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Cohn-Bendit, le dernier rempart…

Décidément, il est toujours là, le vieux chien de garde libéral-libertaire, blanchi sous le harnais de toutes les compromissions de la pensée 68, de l’européisme le plus intégriste, ne cessant de tancer, la bouche pleine de verdicts et, en prenant de l’âge, perdant toute l’ironie qui pouvait encore faire (un tout petit peu) son charme.
On m’a raconté, à ma grande honte, qu’en mai 68 à Rouen, alors que j’avais quatre ans (ce qui est ma seule excuse) et que je montais dans la 4L maternelle, je criais « Cohn-Bendit dans ma voiture ! ». Je ne crois pas que ce fût un cri d’adhésion mais plutôt la preuve par l’absurde que Cohn-Bendit savait déjà jouer et saturer ce que l’on n’appelait pas encore le paysage médiatique.

Cohn-Bendit a été victime d’attaques assez ignobles au cours de sa carrière, c’est vrai : le coup de l’« anarchiste allemand » ou les accusations sur une supposée pédophilie. Ce n’est pas une raison pour oublier qu’il est depuis des décennies un des principaux responsables de cette mue sociétaliste qui a fait perdre, ou failli faire perdre[1. Le vote ouvrier et employé massif pour François Hollande invite à relativiser ce qui finit par ressembler à une nouvelle idée reçue.] tout contact entre la gauche et le peuple. Qu’il appartient finalement à la même totalité structurante que le Front National, l’un faisant dialectiquement le jeu de l’autre, comme sut si bien l’analyser le regretté Michel Clouscard.

« Regardez Marine Le Pen, c’est le retour du fascisme en Europe » dit l’un. « Regardez Cohn-Bendit, c’est le symbole des élites mondialisées, celles qui oublient les peuples et ne veulent que jouir sans entraves ! » répond l’autre.
Finalement, l’un des intérêts de l’affrontement Mélenchon-Marine Le Pen dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais est peut-être de casser cette fausse opposition entre une gauche sans le peuple et une droite populiste. D’ailleurs, Cohn-Bendit ne s’y est pas trompé. Ses attaques les plus dures, durant la campagne électorale, il ne les a pas réservées au FN, son meilleur ennemi et repoussoir idéal pour continuer à se faire passer pour un moderne, un gentil, un qui pense que les trucs vraiment importants, c’est la possibilité de fumer de l’herbe et de se marier entre personnes du même sexe[2. Nous n’avons rien de particulier contre le mariage homosexuel ou la consommation de cannabis. C’est juste que ce n’est pas franchement une question prioritaire quand on bosse à Fralib par exemple.].

Non, Cohn-Bendit s’en est pris le plus férocement à Mélenchon, le seul de tous les candidats qui avait choisi la stratégie du choc contre le FN, et non celle de l’évitement comme le PS ou du siphonage, façon UMP buissonnisée. Un exemple parmi tant d’autres ? Pour DCB, Mélenchon, c’est « l’émergence d’une gauche jacobine, centralisatrice et caricaturale ». Bah oui, Daniel, effectivement, le Front de gauche estime que l’Etat-nation reste le meilleur cadre, dans la situation actuelle, pour protéger les plus faibles et assurer un minimum d’égalité par la redistribution. D’ailleurs, c’est ce modèle « jacobin, centralisateur et caricatural » qui de l’avis d’un bon nombre d’observateurs nous a plutôt mieux fait résister à la crise de 2008. On passera sur l’ironie qui a fait que Sarkozy, élu pour détruire ce modèle, s’en est finalement servi tant bien que mal comme bouclier contre les répliques du séisme financier.

Elle est amusante, cette citation qui aurait pu être celle d’un député libéral de l’UMP. On voit ici la grosse erreur historique de la droite : désigner Cohn-Bendit comme son ennemi. Marcellin ou Poniatowski, ministres de l’intérieur qui lui ont tant cherché de poux dans la tête, auraient dû s’apercevoir que la seule cohérence de Cohn-Bendit, c’est l’anticommunisme. Marchais jadis, Mélenchon pendant la présidentielle et là, maintenant, contre le parti grec Syriza.

Syriza, c’est l’équivalent du Front de gauche en Grèce. Comme le Front de gauche, il ne désire pas sortir de l’Euro mais en faire un instrument de relance en rompant avec l’intégrisme monétariste. Aux dernières élections grecques qui ont rendu le pays ingouvernable mais ont montré le refus global de la dictature austéritaire de la Troïka, Syriza a doublé le vieux PASOK pour devenir le deuxième parti du pays. Et les électeurs grecs, à nouveau convoqués le 17 juin, risquent bien d’en faire le premier. Qui est monté au créneau, face à cette perspective ? Daniel Cohn-Bendit, évidemment. Dans des conférences de presse caricaturales données depuis le Parlement européen et dans des journaux clairement libéraux, il a fait d’une Grèce éventuellement dirigée par Syriza un cauchemar soviétiforme en multipliant les mensonges qui font peur.

Rena Dourou, députée de Syriza, qui représente effectivement le visage hideux du totalitarisme, lui a répondu dans une lettre où elle déclare notamment : On pourrait très bien comprendre votre envie de soutenir le parti des Verts grecs, de vouloir défendre leur projet en Grèce, surtout pendant cette période si difficile pour le pays. Ce que l’on n’a pas compris, c’est pourquoi vous avez jugé bon de le faire en accablant, avec votre fougue bien connue, SYRIZA, le parti de la Gauche radicale. Le parti qui actuellement en Grèce est en train de bouleverser la donne politique fondée sur le bipartisme pendant presque quarante ans. Vous, une icône de la révolte de mai 68, vous avez choisi comme cible, – au cours de votre conférence de presse aux côtés du représentant des Verts grecs, M. Chrysogelos – la gauche…., SYRIZA…. , et non pas les socialistes ou les conservateurs qui, pourtant, sont responsables de la faillite actuelle de notre pays ! Pour des raisons électoralistes, pour rejeter une coalition des Verts avec la gauche, vous avez choisi de vous tourner contre SYRIZA, en ridiculisant et en déformant son programme et ses propositions.

Rena Dourou a tort sur un point. Il y a belle lurette que Daniel-Cohn Bendit n’est plus l’icône de rien, sinon de lui-même et du Talon de Fer, qui a trouvé en lui son petit télégraphiste de plus en plus dévoué.

 
*Photo : Rena Dourou

Zemmour répond au Mrap et à SOS Racisme sur RTL : le verbatim

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Accusé par le Mrap et SOS Racisme d’avoir tenu sur RTL des propos « racistes » et « machistes » à l’encontre de la ministre de la Justice Christiane Taubira, Eric Zemmour a réagi ce matin sur la même antenne au début de sa chronique matinale Z comme Zemmour. Fidèle a son habitude, dès le début de la réponse à ses censeurs, le chroniqueur a répondu en attaquant « Vous savez, il y a dans ce pays des professionnels du choquage, de l’indignation tarifée ».

Eric Zemmour a ensuite dénoncé des « Torquemada de café du commerce qui essaient de me brûler en place de Grève régulièrement ». « Ils passent leur temps à vous faire des procès d’inquisition, non seulement sur les mots que vous employez, c’est même pas les mots, parce que derrière les mots il y a vos pensées et derrière vos pensées, il y a vos arrière-pensées », a-t-il dit.

« Vous savez, quand j’attaque Taubira, c’est ni la femme que j’attaque, ni encore moins évidemment la femme noire que j’attaque, je fais une analyse politique, idéologique, et les personnes ne sont pas en cause ». « Je pense que ce n’est plus aujourd’hui, comme au XIXe siècle, la femme qui est diabolisée, mais l’homme. On peut ne pas être d’accord avec moi, ça ne me dérange pas. C’est en tout cas ce que je défends, depuis très longtemps. »

Zemmour : un Sopo et au lit !

La nouvelle est tombée comme un couperet : d’après le journaliste « médias » Renaud Revel, Zemmour sera débarqué de la matinale de RTL à la rentrée prochaine.
Couic ! Un verdict sans appel ni remise de peine possibles pour le multirécidiviste de la mauvaise pensée. Eric Zemmour paie ainsi l’une de ses dernières chroniques radio. Contestant la suppression des tribunaux correctionnels pour mineurs, le trublion réactionnaire y blasphémait la garde des Sceaux : « En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais. Après tout, les femmes votent majoritairement à gauche depuis 1981, et dans les banlieues, Hollande a réalisé des scores de dictateur africain. »

Enfer et damnation. Evidemment, les chiens de Pavlov de l’antiracisme subventionné par vos impôts ont dégainé les premiers. Quand il entend le mot « banlieues », le MRAP sort son revolver. L’association qui s’était attiré les foudres de son ancien compagnon de route Jean Ferrat[1. Connu pour ses penchants droitiers !] en substituant l’ « amitié entre les peuples » à la lutte contre l’antisémitisme, s’est fendu d’un communiqué assassin. En l’espèce, il s’agirait d’un « délire misogyne et raciste » justifiant que le MRAP « en appelle donc au Conseil Supérieur de l’audiovisuel pour que sa mission s’exerce contre une radio qui donne un tel espace à la haine raciste et misogyne ». Voilà RTL prévenue !

Mais la salve la plus pernicieuse est venue du SOS Racisme, qui entretient de vieux griefs à l’encontre de l’indiscipliné polémiste. Dans une tribune aux accents de lettre de cachet, l’ineffable Dominique Sopo plante ses banderilles dans le dos de son meilleur ennemi Zemmour, déjà condamné pour provocation à la discrimination raciale. Il y a quelques années, le natif de Montreuil expliquait imp(r)udemment sur France Ô que la pénalisation de la discrimination était absurde. Car la vie ne serait qu’une longue suite de discriminations, de choix arbitraires et d’affinités électives, y compris dans le monde impitoyable de l’entreprise, qui ne sauraient disparaître sous l’effet magique de la loi. Pour cette sortie scandaleuse, Eric Zemmour avait été condamné à une peine de sursis par un tribunal l’ayant par ailleurs blanchi après la polémique sur les « délinquants noirs ou arabes ».

