Accueil Site Page 2681

Comment épouser un milliardaire ?

13

Le premier conseil serait d’éviter la France : les riches s’y appauvrissent plus vite que les pauvres ne s’y enrichissent. Sarkozy avait tenté de retenir les plus fortunés, voire d’en attirer. Cela ne lui a pas réussi. Les socialistes, eux, ne méprisent pas l’argent, ce qui serait une posture morale sympathique, mais l’envient et le pourchassent chez tous ceux qui ont l’impudence d’en faire état. Ils entendent bien leur faire payer tout à la fois leur morgue et les cadeaux fiscaux dont ils ont outrageusement bénéficié sous le quinquennat précédent. Le milliardaire qui fait la fierté des grandes puissances, sera dorénavant poursuivi par le fisc, honni et, toute honte bue, forcé à l’exil. Ce prédateur vil, ingrat et peu soucieux des masses laborieuses ne mérite guère mieux.

Le milliardaire, et ce sera mon second conseil à celles qui auront surmonté le dégoût qu’il devrait leur inspirer, jouit, en revanche, d’un prestige considérable dès lors qu’elles auront franchi les frontières de l’Hexagone. En Suisse bien sûr, aux Etats-Unis où il y a un peu plus d’espace et en Chine post-communiste aussi où après l’exécrable expérience maoïste on a enfin compris que seule l’injustice sociale permet à tout un peuple de manger à sa faim et aux plus astucieux de faire fortune en moins de temps qu’il n’en faut pour se faire élire député en France. C’est donc dans ces contrées exotiques où le milliardaire n’est pas un paria, mais un trophée incarnant l’esprit d’entreprise et d’innovation qu’on entamera la chasse au milliardaire. Certes, à l’usage, il se révélera parfois un peu filou, mais le pauvre l’est aussi. Un milliardaire malhonnête est toujours préférable à un petit-bourgeois vertueux. C’est tout au moins ce que se confient les héroïnes de la charmante série Lipstick Jungle et ce que pensent toutes les filles.

Ce qui était plaisant dans le gouvernement Sarkozy – outre son coup de pouce donné aux riches – c’était le côté  » voyou  » ouvertement affiché de la plupart des ministres. Ce qui contraste avec le gouvernement formé par Hollande où une fade honorabilité de surface laisse percevoir des trésors d’hypocrisie. Car, à moins d’être de parfaits abrutis, hypothèse qui n’est pas à exclure dans tous les cas, les ministres savent pertinemment que lorsque les riches s’appauvrissent ou s’installent dans des contrées plus accueillantes, c’est le pays tout entier qui en pâtit. Sans doute rétorqueront-ils que le seul instrument performant de l’économie française est son système fiscal et qu’ils ne disposent pas d’autres leviers pour préserver le modèle social français. Ils n’ont pas tort, sauf à envisager que ce fameux modèle a fait son temps.

Mais la jeune femme qui veut épouser un milliardaire se lassant vite de ce genre de débat -et comment lui donner tort ?- a compris qu’il lui faut, elle aussi, se préparer à l’exil. Exaltant ? Souvent. Et pour celles et ceux qui n’aiment pas l’aventure et que Greg le millionnaire laisse indifférents, le pot-au-feu hollandais et les séries américaines les consoleront de la médiocrité de leur quotidien.

Sommet européen : un bilan mi-figue mi-raisin

30

Rarement une réunion au sommet n’aura été aussi attendue. « Sauver l’euro et l’Italie »[1. Le Point, 27/06/2012], « die Euro-Zone retten »[2. Focus Online, 28/06/2012], « salvare l’euro »[3. La Repubblica, 28/06/2012]: chefs d’Etat et de gouvernement avaient pour consigne de la presse et de leurs opinions publiques de se métamorphoser en héros chargés de tenir conciliabule pour venir à la rescousse d’un continent entier, et avec lui du reste de la planète.

Fumée noire ? Fumée blanche ? L’urgence dans laquelle se tenait ce sommet laissait planer un climat d’incertitude sur les résultats des tractations. Les membres de l’Eurogroupe réussiraient-ils à prendre des décisions concrètes dans une réunion où les 27 pays de l’Union européenne étaient assis à la table des négociations ? Comment François Hollande gérerait-il le premier grand rendez-vous européen depuis son élection ? Angela Merkel réussirait-elle à tenir ses troupes, c’est-à-dire à garder une influence suffisante pour imposer l’unanimité derrière elle du camp des libéraux ?

C’est peut-être d’ailleurs dans une pré-réunion que l’essentiel s’est joué. Angela Merkel, en chef de file autoproclamée des conservateurs européens, avait convié ou plus probablement convoqué les chefs de partis de son bord politique au traditionnel déjeuner qui précède les sommets européens. Ce qui a été dit dans cette réunion off n’a pas été divulgué. Toujours est-il que les choses ne se sont probablement pas passées comme le pensait la chancelière. La défaite de la Mannschaft contre la Squadra azzura jeudi soir était prémonitoire de ce qui allait se passer le lendemain à Bruxelles : l’Allemagne a dû plier sous la pression des pays latins, Espagne et Italie en tête, pays pourtant gouvernés par des formations de droite.

La chose n’est pas étonnante. Elle confirme que l’élection de François Hollande a mécaniquement déverrouillé la discussion européenne : lorsque le couple franco-allemand fonctionne, c’est-à-dire lorsque la France et l’Allemagne ont une relation équilibrée, sans que l’une ne soit soumise à l’autre par une attitude de soumission ou de courtisanerie, alors l’Europe peut avancer. Le mécanisme est simple : lorsque les deux grands pays de la zone intégrée du continent débattent sur une base d’égalité, ils ouvrent un espace de débat pour l’ensemble des membres de l’UE. Dans ce cadre, le débat n’est plus faussé par l’imposante suprématie de l’un ou de l’autre, et les petits pays sont davantage en mesure de faire valoir leurs intérêts réels. Merkel pouvait être effrayante pour les pays du Sud tant qu’elle était flanquée d’un Nicolas Sarkozy obéissant au doigt et à l’œil à ses diktats. Elle l’est beaucoup moins dès lors que son isolement (existant de facto depuis plusieurs mois) est percé à jour. A tel point que La Repubblica a pu parler dans son édition du 28 juin d’axe Monti-Hollande[4. La Repubblica, 28/06/2012 : « Accordo su crescita e anti-spread vince l’asse Monti-Hollande »].

Elle confirme également que si l’austérité semble être politiquement majoritaire en Europe, ceux qui la défendent en théorie sont prêts à faire des concessions à l’idéologie pour sortir de la nasse. Cela ne veut évidemment pas dire que Mario Monti ou Mariano Rajoy se sont convertis à l’idée de la relance dans la nuit, mais simplement que devant la situation alarmante de leurs pays respectifs, ils ont renoncé à un certain nombre de leurs blocages théoriques et ont imposé à la dame de fer de Berlin de faire de même.

Les décisions sorties de la rencontre de Bruxelles restent néanmoins très partiellement satisfaisantes. Certes, Fonds Européen de Solidarité Financière et Mécanisme Européen de Solidarité pourront recapitaliser directement les banques de l’Eurogroupe. Certes, François Hollande a marqué des points importants en obtenant que la force de frappe de la Banque européenne d’investissement soit augmentée, il a gagné sur les project bonds, sur la mobilisation des fonds structurels et sur l’affectation prévue de 1% du PIB européen à la croissance. Comme prévu, la chancelière allemande a donné son feu vert pour une taxation des mouvements de capitaux, ce qui faisait partie de l’accord qu’elle a conclu avec le SPD le 20 juin dernier.

Néanmoins, la non-remise en cause du traité budgétaire a de quoi refroidir l’ambiance. Inclure un volet croissance aux côtés des règles d’or budgétaires – qui portent bien mal leur nom- risque d’être un coup d’épée dans l’eau juridique. En effet, une règle d’or budgétaire est un instrument juridique contraignant. A partir du moment où elle rentrera dans la législation des pays membres, soit dans la Constitution, soit par une loi organique comme l’envisage François Hollande, elle aura un caractère obligatoire et sa non-application sera facilement détectable. Le traité budgétaire prévoyant des mécanismes de surveillance – il faudrait dire délation – des Etats entre eux, il sera très compliqué de sortir du cadre. A l’inverse, le fameux volet croissance aura davantage le caractère d’une déclaration de principes, d’ordre symbolique plus qu’opérationnel.

Comment envisage-t-on sérieusement une relance avec un corset budgétaire aussi serré ? Les deux règles étant inconciliables, celle dont l’effet juridique direct est incontestable prendra le pas sur l’autre. Mettre en place un fédéralisme budgétaire en reléguant aux oubliettes le fédéralisme monétaire, tel était au fond le but d’Angela Merkel. De ce point de vue, elle a gagné son pari.

Le sommet de Bruxelles s’achève donc sur un bilan en demi-teinte. Le retournement attendu a bien eu lieu, et François Hollande a clairement réussi à isoler Angela Merkel, ce qui était le préalable à toute avancée. Mais elle a réussi à préserver le carcan dans lequel elle souhaite enfermer la zone euro, celle de l’austérité, au prix du bâillonnement des Parlements nationaux et même du Parlement européen. Le nouveau Président français saura-t-il utiliser au profit d’une vision économique alternative la nouvelle configuration des forces en présence ? Saura-t-il faire accepter à son opinion publique le renoncement à la souveraineté budgétaire, qui est le nerf de la guerre politique ? Rien n’est moins sûr.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

Gay pride : Papa, papa, la bonne et moi

La France a beau avoir reculé devant Berlin en renvoyant aux calendes grecques les euro-obligations, elle n’en a pas moins montré sa puissance en regroupant ses chars dans les rues parisiennes. Car la France a sa fierté et ses soldats. Capuchon au fusil, plumes dans le derrière et escarpins pour rangers, les combattants d’une France libre ont défilé samedi dans la capitale, estoc au conservatisme et aux idées séculaires d’un autre temps. Mais cette année, la marche des fiertés avait une saveur particulière qui a relégué les parfums de fraise et de banane à de vulgaires fragrances de préservatif. La veille, le ministre délégué à la famille, Dominique Bertinotti, rappelait en effet la volonté gouvernementale de tenir les engagements de campagne de la gauche en ouvrant le mariage et l’adoption aux homosexuels.

Longtemps réticents au mariage gay et à l’adoption, il semblerait que les Français y soient désormais favorables, les arguments ayant fait chemin. Et pas n’importe lesquels. Ainsi, tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’il vaut mieux un enfant heureux et en bonne santé, éduqué par deux pères (ou deux mères) aimant(e)s qu’un enfant malheureux et malade, fruit d’un mariage hétérosexuel, dont les parents ne s’aimeraient pas. Avec le brio qu’on lui connaît, Rachida Dati a rappelé au micro de Jean-Jacques Bourdin le calvaire de la petite Marina, morte sous le coup de ses parents, couple hétérosexuel, arguant qu’un couple du même sexe n’est d’ailleurs pas obligatoirement une source de « déséquilibre ». CQFD.

