien. C’est l’heure de la sortie de l’école. Les filles se tiennent par les bras, en petits groupes, rigolent, mangent des glaces. Leurs uniformes noirs contrastent avec la tenue des garçons, beaucoup plus « décontractée » car composée d’une chemise bleue et d’un pantalon bleu marine. Un gamin d’une douzaine d’années me dépasse en vélo, se retourne pour jeter un regard mi-craintif mi-défiant sur Ventura, excité au plus au point par les odeurs des boucheries à ciel ouvert. Le garçon fait un détour, disparaît derrière moi. Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses. « Madam, I love you ! », crie le garçon me dépassant à nouveau sur son vélo, cette fois-ci pour fuir au loin à toute allure. Les ouvriers d’un chantier aux abords de la route se tordent de rire.

La capitale afghane serait-elle prête à vivre sa première révolution sexuelle ? Je n’en doute pas une seconde. À condition que les Occidentaux qui y vivent sortent enfin de leur crispation quasi-catatonique à l’égard d’une religion et d’une tradition auxquelles ils attribuent une influence démesurée sur les autochtones. Or, les Afghans, au moins ceux qui peuplent Kaboul et profitent à outrance de la présence étrangère dans la ville, semblent très bien savoir rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Ainsi nous continuerons, E. et moi, à nous tenir par la main dans les lieux publics, comptant qu’un jour un monument en notre honneur sera érigé à côté de celui du commandant Massoud. Rien que ça… Et je persiste à croire que ce ne sera pas un monument dédié aux martyrs d’une cause perdue.[/access]

Oslo, la faute aux nouveaux réacs ?

Je n’y suis pour rien. Pardonnez-moi de vous parler de ma modeste personne, mais cette information capitale a pu vous échapper. Or, vous devez savoir : Oslo, c’est pas moi. Certes, pour l’instant, Le Nouvel Observateur est le seul à m’avoir, sous la plume de son patron Laurent Joffrin, innocentée de l’effroyable crime du blondinet norvégien transformé en machine à tuer. « Non, Guéant, Sarkozy, Ménard ou Zemmour ne sont pour rien dans les événements d’Oslo. Elisabeth Lévy non plus. » Vous avez bien lu : « Elisabeth Lévy non plus. » C’est marqué dans le journal.

Je ne voudrais pas être désagréable, mais vous, cher lecteur, c’est écrit quelque part que vous n’êtes pas coupable, même un tout petit peu ? Cherchez bien, au cours des derniers mois, vous n’avez jamais eu la moindre pensée déplaisante, voire suspecte, peut-être même, qui sait, nauséabonde ? Allons ! Pas l’ombre d’un mouvement d’humeur susceptible d’offenser un individu et, par extension, de stigmatiser le « groupe » auquel il appartient ? D’accord, vous n’êtes pas raciste, en tout cas pas consciemment. Mais pourriez-vous vous porter garant de votre inconscient ? Avouez que dans les secondes qui ont suivi l’annonce de la fusillade en cours, vous avez pensé « attentat islamiste ». Ça c’est une preuve ! Bien sûr, vous n’avez pas été assez benêts pour aller le clamer sur les ondes comme ces quelques « experts en stratégie des cellules djihadistes en Europe » pincés en flagrant délit d’imbécillité. Mais enfin, vous l’avez pensé. Moi aussi. Vous êtes sur la pente glissante qui mène à l’islamophobie. Peut-être au meurtre.

En quelques heures, une vague de spécialistes en « motivations et inspirations de tueur de masse à pedigree d’extrême droite » déferle sur nos écrans. On pourrait penser qu’il faut du temps pour faire avouer ses secrets à un acte qui suscite d’abord l’effroi et l’incompréhension. Que nenni. En trois reportages dans la « fachosphère » – au moins, c’est pas cher – et au prix d’une palanquée de syllogismes et glissements sémantiques – dont leurs auteurs sont pour la plupart parfaitement inconscients de les commettre, convaincus qu’ils sont d’être dans le bon camp – l’affaire est pliée. Anders Behring Breivik est un symptôme. Peut-être un avertissement. Le nouveau visage de la bête immonde qui déploie ses multiples et hideuses têtes dans toute l’Europe, y compris, bien sûr, en France où il dispose d’idiots utiles mais aussi de complices objectifs tout aussi criminels que lui. Comme de toute façon, sur la Norvège, on ne sait pas grand-chose et qu’après quatre reportages pleins d’émotion on n’a plus grand-chose en rayon, on va s’intéresser aux vrais coupables. Ceux qui ont armé ce bras.

À qui la faute ? La question excite d’autant plus les médias que sur ce coup-là, ils peuvent lui donner la réponse qui leur plait. Et sortir l’attirail de l’indignation morale et la rhétorique du dimanche qui va avec – « les mots qui tuent », « les racines de la haine ». Le drame norvégien est peut-être l’occasion de réussir à l’échelle européenne la diabolisation qui a donné avec le FN l’heureux résultat que l’on sait, autrement dit de mettre à l’index une partie du corps électoral, coupable de ne pas savoir ce qui est bon pour lui.

Sur RTL, l’inénarrable Rokhaya Diallo remarque très sérieusement que dans sa logorrhée numérique, Breivik cite deux fois Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas un hasard », lâche-t-elle sentencieusement avant d’en appeler à la responsabilité de l’intellectuel. On pourrait lui faire remarquer que Ben Laden a cité Emmanuel Todd et Allah, mais ce n’étaient pas le vrai Todd et pas le vrai Allah. Là, c’est autre chose. Ce Breivik sait lire. D’ailleurs, il faudrait songer à interdire 1984 qui est l’un de ses livres de chevet. À ce compte-là, comme l’a fait remarquer Rémi Lélian, il serait temps de placer sous surveillance les penseurs écologistes et trotskystes qui inspirèrent Richard Durn, le tueur de Nanterre et Audry Maupin. On pourrait aussi faire remarquer à mon estimable camarade de On refait le monde qu’il n’est pas très cohérent de brandir à tout bout de champ la tolérance et l’ouverture à l’autre et d’être incapable d’examiner une opinion différente de la sienne. Comme d’habitude, personne ne moufte. De même que personne ne sursaute, dans les jours qui suivent, en entendant répéter en boucle que le refus du multiculturalisme, c’est la haine des étrangers.

On pointe du doigt quelques sites s’assumant comme « islamophobes » ou désignés comme tels – et qui d’ailleurs, sont souvent obsessionnels. Un article paru sur Slate.fr fait scandale en observant que « François Desouche » n’a pas, loin s’en faut, l’exclusivité des commentaires haineux. Dans la foulée, les partis désormais rangés sous le vocable « populiste », donc leurs électeurs, ramassis de petits blancs peureux à l’esprit étroit insensibles aux merveilles du brassage culturel, sont habillés pour l’hiver, et tous pareil : en vert-de-gris.

L’intérêt de la manœuvre est évident : disqualifier et même criminaliser toute critique des transformations des sociétés induites par l’immigration – ou plus précisément dans le cas de la France par le renoncement à assimiler les immigrés. S’il existe un fil rouge menant d’Alain Finkielkraut à Breivik en passant par l’électeur de Wilders ou de Marine Le Pen, toute réticence à l’égard du multiculturalisme tel qu’il s’installe en Europe mène au meurtre. Bien sûr, vous avez le choix : ou vous pensez que les changements culturels produits par les flux migratoires sont une bénédiction pour nos sociétés sclérosées et, par conséquent, qu’il serait monstrueux de demander aux populations fraîchement installées de s’adapter aux mœurs locales, ou vous êtes un salaud prêt à sortir son revolver dès qu’il entend le mot « différence ».

Je ne sais absolument pas dans quelle mesure un discours ambiant peut expliquer un passage à l’acte. Mais si c’est le cas, on peut soutenir que ce ne sont pas les propos dans lesquels il croyait entendre un écho de ses propres obsessions qui ont enragé Breivik, mais le conte de fées qui sert de discours officiel aux médias sur l’immigration et les bienfaits de la coexistence. Peut-être n’a-t-il pas basculé parce qu’il se croyait compris, comme le proclament mes estimables confrères, mais parce qu’il se sentait isolé dans un monde indifférent à ses angoisses.

Quoi qu’il en soit, je ne vois toujours pas en quoi il serait criminel d’observer les difficultés d’acculturation de l’islam ou de souhaiter la préservation d’un certain cadre de vie collectif. L’ennui, c’est que si je ne vois pas, les arbitres de nos élégances morales voient très bien. Grâce à ce maudit Norvégien, la police de la pensée est de nouveau sur les dents. Moi, je viens d’échapper au coup de filet, alors comptez sur moi pour me tenir à carreau.

Et une pizza pour deux, une !