Qu’importe, Sopo n’étant pas rassasié par cette condamnation en demi-teinte, il flaire l’odeur du soufre dès qu’un « dérapage » pointe le bout de son nez. Pensez donc : critiquer Christiane Taubira, auteur d’une loi mémorielle inattaquable sur la traite négrière[2. Qui reconnaît les Européens comme seuls et uniques responsables de la traite, au mépris des trafics interafricains et arabo-musulmans. Il y a quelques années, pour avoir préféré la rigueur historique à la repentance et démontré la diversité des traites négrières, le chercheur Olivier Pétré-Grenouilleau s’est vu poursuivre par des associations communautaires qui brandissaient la loi Taubira, avant de retirer leur plainte devant la bronca générale.], représentante de la « diversité » et de la « parité » (que ces noms soient sanctifiés) au sein d’un gouvernement aussi exemplaire que « normal », dépasse les capacités d’entendement du président du SOS Racisme. On comprend que Dominique Sopo ait la rancune tenace. Depuis quelques années, au gré d’une médiatisation intensive, Zemmour se fait le promoteur du brillant essai de Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français. Dès 1990, ce pamphlet précurseur décortiquait les tenants et aboutissants de l’idéologie antiraciste[3. Qui est à l’authentique antiracisme ce que la RDA fut à la démocratie.], y décelant le bras moral du mitterrandisme post-socialiste et post-national. Dominique Sopo, militant PS dans la parfaite continuité de ses prédécesseurs Harlem Désir et Julien Dray, ne digère pas la verve zemmourienne, coupable d’avoir décillé des millions d’auditeurs. On ne sait quel costume Sopo a endossé en rédigeant cet appel au licenciement, celui de militant « antiraciste » ou « socialiste ». A y regarder de près, sa robe de procureur aux sermons pontifiants le dispense de choix : en guise de catéchisme, notre père-la-morale pourfend « la dynamique suintant le racisme qui aurait permis à Marine Le Pen de réaliser un score élevé à l’élection présidentielle et à Nicolas Sarkozy de « limiter la casse » le 6 mai ». Patrick Buisson-Zemmour : même combat, vos idées « suintent » !

Ce fin exégète de la prose zemmourienne perçoit en outre dans le refus – certes, contestable – du délit de harcèlement – récemment censuré par les Sages de la rue de Montpensier, ces suppôts du machisme immense et rouge – le symptôme d’une « misogynie » échevelée. Attendez, le plus drôle est à venir : dans sa réhabilitation enflammée du délit de harcèlement, Sopo se la joue paritaire intégral, s’indignant que « pour Eric Zemmour, le délit de harcèlement sexuel est une entreprise dirigée contre les hommes. Peu importe que les lois de 1992 et de 2002 sur le harcèlement sexuel n’identifient évidemment pas le sexe des auteurs et des victimes potentiels. Il ne s’arrête pas à ces détails qu’un minimum de déontologie journalistique lui aurait pourtant commandé de présenter ». Autrement dit, un homme aussi peut être harcelé… par une femme. A la bonne heure ! Sopo reconnaît enfin l’ambivalence du Mal, irréductible au Mâle, mais pas…au blanc puisque « le racisme anti-blanc est une notion forgée par l’extrême droite » dixit notre Bourdaloue du XXIe siècle. Tarik Yildiz, auteur d’un courageux essai sur la question, appréciera le procès en sorcellerie intenté contre son « nauséabond » objet de recherche.

Nous achèverons notre inventaire à la Prévert par cette phrase poilante : « Eric Zemmour glisse, en matière de délinquance, de la question des mineurs à celle des jeunes de banlieue ». Il est vrai que la gauche de gouvernement[4. Et ses marges « libérales-gauchistes », comme les a baptisées le répréhensible Richard Millet.] pratique assidûment l’amalgame entre « banlieues » et « quartiers populaires », au point de rendre ces deux expressions quasi synonymes. Faut-il y voir une honteuse discrimination des zones péri-urbaines et rurales où se regroupent 85% de la pauvreté et du chômage hexagonaux ? Non, plutôt un savant mélange d’ignorance, de démagogie et de lâcheté. Quant à la bonne vieille culture de l’excuse qui semble animer notre sacrosainte garde des Sceaux, n’a-t-elle pas partie liée avec une certaine idéalisation de la délinquance juvénile et/ou immigrée ? En réaction à la précédente affaire Zemmour, dans son dernier opus Le Complexe d’Orphée, le cruel Jean-Claude Michéa relevait ce sophisme de la gauche morale : bien qu’inexistante, la surdélinquance immigrée serait imputable aux discriminations quotidiennement infligées aux fameux « jeunes ». En termes de « glissement » incohérent jusqu’à l’absurde, Ionesco n’aurait rêvé mieux.

Mais puisque Dominique Sopo se sent pousser des ailes de Fouquier-Tinville avec le retour de la gauche aux affaires, nous l’inviterons à examiner au peigne fin cette saillie de la toute nouvelle ministre déléguée à la Francophonie et aux Français de l’étranger, Yamina Benguigui : « à qualité égale, priorité au beur » déclarait en 2004 cette fervente avocate de la discrimination positive restée impunie par la XVIIe chambre du TGI de Paris. Dans la phraséologie « antiraciste », cela s’appelle une « vision racialisée de la société ». Benguigui démission ?! L’on n’entend guère ce refrain du côté de SOS Racisme, qui préfère savourer l’exécution de sa sentence prémonitoire : « Espérons qu’un jour les complexes d’Eric Zemmour se résoudront sur un divan plutôt que par l’expression radiophonique d’une haine quotidienne obligeamment permise par la sollicitude de RTL à l’endroit de ce personnage. »

Il fut un temps – que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître … – où la gauche attaquait l’ordre établi, quitte à mettre dans le même sac patrons, bourgeois et soutiers du capitalisme financier. Les jeunes qui ont exulté le 6 mai à la Bastille n’auront connu que l’époque bénie des dieux où de sinistres chiens de garde compensent leur impuissance à changer la vie par de vaines croisades morales. Faute de danger fasciste imminent, ces consciences éclairées s’efforcent de museler le débat public autant que faire ce peut en agitant de faux épouvantails. L’exorciste Sopo ayant sorti ses gousses d’ail, la France pourra bientôt dormir sur ses deux oreilles : l’incontrôlable Zemmour ne la réveillera plus. On a les Goldstein qu’on mérite…

Jacques Chevallier, l’incompris d’Alger

Pour la sympathisante de l’indépendance algérienne que je fus jadis, le livre de José-Alain Fralon[1. Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.] sur l’ancien maire d’Alger (1941-1958) est saisissant. À partir d’archives familiales, d’interviews, en puisant dans les mémoires écrits par les différents protagonistes de l’époque, l’ancien journaliste du Monde, lui-même pied-noir, parvient à ressusciter sobrement la personnalité hors normes de Jacques Chevallier. Jeune résistant, plus jeune maire de France, membre des services de renseignement français aux États-Unis (sa mère était issue d’une lignée d’émigrés de Louisiane), il fut député de l’Algérie à Paris et ministre de la Guerre dans le gouvernement de Pierre Mendès-France. Il se fit ensuite l’infatigable bâtisseur des cités nouvelles d’Alger la blanche et le défenseur d’une Algérie fédérale où musulmans et européens auraient cohabité dans l’égalité des droits, dans le cadre d’une relation renouvelée et privilégiée avec la France. Jacques Chevallier ne rencontra jamais Albert Camus. Mais il était son frère.

En vain… Le déchaînement des « événements », de la « révolution », en clair de la guerre, le meurtrit sans l’étonner, puis le dépassa. Les virevoltes et silences de De Gaulle le laissèrent incrédule et blessé. Considéré comme « libéral » parce qu’il cultivait les meilleures relations avec les notables musulmans algériens, bête noire d’Alain de Sérigny, le très réactionnaire directeur de L’Écho d’Alger, et du gouverneur socialiste Robert Lacoste, rallié au parti des pieds-noirs extrémistes, il devint la cible des généraux rebelles du putsch d’avril 1961, puis de l’OAS.

C’est pourtant grâce à sa médiation que fut conclu, en juin 1962, un accord de dernière minute entre OAS et FLN qui épargna à Alger d’être incendiée après les accords d’Évian. Mais la poursuite des attentats et des meurtres produisit l’irréversible : entre mars et juillet 1962, le départ massif d’Algérie de millions d’Européens, sans espoir de retour. Jacques Chevallier fut l’un des rares à ne pas choisir l’exil. Le pouvoir FLN l’humilia, en dépit de son engagement total et sincère en faveur de l’Algérie nouvelle. Il mourut en 1971 d’un cancer, laissant la terre qu’il avait tant aimée à un parti unique de type soviétique et aux militaires qui ont pratiqué l’arabisation à marche forcée et confisqué la rente gazière qui aurait pu assurer à leur peuple la vie meilleure dont Jacques Chevallier rêvait pour l’Algérie.

Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.

En Français dans le texte

Brocarder Nicolas Sarkozy ou, comme disait Flaubert, « tonner contre », est bien sûr un exercice périmé puisque, selon l’élégante expression qui a cours à gauche, nous en voilà « débarrassés ». Je voudrais néanmoins revenir à cet étonnant discours de la place de la Concorde, le 15 avril, au cours duquel il invoqua passionnément l’amour de notre langue et les mânes de nos grands écrivains, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Zola − Jean Racine et même Lamartine étaient de la fête, je n’en revenais pas. Le paradoxe le moins piquant n’était pas que le président-candidat, pour leur rendre ce vibrant hommage, se contentât de lire ce qui avait été écrit par un autre.[access capability= »lire_inedits »]

Dans un pays qui conçut longtemps quelque fierté d’avoir des présidents lettrés, l’existence des « plumes » politiques (bien au-delà de l’appoint évidemment nécessaire quand il s’agit de sujets techniques) est désormais un fait avoué sans vergogne, et qui ne semble étonner personne, sauf moi. La litanie était encore plus cocasse quand on se rappelait la fameuse affaire de La Princesse de Clèves ; ou la révocation expéditive de cette « culture générale » désormais considérée comme un bâton merdeux, parfaitement inutile à des « fonctionnaires ajustés au poste » ou à des cadres d’entreprise « fluides ». Quant à ce qu’il est advenu ces dernières années de la sacro-sainte langue française, qu’on daigne se renseigner sur la considération que lui accordèrent nos ministres[1. Je recommande le site de l’AFRAV]; on sera édifié.

Mais on ne saurait s’arrêter à ces facilités. À quoi recourt-on d’autre, quand on recourt ainsi aux auteurs dits classiques, qu’à une fioriture décorative ? Une très érudite étude de Stéphane Zékian[2. L’Invention des classiques −Le « siècle de Louis XIV » existe-t-il ? CNRS Editions, 383 p., 25 euros.] retrace l’édification officielle, au cours du XIXe siècle, du corpus des classiques. On reste sidéré devant les controverses et les batailles, autour du siècle de Louis XIV et de celui des Lumières, qui montrent à quel point (et pour tous les gouvernements de ce siècle, qui en expérimenta beaucoup ; et pour tous les partis), cette construction mémorielle, considérée comme essentielle dans la formation de la jeunesse, fut un enjeu politique brûlant. De quoi s’agissait-il ? Eh, pardi ! De l’identité nationale. Débat mémorable encore qui vit, durant ce quinquennat, le choc frontal des bêtises (car la bêtise, a dit un de nos classiques, possède un « front de taureau »). Les uns crurent la définir en additionnant des « clics » sur un site internet ; les autres, avec une inventivité lexicale qui leur fait honneur, déclarèrent la chose « nauséabonde », et tout fut dit. (Il est vrai que la gauche intellectuelle a fait des progrès en vocabulaire et en richesse d’expression : on parle maintenant d’écrivains qui « suintent le Français de souche ». Allez : encore un effort pour avoir du style.)