Passons sur ces raisonnements qui auraient toute leur place dans les Réfutations sophistiques d’Aristote ; passons sur la négation du rôle de l’Etat qui, du monopole de la violence légitime en vient à célébrer celui de l’amour sublime ; passons sur l’objet de la loi désormais enfermée dans une conception de l’égalité qui ne trouve pas de limites en elle-même. Et qui ne se fonde que sur la revendication régressive d’une marche qui doit moins son succès à l’assentiment général qu’à une démonstration huilée de corps bodybuildés. Mais si les homosexuels s’aiment et qu’ils veulent le sceau de l’Etat, après tout pourquoi pas ?

Ce n’est pas le mariage homosexuel qui offensera la société, ni même – soyons fous – le fait qu’il donnerait droit à l’adoption. A considérer que la France – ou le monde – regorgerait d’enfants à adopter. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez d’enfants à adopter en comparaison au nombre de familles désireuses d’adopter; si bien qu’il faut attendre en moyenne quatre à cinq ans pour « faire famille », si tant est qu’on remplit des critères draconiens. Or, dans la logique actuellement dominante du droit à l’enfant (et non pas du droit de l’enfant), c’est inéluctablement vers la gestation pour autrui que portera le prochain combat des associations homosexuelles.

Notre société va se mettre à fabriquer des enfants au lieu de les concevoir. Comme toute production, celle-ci aura une valeur marchande qui mettra en jeu un créancier (le couple désirant avoir l’enfant), un débiteur (la mère porteuse dont l’obligation consiste à porter un enfant) et la fourniture d’une prestation (qui ne sera ni plus ni moins que l’enfant). Les partisans d’une telle loi ont beau jurer qu’un cadre législatif encadrera la pratique et misera sur la solidarité, on n’enlèvera pas à la condition humaine sa dépendance économique au monde. Les relations sociales se confondent ainsi avec la marchandise, qui devient alors le fétiche des pouvoirs humains, comme l’analysait Karl Marx.

Il restera évidement à (re)nier l’élémentaire, à savoir la filiation biologique, la maternité de fait de la mère porteuse (« Mater semper certa est »), la paternité de fait du mari si cette dernière est mariée (« Pater is est, quem nuptiae demonstrant ») et l’impact psychologique d’un enfant enjeu d’une transaction sinon d’une tractation entre des intérêts différents.

A l’heure de la chasse aux lupanars et à leurs charmantes hôtes, il est bien paradoxal d’ouvrir droit à ce qui deviendra, à n’en pas douter, un véritable commerce du corps humain et une synthétisation de l’enfant.

*Photo : Dykes And The City

Fausse intégration, vraie désintégration

76

Je ne me rappelle plus quand je suis devenu passible de l’accusation de racisme, mais je dois me rendre à l’évidence : en observant ce que notre société dénonce et condamne aujourd’hui comme tel, je réponds aux critères. Cela n’a pas toujours été le cas.

J’en garde un vague souvenir mais, vers l’âge de 12 ans, j’ai été bouleversé par la lecture de Black Boy, histoire d’un petit garçon noir grandi aux États-Unis écrite par Richard Wright, dans laquelle je m’étais plongé un peu par erreur, confondant l’auteur avec son homonyme, clavier des Pink Floyd. L’un des premiers romans où je trouvais un frère, une âme proche, l’histoire d’une solitude, d’un isolement qui avait touché l’adolescent introverti que j’étais alors. Plus tard, je découvris Chester Himes, dont je lus quelque temps les enquêtes policières menées par ses deux fameux gros flics de Harlem, avant de réaliser, avec ses récits plus autobiographiques, dont S’il braille, lâche-le !, témoignage poignant d’un racisme vécu, que l’auteur était noir. Je me souviens encore d’un voyage en Afrique, des pistes du Bénin et du Niger où, tassé dans un taxi-brousse avec beaucoup plus d’Africains que le minibus pouvait en contenir, j’étais ballotté et ravi. Enfin, je n’oublie pas les nombreux compagnons de travail noirs ou arabes croisés sur des chantiers, le lien tissé sans dire un mot par le labeur partagé, infiniment plus engageant que celui qui me rapprochait du client ou de l’architecte, pourtant « frères » de couleur. Étais-je raciste alors ? Sans doute non. Le suis-je devenu ? À entendre les antiracistes, il semblerait que oui.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis ces années où Lévi-Strauss parlait avec Mitterrand de ce fameux « seuil de tolérance » que l’on estimait alors autour de 10%, certaines choses ont changé. Le racisme, l’immigration, la tolérance ? Sans doute un peu tout ça.

Plus personne ne défend des théories sur la supériorité d’une race sur une autre : il suffit de comparer Barack Obama à Franck Ribéry pour comprendre combien tout cela fut idiot. Mais le racisme a changé. Aujourd’hui, est tenu pour raciste celui qui dénonce les dangers d’une immigration de peuplement ou, pire, celui qui commence à douter que certaines populations, venues du tiers-monde hier ou il y a trois générations, puissent devenir pleinement françaises un jour. Je suis de ceux-là. À moins d’élargir l’idée France à un tout qui ne contiendrait plus rien, à un passeport assorti de revendications et d’une toute nouvelle arrogance, je ne crois plus au leurre de l’intégration. Je parviens de moins en moins à distinguer nombre de ces néo-Français de leurs anciens compatriotes restés au pays. Ceux-là, même en pariant sur l’avenir avec toute la force de mon optimisme, je n’arrive plus à les voir comme des Français, même en devenir. Je ne vise pas seulement ici l’islam politique, hostile et menaçant, ni même la délinquance surreprésentée ethniquement, mais les modes de vie adoptés par des communautés par ailleurs pacifiques, dont certains membres travaillent et payent des impôts. Pour le raciste version 2012 que je suis manifestement devenu, l’intégration ou l’assimilation sont des illusions plus grossières encore que la promesse transsexuelle.

Un homme ne devient pas femme par simple ablation du pénis. Mais un individu né par erreur anatomiquement homme mais psychologiquement femme peut, si l’on croit ceux qui l’ont vécu, retrouver une unité de genre par la chirurgie. On ne devient pas non plus français d’un coup de tampon, on acquiert tout au plus le droit d’essayer de le devenir. Pour cela, il faudrait que la France ne soit pas seulement un choix de la raison, mais aussi un élan du cœur – celui-ci pouvant d’ailleurs naître de celui-là, mais à condition de ne pas attendre trop longtemps. Or, je ne vois pas beaucoup d’Afro-Français nés par erreur au Mali ou au Sénégal car habités par un goût pour la culture ou les mœurs occidentales, soucieux de prendre exemple sur les anciens Français pour adapter leur comportement aux usages en cours ici. Je vois peu d’Arabo-Français attirés sur notre sol par leur penchant pour la galanterie et quittant leurs terres natales pour tourner le dos à l’endogamie ou au mariage forcé. Il semble au contraire que les immigrés d’aujourd’hui soient bien plus soucieux de préserver leurs coutumes que ceux d’hier, car je vois, en traversant ma banlieue, de plus en plus de femmes voilées, de mères de familles nombreuses en boubous, de grappes d’hommes aux terrasses des cafés qui laissent les joies de la parité à d’autres, de voyageurs dans le RER qui gueulent dans leur dialecte, dans leur téléphone et dans les oreilles de leurs compatriotes sans la moindre gêne. Théoriquement, la grossièreté est assez largement partagée ; pratiquement, dans l’espace public, au moins d’après mon expérience, ceux qui en abusent ne sont pas les « Souchiens ».

Si des imbéciles heureux et dogmatiques pensent encore que nous avons de la chance d’accueillir toutes ces richesses, pour de nombreux Français, l’intégration est un échec. Sont-ils arrivés trop nombreux et trop vite ? Avons-nous été nous trop peu exigeants ? Il est un peu tard pour répondre à ces questions. À présent que des milliers de Français et de Françaises en droit, car parfaitement en règle, croient aux superstitions vaudoues ou pratiquent un christianisme de transes, ne sortent que voilées et ne mangent que halal, il est devenu très difficile de rejeter ces usages comme n’étant pas français sans être accusé de racisme. Je persiste à penser que ce n’est pas moi qui ai changé mais les discours sur ces questions. « La France, c’est nous ! » proclamait il y a peu une affiche de SOS Racisme. « Nous sommes français, nous n’avons ni à nous intégrer, ni à nous assimiler », déclarait dans la presse un collectif d’activistes de la diversité. En somme, un fossé se creuse entre le projet de ces enfants d’immigrés pour la France et ce que je veux en garder. Si dans toute critique ou rejet des pratiques culturelles d’autrui qui font, de mon point de vue, régresser ma société, on ne voit plus qu’intolérance et racisme, me voilà à mon tour transformé par l’intolérance grandissante à la critique d’une société qui devient multiculturelle en intolérant et raciste. Ce chantage devient fatigant et, au risque d’aggraver mon cas, je commence à me demander si, finalement, ce n’est pas plutôt l’émigration (de certains néo-Français) qui serait une chance pour la France.[/access]

*Photo : islamicus

Crise : suite et pas fin !

On prévoyait un déficit public français de 4,5% du PIB pour 2012. Mais au vu de la conjoncture récessive, nous nous dirigeons plutôt vers les 5%. Aussi, pour atteindre l’objectif fixé à 3% du PIB en 2013, de nouvelles mesures s’imposent : si François Hollande avait annoncé des hausses d’impôt pendant sa campagne, le gouvernement Ayrault entend aujourd’hui diminuer certaines dépenses publiques, voire baisser le nombre de fonctionnaires.

Et il y est bien obligé ! Car l’hypothèse rose d’un quinquennat avec 2,25% de croissance par an, soit 11,25 points cumulés sur cinq ans, s’éloigne à pas de géants. Sur deux ans, le PIB augmentera de 0,4% en 2012 puis de 1,3% en 2013, ce qui fait 1,7 point cumulé. Il reste donc 9,5 points de croissance à trouver en trois ans, soit environ 3,1 points par an. C’est inenvisageable. Autrement dit, l’annonce d’une réduction à zéro du déficit public sur la base du scénario du candidat Hollande est un mensonge programmé.

Dans ce contexte, la hausse du SMIC de 2% apparaît bien mesurée et intelligemment proportionnée. Cette modération salariale n’empêche pas la France d’afficher la hausse tendancielle la plus élevée pour le coût du travail peu qualifié. Entre 1970 et 2010, le salaire minimum français a cru de 2,5% par an, bien plus que la moyenne européenne, entraînant destructions d’emplois industriels et délocalisations en chaîne.
Certes, le SMIC contribue à réduire les inégalités. Mais à quel coût ? On constate que le salaire minimum favorise la création d’une catégorie d’emplois précaires à temps partiel, ce qui aboutit à ce que la probabilité de transformation d’un CDD en CDI soit moitié moindre en France que dans le reste de l’Europe.

