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Après le Chavisme, le Chapisme !

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manifeste chap temple

Nous vivons une période trouble. Perte des repères, déliquescence des élites, vulgarité généralisée : le laid a peu à peu envahi notre société. Nos politiques sont habillés comme des représentants de commerce, nos acteurs se vautrent dans des tenues où le négligé côtoie allègrement le crado et l’homme de la rue a définitivement perdu la bataille de l’élégance. Il suffit de regarder nos vieilles photos de famille pour que la vérité (terrible) éclate enfin à nos yeux. Le constat est sans appel. Nos grands-pères avaient tout simplement de l’allure. Riches ou pauvres, ils avaient la décence de se vêtir convenablement. Comment remédier à cette situation ? Croire en un monde meilleur où les hommes s’afficheraient à la ville en costume de tweed et cravate en tricot, chausseraient des souliers cirés et patinés, s’harnacheraient de bretelles en soie ou enfileraient des demi-bas en fil d’Ecosse.
Une solution : partir à la recherche de nos plus illustres dandys britanniques. C’est ce qu’a imaginé le mouvement Chap que l’on peut traduire par « bon gars » et qui fait référence à l’expression « Old chap » utilisée par les héros de la bande dessinée Blake et Mortimer. Née au début des années 1990 en Angleterre, cette confrérie a réinventé les codes vestimentaires et une manière quasi-libertaire de se comporter en société. Composée d’anarchistes de la fripe qui se disent résistants, cette association lutte contre la standardisation ambiante. Elle prône le retour à des valeurs que certains trouveront loufoques ou excentriques comme, par exemple, le chapeau melon, l’usage de la pipe ou de façon encore plus surréaliste, le lancer de sandwich au concombre.
Plus qu’un délire potache, le Chapisme est une nouvelle « idéologie » où se mêlent humour anglais, belles manières et refus farouche de cautionner cette uniformisation qui touche l’ensemble des hommes modernes. Cette bande de gentils activistes a donc publié son manifeste politico-vestimentaire sous le titre Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne. La traduction en français de cet opuscule a d’abord paru aux Editions des Equateurs en 2010, préfacée par Olivier Frébourg qui avait jadis écrit l’admirable Roger Nimier, trafiquant d’insolence. Elle reparaît aujourd’hui chez Points en version poche. Ce guide pour gentleman recèle des dizaines de conseils pratiques qui vont de la manière de s’habiller pour lire, pour le tennis, pour la lutte ou plus subversif, cette méthode quasi-scientifique « pour tirer au flanc au travail », sans oublier un mystérieux passage consacré à « la sémiotique de la cigarette » qui permet de décrypter le fumeur que vous êtes réellement.
Derrière ces astuces et calembours, le Chapisme insuffle des vertus euphorisantes dans une époque complètement sclérosée. Il conseille aux hommes de ne plus se prendre au sérieux et surtout de soigner leur apparence. Le Chapisme est à l’opposé du bling-bling. Les gourmettes en or, les montres clinquantes et les attitudes de pubards des années 80 à la poubelle. Place aux concours de moustaches en forme de guidon, de claques ou aux joutes endiablées de parapluie ! Non, vous ne rêvez pas. Le Chapisme est un condensé de politiquement incorrect à la croisée des Monty Python et de Woody Allen. Un humour décapant au service de l’élégance. Selon Olivier Frébourg, les maîtres à penser de ce mouvement anticonformiste sont majoritairement des sujets de Sa Majesté, ils se nomment Oscar Wilde, Chesterton, Wodehouse, Winston Churchill et un certain David Niven, icône classieuse du cinéma des années 50 et 60. Dans une France fatiguée, aigrie et désabusée, adoptez ce manuel intello-chic du No Sense comme guide de vie.

Le Manifeste Chap de Gustav Temple et Vic Darkwood – préface d’Olivier Frébourg – Traduction Anne Maizeret – Points, 2013.

À la légère

Cinq nouvelles des années 1950, publiées à l’époque dans La Parisienne ou Le Figaro littéraire, et qui sont autant de portraits de femmes, que dis-je ?, d’amoureuses. Tel est le présent que nous fait Michel Déon, par le truchement des éditions Finitude, qu’il faut louer pour l’élégance du livre vert pâle qu’elles publient sous le titre À la légère – tout un programme. Geneviève l’ingénue, Agnès la coquine, Constance la pragmatique, Rose la trapéziste et, pour finir en apothéose, la plus émouvante, Maria, la pauvresse des Baléares, nous charment, nous émeuvent et nous troublent au fil de ces récits au ton délicieusement suranné. Hymne à la femme, qu’elle soit dispensatrice de plaisir ou candidate au bonheur, impudique ou abîmée en prières, À la légère plonge le lecteur dans un monde englouti, encore proche de celui de Stendhal et de Gobineau. Toute une sensibilité, que Déon illustra avec allégresse dans Un Parfum de jasmin ou dans Le Prix de l’amour, s’y traduit, tour à tour frivole et cruelle, burlesque et désenchantée – profondément humaine. À la légère ? Un talisman solaire pour effacer les rigueurs de l’hiver.