Oui : en invoquant « notre langue » et « nos grands auteurs », à quoi recourt-on ? Personnellement, je ne crois pas qu’on puisse répondre de manière facile et univoque à cette question. J’aimerais au moins qu’on la posât. Entre l’un qui n’en parle que pour la frime, alors qu’il s’en fiche, et les autres qui, entre indifférence et méfiance, n’en parlent pas, tout cela pour un public (pardon, pour des citoyens) dont on est de moins en moins sûr que ces références (ou cette absence de référence) éveillent quoi que ce soit en lui (en eux), je vois clairement une chose : nous sommes dans la perte. Et je n’ai jamais compris ce que l’on gagne à s’appauvrir.[/access]

Vogelsang : un vampire humain, trop humain

Il serait temps de ne plus confiner les vampires aux scopitones des années 1960 ou à la littérature fantastique. Après tout, du haut de leur grand âge, ces fantasques créatures hématophages devraient nous éclairer sur la réalité de notre monde techno-marchand, ne serait-ce que pour éveiller les consciences des pauvres pécheurs que nous sommes.

C’est l’exercice singulier auquel s’est adonné avec talent Christopher Gérard dans son roman Vogelsang ou la mélancolie du vampire. Son héros Laszlo vit dans la Bruxelles multiculturelle du XXIe siècle, en colocation avec ses congénères Cyrille et Rodica, tous descendants de la Horde originelle qui engendra leur engeance sanguinivore. Après une jeunesse aristocratique en Russie, bouleversée par la Révolution rouge, et plusieurs exils et dormitions successifs, Laszlo Vogelsang a atterri dans l’enfer contemporain, où les post-humains gardent l’oreille rivée à leur phonophore portable et s’autofichent sur facebook en célébrant leur inculture crasse. Les réseaux sociaux, un terrain de chasse privilégié pour qui a décidé de faire « contre mauvaise fortune bons crocs » en se résignant aux travers d’Homo Sapiens, quitte à résister contre le nivellement général par le port quotidien d’élégants tweeds écossais.

En bon Homo necans, Laszlo se délecte des leucocytes d’humains chassés à la tombée de la nuit, fussent-ils disloqués et frelatés par les nuisances de l’époque. Cyrille, Rodica et Vogelsang décrivent sans détours la déréliction du monde qui vient : « Comme vous avez pu vous en rendre compte, la décomposition accélérée de leur société nous sert : nations, clans, familles, tout part en charpie, usé par des appétits autrement plus voraces que le nôtre. Rien ne résiste à leur quête de plaisir immédiat » ! Et que dire de l’oligarchie mondiale des vampires qui structure et organise leur communauté transnationale ? La critique de la direction américaine des vampires, autoconstituée au nom de l’exigence de rentabilité et de la gouvernance, « cette faribole empruntée aux humains » ne peut laisser indifférent, a fortiori lorsqu’elle est proférée dans la supra-étatique Bruxelles !

Dans un autre registre, le vieux Cyrille, qui se réveille en plein milieu du roman après plusieurs décades dans le cirage, ose cette sortie aussi ingénue que politiquement répréhensible : « Toutes ces ethnies, ces cultures qui communient dans le doux commerce. Ah, je sens que je vais adorer mon époque ! » avant de littéralement goûter aux joies de la diversité des rhésus. Ambiance…

Au terme de ces 150 pages de récit, le lecteur retiendra qu’en plus du cortex cérébral surdéveloppé des simili-Dracula, Vogelsang possède aussi une certaine sensibilité humaine.

A lire par tous les mécontemporains qui rêvent de conjurer leur révolte en clamant, hypnotiques, un soir de pleine lune : « Tout pour la Horde, la Horde pour la Lune » !

Christopher Gérard, Vogelsang ou la mélancolie du vampire, L’Âge d’homme.

La dernière campagne du Quai Conti

Immortel, enfin, le roman de Pauline Dreyfus débute par un coup de fil. Nous sommes en juillet 1968 dans une paisible propriété de la forêt de Rambouillet où les turbulences du mois de mai ont été amorties par les chênes centenaires. Loin du chaos parisien, l’écho des pavés est à peine parvenu aux oreilles d’un couple de prospères retraités. Paul et Hélène Morand vivent un mois de l’année dans cette province bucolique. L’appel de Jacques de Lacretelle va remettre en piste le plus célèbre des réprouvés, l’exilé de Vevey, l’homme pressé qui, entre deux saillies, filait jadis à toute allure dans sa rutilante Bugatti. Le portrait est plus flamboyant que la triste réalité de cette fin des années 60. Paul Morand, ce personnage sulfureux des lettres françaises, est un revenant. Sa vie, une épopée d’un autre temps. Né en 1888, disciple de Giraudoux, coureur de 1 500 mètres, reçu premier au concours des Affaires étrangères, attaché d’ambassade à Londres, jeune écrivain préfacé par Proust, auteur de romans rapides comme l’éclair, son prestige est alors immense.

On le lit, on l’admire, on le jalouse. 35 voitures au compteur. Jet-setter avant l’heure, il parcourt l’Europe galante. Des dizaines de femmes le désirent, une seule réussit à l’enchaîner. Cet apôtre de la liberté, de la passion et du bonheur éphémère connaît ses ultimes moments d’insouciance. La Libération sonnera en fait le glas d’une carrière promue aux plus hautes distinctions. Dès 1928, comme le rappelle Pauline Dreyfus, Paul Morand était pressenti pour devenir « rapidement » un immortel. Prêter serment de fidélité au Maréchal n’aura pas été sa meilleure intuition et aura passablement retardé sa postérité. En 1968, l’homme est fatigué, ses genoux fragiles et ses rares amis, tous enterrés. Chardonne est parti en mai de cette même année. Nimier, ce fils spirituel qui lui avait remis le pied à l’étrier est mort dans un accident de voiture sur l’autoroute de l’Ouest depuis déjà six ans. La vulgarité du monde moderne dégoûte cet homme habitué aux prévenances et aux plaisirs de caste. Les embouteillages, les HLM, le bronzage, ce n’est pas son monde à lui.

Dans sa jeunesse, il skiait à St-Moritz, se baignait dans une Méditerranée à la pureté originelle et il n’y a pas si longtemps conduisait une 300 SL à portes papillon. Un esthète. Congés payés, étudiants chevelus et révolutions ne sont visiblement pas sa tasse de thé. Le désir de revanche est pourtant bien là. Intact. Les blessures de l’opprobre encore vivaces. Son fidèle ennemi Mauriac fait toujours barrage à son entrée au Quai Conti. En 1958, Morand n’avait obtenu que dix-huit voix, il lui manquait celle du Cardinal Grente pour disposer des dix-neuf voix indispensables à son élection. Il avait pourtant juré qu’on ne le reprendrait pas dans cette quête aux ridicules hochets. Il récidive cependant en 1959 mais le Général revenu aux affaires s’y oppose, ne pardonnant pas au diplomate son choix de 1940. Morand se retire alors de la compétition. Puis, plus rien avant ce coup de téléphone de 1968 qui change la donne. Pauline Dreyfus fait le récit émouvant d’un vieil homme, lucide sur les maigres mérites d’une reconnaissance littéraire aussi tardive mais qui en savoure, malgré tout, les délices frelatés. Cette cinquième tentative pour enfin décrocher son fauteuil à l’Académie est racontée avec beaucoup de sincérité, d’intelligence, de parti pris et d’amour pour ce grand écrivain. Car si les choix politiques de l’homme sont critiquables, son écriture demeure un plaisir indémodable, une cavalcade de mots qui vous percutent et vous emportent. Qui peut résister à ce style fracassant ?

Pauline Dreyfus a très bien lu Morand, elle lui emprunte parfois quelques fulgurances comme cette phrase : « il y a plus beau que Paris, c’est la nostalgie de Paris ». On dirait du Morand, c’est du Dreyfus. Immortel, enfin nous montre un Morand qui doute de son talent, qui finit par croire les âneries qu’on raconte sur lui : il ne serait qu’un modeux, un écrivain de salon. Dans son livre Entretiens, Paul Morand se reprochait à demi-mot son « instabilité » : « Je ne peux pas tenir en place, j’écris dix lignes il faut que je m’en aille ; donc je reprends, et je recommence cinq ou six fois. C’est l’histoire de la plupart des écrivains : un talent coulant de source comme Giraudoux est chose très rare ». Pour décrire l’ambiance de cette ultime tentative, Pauline Dreyfus a recréé les décors, le grand appartement de l’avenue Charles-Floquet dans le VIIème, Raymond le volubile maître d’hôtel, les deux bonnes espagnoles, le chow-chow à l’inévitable langue violette et les invités du couple Morand. Vous découvrirez un Patrick Modiano scrutant ce manège, un Pascal Jardin fétichiste des bottes, un Banier truculent, une Nathalie Baye en lectrice attitrée de Madame, un Jean d’O primesautier, enfin tout un univers disparu, cocasse et factice, où la littérature était au cœur des conversations[1. A lire également sur ce sujet : Entretiens de Paul Morand – La petite vermillon, Paul Morand, un évadé permanent de Gabriel Jardin- Grasset, Le soufre et le moisi, la droite littéraire après 1945 de François Dufay – Tempus.].

Immortel, enfin de Pauline Dreyfus – Grasset

In vodka veritas

Edouard Limonov a essaimé, et pas simplement dans le ventre de ses maîtresses. Son disciple littéraire le plus convaincant a largement dépassé le maître, au point de rafler le plus prestigieux prix littéraire russe et de se payer le luxe de diriger l’édition nijni-novgorodienne de la revue Novaya Gazeta tout en militant au Parti National-Bolchévique. Ce surdoué des lettres à l’allure de skinhead s’appelle Zakhar Prilepine. A 37 ans, là où d’autres résument leur angoisse existentielle à une ligne de coke sniffée place Saint-Germain et au traumatisme d’une nuit en cellule, Prilepine a déjà accompli deux guerres comme engagé volontaire en Tchétchénie, expérience qui lui inspira le décapant Pathologies (Syrtes, 2007). Ajoutez à son curriculum vitae un engagement nazbol de longue date, dont il tira le splendide roman Sank’ia (Actes sud, 2009), ses engouements littéraires pour Mishima et Jünger, une sérieuse tendance à défriser les bonnes consciences occidentales, et vous commencerez à entrevoir l’étoffe de Prilepine.