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C’était la Une d’un récent numéro d’Aujourd’hui/Le Parisien arrivé avec un rien de retard en Grèce : « Comment gérer les fins de mois difficiles. » Dans un premier temps, on se dit que ce n’est pas mal que le dernier grand quotidien populaire français ne se comporte pas comme n’importe quel tabloïd de Murdoch et reste attentif aux vrais problèmes de ses lecteurs, davantage préoccupés, par exemple, par les 20% de hausse du prix du gaz en un an que par les histoires de fesses des people. En plus, ça rappelle à quelques mois des élections de 2012 que se faire élire avec des phrases comme : « Je serai le président du pouvoir d’achat » relevait tout de même du mensonge caractérisé.

Hélas, nous n’avions pas encore ouvert les pages intérieures : l’ensemble se résumait à des conseils pratiques tout à fait exaltants comme « prendre une pizza pour deux au restaurant » ou « profiter des périodes de promo. ». Finalement, il est là, le problème, dans cette soumission, cette intériorisation fataliste de contraintes dont on veut nous faire croire qu’elles sont la conséquence d’un phénomène naturel. Or une crise n’est ni un tsunami ni un tremblement de terre. Elle est le fruit d’une certaine vision de l’économie dont des hommes sont responsables et devraient avoir à rendre compte.

En attendant, si tu touches à ma moitié de pizza, t’es mort !

Paris est une drôle de fête

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C’était l’entre-deux guerres et le monde d’avant. La France était, pour les Américains, le pays des arts, des lettres, des femmes, des alcools forts et des vins délicats. Henry Miller vivait ses jours tranquilles à Clichy ; Fitzgerald se disputait avec Zelda sur la Riviera ; Hemingway buvait rue Delambre. Tendre était la nuit et Paris, une fête. Fitzgerald, pourtant, alors qu’il faisait lire à Hemingway les premières pages de The great Gatsby, à la Closerie des Lilas, s’inquiétait : « Qu’est-ce que les riches ont de plus que les autres ? » La réponse d’Ernest tomba, guillotine narquoise : « De l’argent. ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans Tout Paris, Bertrand de Saint-Vincent se souvient de l’esprit de fumée et de brumes de Fitzgerald et de « Papa » Hemingway. Avec la mélancolie de l’élégance, ombre portée de soufre et de délicatesse : « Il y a chez les individus de grande fortune, beauté ou intelligence, autant de grandeur et de bassesse, de distinction et de grossièreté, de tristesse et d’ennui que chez leurs contemporains moins dotés ; peut-être un peu plus en ce qui concerne la tristesse et l’ennui. ».

Chroniqueur des soirées mondaines qu’il fréquente, à la tombée du jour, pour Le Figaro, Saint-Vincent flâne sur les pas du regretté Jean-Michel Gravier. Lui aussi courait sous les étoiles pâles, entre la fin des seventies et les premières années Mitterrand. Dans Le Matin de Paris, son rendez-vous s’appelait : « Elle court, elle court la nuit. » Gravier fanfaronnait et se moquait pour cacher ses larmes : les stars crevaient lentement, remplacées par de fantomatiques silhouettes pas encore appelées people.

« À partir d’un certain âge, toutes les femmes sont blondes. »

Saint-Vincent appartient à cette lignée, qui doit autant à Jacques Laurent – le plus dandy des hussards, qu’il a biographié brillamment − qu’à Jacques Chazot, le prince saganien des humoristes et père de Marie-Chantal. Il regrette la disparition des aristocrates excentriques, des riches héritières new-yorkaises ou des magnats de la pampa. Ils avaient une autre tenue que Loana − Cendrillon se réveillant grosse comme son carrosse − ou Massimo Gargia revisitant Paroles, Paroles. Ou qu’un ancien Président de la République appelant son épouse : « Maman ». Ou encore qu’un zozo très contemporain déclarant : « Je fais de l’immobilier, mais c’est l’art qui m’intéresse. ».

Dans les palaces, les fashion weeks et les clubs privés, Saint-Vincent en voit de belles: « À partir d’un certain âge, la plupart des femmes sont blondes. Le scalpel d’un chirurgien ou l’incertaine magie d’un filtre a effacé les rides sur les visages des uns et des autres et fait gonfler les lèvres et les seins des dames. Certaines sont plus couturées qu’une robe. ».

Tout le monde n’est pas Michel Déon arrivant directement d’Irlande à un cocktail, Pierre Schoendorfer fumant une cigarette avec Gérard Manset et François Armanet, Arielle Dombasle, héroïne glamour et rohmerienne, évoquant Maurice Ronet et Paul Gégauff, ou le camarade Basile de Koch annonçant, chez Castel : « Chivas régale ! ».

Pourtant, si Saint-Vincent épingle les vaniteux et les cocottes à bout de souffle tapinant pour un téléphone portable, il ne juge jamais. Il préfère s’attarder auprès d’une jeune femme brune aimant la danse et le chocolat, deviser avec Pierre Cardin ou Karl Lagerfeld et saisir au vol tout des caractères humains. Moderne La Bruyère de la business classe et du village people, il joue des nuances pour révéler l’époque, comme dans ses Fragments d’impertinence et son Roman de la victoire – où la campagne présidentielle 2005 prenait la forme d’un western amer. Entre les lignes de Tout Paris, Fitzgerald et Hemingway sourient.[/access]

Tout Paris

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Les 24 heures du mort

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Natural enemies de Julius Horwitz est un joyau noir. Ce roman américain de 1975 n’avait pas eu grand écho à sa première sortie en France en 1977. Sa résurrection en 2011 fera-t-elle davantage de bruit ? On peut en douter, hélas, tant nos sociétés sont convaincues de leur perfection et ne tolèrent pas qu’on leur renvoie à la figure l’atroce et beau travail du négatif. On touche là, d’ailleurs, à une différence qu’il faut sans cesse rappeler entre le roman noir et le roman policier.

Natural enemies est en effet un pur roman noir et en aucun cas un roman policier. Le roman policier part du principe que tout va bien dans le meilleur des mondes et que le désordre provoqué par le crime est réparable à partir du moment où la police entre en jeu. Cela donne un happy end obligatoire avec des frontières entre le bien et le mal clairement tracées. Bref, le roman policier nous confronte à une littérature que l’on pourrait qualifier d’anxiolytique.

On vit déjà en enfer

Le roman noir est évidemment plus compliqué. Son présupposé métaphysique est que l’on vit déjà en enfer, que nos sociétés sont peuplées de prédateurs de toutes sortes, que la police- lorsqu’elle n’est pas carrément complice- ne peut pas grand chose et qu’il faut simplement espérer pouvoir s’en tirer sans avoir complètement perdu son âme.

Pour reprendre une vieille distinction théologique, le roman policier est moliniste et croit à la Grâce suffisante : les personnages seront sauvés par leurs œuvres et peuvent exercer un libre arbitre qui les amènera du côté du Bien. Voilà qui plait beaucoup au public qui a besoin d’être rassuré : les reines anglaises du crime, le polar scandinave d’essence social-démocrate (avec sa nostalgie de l’Etat Providence) ou Fred Vargas en sont de bons exemples. S’il est souvent très bien fait, le roman policier nous donne assez peu de chance de tomber sur de la vraie littérature, celle qui déstabilise, crée du malaise et ne nous laisse plus jamais en paix une fois le livre refermé.

Le roman noir, lui, est janséniste. Dans son univers où Dieu est caché, tout est déjà joué d’avance : nous sommes prédestinés à la chute ou à la rédemption. On ne peut compter que sur la Grâce efficace pour être rédimé, ce qui n’arrive pas souvent. Dans le roman noir, malgré tous ses efforts, le brave type va devenir un assassin tandis que le tueur fou va soudain se révéler capable d’une incroyable humanité. Bref, le roman noir, c’est renier trois fois le Christ avant le chant du coq alors qu’on se croyait le premier des élus. Lire Natural enemies, c’est accepter de prendre de plein fouet ce jansénisme sauvage et, du même coup, découvrir un livre qui appartient de plein droit à la littérature.

Massacre programmé

Dans le New York des années 1970, le directeur d’une revue scientifique nous raconte heure par heure sa dernière journée. Le matin même, il a décidé que lorsqu’il rentrerait chez lui le soir, ce serait pour tuer sa femme et ses trois enfants avant de mettre fin à ses jours. Le roman est découpé en tranches horaires qui font monter la tension de manière souterraine car finalement, pour notre homme, il s’agit d’une journée comme les autres. Sa dernière journée, le protagoniste du roman la passe en accumulant les rendez-vous professionnels avec des auteurs de la revue scientifique qu’il dirige : un ancien astronaute, un rescapé des camps de la mort, un intellectuel de la gauche radicale. Pendant la pause déjeuner, il va dans un bordel de luxe et partouze avec cinq prostituées consommées mécaniquement.

Ce qui dérange durablement dans Natural enemies, c’est justement l’absence de mobile clairement défini à cette décision meurtrière. Pas de problèmes d’argent, le héros a même une vie sociale et intellectuelle plutôt intéressante. Il y aurait bien cette épouse dépressive depuis des années, « Ma femme est possédée par la terreur d’être vivante, ce démon qui nous hante tous » nous confie le personnage principal, mais ce serait une explication bien trop facile.

