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Osez, osez, Caroline !

photo : busy.pochi, Flickr

Sans Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo, on n’aurait sans doute jamais vu Caroline de Haas à la télévision, Jamais le collectif Osez le féminisme ! n’aurait supplanté ses glorieuses aînées les Chiennes de garde sur la scène médiatique. Chargée de la communication de Benoît Hamon au Parti socialiste, cette jeune femme trentenaire a intelligemment profité des trois jours qui ont suivi le coup de tonnerre de New York − et des maladresses de bonshommes qui défendaient leur copain − pour aller porter la bonne parole sur les plateaux de télé. Avouons-le : nous avons bien ri en imaginant Caroline donnant aux mâles récalcitrants des cours d’aspirateur et des leçons d’anatomie féminine devant une affiche sensément représenter un clitoris mais où nous ne distinguions, pour notre part, qu’une sorte de dindon. Méchants que nous sommes, nous finîmes par surnommer ce collectif : « Osez le glouglou ! ». Mais, depuis Boris Vian, nous savons que l’humour est la politesse du désespoir. Ces plaisanteries ne visent qu’à conjurer l’effarement, la consternation et même la trouille panique. En réunissant toutes les pièces du puzzle disséminées ça et là par Caroline et ses copines, on distingue un sombre tableau où la famille traditionnelle constitue le danger le plus abouti, raison pour laquelle la sphère intime doit cesser d’être privée.[access capability= »lire_inedits »]

Sous l’appellation féministe, OLF est de tous les combats, du moment qu’il s’agit d’opposer une femme, toujours éplorée, et un homme, toujours coupable. Ainsi, d’un crime présumé dans un hôtel de Manhattan, on nous entraîne l’air de rien vers la dénonciation de l’inéquité salariale. Normal : comme « nous sommes toutes des femmes de ménage immigrées », nous sommes toutes fauchées. Vient ensuite l’inégale répartition des tâches ménagères, qui serait d’ailleurs bien plus simple à observer si on pouvait installer une caméra de vidéo-surveillance dans chaque foyer. Ainsi, on verrait combien les hommes sont peu prompts à s’impliquer dans « l’accueil d’un nouveau-né ». Par chance, la loi imposera bientôt le congé paternel. Enfin, on ne fera pas l’économie de la violence faite aux femmes, notamment du viol conjugal. Invitée de « C dans l’air » pour parler des meurtres de joggeuses, Caroline de Haas l’exprimait en ces termes : « Il est beaucoup plus dangereux pour une femme de vivre en couple que de courir seule en forêt. » Beau syllogisme. Il est également plus fréquent de trépasser dans son lit que de périr dans un accident d’aéroplane. Faut-il en déduire qu’il est plus dangereux de dormir que de prendre l’avion ?

« Osez le clito ! » : pour la jouissance de soi

Évidemment, ces revendications ne sont pas toutes illégitimes, et certaines mériteraient qu’on y réfléchisse sérieusement. Mais à tout vouloir mettre sur le même plan, on devient inaudible. Pire, indécent.

Quel que soit le thème évoqué par OLF, la femme est présentée comme une pauvre chose, confrontée de toutes parts à des misogynes, des phallocrates, voire des prédateurs. C’est tout juste si l’on ne soupçonne pas celles qui s’affirment épanouies d’être passées à l’ennemi et de se soumettre à l’ordre « androcentrique » du monde, comme dirait Bourdieu.

Inutile de rappeler à ces adeptes d’un déterminisme victimaire que « l’homme est l’avenir de la femme »[1. Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, Jean-Claude Lattès, 2008] et que le charme des différences n’ôte rien à l’irréductibilité de l’égalité. Car les militantes d’Osez le féminisme ! ne veulent pas de l’égalité : elles veulent gagner un combat.

C’est dans cette logique que ces amazones ont mis sur pied une campagne remarquée, « Osez le clito ! », pour promouvoir le clitoris, cet organe « trop souvent oublié, dénigré, voire mutilé ». Au départ, on croit à une bonne action, à une croisade contre l’excision, et l’on se réjouit presque que cette gauche « United colors » se départisse un temps de son relativisme culturel. D’ailleurs, OLF se réclame de Pierre Foldès, un chirurgien qui a mis au point des techniques de réparation des organes sexuels mutilés.

Mais on découvre bien vite la supercherie. En particulier lorsque l’on aperçoit, aux quatre coins des grandes villes, des affiches criardes représentant un immense clitoris vermillon, se proclamant « instigateur de plaisirs ». Voici donc le pot aux roses : une campagne « coup de poing » en faveur du plaisir solitaire et de la jouissance de soi, conforme à l’air du temps où le désir ouvre des droits, en particulier celui de tout exhiber.

Pour le coup, de la laideur combative de leurs outils de propagande à leurs déclarations de guerre, c’est surtout leur hargne que les féministes autoproclamées d’OLF nous donnent à voir. « On oublie que [le clitoris] a 10 000 terminaisons nerveuses… Bien plus que le pénis ! C’est un organe qui ne sert qu’au plaisir et n’a aucun équivalent », explique l’une des porte-parole. Puisqu’on vous dit que « c’est moi qui ai la plus grosse »[2. Lucie Sabau, « Le clito, clé de voûte d’un changement de mentalité », Libération, 26 juin 2011].

La famille, lieu de tous les dangers

Nos combattantes n’hésitent pas à monter au front lorsque qu’un imprudent ose rappeler que la protection de la vie privée constitue l’un des fondements de notre civilisation. Défendre la sphère intime, c’est non seulement perpétuer le statut de femme-bonniche mais aussi soutenir le viol conjugal. Qu’on se le dise : la famille, cette sphère privée matérialisée, constitue donc le lieu le plus dangereux qui soit pour Madame et sa progéniture. Cette vie familiale, OLF souhaite donc la régenter, voire la normaliser.

Cet article étant rédigé pour moitié dans la région de Besançon qui a vu naître quelques fameux socialistes utopiques du XIXe siècle, de Pierre-Joseph Proudhon à Victor Considérant, il n’est pas inutile d’évoquer Charles Fourier et ses phalanstères. Sortes d’hôtels coopératifs pouvant accueillir 400 familles (environ 2000 membres) cultivant fruits et fleurs avant tout, agrémentés de couloirs chauffés, de grands réfectoires et de chambres agréables, ils contiennent les germes de la société totalitaire. Contrôle des libertés individuelles, effacement du noyau familial (privé) au profit de la collectivité, conception rationalisante de l’homme : voilà qui pourrait éviter qu’on viole Madame et fesse les marmots. Voilà aussi qui permettrait de vérifier que Monsieur participe à la vie domestique de la communauté. Fourier, lorsqu’il imagina le phalanstère, pensait-il qu’une Caroline de Haas y ajouterait volontiers des caméras ? Sans doute pas. Peut-être se serait-il abstenu.

Reste une question : au moment où OLF stigmatise la dangerosité de la vie de couple ou de famille, pourquoi militer par ailleurs pour la reconnaissance du mariage homosexuel ? Ces familles-là seraient-elles moins dangereuses ? Doivent-elles donc être soumises au même contrôle social ? Nous attendons avec impatience les réponses de Caroline. Pour notre part, nous trouvons paradoxal d’encourager nos frères et sœurs de lutte à construire une famille, que l’on décrit par ailleurs comme le lieu de tous les dangers.

Contre le poncif de la pauvresse ployant sous la peine, la poupée friquée a semblé longtemps être le meilleur antidote. Osez le féminisme ! va plus loin. À la bimbo décérébrée remportant la Star-Ac, le dernier avatar de la libération ratée substitue désormais la Diane vengeresse, sévère et castratrice. Sans concession, cette dernière veut tout voir et tout entendre, s’immiscer dans les foyers pour s’assurer que l’ordre y règne. Jérôme Leroy disait récemment que « 1984 reste décidément le livre essentiel pour comprendre notre modernité ». C’est encore pire que ce que tu penses, l’ami : « Big Sister is watching you. »[/access]

L'homme est l'avenir de la femme

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Tandis que l’AAAndouillette AAAgonise

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La nouvelle vient d’éclater, semblable à un sinistre coup de tonnerre dans le ciel de la charcuterie mondiale : l’andouillette américaine, la clef de voûte du Système Charcutier Global (S.C.G.), vient de perdre son quintuple A.

L’Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique (AAAAA) vient de rétrograder la reine américaine en lui attribuant un humiliant AAAA+ – qui signifie, pour qui sait décrypter le jargon bègue de la charcuterie, un cinglant « au revoir et merci ! » C’est avec une rare exultation, on s’en doute, dans un tonnerre de hourras et d’applaudissements, que l’Association Antipathique des Adversaires de l’Andouillette Authentique a salué le long râle d’agonie de l’andouillette américaine.

Le secteur charcutier, qui peinait déjà à se remettre de l’explosion, en 2003, de la bulle spéculative dite « des Rillettes aux tulipes néerlandaises », ressemble désormais, selon les spécialistes les plus lucides – et Dieu sait s’il s’en trouve maintenant ! – à un « champ de ruines prêt à tomber dans un gouffre sans retour ». Nul ne sera véritablement surpris lorsque le typhon qui s’abat actuellement sur l’andouillette américaine fera s’effondrer dans un effet domino classique, dans les heures qui viennent, la saucisse norvégienne et les tripoux brésiliens, qui entraîneront eux-mêmes inexorablement dans leur chute le pied de porc islandais, le tablier de sapeur chinois et la mortadelle saoudienne.

De fil en aiguille, d’andouille en andouillette et d’andouillette en aloyaux, le nouveau désastre qui frappe la Charcuterie Planétaire (C.P.) ne laissera pas pierre sur pierre ni terrine sur pâté.

Le remue-ménage qui a agité ce week-end les Hautes Autorités Charcutières (H.A.Ch.) et leurs alarmants appels au calme réitérés laissent craindre que la peur de la contagion ne tourne en eau de boudin et n’accouche d’une panique charcutière mondiale qui ne serait pas du meilleur aloi. La déclaration, hier soir, du porte-parole masqué des A.A. (Alcooliques Anonymes) et sa proposition généreuse de céder tous ses A aux andouillettes américaines pour restabiliser la Donne Charcutière Globale (D.C.G.) pourraient s’avérer elles aussi insuffisantes.

Ce matin, une timide lueur d’espoir a brillé avec les nouvelles promesses de dons de A émanant fraternellement de l’Association des Astronomes Amateurs d’Auvergne, de l’American Association Against Acronyms, de l’American Association of Advertising Agencies et de la courageuse Association des Amis des Archives d’Anjou. L’Aachener Aal und Aas Gesellschaaft (Société d’anguille et de charogne d’Aix-la-Chapelle) a en revanche plongé l’Allemagne dans la stupeur en refusant de faire le moindre geste.

Un lâcher de saucisses solidaires attachées aux « ballons de la confiance », accompli simultanément sur les rives des rivières Aa du Nord-Pas-de-Calais, de Westphalie, de Suisse et de Russie, devrait constituer demain un acte symbolique extrêmement fort qui est désormais l’ultime espoir de l’Hyper-Caaapitalisme Chaaarcutier Mondial (H.C.C.M.).

Israël, une anomalie au Moyen-Orient et parmi les nations

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Dans les autres pays du Moyen-Orient, quand les foules manifestent dans la rue contre leur État, leur État les massacre. Telle est la norme, telle est la normalité de la région.

Quand des centaines de milliers d’Israéliens manifestent contre leur gouvernement et contre leur classe politique, comment leur État réagit-il ? Eh bien la vérité oblige à reconnaître qu’il fait tout pour se distinguer des autres États de la région. Au risque, inévitable, de les humilier.

C’est en vain que certains des meilleurs amis d’Israël lui expliquent depuis des décennies qu’il lui faudrait s’adapter à la région, qu’il devrait se levantiniser, pour se rendre un peu moins intolérable à ses voisins, c’est peine perdue. Se rendre acceptable ? Il ne saurait en être question tant qu’on n’aura pas répondu à la question première « Qu’est-ce que les Juifs ont à voir avec Jérusalem ? ».