Pour autant, tout n’est pas noir en France. Le projet de Banque Publique d’Investissement constitue ainsi une avancée positive en ce que ce nouvel établissement agira sur l’offre tout en palliant la défaillance bancaire dans la distribution de crédit, cette dernière se trouvant actuellement au point mort. Cette banque publique devrait s’appuyer sur les compétences d’Oséo en termes de garantie de crédits et les interventions du Fonds Structurel d’Investissements (FSI) en fonds propres et capitaux hybrides. Par ce biais, se mettra en place en 2013 un véritable outil de transformation industriel, qui ne sera efficace qu’à deux conditions :
– que les entreprises se restructurent (ce qui arrive avec les difficultés) ou lancent des projets d’investissement (c’est plus rare !)
– qu’on lui laisse le temps d’agir à long terme.

Or, du fait de son déficit commercial, la France appartient désormais à l’Europe du Sud, avec les autres pays du « Club Med »[1. Moins séparés de l’Europe du Nord par la dette publique que par les déséquilibres commerciaux.]. Nous marchons en effet vers un endettement public égal à 90% du PIB. Même l’Italie présence une situation plus saine que la nôtre, malgré sa dette publique de 120% du PIB, grâce aux inflexions à long terme et à la logique de désendettement insufflées par les gouvernements transalpins. Compte tenu de ces contraintes, les responsables politiques français semblent avoir compris qu’une simple relance keynésienne n’aurait aucun sens. Insuffler du pouvoir d’achat et décupler la demande ne riment à rien tant que l’appareil productif et industriel n’est pas assez compétitif et indépendant des importations pour se « redresser » – à bon entendeur…

Voilà le vrai sens de la hausse modérée du SMIC, au-delà du signal symbolique et électoral : en économie ouverte, Keynes a les mains coupées. Si l’on se penche au chevet de nos échanges, force est de constater que la monnaie unique a désintégré les balances commerciales des pays de l’UE. Certains sont devenus structurellement très déficitaires avec une industrie incapable de répondre à la demande locale (Grèce, Portugal). Depuis quelques années, la France – dont la balance commerciale restait faiblement excédentaire en 2000 – connaît un commerce extérieur structurellement déficitaire entre -3 et-4% de PIB. L’Italie est dans une situation meilleure de ce point de vue avec un déséquilibre commercial en amélioration qui culmine à -1% du PIB. Ce n’est un secret pour personne : l’Allemagne est une machine à exporter avec un solde extérieur courant correspondant à 6% de son PIB. A ce propos, on ne soulignera jamais assez le dérapage des coûts français par rapports aux coûts allemands depuis dix ans.

Plus globalement, si la balance commerciale cumulée de la zone euro est à peine équilibrée, les déséquilibres qui y apparaissent ici ou là résultent des pertes de compétitivité et de l’augmentation du coût du travail qui grèvent une économie comme la France. Dans l’Europe du Sud, à laquelle nous appartenons économiquement, les politiques de soutien de la demande n’ont fait que déséquilibrer un peu plus les comptes extérieurs entre pays de l’Euroland.

La prime à la casse automobile est l’exemple même d’un choix à courte vue pour doper artificiellement la conjoncture et le pouvoir d’achat. Que d’aucuns l’évoquent actuellement comme une solution miracle à la crise devrait nous alarmer : dans quel monde (et quelle Europe) ces esprits légers vivent-ils ?

*Photo : Stéfan

Les vacances de M. Le Pen

7

En Tunisie, après les émeutes salafistes mollement condamnées par le gouvernement, on imagine les hôteliers bien à la peine. Pour relancer une saison touristique en berne, mes compatriotes ont eu la riche idée d’accueillir une haute personnalité toujours en quête du bon mot « nauséabond » qui lui fera retrouver la une des quotidiens. Cette nouvelle star des spots de Hammamet s’appelle… Jean-Marie Le Pen ! En vacances au Cap Bon avec son épouse Jany, le vieux lion – 84 ans cet été, mine de rien…- s’il n’a plus besoin de faire le vide autour de lui, provoque toujours du bruit et de la fureur. Pour preuve, un parti tunisien centriste a opportunément décidé de recuisiner à la sauce harissa le Goldstein de la vie politique française.

Pour la direction du mouvement Al-Majd, Jean-Marie Le Pen est indésirable en Tunisie, because il n’aimerait pas les Tunisiens en France. D’où cette alternative implacable : « Les Tunisiens soit on les aime partout soit on les quitte ! ». En toute logique, Majd réclame donc l’extradition du fondateur du FN, arguant que « l’entrée de Jean Marie Lepen, tortionnaire endurci en Algérie et porteur d’une idéologie fasciste, est un outrage aux valeurs de la République et une injure aux martyrs du mouvement de libération nationale. Le parti Al-Majd dénonce l’arrivée sur notre sol d’un leader raciste aux multiples prédications anti-maghrébines, accusé d’actions xénophobes souvent violentes et assumées » Rien que ça !

Nous ne demanderons pas aux majdistes l’adresse de la mosquée ou de l’église dans laquelle Jean-Marie Le Pen prêche la haine, ni ne leur expliquerons que le FN n’exige plus l’expulsion systématique des étrangers depuis belle lurette. Mieux, nous leur pardonnerons leur antifascisme d’opérette, maladie infantile d’un parti créé il y a moins de dix-huit mois.

Mais à vigilants, vigilant et demi. Comme le souligne maître Vergès à longueur de plateaux télévisés, au risque de froisser Solferino, rappelons que l’usage de la torture en Algérie a été commandité par des ministres socialistes, à commencer par Guy Mollet et son ministre de la Justice… François Mitterrand.

Ni putes, ni putes…

114

Georges Kaplan, notre parangon du libéralisme chimiquement pur, explique à Najat Vallaud-Belkacem qu’il est absurde et infondé de vouloir interdire la prostitution. Avant de lui répondre, je précise que rien ne m’énerve autant que le puritanisme. Qu’il soit de droite ou de gauche. Qu’il vienne du bénitier ou d’un certain républicanisme qui ne fait que laïciser les névroses judéo-chrétiennes sur le sexe en général, le sexe et l’orgasme féminins en particulier.

Face à ce qui fait peur, on peut verrouiller ou on peut aussi, à l’inverse, autoriser tout et n’importe quoi. Dans les années 1970, à en croire des éditeurs ayant pignon sur rue et leurs écrivains, la pédophilie devenait une émancipation pour le petit garçon et son amant plus âgé.
Quant à la prostitution, un discours très énervant « post-néo-féministe » explique depuis quelques années qu’au bout du compte, on peut être une prostituée heureuse, libre, émancipée et que la violence du maquerellage façon La dérobade[1. La dérobade de Jeanne Cordelier (1976). Et adaptation de Daniel Duval, avec Miou-Miou en 1979] appartient au passé, exception faite des malheureuses filles de l’Est et de quelques cas sociaux. C’est finalement le discours de notre ami Kaplan : la prostitution n’aurait rien de condamnable en soi parce qu’elle est le plus vieux métier du monde, et qu’à partir du moment où la transaction repose sur un contrat sans contrainte, qu’il s’agisse de vendre son cul ou des aspirateurs, cela revient au même.

Il n’y aurait donc pas d’autre choix que le néo-puritanisme de madame Vallaud-Belkacem et la permissivité de monsieur Kaplan.
Alors, reprenons les choses dans l’ordre. Si la ministre de l’égalité hommes/femmes veut interdire la prostitution, c’est parce qu’elle est rigoureusement incapable, avec le gouvernement qu’elle représente, de changer véritablement les rapports de force dans le monde du travail. Elle fait donc de la morale sociétale, faute de marges d’action pour le pouvoir politique dans une société de marché régie par des organismes supranationaux non élus. C’est très vilain, disent les nouvelles dames chaisières, la prostitution ! Et cachez cette délocalisation que je ne saurais voir !
Les trois quarts du temps, effectivement, c’est sordide, violent, mortifère, la prostitution. C’est l’extrême aboutissement de la misère sociale et de la précarité. Ce n’est pas pour rien si Marx voyait dans le mariage bourgeois du XIXème siècle la forme la plus achevée de la prostitution. Les parents vendaient leurs filles qui allaient devenir des épouses éternellement mineures au regard de la loi. Mais en échange, ces mêmes parents accroissaient leur patrimoine ou gagnaient un capital symbolique avec la particule aristocratique du futur gendre. Interdisons donc la pute, disent les modernes, nous interdirons cette violence archaïque faite à la femme.

Le problème, vous l’aurez compris, c’est que la prohibition de la prostitution est un pis-aller, un remords pour une gauche capitularde qui aurait voulu changer le monde du travail lui-même et ne veut plus voir qu’il n’y a pas de grande différence entre faire le tapin sur un périphérique et être prêt à se vendre à un employeur en position de force absolue dans une société gangrénée par un chômage endémique et une crise structurelle du capitalisme.
Quant à Georges Kaplan, ce qui l’agace dans cette éventuelle prohibition, c’est qu’elle introduit une réglementation ! Horreur, malheur ! Une loi, une loi contre le contrat. Bon lecteur de Walter Block dans Défendre les indéfendables[2. Défendre les indéfendables, proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société, Les Belles Lettres], il refuse assez honnêtement toute forme de prohibition. Pour lui, la prostitution est une affaire de responsabilité individuelle. Rien ne force dans l’absolu la prostituée à se vendre ou le consommateur de drogue à acheter au dealer. De même, Walter Block, toujours lui, explique que celui qui est l’objet d’un chantage n’est pas forcé de céder au chantage. Par exemple, quelqu’un vient vous voir et vous demande une certaine somme pour ne pas révéler que vous êtes homosexuel. Ou vous payez pour être tranquille, ou vous ne payez pas et vous assumez.
Pour Kaplan ou Walter Block, rien d’illégal, rien d’immoral. Ce qui est illégal, ce n’est pas le chantage, c’est l’extorsion. Je viens vous voir, j’applique un revolver sur votre tempe et je menace de tirer si vous ne me donnez pas une certaine somme d’argent. Là, même le libéral estime que ce n’est pas acceptable.

Il y a la même hypocrisie chez Najat Vallaud-Belkacem et chez Georges Kaplan. L’une veut interdire la prostitution pour oublier qu’elle ne peut plus changer la société, l’autre veut l’autoriser, la pérenniser parce qu’elle représente un certain idéal dans l’échange commercial et contractuel d’un monde du travail enfin raisonnable.

Que l’on nous permette de penser une autre voie. Celle qui, par la redistribution équitable des richesses, l’éducation, le rapport à l’autre pensé de manière nouvelle n’aura plus besoin de criminaliser la drogue ou la prostitution, ni de les considérer comme un exercice normal d’une liberté libérale. Une autre voie qui en faisant disparaître les raisons du malheur fera disparaître le malheur, qu’il s’agisse d’un fix d’héroïne dans un squat ou du corps profané d’une jeune albanaise dans un parking pour routiers… Un autre monde, sans ce genre d’alternative piégée comme un champ de mines, est possible. Utopie ? Et alors…

*Photo : Lumi Zúnica – Fotojornalismo

LeBonCoin.fr fait son entrée dans la littérature française

Après la tragique disparition de son frère Jules, Edmond de Goncourt décida de poursuivre la fabuleuse collection d’art ancien qu’ils avaient commencée ensemble, mais aussi d’en organiser la dispersion, dont son testament prévoyait qu’elle aurait lieu aux enchères au lendemain de sa mort. Pas question, pour lui, de renoncer aux chasses subtiles qui rythment la vie du collectionneur, ni aux délicats plaisirs de la possession ; mais pas question non plus de condamner ces objets- si passionnément convoités- à finir dans l’indifférence générale, sous la poussière grisâtre d’une vitrine de musée. On n’a pas le droit, estimait Goncourt, d’arracher un bel objet aux désirs des autres, et le devoir paradoxal de tout collectionneur est de songer à la dispersion de qu’il a eu tant de mal, et de bonheur, à rassembler.