Michel Déon, À la légère, Editions Finitude, 2013.

À lire aussi : Un Parfum de jasmin et Le Prix de l’amour (Folio/Gallimard).

Le club des guillotinés

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rochefoucauld revolution francaise

Deux ou trois grincheux ont égratigné La Révolution française de Louis-Henri de La Rochefoucauld, paru en début d’année. La raison : il s’agirait d’un roman vain, moqueur, nonchalant. On est rassuré. C’est notre plaisir en littérature et c’est ce qui nous enchantait déjà dans les précédents textes de La Rochefoucauld : Les vies Lewis, Un smoking à la mer et Les enfants trouvés.
Avec La Révolution française, La Rochefoucauld règle ses comptes familiaux. Tout ça parce que, place de la Bastille, une jolie Marianne le quitte en lui disant : « Mon pauvre, pauvre type, il aurait mieux valu pour toi que tu ne sois pas né. » Pour ne rien arranger, un serveur demande au gandin, au lieu de lui resservir une bière, ses papiers d’identité. La Rochefoucauld ? C’est louche. Prière de s’expliquer. Ce que Louis-Henri va faire à la hussarde, avec une drôlerie féroce. Être né de noble extraction ou ne pas être : c’est aujourd’hui, pour lui, une question de survie.
Le dernier des La Rochefoucauld ne descend pas de François, l’auteur des Maximes, pour rien. Il use de la langue française avec la précision d’un sniper, ajoutant çà et là un zeste de négligé particulièrement de saison. Il allume une cigarette, se joue des volutes et commence son récit. On passe du coq à l’âne et d’un ancêtre l’autre. Ne pas oublier que, le 15 juillet 1789, c’est un Liancourt-La Rochefoucauld qui, alors que le Roi demandait « Hum … C’est une révolte ? », répondit : « Non Sire, c’est une Révolution. » Quelques-uns, qui attaquèrent la lignée rupificaldienne, en prennent pour leur grade : Saint-Simon, le cardinal de Retz, Chamfort. Danton, Robespierre et Saint Just : n’en parlons pas. C’est injuste, évidemment ; très brillamment visé pourtant.
La Rochefoucauld se permet tout. Il appelle son père « le grand Rabbin » et il évoque un « Bal des bêtes » donné en 1885 par la princesse de Sagan. Du coup, il en profite pour se replonger dans La Recherche du Temps perdu.
Règle d’or de sa désinvolture : surtout ne pas se priver des digressions. Ouvrir, par exemple, la première édition – préfacée par Jean Cau – de La Place de l’Etoile de Modiano, y dénicher encore un La Rochefoucauld. Le club des guillotinés, décidément, s’agrandit sans fin et, partout, des bribes de l’histoire de Louis-Henri surgissent, qu’il nous offre en pâture.
Au fil des pages de La Révolution française, on se dit que la jolie Marianne  ne reviendra pas vers Louis-Henri. Elle a tort, c’est certain. Ce n’est pas parce que l’on fait le mariole comme personne entre deux mots d’esprit foutraques qu’on ne sait toucher au plus près des émotions.  Par exemple quand il se souvient de son enfance tirée à quatre épingles, qu’il salue la mémoire d’un ami d’adolescence suicidé ou d’un un petit camarade de classe tué à coups de crosse de revolver, dans les beaux quartiers, par son père. Il cite la devise du chef vendéen Henri de La Rochejaquelein : « Allons chercher l’ennemi : si je recule, tuez-moi ; si j’avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi ! »
La vengeance de Louis-Henri de La Rochefoucauld est un enchantement, délicat comme la révérence qu’il tire : « Après m’être envoyé quelques verres derrière la cravate, je m’esquivais discrètement – j’avais un train à prendre. »

La Révolution française, Louis-Henri de La Rochefoucauld, Gallimard,  2013.

*Photo : darquati.