Mais si Israël n’est pas à sa place là-bas, il n’a pas non plus sa place dans le concert des pays développés.

Un commentateur des violences qui se déroulent en ce moment en Grande Bretagne fait justement remarquer que « toutes les grandes villes du monde produisent ces mêmes désordres ». Là encore, Jérusalem et Tel-Aviv apportent la preuve négative et éclatante qu’elles ne font pas partie des grandes villes du monde.

Cette manie juive de se singulariser partout et toujours atteste d’une arrogance sans pareille. Elle apporte la confirmation qu’on a raison de s’indigner contre le soi-disant État d’Israël du soi-disant peuple juif.

Une révolution anglaise ?

Véhicule de police et commerce incendiés, quartier de Tottenham, Londres, 6 août 2011.

Les émeutes de Londres excitent ceux qui fantasment sur un printemps arabe à l’occidental. Ils y voient une condamnation en acte des politiques « néolibérales » appliquées depuis les années Thatcher et une révolte contre l’exclusion générée par la société. Cette dernière tarderait à donner une place aux jeunes générations, parmi lesquelles des populations immigrées exclues des avantages de la société occidentale.

Notons que cette interprétation est régulièrement avancée dès qu’on assiste à des émeutes urbaines dans les grandes sociétés occidentales. En France, on a ainsi expliqué les émeutes de 2005 en pointant du doigt la responsabilité d’un système prétendument exclusionnaire, discriminatoire et raciste. A en croire ce discours fort répandu, l’universalisme républicain entretiendrait de nombreuses couches de la population dans l’assistanat et pousserait à la révolte ceux à qui il ferait la promesse de l’égalité sociale sans jamais la tenir. Au Québec, pendant les émeutes de Montréal-Nord en 2008, la plupart des analystes ont reproduit le même verdict : la société est coupable.

Souvent, ces révoltes trouvent leur déclencheur dans un acte de violence policier assimilé à une « bavure ». C’est l’étincelle qui ferait exploser le baril de poudre de la contestation. Dans ce scénario, la police est ainsi présentée comme la gardienne d’un ordre néoimpérialiste sacralisant le droit de propriété à l’avantage exclusif des populations installées de longue date sur ces territoires. Les« jeunes » ressentiraient particulièrement mal l’ «occupation » arrogante de leurs quartiers par des forces de l’ordre à l’attitude néocoloniale.

Il y a un gauchisme sommaire dans cette sociologie victimaire qui domine dans l’interprétation médiatique actuelle des émeutes britanniques. On y sent un vieux fond de sauce marxisant au goût frelaté. D’un côté, les dominants, de l’autre, les dominés. La critique venant des marges du social serait fondamentalement émancipatrice tandis que les émeutiers représenteraient l’avant-garde éclairée exigeant la démocratisation brutale des rapports sociaux. Cette explication victimaire nous en dit davantage sur ses pratiquants que sur ses objets d’étude. En menant un double procès perpétuel contre la civilisation occidentale et la société libérale capitaliste, elle cherche à radicaliser les tensions sociales.

Or, si on ne doit évidemment pas évacuer les « causes sociales » de la révolte, il faudrait surtout éviter de prêter aux émeutiers une philosophie qu’ils n’ont pas, en les transformant en représentants d’un changement révolutionnaire positif dont ils seraient les vecteurs. Qu’on se le dise : les jeunes de Londres ne sont pas les nouveaux déshérités prolétarisés qui chercheraient leur salut dans un renversement du règne de la marchandise pour faire advenir une société plus « authentique ». Bien au contraire, leurs objectifs consuméristes sont évidents. Jeux vidéo, téléviseurs, vêtements de luxe, montres de prestige : lorsqu’ils défoncent les vitrines, les jeunes savent exactement ce qu’ils recherchent. Les pillards ne se jettent pas sur les symboles du pouvoir officiel pour les abattre mais sur ceux du capitalisme mondialisé et publicitaire pour se les approprier.

D’aucuns expliqueront que les jeunes prennent de force les objets que la société leur somme de désirer sans nécessairement leur donner les moyens de les posséder. Et quand bien même ? D’où vient cette idée étrange selon laquelle le désir crée le droit ? Il n’y a pas de droit à l’opulence, l’État social n’ayant de surcroît pas pour vocation de démocratiser l’accès aux produits de luxe. Ceux qui désirent à tout prix s’inscrire dans le système des valeurs marchandes – sacralisées par le capitalisme publicitaire – devraient consentir au jeu de la concurrence économique pour parvenir à se les offrir dans le respect de la légalité la plus élémentaire.

Mais la loi n’est plus à la mode. Car la société officielle n’est plus respectée. C’est même en transgressant ses règles que certains croient accéder à une liberté créatrice, une perspective qui montre ses effets délétères lorsqu’elle conduit les foules à l’émeute. L’existence d’une sous-culture gangstérisée popularisée par le rap entretient toute une frange de la jeunesse dans une posture antisystème. L’émeute n’en est que l’expression la plus radicale et la plus excitante.

Fondamentalement, cette pulsion nihiliste permet aux ressentiments les moins avouables de s’exprimer ouvertement, dans un consentement à la violence qui devient ainsi une fin pour elle-même, par sa capacité à transgresser l’ordre bourgeois et à rompre la monotonie d’une société normalisée. Mais à la différence de la violence en quelque sorte ludique des soixante-huitards, celle des émeutiers de Londres s’avère rageuse, et pleine de ressentiment, laissant deviner les ferments d’une guerre civile larvée dont on ne veut pas dire le nom.

La normalisation de l’émeute n’annonce rien de bon. Ceux qui paient le prix de l’affaissement de l’ordre social sont toujours les couches les plus modestes, alors que les milieux les plus favorisés ont les moyens de s’affranchir de la pulsion violente des masses insurgées. De ce point de vue, les petites gens ont tout à craindre d’une capitulation du gouvernement qui, pour se montrer conciliant, reconnaîtrait la légitimité d’une protestation s’en prenant aux fondements même de l’ordre social.

L’appel au dialogue lancé par certains commentateurs masque une contestation philosophique de la prétention de l’État à exercer le monopole de la violence légitime, monopole sur lequel repose pourtant le progrès de la civilisation libérale et démocratique. L’émeute n’est un facteur de démocratisation que pour ceux qui ne sont pas parvenus à s’affranchir de la mythologie révolutionnaire des pulsions destructrices. Ceux-là veulent que succède à la paix civile la violence spontanée des foules et, finalement, celle des bandes.

À certains moments, l’autorité doit moins faiblir devant la pression de la rue que s’afficher sans complexe, en se présentant comme la gardienne des fondements de l’ordre social et politique. Si on peut souhaiter que la réaffirmation de la souveraineté de l’Etat se fasse sans débordement de brutalité, on ne doit pas non plus s’émouvoir de son nécessaire exercice.

Ne pas consentir au délitement du pouvoir dans une situation de crise reste probablement la seule manière de calmer ceux qui réintroduisent les ferments destructeurs de la civilisation : le chaos et l’anarchie.

Krach: on nous raconte des craques

crédits photo : EPA

Ce lundi, le CAC 40 enregistrait sa onzième séance de baisse consécutive, du jamais vu de mémoire de courtier ! L’indice boursier parisien a donc perdu plus de 18% en quinze jours, ce qui nous place à la limite de la définition technique d’un krach. Cet épisode inquiétant constitue un nouvel exemple de la folie d’un système où les gouvernements se mettent à la remorque de la corbeille, pour reprendre l’expression de De Gaulle. Tout cela donne l’impression que l’économie mondiale vogue comme un radeau sans voile sur les flots agités de l’économie néolibérale, voire qu’elle est à deux doigts de se disloquer en plein mois d’août !

Certes, à la moindre information alarmante, la réaction des marchés est toujours exagérée, accentuant les hauts et les bas. Mais par delà leur exubérance irrationnelle, ils expriment une crainte légitime sur le modèle de croissance des pays que l’on dit développés. Les marchés constatent simplement qu’austérité et croissance ne vont pas de pair. C’est pourquoi ils s’inquiètent autant du climat économique (morose) à venir que du remboursement des dettes souveraines. L’indécision manifeste de nos dirigeants politiques, qui ne réagissent qu’au coup par coup, n’arrange rien à l’affaire.

Tel Ulysse, nos gouvernants écoutent les sirènes des marchés qui, il y a encore deux ans, leur demandaient de sauver les banques et de relancer l’économie. Aujourd’hui, les marchés exigent des États la reprise des dettes souveraines dont les banques ne veulent plus et la poursuite de politiques d’austérité sauvage pour rembourser ces mêmes créances.

Mais vous êtes fous ? Oh oui !

Si cette austérité est proprement suicidaire, c’est parce que le poids d’une dette s’apprécie en fonction de la richesse nationale. Logiquement, toute baisse de la richesse fait augmenter le poids de la dette. Comme nous l’observons en Grèce, l’austérité casse la croissance et diminue les recettes fiscales, compensant en grande partie l’impact de la réduction des dépenses sur le budget de l’Etat. In fine, dans un contexte de récession, le poids relatif de la dette grimpe et la situation financière des États ne s’améliore que très marginalement.

Curieusement, les politiques et économistes orthodoxes n’ont que le mot austérité à la bouche. Le médiatique Elie Cohen prônait récemment l’instauration d’une camisole budgétaire dans tous les pays européens. Plus royaliste que le roi Sarkozy, Jean-Louis Borloo n’a pas hésité à réclamer une réduction du déficit à 3% du PIB dès 2012 au lieu de 2013. Si cette mesure était appliquée en France, l’austérité britannique passerait pour une aimable plaisanterie à côté des sacrifices qu’elle impliquerait pour notre pays.

Que faire ?

Naturellement, les gouvernants engagés dans des plans d’austérité cherchent à faire croire qu’il n’y a pas d’autre solution possible et que la rigueur serait la seule voie raisonnable. Leur stratégie de communication vise à faire accepter aux plus pauvres de se serrer la ceinture. Une ceinture sans cesse rétrécie au bouillon de la mondialisation pour payer à la place des créanciers des Etats, qui sont pourtant les principaux bénéficiaires de la croissance de ces dernières années. Le refrain est connu : ma bonne dame, il n’est pas possible de faire autrement dans ce monde globalisé !

C’est bien le problème. Par un retour aux frontières nationales régulant les mouvements de biens, de capitaux et de personnes, les Etats pourront retrouver leur capacité d’action et reconstruire un système économique plus juste. Seul cette « démondialisation » mettra le dragon de la finance aux arrêts à travers toute une série de mesures protectrices (taxe Tobin, réforme bancaire séparant les banques d’affaires des banques de dépôt, renationalisation de la création monétaire, interdiction des pratiques spéculatives dangereuses et des parasites fiscaux…).

Dans le même temps, l’Europe n’enrayera le chômage de masse qu’en installant un véritable protectionnisme conjugué à une politique industrielle ambitieuse et une fiscalité sur les entreprises plus favorable à l’emploi. En parallèle, le retour aux monnaies nationales offrira la possibilité à chaque Etat européen d’adopter une politique monétaire adaptée à sa réalité nationale, bien loin des errements actuels de l’euro.

Hélas, ces propositions se heurtent à la doxa des marchés et des dirigeants politiques. Il ne nous reste plus qu’à espérer que l’absurdité du système en place entraine une vaste prise de conscience qui fasse émerger de nouveaux Roosevelt ou un nouveau 1958 (re)fondateur.

Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre

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Les requêtes émises par Anders Breivik (faire abdiquer le roi, être nommé à la tête de l’armée, être expertisé par des psychiatres japonais qui, contrairement aux norvégiens, ont le sens de l’honneur etc.) m’ont remémoré ce dadaïste allemand, Johannes Baader qui, lui, s’était proclamé Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre, ainsi qu’ «  étoile la plus brillante » du Club Dada berlinois. Il évoluait dans sa propre irréalité où sa toute-puissance ne supportait aucune résistance.