Cet automne, Actes Sud a publié sa quatrième œuvre traduite en français : un recueil de onze nouvelles mystérieusement intitulé Des chaussures pleines de vodka chaude. L’expression désigne une recette de grand-mère pour détendre des chaussures trop serrées, exercice auquel s’adonnera le héros en plein restaurant dans l’une des nombreuses histoires alcooliques qui ponctuent ces 180 pages.
Ces récits autobiographiques, Zakhar Prilepine les a voulus déliés de son engagement militant, à l’instar du roman polyphonique Sanki’a, qui narrait l’épopée héroïque et suicidaire de jeunes nazbols exaltés par la décrépitude de leur patrie outragée, brisée et martyrisée par les années Eltsine, sans cautionner leur réponse violente à la barbarie d’Etat. Gilka, première nouvelle du recueil, confirme le statut dégagé de son auteur au crâne rasé, soucieux d’apparaître en hooligan de la plume plutôt qu’en coryphée d’une brigade des lettres nationale-bolchévique.
Prilepine a beau être insaisissable de subtilité, il reste l’habile peintre du paysage social russe de l’après-Perestroïka, ravagé par la faillite des petits vieux et l’effacement de l’avenir chez une jeunesse désabusée : « Nous conduisions ensemble, côte à côte, des colonnes de jeunes gens passionnées et sans peur, dans les rues des villes les plus diverses de notre empire fourvoyé, jusqu’à ce que le pouvoir nous traite d’ordures et de charognes qui n’avaient pas et ne pouvaient avoir de place dans ce pays ».

La littérature au foie

A l’indignation pavlovienne, les jeunes dépeints par Prilepine préfèrent la franche rébellion, non sans compromissions avec l’ordre moral dépravé promu par le marketing et la publicité. Or, comme tout bon dialecticien des mots et des âmes, le styliste de Nijni-Novgorod sait allier les contradictions et chevaucher le tigre d’une modernité liquéfiée par les bains d’alcool. Cela donne de belles images éthyliques (un « mois d’août tiède, mou comme un lendemain de cuite »), où l’ivresse se fait le papier pH d’une société perpétuellement à côté de ses pompes. La littérature au foie produit aussi de joyeuses scènes ubuesques, où la fantasmagorie se mêle au pathétique, comme dans la nouvelle Viande de chien, dans lesquels le narrateur, son frère et leur indécrottable ami Roubtchik servent un barbecue …canin aux jeunes filles qu’ils convoitent. Après une balade mouvementée dans la neige, leurs quelques grammes d’alcool dans le sang aidant à tenir la température, l’enjeu sera d’entrer dans leur immeuble gardé par une concierge patibulaire, qui ne laisse rien passer, surtout pas de jeunes loups pleins de sève et de vodka. Pénétrer dans ce cloaque ne sera pas chose aisée et nécessitera l’art du grimage et du système D propres aux hommes éméchés.

Il est vrai que la littérature russe considère le zapoï comme un genre romanesque à part entière. Ces errances d’ivrogne, s’étalant parfois sur plusieurs jours, inspirent une métaphore aérienne filée à Prilepine : « La sortie de l’ivresse est un miracle que l’on peut reproduire sans cesse et qui n’en finit pas de nous étonner ; les sensations ne s’émoussent pas. Ce doit être comparable – en aviation – à la sortie d’un piqué. Le grondement dans la tête enfle, la terre plate se rapproche de plus en plus, on est pris de vertige et soudain, ce sont des saccades, les yeux se ferment une seconde, la tête se renverse ».
Mais derrière les verres de vodka frelatée, les mœurs légères et les balades campagnardes au clair de lune, se cachent les faces burinées des hommes. Ces chiens de paille aux visages indistincts imprègnent l’imaginaire du narrateur, au point de ne plus être qu’une masse informe, les parents d’un voisin proche devenant aussi méconnaissables que les passagers anonymes d’un trolley.

Love on the bitume

Quand l’amour apparaît chez Prilepine, c’est par effraction, telle une grenade dégoupillée au nez et à la barbe des populations civiles. Hâtivement lu, le préambule laconique de la brève Histoire de putes exprime la misogynie masculine dans toute sa splendeur : « Les hommes pensent que les femmes sont intéressées par le sexe. Mais les femmes, ce sont les hommes qui les intéressent. Tout le reste, elles le font par jeu ou par pitié. Les femmes croient que ce sont les femmes qui intéressent les hommes. Or c’est le sexe qui les intéresse. Le reste est le fruit du hasard ou le résultat d’un accès de légère excitation qui, d’ailleurs, peut se prolonger toute une vie. C’est là que s’achèvent les différences entre les sexes ». Mais ce jugement ne prend son sens qu’à la lumière de la meilleure nouvelle de l’opus, Le meurtrier et son jeune ami. Dans ce récit à la chute poignante, le couple asymétrique formé par un soldat priapique ultraviolent surnommé le « Primate » et sa jeune épouse se brise au détour d’une balle perdue tchétchène.

Pour susciter l’appétit du lecteur sans dévoiler le sel de l’intrigue, nous ne ferons qu’esquisser le dilemme tragique de la digne et inconsolable épouse. Aimer son défunt mari volage envers et contre tout, respecter ses viles amitiés passées au péril de son confort quotidien, voilà le chemin de croix de la veuve éplorée. Une quête de l’absolu en proie à tous les nihilismes : c’est aussi cela, le génie dostoïevskien du grand Zakhar Prilepine.

Zakhar Prilepine, Des chaussures pleines de vodka chaude, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud.

 
*Photo : Prilepine par Avdeev Max

Ni maître, ni maître : Dieu !

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L’anarchisme chrétien ? Vaste programme, chimère spirituelle et licorne politique : c’est ce qu’il est de bon ton de penser, tant les deux termes semblent se contrarier dans leur sens. D’un côté Le Principe, de l’autre son absence radicale, les uns assis à la droite de Dieu et les autres allant le nier avec Bakounine. Parler d’anarchisme chrétien, c’est faire collaborer le Christ et Lucifer, l’ange rebelle avec l’ordre suprême… bref, c’est raconter n’importe quoi ! C’est pourtant le serpent de mer que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver ont décidé d’enfourcher, dans ce beau livre publié aux Éditions de l’Œuvre, afin de sortir de la crypto-zoologie nombre de figures hétérodoxes fascinées tout à la fois par le Christ et révulsées à l’idée de servir un autre pouvoir que celui du Tout-Puissant.[access capability= »lire_inedits »]

Sur près de 400 pages, nos deux jeunes écrivains vont travailler à dessiner le portrait de ces anarchistes « fols en Christ », de ces hindous pacifistes intéressés par la morale chrétienne ou de ces penseurs catholiques en mal de paroisse, au tempérament hautement inflammable, que la soumission à l’ordre injuste du monde insupporte. Ces visages que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver nous présentent, ce sont, entre autres, ceux de « Barbey le réfractaire » ou de Baudelaire « le divin dandy », en passant par le mouvement nabi et « les prières de Rimbaud ». Autant de personnages et de courants inclassables, qu’ils se refusent à rassembler autrement que selon la fougue de leur foi paradoxale. Leur unique point commun est de n’être assignable à aucune case. Mais aussi d’être identiquement écœurés par les crimes provoqués par les grandes utopies socialistes des deux derniers siècles pour le bien de l’humanité souffrante. Car voici le dilemme qui travaille les chrétiens soucieux de rendre un peu de justice en ce monde, ce dilemme que n’ont pas connu les idéologies marxistes et anarchistes : comment bouleverser le monde sans prendre le risque des goulags ou du terrorisme à drapeau noir ?

Outre le panorama historique tracé sur deux siècles d’anarchisme chrétien, la lecture de cet ouvrage brillant, au style enlevé, profitera aussi aux non-chrétiens dans la mesure où Jacques de Guillebon et son compère posent une question morale essentielle, à laquelle ceux qui n’ont pas encore abdiqué devant l’État oppresseur et le marché-roi, ceux qui refusent l’appauvrissement matériel et spirituel des masses, doivent tenter de répondre: comment ne pas ajouter le meurtre à l’injustice ? Tel est, semble-t-il, le but fondamental de ce livre qui apparaît moins comme un précis d’anarchisme chrétien que comme un manuel à destination des quelques hommes libres qui existent encore, et entendent le demeurer sans se compromettre avec l’injustice réelle ni céder aux sirènes d’une justice idéale et désincarnée dont on sait aujourd’hui qu’elle est le meilleur alibi des oppressions nouvelles…[/access]

Jacques de Guillebon et Falk van Gaver : L’Anarchisme chrétien, Éditions de L’Œuvre.

Le ministère de la Vérité veille au grain

Au ministère de la Vérité, aussi connu sous le nom de ministère de la Culture en français ou Miniver en novlangue[1. Celles et ceux d’entre vous qui connaissent peu ou pas le 1984 de Georges Orwell risquent d’avoir quelques difficultés avec cette brève.], on ne chôme pas en ces temps de crise. Ainsi, sur le site Contrepoints, l’excellent h16 nous révèle l’existence d’un e-mail, pardon, d’un message électronique envoyé urbi et orbi par ledit ministère, grâce auquel les membres du Parti extérieur ont pu constater l’engagement total du Miniver dans le sauvetage de la zone euro et la lutte contre la spéculation. C’est officiel, la Commission générale de terminologie et de néologie[2. Qui existe vraiment !], en charge de la rédaction du 11ème dictionnaire de novlangue, vient de décider qu’il ne faut plus dire Eurobond mais Euro-obligation. Gageons qu’au Miniplein (Ministère du redressement productif), le camarade Arnaud Montebourg doit se réjouir de cette aide providentielle qui, soyez-en sûrs, permettra de décupler notre production annuelle de faucilles.

Mais ne croyez pas, camarades, que les efforts héroïques du Miniver s’arrêtent là ! Dans le même message, on apprend également que la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, aidée de la Commission générale de terminologie et de l’Académie française[3. Idem !] vient d’éditer deux nouvelles circulaires dans la collection Vous pouvez le dire en français : respectivement Faire des affaires en français et Employeurs, employés : l’entreprise responsable. Ce sont donc maintenant plus de 6 000 termes qui viennent enrichir la novlangue et qui éviteront à l’avenir aux prolétaires d’utiliser des mots, concepts et idées potentiellement incompatibles avec l’orthodoxie officielle FrancSoc.

Le Parti intérieur en profite pour rappeler à tous que le Miniver a été créé en 1959 afin de pallier le manque chronique de culture dont souffrait jusque-là la France. Rendez-vous donc sur vos télécrans pour découvrir à quoi servent vos impôts et n’oubliez pas que, désormais sur Internet aussi, Big Brother vous regarde.

Il est inutile de chercher de correspondance officielle pour « foutage de gueule » ; j’ai essayé, il n’y en a pas.