Évidemment, comme dans tout roman noir digne de ce nom, il n’y aura pas de sursaut salvateur à la dernière minute. Le narrateur va bien accomplir ce qu’il a l’intention d’accomplir et la coupure de journal qui termine le roman n’est qu’une confirmation de ce qui s’annonce inéluctable depuis le début.

En fait, le narrateur décrit simplement le monde qui est le nôtre en changeant très légèrement son angle de vue- ou de tir en l’occurrence. Il suffit de ce décalage infime pour que ce monde devienne cauchemardesque : la société nous chasse loin des villes dans des banlieues chics qui suintent un ennui terrifiant, nos propres enfants deviennent des étrangers absorbés par la télévision, les femmes dans la rue ont toute l’air d’être les rescapées d’une catastrophe récente, les faits divers s’avèrent de plus en plus aberrants, le monde est secoué de désordres géopolitiques incontrôlables et l’humanité semble refouler les souvenirs d’Auschwitz et d’Hiroshima pour mieux recommencer : « Cela devient de plus en plus dur de vivre dans ce monde si personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivants ou si vous êtes morts.(…) Nous n’existons déjà presque plus les uns pour les autres. » écrit Horwitz.

Ceci dit, pour finir sur une note d’optimisme, précisons que Cléo survivra à ce massacre programmé.

C’est la chienne du narrateur.

Le baiser, baromètre de l’amour

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Kierkegaard, l’inépuisable penseur danois, songeait à écrire une « Contribution à la théorie du baiser », livre qu’il aurait dédié à tous les tendres amants. Il s’étonnait qu’il n’existe pas un seul traité sur le sujet et se demandait si la cause n’était pas que les philosophes n’entendent rien en la matière. Ce qui, de toute évidence, est le cas.

Ce dont Kierkegaard a rêvé, Alexandre Lacroix l’a fait avec brio, mêlant des souvenirs intimes à des considérations plus générales. Sa double casquette de romancier et d’essayiste lui a permis de relever le défi consistant à mettre un peu d’histoire et beaucoup de philosophie dans la vie amoureuse. Afin de la rendre plus excitante encore.

Alexandre Lacroix tient qu’il n’y a pas de meilleure baromètre du couple que le baiser. Le sexe, avec un peu d’entraînement, peut se prolonger sans amour. Le baiser, non. Pour mesurer la force du lien sentimental entre deux êtres, il suffit d’observer l’intensité de leurs baisers. « Rien n’est plus destructeur à la longue, écrit Lacroix, que l’oubli du baiser » . C’est un gel insidieux, pire que de prendre un(e) amant(e). Encore que les deux aillent souvent de pair.

Truffé d’anecdotes, passant allègrement de la littérature et du cinéma à la psychanalyse ou à la linguistique (qui, rappelons-le, n’est pas une technique du baiser), l’essai d’Alexandre Lacroix est porté par une allégresse qui sied à son sujet. Il s’achève néanmoins sur quelques pages d’une noirceur inattendue et prophétique. « Ne sentez-vous pas qu’un vent glacé souffle sur les relations humaines ? », demande l’auteur qui n’est pas loin de penser que l’humanité est en train d’être arrachée au canapé moelleux de la post-modernité pour être renvoyée directement à la préhistoire.

Une guerre sans merci s’annonce – guerre pour la survie, le territoire, l’hégémonie religieuse, la richesse, l’eau….- guerre qui renverra le temps des baisers à un paradis perdu.

Contribution à la théorie du baiser

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Un amour de haine

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Quel délice ! Tu viens enfin de me porter tort ! Tu viens enfin de commettre contre moi un préjudice parfaitement objectif, manifeste, précis et indubitable ! Quelle joie ! En perpétrant contre moi ce forfait délicieux, tu viens de rehausser mon rang, d’accroître ma dignité, de ceindre mon front purifié de la couronne étincelante des justes offensés.

Par la grâce de ta mauvaise action, mes pieds sont délivrés pour un instant du morne sol commun. Ils peuvent maintenant fouler le tapis rouge réservé aux pieds honnêtes de qui est dans son bon droit.[access capability= »lire_inedits »] Il leur est enfin permis de gravir le piédestal des justes courroucés. J’ai raison, tu as tort. Je suis dans mon droit, tu es dans ton tort.

Je t’en voulais. Je t’en voulais depuis bien longtemps déjà. Je laissais bouillonner en moi ma haine contre toi, attisée d’être à elle-même presqu’inconnue, avivée aux feux les plus sales, les plus injustes, aux tristes feux de l’envie. Mais voici enfin que tu as commis cette faute que j’attendais avec gourmandise. À présent, le droit, le bon droit, la justice m’offrent leur admirable refuge, la noble scène où rêvait de danser contre toi ma haine. L’alibi inespéré de la justice m’autorise enfin à te haïr ! Contre toi, je vais avoir raison jusqu’à l’obscénité.

Les froides mathématiques de mon bon droit

Je me lance avec concupiscence dans les froides mathématiques de mon bon droit. J’ai raison, tu as tort. Je suis dans mon droit, tu es dans ton tort. Voici qu’impartialement devant toi je compte et recompte, doctement démontre et redémontre. Voici que j’examine chaque détail, me délecte de chaque circonstance aggravante. Je déploie interminablement les moindres replis du tort miraculeux dont tu m’as fait offrande, ne voulant pas perdre une miette de mon orgasme logique. Et voici qu’à chaque fois, le compte est bon : ton compte est bon. L’addition est formelle : tu dois tout payer.

Nous ne faisons plus partie de la même humanité, mon cher. Tu es intégralement dans ton tort, j’en suis désolé. Quant à moi, la légitimité de mon grief ne connaissant aucune limite, il était fatal que je devinsse l’incarnation de la justice céleste.

Peut-être aussi condescendrai-je bientôt à te pardonner ce tort, comme un tigre relâchant le rat qu’il étranglait entre ses griffes.

Ce faux pardon sera la dernière grimace de ma haine malheureuse.[/access]

Libertin : les infortunes d’un vice

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Il y a des mots qui n’ont pas de chance. Libertin, libertinage sont de ceux-là. Ils ont été victimes d’un détournement de sens. Près de quarante ans de pornographie institutionnalisée dans le cinéma, dans la pub puis sur les sites internet, sans compter les cahiers estivaux des magazines féminins sur le « baiser mieux » ont totalement dévasté une belle idée, annexée par les exigences du commerce.

De 1968, certains ont retenu la libération sexuelle et d’autres les accords de Grenelle. Ceux qui n’ont retenu que la libération sexuelle et, selon le mot de Jouhandeau, sont « devenus notaires », ont vaguement culpabilisé sur leur hédonisme pour monde en phase terminale. Le philosophe marxiste Michel Clouscard les avait repérés dès 1973 dans un petit livre, Néo-fascisme et idéologie du désir, où il inventa le terme de « libéral-libertaire ».

La débauche encadrée par les horaires de bureau

Alors, ils ont appelé « libertinage » leurs petits dérèglements hebdomadaires. On a toujours besoin d’un alibi culturel quand on vient de commettre un crime parfait contre ses propres idées. « Libertin », ça vous pose tout de suite un homme ou une femme, qui sont surtout dans la pulsion permissive que leur accorde un fort pouvoir d’achat. Or, rien n’est ennuyeux comme la débauche encadrée par les horaires de bureau, car cette débauche-là est le visage ultime du puritanisme. Sollers explique cela très bien dans tous ses romans ou presque et il nous invite, si vraiment on veut savoir ce qu’était vraiment un libertin, à aller voir, par exemple, du côté de Casanova.[access capability= »lire_inedits »]

Toutefois, il est intéressant d’étudier le modus operandi qui permet de vider un mot de sa substance, voire de lui donner un sens diamétralement opposé à celui qu’il a. Ce qui renvoie à l’opposition linguistique entre « dénotation » et « connotation », c’est-à-dire entre ce que le mot signifie effectivement, objectivement, et les représentations qu’il finit par susciter dans l’imaginaire.

Prenons le mot « communisme ». Pour des raisons historiques dont il est largement responsable, il a le plus souvent (sauf pour les communistes) une connotation négative, voire péjorative. Le communisme ne signifie plus le désir d’une société où le développement de chacun serait la condition du développement de tous mais la grisaille totalitaire des pays de l’Est, les purges du stalinisme, les chars dans les rues de Budapest ou de Kaboul et un gigantesque univers concentrationnaire.

Il a fallu d’ailleurs une certaine dose de volonté ou d’inconscience héroïque au Parti communiste français pour conserver son nom, afin de rappeler qu’en France, le communisme agissant avait eu peu à voir avec le Goulag et beaucoup avec la Résistance au nazisme, les luttes ouvrières ou le combat anticolonial. Mais trois ans après la parution, en 1974, de L’Archipel du Goulag, les « Nouveaux philosophes » parachevèrent le processus de criminalisation qui allait occulter la dénotation du mot « communiste ». Un communiste devenait donc, par essence, l’agent d’un totalitarisme hideux, et il l’est encore en grande partie aujourd’hui. Bref, il connote mal, le communiste.