Cécile Bargues trace un portrait saisissant de Johannes Baader dans l’excellente revue Lunapark (printemps 2011) dirigée par Marc Dachy. Avis aux amateurs, on y trouve également des lettres inédites d’Arthur Cravan. Comme Breivik, Baader estimait que nul ne pouvait lui disputer sa suprématie et certainement pas les généraux allemands qui n’étaient à ses yeux que des marionnettes dont il tirait les fils. Baader ne craignait rien : il disposait d’un certificat médical attestant de sa folie, certificat établi par Ludwig Binswanger, qui lui donnait l’incommensurable avantage de lui ôter la responsabilité de ses actes (il ambitionnait de faire sauter Weimar).

Il avait la certitude de se situer au-dessus de la loi des hommes, intouchable, divin, royal. De temps à autre, il s’offrait un petite annonce dans la presse comme celle-ci : « Johannes Baader, Successeur du Christ, descendu des Cieux, a l’honneur de recevoir chez lui trois jours par semaine, lundi, mercredi et samedi toute personne désireuse de lui poser des questions sur n’importe quel thème. Il recevra les visiteurs dans sa tenue de gala : tout nu ».

A la fin de sa vie, il écrivit plusieurs lettres à Hitler, lui ordonnant de rendre le pouvoir à qui de droit, c’est-à-dire à lui-même. La Gestapo l’enjoignit fermement de cesser cette correspondance, mais il continua. Il fut alors placé dans un « camp de redressement ». Il acheva sa carrière de Successeur du Christ dans un asile de vieillards, où il mourut en 1955, à soixante-dix-neuf ans.

 

La tyrannie de la mixité

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Adam Sandler, Rien que pour vos cheveux

Dans quelques dizaines d’années, il n’existera plus de témoin vivant de l’époque où les établissements d’enseignement séparaient les garçons et les filles à partir du cours préparatoire jusqu’au baccalauréat.
Aujourd’hui, on relègue cette pratique dans le cimetière des archaïsmes dont la société française s’est fort heureusement libérée au siècle dernier, comme l’interdiction de la contraception et de l’avortement ou le droit de vote réservé aux électeurs de sexe masculin.
Ceux qui l’ont vécue, et y ont trouvé quelque agrément, sont priés de garder pour eux leurs radotages. Les plus indulgents des membres des générations élevées dans la mixité scolaire mettent cette bizarre nostalgie sur le compte de l’idéalisation a posteriori par les anciens du temps de leur jeunesse.

Comment leur faire comprendre que l’éloignement relatif de l’objet du désir, enfermé six heures par jour dans le lycée de filles voisin, nous épargnait de le voir dans des situations triviales ? Que le repérage furtif de potentielles petites camarades de jeux interdits, à la sortie de ce même lycée, suivi d’une stratégie de prise de contact subtilement élaborée, n’était pas la moins délicieuse des activités périscolaires ?

Mais il faut nous résigner : le mélange des garçons et des filles à l’école est un fait irréversible, sauf dans les établissements gérés par des fanatiques ultrareligieux. D’ailleurs, voudrait-on rétablir la séparation que Bruxelles ne tarderait pas à nous remonter les bretelles…

Reste une question : la mixité a-t-elle favorisé des relations plus sereines entre les enfants et adolescents des deux sexes ? La corporation des sciences humaines et sociales est, comme de coutume, fort divisée sur le sujet, nous permettant ainsi de laisser libre cours à notre subjectivité de témoin d’une époque révolue.

Après la suppression de la conscription et l’ouverture aux femmes de la carrière militaire, les lieux et institutions où les hommes se retrouvent entre eux disparaissent progressivement de la Cité − à l’exception des endroits où se déploie la sociabilité gay, mais cela est une autre histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Des « sœurs » au Grand Orient de France

Cherchez, par exemple, dans nos métropoles, nos villes grandes, moyennes et petites, un salon de coiffure où il vous sera épargné le spectacle de dames de tous âges la tête enduite de produits assez peu ragoûtants et ornée de papillotes ridicules. Je suis gêné pour elles en entrant dans une boutique établie sous une enseigne subtile genre Créa’tifs ou Design’Hair[1. Je souscris totalement à la proposition suggérée par l’excellent François Rollin, l’humoriste de 17h55 sur France Culture, de former des commandos allant barbouiller de peinture noire toutes enseignes de salons de coiffure osant les mots-valises avec « tif » et « hair »], de les rencontrer dans un état où elles ne souhaitent assurément pas être surprises par un monsieur, pas même leur mari ou amant. Mais comment faire autrement ? Les salons de coiffure réservés aux hommes sont en voie d’extinction. Il en existe encore quelques-uns, dont un bienfaiteur de l’humanité masculine devrait faire une liste consultable sur Internet…

Pour les Parisiens, je ne peux que vous conseiller le tout petit salon de Daniel Liger, 67 cours de Vincennes, à deux pas, cela ne s’invente pas, de la rue Lucien et Sacha Guitry. Les deux merlans qui s’activent derrière les fauteuils en moleskine à l’ancienne ne laissent pénétrer aucune femelle au-delà du seuil et couvrent de quolibets celles qui se permettent de donner des directives concernant le traitement de la chevelure de leur mari ou de leur fils. L’âge de la retraite s’approchant, ce salon fera bientôt partie du Paris disparu, comme les tripiers ou les bougnats qui vendaient du vin et du charbon. Le CAP de coiffeur pour hommes a été supprimé : l’homme n’est plus qu’une option d’un diplôme transgenre.

Une à une, les forteresses de la non-mixité ont été prises d’assaut et investies par des avant-gardes, puis des bataillons de dames et de demoiselles estimant, le plus souvent à juste titre, qu’elles disposaient de toutes les qualités pour occuper des fonctions jusque-là réservées aux messieurs. L’économie y trouve son compte, certes. Qui se plaindrait de bénéficier des services d’égoutières compétentes ou de gardes républicaines capables, aussi bien que leurs collègues masculins, de monter un cheval au trot tout en sonnant le clairon sans fausse note le 14 juillet sur les Champs-Élysées ? D’ailleurs, le Grand Orient de France vient de rendre les armes et d’autoriser ses loges à initier des « sœurs », en dépit de la farouche résistance d’une vieille garde submergée par l’assaut final des « progressistes » : tout un symbole.

L’envie des hommes ordinaires : un peu d’entre-soi

Soyez honnête : le moins misogyne des mâles ne ressent-il pas, de temps à autre, une petite envie de faire un break dans cette mixité imposée dans sa vie professionnelle, sociale, culturelle, politique ? Quelques sports virils permettent, certes, de s’extraire, le temps d’un après-midi, du regard panoptique des femmes, mais que faire quand l’âge et son cortège de maux et de handicaps vous interdisent les joies de l’entrée en mêlée et l’ineffable plaisir de recevoir ou de donner quelques gnons invisibles par l’arbitre ?

Si l’on fait le compte des lieux garantissant 100 % de non-mixité, le choix est plutôt réduit : vous pouvez tenter d’intégrer l’équipage d’un sous-marin nucléaire (déconseillé aux claustrophobes), la Légion étrangère (c’est spécial…), un établissement géré par l’administration pénitentiaire (à éviter autant que possible) ou vous offrir une retraite dans un monastère obéissant à la règle de saint Benoît (se dépêcher avant leur fermeture, faute de vocations monacales nouvelles).

Les Anglais, me direz-vous, ont réussi a préserver, pour les membres masculins des classes supérieures, ces fameux clubs fermés aux dames où les gentlemen peuvent donner libre cours à leurs bas instincts de buveurs churchilliens, échanger avec leurs amis de misérables propos misogynes qui soulagent, bref se conduire comme de parfaits goujats sous l’œil impassible du butler. Malheureusement, ces établissements ne supportent pas la transplantation hors des brumes londoniennes.

Notre seul espoir est que le capitalisme découvre que cette modeste envie qu’ont les hommes ordinaires d’un peu d’entre-soi est un marché qu’il saura satisfaire, avec le génie qu’on lui connaît.[/access]

Rien que pour vos cheveux [Version non censurée]

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It’s not the economy, stupid !*

Manifestation du Tea Party devant le siège du Congrès à Washington.

ll y a encore une semaine , l’économie mondiale présumait que les Etats-Unis seraient toujours capables de rembourser leur dette en temps et en heure. Leur prêter de l’argent présentait donc un risque zéro, d’autant que la note de la dette américaine était réputée encore meilleure que les évaluations des agences de notation. On croyait les Etats-Unis « au-dessus de la mêlée financière », voire méritant une note de « AAAA », comme le disait le milliardaire Warren Buffet, aussi célèbre pour son sens de la formule que pour son flair de magnat des affaires. En fait, Buffet disait tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas : le jour où les Etats-Unis ne pourraient plus payer leur dette, leurs créanciers seraient en train de manger des conserves au fond de leurs abris anti-atomiques car la faillite de Washington amènerait l’Apocalypse financière et économique.

Au beau milieu de l’affolement suscité par la décision de l’agence de notation Standard & Poor’s de baisser la note de la dette américaine (du maximum AAA à AA+), il ne faut pas oublier que, malgré une dette abyssale, les Etats-Unis restent un pays richissime et puissant dont la « valeur nette » (c’est-à-dire les biens, moins la dette) reste énorme. La dette américaine représente à peu près 84 % du PIB, deux fois plus qu’à la fin de l’époque Clinton, mais presque autant que la dette de la France qui, elle, garde son éclatant « AAA ». Mais les Etats-Unis gardent un sérieux atout : les impôts y représentent à peu près un quart du PIB contre plus de 40 % en France et 37 % en Allemagne. Les Américains ont donc un important potentiel de remboursement et selon les calculs de la Maison Blanche, une augmentation d’impôts de 25 % (de 24 % à 30 % du PIB) permettrait au gouvernement fédéral américain, même dans l’hypothèse d’une croissance molle, de ramener la dette à des proportions plus saines en deux décennies.

L’absurdité économique de la décision de S&P est patente : des sociétés comme Microsoft et Exxon-Mobil, entreprises certes privées mais qui dépendent néanmoins du gouvernement américain qui leur assure l’environnement et les infrastructures (éducation, législation etc.) nécessaires à leur existence et développement, sont aujourd’hui, avec leurs « triple A », mieux notées que lui ! Et quand on regarde les Etats qui ont gardé leur note parfaite, cela tourne à la farce : selon S&P, ceux qui prêtent aux Etats-Unis d’Amérique prennent un risque plus important que les créanciers du Lichtenstein, le Luxembourg, Hong-Kong ou Singapour… Même la note du Koweit, écrasé en 48 heures par l’Irak, n’est inférieure que d’un cran de celle de l’Etat qui l’a secouru.

Moody’s, une autre agence de notation qui, avec S&P, fait la pluie et le beau temps dans ce secteur, s’est d’ailleurs bien gardée de suivre ses confrères de S&P et continue à accorder à la dette des Etats-Unis le « triple A ». En dépit des apparences, les marchés, eux non plus, n’ont pas vraiment suivi S&P car le taux de rémunération des obligations émises par le trésor américain a baissé pour atteindre le seuil de 2,34 %.

La décision de S&P est donc éminemment politique, ce qui est tout à fait légitime. Une agence de notation, au service des prêteurs, est obligée de prendre en compte la dimension politique avant de dire à ses clients quelle chances ils ont de récupérer leur argent s’ils décident de financer tel ou tel gouvernement et en conséquence quel prix (taux d’intérêt) il faut demander pour compenser le risque. Ainsi, on peut en déduire du jugement de S&P qu’ils ne croient pas le système politique américain capable de prendre les décisions nécessaires pour maîtriser la dette. Nécessaires selon qui ? Mais pour qui se prennent-ils ces analystes ? Sauf que ces mesures sont aussi nécessaires pour les élus américains !