Le propos d’Yves Dauteuille, qui vient de faire paraître un drôle de petit livre intitulé La collection, est à la fois semblable et différent. Différent, dans la mesure où les pièces composant sa collection à lui relèvent moins du palais que du bazar, et que ce qui les réunit, c’est simplement d’avoir perdu toute utilité pratique à ses yeux, puis d’avoir été entassés par ses soins au fond de son garage. Un peu juste pour faire une collection, dira-t-on – même quand lesdits objets répondent aux doux noms d’arrosoir, de table à langer, de cloche à fromage, de valet à vêtements, de support pour tuyau d’aspirateur, de pouf, de tréteau, etc. Autre différence notable : Yves Dauteuille, contrairement à Edmond de Goncourt, n’éprouve plus aucun plaisir à posséder, à caresser, à contempler ces objets naguère amoureusement acquis chez des marchands aussi renommés qu’IKEA, Carrefour, Auchan, Lidl, Décathlon ou la Halle aux chaussures : c’est pourquoi notre homme a entrepris de s’en séparer de son vivant, en les proposant à la vente sur le site Internet Leboncoin. Et pour y parvenir, de rédiger, sur chacune des pièces de sa collection, une brève notice accompagnée d’une photo de son cru.

Ce qui rapproche pourtant Dauteuille et Goncourt, c’est la volonté, et, il faut bien le reconnaître, le talent de faire naître, ou plutôt, renaître la passion. Et ici, on a beau dire, c’est Dauteuille qui remporte la palme. Car ce qu’il offre aux éventuels acheteurs, ce ne sont pas des dessins de Fragonard, de sublimes pastels de Nattier ou des netsuké inestimables – mais ce que notre société de consommation produit de plus effroyablement quelconque : bref, ce qu’il se propose, c’est de (re)vendre l’invendable. De faire désirer l’indésirable. Et, comme Goncourt, il le fait avec des mots – composant des petites annonces d’anthologie qui confèrent à chacun des rogatons minables ainsi offerts le prestige fascinant de la pièce unique, la valeur presque intimidante du chef-d’œuvre ou du trésor.

Alors, bien sûr, la prose n’est pas de la même eau que celle du romancier XIXème ; pour le meilleur et pour le pire, elle est de notre temps à nous, rapide, débraillée, truffée de calembours à la tonne et de jeux de mots laids. Mais il faut reconnaître que, dans ce genre inédit, l’exercice est magistral. A force de croiser l’absurde et le cocasse, Pierre Dac, Alphonse Allais et l’Almanach Vermot, Dauteuille réussit l’impossible : il parvient à vider son garage, à ressusciter la convoitise d’acheteurs blasés, et à faire rire le lecteur de ce catalogue des gloires de notre monde dont la banalité étouffante aurait dû le faire pleurer.

Yves Dauteuille, La Collection, Flammarion, avril 2012, 94 p.

*Photo : Lucidio Studio

La RATP ose l’Osmose

Au siècle dernier, croyez-moi, il existait des abribus ! Le Larousse est limpide à leur propos : il s’agissait d’« édicules comportant des panneaux publicitaires, faits pour abriter les personnes qui attendent l’autobus ». L’affaire était claire et simple : un ensemble d’individus grégaires, réunis autour d’un même projet (prendre le bus) se rapprochaient les uns des autres − sous l’édicule − afin d’échapper aux intempéries. En général, le temps passait, les nuages aussi, les femmes peaufinaient leur maquillage, les hommes lisaient France-Soir d’un air pénétré, les gamins ployaient sous le poids de leur cartable en peau de cuir et soudain, au loin, apparaissait le bus 91 (Bastille-Montparnasse 2 Gare TGV). Alors la joie collective était grande, et l’on tendait son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie.

Seulement, voilà, les abribus, c’est terminé ![access capability= »lire_inedits »] À l’instar des téléphones filaires en bakélite, des bistrots de quartier où l’on pouvait jouer au 421 en buvant un Picon-bière, des porte-jarretelles et des disques microsillons en vinyle. C’est ce que j’ai découvert en cherchant justement à prendre le bus 91 à l’arrêt « Gare de Lyon-Diderot », dans le 12e arrondissement de la capitale. Je m’attendais à trouver l’habituel et immuable abribus sans histoire, mais j’ai été confronté à… « une démarche ambitieuse de recherche sur les espaces de transport du futur, appelée Osmose » (selon le dossier de presse de la RATP). Car oui, on avait transformé cet anodin édicule urbain en colossal « lieu de vie » expérimental…

La première chose que j’ai vue de cet édifice tentaculaire était le slogan du sous-traitant proposant du café sur les lieux : « L’amour, l’art et la manière. » Chiche ? On nous vendait donc presque du bonheur… « Dans le cadre du projet European Bus System of the Future − poursuit le dossier de presse − cette réalisation concrète traduit la vision de la RATP sur la place qu’une station de bus conséquente peut occuper dans l’espace urbain, en tant que lieu multifonctionnel assurant une meilleure qualité de service aux voyageurs, aux passants et aux riverains. » La RATP, n’oublions pas son slogan, veut nous faire « aimer la ville »… ce qui est certainement plus simple que de nous transporter d’un point A vers un point B.

Le projet s’appelle « Osmose », car il convient de ne pas diviser les usagers des espaces publics partagés ; et qu’il est normal de concevoir avec citoyenneté un devenir urbain authentiquement harmonieux. L’espace en question − de plus de 80 m² − comporte pléthore d’écrans, de vélos électriques amusants et se trouve même doté d’une bibliothèque en « libre service » dont le principe de fonctionnement m’a échappé , et dans laquelle je n’ai rien trouvé de Raymond Queneau : ni Zazie dans le métro ni Exercices de style… Par ailleurs, le dossier de presse promet ceci : « Une ambiance apaisante et confortable a été spécifiquement mise au point avec une animation lumineuse et sonore originale, évoluant tout au long de la journée. » Et c’est sans parler des fameuses cloisons chauffantes de cet abribus de concours , que même l’Amérique nous envie ! Grâce à une « signalétique redimensionnée pour faciliter l’accessibilité visuelle », je n’ai eu aucun mal à trouver le chemin de la « borne interactive trifaces proposant des petites annonces sur Paris ». Au-delà… « une connexion Wi-Fi publique et une prise électrique permettant le rechargement de petits équipements personnels »… ce qui permet de consulter ses mails tout en se rasant électriquement, tout en pensant aussi aux prochaines échéances électorales. Et en cas d’effervescence, pas de panique, on a prévu un « défibrillateur, pour intervenir en cas d’urgence ». Quant au clou du spectacle − dans le brouhaha de cette jongle − c’est un jingle. Pardon, un sonal. « Enfin, un bref timbre musical (un sonal) sera émis dans la partie centrale lorsque le bus est à distance d’approche. » Alors la joie collective sera grande, et l’on tendra son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie !

Ne raillons pas outre mesure ce projet européen appelé « Osmose »… Il nous faudra peut-être bientôt nous plier à sa logique. Un abribus, en fait, n’est pas seulement un abribus. Un abribus vous possède. Au-delà, on s’amuse de l’expérience, qui a sans aucun doute été impulsée par de savants comiques à lunettes carrées qui ne prennent jamais le bus. Savez-vous pourquoi le siège social de la RATP est entouré de gazon ? Pour étouffer le bruit de l’argent que l’on jette par les fenêtres… Alexandre Vialatte suggérait tendrement : « L’homme est un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière. » Oui, et non. Je suggère pour ma part : « L’homme d’aujourd’hui est un animal mou à chapeau absent qui attend l’autobus 91 avec tout le confort moderne… »

Comme disait le poète, les c… ça osmose tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît.[/access]

Jacques Anquetil : pédaler moins pour gagner plus

8

Au commencement il y eut la France, un pays si charmant, si réussi, qu’on eut très tôt envie d’en faire le tour, précisément. Tout était là, ne demandant qu’à servir : des petites routes serpentines, des faux plats, des raidillons, des altitudes, des creux, des bosses, et des cœurs prêts à chavirer pour les vainqueurs et à prendre le parti des vaincus.

De quelle principauté médiévale tenait-il sa tranquille assurance, qui le faisait paraître seigneur parmi ses besogneux rivaux ? Tel un grand féodal dominant le tumulte, il laissait derrière lui la cohorte effarée de ses vassaux. Long viking mince aux muscles d’athlète de fond, profilé pour la course, telle une forme en aluminium, il manifesta aux yeux du monde l’insupportable facilité d’être un champion cycliste. Et s’il demeura agaçant au plus haut point, c’est qu’il parvint à dissimuler son effort et ses souffrance. Aérien, gracieux et souple comme une herbe de prairie, il disposait d’une réserve considérable de moyens, qu’il sembla n’épuiser jamais. Jacques Anquetil (1934-1987), prodigue en tout, ne fut en effet économe que de sa peine : il pédalait moins pour gagner plus !

« Maître Jacques » se joua des côtes les plus raides, des virages en tête d’épingle, de l’écrasante chaleur de la plaine comme des sommets enneigés ; jusque dans les terribles pentes du Tourmalet, il voulut qu’on prît ses grimaces pour des sourires. Dans son sillage princier, tous, vaincus par avance, obstinés cependant, cherchaient moins à l’affronter qu’à recevoir un peu de la manne dont la providence et la génétique l’avaient comblé. Jacques Anquetil, servi par des dons naturels d’exception, s’exonérait des sacrifices, voire des contraintes les plus élémentaires de son sport si rude. Sur sa machine, il adoptait, sans la chercher, la position qui lui assurait le meilleur coefficient de pénétration dans l’air : il se métamorphosait alors, et toute son apparence était celle d’un elfe sur deux roues, d’un personnage de légende et d’ironie. Son pouls, au repos, frappait quarante pulsations à la minute, soixante-dix dans l’effort violent, mais, pour sa diététique, il s’inspirait de Gargantua !

Je le croisai, peu de temps avant sa mort, prématurée, dans un café de la rue Drouot. Je me souviens de son entrée, des quelques amis qui lui faisaient une cour aimable. La salle se leva, l’applaudit bruyamment. Il nous répondit par un grand sourire de renard et par un geste circulaire du bras et de la main. Plus tard, on voulut nous révéler des choses cachées : je compris surtout qu’il aimait les femmes et que ces dernières ne détestaient pas lui faire plaisir. J’en conclus que Jacques, seigneur d’Anquetil, fut un heureux homme.

Comment épouser un milliardaire ?