Il faut reconnaître à Alain Badiou le mérite d’avoir, ces dernières années, rappelé que le communisme ne pouvait pas se réduire à ses catastrophiques incarnations historiques, que ce n’est pas Marx qui a dessiné les plans de la Loubianka ni Engels qui a servi de conseiller technique à Brejnev, à Prague en 1968, ni Rosa Luxembourg qui a inspiré les délires sanguinaires de la Révolution culturelle : « Il faut tenter de garder les mots de notre langage, alors que nous n’osons plus les prononcer, ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68 », écrit-il dans L’Hypothèse communiste.

Il faudrait que le libertinage ait son Badiou. Il écrirait L’Hypothèse libertine. La dénotation de ce mot a en effet subi une série de hold-up: il a été pris en otage par quelques marchands de sexe et maquillé assez vulgairement avec des tartines de rouge à lèvres de mauvaise qualité. On peut supposer que celle ou celui qui sait encore ce que signifie ou signifiait jadis « libertin », en voyant ce terme accolé au nom d’une boîte à partouze ou à celui d’un site de vente de sex-toys dessinés par de grands couturiers, éprouve un sentiment voisin de celui du communiste à qui on explique que le communisme, c’est la Corée du Nord ou la Chine – de la Révolution culturelle ou de 2011. C’est peut-être marqué dessus, mais il y a tout de même une sacrée tromperie sur la marchandise. L’appellation d’origine contrôlée a disparu dans les méandres de l’Histoire et on en arrive à un cas banal de falsification ou, pour le moins, de contresens.

Réduire le mot « libertinage » au sexe, c’est comme réduire le mot « communisme » à un régime policier. C’est prendre la partie pour le tout. En stylistique, cela s’appelle une synecdoque.

Une remise en question de l’ordre du monde

Tout cela pour nous faire croire que les notables ou people qui vont passer une soirée dans un club échangiste, pardon « libertin », sont les héritiers de Saint-Évremond, de Casanova ou de la belle figure de Don Juan. Or, ils ne font rien d’autre que de se mettre en parfaite conformité avec un système économique qui se nomme lui-même, comme par hasard, « libre-échangiste ». Cela, c’est l’intuition fondatrice de Houellebecq dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, le domaine en question étant la sexualité, désormais elle aussi soumise aux lois d’un marché qui occupe la totalité de nos vies.

Si le libertin, historiquement, a toujours aimé les plaisirs de la chair, cet appétit s’inscrivait dans une ambition beaucoup plus vaste où il était question de défier l’ensemble d’une société fondée sur des hiérarchies obsolètes et un ordre religieux obscurantiste.
Le Dom Juan de Molière révèle, dans son acte IV, à quel point le libertinage est une remise en question totale de l’ordre du monde. Dom Juan s’apprête à dîner. Arrive Monsieur Dimanche, son créancier, qu’il met à la porte. Puis son père, Dom Louis, qui lui rappelle ses obligations de classe. Même insolence de la part de Dom Juan. Il bafoue également le mariage : Elvire, l’épouse abandonnée et humiliée, l’adjure de sauver son âme et la seule chose à laquelle pense « notre grand seigneur méchant homme », c’est à coucher de nouveau avec elle car il trouve que ses larmes la rendent enfin jolie. Et pour finir, c’est la statue du Commandeur, c’est-à-dire le messager d’outre-tombe d’un ordre divin que Dom Juan a bafoué et qu’il ne pourra évidemment pas vaincre mais que, malgré tout, il défiera jusqu’au bout, qui vient l’inviter à souper pour le lendemain.

Non, décidément, Don Juan, archétype du libertin, n’a plus rien de commun avec ceux qui usurpent ce mot pour leurs achats de menottes fourrées en mousse rose ou de lubrifiants à base d’eau. Rien de commun, non plus, entre les risques pris par Casanova avec les nonnettes vénitiennes et une soirée dans le décor kitschissime des boîtes à partouze qui croient maintenir l’illusion en se donnant un décor vaguement Louis XV ou vaguement Régence. Les propriétaires de ces lieux qui, paraît-il, aiment à renseigner la police sur leurs clients, ce qui est l’attitude la plus anti-libertine qu’on puisse imaginer, pensent sans doute renvoyer le consommateur à une atmosphère comme celle de Que la fête commence, de Tavernier.

Dans ce film mythique, le metteur en scène montrait, à travers la figure du Régent joué par Philippe Noiret, ce qu’était un libertin qui avait le pouvoir : bien sûr, il y avait les fameux soupers déguisés, mais surtout une recherche effrénée de la paix, la volonté de promouvoir la liberté de conscience et le désir d’envisager la politique comme Hippocrate envisageait la médecine : « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire.

Autant dire qu’une politique libertine, vraiment libertine, ne semble pas à l’ordre du jour par les temps qui courent.[/access]

Marine prépare la rentrée des classes

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Marine Le Pen se repose peu. La dernière sortie de son père sur le drame norvégien ayant gâché sa villégiature en Bretagne, l’héritière s’est remise au travail. Elle poursuit son œuvre d’exhumation et de remise à la mode des thématiques favorites de ceux que l’on nomme « souverainistes » ou « nationaux-républicains ».

Il est vrai que le succès sondagier de « Marine » s’étiole quelque peu ces derniers temps. A-t-elle d’ores et déjà poussé trop loin son travail de dédiabolisation du Front national au point d’en gommer le caractère sulfureux qui fait tout son sel ? Plus simplement, comme le suggérait récemment Pascal Perrineau, s’est-elle lancée trop tôt dans une campagne de longue haleine au risque de lasser par excès d’exposition médiatique ?

Quelle que soit la réponse, Marine Le Pen semble vouloir se renouveler. Après avoir proposé la sortie de l’euro, vilipendé le « mondialisme » comme d’autre réclament la démondialisation, abondamment cité les travaux de Jacques Sapir et s’être approprié ceux d’Emmanuel Todd, la patronne frontiste paraît sur le point récupérer un autre volet phare de la doxa républicaine: les questions d’éducation. Ainsi, Marine Le Pen annonçait le 2 aôut sur son compte Twitter : « je prononcerai en septembre un discours important sur l’école, entourée de professionnels et de professeurs« .

Un grand discours sur l’école, voilà bien la dernière chose à laquelle le FN ancienne formule nous avait habitués. La patronne du Front se prépare-t-elle a faire l’apologie de l’enseignement privé et des écoles confessionnelles pour complaire à la frange « catho-tradi » de son parti ? Abandonnera-t-elle déjà son discours laïc pour affirmer, comme le fit Nicolas Sarkozy au Latran que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé  » ? Rien n’est moins sûr. En réalité, Marine Le Pen a déjà posé les jalons de sa réflexion sur l’école dans son discours du 1er mai, prononcé comme chaque année aux pieds de la statue de Jeanne d’Arc.

Dans cette harangue inégalement apprécié par le public frontiste, l’oratrice avait glissé un passage sur l’école passé quasi inaperçu dans les médias. Face à une assemblée incrédule, la présidente du Front National s’était payé le luxe de citer Condorcet pour fustiger les théories pédagogistes, non sans lancer une judicieuse OPA sur Natacha Polony : « l’apprentissage de la liberté se fait, vous le savez, dès l’école (…) l’enfant roi, et toutes les théories dramatiques colportées par les pédagogistes issus de 68, ont ruiné l’école, qui ne transmet plus le savoir comme c’est pourtant son rôle premier. (…) Le redressement de l’école passera par un relèvement des exigences (…): relèvement des exigences de niveau, relèvement des exigences de discipline, relèvement des exigences dans la transmission des valeurs » . Voilà une saillie que n’auraient pas reniée les héritiers de Jules Ferry.

Pour nourrir ses réflexions sur l’école, « Marine » affirme vouloir s’entourer de spécialistes. Évidemment, elle ne jettera pas son dévolu sur un Philippe Meirieu, pédagogiste en chef, logiquement déjà préempté par Europe Ecologie-Les Verts. On peut donc gager qu’elle se tournera plus volontiers vers la famille des « old-school », ces chantres de l’exigence, du travail et du mérite que d’aucuns s’appliquent à ringardiser en les traitant de « nostalgiques des blouses grises ».

Marine Le Pen pourrait notamment s’inspirer du sémillant auteur de La fabrique du crétin, Jean-Paul Brighelli, d’ores et déjà suspecté par ses détracteurs de « crypto-lepénisme », comme il le déplorait en ces termes sur son blog : « quand je dénonce la collusion objective des pédagos et des libéraux, tous favorables à l’éclatement du service public d’éducation (…) je fais certainement le jeu du FN ? Quand je déplore la substitution, à l’ambition de transmettre des savoirs, de la constitution de savoir-faire et de savoir-être je fais toujours le jeu du FN? Dire la vérité, voilà qui fait le jeu du FN ? » .