Le corps du déni

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michel richard corps

Qui peut s’enorgueillir de n’avoir pas en lui de craintes inexpliquées, propres à faire la fortune des psychanalystes ? Au départ de ce livre bref, il y a l’intention de Michel Richard d’éclaircir la peur panique que lui inspire l’idée de devoir être mis en présence d’un cadavre.
Peu d’entre nous s’en réjouissent, mais c’est d’une terreur invalidante dont parle l’auteur, au point qu’il a organisé sa vie de manière à toujours échapper à cette situation. « C’est par surprise que mon premier cadavre m’est tombé dessus », dit-il, non sans humour, car jamais il ne se départ d’un mélange de gravité et de drôlerie pour développer son sujet, comme s’il avait besoin de railler sa trouille. Ce premier mort à lui « tomber dessus », c’est un ami qu’il vient visiter trop tard sur son lit d’hôpital (« Sa tumeur était ce qui se faisait de mieux dans le genre, le nec plus ultra des machines à tuer… »).[access capability= »lire_inedits »] Richard, finalement, ne se sort pas si mal de cette exhibition inaugurale, car c’est plutôt, précise-t-il, la vue du cadavre en majesté qui l’indispose, « la dépouille exposée, maquillée, sur son trente-et-un » : ainsi la dérision lui permet-elle de désamorcer la bombe atomique du cadavre tant redouté.
Le père entre dans le récit à la page 33 : il ne va plus guère le quitter. Il meurt alors que Michel a 15 mois. Autant dire que le fils n’en a aucun souvenir. Pour lui, le père est donc réduit à un vide, à un rien : « Le rien, il est ce qu’on en fait », et l’auteur de s’engager alors dans une réflexion sur la présence/absence de son père, sur l’économie d‘une relation inexistante qui lui avait épargné d’avoir à déjouer les pièges de l’admiration ou, au contraire, ceux de l’opposition systématique. Jamais de désamour, jamais de mésentente. De quoi se réjouir, presque, d’être orphelin.
Mais enfin, une question lancinante revient aujourd’hui sous la plume du fils : que dois-je à cet encombrant défunt ? Quelle est ma part d’héritage qui lui appartient ? Il en vient à voir, dans son géniteur, le « cadavre originel », le mort fondateur sur lequel s’échafauderait la panoplie de ses répulsions futures, hantises dont il tient le nuancier : « Mes souvenirs d’obsèques réussis sont nombreux, quand je m’ennuie aux mariages. » Car Michel Richard assiste aux enterrements comme s’ils étaient une répétition du sien. Avec un narcissisme assumé et souriant, il profite de son livre pour organiser ses propres funérailles, choisissant les musiques qui les accompagneront − l’Aria di Almirena, chantée par sa nièce (dans les mêmes circonstances, je préférerai pour moi-même le Stabat Mater de Pergolèse) −, comptant les invités, mais oubliant (je me permets de le lui signaler) de rédiger son épitaphe, ce que, pour mon compte, j’ai eu la prudence de faire depuis bien longtemps. On aura compris que cet ouvrage vif, d’une belle facture classique, est un manuel irremplaçable, un badinage à la gravité profonde, traversée de fanfaronnades roboratives sur l’art  de faire, en sifflotant, son lit de mort en portefeuille.[/access]

Quelques corps parmi les morts, de Michel Richard (Fayard, 2013).

*Photo : Adieu Berthe.

Monsieur Spleen is back

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henri de regnier quiriny

Ce cher Alain Bonnand qui a autant de générosité que de talent – et que j’ai eu le privilège d’éditer – m’envoie à intervalles réguliers des livres anciens dont il a envie de partager le plaisir qu’ils lui ont procuré. Récemment, ce fut le cas d’Henri de Régnier dont les aphorismes me mirent en joie. En voici une dizaine que je vous livre en vrac.
1. Si tout le mal qu’on dit des femmes était vrai, elles seraient bien près de la perfection.
2. Ce qu’une femme appelle  » travailler à notre bonheur « , c’est faire ordinairement tout ce qu’il faut pour le détruire.
3. Comment se fait-il qu’entre un travail qui vous plaît, et une femme qui vous ennuie, ce soit toujours la femme qu’on choisisse ?
4. La fidélité en amour n’est que la paresse du désir.
5. Il y a un grand livre que nous n’écrirons jamais et qui pourrait s’intituler : Forces perdues.
6. Il y a chez les femmes on ne sait quoi d’intolérable qui fait que nous ne pouvons pas nous passer d’elles.
7. Si Don Juan m’avait rencontrée, pense-t-elle, il n’y aurait peut-être qu’un nom, au lieu de mille et trois, sur sa fameuse liste !
8. Il n’y a ni discrets, ni indiscrets. Les uns redisent tout de suite ce qu’on leur a conté. Les autres le répètent plus tard. Et tous inventent ce qu’on ne leur a pas dit.
9. Les gens du monde se réunissent moins pour goûter le plaisir d’être ensemble que pour s’en répartir l’ennui.
10. Vivre avilit.
Si ces quelques aphorismes d’Henri de Régnier vous ont mis en appétit, alors lisez Monsieur Spleen de Bernard Quiriny. Et même si vous les jugez un peu pâles, ne vous privez pas des notes sur Henri de Régnier qu’il nous livre avec un humour déconcertant. C’est vrai, dit-il, pourquoi s’intéresser à ce vieux croûton ? Littérairement, Gide et Breton ont tranché : lecture inutile, écrivain mineur qui n’a rien d’actuel, à part les thèmes généraux et éternels qu’on ressasse partout ? Tout simplement pour trouver ce que Régnier a cherché toute sa vie dans l’écriture, « le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile ».
Bernard Quiriny pose même une question à laquelle on se gardera bien de répondre : et si, anachronique au XXe siècle, Henri de Régnier redevenait actuel aujourd’hui ? Anachronique, donc actuel. Pourquoi pas ? Mais si Quiriny en parle si bien, c’est pour le plaisir qu’il lui a donné, parce qu’il était triste et flegmatique, parce qu’il avait des principes où il se retrouvait, parce qu’il portait très bien le monocle, parce qu’il avait l’obsession du passé, parce qu’il était sédentaire avec acharnement… parce qu’il était Monsieur Spleen. Monsieur Spleen, jeune encore aspirait à la vieillesse. « Je voudrais, écrivait-il, épuiser hâtivement le charme de tout et arriver à une vieillesse d’âme qui rendrait la mort facile à la jeunesse de mon corps. » Il s’est toujours voulu hors du monde. Une ambition qui n’est pas à la portée du premier venu et que l’essai de Bernard Quiriny réduit à néant : Mister Spleen is back.