13

Le premier conseil serait d’éviter la France : les riches s’y appauvrissent plus vite que les pauvres ne s’y enrichissent. Sarkozy avait tenté de retenir les plus fortunés, voire d’en attirer. Cela ne lui a pas réussi. Les socialistes, eux, ne méprisent pas l’argent, ce qui serait une posture morale sympathique, mais l’envient et le pourchassent chez tous ceux qui ont l’impudence d’en faire état. Ils entendent bien leur faire payer tout à la fois leur morgue et les cadeaux fiscaux dont ils ont outrageusement bénéficié sous le quinquennat précédent. Le milliardaire qui fait la fierté des grandes puissances, sera dorénavant poursuivi par le fisc, honni et, toute honte bue, forcé à l’exil. Ce prédateur vil, ingrat et peu soucieux des masses laborieuses ne mérite guère mieux.

Le milliardaire, et ce sera mon second conseil à celles qui auront surmonté le dégoût qu’il devrait leur inspirer, jouit, en revanche, d’un prestige considérable dès lors qu’elles auront franchi les frontières de l’Hexagone. En Suisse bien sûr, aux Etats-Unis où il y a un peu plus d’espace et en Chine post-communiste aussi où après l’exécrable expérience maoïste on a enfin compris que seule l’injustice sociale permet à tout un peuple de manger à sa faim et aux plus astucieux de faire fortune en moins de temps qu’il n’en faut pour se faire élire député en France. C’est donc dans ces contrées exotiques où le milliardaire n’est pas un paria, mais un trophée incarnant l’esprit d’entreprise et d’innovation qu’on entamera la chasse au milliardaire. Certes, à l’usage, il se révélera parfois un peu filou, mais le pauvre l’est aussi. Un milliardaire malhonnête est toujours préférable à un petit-bourgeois vertueux. C’est tout au moins ce que se confient les héroïnes de la charmante série Lipstick Jungle et ce que pensent toutes les filles.

Ce qui était plaisant dans le gouvernement Sarkozy – outre son coup de pouce donné aux riches – c’était le côté  » voyou  » ouvertement affiché de la plupart des ministres. Ce qui contraste avec le gouvernement formé par Hollande où une fade honorabilité de surface laisse percevoir des trésors d’hypocrisie. Car, à moins d’être de parfaits abrutis, hypothèse qui n’est pas à exclure dans tous les cas, les ministres savent pertinemment que lorsque les riches s’appauvrissent ou s’installent dans des contrées plus accueillantes, c’est le pays tout entier qui en pâtit. Sans doute rétorqueront-ils que le seul instrument performant de l’économie française est son système fiscal et qu’ils ne disposent pas d’autres leviers pour préserver le modèle social français. Ils n’ont pas tort, sauf à envisager que ce fameux modèle a fait son temps.

Mais la jeune femme qui veut épouser un milliardaire se lassant vite de ce genre de débat -et comment lui donner tort ?- a compris qu’il lui faut, elle aussi, se préparer à l’exil. Exaltant ? Souvent. Et pour celles et ceux qui n’aiment pas l’aventure et que Greg le millionnaire laisse indifférents, le pot-au-feu hollandais et les séries américaines les consoleront de la médiocrité de leur quotidien.

Sommet européen : un bilan mi-figue mi-raisin

30

Rarement une réunion au sommet n’aura été aussi attendue. « Sauver l’euro et l’Italie »[1. Le Point, 27/06/2012], « die Euro-Zone retten »[2. Focus Online, 28/06/2012], « salvare l’euro »[3. La Repubblica, 28/06/2012]: chefs d’Etat et de gouvernement avaient pour consigne de la presse et de leurs opinions publiques de se métamorphoser en héros chargés de tenir conciliabule pour venir à la rescousse d’un continent entier, et avec lui du reste de la planète.

Fumée noire ? Fumée blanche ? L’urgence dans laquelle se tenait ce sommet laissait planer un climat d’incertitude sur les résultats des tractations. Les membres de l’Eurogroupe réussiraient-ils à prendre des décisions concrètes dans une réunion où les 27 pays de l’Union européenne étaient assis à la table des négociations ? Comment François Hollande gérerait-il le premier grand rendez-vous européen depuis son élection ? Angela Merkel réussirait-elle à tenir ses troupes, c’est-à-dire à garder une influence suffisante pour imposer l’unanimité derrière elle du camp des libéraux ?

C’est peut-être d’ailleurs dans une pré-réunion que l’essentiel s’est joué. Angela Merkel, en chef de file autoproclamée des conservateurs européens, avait convié ou plus probablement convoqué les chefs de partis de son bord politique au traditionnel déjeuner qui précède les sommets européens. Ce qui a été dit dans cette réunion off n’a pas été divulgué. Toujours est-il que les choses ne se sont probablement pas passées comme le pensait la chancelière. La défaite de la Mannschaft contre la Squadra azzura jeudi soir était prémonitoire de ce qui allait se passer le lendemain à Bruxelles : l’Allemagne a dû plier sous la pression des pays latins, Espagne et Italie en tête, pays pourtant gouvernés par des formations de droite.

La chose n’est pas étonnante. Elle confirme que l’élection de François Hollande a mécaniquement déverrouillé la discussion européenne : lorsque le couple franco-allemand fonctionne, c’est-à-dire lorsque la France et l’Allemagne ont une relation équilibrée, sans que l’une ne soit soumise à l’autre par une attitude de soumission ou de courtisanerie, alors l’Europe peut avancer. Le mécanisme est simple : lorsque les deux grands pays de la zone intégrée du continent débattent sur une base d’égalité, ils ouvrent un espace de débat pour l’ensemble des membres de l’UE. Dans ce cadre, le débat n’est plus faussé par l’imposante suprématie de l’un ou de l’autre, et les petits pays sont davantage en mesure de faire valoir leurs intérêts réels. Merkel pouvait être effrayante pour les pays du Sud tant qu’elle était flanquée d’un Nicolas Sarkozy obéissant au doigt et à l’œil à ses diktats. Elle l’est beaucoup moins dès lors que son isolement (existant de facto depuis plusieurs mois) est percé à jour. A tel point que La Repubblica a pu parler dans son édition du 28 juin d’axe Monti-Hollande[4. La Repubblica, 28/06/2012 : « Accordo su crescita e anti-spread vince l’asse Monti-Hollande »].

Elle confirme également que si l’austérité semble être politiquement majoritaire en Europe, ceux qui la défendent en théorie sont prêts à faire des concessions à l’idéologie pour sortir de la nasse. Cela ne veut évidemment pas dire que Mario Monti ou Mariano Rajoy se sont convertis à l’idée de la relance dans la nuit, mais simplement que devant la situation alarmante de leurs pays respectifs, ils ont renoncé à un certain nombre de leurs blocages théoriques et ont imposé à la dame de fer de Berlin de faire de même.

Les décisions sorties de la rencontre de Bruxelles restent néanmoins très partiellement satisfaisantes. Certes, Fonds Européen de Solidarité Financière et Mécanisme Européen de Solidarité pourront recapitaliser directement les banques de l’Eurogroupe. Certes, François Hollande a marqué des points importants en obtenant que la force de frappe de la Banque européenne d’investissement soit augmentée, il a gagné sur les project bonds, sur la mobilisation des fonds structurels et sur l’affectation prévue de 1% du PIB européen à la croissance. Comme prévu, la chancelière allemande a donné son feu vert pour une taxation des mouvements de capitaux, ce qui faisait partie de l’accord qu’elle a conclu avec le SPD le 20 juin dernier.

Néanmoins, la non-remise en cause du traité budgétaire a de quoi refroidir l’ambiance. Inclure un volet croissance aux côtés des règles d’or budgétaires – qui portent bien mal leur nom- risque d’être un coup d’épée dans l’eau juridique. En effet, une règle d’or budgétaire est un instrument juridique contraignant. A partir du moment où elle rentrera dans la législation des pays membres, soit dans la Constitution, soit par une loi organique comme l’envisage François Hollande, elle aura un caractère obligatoire et sa non-application sera facilement détectable. Le traité budgétaire prévoyant des mécanismes de surveillance – il faudrait dire délation – des Etats entre eux, il sera très compliqué de sortir du cadre. A l’inverse, le fameux volet croissance aura davantage le caractère d’une déclaration de principes, d’ordre symbolique plus qu’opérationnel.

Comment envisage-t-on sérieusement une relance avec un corset budgétaire aussi serré ? Les deux règles étant inconciliables, celle dont l’effet juridique direct est incontestable prendra le pas sur l’autre. Mettre en place un fédéralisme budgétaire en reléguant aux oubliettes le fédéralisme monétaire, tel était au fond le but d’Angela Merkel. De ce point de vue, elle a gagné son pari.

Le sommet de Bruxelles s’achève donc sur un bilan en demi-teinte. Le retournement attendu a bien eu lieu, et François Hollande a clairement réussi à isoler Angela Merkel, ce qui était le préalable à toute avancée. Mais elle a réussi à préserver le carcan dans lequel elle souhaite enfermer la zone euro, celle de l’austérité, au prix du bâillonnement des Parlements nationaux et même du Parlement européen. Le nouveau Président français saura-t-il utiliser au profit d’une vision économique alternative la nouvelle configuration des forces en présence ? Saura-t-il faire accepter à son opinion publique le renoncement à la souveraineté budgétaire, qui est le nerf de la guerre politique ? Rien n’est moins sûr.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

Gay pride : Papa, papa, la bonne et moi

43

La France a beau avoir reculé devant Berlin en renvoyant aux calendes grecques les euro-obligations, elle n’en a pas moins montré sa puissance en regroupant ses chars dans les rues parisiennes. Car la France a sa fierté et ses soldats. Capuchon au fusil, plumes dans le derrière et escarpins pour rangers, les combattants d’une France libre ont défilé samedi dans la capitale, estoc au conservatisme et aux idées séculaires d’un autre temps. Mais cette année, la marche des fiertés avait une saveur particulière qui a relégué les parfums de fraise et de banane à de vulgaires fragrances de préservatif. La veille, le ministre délégué à la famille, Dominique Bertinotti, rappelait en effet la volonté gouvernementale de tenir les engagements de campagne de la gauche en ouvrant le mariage et l’adoption aux homosexuels.

Longtemps réticents au mariage gay et à l’adoption, il semblerait que les Français y soient désormais favorables, les arguments ayant fait chemin. Et pas n’importe lesquels. Ainsi, tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’il vaut mieux un enfant heureux et en bonne santé, éduqué par deux pères (ou deux mères) aimant(e)s qu’un enfant malheureux et malade, fruit d’un mariage hétérosexuel, dont les parents ne s’aimeraient pas. Avec le brio qu’on lui connaît, Rachida Dati a rappelé au micro de Jean-Jacques Bourdin le calvaire de la petite Marina, morte sous le coup de ses parents, couple hétérosexuel, arguant qu’un couple du même sexe n’est d’ailleurs pas obligatoirement une source de « déséquilibre ». CQFD.