Bien que la présidente du Front les cite abondamment, on ne peut pas suspecter Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Natacha Polony ou Jean-Paul Brighelli de « faire le jeu du FN » ou d’en « décontaminer la pensée » selon une expression désormais très en vogue. Il est facile et malhonnête pour leurs adversaires de lepéniser leurs idées à peu de frais. L’on ne va tout de même pas se désoler que Marine Le Pen ne lise pas Mein Kampf !

Tout aussi commode et inefficace s’avère la technique consistant à qualifier la doxa mariniste « d’attrape-tout » et de la rejeter en bloc au prétexte qu’elle tiendrait un double discours en rappelant que sa garde rapprochée est issue de la droite radicale la plus dure. C’est la thèse que défendent Caroline Fourest et Fiammetta Venner dans leur ouvrage éponyme sur Marine le Pen. Or, comment espérer sérieusement convaincre de l’insincérité d’un(e) politique, à moins de coloniser son esprit ? A supposer que Mme Le Pen manque de sincérité, elle ne serait pas la seule dans son cas : combien de politiques pensent toujours ce qu’ils disent et font toujours ce qu’ils promettent ?

La seule question qui vaille d’être posée, avant d’entrer dans la campagne présidentielle, est celle des raisons du succès de Marine le Pen, et d’un Front national que l’on envisage déjà au second tour de la présidentielle. Incontestablement, les thématiques de la démondialisation, de la sortie de l’euro, de la laïcité, et, demain, de l’école, profitent à Marine le Pen. Pourquoi la laisse-t-on seule s’en emparer ? Ceux, de gauche comme de droite, qui la désignent comme étant le Diable vont-ils continuer à lui céder les meilleurs morceaux comme ils abandonnèrent jadis la Nation et le drapeau tricolore à Le Pen père ?

C’est hélas possible. Mais alors, si elle venait à gagner, ils seraient les premiers responsables de ce qu’ils prétendent aujourd’hui conjurer.

La fabrique du crétin: La mort programmée de l'école

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Tu aimeras ton sosie comme toi-même

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La même nuit où, dans le département des Vosges, un sosie de Serge Gainsbourg, Denis C., a poignardé un imitateur de Johnny Hallyday, Michel P. alors que ce
 dernier était en train de tondre sa pelouse, d’autres faits de même nature ont troublé l’ordre public. Face à eux, les médias ont observé leur omerta habituelle. Le Mouvement contre le Vaginalisme et pour l’Amitié entre les Branleurs (le MVAB) considère que la prolifération des sosies est un pas dans la bonne direction. Tout progrès dans l’amour de soi est nôtre.

Chers compagnons de rut, encore un effort pour devenir de bons et loyaux branleurs. En attendant, le MVAB a décidé de vous prêter main forte en portant les
 informations suivantes à la connaissance du peuple français à qui on confisque trop souvent la vérité des faits.

Dans un établissement du quartier du Marais, un sosie de François Hollande a été surpris alors qu’il pratiquait calmement une fellation sur un transsexuel imitateur de Ségolène Royal. Ils en étaient préalablement venus aux mains après s’être mutuellement accusés de s’érailler les voix.

Dans un hôtel de New York, un sosie de Nafissatou Diallo a été surpris alors qu’il faisait tranquillement le ménage dans une chambre.
 Dans le bassin industriel de la rue de Varenne, un sosie de Jean-Christophe Cambadélis a été surpris en train d’exercer une profession dans une entreprise qui n’était
 pas l’instance dirigeante d’un parti politique.
 Près du boulevard Saint-Germain, un sosie d’Harlem Désir a été verbalisé par les forces de l’ordre alors qu’il s’apprêtait à franchir – pour la première fois depuis vingt ans – les limites de la rue de Solférino.

Près du quartier de l’Elysée, un sosie de Valérie Pécresse, chargée des questions de mise en plis à l’UMP et porte parole du Gouvernement, a été surprise alors
 qu’elle échafaudait un plan destiné à mettre la main sur Matignon sans avoir l’air d’y toucher. Les services de sécurité du Premier ministre ont pu confondre in extremis la fausse madame mise en plis grâce à une mèche blonde un peu en désordre au-dessus des sourcils.

Sur un plateau de télévision, un sosie de Cécile Duflot assénait ses arguments en faveur de l’installation d’un parc d’éoliennes sur le Bassin venteux des Tuileries. C’est un temps de réflexion silencieux qui l’a confondue.

Sur le plateau des Glières, un sosie de Stéphane Hessel, très proche de son modèle a été applaudi alors qu’il s’indignait de ne pas être considéré comme le co-rédacteur de la Constitution de la Ve République ainsi que de la Déclaration des Droits de l’homme et du Citoyen de 1789. Présent par hasard sur les lieux, un sosie de Jean Moulin a manifesté avec révolte sa co-indignation.

Le sosie officiel de René Cassin était malheureusement retenu à l’étranger : il n’a pu témoigner en faveur du sosie du Grand Témoin du Siècle. Dans la foule enthousiaste, on a reconnu le sosie du grand journaliste Jean Daniel s’efforçant de parvenir au podium pour la photo. Venu de New York, un dossier d’adhésion bien rempli et solidement charpenté est parvenu à l’adresse de notre mouvement. Il est signé d’un certain DSKK, sosie de DSK, qui excipe de nombreuses raisons, notamment conjugales, pour être intronisé membre de notre confrérie. Sa situation est actuellement à l’étuve au sein de la commission des conflits de notre mouvement.

Jouir à Kaboul

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Cela s’est passé à la sortie du « Table Talk », un restaurant situé au cœur du quartier des expatriés à Kaboul. À peine son arme récupérée du casier de consigne et placée dans le holster, à peine le seuil du sas franchi, E. me touche les fesses. Je me retourne et l’embrasse à pleine bouche, tout en arrangeant mon voile de façon à ce qu’il couvre mes avant-bras dénudés. La rue somnole sous le soleil balsamique de l’après-midi. Soudain, un bruit strident de klaxon déchire l’air autour de nous. Nous avons été vus ! Serrés l’un contre l’autre. Le quartier entier entend un chauffeur de taxi hurler son approbation, tout en klaxonnant comme un forcené : « Yeah ! Good ! Good ! Good ! » D’un coup, viennent nous applaudir un vendeur ambulant de poissons rouges, un groupe de garçons à vélo, le gardien de la maison d’à-côté ainsi qu’une petite fille à moitié cachée sous un parapluie rose. Croyez-le ou pas, mais la révolution sexuelle à Kaboul débuta par cet incident, le 10 juin dernier.[access capability= »lire_inedits »]

Soldates voilées au deuxième REP

Aucune police des mœurs n’opère à Kaboul ni nulle part ailleurs en Afghanistan. Toutefois, les étrangers y vivant ont choisi de se conformer à la pudeur apparente de la République islamique. Certains ont peur de réveiller la colère des puristes de la charia, d’autres ont sans doute pensé faire les malins, se lançant à corps perdu dans une stratégie de séduction de la population locale, comme l’armée française laquelle, à en croire les détails du rapport du Padre Benoît Julien de Pommerol, aumônier du 2ème régiment étranger de parachutistes en mission en Afghanistan, a joyeusement imposé le port du voile à ses soldates afin de les « protéger » des regards trop insistants.

D’autres encore se soumettent à un islam autant fantasmé que radical et dont bon nombre d’autochtones eux-mêmes ne cherchent qu’à se délivrer. Comment décrire les brigades de saintes-nitouches humanitaires employées par des ONG œuvrant à la promotion des droits de l’homme et de la femme ? Il suffit de les voir se déplacer en ville, enveloppées de la tête aux pieds dans des étoffes de production artisanale afghane pour mesurer leur degré d’illumination.

En réalité, les étrangers ont bien du mal à mesurer le degré de tolérance des Afghans face à des comportements publics tenus pour acceptables entre une femme et un homme en Occident. Et les Afghans ont une idée assez vague de ce que les Occidentaux considèrent comme « naturel » sur le plan des mœurs.

Tous situés à proximité de la très chic avenue Wazir Akbar Khan, où sont situés les ambassades étrangères et les bureaux des grandes boutiques internationales, à commencer par l’ONU, les quelques bordels de la capitale afghane ont certes dû mettre la clé sous la porte. La dernière fermeture remonte à deux semaines, le désormais légendaire club « 999 » cessant ainsi d’exister pour, disons, un moment. Anna, sa patronne d’origine chinoise, explique au téléphone qu’elle pense déjà à ouvrir le même business deux rues plus loin. « Je suis certain qu’elle n’a pas de soucis à se faire pour trouver des sponsors, précise un habitué des lieux. All that is about money and nothing else. ». Désolée pour les amateurs d’histoires édifiantes à haute teneur civilisationnelle, mais si les bordels de Kaboul ferment, ce n’est pas à cause d’une intolérance grandissante à l’égard de la corruption des mœurs, mais en raison de la corruption tout court. Le montant des bakchichs qu’il fallait verser aux forces de l’ordre augmentait en même temps que la fréquentation de ces établissements par une clientèle réputée fortunée : l’activité devenait non rentable. C’est qu’en dépit des apparences, la concurrence a toujours été rude sur le marché afghan des plaisirs tarifés. Et elle l’est toujours.