 Monsieur Spleen : notes sur Henri de Régnier, Bernard Quiriny,  Seuil, 2013.

*Photo : Henri de Régnier.

Chronique bête

Un éléphant sans défense. Contrairement à ce que disaient les moustaches de Salvador Dali, le centre du monde n’est pas la gare de Perpignan, ni celle de Limoges ou de Vesoul, mais le Muséum d’histoire nationale de Paris. Son jardin des plantes, sa ménagerie, sa grande galerie de l’évolution (dont la salle des espèces disparues permet de voir des spécimens naturalisés de tortue de l’île Rodrigues ou encore de cerf de Schomburgk).
C’est certainement un attrait irrésistible pour ce lieu poétique – à moins qu’il ne s’agisse de vil mercantilisme… – qui a poussé un jeune homme, il y a deux semaines, à entrer par effraction dans le musée afin de dérober l’une des défenses de la grande éléphante ayant appartenu personnellement à Louis XIV. Car oui, les rois possédaient des éléphants, et les présidents de la République essentiellement des labradors. Le jeune homme avait découpé à la tronçonneuse 90% d’une défense, représentant un poids de trois kilos d’ivoire. « Lui et ses deux complices présumés ont été mis en examen mardi pour « vol sur un bien culturel en réunion avec dégradation et effraction » » indique l’AFP, qui donne des éléments sur le profil du monstrueux déprédateur : « Le jeune homme, âgé de 20 ans, a obtenu son Bac S l’an dernier mais a raté son inscription en fac. » L’avocate de la défense (vous me suivez ?) précise : « Cet acte insensé est une sortie de route dans le parcours de ce jeune homme bien inséré ». Son avenir n’est pas garanti dans le domaine de la zoologie…
Le chameau de Hollande. Résumons-nous : François Hollande n’avait pas idée de la gravité de la crise, il ignorait tout des fraudes de son ministre du budget, il n’est pas au courant des activités de son trésorier de campagne… Sait-il au moins ce qu’est devenu son chameau personnel ? RTL.fr indiquait il y a quelques jours : « Le chameau de François Hollande – un cadeau des Maliens après l’intervention militaire française dans leur pays – a servi de plat de résistance à la famille à laquelle il avait été confié. » Il était prévu que le camélidé rejoigne prochainement l’hexagone, où il aurait servi de moyen de transport « normal » au locataire de l’Elysée, adepte des « déplacements doux ». Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense (sans rapport avec l’autre histoire…), était chargé de donner des nouvelles de l’animal à chaque Conseil des Ministres. Qui a dit que l’exécutif n’était pas mobilisé sur les sujets importants ? Mais la crise étant là, le chameau a terminé en tajine, et ça c’est bête…

Jack, le chasseur de géants, un grand film de droite ?