Passons sur ces raisonnements qui auraient toute leur place dans les Réfutations sophistiques d’Aristote ; passons sur la négation du rôle de l’Etat qui, du monopole de la violence légitime en vient à célébrer celui de l’amour sublime ; passons sur l’objet de la loi désormais enfermée dans une conception de l’égalité qui ne trouve pas de limites en elle-même. Et qui ne se fonde que sur la revendication régressive d’une marche qui doit moins son succès à l’assentiment général qu’à une démonstration huilée de corps bodybuildés. Mais si les homosexuels s’aiment et qu’ils veulent le sceau de l’Etat, après tout pourquoi pas ?

Ce n’est pas le mariage homosexuel qui offensera la société, ni même – soyons fous – le fait qu’il donnerait droit à l’adoption. A considérer que la France – ou le monde – regorgerait d’enfants à adopter. Le problème, c’est qu’il n’y a pas assez d’enfants à adopter en comparaison au nombre de familles désireuses d’adopter; si bien qu’il faut attendre en moyenne quatre à cinq ans pour « faire famille », si tant est qu’on remplit des critères draconiens. Or, dans la logique actuellement dominante du droit à l’enfant (et non pas du droit de l’enfant), c’est inéluctablement vers la gestation pour autrui que portera le prochain combat des associations homosexuelles.

Notre société va se mettre à fabriquer des enfants au lieu de les concevoir. Comme toute production, celle-ci aura une valeur marchande qui mettra en jeu un créancier (le couple désirant avoir l’enfant), un débiteur (la mère porteuse dont l’obligation consiste à porter un enfant) et la fourniture d’une prestation (qui ne sera ni plus ni moins que l’enfant). Les partisans d’une telle loi ont beau jurer qu’un cadre législatif encadrera la pratique et misera sur la solidarité, on n’enlèvera pas à la condition humaine sa dépendance économique au monde. Les relations sociales se confondent ainsi avec la marchandise, qui devient alors le fétiche des pouvoirs humains, comme l’analysait Karl Marx.

Il restera évidement à (re)nier l’élémentaire, à savoir la filiation biologique, la maternité de fait de la mère porteuse (« Mater semper certa est »), la paternité de fait du mari si cette dernière est mariée (« Pater is est, quem nuptiae demonstrant ») et l’impact psychologique d’un enfant enjeu d’une transaction sinon d’une tractation entre des intérêts différents.

A l’heure de la chasse aux lupanars et à leurs charmantes hôtes, il est bien paradoxal d’ouvrir droit à ce qui deviendra, à n’en pas douter, un véritable commerce du corps humain et une synthétisation de l’enfant.

*Photo : Dykes And The City

Fausse intégration, vraie désintégration

76

Je ne me rappelle plus quand je suis devenu passible de l’accusation de racisme, mais je dois me rendre à l’évidence : en observant ce que notre société dénonce et condamne aujourd’hui comme tel, je réponds aux critères. Cela n’a pas toujours été le cas.

J’en garde un vague souvenir mais, vers l’âge de 12 ans, j’ai été bouleversé par la lecture de Black Boy, histoire d’un petit garçon noir grandi aux États-Unis écrite par Richard Wright, dans laquelle je m’étais plongé un peu par erreur, confondant l’auteur avec son homonyme, clavier des Pink Floyd. L’un des premiers romans où je trouvais un frère, une âme proche, l’histoire d’une solitude, d’un isolement qui avait touché l’adolescent introverti que j’étais alors. Plus tard, je découvris Chester Himes, dont je lus quelque temps les enquêtes policières menées par ses deux fameux gros flics de Harlem, avant de réaliser, avec ses récits plus autobiographiques, dont S’il braille, lâche-le !, témoignage poignant d’un racisme vécu, que l’auteur était noir. Je me souviens encore d’un voyage en Afrique, des pistes du Bénin et du Niger où, tassé dans un taxi-brousse avec beaucoup plus d’Africains que le minibus pouvait en contenir, j’étais ballotté et ravi. Enfin, je n’oublie pas les nombreux compagnons de travail noirs ou arabes croisés sur des chantiers, le lien tissé sans dire un mot par le labeur partagé, infiniment plus engageant que celui qui me rapprochait du client ou de l’architecte, pourtant « frères » de couleur. Étais-je raciste alors ? Sans doute non. Le suis-je devenu ? À entendre les antiracistes, il semblerait que oui.[access capability= »lire_inedits »]

Depuis ces années où Lévi-Strauss parlait avec Mitterrand de ce fameux « seuil de tolérance » que l’on estimait alors autour de 10%, certaines choses ont changé. Le racisme, l’immigration, la tolérance ? Sans doute un peu tout ça.

Plus personne ne défend des théories sur la supériorité d’une race sur une autre : il suffit de comparer Barack Obama à Franck Ribéry pour comprendre combien tout cela fut idiot. Mais le racisme a changé. Aujourd’hui, est tenu pour raciste celui qui dénonce les dangers d’une immigration de peuplement ou, pire, celui qui commence à douter que certaines populations, venues du tiers-monde hier ou il y a trois générations, puissent devenir pleinement françaises un jour. Je suis de ceux-là. À moins d’élargir l’idée France à un tout qui ne contiendrait plus rien, à un passeport assorti de revendications et d’une toute nouvelle arrogance, je ne crois plus au leurre de l’intégration. Je parviens de moins en moins à distinguer nombre de ces néo-Français de leurs anciens compatriotes restés au pays. Ceux-là, même en pariant sur l’avenir avec toute la force de mon optimisme, je n’arrive plus à les voir comme des Français, même en devenir. Je ne vise pas seulement ici l’islam politique, hostile et menaçant, ni même la délinquance surreprésentée ethniquement, mais les modes de vie adoptés par des communautés par ailleurs pacifiques, dont certains membres travaillent et payent des impôts. Pour le raciste version 2012 que je suis manifestement devenu, l’intégration ou l’assimilation sont des illusions plus grossières encore que la promesse transsexuelle.

Un homme ne devient pas femme par simple ablation du pénis. Mais un individu né par erreur anatomiquement homme mais psychologiquement femme peut, si l’on croit ceux qui l’ont vécu, retrouver une unité de genre par la chirurgie. On ne devient pas non plus français d’un coup de tampon, on acquiert tout au plus le droit d’essayer de le devenir. Pour cela, il faudrait que la France ne soit pas seulement un choix de la raison, mais aussi un élan du cœur – celui-ci pouvant d’ailleurs naître de celui-là, mais à condition de ne pas attendre trop longtemps. Or, je ne vois pas beaucoup d’Afro-Français nés par erreur au Mali ou au Sénégal car habités par un goût pour la culture ou les mœurs occidentales, soucieux de prendre exemple sur les anciens Français pour adapter leur comportement aux usages en cours ici. Je vois peu d’Arabo-Français attirés sur notre sol par leur penchant pour la galanterie et quittant leurs terres natales pour tourner le dos à l’endogamie ou au mariage forcé. Il semble au contraire que les immigrés d’aujourd’hui soient bien plus soucieux de préserver leurs coutumes que ceux d’hier, car je vois, en traversant ma banlieue, de plus en plus de femmes voilées, de mères de familles nombreuses en boubous, de grappes d’hommes aux terrasses des cafés qui laissent les joies de la parité à d’autres, de voyageurs dans le RER qui gueulent dans leur dialecte, dans leur téléphone et dans les oreilles de leurs compatriotes sans la moindre gêne. Théoriquement, la grossièreté est assez largement partagée ; pratiquement, dans l’espace public, au moins d’après mon expérience, ceux qui en abusent ne sont pas les « Souchiens ».

Si des imbéciles heureux et dogmatiques pensent encore que nous avons de la chance d’accueillir toutes ces richesses, pour de nombreux Français, l’intégration est un échec. Sont-ils arrivés trop nombreux et trop vite ? Avons-nous été nous trop peu exigeants ? Il est un peu tard pour répondre à ces questions. À présent que des milliers de Français et de Françaises en droit, car parfaitement en règle, croient aux superstitions vaudoues ou pratiquent un christianisme de transes, ne sortent que voilées et ne mangent que halal, il est devenu très difficile de rejeter ces usages comme n’étant pas français sans être accusé de racisme. Je persiste à penser que ce n’est pas moi qui ai changé mais les discours sur ces questions. « La France, c’est nous ! » proclamait il y a peu une affiche de SOS Racisme. « Nous sommes français, nous n’avons ni à nous intégrer, ni à nous assimiler », déclarait dans la presse un collectif d’activistes de la diversité. En somme, un fossé se creuse entre le projet de ces enfants d’immigrés pour la France et ce que je veux en garder. Si dans toute critique ou rejet des pratiques culturelles d’autrui qui font, de mon point de vue, régresser ma société, on ne voit plus qu’intolérance et racisme, me voilà à mon tour transformé par l’intolérance grandissante à la critique d’une société qui devient multiculturelle en intolérant et raciste. Ce chantage devient fatigant et, au risque d’aggraver mon cas, je commence à me demander si, finalement, ce n’est pas plutôt l’émigration (de certains néo-Français) qui serait une chance pour la France.[/access]

*Photo : islamicus

Crise : suite et pas fin !

41

On prévoyait un déficit public français de 4,5% du PIB pour 2012. Mais au vu de la conjoncture récessive, nous nous dirigeons plutôt vers les 5%. Aussi, pour atteindre l’objectif fixé à 3% du PIB en 2013, de nouvelles mesures s’imposent : si François Hollande avait annoncé des hausses d’impôt pendant sa campagne, le gouvernement Ayrault entend aujourd’hui diminuer certaines dépenses publiques, voire baisser le nombre de fonctionnaires.

Et il y est bien obligé ! Car l’hypothèse rose d’un quinquennat avec 2,25% de croissance par an, soit 11,25 points cumulés sur cinq ans, s’éloigne à pas de géants. Sur deux ans, le PIB augmentera de 0,4% en 2012 puis de 1,3% en 2013, ce qui fait 1,7 point cumulé. Il reste donc 9,5 points de croissance à trouver en trois ans, soit environ 3,1 points par an. C’est inenvisageable. Autrement dit, l’annonce d’une réduction à zéro du déficit public sur la base du scénario du candidat Hollande est un mensonge programmé.

Dans ce contexte, la hausse du SMIC de 2% apparaît bien mesurée et intelligemment proportionnée. Cette modération salariale n’empêche pas la France d’afficher la hausse tendancielle la plus élevée pour le coût du travail peu qualifié. Entre 1970 et 2010, le salaire minimum français a cru de 2,5% par an, bien plus que la moyenne européenne, entraînant destructions d’emplois industriels et délocalisations en chaîne.
Certes, le SMIC contribue à réduire les inégalités. Mais à quel coût ? On constate que le salaire minimum favorise la création d’une catégorie d’emplois précaires à temps partiel, ce qui aboutit à ce que la probabilité de transformation d’un CDD en CDI soit moitié moindre en France que dans le reste de l’Europe.