Dans une étude sur la prostitution sous le régime des talibans, Melissa Ditmore estime qu’une trentaine de maisons closes fonctionnaient clandestinement à Kaboul entre 1996 et 2001. Depuis, les choses n’ont pas radicalement changé. Bien qu’illégale et passible de peines allant de cinq à quinze ans d’emprisonnement, la prostitution destinée à la clientèle locale se perpétue selon des méthodes qui ont fait leurs preuves : les chambres sont louées chez des intermédiaires, les femmes et leurs clients se faisant passer pour des couples mariés, les numéros de téléphones circulant par recommandation.

L’arrivée des Américains, en 2001, a tout simplement diversifié ou, plus précisément, internationalisé le marché. De nombreux « restaurants chinois » qui ont, sous leurs lampadaires rouges, autre chose à proposer que des raviolis aux crevettes, ont ouvert. « Les filles étaient très surveillées, ne quittaient jamais leur maison pour raisons de sécurité. J’ai réussi à en faire sortir une pour l’emmener dîner en ville, mais il a fallu que je la ramène trois heures plus tard », se souvient un Britannique en poste à Kaboul depuis plusieurs années.

Le bling-bling des premiers expatriés poussant au crime, des étudiantes se sont aussitôt organisées pour piquer les clients les plus aisés aux veuves de guerre avec enfants en bas âge à charge, ravissant aussi une partie des internationaux aux Chinoises sanglées dans leurs mini-jupes en moleskine. Tout le monde le sait à Kaboul : pour chasser la Lolita, il faut se rendre aux alentours du supermarché Finest, à deux pas du rond-point Massoud. Une autre possibilité consiste à emprunter Jalalabad Road pour sortir de la ville et aller jusqu’à l’une des bases de l’OTAN entourant la capitale afghane. Celui qui y a ses entrées peut profiter des services de Philippines pratiquant des tarifs qui défient toute concurrence. Pour passer une nuit en compagnie d’une protégée d’Anna, il fallait compter entre 150 et 200 dollars, alors que la moitié de cette somme suffit pour satisfaire, tant bien que mal, ses besoins charnels dans les bras d’une employée de PX (duty-free militaire) aux yeux bridés. Un monde plein de promesses s’ouvre…

Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses.

La prostitution reste toutefois un sujet ultra-tabou en Afghanistan, comme dans les camps militaires de l’OTAN. Il ne fait pas bon enquêter là-dessus. « Si vous tenez à ne pas être black-listée dans toutes les bases de l’OTAN à travers le monde, il vaut mieux que vous cessiez de vous intéresser au problème », m’a dit quelqu’un de bien placé pour me donner ce genre de conseil.

Au fait, y aurait-il un problème ?

Je marche seule dans la rue, un bout de fichu sur la tête, tenant en laisse notre chien, un berger caucasien. C’est l’heure de la sortie de l’école. Les filles se tiennent par les bras, en petits groupes, rigolent, mangent des glaces. Leurs uniformes noirs contrastent avec la tenue des garçons, beaucoup plus « décontractée » car composée d’une chemise bleue et d’un pantalon bleu marine. Un gamin d’une douzaine d’années me dépasse en vélo, se retourne pour jeter un regard mi-craintif mi-défiant sur Ventura, excité au plus au point par les odeurs des boucheries à ciel ouvert. Le garçon fait un détour, disparaît derrière moi. Soudainement, je sens des petits doigts me pincer les fesses. « Madam, I love you ! », crie le garçon me dépassant à nouveau sur son vélo, cette fois-ci pour fuir au loin à toute allure. Les ouvriers d’un chantier aux abords de la route se tordent de rire.

La capitale afghane serait-elle prête à vivre sa première révolution sexuelle ? Je n’en doute pas une seconde. À condition que les Occidentaux qui y vivent sortent enfin de leur crispation quasi-catatonique à l’égard d’une religion et d’une tradition auxquelles ils attribuent une influence démesurée sur les autochtones. Or, les Afghans, au moins ceux qui peuplent Kaboul et profitent à outrance de la présence étrangère dans la ville, semblent très bien savoir rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. Ainsi nous continuerons, E. et moi, à nous tenir par la main dans les lieux publics, comptant qu’un jour un monument en notre honneur sera érigé à côté de celui du commandant Massoud. Rien que ça… Et je persiste à croire que ce ne sera pas un monument dédié aux martyrs d’une cause perdue.[/access]

Oslo, la faute aux nouveaux réacs ?

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Je n’y suis pour rien. Pardonnez-moi de vous parler de ma modeste personne, mais cette information capitale a pu vous échapper. Or, vous devez savoir : Oslo, c’est pas moi. Certes, pour l’instant, Le Nouvel Observateur est le seul à m’avoir, sous la plume de son patron Laurent Joffrin, innocentée de l’effroyable crime du blondinet norvégien transformé en machine à tuer. « Non, Guéant, Sarkozy, Ménard ou Zemmour ne sont pour rien dans les événements d’Oslo. Elisabeth Lévy non plus. » Vous avez bien lu : « Elisabeth Lévy non plus. » C’est marqué dans le journal.

Je ne voudrais pas être désagréable, mais vous, cher lecteur, c’est écrit quelque part que vous n’êtes pas coupable, même un tout petit peu ? Cherchez bien, au cours des derniers mois, vous n’avez jamais eu la moindre pensée déplaisante, voire suspecte, peut-être même, qui sait, nauséabonde ? Allons ! Pas l’ombre d’un mouvement d’humeur susceptible d’offenser un individu et, par extension, de stigmatiser le « groupe » auquel il appartient ? D’accord, vous n’êtes pas raciste, en tout cas pas consciemment. Mais pourriez-vous vous porter garant de votre inconscient ? Avouez que dans les secondes qui ont suivi l’annonce de la fusillade en cours, vous avez pensé « attentat islamiste ». Ça c’est une preuve ! Bien sûr, vous n’avez pas été assez benêts pour aller le clamer sur les ondes comme ces quelques « experts en stratégie des cellules djihadistes en Europe » pincés en flagrant délit d’imbécillité. Mais enfin, vous l’avez pensé. Moi aussi. Vous êtes sur la pente glissante qui mène à l’islamophobie. Peut-être au meurtre.

En quelques heures, une vague de spécialistes en « motivations et inspirations de tueur de masse à pedigree d’extrême droite » déferle sur nos écrans. On pourrait penser qu’il faut du temps pour faire avouer ses secrets à un acte qui suscite d’abord l’effroi et l’incompréhension. Que nenni. En trois reportages dans la « fachosphère » – au moins, c’est pas cher – et au prix d’une palanquée de syllogismes et glissements sémantiques – dont leurs auteurs sont pour la plupart parfaitement inconscients de les commettre, convaincus qu’ils sont d’être dans le bon camp – l’affaire est pliée. Anders Behring Breivik est un symptôme. Peut-être un avertissement. Le nouveau visage de la bête immonde qui déploie ses multiples et hideuses têtes dans toute l’Europe, y compris, bien sûr, en France où il dispose d’idiots utiles mais aussi de complices objectifs tout aussi criminels que lui. Comme de toute façon, sur la Norvège, on ne sait pas grand-chose et qu’après quatre reportages pleins d’émotion on n’a plus grand-chose en rayon, on va s’intéresser aux vrais coupables. Ceux qui ont armé ce bras.

À qui la faute ? La question excite d’autant plus les médias que sur ce coup-là, ils peuvent lui donner la réponse qui leur plait. Et sortir l’attirail de l’indignation morale et la rhétorique du dimanche qui va avec – « les mots qui tuent », « les racines de la haine ». Le drame norvégien est peut-être l’occasion de réussir à l’échelle européenne la diabolisation qui a donné avec le FN l’heureux résultat que l’on sait, autrement dit de mettre à l’index une partie du corps électoral, coupable de ne pas savoir ce qui est bon pour lui.

Sur RTL, l’inénarrable Rokhaya Diallo remarque très sérieusement que dans sa logorrhée numérique, Breivik cite deux fois Alain Finkielkraut. « Ce n’est pas un hasard », lâche-t-elle sentencieusement avant d’en appeler à la responsabilité de l’intellectuel. On pourrait lui faire remarquer que Ben Laden a cité Emmanuel Todd et Allah, mais ce n’étaient pas le vrai Todd et pas le vrai Allah. Là, c’est autre chose. Ce Breivik sait lire. D’ailleurs, il faudrait songer à interdire 1984 qui est l’un de ses livres de chevet. À ce compte-là, comme l’a fait remarquer Rémi Lélian, il serait temps de placer sous surveillance les penseurs écologistes et trotskystes qui inspirèrent Richard Durn, le tueur de Nanterre et Audry Maupin. On pourrait aussi faire remarquer à mon estimable camarade de On refait le monde qu’il n’est pas très cohérent de brandir à tout bout de champ la tolérance et l’ouverture à l’autre et d’être incapable d’examiner une opinion différente de la sienne. Comme d’habitude, personne ne moufte. De même que personne ne sursaute, dans les jours qui suivent, en entendant répéter en boucle que le refus du multiculturalisme, c’est la haine des étrangers.