Chez S&P, on a bien suivi les négociations sur le plafond de la dette et le consensus qui s’en dégagé : n’importe quel accord devrait comprendre une augmentation d’impôts, au moins sur les hauts revenus. Les leaders Républicains avec à leur tête John Boehner, président de la Chambre des représentants des États-Unis, le savent et les leaders de la communauté des affaires comme Warren Buffet et Bill Gates le disent : les riches américains ne paient pas assez. Sauf que ces mêmes analystes chez S&P jugent en même temps, qu’une telle politique est aujourd’hui impossible à adopter.

Les tractations entre la Maison Blanche et le Congrès ont démontré que le pouvoir ne s’exerce plus sur la colline du Capitole à Washington mais chez les « desperates housewives » du Tea Party. Les négociations les plus âpres et les plus difficiles n’ont pas été engagées entre démocrates et républicains ou entre le président Obama et John Boehner, mais plutôt entre républicains « classiques » et Républicains mouvance Tea Party intransigeants et décidés « à affamer la bête » : diminuer autant que possible les moyens alloués à l’Etat fédéral.

C’est justement parce que Boehner et ses amis se sont montrés impuissants que S&P a tiré le signal d’alarme. La majorité républicaine est aujourd’hui l’otage d’une partie de son électorat qui a instauré une sorte de « démocratie semi-directe » emprisonnant les élus dans une campagne électorale perpétuelle. Ce que nous dit l’agence S&P est que le système fédéral des Etats-Unis est en panne et donc le pire n’est plus inenvisageable.
Voilà qui est grave.

*Avant la campagne présidentielle de 1992, le président républicain sortant George Bush (père) était considéré comme imbattable en raison de son excellent bilan extérieur : de la gestion de la fin de la guerre froide jusqu’à la guerre du golfe, son parcours a été impeccable. Les Etats-Unis traversant une petite période de récession, les Démocrates ont déplacé la campagne sur le terrain économique. Bill Clinton lança alors à son rival malheureux :  » It’s the economy, stupid !  » (c’est l’économie, idiot !) pour expliquer sa victoire.

Deux bimbos au breakfast

26

Nos leaders ont choisi de satisfaire les marchés. Mieux, de les « rassurer ». Ce choix ne sera pas sans conséquence sur la vague de moraline qui va s’abattre sur l’Europe.

Car le libéralisme n’a jamais fait confiance aux intérêts privés. La fable de Mandeville est une fable : la vérité est qu’il ne peut tenir que par un discours moral – et de la pire espèce. Une fois la dérégulation économique obtenue au nom de la toute puissance des intérêts privés (voyez les mesures politiques précises qui ont rendu la crise des subprimes possible), celle-ci doit être verrouillée par une extraordinaire insistance sur la moralité, le bon sens, la famille.

Le traitement que les Anglais – leaders et médias confondus – proposent des « riots » de Tottenham (North London) est à cet égard exemplaire. Les émeutiers ? Des irresponsables. Les jeunes ? Des criminels.

L’émission matinale Daybreak, sur ITV1, mériterait une étude en soi. Il faut admirer avec quel air de tristesse incrédule la charmante Christine Bleakley regrette que les jeunes en soient venus aux mains. Il faut admirer avec quelle minauderie compassionnelle la superbe Kate Garraway leur recommande de ne pas s’en prendre aux biens publics.

Voilà le vrai visage de notre temps : à la violence invisible des choix de politique économique doit correspondre une série de violences visibles au sujet desquelles des bimbos matinales pourront émettre une série de condamnations vertueuses. L’appel fait aux familles (ne laissez pas vos enfants dehors), l’insistance sur l’anarchie (la démocratie, c’est la règle – comment peut-on choisir le chaos ?) sont autant d’indicateurs de la bêtise moralisante à suivre.

Immoralistes de tous les pays, préparez-vous à vivre des moments difficiles. Un conseil ? Repliez-vous sur la sphère privée, c’est encore là qu’on est le mieux.

Libertin : les infortunes d’un vice

Il y a des mots qui n’ont pas de chance. Libertin, libertinage sont de ceux-là. Ils ont été victimes d’un détournement de sens. Près de quarante ans de pornographie institutionnalisée dans le cinéma, dans la pub puis sur les sites internet, sans compter les cahiers estivaux des magazines féminins sur le « baiser mieux » ont totalement dévasté une belle idée, annexée par les exigences du commerce.

De 1968, certains ont retenu la libération sexuelle et d’autres les accords de Grenelle. Ceux qui n’ont retenu que la libération sexuelle et, selon le mot de Jouhandeau, sont « devenus notaires », ont vaguement culpabilisé sur leur hédonisme pour monde en phase terminale. Le philosophe marxiste Michel Clouscard les avait repérés dès 1973 dans un petit livre, Néo-fascisme et idéologie du désir, où il inventa le terme de « libéral-libertaire ».

La débauche encadrée par les horaires de bureau

Alors, ils ont appelé « libertinage » leurs petits dérèglements hebdomadaires. On a toujours besoin d’un alibi culturel quand on vient de commettre un crime parfait contre ses propres idées. « Libertin », ça vous pose tout de suite un homme ou une femme, qui sont surtout dans la pulsion permissive que leur accorde un fort pouvoir d’achat. Or, rien n’est ennuyeux comme la débauche encadrée par les horaires de bureau, car cette débauche-là est le visage ultime du puritanisme. Sollers explique cela très bien dans tous ses romans ou presque et il nous invite, si vraiment on veut savoir ce qu’était vraiment un libertin, à aller voir, par exemple, du côté de Casanova.[access capability= »lire_inedits »]

Toutefois, il est intéressant d’étudier le modus operandi qui permet de vider un mot de sa substance, voire de lui donner un sens diamétralement opposé à celui qu’il a. Ce qui renvoie à l’opposition linguistique entre « dénotation » et « connotation », c’est-à-dire entre ce que le mot signifie effectivement, objectivement, et les représentations qu’il finit par susciter dans l’imaginaire.

Prenons le mot « communisme ». Pour des raisons historiques dont il est largement responsable, il a le plus souvent (sauf pour les communistes) une connotation négative, voire péjorative. Le communisme ne signifie plus le désir d’une société où le développement de chacun serait la condition du développement de tous mais la grisaille totalitaire des pays de l’Est, les purges du stalinisme, les chars dans les rues de Budapest ou de Kaboul et un gigantesque univers concentrationnaire.

Il a fallu d’ailleurs une certaine dose de volonté ou d’inconscience héroïque au Parti communiste français pour conserver son nom, afin de rappeler qu’en France, le communisme agissant avait eu peu à voir avec le Goulag et beaucoup avec la Résistance au nazisme, les luttes ouvrières ou le combat anticolonial. Mais trois ans après la parution, en 1974, de L’Archipel du Goulag, les « Nouveaux philosophes » parachevèrent le processus de criminalisation qui allait occulter la dénotation du mot « communiste ». Un communiste devenait donc, par essence, l’agent d’un totalitarisme hideux, et il l’est encore en grande partie aujourd’hui. Bref, il connote mal, le communiste.

Il faut reconnaître à Alain Badiou le mérite d’avoir, ces dernières années, rappelé que le communisme ne pouvait pas se réduire à ses catastrophiques incarnations historiques, que ce n’est pas Marx qui a dessiné les plans de la Loubianka ni Engels qui a servi de conseiller technique à Brejnev, à Prague en 1968, ni Rosa Luxembourg qui a inspiré les délires sanguinaires de la Révolution culturelle : « Il faut tenter de garder les mots de notre langage, alors que nous n’osons plus les prononcer, ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68 », écrit-il dans L’Hypothèse communiste.

Il faudrait que le libertinage ait son Badiou. Il écrirait L’Hypothèse libertine. La dénotation de ce mot a en effet subi une série de hold-up: il a été pris en otage par quelques marchands de sexe et maquillé assez vulgairement avec des tartines de rouge à lèvres de mauvaise qualité. On peut supposer que celle ou celui qui sait encore ce que signifie ou signifiait jadis « libertin », en voyant ce terme accolé au nom d’une boîte à partouze ou à celui d’un site de vente de sex-toys dessinés par de grands couturiers, éprouve un sentiment voisin de celui du communiste à qui on explique que le communisme, c’est la Corée du Nord ou la Chine – de la Révolution culturelle ou de 2011. C’est peut-être marqué dessus, mais il y a tout de même une sacrée tromperie sur la marchandise. L’appellation d’origine contrôlée a disparu dans les méandres de l’Histoire et on en arrive à un cas banal de falsification ou, pour le moins, de contresens.

Réduire le mot « libertinage » au sexe, c’est comme réduire le mot « communisme » à un régime policier. C’est prendre la partie pour le tout. En stylistique, cela s’appelle une synecdoque.

Une remise en question de l’ordre du monde

Tout cela pour nous faire croire que les notables ou people qui vont passer une soirée dans un club échangiste, pardon « libertin », sont les héritiers de Saint-Évremond, de Casanova ou de la belle figure de Don Juan. Or, ils ne font rien d’autre que de se mettre en parfaite conformité avec un système économique qui se nomme lui-même, comme par hasard, « libre-échangiste ». Cela, c’est l’intuition fondatrice de Houellebecq dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, le domaine en question étant la sexualité, désormais elle aussi soumise aux lois d’un marché qui occupe la totalité de nos vies.

Si le libertin, historiquement, a toujours aimé les plaisirs de la chair, cet appétit s’inscrivait dans une ambition beaucoup plus vaste où il était question de défier l’ensemble d’une société fondée sur des hiérarchies obsolètes et un ordre religieux obscurantiste.
Le Dom Juan de Molière révèle, dans son acte IV, à quel point le libertinage est une remise en question totale de l’ordre du monde. Dom Juan s’apprête à dîner. Arrive Monsieur Dimanche, son créancier, qu’il met à la porte. Puis son père, Dom Louis, qui lui rappelle ses obligations de classe. Même insolence de la part de Dom Juan. Il bafoue également le mariage : Elvire, l’épouse abandonnée et humiliée, l’adjure de sauver son âme et la seule chose à laquelle pense « notre grand seigneur méchant homme », c’est à coucher de nouveau avec elle car il trouve que ses larmes la rendent enfin jolie. Et pour finir, c’est la statue du Commandeur, c’est-à-dire le messager d’outre-tombe d’un ordre divin que Dom Juan a bafoué et qu’il ne pourra évidemment pas vaincre mais que, malgré tout, il défiera jusqu’au bout, qui vient l’inviter à souper pour le lendemain.

Non, décidément, Don Juan, archétype du libertin, n’a plus rien de commun avec ceux qui usurpent ce mot pour leurs achats de menottes fourrées en mousse rose ou de lubrifiants à base d’eau. Rien de commun, non plus, entre les risques pris par Casanova avec les nonnettes vénitiennes et une soirée dans le décor kitschissime des boîtes à partouze qui croient maintenir l’illusion en se donnant un décor vaguement Louis XV ou vaguement Régence. Les propriétaires de ces lieux qui, paraît-il, aiment à renseigner la police sur leurs clients, ce qui est l’attitude la plus anti-libertine qu’on puisse imaginer, pensent sans doute renvoyer le consommateur à une atmosphère comme celle de Que la fête commence, de Tavernier.

Dans ce film mythique, le metteur en scène montrait, à travers la figure du Régent joué par Philippe Noiret, ce qu’était un libertin qui avait le pouvoir : bien sûr, il y avait les fameux soupers déguisés, mais surtout une recherche effrénée de la paix, la volonté de promouvoir la liberté de conscience et le désir d’envisager la politique comme Hippocrate envisageait la médecine : « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire.