Pour autant, tout n’est pas noir en France. Le projet de Banque Publique d’Investissement constitue ainsi une avancée positive en ce que ce nouvel établissement agira sur l’offre tout en palliant la défaillance bancaire dans la distribution de crédit, cette dernière se trouvant actuellement au point mort. Cette banque publique devrait s’appuyer sur les compétences d’Oséo en termes de garantie de crédits et les interventions du Fonds Structurel d’Investissements (FSI) en fonds propres et capitaux hybrides. Par ce biais, se mettra en place en 2013 un véritable outil de transformation industriel, qui ne sera efficace qu’à deux conditions :
– que les entreprises se restructurent (ce qui arrive avec les difficultés) ou lancent des projets d’investissement (c’est plus rare !)
– qu’on lui laisse le temps d’agir à long terme.

Or, du fait de son déficit commercial, la France appartient désormais à l’Europe du Sud, avec les autres pays du « Club Med »[1. Moins séparés de l’Europe du Nord par la dette publique que par les déséquilibres commerciaux.]. Nous marchons en effet vers un endettement public égal à 90% du PIB. Même l’Italie présence une situation plus saine que la nôtre, malgré sa dette publique de 120% du PIB, grâce aux inflexions à long terme et à la logique de désendettement insufflées par les gouvernements transalpins. Compte tenu de ces contraintes, les responsables politiques français semblent avoir compris qu’une simple relance keynésienne n’aurait aucun sens. Insuffler du pouvoir d’achat et décupler la demande ne riment à rien tant que l’appareil productif et industriel n’est pas assez compétitif et indépendant des importations pour se « redresser » – à bon entendeur…

Voilà le vrai sens de la hausse modérée du SMIC, au-delà du signal symbolique et électoral : en économie ouverte, Keynes a les mains coupées. Si l’on se penche au chevet de nos échanges, force est de constater que la monnaie unique a désintégré les balances commerciales des pays de l’UE. Certains sont devenus structurellement très déficitaires avec une industrie incapable de répondre à la demande locale (Grèce, Portugal). Depuis quelques années, la France – dont la balance commerciale restait faiblement excédentaire en 2000 – connaît un commerce extérieur structurellement déficitaire entre -3 et-4% de PIB. L’Italie est dans une situation meilleure de ce point de vue avec un déséquilibre commercial en amélioration qui culmine à -1% du PIB. Ce n’est un secret pour personne : l’Allemagne est une machine à exporter avec un solde extérieur courant correspondant à 6% de son PIB. A ce propos, on ne soulignera jamais assez le dérapage des coûts français par rapports aux coûts allemands depuis dix ans.

Plus globalement, si la balance commerciale cumulée de la zone euro est à peine équilibrée, les déséquilibres qui y apparaissent ici ou là résultent des pertes de compétitivité et de l’augmentation du coût du travail qui grèvent une économie comme la France. Dans l’Europe du Sud, à laquelle nous appartenons économiquement, les politiques de soutien de la demande n’ont fait que déséquilibrer un peu plus les comptes extérieurs entre pays de l’Euroland.

La prime à la casse automobile est l’exemple même d’un choix à courte vue pour doper artificiellement la conjoncture et le pouvoir d’achat. Que d’aucuns l’évoquent actuellement comme une solution miracle à la crise devrait nous alarmer : dans quel monde (et quelle Europe) ces esprits légers vivent-ils ?

*Photo : Stéfan

Les vacances de M. Le Pen

7

En Tunisie, après les émeutes salafistes mollement condamnées par le gouvernement, on imagine les hôteliers bien à la peine. Pour relancer une saison touristique en berne, mes compatriotes ont eu la riche idée d’accueillir une haute personnalité toujours en quête du bon mot « nauséabond » qui lui fera retrouver la une des quotidiens. Cette nouvelle star des spots de Hammamet s’appelle… Jean-Marie Le Pen ! En vacances au Cap Bon avec son épouse Jany, le vieux lion – 84 ans cet été, mine de rien…- s’il n’a plus besoin de faire le vide autour de lui, provoque toujours du bruit et de la fureur. Pour preuve, un parti tunisien centriste a opportunément décidé de recuisiner à la sauce harissa le Goldstein de la vie politique française.

Pour la direction du mouvement Al-Majd, Jean-Marie Le Pen est indésirable en Tunisie, because il n’aimerait pas les Tunisiens en France. D’où cette alternative implacable : « Les Tunisiens soit on les aime partout soit on les quitte ! ». En toute logique, Majd réclame donc l’extradition du fondateur du FN, arguant que « l’entrée de Jean Marie Lepen, tortionnaire endurci en Algérie et porteur d’une idéologie fasciste, est un outrage aux valeurs de la République et une injure aux martyrs du mouvement de libération nationale. Le parti Al-Majd dénonce l’arrivée sur notre sol d’un leader raciste aux multiples prédications anti-maghrébines, accusé d’actions xénophobes souvent violentes et assumées » Rien que ça !

Nous ne demanderons pas aux majdistes l’adresse de la mosquée ou de l’église dans laquelle Jean-Marie Le Pen prêche la haine, ni ne leur expliquerons que le FN n’exige plus l’expulsion systématique des étrangers depuis belle lurette. Mieux, nous leur pardonnerons leur antifascisme d’opérette, maladie infantile d’un parti créé il y a moins de dix-huit mois.

Mais à vigilants, vigilant et demi. Comme le souligne maître Vergès à longueur de plateaux télévisés, au risque de froisser Solferino, rappelons que l’usage de la torture en Algérie a été commandité par des ministres socialistes, à commencer par Guy Mollet et son ministre de la Justice… François Mitterrand.

Ni putes, ni putes…

114

Georges Kaplan, notre parangon du libéralisme chimiquement pur, explique à Najat Vallaud-Belkacem qu’il est absurde et infondé de vouloir interdire la prostitution. Avant de lui répondre, je précise que rien ne m’énerve autant que le puritanisme. Qu’il soit de droite ou de gauche. Qu’il vienne du bénitier ou d’un certain républicanisme qui ne fait que laïciser les névroses judéo-chrétiennes sur le sexe en général, le sexe et l’orgasme féminins en particulier.

Face à ce qui fait peur, on peut verrouiller ou on peut aussi, à l’inverse, autoriser tout et n’importe quoi. Dans les années 1970, à en croire des éditeurs ayant pignon sur rue et leurs écrivains, la pédophilie devenait une émancipation pour le petit garçon et son amant plus âgé.
Quant à la prostitution, un discours très énervant « post-néo-féministe » explique depuis quelques années qu’au bout du compte, on peut être une prostituée heureuse, libre, émancipée et que la violence du maquerellage façon La dérobade[1. La dérobade de Jeanne Cordelier (1976). Et adaptation de Daniel Duval, avec Miou-Miou en 1979] appartient au passé, exception faite des malheureuses filles de l’Est et de quelques cas sociaux. C’est finalement le discours de notre ami Kaplan : la prostitution n’aurait rien de condamnable en soi parce qu’elle est le plus vieux métier du monde, et qu’à partir du moment où la transaction repose sur un contrat sans contrainte, qu’il s’agisse de vendre son cul ou des aspirateurs, cela revient au même.

Il n’y aurait donc pas d’autre choix que le néo-puritanisme de madame Vallaud-Belkacem et la permissivité de monsieur Kaplan.
Alors, reprenons les choses dans l’ordre. Si la ministre de l’égalité hommes/femmes veut interdire la prostitution, c’est parce qu’elle est rigoureusement incapable, avec le gouvernement qu’elle représente, de changer véritablement les rapports de force dans le monde du travail. Elle fait donc de la morale sociétale, faute de marges d’action pour le pouvoir politique dans une société de marché régie par des organismes supranationaux non élus. C’est très vilain, disent les nouvelles dames chaisières, la prostitution ! Et cachez cette délocalisation que je ne saurais voir !
Les trois quarts du temps, effectivement, c’est sordide, violent, mortifère, la prostitution. C’est l’extrême aboutissement de la misère sociale et de la précarité. Ce n’est pas pour rien si Marx voyait dans le mariage bourgeois du XIXème siècle la forme la plus achevée de la prostitution. Les parents vendaient leurs filles qui allaient devenir des épouses éternellement mineures au regard de la loi. Mais en échange, ces mêmes parents accroissaient leur patrimoine ou gagnaient un capital symbolique avec la particule aristocratique du futur gendre. Interdisons donc la pute, disent les modernes, nous interdirons cette violence archaïque faite à la femme.

Le problème, vous l’aurez compris, c’est que la prohibition de la prostitution est un pis-aller, un remords pour une gauche capitularde qui aurait voulu changer le monde du travail lui-même et ne veut plus voir qu’il n’y a pas de grande différence entre faire le tapin sur un périphérique et être prêt à se vendre à un employeur en position de force absolue dans une société gangrénée par un chômage endémique et une crise structurelle du capitalisme.
Quant à Georges Kaplan, ce qui l’agace dans cette éventuelle prohibition, c’est qu’elle introduit une réglementation ! Horreur, malheur ! Une loi, une loi contre le contrat. Bon lecteur de Walter Block dans Défendre les indéfendables[2. Défendre les indéfendables, proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société, Les Belles Lettres], il refuse assez honnêtement toute forme de prohibition. Pour lui, la prostitution est une affaire de responsabilité individuelle. Rien ne force dans l’absolu la prostituée à se vendre ou le consommateur de drogue à acheter au dealer. De même, Walter Block, toujours lui, explique que celui qui est l’objet d’un chantage n’est pas forcé de céder au chantage. Par exemple, quelqu’un vient vous voir et vous demande une certaine somme pour ne pas révéler que vous êtes homosexuel. Ou vous payez pour être tranquille, ou vous ne payez pas et vous assumez.
Pour Kaplan ou Walter Block, rien d’illégal, rien d’immoral. Ce qui est illégal, ce n’est pas le chantage, c’est l’extorsion. Je viens vous voir, j’applique un revolver sur votre tempe et je menace de tirer si vous ne me donnez pas une certaine somme d’argent. Là, même le libéral estime que ce n’est pas acceptable.

Il y a la même hypocrisie chez Najat Vallaud-Belkacem et chez Georges Kaplan. L’une veut interdire la prostitution pour oublier qu’elle ne peut plus changer la société, l’autre veut l’autoriser, la pérenniser parce qu’elle représente un certain idéal dans l’échange commercial et contractuel d’un monde du travail enfin raisonnable.

Que l’on nous permette de penser une autre voie. Celle qui, par la redistribution équitable des richesses, l’éducation, le rapport à l’autre pensé de manière nouvelle n’aura plus besoin de criminaliser la drogue ou la prostitution, ni de les considérer comme un exercice normal d’une liberté libérale. Une autre voie qui en faisant disparaître les raisons du malheur fera disparaître le malheur, qu’il s’agisse d’un fix d’héroïne dans un squat ou du corps profané d’une jeune albanaise dans un parking pour routiers… Un autre monde, sans ce genre d’alternative piégée comme un champ de mines, est possible. Utopie ? Et alors…

*Photo : Lumi Zúnica – Fotojornalismo

LeBonCoin.fr fait son entrée dans la littérature française

1

Après la tragique disparition de son frère Jules, Edmond de Goncourt décida de poursuivre la fabuleuse collection d’art ancien qu’ils avaient commencée ensemble, mais aussi d’en organiser la dispersion, dont son testament prévoyait qu’elle aurait lieu aux enchères au lendemain de sa mort. Pas question, pour lui, de renoncer aux chasses subtiles qui rythment la vie du collectionneur, ni aux délicats plaisirs de la possession ; mais pas question non plus de condamner ces objets- si passionnément convoités- à finir dans l’indifférence générale, sous la poussière grisâtre d’une vitrine de musée. On n’a pas le droit, estimait Goncourt, d’arracher un bel objet aux désirs des autres, et le devoir paradoxal de tout collectionneur est de songer à la dispersion de qu’il a eu tant de mal, et de bonheur, à rassembler.