On pointe du doigt quelques sites s’assumant comme « islamophobes » ou désignés comme tels – et qui d’ailleurs, sont souvent obsessionnels. Un article paru sur Slate.fr fait scandale en observant que « François Desouche » n’a pas, loin s’en faut, l’exclusivité des commentaires haineux. Dans la foulée, les partis désormais rangés sous le vocable « populiste », donc leurs électeurs, ramassis de petits blancs peureux à l’esprit étroit insensibles aux merveilles du brassage culturel, sont habillés pour l’hiver, et tous pareil : en vert-de-gris.

L’intérêt de la manœuvre est évident : disqualifier et même criminaliser toute critique des transformations des sociétés induites par l’immigration – ou plus précisément dans le cas de la France par le renoncement à assimiler les immigrés. S’il existe un fil rouge menant d’Alain Finkielkraut à Breivik en passant par l’électeur de Wilders ou de Marine Le Pen, toute réticence à l’égard du multiculturalisme tel qu’il s’installe en Europe mène au meurtre. Bien sûr, vous avez le choix : ou vous pensez que les changements culturels produits par les flux migratoires sont une bénédiction pour nos sociétés sclérosées et, par conséquent, qu’il serait monstrueux de demander aux populations fraîchement installées de s’adapter aux mœurs locales, ou vous êtes un salaud prêt à sortir son revolver dès qu’il entend le mot « différence ».

Je ne sais absolument pas dans quelle mesure un discours ambiant peut expliquer un passage à l’acte. Mais si c’est le cas, on peut soutenir que ce ne sont pas les propos dans lesquels il croyait entendre un écho de ses propres obsessions qui ont enragé Breivik, mais le conte de fées qui sert de discours officiel aux médias sur l’immigration et les bienfaits de la coexistence. Peut-être n’a-t-il pas basculé parce qu’il se croyait compris, comme le proclament mes estimables confrères, mais parce qu’il se sentait isolé dans un monde indifférent à ses angoisses.

Quoi qu’il en soit, je ne vois toujours pas en quoi il serait criminel d’observer les difficultés d’acculturation de l’islam ou de souhaiter la préservation d’un certain cadre de vie collectif. L’ennui, c’est que si je ne vois pas, les arbitres de nos élégances morales voient très bien. Grâce à ce maudit Norvégien, la police de la pensée est de nouveau sur les dents. Moi, je viens d’échapper au coup de filet, alors comptez sur moi pour me tenir à carreau.

Et une pizza pour deux, une !

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C’était la Une d’un récent numéro d’Aujourd’hui/Le Parisien arrivé avec un rien de retard en Grèce : « Comment gérer les fins de mois difficiles. » Dans un premier temps, on se dit que ce n’est pas mal que le dernier grand quotidien populaire français ne se comporte pas comme n’importe quel tabloïd de Murdoch et reste attentif aux vrais problèmes de ses lecteurs, davantage préoccupés, par exemple, par les 20% de hausse du prix du gaz en un an que par les histoires de fesses des people. En plus, ça rappelle à quelques mois des élections de 2012 que se faire élire avec des phrases comme : « Je serai le président du pouvoir d’achat » relevait tout de même du mensonge caractérisé.

Hélas, nous n’avions pas encore ouvert les pages intérieures : l’ensemble se résumait à des conseils pratiques tout à fait exaltants comme « prendre une pizza pour deux au restaurant » ou « profiter des périodes de promo. ». Finalement, il est là, le problème, dans cette soumission, cette intériorisation fataliste de contraintes dont on veut nous faire croire qu’elles sont la conséquence d’un phénomène naturel. Or une crise n’est ni un tsunami ni un tremblement de terre. Elle est le fruit d’une certaine vision de l’économie dont des hommes sont responsables et devraient avoir à rendre compte.

En attendant, si tu touches à ma moitié de pizza, t’es mort !

Paris est une drôle de fête

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C’était l’entre-deux guerres et le monde d’avant. La France était, pour les Américains, le pays des arts, des lettres, des femmes, des alcools forts et des vins délicats. Henry Miller vivait ses jours tranquilles à Clichy ; Fitzgerald se disputait avec Zelda sur la Riviera ; Hemingway buvait rue Delambre. Tendre était la nuit et Paris, une fête. Fitzgerald, pourtant, alors qu’il faisait lire à Hemingway les premières pages de The great Gatsby, à la Closerie des Lilas, s’inquiétait : « Qu’est-ce que les riches ont de plus que les autres ? » La réponse d’Ernest tomba, guillotine narquoise : « De l’argent. ».[access capability= »lire_inedits »]

Dans Tout Paris, Bertrand de Saint-Vincent se souvient de l’esprit de fumée et de brumes de Fitzgerald et de « Papa » Hemingway. Avec la mélancolie de l’élégance, ombre portée de soufre et de délicatesse : « Il y a chez les individus de grande fortune, beauté ou intelligence, autant de grandeur et de bassesse, de distinction et de grossièreté, de tristesse et d’ennui que chez leurs contemporains moins dotés ; peut-être un peu plus en ce qui concerne la tristesse et l’ennui. ».

Chroniqueur des soirées mondaines qu’il fréquente, à la tombée du jour, pour Le Figaro, Saint-Vincent flâne sur les pas du regretté Jean-Michel Gravier. Lui aussi courait sous les étoiles pâles, entre la fin des seventies et les premières années Mitterrand. Dans Le Matin de Paris, son rendez-vous s’appelait : « Elle court, elle court la nuit. » Gravier fanfaronnait et se moquait pour cacher ses larmes : les stars crevaient lentement, remplacées par de fantomatiques silhouettes pas encore appelées people.

« À partir d’un certain âge, toutes les femmes sont blondes. »

Saint-Vincent appartient à cette lignée, qui doit autant à Jacques Laurent – le plus dandy des hussards, qu’il a biographié brillamment − qu’à Jacques Chazot, le prince saganien des humoristes et père de Marie-Chantal. Il regrette la disparition des aristocrates excentriques, des riches héritières new-yorkaises ou des magnats de la pampa. Ils avaient une autre tenue que Loana − Cendrillon se réveillant grosse comme son carrosse − ou Massimo Gargia revisitant Paroles, Paroles. Ou qu’un ancien Président de la République appelant son épouse : « Maman ». Ou encore qu’un zozo très contemporain déclarant : « Je fais de l’immobilier, mais c’est l’art qui m’intéresse. ».

Dans les palaces, les fashion weeks et les clubs privés, Saint-Vincent en voit de belles: « À partir d’un certain âge, la plupart des femmes sont blondes. Le scalpel d’un chirurgien ou l’incertaine magie d’un filtre a effacé les rides sur les visages des uns et des autres et fait gonfler les lèvres et les seins des dames. Certaines sont plus couturées qu’une robe. ».

Tout le monde n’est pas Michel Déon arrivant directement d’Irlande à un cocktail, Pierre Schoendorfer fumant une cigarette avec Gérard Manset et François Armanet, Arielle Dombasle, héroïne glamour et rohmerienne, évoquant Maurice Ronet et Paul Gégauff, ou le camarade Basile de Koch annonçant, chez Castel : « Chivas régale ! ».

Pourtant, si Saint-Vincent épingle les vaniteux et les cocottes à bout de souffle tapinant pour un téléphone portable, il ne juge jamais. Il préfère s’attarder auprès d’une jeune femme brune aimant la danse et le chocolat, deviser avec Pierre Cardin ou Karl Lagerfeld et saisir au vol tout des caractères humains. Moderne La Bruyère de la business classe et du village people, il joue des nuances pour révéler l’époque, comme dans ses Fragments d’impertinence et son Roman de la victoire – où la campagne présidentielle 2005 prenait la forme d’un western amer. Entre les lignes de Tout Paris, Fitzgerald et Hemingway sourient.[/access]

Tout Paris

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Les 24 heures du mort

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Natural enemies de Julius Horwitz est un joyau noir. Ce roman américain de 1975 n’avait pas eu grand écho à sa première sortie en France en 1977. Sa résurrection en 2011 fera-t-elle davantage de bruit ? On peut en douter, hélas, tant nos sociétés sont convaincues de leur perfection et ne tolèrent pas qu’on leur renvoie à la figure l’atroce et beau travail du négatif. On touche là, d’ailleurs, à une différence qu’il faut sans cesse rappeler entre le roman noir et le roman policier.

Natural enemies est en effet un pur roman noir et en aucun cas un roman policier. Le roman policier part du principe que tout va bien dans le meilleur des mondes et que le désordre provoqué par le crime est réparable à partir du moment où la police entre en jeu. Cela donne un happy end obligatoire avec des frontières entre le bien et le mal clairement tracées. Bref, le roman policier nous confronte à une littérature que l’on pourrait qualifier d’anxiolytique.