jack chasseur geants

Si Jack, le chasseur de géants est de droite, ce n’est pour commencer pas celle que l’on peut qualifier de libérale-conservatrice et qui « ne se définit plus que comme force de conservation des avantages acquis par les classes dominantes »[1. Alain de Benoist, Mémoire vive, Editions de Fallois, 2012.]. Sa transposition cinématographique est le héros impavide, peu porté sur la compassion qui vient toujours à bout de déclassés et dégénérés en tout genre, afin que ses contemporains puissent continuer à se la couler douce.
Cette droite-là et ce type de héros-là se bornent à demeurer la force d’appoint des sociétés capitalistes, œuvrant pour que chacun continue d’y consommer en paix. Le film de Bryan Singer, malgré son titre, ne valide nullement ce schéma mais il ne fonctionne pas davantage comme ces films d’aventures qu’on pourrait considérer cette fois comme « de gauche », du moins la gauche dans sa version sociale-démocrate. La victoire y est obtenue par l’entremise d’antihéros instables, atteints de divers complexes, mais secondés brillamment par les fiers représentants de diverses minorités, dont la solidarité est idéalement agissante (sur ce point, le dernier exemple en date est certainement Battleship de Peter Berg).
C’est une toute autre formule qui est ici à l’honneur, car c’est bien l’association de la fille du Roi, d’un chevalier et d’un pauvre paysan qui vient à bout de l’ennemi, triade qui illustre parfaitement ce qu’était la droite à son origine, et qu’elle a depuis si souvent renié, soit une opposition radicale à l’individualisme comme à l’utilitarisme des Lumières, réalisée, toujours selon les mots d’Alain de Benoist, par « l’union naturelle de l’aristocratie et du peuple contre leur ennemi commun : la bourgeoisie »[2. Entretien in Eléments n°118, 2005]… C’est bien de cette droite-là, chevaleresque et désintéressée, ayant le sens de l’honneur et l’esprit du sacrifice, que Jack, le chasseur de géants, nous conte l’histoire !
Désintéressée car lorsqu’il découvre ébloui les trésors des géants, Jack est bien davantage dans la contemplation de leur beauté que dans le désir de leur possession.
Sens de l’honneur et esprit de sacrifice de même, car le chevalier Elmont, après avoir accompli sa mission consistant à retrouver la princesse capturée, tiendra au mépris de toute prudence, à rester seul dans le pays des géants, afin de venger l’honneur de son roi. Ce roi qui suscitera d’ailleurs un peu plus tard l’admiration de son armée, en combattant à ses côtés alors que tout semble perdu.
Un roi ni grotesque ni sanguinaire, ni sénile ni indifférent, prêt à sacrifier sa fille pour sauver le royaume, mais prêt aussi à mourir pour défendre celui-ci, un roi à qui l’on reste fidèle sans hésitation, en bref un roi comme on n’en fait plus, tout particulièrement au cinéma où les tyrans succèdent aux monarques déchus…
Ce qui cimente cette attitude héroïque, c’est à la fois le tribut payé à l’Histoire et un sens aigu de la hiérarchie. La droite a en effet souvent tendance à idéaliser le passé, à pleurer les mondes perdus, à célébrer le temps d’avant, à témoigner de ce que les traditions oubliées ont permis de fonder. C’est le sens du prologue sous la forme d’une légende racontée à la princesse et à Jack enfants, celle du roi Erik qui forgera leur caractère audacieux mais se révélera plus tard véridique, faisant même dire à un personnage cette phrase typiquement de droite : « à partir de maintenant, comprenez que ce que vous ont raconté vos pères était vrai ! ». Le film exalte de la même façon la relation maître-élève, laquelle préside à l’articulation de l’autorité et de la transmission, reconfigurée à tout instant selon les mérites de chacun.
Ainsi le chevalier accepte-t-il, sans jalousie hors de propos, l’ascendant de Jack après que celui ait tué un géant, tandis que ce dernier reconnaît, sans honte inappropriée, l’expérience et la bravoure du chevalier quand il s’agit d’affronter les hommes.
L’absence de ressentiment entre ces deux personnages est d’ailleurs tout à fait inhabituelle à une époque où l’équipée n’a plus grand sens, humiliations et compétitions formant, en bonne logique libérale, la base de la plupart des récits d’initiation. Une autre phrase vient alors illustrer que c’est bien par l’acceptation de l’ordre pyramidal entre les êtres qu’on accède à la liberté : « il y a quelqu’un derrière moi… » est ainsi employée au début du film par Jack lorsqu’il repousse avec difficulté des brigands importunant une femme (qui s’avère être la princesse) et que ceux-ci soudain s’agenouillent. Jack comprend qu’il est impossible qu’ils s’inclinent devant lui, en effet la garde est arrivée dans son dos. Plus tard, ce sera le chevalier Elmont qui voyant les géants, en plein cœur de la bataille, mettre un genou à terre, se fera la même remarque ; derrière lui une force plus grande encore sera apparue.
Avec son respect scrupuleux de la hiérarchie et son admiration pour le panache des formes passées, la droite a fort logiquement la passion des signes distinctifs et des attributs glorieux (le chevalier remet à Jack une plaque en argent signifiant qu’il fait partie des leurs), professant un fétichisme certain pour l’objet en tant que relique ou talisman : c’est tout le sens de cette couronne qui a le pouvoir de faire plier les géants. Ils ne peuvent en effet renier ce symbole qui oblige, ce signe qui fait sens, sans se renier eux-mêmes. Nous ne sommes pas là devant le mirage qui berne la raison, comme dans Oz où le héros met en déroute ses ennemis par une entourloupe (celle d’une projection monumentale de son visage sur un écran de fumée), mais bien face à la puissance irrationnelle, et donc rituelle, d’un objet sacré.
Mais alors, si l’on suit le raisonnement jusqu’au bout, les géants seraient-ils donc des bourgeois ? Ils le sont en effet et cela est clairement démontré par les trésors qu’ils entassent, sans autre but que leur accumulation, sans savoir jouir d’eux autrement que par leur quantité, laissant en particulier muette la harpe d’or ! Le bourgeois qui thésaurise, comme le disait Emmanuel Mounier, est bien « cet homme qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère »[3. Écrits sur le personnalisme (1949), Editions du seuil, 2000].
Contre leur conception du monde, le film de Bryan Singer identifie clairement ses valeurs. Il dénonce ceux qui n’agissent qu’en fonction de leur seul intérêt, comme le conseiller Roderick qui, coiffé de la couronne magique, utilise le pouvoir des géants à son unique profit. Et il glorifie ceux qui vouent leur existence à ce qui la dépasse, tel Jack se servant au contraire de la couronne pour chasser les géants, lesquels menacent à ses yeux l’essentiel : l’harmonie du royaume qui l’a vu naître. C’est surtout en cela finalement que Jack, le chasseur de géants est un grand film de droite.