Cohn-Bendit, le dernier rempart…

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Décidément, il est toujours là, le vieux chien de garde libéral-libertaire, blanchi sous le harnais de toutes les compromissions de la pensée 68, de l’européisme le plus intégriste, ne cessant de tancer, la bouche pleine de verdicts et, en prenant de l’âge, perdant toute l’ironie qui pouvait encore faire (un tout petit peu) son charme.
On m’a raconté, à ma grande honte, qu’en mai 68 à Rouen, alors que j’avais quatre ans (ce qui est ma seule excuse) et que je montais dans la 4L maternelle, je criais « Cohn-Bendit dans ma voiture ! ». Je ne crois pas que ce fût un cri d’adhésion mais plutôt la preuve par l’absurde que Cohn-Bendit savait déjà jouer et saturer ce que l’on n’appelait pas encore le paysage médiatique.

Cohn-Bendit a été victime d’attaques assez ignobles au cours de sa carrière, c’est vrai : le coup de l’« anarchiste allemand » ou les accusations sur une supposée pédophilie. Ce n’est pas une raison pour oublier qu’il est depuis des décennies un des principaux responsables de cette mue sociétaliste qui a fait perdre, ou failli faire perdre[1. Le vote ouvrier et employé massif pour François Hollande invite à relativiser ce qui finit par ressembler à une nouvelle idée reçue.] tout contact entre la gauche et le peuple. Qu’il appartient finalement à la même totalité structurante que le Front National, l’un faisant dialectiquement le jeu de l’autre, comme sut si bien l’analyser le regretté Michel Clouscard.

« Regardez Marine Le Pen, c’est le retour du fascisme en Europe » dit l’un. « Regardez Cohn-Bendit, c’est le symbole des élites mondialisées, celles qui oublient les peuples et ne veulent que jouir sans entraves ! » répond l’autre.
Finalement, l’un des intérêts de l’affrontement Mélenchon-Marine Le Pen dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais est peut-être de casser cette fausse opposition entre une gauche sans le peuple et une droite populiste. D’ailleurs, Cohn-Bendit ne s’y est pas trompé. Ses attaques les plus dures, durant la campagne électorale, il ne les a pas réservées au FN, son meilleur ennemi et repoussoir idéal pour continuer à se faire passer pour un moderne, un gentil, un qui pense que les trucs vraiment importants, c’est la possibilité de fumer de l’herbe et de se marier entre personnes du même sexe[2. Nous n’avons rien de particulier contre le mariage homosexuel ou la consommation de cannabis. C’est juste que ce n’est pas franchement une question prioritaire quand on bosse à Fralib par exemple.].

Non, Cohn-Bendit s’en est pris le plus férocement à Mélenchon, le seul de tous les candidats qui avait choisi la stratégie du choc contre le FN, et non celle de l’évitement comme le PS ou du siphonage, façon UMP buissonnisée. Un exemple parmi tant d’autres ? Pour DCB, Mélenchon, c’est « l’émergence d’une gauche jacobine, centralisatrice et caricaturale ». Bah oui, Daniel, effectivement, le Front de gauche estime que l’Etat-nation reste le meilleur cadre, dans la situation actuelle, pour protéger les plus faibles et assurer un minimum d’égalité par la redistribution. D’ailleurs, c’est ce modèle « jacobin, centralisateur et caricatural » qui de l’avis d’un bon nombre d’observateurs nous a plutôt mieux fait résister à la crise de 2008. On passera sur l’ironie qui a fait que Sarkozy, élu pour détruire ce modèle, s’en est finalement servi tant bien que mal comme bouclier contre les répliques du séisme financier.

Elle est amusante, cette citation qui aurait pu être celle d’un député libéral de l’UMP. On voit ici la grosse erreur historique de la droite : désigner Cohn-Bendit comme son ennemi. Marcellin ou Poniatowski, ministres de l’intérieur qui lui ont tant cherché de poux dans la tête, auraient dû s’apercevoir que la seule cohérence de Cohn-Bendit, c’est l’anticommunisme. Marchais jadis, Mélenchon pendant la présidentielle et là, maintenant, contre le parti grec Syriza.

Syriza, c’est l’équivalent du Front de gauche en Grèce. Comme le Front de gauche, il ne désire pas sortir de l’Euro mais en faire un instrument de relance en rompant avec l’intégrisme monétariste. Aux dernières élections grecques qui ont rendu le pays ingouvernable mais ont montré le refus global de la dictature austéritaire de la Troïka, Syriza a doublé le vieux PASOK pour devenir le deuxième parti du pays. Et les électeurs grecs, à nouveau convoqués le 17 juin, risquent bien d’en faire le premier. Qui est monté au créneau, face à cette perspective ? Daniel Cohn-Bendit, évidemment. Dans des conférences de presse caricaturales données depuis le Parlement européen et dans des journaux clairement libéraux, il a fait d’une Grèce éventuellement dirigée par Syriza un cauchemar soviétiforme en multipliant les mensonges qui font peur.

Rena Dourou, députée de Syriza, qui représente effectivement le visage hideux du totalitarisme, lui a répondu dans une lettre où elle déclare notamment : On pourrait très bien comprendre votre envie de soutenir le parti des Verts grecs, de vouloir défendre leur projet en Grèce, surtout pendant cette période si difficile pour le pays. Ce que l’on n’a pas compris, c’est pourquoi vous avez jugé bon de le faire en accablant, avec votre fougue bien connue, SYRIZA, le parti de la Gauche radicale. Le parti qui actuellement en Grèce est en train de bouleverser la donne politique fondée sur le bipartisme pendant presque quarante ans. Vous, une icône de la révolte de mai 68, vous avez choisi comme cible, – au cours de votre conférence de presse aux côtés du représentant des Verts grecs, M. Chrysogelos – la gauche…., SYRIZA…. , et non pas les socialistes ou les conservateurs qui, pourtant, sont responsables de la faillite actuelle de notre pays ! Pour des raisons électoralistes, pour rejeter une coalition des Verts avec la gauche, vous avez choisi de vous tourner contre SYRIZA, en ridiculisant et en déformant son programme et ses propositions.

Rena Dourou a tort sur un point. Il y a belle lurette que Daniel-Cohn Bendit n’est plus l’icône de rien, sinon de lui-même et du Talon de Fer, qui a trouvé en lui son petit télégraphiste de plus en plus dévoué.

 
*Photo : Rena Dourou

Zemmour répond au Mrap et à SOS Racisme sur RTL : le verbatim

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Accusé par le Mrap et SOS Racisme d’avoir tenu sur RTL des propos « racistes » et « machistes » à l’encontre de la ministre de la Justice Christiane Taubira, Eric Zemmour a réagi ce matin sur la même antenne au début de sa chronique matinale Z comme Zemmour. Fidèle a son habitude, dès le début de la réponse à ses censeurs, le chroniqueur a répondu en attaquant « Vous savez, il y a dans ce pays des professionnels du choquage, de l’indignation tarifée ».

Eric Zemmour a ensuite dénoncé des « Torquemada de café du commerce qui essaient de me brûler en place de Grève régulièrement ». « Ils passent leur temps à vous faire des procès d’inquisition, non seulement sur les mots que vous employez, c’est même pas les mots, parce que derrière les mots il y a vos pensées et derrière vos pensées, il y a vos arrière-pensées », a-t-il dit.

« Vous savez, quand j’attaque Taubira, c’est ni la femme que j’attaque, ni encore moins évidemment la femme noire que j’attaque, je fais une analyse politique, idéologique, et les personnes ne sont pas en cause ». « Je pense que ce n’est plus aujourd’hui, comme au XIXe siècle, la femme qui est diabolisée, mais l’homme. On peut ne pas être d’accord avec moi, ça ne me dérange pas. C’est en tout cas ce que je défends, depuis très longtemps. »

Zemmour : un Sopo et au lit !

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La nouvelle est tombée comme un couperet : d’après le journaliste « médias » Renaud Revel, Zemmour sera débarqué de la matinale de RTL à la rentrée prochaine.
Couic ! Un verdict sans appel ni remise de peine possibles pour le multirécidiviste de la mauvaise pensée. Eric Zemmour paie ainsi l’une de ses dernières chroniques radio. Contestant la suppression des tribunaux correctionnels pour mineurs, le trublion réactionnaire y blasphémait la garde des Sceaux : « En quelques jours, Taubira a choisi ses victimes, ses bourreaux. Les femmes, les jeunes des banlieues, sont dans le bon camp à protéger, les hommes blancs dans le mauvais. Après tout, les femmes votent majoritairement à gauche depuis 1981, et dans les banlieues, Hollande a réalisé des scores de dictateur africain. »

Enfer et damnation. Evidemment, les chiens de Pavlov de l’antiracisme subventionné par vos impôts ont dégainé les premiers. Quand il entend le mot « banlieues », le MRAP sort son revolver. L’association qui s’était attiré les foudres de son ancien compagnon de route Jean Ferrat[1. Connu pour ses penchants droitiers !] en substituant l’ « amitié entre les peuples » à la lutte contre l’antisémitisme, s’est fendu d’un communiqué assassin. En l’espèce, il s’agirait d’un « délire misogyne et raciste » justifiant que le MRAP « en appelle donc au Conseil Supérieur de l’audiovisuel pour que sa mission s’exerce contre une radio qui donne un tel espace à la haine raciste et misogyne ». Voilà RTL prévenue !

Mais la salve la plus pernicieuse est venue du SOS Racisme, qui entretient de vieux griefs à l’encontre de l’indiscipliné polémiste. Dans une tribune aux accents de lettre de cachet, l’ineffable Dominique Sopo plante ses banderilles dans le dos de son meilleur ennemi Zemmour, déjà condamné pour provocation à la discrimination raciale. Il y a quelques années, le natif de Montreuil expliquait imp(r)udemment sur France Ô que la pénalisation de la discrimination était absurde. Car la vie ne serait qu’une longue suite de discriminations, de choix arbitraires et d’affinités électives, y compris dans le monde impitoyable de l’entreprise, qui ne sauraient disparaître sous l’effet magique de la loi. Pour cette sortie scandaleuse, Eric Zemmour avait été condamné à une peine de sursis par un tribunal l’ayant par ailleurs blanchi après la polémique sur les « délinquants noirs ou arabes ».