On vit déjà en enfer

Le roman noir est évidemment plus compliqué. Son présupposé métaphysique est que l’on vit déjà en enfer, que nos sociétés sont peuplées de prédateurs de toutes sortes, que la police- lorsqu’elle n’est pas carrément complice- ne peut pas grand chose et qu’il faut simplement espérer pouvoir s’en tirer sans avoir complètement perdu son âme.

Pour reprendre une vieille distinction théologique, le roman policier est moliniste et croit à la Grâce suffisante : les personnages seront sauvés par leurs œuvres et peuvent exercer un libre arbitre qui les amènera du côté du Bien. Voilà qui plait beaucoup au public qui a besoin d’être rassuré : les reines anglaises du crime, le polar scandinave d’essence social-démocrate (avec sa nostalgie de l’Etat Providence) ou Fred Vargas en sont de bons exemples. S’il est souvent très bien fait, le roman policier nous donne assez peu de chance de tomber sur de la vraie littérature, celle qui déstabilise, crée du malaise et ne nous laisse plus jamais en paix une fois le livre refermé.

Le roman noir, lui, est janséniste. Dans son univers où Dieu est caché, tout est déjà joué d’avance : nous sommes prédestinés à la chute ou à la rédemption. On ne peut compter que sur la Grâce efficace pour être rédimé, ce qui n’arrive pas souvent. Dans le roman noir, malgré tous ses efforts, le brave type va devenir un assassin tandis que le tueur fou va soudain se révéler capable d’une incroyable humanité. Bref, le roman noir, c’est renier trois fois le Christ avant le chant du coq alors qu’on se croyait le premier des élus. Lire Natural enemies, c’est accepter de prendre de plein fouet ce jansénisme sauvage et, du même coup, découvrir un livre qui appartient de plein droit à la littérature.

Massacre programmé

Dans le New York des années 1970, le directeur d’une revue scientifique nous raconte heure par heure sa dernière journée. Le matin même, il a décidé que lorsqu’il rentrerait chez lui le soir, ce serait pour tuer sa femme et ses trois enfants avant de mettre fin à ses jours. Le roman est découpé en tranches horaires qui font monter la tension de manière souterraine car finalement, pour notre homme, il s’agit d’une journée comme les autres. Sa dernière journée, le protagoniste du roman la passe en accumulant les rendez-vous professionnels avec des auteurs de la revue scientifique qu’il dirige : un ancien astronaute, un rescapé des camps de la mort, un intellectuel de la gauche radicale. Pendant la pause déjeuner, il va dans un bordel de luxe et partouze avec cinq prostituées consommées mécaniquement.

Ce qui dérange durablement dans Natural enemies, c’est justement l’absence de mobile clairement défini à cette décision meurtrière. Pas de problèmes d’argent, le héros a même une vie sociale et intellectuelle plutôt intéressante. Il y aurait bien cette épouse dépressive depuis des années, « Ma femme est possédée par la terreur d’être vivante, ce démon qui nous hante tous » nous confie le personnage principal, mais ce serait une explication bien trop facile.

Évidemment, comme dans tout roman noir digne de ce nom, il n’y aura pas de sursaut salvateur à la dernière minute. Le narrateur va bien accomplir ce qu’il a l’intention d’accomplir et la coupure de journal qui termine le roman n’est qu’une confirmation de ce qui s’annonce inéluctable depuis le début.

En fait, le narrateur décrit simplement le monde qui est le nôtre en changeant très légèrement son angle de vue- ou de tir en l’occurrence. Il suffit de ce décalage infime pour que ce monde devienne cauchemardesque : la société nous chasse loin des villes dans des banlieues chics qui suintent un ennui terrifiant, nos propres enfants deviennent des étrangers absorbés par la télévision, les femmes dans la rue ont toute l’air d’être les rescapées d’une catastrophe récente, les faits divers s’avèrent de plus en plus aberrants, le monde est secoué de désordres géopolitiques incontrôlables et l’humanité semble refouler les souvenirs d’Auschwitz et d’Hiroshima pour mieux recommencer : « Cela devient de plus en plus dur de vivre dans ce monde si personne ne se soucie de savoir si vous êtes vivants ou si vous êtes morts.(…) Nous n’existons déjà presque plus les uns pour les autres. » écrit Horwitz.

Ceci dit, pour finir sur une note d’optimisme, précisons que Cléo survivra à ce massacre programmé.

C’est la chienne du narrateur.

Natural enemies

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Le baiser, baromètre de l’amour

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Kierkegaard, l’inépuisable penseur danois, songeait à écrire une « Contribution à la théorie du baiser », livre qu’il aurait dédié à tous les tendres amants. Il s’étonnait qu’il n’existe pas un seul traité sur le sujet et se demandait si la cause n’était pas que les philosophes n’entendent rien en la matière. Ce qui, de toute évidence, est le cas.

Ce dont Kierkegaard a rêvé, Alexandre Lacroix l’a fait avec brio, mêlant des souvenirs intimes à des considérations plus générales. Sa double casquette de romancier et d’essayiste lui a permis de relever le défi consistant à mettre un peu d’histoire et beaucoup de philosophie dans la vie amoureuse. Afin de la rendre plus excitante encore.

Alexandre Lacroix tient qu’il n’y a pas de meilleure baromètre du couple que le baiser. Le sexe, avec un peu d’entraînement, peut se prolonger sans amour. Le baiser, non. Pour mesurer la force du lien sentimental entre deux êtres, il suffit d’observer l’intensité de leurs baisers. « Rien n’est plus destructeur à la longue, écrit Lacroix, que l’oubli du baiser » . C’est un gel insidieux, pire que de prendre un(e) amant(e). Encore que les deux aillent souvent de pair.

Truffé d’anecdotes, passant allègrement de la littérature et du cinéma à la psychanalyse ou à la linguistique (qui, rappelons-le, n’est pas une technique du baiser), l’essai d’Alexandre Lacroix est porté par une allégresse qui sied à son sujet. Il s’achève néanmoins sur quelques pages d’une noirceur inattendue et prophétique. « Ne sentez-vous pas qu’un vent glacé souffle sur les relations humaines ? », demande l’auteur qui n’est pas loin de penser que l’humanité est en train d’être arrachée au canapé moelleux de la post-modernité pour être renvoyée directement à la préhistoire.

Une guerre sans merci s’annonce – guerre pour la survie, le territoire, l’hégémonie religieuse, la richesse, l’eau….- guerre qui renverra le temps des baisers à un paradis perdu.

Contribution à la théorie du baiser

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Un amour de haine

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Quel délice ! Tu viens enfin de me porter tort ! Tu viens enfin de commettre contre moi un préjudice parfaitement objectif, manifeste, précis et indubitable ! Quelle joie ! En perpétrant contre moi ce forfait délicieux, tu viens de rehausser mon rang, d’accroître ma dignité, de ceindre mon front purifié de la couronne étincelante des justes offensés.

Par la grâce de ta mauvaise action, mes pieds sont délivrés pour un instant du morne sol commun. Ils peuvent maintenant fouler le tapis rouge réservé aux pieds honnêtes de qui est dans son bon droit.[access capability= »lire_inedits »] Il leur est enfin permis de gravir le piédestal des justes courroucés. J’ai raison, tu as tort. Je suis dans mon droit, tu es dans ton tort.

Je t’en voulais. Je t’en voulais depuis bien longtemps déjà. Je laissais bouillonner en moi ma haine contre toi, attisée d’être à elle-même presqu’inconnue, avivée aux feux les plus sales, les plus injustes, aux tristes feux de l’envie. Mais voici enfin que tu as commis cette faute que j’attendais avec gourmandise. À présent, le droit, le bon droit, la justice m’offrent leur admirable refuge, la noble scène où rêvait de danser contre toi ma haine. L’alibi inespéré de la justice m’autorise enfin à te haïr ! Contre toi, je vais avoir raison jusqu’à l’obscénité.

Les froides mathématiques de mon bon droit

Je me lance avec concupiscence dans les froides mathématiques de mon bon droit. J’ai raison, tu as tort. Je suis dans mon droit, tu es dans ton tort. Voici qu’impartialement devant toi je compte et recompte, doctement démontre et redémontre. Voici que j’examine chaque détail, me délecte de chaque circonstance aggravante. Je déploie interminablement les moindres replis du tort miraculeux dont tu m’as fait offrande, ne voulant pas perdre une miette de mon orgasme logique. Et voici qu’à chaque fois, le compte est bon : ton compte est bon. L’addition est formelle : tu dois tout payer.

Nous ne faisons plus partie de la même humanité, mon cher. Tu es intégralement dans ton tort, j’en suis désolé. Quant à moi, la légitimité de mon grief ne connaissant aucune limite, il était fatal que je devinsse l’incarnation de la justice céleste.

Peut-être aussi condescendrai-je bientôt à te pardonner ce tort, comme un tigre relâchant le rat qu’il étranglait entre ses griffes.

Ce faux pardon sera la dernière grimace de ma haine malheureuse.[/access]