Moralisation : Opération mains moites

chirac cahuzac transparence

L’affaire Cahuzac a produit dans la classe politique, gauche et droite confondues, un étonnant mélange de sidération, de panique, et de zèle presque enfantin.
Il faut trouver illico des choses à dire, des choses à faire, et pas seulement pour mettre en place une diversion, mais aussi parce que cette rupture avec ceux qu’on représente est génératrice d’une vraie souffrance. Comment restaurer la confiance ? Fébrilement, on se trompe de diagnostic, et par conséquent de remède. En fait, les Français se défient de leurs représentants politiques, moins parce qu’ils seraient malhonnêtes, que parce qu’ils sont médiocres et impuissants.
Le président, qui semble oublier qu’il a un premier ministre, nous annonce lui-même, dans cette urgence qui ressemble à de la panique, un train de mesures destinées à « moraliser la vie publique », assurer « la transparence » et la mise en place d’une « opération mains propres ».
Comme d’habitude, il est probable qu’il ne se passera rien. Le problème n’est pas affaire de mots ou de textes. Il ne sert à rien d’ajouter à un arsenal déjà largement suffisant. C’est simplement une question de volonté politique. Alors comment expliquer ce feuilleton des « affaires » qui dure maintenant depuis près de 25 ans ? Comment se fait-il que l’on assiste aux mêmes indignations, que l’on entende les mêmes discours, que l’on lise les mêmes articles qu’il y a 20 ans, 15 ans, 10 ans, 5 ans ?
Les années 80, que l’on a aussi appelées « les années fric » virent l’explosion simultanée de deux phénomènes. Tout d’abord l’inflation des dépenses politiques liées à l’adoption des méthodes de la communication commerciale. La corruption de la décision publique ensuite. Les partis politiques existent depuis longtemps dans notre pays et sont reconnus par la Constitution comme contribuant à l’expression du suffrage universel. En application d’un principe de liberté, ils ne faisaient l’objet d’aucune organisation juridique. La question de leur financement était taboue. Et ils vivaient tous d’expédients. La fin des partis de masse avec l’effondrement des grandes idéologies et l’inflation des besoins ont amené une forme d’industrialisation des expédients. L’essentiel de la décision publique (marchés, autorisations administratives) faisait l’objet  de contreparties au profit des partis politiques. Cela s’appelle la corruption.
Ces systèmes occultes, généraient également à la marge un « coulage » d’enrichissement personnel, dont le poids ne peut être mésestimé, compte tenu de l’importance des sommes en circulation. La fin des années 80 a vu l’éclatement d’un certain nombre de scandales, montrant que ce système n’était plus « socialement acceptable ». Tout le monde a compris qu’il fallait passer, comme dans d’autres pays (Allemagne, Italie), au financement public des partis. Une première loi fut adoptée en 1988 sous le gouvernement Chirac. Mais comme les mauvaises habitudes perduraient et les scandales avec, une nouvelle loi fut votée dans l’urgence en 1990 sous le gouvernement Rocard. Fort normalement, pour une pareille révolution politique, une amnistie était prévue. Le tollé fut tel, qu’elle n’a simplement jamais été utilisée…
Le texte reposait sur trois principes : financement public en proportion du poids électoral, limitation drastique des dépenses de campagne, contrôle strict, assorti de sanctions, à la fois des campagnes électorales mais aussi de l’activité  financière des partis. Il s’agissait, je le répète, d’une véritable révolution copernicienne dans l’activité politique. Qui a eu des conséquences très positives, mais également des effets pervers. La loi a évolué jusqu’en 1995, date du dernier texte important. La jurisprudence a pris le relais et le système est aujourd’hui stabilisé.
Mais, que fallait-il faire pour tourner la page de cette période de folie ? D’abord solder le passé. Ce qui aurait permis d’instaurer des mécanismes de contrôles efficaces. La peur du gendarme est une arme qui a ses avantages.
Il y avait trois solutions :
– L’amnistie. Avoir le courage du coup d’éponge en choisissant la bonne date. Soit 1995, soit 2000, le temps que les systèmes soient démontés et les mauvaises habitudes abandonnées. Cette solution aurait eu, entre autres mérites, celui d’éviter mélanges et anachronismes. Des faits qui se sont déroulés il y a plus de 20 ans sont comparés avec des affaires d’aujourd’hui. Cela aurait aussi facilité la mise en place des moyens de surveillance nécessaires sans s’en remettre uniquement à la machine judiciaire qui n’en a pas les moyens[1. « Le philosophe se gardera de condamner les successives amnisties dont la République française en particulier fait grande consommation, mais il en soulignera le caractère simplement utilitaire, thérapeutique. Et il écoutera la voix de l’inoublieuse mémoire, exclue du champ du pouvoir par l’oublieuse mémoire liée à la Refondation prosaïque du politique. À ce prix, la mince cloison qui sépare l’amnistie de l’amnésie peut être préservée. » Paul Ricoeur, La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paris, le seuil, 2000, page 651.].
– L’opération « mains propres ». Comme le fit l’Italie, et comme le préconise aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon, un coup de balai, une table rase. Mais attention, une vraie «Mani Pulite ». Disparition de tous les partis à l’exception du PCI à peu près indemne au prix une lourde opération de chirurgie esthétique, dont il sortit valide, mais défiguré. En bonus track, l’opération provoquera la disparition prématurée du paysage de 80 % du personnel politique. Le résultat chez nos amis transalpins, ce fut Berlusconi, le transparent Romano Prodi pour finir par Beppe Grillo. De toute façon, c’est trop tard pour faire ce genre de choses ici.
