Lundi, Le Monde nous rapporte que Christiane Taubira, depuis qu’elle a été nommée garde des Sceaux, est « l’une des cibles privilégiées de la droite et de l’extrême droite sur le Web ». Une rumeur, étayée par de vieilles photos de drapeaux français brûlés à Toulouse en 2007, lui prêterait même des propos qu’elle n’a en fait jamais tenus.

L’auteur de l’article, Samuel Laurent, dénonce alors, tweets à l’appui, les attaques dont la ministre de la Justice est victime : l’occasion, pour lui, de confondre droite et extrême droite, mais surtout, de mettre sur un même plan une rumeur imbécile et les critiques légitimes suscitées par la loi Taubira de 2001 sur la traite négrière. La réacosphère reprocherait ainsi à Christiane Taubira de vouloir “étouffer la traite arabo-musulmane” pour accuser les seuls “Blancs”. Le journaliste du Monde semble oublier que de nombreux historiens, indépendamment de leurs opinions politiques, ont dénoncé cette même loi. Il préfère incriminer la réacosphère : une façon de discréditer tous les contradicteurs de Christiane Taubira en les faisant passer pour d’immondes racistes. C’est une explication facile, qui revient à dire que Christiane Taubira, à cause de sa couleur de peau ou de ses revendications communautaires, est intouchable. Or, n’est-il pas légitime de questionner sa nomination place Vendôme ? Et pourquoi cette nomination suscite-t-elle justement tant de controverses ?

Christiane Taubira a donné son nom à la loi du 21 mai 2001 qui condamne la traite négrière et l’esclavage. C’est un texte mémoriel qui stipule dans son article 1er : “La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVème siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité“.

Une telle loi pose problème, notamment parce qu’elle remonte loin dans le temps et qu’elle est rétroactive. D’abord, l’esclavage ayant été aboli en 1848 et la traite condamnée depuis plus de deux cents ans, leurs victimes sont mortes depuis longtemps et leurs descendants appartiennent au moins à la sixième génération. Ensuite, le crime contre l’humanité est une notion contemporaine, inconnue de ceux qui, à l’époque, pratiquaient la traite ou l’esclavage. Ainsi, l’anachronisme s’ajoute à la rétroactivité. Or, parce qu’elle est anachronique, la loi Taubira apparaît comme une manipulation intolérable de l’histoire. Passons sur son occultation des traites inter-africaines et arabo-musulmanes, du Maroc à l’Inde.
L’élément-clé est qu’il n’appartient pas au législateur de dire l’histoire. L’objectif de la loi Taubira était de reconnaître aux descendants d’esclaves le droit de défendre la mémoire de leurs ancêtres et, éventuellement, d’engager des poursuites contre ceux qui nieraient ou minimiseraient ce fait. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, qui a étudié le trafic d’esclaves dans toute sa complexité, sans le limiter à la traite atlantique, mais en le replaçant dans un contexte plus global[1. Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières : essai d’histoire globale, Paris, Folio Histoire, 2006, 733 pages.], en a fait les frais. En 2005, un collectif d’Antillais, de Guyanais et de Réunionnais l’accusa en effet de négationnisme parce qu’il avait déclaré dans un entretien au Journal du Dimanche que « les traites négrières ne sont pas des génocides ». Il reçut alors le soutien de 19 historiens, parmi lesquels René Rémond et Pierre Nora, qui fondèrent l’association Liberté pour l’Histoire. Dans un excellent petit livre publié en 2006[2. René Rémond, Quand l’État se mêle de l’histoire, Paris, Stock, 2006, 109 pages.], le regretté René Rémond est revenu sur cette histoire, en précisant que la traite ne pouvait pas être un génocide, quoiqu’en dise Christiane Taubira : les négriers, qui avaient des objectifs mercantiles, ne pouvaient pas avoir l’intention d’exterminer les esclaves puisqu’ils en tiraient profit. De la même façon, selon René Rémond, la loi Taubira fait implicitement le procès de la colonisation en oubliant que celle-ci a, au XIXème siècle, entraîné l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.

L’affaire Pétré-Grenouilleau a révélé à quel point une loi mémorielle menace la connaissance historique. Désormais, les historiens savent qu’ils peuvent se retrouver sur le banc des accusés. De surcroît, en stipulant dans son article 2 que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent », la loi Taubira impose aux enseignants et aux chercheurs des objectifs quantitatifs sans que l’on sache vraiment ce qu’est une « place conséquente ». Cette ingérence du pouvoir politique dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, qui suppose une judiciarisation de l’histoire, n’existe habituellement que dans les régimes totalitaires. Enfin, en introduisant la notion de « crime contre l’humanité », la loi renvoie implicitement à la Shoah, ce qui inaugure une forme de surenchère victimaire. D’ailleurs, quitte à remonter dans le passé, pourquoi s’arrêter à la traite ? Puisque je suis protestant, pourquoi ne demanderais-je pas, moi aussi, réparation pour les persécutions que mes ancêtres ont subies après la révocation de l’édit de Nantes ?

En 2008, Pierre Nora dénonçait en ces termes le communautarisme de la loi Taubira : « ces lois traduisent à la fois la logique compassionnelle des sociétés modernes et la parcellisation de notre mémoire nationale entre différents groupes et communautés ». On ne saurait mieux dire. C’est comme si des mémoires particulières se développaient, entraient en concurrence les unes avec les autres et menaçaient, finalement, de désagréger la mémoire nationale. Il est inquiétant que l’auteur d’une telle loi devienne garde des Sceaux, a fortiori lorsque ladite femme politique milite encore à Walwari, un mouvement guyanais vaguement indépendantiste. Autant dire que Christiane Taubira est un symbole du communautarisme qui gangrène l’identité de la France.

*Photo : Parti Socialiste