Autant dire qu’une politique libertine, vraiment libertine, ne semble pas à l’ordre du jour par les temps qui courent.[/access]

Osez, osez, Caroline !

photo : busy.pochi, Flickr

Sans Dominique Strauss-Kahn et Nafissatou Diallo, on n’aurait sans doute jamais vu Caroline de Haas à la télévision, Jamais le collectif Osez le féminisme ! n’aurait supplanté ses glorieuses aînées les Chiennes de garde sur la scène médiatique. Chargée de la communication de Benoît Hamon au Parti socialiste, cette jeune femme trentenaire a intelligemment profité des trois jours qui ont suivi le coup de tonnerre de New York − et des maladresses de bonshommes qui défendaient leur copain − pour aller porter la bonne parole sur les plateaux de télé. Avouons-le : nous avons bien ri en imaginant Caroline donnant aux mâles récalcitrants des cours d’aspirateur et des leçons d’anatomie féminine devant une affiche sensément représenter un clitoris mais où nous ne distinguions, pour notre part, qu’une sorte de dindon. Méchants que nous sommes, nous finîmes par surnommer ce collectif : « Osez le glouglou ! ». Mais, depuis Boris Vian, nous savons que l’humour est la politesse du désespoir. Ces plaisanteries ne visent qu’à conjurer l’effarement, la consternation et même la trouille panique. En réunissant toutes les pièces du puzzle disséminées ça et là par Caroline et ses copines, on distingue un sombre tableau où la famille traditionnelle constitue le danger le plus abouti, raison pour laquelle la sphère intime doit cesser d’être privée.[access capability= »lire_inedits »]

Sous l’appellation féministe, OLF est de tous les combats, du moment qu’il s’agit d’opposer une femme, toujours éplorée, et un homme, toujours coupable. Ainsi, d’un crime présumé dans un hôtel de Manhattan, on nous entraîne l’air de rien vers la dénonciation de l’inéquité salariale. Normal : comme « nous sommes toutes des femmes de ménage immigrées », nous sommes toutes fauchées. Vient ensuite l’inégale répartition des tâches ménagères, qui serait d’ailleurs bien plus simple à observer si on pouvait installer une caméra de vidéo-surveillance dans chaque foyer. Ainsi, on verrait combien les hommes sont peu prompts à s’impliquer dans « l’accueil d’un nouveau-né ». Par chance, la loi imposera bientôt le congé paternel. Enfin, on ne fera pas l’économie de la violence faite aux femmes, notamment du viol conjugal. Invitée de « C dans l’air » pour parler des meurtres de joggeuses, Caroline de Haas l’exprimait en ces termes : « Il est beaucoup plus dangereux pour une femme de vivre en couple que de courir seule en forêt. » Beau syllogisme. Il est également plus fréquent de trépasser dans son lit que de périr dans un accident d’aéroplane. Faut-il en déduire qu’il est plus dangereux de dormir que de prendre l’avion ?

« Osez le clito ! » : pour la jouissance de soi

Évidemment, ces revendications ne sont pas toutes illégitimes, et certaines mériteraient qu’on y réfléchisse sérieusement. Mais à tout vouloir mettre sur le même plan, on devient inaudible. Pire, indécent.

Quel que soit le thème évoqué par OLF, la femme est présentée comme une pauvre chose, confrontée de toutes parts à des misogynes, des phallocrates, voire des prédateurs. C’est tout juste si l’on ne soupçonne pas celles qui s’affirment épanouies d’être passées à l’ennemi et de se soumettre à l’ordre « androcentrique » du monde, comme dirait Bourdieu.

Inutile de rappeler à ces adeptes d’un déterminisme victimaire que « l’homme est l’avenir de la femme »[1. Natacha Polony, L’Homme est l’avenir de la femme, Jean-Claude Lattès, 2008] et que le charme des différences n’ôte rien à l’irréductibilité de l’égalité. Car les militantes d’Osez le féminisme ! ne veulent pas de l’égalité : elles veulent gagner un combat.

C’est dans cette logique que ces amazones ont mis sur pied une campagne remarquée, « Osez le clito ! », pour promouvoir le clitoris, cet organe « trop souvent oublié, dénigré, voire mutilé ». Au départ, on croit à une bonne action, à une croisade contre l’excision, et l’on se réjouit presque que cette gauche « United colors » se départisse un temps de son relativisme culturel. D’ailleurs, OLF se réclame de Pierre Foldès, un chirurgien qui a mis au point des techniques de réparation des organes sexuels mutilés.

Mais on découvre bien vite la supercherie. En particulier lorsque l’on aperçoit, aux quatre coins des grandes villes, des affiches criardes représentant un immense clitoris vermillon, se proclamant « instigateur de plaisirs ». Voici donc le pot aux roses : une campagne « coup de poing » en faveur du plaisir solitaire et de la jouissance de soi, conforme à l’air du temps où le désir ouvre des droits, en particulier celui de tout exhiber.

Pour le coup, de la laideur combative de leurs outils de propagande à leurs déclarations de guerre, c’est surtout leur hargne que les féministes autoproclamées d’OLF nous donnent à voir. « On oublie que [le clitoris] a 10 000 terminaisons nerveuses… Bien plus que le pénis ! C’est un organe qui ne sert qu’au plaisir et n’a aucun équivalent », explique l’une des porte-parole. Puisqu’on vous dit que « c’est moi qui ai la plus grosse »[2. Lucie Sabau, « Le clito, clé de voûte d’un changement de mentalité », Libération, 26 juin 2011].

La famille, lieu de tous les dangers

Nos combattantes n’hésitent pas à monter au front lorsque qu’un imprudent ose rappeler que la protection de la vie privée constitue l’un des fondements de notre civilisation. Défendre la sphère intime, c’est non seulement perpétuer le statut de femme-bonniche mais aussi soutenir le viol conjugal. Qu’on se le dise : la famille, cette sphère privée matérialisée, constitue donc le lieu le plus dangereux qui soit pour Madame et sa progéniture. Cette vie familiale, OLF souhaite donc la régenter, voire la normaliser.

Cet article étant rédigé pour moitié dans la région de Besançon qui a vu naître quelques fameux socialistes utopiques du XIXe siècle, de Pierre-Joseph Proudhon à Victor Considérant, il n’est pas inutile d’évoquer Charles Fourier et ses phalanstères. Sortes d’hôtels coopératifs pouvant accueillir 400 familles (environ 2000 membres) cultivant fruits et fleurs avant tout, agrémentés de couloirs chauffés, de grands réfectoires et de chambres agréables, ils contiennent les germes de la société totalitaire. Contrôle des libertés individuelles, effacement du noyau familial (privé) au profit de la collectivité, conception rationalisante de l’homme : voilà qui pourrait éviter qu’on viole Madame et fesse les marmots. Voilà aussi qui permettrait de vérifier que Monsieur participe à la vie domestique de la communauté. Fourier, lorsqu’il imagina le phalanstère, pensait-il qu’une Caroline de Haas y ajouterait volontiers des caméras ? Sans doute pas. Peut-être se serait-il abstenu.

Reste une question : au moment où OLF stigmatise la dangerosité de la vie de couple ou de famille, pourquoi militer par ailleurs pour la reconnaissance du mariage homosexuel ? Ces familles-là seraient-elles moins dangereuses ? Doivent-elles donc être soumises au même contrôle social ? Nous attendons avec impatience les réponses de Caroline. Pour notre part, nous trouvons paradoxal d’encourager nos frères et sœurs de lutte à construire une famille, que l’on décrit par ailleurs comme le lieu de tous les dangers.

Contre le poncif de la pauvresse ployant sous la peine, la poupée friquée a semblé longtemps être le meilleur antidote. Osez le féminisme ! va plus loin. À la bimbo décérébrée remportant la Star-Ac, le dernier avatar de la libération ratée substitue désormais la Diane vengeresse, sévère et castratrice. Sans concession, cette dernière veut tout voir et tout entendre, s’immiscer dans les foyers pour s’assurer que l’ordre y règne. Jérôme Leroy disait récemment que « 1984 reste décidément le livre essentiel pour comprendre notre modernité ». C’est encore pire que ce que tu penses, l’ami : « Big Sister is watching you. »[/access]

L'homme est l'avenir de la femme

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Tandis que l’AAAndouillette AAAgonise

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La nouvelle vient d’éclater, semblable à un sinistre coup de tonnerre dans le ciel de la charcuterie mondiale : l’andouillette américaine, la clef de voûte du Système Charcutier Global (S.C.G.), vient de perdre son quintuple A.

L’Association Amicale des Amateurs d’Andouillette Authentique (AAAAA) vient de rétrograder la reine américaine en lui attribuant un humiliant AAAA+ – qui signifie, pour qui sait décrypter le jargon bègue de la charcuterie, un cinglant « au revoir et merci ! » C’est avec une rare exultation, on s’en doute, dans un tonnerre de hourras et d’applaudissements, que l’Association Antipathique des Adversaires de l’Andouillette Authentique a salué le long râle d’agonie de l’andouillette américaine.

Le secteur charcutier, qui peinait déjà à se remettre de l’explosion, en 2003, de la bulle spéculative dite « des Rillettes aux tulipes néerlandaises », ressemble désormais, selon les spécialistes les plus lucides – et Dieu sait s’il s’en trouve maintenant ! – à un « champ de ruines prêt à tomber dans un gouffre sans retour ». Nul ne sera véritablement surpris lorsque le typhon qui s’abat actuellement sur l’andouillette américaine fera s’effondrer dans un effet domino classique, dans les heures qui viennent, la saucisse norvégienne et les tripoux brésiliens, qui entraîneront eux-mêmes inexorablement dans leur chute le pied de porc islandais, le tablier de sapeur chinois et la mortadelle saoudienne.

De fil en aiguille, d’andouille en andouillette et d’andouillette en aloyaux, le nouveau désastre qui frappe la Charcuterie Planétaire (C.P.) ne laissera pas pierre sur pierre ni terrine sur pâté.

Le remue-ménage qui a agité ce week-end les Hautes Autorités Charcutières (H.A.Ch.) et leurs alarmants appels au calme réitérés laissent craindre que la peur de la contagion ne tourne en eau de boudin et n’accouche d’une panique charcutière mondiale qui ne serait pas du meilleur aloi. La déclaration, hier soir, du porte-parole masqué des A.A. (Alcooliques Anonymes) et sa proposition généreuse de céder tous ses A aux andouillettes américaines pour restabiliser la Donne Charcutière Globale (D.C.G.) pourraient s’avérer elles aussi insuffisantes.

Ce matin, une timide lueur d’espoir a brillé avec les nouvelles promesses de dons de A émanant fraternellement de l’Association des Astronomes Amateurs d’Auvergne, de l’American Association Against Acronyms, de l’American Association of Advertising Agencies et de la courageuse Association des Amis des Archives d’Anjou. L’Aachener Aal und Aas Gesellschaaft (Société d’anguille et de charogne d’Aix-la-Chapelle) a en revanche plongé l’Allemagne dans la stupeur en refusant de faire le moindre geste.

Un lâcher de saucisses solidaires attachées aux « ballons de la confiance », accompli simultanément sur les rives des rivières Aa du Nord-Pas-de-Calais, de Westphalie, de Suisse et de Russie, devrait constituer demain un acte symbolique extrêmement fort qui est désormais l’ultime espoir de l’Hyper-Caaapitalisme Chaaarcutier Mondial (H.C.C.M.).

Israël, une anomalie au Moyen-Orient et parmi les nations

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Dans les autres pays du Moyen-Orient, quand les foules manifestent dans la rue contre leur État, leur État les massacre. Telle est la norme, telle est la normalité de la région.

Quand des centaines de milliers d’Israéliens manifestent contre leur gouvernement et contre leur classe politique, comment leur État réagit-il ? Eh bien la vérité oblige à reconnaître qu’il fait tout pour se distinguer des autres États de la région. Au risque, inévitable, de les humilier.

C’est en vain que certains des meilleurs amis d’Israël lui expliquent depuis des décennies qu’il lui faudrait s’adapter à la région, qu’il devrait se levantiniser, pour se rendre un peu moins intolérable à ses voisins, c’est peine perdue. Se rendre acceptable ? Il ne saurait en être question tant qu’on n’aura pas répondu à la question première « Qu’est-ce que les Juifs ont à voir avec Jérusalem ? ».