– L’opération « mains moites ». La pire des solutions. Qui a été adoptée dans les faits. La décimation. La vie politique dans notre pays est égayée par les affaires depuis 25 ans. De temps en temps, on se passe les nerfs sur les quelques malchanceux qui payent pour les autres. De Gaymard à Cahuzac en passant par Woerth et Guérini. Rappelons-nous aussi Noir, Mouillot, Dugoin qui, douloureusement surpris, se défendaient en disant : « Mais tout le monde fait pareil !» Depuis 1988 – début des hostilités – la proportion des élus touchés est faible. Il y a 450 000 élus locaux et nationaux dans notre pays. Quels sont les chiffres ? Détentions : peut-être une cinquantaine en comptant les provisoires. Mises en examen, disons 300. Jugements ou arrêts de condamnation définitifs : à ce jour moins de 100.  Et en général, ceux qui ont souhaité revenir en politique après ont été triomphalement réélus ! Une opération mains propres lente et molle.
Et tout ceci va continuer. Pour la bonne raison, que les principaux acteurs n’ont aucun intérêt à ce que ça change. Sinon, ils auraient agi depuis longtemps. Qui sont ces acteurs ? Les trois sommets d’un triangle vaguement équilatéral : politiques, journalistes, magistrats.
Les politiques : pourquoi faire de la politique quand on peut déshonorer ses concurrents ? L’action politique, sans trop la caricaturer, se réduit aujourd’hui essentiellement à l’assouvissement d’une ambition personnelle, déconnectée de grands projets collectifs. Comment se distinguer de ses concurrents, sans clivages idéologiques et différences politiques ? Tout simplement, en essayant de disqualifier moralement son adversaire. Arnaud Montebourg « Chevalier blanc » auto-adoubé est le grand spécialiste de cette technique. Mais gardez-vous, chers petits Ivanhoé, gare au retour d’épée ! À la présidentielle de 2002, Lionel Jospin, oubliant de faire de la politique, avait brandi sur tous les plateaux télé la cassette Mery. Le stratagème fut payant, mais pour d’autres.
Les journalistes : La transparence dans le brouillard ? La crise de la presse d’information est une évidence. Elle a des conséquences économiques qui retentissent lourdement sur sa qualité. La popularité des éditorialistes est aussi faible dans l’opinion que celle des contractuelles voire des politiques. Alors que faire ? Deux choses : d’abord porter au pinacle les « journalistes d’investigation» en prétendant qu’ils sont une des pierres angulaires du contrôle démocratique. Lorsque l’on connaît un peu l’endogamie matricielle qui les lie à la sphère politique nationale, on rigole de bon cœur. Ensuite, profiter de ce qui constitue une niche économique. Quitte à accepter de se faire instrumentaliser par des intérêts qui n’ont rien à voir avec la recherche de la vérité. Aucune affaire politico-financière ne commence pour des raisons juridico-judiciaires. Dissimulé sous l’opacité de la transparence, il y a toujours un facteur extérieur, et souvent un imam caché : rivalités politiques, économiques, industrielles. Et une volonté d’instrumentaliser la justice pour des fins qui ne sont pas les siennes.
Les magistrats : inamovibles, puissants, et encensés par les médias, pourquoi changer ? Dans un pays où la tradition de régulation administrative a largement reculé au profit de la régulation juridique, intégration européenne oblige, la justice est confrontée à des responsabilités nouvelles. Prétendre qu’elle n’a pas aujourd’hui les moyens institutionnels de son indépendance est faux. Ne serait-ce que parce que les politiques en ont une peur bleue. La justice française n’est pas la pire, loin de là. Mais, incontestablement, elle souffre d’abord de son manque de moyens et  d’une difficulté d’adaptation à ses responsabilités nouvelles. Longtemps soumise au pouvoir politique, elle a fait de la recherche de son indépendance un objectif en soi. Or l’indépendance n’est qu’un moyen, celui qui peut garantir son impartialité. Cette impartialité est souvent maltraitée par la magistrature française, où la culture arbitrale est faible. Or, en droit, le juge est là pour appliquer la loi et arbitrer entre des intérêts contradictoires. Le hiatus, c’est que la justice se vit aussi comme garante de l’ordre public. Cela n’est pas déshonorant, mais ce n’est pas sa mission. Cette culture de  gardien de l’ordre public, fruit d’une tradition française ancienne, devrait être abandonnée  car elle véhicule avec elle l’idée que « la fin justifie les moyens ». La justice  est rendue par des hommes (et des femmes) avec leurs qualités mais aussi leurs faiblesses. La valse des affaires, a provoqué des phénomènes profondément négatifs. Inutile de dresser la liste des juges justiciers, tout le monde la connaît. De Thierry Jean-Pierre à Eva Joly en passant par Éric Halphen, combien de fois le respect des règles et l’impératif d’impartialité sont passés au second plan au profit d’objectifs purement politiques, d’ambitions personnelles, d’envie de succès éditoriaux, de satisfactions d’amour-propre ? Pourquoi est-ce que cela changerait ? Le pouvoir considérable dont disposent les juges d’instruction peut se révéler enivrant.
Et cela durera. Les scénaristes de cette triste comédie ne changeront rien. Ils n’y ont aucun intérêt. Jusqu’à la prochaine clameur. Le soap Opération mains moites a de beaux jours devant lui. Les acteurs changent, mais le scénario restera aussi définitivement répétitif que celui des Feux de l’amour.