Qu’importe, Sopo n’étant pas rassasié par cette condamnation en demi-teinte, il flaire l’odeur du soufre dès qu’un « dérapage » pointe le bout de son nez. Pensez donc : critiquer Christiane Taubira, auteur d’une loi mémorielle inattaquable sur la traite négrière[2. Qui reconnaît les Européens comme seuls et uniques responsables de la traite, au mépris des trafics interafricains et arabo-musulmans. Il y a quelques années, pour avoir préféré la rigueur historique à la repentance et démontré la diversité des traites négrières, le chercheur Olivier Pétré-Grenouilleau s’est vu poursuivre par des associations communautaires qui brandissaient la loi Taubira, avant de retirer leur plainte devant la bronca générale.], représentante de la « diversité » et de la « parité » (que ces noms soient sanctifiés) au sein d’un gouvernement aussi exemplaire que « normal », dépasse les capacités d’entendement du président du SOS Racisme. On comprend que Dominique Sopo ait la rancune tenace. Depuis quelques années, au gré d’une médiatisation intensive, Zemmour se fait le promoteur du brillant essai de Paul Yonnet, Voyage au centre du malaise français. Dès 1990, ce pamphlet précurseur décortiquait les tenants et aboutissants de l’idéologie antiraciste[3. Qui est à l’authentique antiracisme ce que la RDA fut à la démocratie.], y décelant le bras moral du mitterrandisme post-socialiste et post-national. Dominique Sopo, militant PS dans la parfaite continuité de ses prédécesseurs Harlem Désir et Julien Dray, ne digère pas la verve zemmourienne, coupable d’avoir décillé des millions d’auditeurs. On ne sait quel costume Sopo a endossé en rédigeant cet appel au licenciement, celui de militant « antiraciste » ou « socialiste ». A y regarder de près, sa robe de procureur aux sermons pontifiants le dispense de choix : en guise de catéchisme, notre père-la-morale pourfend « la dynamique suintant le racisme qui aurait permis à Marine Le Pen de réaliser un score élevé à l’élection présidentielle et à Nicolas Sarkozy de « limiter la casse » le 6 mai ». Patrick Buisson-Zemmour : même combat, vos idées « suintent » !

Ce fin exégète de la prose zemmourienne perçoit en outre dans le refus – certes, contestable – du délit de harcèlement – récemment censuré par les Sages de la rue de Montpensier, ces suppôts du machisme immense et rouge – le symptôme d’une « misogynie » échevelée. Attendez, le plus drôle est à venir : dans sa réhabilitation enflammée du délit de harcèlement, Sopo se la joue paritaire intégral, s’indignant que « pour Eric Zemmour, le délit de harcèlement sexuel est une entreprise dirigée contre les hommes. Peu importe que les lois de 1992 et de 2002 sur le harcèlement sexuel n’identifient évidemment pas le sexe des auteurs et des victimes potentiels. Il ne s’arrête pas à ces détails qu’un minimum de déontologie journalistique lui aurait pourtant commandé de présenter ». Autrement dit, un homme aussi peut être harcelé… par une femme. A la bonne heure ! Sopo reconnaît enfin l’ambivalence du Mal, irréductible au Mâle, mais pas…au blanc puisque « le racisme anti-blanc est une notion forgée par l’extrême droite » dixit notre Bourdaloue du XXIe siècle. Tarik Yildiz, auteur d’un courageux essai sur la question, appréciera le procès en sorcellerie intenté contre son « nauséabond » objet de recherche.

Nous achèverons notre inventaire à la Prévert par cette phrase poilante : « Eric Zemmour glisse, en matière de délinquance, de la question des mineurs à celle des jeunes de banlieue ». Il est vrai que la gauche de gouvernement[4. Et ses marges « libérales-gauchistes », comme les a baptisées le répréhensible Richard Millet.] pratique assidûment l’amalgame entre « banlieues » et « quartiers populaires », au point de rendre ces deux expressions quasi synonymes. Faut-il y voir une honteuse discrimination des zones péri-urbaines et rurales où se regroupent 85% de la pauvreté et du chômage hexagonaux ? Non, plutôt un savant mélange d’ignorance, de démagogie et de lâcheté. Quant à la bonne vieille culture de l’excuse qui semble animer notre sacrosainte garde des Sceaux, n’a-t-elle pas partie liée avec une certaine idéalisation de la délinquance juvénile et/ou immigrée ? En réaction à la précédente affaire Zemmour, dans son dernier opus Le Complexe d’Orphée, le cruel Jean-Claude Michéa relevait ce sophisme de la gauche morale : bien qu’inexistante, la surdélinquance immigrée serait imputable aux discriminations quotidiennement infligées aux fameux « jeunes ». En termes de « glissement » incohérent jusqu’à l’absurde, Ionesco n’aurait rêvé mieux.

Mais puisque Dominique Sopo se sent pousser des ailes de Fouquier-Tinville avec le retour de la gauche aux affaires, nous l’inviterons à examiner au peigne fin cette saillie de la toute nouvelle ministre déléguée à la Francophonie et aux Français de l’étranger, Yamina Benguigui : « à qualité égale, priorité au beur » déclarait en 2004 cette fervente avocate de la discrimination positive restée impunie par la XVIIe chambre du TGI de Paris. Dans la phraséologie « antiraciste », cela s’appelle une « vision racialisée de la société ». Benguigui démission ?! L’on n’entend guère ce refrain du côté de SOS Racisme, qui préfère savourer l’exécution de sa sentence prémonitoire : « Espérons qu’un jour les complexes d’Eric Zemmour se résoudront sur un divan plutôt que par l’expression radiophonique d’une haine quotidienne obligeamment permise par la sollicitude de RTL à l’endroit de ce personnage. »

Il fut un temps – que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître … – où la gauche attaquait l’ordre établi, quitte à mettre dans le même sac patrons, bourgeois et soutiers du capitalisme financier. Les jeunes qui ont exulté le 6 mai à la Bastille n’auront connu que l’époque bénie des dieux où de sinistres chiens de garde compensent leur impuissance à changer la vie par de vaines croisades morales. Faute de danger fasciste imminent, ces consciences éclairées s’efforcent de museler le débat public autant que faire ce peut en agitant de faux épouvantails. L’exorciste Sopo ayant sorti ses gousses d’ail, la France pourra bientôt dormir sur ses deux oreilles : l’incontrôlable Zemmour ne la réveillera plus. On a les Goldstein qu’on mérite…

Jacques Chevallier, l’incompris d’Alger

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Pour la sympathisante de l’indépendance algérienne que je fus jadis, le livre de José-Alain Fralon[1. Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.] sur l’ancien maire d’Alger (1941-1958) est saisissant. À partir d’archives familiales, d’interviews, en puisant dans les mémoires écrits par les différents protagonistes de l’époque, l’ancien journaliste du Monde, lui-même pied-noir, parvient à ressusciter sobrement la personnalité hors normes de Jacques Chevallier. Jeune résistant, plus jeune maire de France, membre des services de renseignement français aux États-Unis (sa mère était issue d’une lignée d’émigrés de Louisiane), il fut député de l’Algérie à Paris et ministre de la Guerre dans le gouvernement de Pierre Mendès-France. Il se fit ensuite l’infatigable bâtisseur des cités nouvelles d’Alger la blanche et le défenseur d’une Algérie fédérale où musulmans et européens auraient cohabité dans l’égalité des droits, dans le cadre d’une relation renouvelée et privilégiée avec la France. Jacques Chevallier ne rencontra jamais Albert Camus. Mais il était son frère.

En vain… Le déchaînement des « événements », de la « révolution », en clair de la guerre, le meurtrit sans l’étonner, puis le dépassa. Les virevoltes et silences de De Gaulle le laissèrent incrédule et blessé. Considéré comme « libéral » parce qu’il cultivait les meilleures relations avec les notables musulmans algériens, bête noire d’Alain de Sérigny, le très réactionnaire directeur de L’Écho d’Alger, et du gouverneur socialiste Robert Lacoste, rallié au parti des pieds-noirs extrémistes, il devint la cible des généraux rebelles du putsch d’avril 1961, puis de l’OAS.

C’est pourtant grâce à sa médiation que fut conclu, en juin 1962, un accord de dernière minute entre OAS et FLN qui épargna à Alger d’être incendiée après les accords d’Évian. Mais la poursuite des attentats et des meurtres produisit l’irréversible : entre mars et juillet 1962, le départ massif d’Algérie de millions d’Européens, sans espoir de retour. Jacques Chevallier fut l’un des rares à ne pas choisir l’exil. Le pouvoir FLN l’humilia, en dépit de son engagement total et sincère en faveur de l’Algérie nouvelle. Il mourut en 1971 d’un cancer, laissant la terre qu’il avait tant aimée à un parti unique de type soviétique et aux militaires qui ont pratiqué l’arabisation à marche forcée et confisqué la rente gazière qui aurait pu assurer à leur peuple la vie meilleure dont Jacques Chevallier rêvait pour l’Algérie.

Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.

En Français dans le texte

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Brocarder Nicolas Sarkozy ou, comme disait Flaubert, « tonner contre », est bien sûr un exercice périmé puisque, selon l’élégante expression qui a cours à gauche, nous en voilà « débarrassés ». Je voudrais néanmoins revenir à cet étonnant discours de la place de la Concorde, le 15 avril, au cours duquel il invoqua passionnément l’amour de notre langue et les mânes de nos grands écrivains, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Zola − Jean Racine et même Lamartine étaient de la fête, je n’en revenais pas. Le paradoxe le moins piquant n’était pas que le président-candidat, pour leur rendre ce vibrant hommage, se contentât de lire ce qui avait été écrit par un autre.[access capability= »lire_inedits »]

Dans un pays qui conçut longtemps quelque fierté d’avoir des présidents lettrés, l’existence des « plumes » politiques (bien au-delà de l’appoint évidemment nécessaire quand il s’agit de sujets techniques) est désormais un fait avoué sans vergogne, et qui ne semble étonner personne, sauf moi. La litanie était encore plus cocasse quand on se rappelait la fameuse affaire de La Princesse de Clèves ; ou la révocation expéditive de cette « culture générale » désormais considérée comme un bâton merdeux, parfaitement inutile à des « fonctionnaires ajustés au poste » ou à des cadres d’entreprise « fluides ». Quant à ce qu’il est advenu ces dernières années de la sacro-sainte langue française, qu’on daigne se renseigner sur la considération que lui accordèrent nos ministres[1. Je recommande le site de l’AFRAV]; on sera édifié.

Mais on ne saurait s’arrêter à ces facilités. À quoi recourt-on d’autre, quand on recourt ainsi aux auteurs dits classiques, qu’à une fioriture décorative ? Une très érudite étude de Stéphane Zékian[2. L’Invention des classiques −Le « siècle de Louis XIV » existe-t-il ? CNRS Editions, 383 p., 25 euros.] retrace l’édification officielle, au cours du XIXe siècle, du corpus des classiques. On reste sidéré devant les controverses et les batailles, autour du siècle de Louis XIV et de celui des Lumières, qui montrent à quel point (et pour tous les gouvernements de ce siècle, qui en expérimenta beaucoup ; et pour tous les partis), cette construction mémorielle, considérée comme essentielle dans la formation de la jeunesse, fut un enjeu politique brûlant. De quoi s’agissait-il ? Eh, pardi ! De l’identité nationale. Débat mémorable encore qui vit, durant ce quinquennat, le choc frontal des bêtises (car la bêtise, a dit un de nos classiques, possède un « front de taureau »). Les uns crurent la définir en additionnant des « clics » sur un site internet ; les autres, avec une inventivité lexicale qui leur fait honneur, déclarèrent la chose « nauséabonde », et tout fut dit. (Il est vrai que la gauche intellectuelle a fait des progrès en vocabulaire et en richesse d’expression : on parle maintenant d’écrivains qui « suintent le Français de souche ». Allez : encore un effort pour avoir du style.)