Mais si Israël n’est pas à sa place là-bas, il n’a pas non plus sa place dans le concert des pays développés.

Un commentateur des violences qui se déroulent en ce moment en Grande Bretagne fait justement remarquer que « toutes les grandes villes du monde produisent ces mêmes désordres ». Là encore, Jérusalem et Tel-Aviv apportent la preuve négative et éclatante qu’elles ne font pas partie des grandes villes du monde.

Cette manie juive de se singulariser partout et toujours atteste d’une arrogance sans pareille. Elle apporte la confirmation qu’on a raison de s’indigner contre le soi-disant État d’Israël du soi-disant peuple juif.

Une révolution anglaise ?

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Véhicule de police et commerce incendiés, quartier de Tottenham, Londres, 6 août 2011.

Les émeutes de Londres excitent ceux qui fantasment sur un printemps arabe à l’occidental. Ils y voient une condamnation en acte des politiques « néolibérales » appliquées depuis les années Thatcher et une révolte contre l’exclusion générée par la société. Cette dernière tarderait à donner une place aux jeunes générations, parmi lesquelles des populations immigrées exclues des avantages de la société occidentale.

Notons que cette interprétation est régulièrement avancée dès qu’on assiste à des émeutes urbaines dans les grandes sociétés occidentales. En France, on a ainsi expliqué les émeutes de 2005 en pointant du doigt la responsabilité d’un système prétendument exclusionnaire, discriminatoire et raciste. A en croire ce discours fort répandu, l’universalisme républicain entretiendrait de nombreuses couches de la population dans l’assistanat et pousserait à la révolte ceux à qui il ferait la promesse de l’égalité sociale sans jamais la tenir. Au Québec, pendant les émeutes de Montréal-Nord en 2008, la plupart des analystes ont reproduit le même verdict : la société est coupable.

Souvent, ces révoltes trouvent leur déclencheur dans un acte de violence policier assimilé à une « bavure ». C’est l’étincelle qui ferait exploser le baril de poudre de la contestation. Dans ce scénario, la police est ainsi présentée comme la gardienne d’un ordre néoimpérialiste sacralisant le droit de propriété à l’avantage exclusif des populations installées de longue date sur ces territoires. Les« jeunes » ressentiraient particulièrement mal l’ «occupation » arrogante de leurs quartiers par des forces de l’ordre à l’attitude néocoloniale.

Il y a un gauchisme sommaire dans cette sociologie victimaire qui domine dans l’interprétation médiatique actuelle des émeutes britanniques. On y sent un vieux fond de sauce marxisant au goût frelaté. D’un côté, les dominants, de l’autre, les dominés. La critique venant des marges du social serait fondamentalement émancipatrice tandis que les émeutiers représenteraient l’avant-garde éclairée exigeant la démocratisation brutale des rapports sociaux. Cette explication victimaire nous en dit davantage sur ses pratiquants que sur ses objets d’étude. En menant un double procès perpétuel contre la civilisation occidentale et la société libérale capitaliste, elle cherche à radicaliser les tensions sociales.

Or, si on ne doit évidemment pas évacuer les « causes sociales » de la révolte, il faudrait surtout éviter de prêter aux émeutiers une philosophie qu’ils n’ont pas, en les transformant en représentants d’un changement révolutionnaire positif dont ils seraient les vecteurs. Qu’on se le dise : les jeunes de Londres ne sont pas les nouveaux déshérités prolétarisés qui chercheraient leur salut dans un renversement du règne de la marchandise pour faire advenir une société plus « authentique ». Bien au contraire, leurs objectifs consuméristes sont évidents. Jeux vidéo, téléviseurs, vêtements de luxe, montres de prestige : lorsqu’ils défoncent les vitrines, les jeunes savent exactement ce qu’ils recherchent. Les pillards ne se jettent pas sur les symboles du pouvoir officiel pour les abattre mais sur ceux du capitalisme mondialisé et publicitaire pour se les approprier.

D’aucuns expliqueront que les jeunes prennent de force les objets que la société leur somme de désirer sans nécessairement leur donner les moyens de les posséder. Et quand bien même ? D’où vient cette idée étrange selon laquelle le désir crée le droit ? Il n’y a pas de droit à l’opulence, l’État social n’ayant de surcroît pas pour vocation de démocratiser l’accès aux produits de luxe. Ceux qui désirent à tout prix s’inscrire dans le système des valeurs marchandes – sacralisées par le capitalisme publicitaire – devraient consentir au jeu de la concurrence économique pour parvenir à se les offrir dans le respect de la légalité la plus élémentaire.

Mais la loi n’est plus à la mode. Car la société officielle n’est plus respectée. C’est même en transgressant ses règles que certains croient accéder à une liberté créatrice, une perspective qui montre ses effets délétères lorsqu’elle conduit les foules à l’émeute. L’existence d’une sous-culture gangstérisée popularisée par le rap entretient toute une frange de la jeunesse dans une posture antisystème. L’émeute n’en est que l’expression la plus radicale et la plus excitante.

Fondamentalement, cette pulsion nihiliste permet aux ressentiments les moins avouables de s’exprimer ouvertement, dans un consentement à la violence qui devient ainsi une fin pour elle-même, par sa capacité à transgresser l’ordre bourgeois et à rompre la monotonie d’une société normalisée. Mais à la différence de la violence en quelque sorte ludique des soixante-huitards, celle des émeutiers de Londres s’avère rageuse, et pleine de ressentiment, laissant deviner les ferments d’une guerre civile larvée dont on ne veut pas dire le nom.

La normalisation de l’émeute n’annonce rien de bon. Ceux qui paient le prix de l’affaissement de l’ordre social sont toujours les couches les plus modestes, alors que les milieux les plus favorisés ont les moyens de s’affranchir de la pulsion violente des masses insurgées. De ce point de vue, les petites gens ont tout à craindre d’une capitulation du gouvernement qui, pour se montrer conciliant, reconnaîtrait la légitimité d’une protestation s’en prenant aux fondements même de l’ordre social.

L’appel au dialogue lancé par certains commentateurs masque une contestation philosophique de la prétention de l’État à exercer le monopole de la violence légitime, monopole sur lequel repose pourtant le progrès de la civilisation libérale et démocratique. L’émeute n’est un facteur de démocratisation que pour ceux qui ne sont pas parvenus à s’affranchir de la mythologie révolutionnaire des pulsions destructrices. Ceux-là veulent que succède à la paix civile la violence spontanée des foules et, finalement, celle des bandes.

À certains moments, l’autorité doit moins faiblir devant la pression de la rue que s’afficher sans complexe, en se présentant comme la gardienne des fondements de l’ordre social et politique. Si on peut souhaiter que la réaffirmation de la souveraineté de l’Etat se fasse sans débordement de brutalité, on ne doit pas non plus s’émouvoir de son nécessaire exercice.

Ne pas consentir au délitement du pouvoir dans une situation de crise reste probablement la seule manière de calmer ceux qui réintroduisent les ferments destructeurs de la civilisation : le chaos et l’anarchie.

Krach: on nous raconte des craques

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crédits photo : EPA

Ce lundi, le CAC 40 enregistrait sa onzième séance de baisse consécutive, du jamais vu de mémoire de courtier ! L’indice boursier parisien a donc perdu plus de 18% en quinze jours, ce qui nous place à la limite de la définition technique d’un krach. Cet épisode inquiétant constitue un nouvel exemple de la folie d’un système où les gouvernements se mettent à la remorque de la corbeille, pour reprendre l’expression de De Gaulle. Tout cela donne l’impression que l’économie mondiale vogue comme un radeau sans voile sur les flots agités de l’économie néolibérale, voire qu’elle est à deux doigts de se disloquer en plein mois d’août !

Certes, à la moindre information alarmante, la réaction des marchés est toujours exagérée, accentuant les hauts et les bas. Mais par delà leur exubérance irrationnelle, ils expriment une crainte légitime sur le modèle de croissance des pays que l’on dit développés. Les marchés constatent simplement qu’austérité et croissance ne vont pas de pair. C’est pourquoi ils s’inquiètent autant du climat économique (morose) à venir que du remboursement des dettes souveraines. L’indécision manifeste de nos dirigeants politiques, qui ne réagissent qu’au coup par coup, n’arrange rien à l’affaire.

Tel Ulysse, nos gouvernants écoutent les sirènes des marchés qui, il y a encore deux ans, leur demandaient de sauver les banques et de relancer l’économie. Aujourd’hui, les marchés exigent des États la reprise des dettes souveraines dont les banques ne veulent plus et la poursuite de politiques d’austérité sauvage pour rembourser ces mêmes créances.

Mais vous êtes fous ? Oh oui !

Si cette austérité est proprement suicidaire, c’est parce que le poids d’une dette s’apprécie en fonction de la richesse nationale. Logiquement, toute baisse de la richesse fait augmenter le poids de la dette. Comme nous l’observons en Grèce, l’austérité casse la croissance et diminue les recettes fiscales, compensant en grande partie l’impact de la réduction des dépenses sur le budget de l’Etat. In fine, dans un contexte de récession, le poids relatif de la dette grimpe et la situation financière des États ne s’améliore que très marginalement.

Curieusement, les politiques et économistes orthodoxes n’ont que le mot austérité à la bouche. Le médiatique Elie Cohen prônait récemment l’instauration d’une camisole budgétaire dans tous les pays européens. Plus royaliste que le roi Sarkozy, Jean-Louis Borloo n’a pas hésité à réclamer une réduction du déficit à 3% du PIB dès 2012 au lieu de 2013. Si cette mesure était appliquée en France, l’austérité britannique passerait pour une aimable plaisanterie à côté des sacrifices qu’elle impliquerait pour notre pays.

Que faire ?

Naturellement, les gouvernants engagés dans des plans d’austérité cherchent à faire croire qu’il n’y a pas d’autre solution possible et que la rigueur serait la seule voie raisonnable. Leur stratégie de communication vise à faire accepter aux plus pauvres de se serrer la ceinture. Une ceinture sans cesse rétrécie au bouillon de la mondialisation pour payer à la place des créanciers des Etats, qui sont pourtant les principaux bénéficiaires de la croissance de ces dernières années. Le refrain est connu : ma bonne dame, il n’est pas possible de faire autrement dans ce monde globalisé !

C’est bien le problème. Par un retour aux frontières nationales régulant les mouvements de biens, de capitaux et de personnes, les Etats pourront retrouver leur capacité d’action et reconstruire un système économique plus juste. Seul cette « démondialisation » mettra le dragon de la finance aux arrêts à travers toute une série de mesures protectrices (taxe Tobin, réforme bancaire séparant les banques d’affaires des banques de dépôt, renationalisation de la création monétaire, interdiction des pratiques spéculatives dangereuses et des parasites fiscaux…).

Dans le même temps, l’Europe n’enrayera le chômage de masse qu’en installant un véritable protectionnisme conjugué à une politique industrielle ambitieuse et une fiscalité sur les entreprises plus favorable à l’emploi. En parallèle, le retour aux monnaies nationales offrira la possibilité à chaque Etat européen d’adopter une politique monétaire adaptée à sa réalité nationale, bien loin des errements actuels de l’euro.

Hélas, ces propositions se heurtent à la doxa des marchés et des dirigeants politiques. Il ne nous reste plus qu’à espérer que l’absurdité du système en place entraine une vaste prise de conscience qui fasse émerger de nouveaux Roosevelt ou un nouveau 1958 (re)fondateur.

Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre

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Les requêtes émises par Anders Breivik (faire abdiquer le roi, être nommé à la tête de l’armée, être expertisé par des psychiatres japonais qui, contrairement aux norvégiens, ont le sens de l’honneur etc.) m’ont remémoré ce dadaïste allemand, Johannes Baader qui, lui, s’était proclamé Successeur du Christ et Président du Globe Terrestre, ainsi qu’ «  étoile la plus brillante » du Club Dada berlinois. Il évoluait dans sa propre irréalité où sa toute-puissance ne supportait aucune résistance.