Le propos d’Yves Dauteuille, qui vient de faire paraître un drôle de petit livre intitulé La collection, est à la fois semblable et différent. Différent, dans la mesure où les pièces composant sa collection à lui relèvent moins du palais que du bazar, et que ce qui les réunit, c’est simplement d’avoir perdu toute utilité pratique à ses yeux, puis d’avoir été entassés par ses soins au fond de son garage. Un peu juste pour faire une collection, dira-t-on – même quand lesdits objets répondent aux doux noms d’arrosoir, de table à langer, de cloche à fromage, de valet à vêtements, de support pour tuyau d’aspirateur, de pouf, de tréteau, etc. Autre différence notable : Yves Dauteuille, contrairement à Edmond de Goncourt, n’éprouve plus aucun plaisir à posséder, à caresser, à contempler ces objets naguère amoureusement acquis chez des marchands aussi renommés qu’IKEA, Carrefour, Auchan, Lidl, Décathlon ou la Halle aux chaussures : c’est pourquoi notre homme a entrepris de s’en séparer de son vivant, en les proposant à la vente sur le site Internet Leboncoin. Et pour y parvenir, de rédiger, sur chacune des pièces de sa collection, une brève notice accompagnée d’une photo de son cru.

Ce qui rapproche pourtant Dauteuille et Goncourt, c’est la volonté, et, il faut bien le reconnaître, le talent de faire naître, ou plutôt, renaître la passion. Et ici, on a beau dire, c’est Dauteuille qui remporte la palme. Car ce qu’il offre aux éventuels acheteurs, ce ne sont pas des dessins de Fragonard, de sublimes pastels de Nattier ou des netsuké inestimables – mais ce que notre société de consommation produit de plus effroyablement quelconque : bref, ce qu’il se propose, c’est de (re)vendre l’invendable. De faire désirer l’indésirable. Et, comme Goncourt, il le fait avec des mots – composant des petites annonces d’anthologie qui confèrent à chacun des rogatons minables ainsi offerts le prestige fascinant de la pièce unique, la valeur presque intimidante du chef-d’œuvre ou du trésor.

Alors, bien sûr, la prose n’est pas de la même eau que celle du romancier XIXème ; pour le meilleur et pour le pire, elle est de notre temps à nous, rapide, débraillée, truffée de calembours à la tonne et de jeux de mots laids. Mais il faut reconnaître que, dans ce genre inédit, l’exercice est magistral. A force de croiser l’absurde et le cocasse, Pierre Dac, Alphonse Allais et l’Almanach Vermot, Dauteuille réussit l’impossible : il parvient à vider son garage, à ressusciter la convoitise d’acheteurs blasés, et à faire rire le lecteur de ce catalogue des gloires de notre monde dont la banalité étouffante aurait dû le faire pleurer.

Yves Dauteuille, La Collection, Flammarion, avril 2012, 94 p.

*Photo : Lucidio Studio

La RATP ose l’Osmose

7

Au siècle dernier, croyez-moi, il existait des abribus ! Le Larousse est limpide à leur propos : il s’agissait d’« édicules comportant des panneaux publicitaires, faits pour abriter les personnes qui attendent l’autobus ». L’affaire était claire et simple : un ensemble d’individus grégaires, réunis autour d’un même projet (prendre le bus) se rapprochaient les uns des autres − sous l’édicule − afin d’échapper aux intempéries. En général, le temps passait, les nuages aussi, les femmes peaufinaient leur maquillage, les hommes lisaient France-Soir d’un air pénétré, les gamins ployaient sous le poids de leur cartable en peau de cuir et soudain, au loin, apparaissait le bus 91 (Bastille-Montparnasse 2 Gare TGV). Alors la joie collective était grande, et l’on tendait son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie.

Seulement, voilà, les abribus, c’est terminé ![access capability= »lire_inedits »] À l’instar des téléphones filaires en bakélite, des bistrots de quartier où l’on pouvait jouer au 421 en buvant un Picon-bière, des porte-jarretelles et des disques microsillons en vinyle. C’est ce que j’ai découvert en cherchant justement à prendre le bus 91 à l’arrêt « Gare de Lyon-Diderot », dans le 12e arrondissement de la capitale. Je m’attendais à trouver l’habituel et immuable abribus sans histoire, mais j’ai été confronté à… « une démarche ambitieuse de recherche sur les espaces de transport du futur, appelée Osmose » (selon le dossier de presse de la RATP). Car oui, on avait transformé cet anodin édicule urbain en colossal « lieu de vie » expérimental…

La première chose que j’ai vue de cet édifice tentaculaire était le slogan du sous-traitant proposant du café sur les lieux : « L’amour, l’art et la manière. » Chiche ? On nous vendait donc presque du bonheur… « Dans le cadre du projet European Bus System of the Future − poursuit le dossier de presse − cette réalisation concrète traduit la vision de la RATP sur la place qu’une station de bus conséquente peut occuper dans l’espace urbain, en tant que lieu multifonctionnel assurant une meilleure qualité de service aux voyageurs, aux passants et aux riverains. » La RATP, n’oublions pas son slogan, veut nous faire « aimer la ville »… ce qui est certainement plus simple que de nous transporter d’un point A vers un point B.

Le projet s’appelle « Osmose », car il convient de ne pas diviser les usagers des espaces publics partagés ; et qu’il est normal de concevoir avec citoyenneté un devenir urbain authentiquement harmonieux. L’espace en question − de plus de 80 m² − comporte pléthore d’écrans, de vélos électriques amusants et se trouve même doté d’une bibliothèque en « libre service » dont le principe de fonctionnement m’a échappé , et dans laquelle je n’ai rien trouvé de Raymond Queneau : ni Zazie dans le métro ni Exercices de style… Par ailleurs, le dossier de presse promet ceci : « Une ambiance apaisante et confortable a été spécifiquement mise au point avec une animation lumineuse et sonore originale, évoluant tout au long de la journée. » Et c’est sans parler des fameuses cloisons chauffantes de cet abribus de concours , que même l’Amérique nous envie ! Grâce à une « signalétique redimensionnée pour faciliter l’accessibilité visuelle », je n’ai eu aucun mal à trouver le chemin de la « borne interactive trifaces proposant des petites annonces sur Paris ». Au-delà… « une connexion Wi-Fi publique et une prise électrique permettant le rechargement de petits équipements personnels »… ce qui permet de consulter ses mails tout en se rasant électriquement, tout en pensant aussi aux prochaines échéances électorales. Et en cas d’effervescence, pas de panique, on a prévu un « défibrillateur, pour intervenir en cas d’urgence ». Quant au clou du spectacle − dans le brouhaha de cette jongle − c’est un jingle. Pardon, un sonal. « Enfin, un bref timbre musical (un sonal) sera émis dans la partie centrale lorsque le bus est à distance d’approche. » Alors la joie collective sera grande, et l’on tendra son titre de transport au poinçonneur avec un authentique sourire de courtoisie !

Ne raillons pas outre mesure ce projet européen appelé « Osmose »… Il nous faudra peut-être bientôt nous plier à sa logique. Un abribus, en fait, n’est pas seulement un abribus. Un abribus vous possède. Au-delà, on s’amuse de l’expérience, qui a sans aucun doute été impulsée par de savants comiques à lunettes carrées qui ne prennent jamais le bus. Savez-vous pourquoi le siège social de la RATP est entouré de gazon ? Pour étouffer le bruit de l’argent que l’on jette par les fenêtres… Alexandre Vialatte suggérait tendrement : « L’homme est un animal à chapeau mou qui attend l’autobus 27 au coin de la rue de la Glacière. » Oui, et non. Je suggère pour ma part : « L’homme d’aujourd’hui est un animal mou à chapeau absent qui attend l’autobus 91 avec tout le confort moderne… »

Comme disait le poète, les c… ça osmose tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît.[/access]

Jacques Anquetil : pédaler moins pour gagner plus

8

Au commencement il y eut la France, un pays si charmant, si réussi, qu’on eut très tôt envie d’en faire le tour, précisément. Tout était là, ne demandant qu’à servir : des petites routes serpentines, des faux plats, des raidillons, des altitudes, des creux, des bosses, et des cœurs prêts à chavirer pour les vainqueurs et à prendre le parti des vaincus.

De quelle principauté médiévale tenait-il sa tranquille assurance, qui le faisait paraître seigneur parmi ses besogneux rivaux ? Tel un grand féodal dominant le tumulte, il laissait derrière lui la cohorte effarée de ses vassaux. Long viking mince aux muscles d’athlète de fond, profilé pour la course, telle une forme en aluminium, il manifesta aux yeux du monde l’insupportable facilité d’être un champion cycliste. Et s’il demeura agaçant au plus haut point, c’est qu’il parvint à dissimuler son effort et ses souffrance. Aérien, gracieux et souple comme une herbe de prairie, il disposait d’une réserve considérable de moyens, qu’il sembla n’épuiser jamais. Jacques Anquetil (1934-1987), prodigue en tout, ne fut en effet économe que de sa peine : il pédalait moins pour gagner plus !

« Maître Jacques » se joua des côtes les plus raides, des virages en tête d’épingle, de l’écrasante chaleur de la plaine comme des sommets enneigés ; jusque dans les terribles pentes du Tourmalet, il voulut qu’on prît ses grimaces pour des sourires. Dans son sillage princier, tous, vaincus par avance, obstinés cependant, cherchaient moins à l’affronter qu’à recevoir un peu de la manne dont la providence et la génétique l’avaient comblé. Jacques Anquetil, servi par des dons naturels d’exception, s’exonérait des sacrifices, voire des contraintes les plus élémentaires de son sport si rude. Sur sa machine, il adoptait, sans la chercher, la position qui lui assurait le meilleur coefficient de pénétration dans l’air : il se métamorphosait alors, et toute son apparence était celle d’un elfe sur deux roues, d’un personnage de légende et d’ironie. Son pouls, au repos, frappait quarante pulsations à la minute, soixante-dix dans l’effort violent, mais, pour sa diététique, il s’inspirait de Gargantua !

Je le croisai, peu de temps avant sa mort, prématurée, dans un café de la rue Drouot. Je me souviens de son entrée, des quelques amis qui lui faisaient une cour aimable. La salle se leva, l’applaudit bruyamment. Il nous répondit par un grand sourire de renard et par un geste circulaire du bras et de la main. Plus tard, on voulut nous révéler des choses cachées : je compris surtout qu’il aimait les femmes et que ces dernières ne détestaient pas lui faire plaisir. J’en conclus que Jacques, seigneur d’Anquetil, fut un heureux homme.