Oui : en invoquant « notre langue » et « nos grands auteurs », à quoi recourt-on ? Personnellement, je ne crois pas qu’on puisse répondre de manière facile et univoque à cette question. J’aimerais au moins qu’on la posât. Entre l’un qui n’en parle que pour la frime, alors qu’il s’en fiche, et les autres qui, entre indifférence et méfiance, n’en parlent pas, tout cela pour un public (pardon, pour des citoyens) dont on est de moins en moins sûr que ces références (ou cette absence de référence) éveillent quoi que ce soit en lui (en eux), je vois clairement une chose : nous sommes dans la perte. Et je n’ai jamais compris ce que l’on gagne à s’appauvrir.[/access]

Vogelsang : un vampire humain, trop humain

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Il serait temps de ne plus confiner les vampires aux scopitones des années 1960 ou à la littérature fantastique. Après tout, du haut de leur grand âge, ces fantasques créatures hématophages devraient nous éclairer sur la réalité de notre monde techno-marchand, ne serait-ce que pour éveiller les consciences des pauvres pécheurs que nous sommes.

C’est l’exercice singulier auquel s’est adonné avec talent Christopher Gérard dans son roman Vogelsang ou la mélancolie du vampire. Son héros Laszlo vit dans la Bruxelles multiculturelle du XXIe siècle, en colocation avec ses congénères Cyrille et Rodica, tous descendants de la Horde originelle qui engendra leur engeance sanguinivore. Après une jeunesse aristocratique en Russie, bouleversée par la Révolution rouge, et plusieurs exils et dormitions successifs, Laszlo Vogelsang a atterri dans l’enfer contemporain, où les post-humains gardent l’oreille rivée à leur phonophore portable et s’autofichent sur facebook en célébrant leur inculture crasse. Les réseaux sociaux, un terrain de chasse privilégié pour qui a décidé de faire « contre mauvaise fortune bons crocs » en se résignant aux travers d’Homo Sapiens, quitte à résister contre le nivellement général par le port quotidien d’élégants tweeds écossais.

En bon Homo necans, Laszlo se délecte des leucocytes d’humains chassés à la tombée de la nuit, fussent-ils disloqués et frelatés par les nuisances de l’époque. Cyrille, Rodica et Vogelsang décrivent sans détours la déréliction du monde qui vient : « Comme vous avez pu vous en rendre compte, la décomposition accélérée de leur société nous sert : nations, clans, familles, tout part en charpie, usé par des appétits autrement plus voraces que le nôtre. Rien ne résiste à leur quête de plaisir immédiat » ! Et que dire de l’oligarchie mondiale des vampires qui structure et organise leur communauté transnationale ? La critique de la direction américaine des vampires, autoconstituée au nom de l’exigence de rentabilité et de la gouvernance, « cette faribole empruntée aux humains » ne peut laisser indifférent, a fortiori lorsqu’elle est proférée dans la supra-étatique Bruxelles !

Dans un autre registre, le vieux Cyrille, qui se réveille en plein milieu du roman après plusieurs décades dans le cirage, ose cette sortie aussi ingénue que politiquement répréhensible : « Toutes ces ethnies, ces cultures qui communient dans le doux commerce. Ah, je sens que je vais adorer mon époque ! » avant de littéralement goûter aux joies de la diversité des rhésus. Ambiance…

Au terme de ces 150 pages de récit, le lecteur retiendra qu’en plus du cortex cérébral surdéveloppé des simili-Dracula, Vogelsang possède aussi une certaine sensibilité humaine.

A lire par tous les mécontemporains qui rêvent de conjurer leur révolte en clamant, hypnotiques, un soir de pleine lune : « Tout pour la Horde, la Horde pour la Lune » !

Christopher Gérard, Vogelsang ou la mélancolie du vampire, L’Âge d’homme.

La dernière campagne du Quai Conti

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Immortel, enfin, le roman de Pauline Dreyfus débute par un coup de fil. Nous sommes en juillet 1968 dans une paisible propriété de la forêt de Rambouillet où les turbulences du mois de mai ont été amorties par les chênes centenaires. Loin du chaos parisien, l’écho des pavés est à peine parvenu aux oreilles d’un couple de prospères retraités. Paul et Hélène Morand vivent un mois de l’année dans cette province bucolique. L’appel de Jacques de Lacretelle va remettre en piste le plus célèbre des réprouvés, l’exilé de Vevey, l’homme pressé qui, entre deux saillies, filait jadis à toute allure dans sa rutilante Bugatti. Le portrait est plus flamboyant que la triste réalité de cette fin des années 60. Paul Morand, ce personnage sulfureux des lettres françaises, est un revenant. Sa vie, une épopée d’un autre temps. Né en 1888, disciple de Giraudoux, coureur de 1 500 mètres, reçu premier au concours des Affaires étrangères, attaché d’ambassade à Londres, jeune écrivain préfacé par Proust, auteur de romans rapides comme l’éclair, son prestige est alors immense.

On le lit, on l’admire, on le jalouse. 35 voitures au compteur. Jet-setter avant l’heure, il parcourt l’Europe galante. Des dizaines de femmes le désirent, une seule réussit à l’enchaîner. Cet apôtre de la liberté, de la passion et du bonheur éphémère connaît ses ultimes moments d’insouciance. La Libération sonnera en fait le glas d’une carrière promue aux plus hautes distinctions. Dès 1928, comme le rappelle Pauline Dreyfus, Paul Morand était pressenti pour devenir « rapidement » un immortel. Prêter serment de fidélité au Maréchal n’aura pas été sa meilleure intuition et aura passablement retardé sa postérité. En 1968, l’homme est fatigué, ses genoux fragiles et ses rares amis, tous enterrés. Chardonne est parti en mai de cette même année. Nimier, ce fils spirituel qui lui avait remis le pied à l’étrier est mort dans un accident de voiture sur l’autoroute de l’Ouest depuis déjà six ans. La vulgarité du monde moderne dégoûte cet homme habitué aux prévenances et aux plaisirs de caste. Les embouteillages, les HLM, le bronzage, ce n’est pas son monde à lui.

Dans sa jeunesse, il skiait à St-Moritz, se baignait dans une Méditerranée à la pureté originelle et il n’y a pas si longtemps conduisait une 300 SL à portes papillon. Un esthète. Congés payés, étudiants chevelus et révolutions ne sont visiblement pas sa tasse de thé. Le désir de revanche est pourtant bien là. Intact. Les blessures de l’opprobre encore vivaces. Son fidèle ennemi Mauriac fait toujours barrage à son entrée au Quai Conti. En 1958, Morand n’avait obtenu que dix-huit voix, il lui manquait celle du Cardinal Grente pour disposer des dix-neuf voix indispensables à son élection. Il avait pourtant juré qu’on ne le reprendrait pas dans cette quête aux ridicules hochets. Il récidive cependant en 1959 mais le Général revenu aux affaires s’y oppose, ne pardonnant pas au diplomate son choix de 1940. Morand se retire alors de la compétition. Puis, plus rien avant ce coup de téléphone de 1968 qui change la donne. Pauline Dreyfus fait le récit émouvant d’un vieil homme, lucide sur les maigres mérites d’une reconnaissance littéraire aussi tardive mais qui en savoure, malgré tout, les délices frelatés. Cette cinquième tentative pour enfin décrocher son fauteuil à l’Académie est racontée avec beaucoup de sincérité, d’intelligence, de parti pris et d’amour pour ce grand écrivain. Car si les choix politiques de l’homme sont critiquables, son écriture demeure un plaisir indémodable, une cavalcade de mots qui vous percutent et vous emportent. Qui peut résister à ce style fracassant ?

Pauline Dreyfus a très bien lu Morand, elle lui emprunte parfois quelques fulgurances comme cette phrase : « il y a plus beau que Paris, c’est la nostalgie de Paris ». On dirait du Morand, c’est du Dreyfus. Immortel, enfin nous montre un Morand qui doute de son talent, qui finit par croire les âneries qu’on raconte sur lui : il ne serait qu’un modeux, un écrivain de salon. Dans son livre Entretiens, Paul Morand se reprochait à demi-mot son « instabilité » : « Je ne peux pas tenir en place, j’écris dix lignes il faut que je m’en aille ; donc je reprends, et je recommence cinq ou six fois. C’est l’histoire de la plupart des écrivains : un talent coulant de source comme Giraudoux est chose très rare ». Pour décrire l’ambiance de cette ultime tentative, Pauline Dreyfus a recréé les décors, le grand appartement de l’avenue Charles-Floquet dans le VIIème, Raymond le volubile maître d’hôtel, les deux bonnes espagnoles, le chow-chow à l’inévitable langue violette et les invités du couple Morand. Vous découvrirez un Patrick Modiano scrutant ce manège, un Pascal Jardin fétichiste des bottes, un Banier truculent, une Nathalie Baye en lectrice attitrée de Madame, un Jean d’O primesautier, enfin tout un univers disparu, cocasse et factice, où la littérature était au cœur des conversations[1. A lire également sur ce sujet : Entretiens de Paul Morand – La petite vermillon, Paul Morand, un évadé permanent de Gabriel Jardin- Grasset, Le soufre et le moisi, la droite littéraire après 1945 de François Dufay – Tempus.].

Immortel, enfin de Pauline Dreyfus – Grasset

In vodka veritas

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Edouard Limonov a essaimé, et pas simplement dans le ventre de ses maîtresses. Son disciple littéraire le plus convaincant a largement dépassé le maître, au point de rafler le plus prestigieux prix littéraire russe et de se payer le luxe de diriger l’édition nijni-novgorodienne de la revue Novaya Gazeta tout en militant au Parti National-Bolchévique. Ce surdoué des lettres à l’allure de skinhead s’appelle Zakhar Prilepine. A 37 ans, là où d’autres résument leur angoisse existentielle à une ligne de coke sniffée place Saint-Germain et au traumatisme d’une nuit en cellule, Prilepine a déjà accompli deux guerres comme engagé volontaire en Tchétchénie, expérience qui lui inspira le décapant Pathologies (Syrtes, 2007). Ajoutez à son curriculum vitae un engagement nazbol de longue date, dont il tira le splendide roman Sank’ia (Actes sud, 2009), ses engouements littéraires pour Mishima et Jünger, une sérieuse tendance à défriser les bonnes consciences occidentales, et vous commencerez à entrevoir l’étoffe de Prilepine.