Cécile Bargues trace un portrait saisissant de Johannes Baader dans l’excellente revue Lunapark (printemps 2011) dirigée par Marc Dachy. Avis aux amateurs, on y trouve également des lettres inédites d’Arthur Cravan. Comme Breivik, Baader estimait que nul ne pouvait lui disputer sa suprématie et certainement pas les généraux allemands qui n’étaient à ses yeux que des marionnettes dont il tirait les fils. Baader ne craignait rien : il disposait d’un certificat médical attestant de sa folie, certificat établi par Ludwig Binswanger, qui lui donnait l’incommensurable avantage de lui ôter la responsabilité de ses actes (il ambitionnait de faire sauter Weimar).

Il avait la certitude de se situer au-dessus de la loi des hommes, intouchable, divin, royal. De temps à autre, il s’offrait un petite annonce dans la presse comme celle-ci : « Johannes Baader, Successeur du Christ, descendu des Cieux, a l’honneur de recevoir chez lui trois jours par semaine, lundi, mercredi et samedi toute personne désireuse de lui poser des questions sur n’importe quel thème. Il recevra les visiteurs dans sa tenue de gala : tout nu ».

A la fin de sa vie, il écrivit plusieurs lettres à Hitler, lui ordonnant de rendre le pouvoir à qui de droit, c’est-à-dire à lui-même. La Gestapo l’enjoignit fermement de cesser cette correspondance, mais il continua. Il fut alors placé dans un « camp de redressement ». Il acheva sa carrière de Successeur du Christ dans un asile de vieillards, où il mourut en 1955, à soixante-dix-neuf ans.

 

La tyrannie de la mixité

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Adam Sandler, Rien que pour vos cheveux

Dans quelques dizaines d’années, il n’existera plus de témoin vivant de l’époque où les établissements d’enseignement séparaient les garçons et les filles à partir du cours préparatoire jusqu’au baccalauréat.
Aujourd’hui, on relègue cette pratique dans le cimetière des archaïsmes dont la société française s’est fort heureusement libérée au siècle dernier, comme l’interdiction de la contraception et de l’avortement ou le droit de vote réservé aux électeurs de sexe masculin.
Ceux qui l’ont vécue, et y ont trouvé quelque agrément, sont priés de garder pour eux leurs radotages. Les plus indulgents des membres des générations élevées dans la mixité scolaire mettent cette bizarre nostalgie sur le compte de l’idéalisation a posteriori par les anciens du temps de leur jeunesse.

Comment leur faire comprendre que l’éloignement relatif de l’objet du désir, enfermé six heures par jour dans le lycée de filles voisin, nous épargnait de le voir dans des situations triviales ? Que le repérage furtif de potentielles petites camarades de jeux interdits, à la sortie de ce même lycée, suivi d’une stratégie de prise de contact subtilement élaborée, n’était pas la moins délicieuse des activités périscolaires ?

Mais il faut nous résigner : le mélange des garçons et des filles à l’école est un fait irréversible, sauf dans les établissements gérés par des fanatiques ultrareligieux. D’ailleurs, voudrait-on rétablir la séparation que Bruxelles ne tarderait pas à nous remonter les bretelles…

Reste une question : la mixité a-t-elle favorisé des relations plus sereines entre les enfants et adolescents des deux sexes ? La corporation des sciences humaines et sociales est, comme de coutume, fort divisée sur le sujet, nous permettant ainsi de laisser libre cours à notre subjectivité de témoin d’une époque révolue.

Après la suppression de la conscription et l’ouverture aux femmes de la carrière militaire, les lieux et institutions où les hommes se retrouvent entre eux disparaissent progressivement de la Cité − à l’exception des endroits où se déploie la sociabilité gay, mais cela est une autre histoire.[access capability= »lire_inedits »]

Des « sœurs » au Grand Orient de France

Cherchez, par exemple, dans nos métropoles, nos villes grandes, moyennes et petites, un salon de coiffure où il vous sera épargné le spectacle de dames de tous âges la tête enduite de produits assez peu ragoûtants et ornée de papillotes ridicules. Je suis gêné pour elles en entrant dans une boutique établie sous une enseigne subtile genre Créa’tifs ou Design’Hair[1. Je souscris totalement à la proposition suggérée par l’excellent François Rollin, l’humoriste de 17h55 sur France Culture, de former des commandos allant barbouiller de peinture noire toutes enseignes de salons de coiffure osant les mots-valises avec « tif » et « hair »], de les rencontrer dans un état où elles ne souhaitent assurément pas être surprises par un monsieur, pas même leur mari ou amant. Mais comment faire autrement ? Les salons de coiffure réservés aux hommes sont en voie d’extinction. Il en existe encore quelques-uns, dont un bienfaiteur de l’humanité masculine devrait faire une liste consultable sur Internet…

Pour les Parisiens, je ne peux que vous conseiller le tout petit salon de Daniel Liger, 67 cours de Vincennes, à deux pas, cela ne s’invente pas, de la rue Lucien et Sacha Guitry. Les deux merlans qui s’activent derrière les fauteuils en moleskine à l’ancienne ne laissent pénétrer aucune femelle au-delà du seuil et couvrent de quolibets celles qui se permettent de donner des directives concernant le traitement de la chevelure de leur mari ou de leur fils. L’âge de la retraite s’approchant, ce salon fera bientôt partie du Paris disparu, comme les tripiers ou les bougnats qui vendaient du vin et du charbon. Le CAP de coiffeur pour hommes a été supprimé : l’homme n’est plus qu’une option d’un diplôme transgenre.

Une à une, les forteresses de la non-mixité ont été prises d’assaut et investies par des avant-gardes, puis des bataillons de dames et de demoiselles estimant, le plus souvent à juste titre, qu’elles disposaient de toutes les qualités pour occuper des fonctions jusque-là réservées aux messieurs. L’économie y trouve son compte, certes. Qui se plaindrait de bénéficier des services d’égoutières compétentes ou de gardes républicaines capables, aussi bien que leurs collègues masculins, de monter un cheval au trot tout en sonnant le clairon sans fausse note le 14 juillet sur les Champs-Élysées ? D’ailleurs, le Grand Orient de France vient de rendre les armes et d’autoriser ses loges à initier des « sœurs », en dépit de la farouche résistance d’une vieille garde submergée par l’assaut final des « progressistes » : tout un symbole.

L’envie des hommes ordinaires : un peu d’entre-soi

Soyez honnête : le moins misogyne des mâles ne ressent-il pas, de temps à autre, une petite envie de faire un break dans cette mixité imposée dans sa vie professionnelle, sociale, culturelle, politique ? Quelques sports virils permettent, certes, de s’extraire, le temps d’un après-midi, du regard panoptique des femmes, mais que faire quand l’âge et son cortège de maux et de handicaps vous interdisent les joies de l’entrée en mêlée et l’ineffable plaisir de recevoir ou de donner quelques gnons invisibles par l’arbitre ?

Si l’on fait le compte des lieux garantissant 100 % de non-mixité, le choix est plutôt réduit : vous pouvez tenter d’intégrer l’équipage d’un sous-marin nucléaire (déconseillé aux claustrophobes), la Légion étrangère (c’est spécial…), un établissement géré par l’administration pénitentiaire (à éviter autant que possible) ou vous offrir une retraite dans un monastère obéissant à la règle de saint Benoît (se dépêcher avant leur fermeture, faute de vocations monacales nouvelles).

Les Anglais, me direz-vous, ont réussi a préserver, pour les membres masculins des classes supérieures, ces fameux clubs fermés aux dames où les gentlemen peuvent donner libre cours à leurs bas instincts de buveurs churchilliens, échanger avec leurs amis de misérables propos misogynes qui soulagent, bref se conduire comme de parfaits goujats sous l’œil impassible du butler. Malheureusement, ces établissements ne supportent pas la transplantation hors des brumes londoniennes.

Notre seul espoir est que le capitalisme découvre que cette modeste envie qu’ont les hommes ordinaires d’un peu d’entre-soi est un marché qu’il saura satisfaire, avec le génie qu’on lui connaît.[/access]

Rien que pour vos cheveux [Version non censurée]

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It’s not the economy, stupid !*

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Manifestation du Tea Party devant le siège du Congrès à Washington.

ll y a encore une semaine , l’économie mondiale présumait que les Etats-Unis seraient toujours capables de rembourser leur dette en temps et en heure. Leur prêter de l’argent présentait donc un risque zéro, d’autant que la note de la dette américaine était réputée encore meilleure que les évaluations des agences de notation. On croyait les Etats-Unis « au-dessus de la mêlée financière », voire méritant une note de « AAAA », comme le disait le milliardaire Warren Buffet, aussi célèbre pour son sens de la formule que pour son flair de magnat des affaires. En fait, Buffet disait tout haut ce que beaucoup pensaient tout bas : le jour où les Etats-Unis ne pourraient plus payer leur dette, leurs créanciers seraient en train de manger des conserves au fond de leurs abris anti-atomiques car la faillite de Washington amènerait l’Apocalypse financière et économique.

Au beau milieu de l’affolement suscité par la décision de l’agence de notation Standard & Poor’s de baisser la note de la dette américaine (du maximum AAA à AA+), il ne faut pas oublier que, malgré une dette abyssale, les Etats-Unis restent un pays richissime et puissant dont la « valeur nette » (c’est-à-dire les biens, moins la dette) reste énorme. La dette américaine représente à peu près 84 % du PIB, deux fois plus qu’à la fin de l’époque Clinton, mais presque autant que la dette de la France qui, elle, garde son éclatant « AAA ». Mais les Etats-Unis gardent un sérieux atout : les impôts y représentent à peu près un quart du PIB contre plus de 40 % en France et 37 % en Allemagne. Les Américains ont donc un important potentiel de remboursement et selon les calculs de la Maison Blanche, une augmentation d’impôts de 25 % (de 24 % à 30 % du PIB) permettrait au gouvernement fédéral américain, même dans l’hypothèse d’une croissance molle, de ramener la dette à des proportions plus saines en deux décennies.

L’absurdité économique de la décision de S&P est patente : des sociétés comme Microsoft et Exxon-Mobil, entreprises certes privées mais qui dépendent néanmoins du gouvernement américain qui leur assure l’environnement et les infrastructures (éducation, législation etc.) nécessaires à leur existence et développement, sont aujourd’hui, avec leurs « triple A », mieux notées que lui ! Et quand on regarde les Etats qui ont gardé leur note parfaite, cela tourne à la farce : selon S&P, ceux qui prêtent aux Etats-Unis d’Amérique prennent un risque plus important que les créanciers du Lichtenstein, le Luxembourg, Hong-Kong ou Singapour… Même la note du Koweit, écrasé en 48 heures par l’Irak, n’est inférieure que d’un cran de celle de l’Etat qui l’a secouru.

Moody’s, une autre agence de notation qui, avec S&P, fait la pluie et le beau temps dans ce secteur, s’est d’ailleurs bien gardée de suivre ses confrères de S&P et continue à accorder à la dette des Etats-Unis le « triple A ». En dépit des apparences, les marchés, eux non plus, n’ont pas vraiment suivi S&P car le taux de rémunération des obligations émises par le trésor américain a baissé pour atteindre le seuil de 2,34 %.

La décision de S&P est donc éminemment politique, ce qui est tout à fait légitime. Une agence de notation, au service des prêteurs, est obligée de prendre en compte la dimension politique avant de dire à ses clients quelle chances ils ont de récupérer leur argent s’ils décident de financer tel ou tel gouvernement et en conséquence quel prix (taux d’intérêt) il faut demander pour compenser le risque. Ainsi, on peut en déduire du jugement de S&P qu’ils ne croient pas le système politique américain capable de prendre les décisions nécessaires pour maîtriser la dette. Nécessaires selon qui ? Mais pour qui se prennent-ils ces analystes ? Sauf que ces mesures sont aussi nécessaires pour les élus américains !

Chez S&P, on a bien suivi les négociations sur le plafond de la dette et le consensus qui s’en dégagé : n’importe quel accord devrait comprendre une augmentation d’impôts, au moins sur les hauts revenus. Les leaders Républicains avec à leur tête John Boehner, président de la Chambre des représentants des États-Unis, le savent et les leaders de la communauté des affaires comme Warren Buffet et Bill Gates le disent : les riches américains ne paient pas assez. Sauf que ces mêmes analystes chez S&P jugent en même temps, qu’une telle politique est aujourd’hui impossible à adopter.

Les tractations entre la Maison Blanche et le Congrès ont démontré que le pouvoir ne s’exerce plus sur la colline du Capitole à Washington mais chez les « desperates housewives » du Tea Party. Les négociations les plus âpres et les plus difficiles n’ont pas été engagées entre démocrates et républicains ou entre le président Obama et John Boehner, mais plutôt entre républicains « classiques » et Républicains mouvance Tea Party intransigeants et décidés « à affamer la bête » : diminuer autant que possible les moyens alloués à l’Etat fédéral.

C’est justement parce que Boehner et ses amis se sont montrés impuissants que S&P a tiré le signal d’alarme. La majorité républicaine est aujourd’hui l’otage d’une partie de son électorat qui a instauré une sorte de « démocratie semi-directe » emprisonnant les élus dans une campagne électorale perpétuelle. Ce que nous dit l’agence S&P est que le système fédéral des Etats-Unis est en panne et donc le pire n’est plus inenvisageable.
Voilà qui est grave.

*Avant la campagne présidentielle de 1992, le président républicain sortant George Bush (père) était considéré comme imbattable en raison de son excellent bilan extérieur : de la gestion de la fin de la guerre froide jusqu’à la guerre du golfe, son parcours a été impeccable. Les Etats-Unis traversant une petite période de récession, les Démocrates ont déplacé la campagne sur le terrain économique. Bill Clinton lança alors à son rival malheureux :  » It’s the economy, stupid !  » (c’est l’économie, idiot !) pour expliquer sa victoire.

Deux bimbos au breakfast

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Nos leaders ont choisi de satisfaire les marchés. Mieux, de les « rassurer ». Ce choix ne sera pas sans conséquence sur la vague de moraline qui va s’abattre sur l’Europe.

Car le libéralisme n’a jamais fait confiance aux intérêts privés. La fable de Mandeville est une fable : la vérité est qu’il ne peut tenir que par un discours moral – et de la pire espèce. Une fois la dérégulation économique obtenue au nom de la toute puissance des intérêts privés (voyez les mesures politiques précises qui ont rendu la crise des subprimes possible), celle-ci doit être verrouillée par une extraordinaire insistance sur la moralité, le bon sens, la famille.

Le traitement que les Anglais – leaders et médias confondus – proposent des « riots » de Tottenham (North London) est à cet égard exemplaire. Les émeutiers ? Des irresponsables. Les jeunes ? Des criminels.

L’émission matinale Daybreak, sur ITV1, mériterait une étude en soi. Il faut admirer avec quel air de tristesse incrédule la charmante Christine Bleakley regrette que les jeunes en soient venus aux mains. Il faut admirer avec quelle minauderie compassionnelle la superbe Kate Garraway leur recommande de ne pas s’en prendre aux biens publics.

Voilà le vrai visage de notre temps : à la violence invisible des choix de politique économique doit correspondre une série de violences visibles au sujet desquelles des bimbos matinales pourront émettre une série de condamnations vertueuses. L’appel fait aux familles (ne laissez pas vos enfants dehors), l’insistance sur l’anarchie (la démocratie, c’est la règle – comment peut-on choisir le chaos ?) sont autant d’indicateurs de la bêtise moralisante à suivre.

Immoralistes de tous les pays, préparez-vous à vivre des moments difficiles. Un conseil ? Repliez-vous sur la sphère privée, c’est encore là qu’on est le mieux.

Libertin : les infortunes d’un vice

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Il y a des mots qui n’ont pas de chance. Libertin, libertinage sont de ceux-là. Ils ont été victimes d’un détournement de sens. Près de quarante ans de pornographie institutionnalisée dans le cinéma, dans la pub puis sur les sites internet, sans compter les cahiers estivaux des magazines féminins sur le « baiser mieux » ont totalement dévasté une belle idée, annexée par les exigences du commerce.

De 1968, certains ont retenu la libération sexuelle et d’autres les accords de Grenelle. Ceux qui n’ont retenu que la libération sexuelle et, selon le mot de Jouhandeau, sont « devenus notaires », ont vaguement culpabilisé sur leur hédonisme pour monde en phase terminale. Le philosophe marxiste Michel Clouscard les avait repérés dès 1973 dans un petit livre, Néo-fascisme et idéologie du désir, où il inventa le terme de « libéral-libertaire ».

La débauche encadrée par les horaires de bureau

Alors, ils ont appelé « libertinage » leurs petits dérèglements hebdomadaires. On a toujours besoin d’un alibi culturel quand on vient de commettre un crime parfait contre ses propres idées. « Libertin », ça vous pose tout de suite un homme ou une femme, qui sont surtout dans la pulsion permissive que leur accorde un fort pouvoir d’achat. Or, rien n’est ennuyeux comme la débauche encadrée par les horaires de bureau, car cette débauche-là est le visage ultime du puritanisme. Sollers explique cela très bien dans tous ses romans ou presque et il nous invite, si vraiment on veut savoir ce qu’était vraiment un libertin, à aller voir, par exemple, du côté de Casanova.[access capability= »lire_inedits »]

Toutefois, il est intéressant d’étudier le modus operandi qui permet de vider un mot de sa substance, voire de lui donner un sens diamétralement opposé à celui qu’il a. Ce qui renvoie à l’opposition linguistique entre « dénotation » et « connotation », c’est-à-dire entre ce que le mot signifie effectivement, objectivement, et les représentations qu’il finit par susciter dans l’imaginaire.

Prenons le mot « communisme ». Pour des raisons historiques dont il est largement responsable, il a le plus souvent (sauf pour les communistes) une connotation négative, voire péjorative. Le communisme ne signifie plus le désir d’une société où le développement de chacun serait la condition du développement de tous mais la grisaille totalitaire des pays de l’Est, les purges du stalinisme, les chars dans les rues de Budapest ou de Kaboul et un gigantesque univers concentrationnaire.

Il a fallu d’ailleurs une certaine dose de volonté ou d’inconscience héroïque au Parti communiste français pour conserver son nom, afin de rappeler qu’en France, le communisme agissant avait eu peu à voir avec le Goulag et beaucoup avec la Résistance au nazisme, les luttes ouvrières ou le combat anticolonial. Mais trois ans après la parution, en 1974, de L’Archipel du Goulag, les « Nouveaux philosophes » parachevèrent le processus de criminalisation qui allait occulter la dénotation du mot « communiste ». Un communiste devenait donc, par essence, l’agent d’un totalitarisme hideux, et il l’est encore en grande partie aujourd’hui. Bref, il connote mal, le communiste.

Il faut reconnaître à Alain Badiou le mérite d’avoir, ces dernières années, rappelé que le communisme ne pouvait pas se réduire à ses catastrophiques incarnations historiques, que ce n’est pas Marx qui a dessiné les plans de la Loubianka ni Engels qui a servi de conseiller technique à Brejnev, à Prague en 1968, ni Rosa Luxembourg qui a inspiré les délires sanguinaires de la Révolution culturelle : « Il faut tenter de garder les mots de notre langage, alors que nous n’osons plus les prononcer, ces mots qui étaient encore ceux de tout le monde en 68 », écrit-il dans L’Hypothèse communiste.

Il faudrait que le libertinage ait son Badiou. Il écrirait L’Hypothèse libertine. La dénotation de ce mot a en effet subi une série de hold-up: il a été pris en otage par quelques marchands de sexe et maquillé assez vulgairement avec des tartines de rouge à lèvres de mauvaise qualité. On peut supposer que celle ou celui qui sait encore ce que signifie ou signifiait jadis « libertin », en voyant ce terme accolé au nom d’une boîte à partouze ou à celui d’un site de vente de sex-toys dessinés par de grands couturiers, éprouve un sentiment voisin de celui du communiste à qui on explique que le communisme, c’est la Corée du Nord ou la Chine – de la Révolution culturelle ou de 2011. C’est peut-être marqué dessus, mais il y a tout de même une sacrée tromperie sur la marchandise. L’appellation d’origine contrôlée a disparu dans les méandres de l’Histoire et on en arrive à un cas banal de falsification ou, pour le moins, de contresens.

Réduire le mot « libertinage » au sexe, c’est comme réduire le mot « communisme » à un régime policier. C’est prendre la partie pour le tout. En stylistique, cela s’appelle une synecdoque.

Une remise en question de l’ordre du monde

Tout cela pour nous faire croire que les notables ou people qui vont passer une soirée dans un club échangiste, pardon « libertin », sont les héritiers de Saint-Évremond, de Casanova ou de la belle figure de Don Juan. Or, ils ne font rien d’autre que de se mettre en parfaite conformité avec un système économique qui se nomme lui-même, comme par hasard, « libre-échangiste ». Cela, c’est l’intuition fondatrice de Houellebecq dans son premier roman, Extension du domaine de la lutte, le domaine en question étant la sexualité, désormais elle aussi soumise aux lois d’un marché qui occupe la totalité de nos vies.

Si le libertin, historiquement, a toujours aimé les plaisirs de la chair, cet appétit s’inscrivait dans une ambition beaucoup plus vaste où il était question de défier l’ensemble d’une société fondée sur des hiérarchies obsolètes et un ordre religieux obscurantiste.
Le Dom Juan de Molière révèle, dans son acte IV, à quel point le libertinage est une remise en question totale de l’ordre du monde. Dom Juan s’apprête à dîner. Arrive Monsieur Dimanche, son créancier, qu’il met à la porte. Puis son père, Dom Louis, qui lui rappelle ses obligations de classe. Même insolence de la part de Dom Juan. Il bafoue également le mariage : Elvire, l’épouse abandonnée et humiliée, l’adjure de sauver son âme et la seule chose à laquelle pense « notre grand seigneur méchant homme », c’est à coucher de nouveau avec elle car il trouve que ses larmes la rendent enfin jolie. Et pour finir, c’est la statue du Commandeur, c’est-à-dire le messager d’outre-tombe d’un ordre divin que Dom Juan a bafoué et qu’il ne pourra évidemment pas vaincre mais que, malgré tout, il défiera jusqu’au bout, qui vient l’inviter à souper pour le lendemain.

Non, décidément, Don Juan, archétype du libertin, n’a plus rien de commun avec ceux qui usurpent ce mot pour leurs achats de menottes fourrées en mousse rose ou de lubrifiants à base d’eau. Rien de commun, non plus, entre les risques pris par Casanova avec les nonnettes vénitiennes et une soirée dans le décor kitschissime des boîtes à partouze qui croient maintenir l’illusion en se donnant un décor vaguement Louis XV ou vaguement Régence. Les propriétaires de ces lieux qui, paraît-il, aiment à renseigner la police sur leurs clients, ce qui est l’attitude la plus anti-libertine qu’on puisse imaginer, pensent sans doute renvoyer le consommateur à une atmosphère comme celle de Que la fête commence, de Tavernier.

Dans ce film mythique, le metteur en scène montrait, à travers la figure du Régent joué par Philippe Noiret, ce qu’était un libertin qui avait le pouvoir : bien sûr, il y avait les fameux soupers déguisés, mais surtout une recherche effrénée de la paix, la volonté de promouvoir la liberté de conscience et le désir d’envisager la politique comme Hippocrate envisageait la médecine : « Primum non nocere », d’abord ne pas nuire.

Autant dire qu’une politique libertine, vraiment libertine, ne semble pas à l’ordre du jour par les temps qui courent.[/access]