Cet automne, Actes Sud a publié sa quatrième œuvre traduite en français : un recueil de onze nouvelles mystérieusement intitulé Des chaussures pleines de vodka chaude. L’expression désigne une recette de grand-mère pour détendre des chaussures trop serrées, exercice auquel s’adonnera le héros en plein restaurant dans l’une des nombreuses histoires alcooliques qui ponctuent ces 180 pages.
Ces récits autobiographiques, Zakhar Prilepine les a voulus déliés de son engagement militant, à l’instar du roman polyphonique Sanki’a, qui narrait l’épopée héroïque et suicidaire de jeunes nazbols exaltés par la décrépitude de leur patrie outragée, brisée et martyrisée par les années Eltsine, sans cautionner leur réponse violente à la barbarie d’Etat. Gilka, première nouvelle du recueil, confirme le statut dégagé de son auteur au crâne rasé, soucieux d’apparaître en hooligan de la plume plutôt qu’en coryphée d’une brigade des lettres nationale-bolchévique.
Prilepine a beau être insaisissable de subtilité, il reste l’habile peintre du paysage social russe de l’après-Perestroïka, ravagé par la faillite des petits vieux et l’effacement de l’avenir chez une jeunesse désabusée : « Nous conduisions ensemble, côte à côte, des colonnes de jeunes gens passionnées et sans peur, dans les rues des villes les plus diverses de notre empire fourvoyé, jusqu’à ce que le pouvoir nous traite d’ordures et de charognes qui n’avaient pas et ne pouvaient avoir de place dans ce pays ».

La littérature au foie

A l’indignation pavlovienne, les jeunes dépeints par Prilepine préfèrent la franche rébellion, non sans compromissions avec l’ordre moral dépravé promu par le marketing et la publicité. Or, comme tout bon dialecticien des mots et des âmes, le styliste de Nijni-Novgorod sait allier les contradictions et chevaucher le tigre d’une modernité liquéfiée par les bains d’alcool. Cela donne de belles images éthyliques (un « mois d’août tiède, mou comme un lendemain de cuite »), où l’ivresse se fait le papier pH d’une société perpétuellement à côté de ses pompes. La littérature au foie produit aussi de joyeuses scènes ubuesques, où la fantasmagorie se mêle au pathétique, comme dans la nouvelle Viande de chien, dans lesquels le narrateur, son frère et leur indécrottable ami Roubtchik servent un barbecue …canin aux jeunes filles qu’ils convoitent. Après une balade mouvementée dans la neige, leurs quelques grammes d’alcool dans le sang aidant à tenir la température, l’enjeu sera d’entrer dans leur immeuble gardé par une concierge patibulaire, qui ne laisse rien passer, surtout pas de jeunes loups pleins de sève et de vodka. Pénétrer dans ce cloaque ne sera pas chose aisée et nécessitera l’art du grimage et du système D propres aux hommes éméchés.

Il est vrai que la littérature russe considère le zapoï comme un genre romanesque à part entière. Ces errances d’ivrogne, s’étalant parfois sur plusieurs jours, inspirent une métaphore aérienne filée à Prilepine : « La sortie de l’ivresse est un miracle que l’on peut reproduire sans cesse et qui n’en finit pas de nous étonner ; les sensations ne s’émoussent pas. Ce doit être comparable – en aviation – à la sortie d’un piqué. Le grondement dans la tête enfle, la terre plate se rapproche de plus en plus, on est pris de vertige et soudain, ce sont des saccades, les yeux se ferment une seconde, la tête se renverse ».
Mais derrière les verres de vodka frelatée, les mœurs légères et les balades campagnardes au clair de lune, se cachent les faces burinées des hommes. Ces chiens de paille aux visages indistincts imprègnent l’imaginaire du narrateur, au point de ne plus être qu’une masse informe, les parents d’un voisin proche devenant aussi méconnaissables que les passagers anonymes d’un trolley.

Love on the bitume

Quand l’amour apparaît chez Prilepine, c’est par effraction, telle une grenade dégoupillée au nez et à la barbe des populations civiles. Hâtivement lu, le préambule laconique de la brève Histoire de putes exprime la misogynie masculine dans toute sa splendeur : « Les hommes pensent que les femmes sont intéressées par le sexe. Mais les femmes, ce sont les hommes qui les intéressent. Tout le reste, elles le font par jeu ou par pitié. Les femmes croient que ce sont les femmes qui intéressent les hommes. Or c’est le sexe qui les intéresse. Le reste est le fruit du hasard ou le résultat d’un accès de légère excitation qui, d’ailleurs, peut se prolonger toute une vie. C’est là que s’achèvent les différences entre les sexes ». Mais ce jugement ne prend son sens qu’à la lumière de la meilleure nouvelle de l’opus, Le meurtrier et son jeune ami. Dans ce récit à la chute poignante, le couple asymétrique formé par un soldat priapique ultraviolent surnommé le « Primate » et sa jeune épouse se brise au détour d’une balle perdue tchétchène.

Pour susciter l’appétit du lecteur sans dévoiler le sel de l’intrigue, nous ne ferons qu’esquisser le dilemme tragique de la digne et inconsolable épouse. Aimer son défunt mari volage envers et contre tout, respecter ses viles amitiés passées au péril de son confort quotidien, voilà le chemin de croix de la veuve éplorée. Une quête de l’absolu en proie à tous les nihilismes : c’est aussi cela, le génie dostoïevskien du grand Zakhar Prilepine.

Zakhar Prilepine, Des chaussures pleines de vodka chaude, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud.

 
*Photo : Prilepine par Avdeev Max

Ni maître, ni maître : Dieu !

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L’anarchisme chrétien ? Vaste programme, chimère spirituelle et licorne politique : c’est ce qu’il est de bon ton de penser, tant les deux termes semblent se contrarier dans leur sens. D’un côté Le Principe, de l’autre son absence radicale, les uns assis à la droite de Dieu et les autres allant le nier avec Bakounine. Parler d’anarchisme chrétien, c’est faire collaborer le Christ et Lucifer, l’ange rebelle avec l’ordre suprême… bref, c’est raconter n’importe quoi ! C’est pourtant le serpent de mer que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver ont décidé d’enfourcher, dans ce beau livre publié aux Éditions de l’Œuvre, afin de sortir de la crypto-zoologie nombre de figures hétérodoxes fascinées tout à la fois par le Christ et révulsées à l’idée de servir un autre pouvoir que celui du Tout-Puissant.[access capability= »lire_inedits »]

Sur près de 400 pages, nos deux jeunes écrivains vont travailler à dessiner le portrait de ces anarchistes « fols en Christ », de ces hindous pacifistes intéressés par la morale chrétienne ou de ces penseurs catholiques en mal de paroisse, au tempérament hautement inflammable, que la soumission à l’ordre injuste du monde insupporte. Ces visages que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver nous présentent, ce sont, entre autres, ceux de « Barbey le réfractaire » ou de Baudelaire « le divin dandy », en passant par le mouvement nabi et « les prières de Rimbaud ». Autant de personnages et de courants inclassables, qu’ils se refusent à rassembler autrement que selon la fougue de leur foi paradoxale. Leur unique point commun est de n’être assignable à aucune case. Mais aussi d’être identiquement écœurés par les crimes provoqués par les grandes utopies socialistes des deux derniers siècles pour le bien de l’humanité souffrante. Car voici le dilemme qui travaille les chrétiens soucieux de rendre un peu de justice en ce monde, ce dilemme que n’ont pas connu les idéologies marxistes et anarchistes : comment bouleverser le monde sans prendre le risque des goulags ou du terrorisme à drapeau noir ?

Outre le panorama historique tracé sur deux siècles d’anarchisme chrétien, la lecture de cet ouvrage brillant, au style enlevé, profitera aussi aux non-chrétiens dans la mesure où Jacques de Guillebon et son compère posent une question morale essentielle, à laquelle ceux qui n’ont pas encore abdiqué devant l’État oppresseur et le marché-roi, ceux qui refusent l’appauvrissement matériel et spirituel des masses, doivent tenter de répondre: comment ne pas ajouter le meurtre à l’injustice ? Tel est, semble-t-il, le but fondamental de ce livre qui apparaît moins comme un précis d’anarchisme chrétien que comme un manuel à destination des quelques hommes libres qui existent encore, et entendent le demeurer sans se compromettre avec l’injustice réelle ni céder aux sirènes d’une justice idéale et désincarnée dont on sait aujourd’hui qu’elle est le meilleur alibi des oppressions nouvelles…[/access]

Jacques de Guillebon et Falk van Gaver : L’Anarchisme chrétien, Éditions de L’Œuvre.

Le ministère de la Vérité veille au grain

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Au ministère de la Vérité, aussi connu sous le nom de ministère de la Culture en français ou Miniver en novlangue[1. Celles et ceux d’entre vous qui connaissent peu ou pas le 1984 de Georges Orwell risquent d’avoir quelques difficultés avec cette brève.], on ne chôme pas en ces temps de crise. Ainsi, sur le site Contrepoints, l’excellent h16 nous révèle l’existence d’un e-mail, pardon, d’un message électronique envoyé urbi et orbi par ledit ministère, grâce auquel les membres du Parti extérieur ont pu constater l’engagement total du Miniver dans le sauvetage de la zone euro et la lutte contre la spéculation. C’est officiel, la Commission générale de terminologie et de néologie[2. Qui existe vraiment !], en charge de la rédaction du 11ème dictionnaire de novlangue, vient de décider qu’il ne faut plus dire Eurobond mais Euro-obligation. Gageons qu’au Miniplein (Ministère du redressement productif), le camarade Arnaud Montebourg doit se réjouir de cette aide providentielle qui, soyez-en sûrs, permettra de décupler notre production annuelle de faucilles.

Mais ne croyez pas, camarades, que les efforts héroïques du Miniver s’arrêtent là ! Dans le même message, on apprend également que la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, aidée de la Commission générale de terminologie et de l’Académie française[3. Idem !] vient d’éditer deux nouvelles circulaires dans la collection Vous pouvez le dire en français : respectivement Faire des affaires en français et Employeurs, employés : l’entreprise responsable. Ce sont donc maintenant plus de 6 000 termes qui viennent enrichir la novlangue et qui éviteront à l’avenir aux prolétaires d’utiliser des mots, concepts et idées potentiellement incompatibles avec l’orthodoxie officielle FrancSoc.

Le Parti intérieur en profite pour rappeler à tous que le Miniver a été créé en 1959 afin de pallier le manque chronique de culture dont souffrait jusque-là la France. Rendez-vous donc sur vos télécrans pour découvrir à quoi servent vos impôts et n’oubliez pas que, désormais sur Internet aussi, Big Brother vous regarde.

Il est inutile de chercher de correspondance officielle pour « foutage de gueule » ; j’ai essayé, il n’y en a pas.