*Photo : .v1ctor.

Royaume-Uni : Les boyaux de la couronne

elizabeth royaume uni

C’est à des riens qu’on se sent étranger. Le visiteur de passage et l’« immigré de souche », anciennement installé en Grande-Bretagne, ont dû penser la même chose durant la folle semaine où le pays a été suspendu aux bulletins de santé d’Elizabeth II, reine d’Angleterre et monarque des seize royaumes du Commonwealth : on ne devient pas anglais.
D’une santé robuste, Elizabeth Alexandra Mary Windsor, 87 ans, a l’habitude de tenir ses engagements, visites au pape, inaugurations d’hôpitaux et ouvertures de chasse à courre sur ses terres écossaises. Cette semaine-là, pourtant, elle a dû se faire porter pâle.
Son armée d’attachés de presse, à Buckingham Palace, s’est immédiatement employée à rassurer ses sujets : il s’agissait « probablement », disaient-ils, d’une gastro-entérite.
À peine le mot est-il prononcé que la BBC et autres médias du pays consacrent de longs reportages à cet intéressant sujet, qui ouvre tous les bulletins d’information.
Les correspondants royaux, postés devant les portes du château de Windsor, où la colique a surpris la souveraine, essaient de répondre aux questions empressées des présentateurs : « Que pouvez-vous nous dire de plus sur cette gastro-entérite ? » Ils brodent comme ils peuvent. Mais pas de plaisanterie, ni de sourire en coin. On ne rigole pas avec les intestins de droit divin.[access capability= »lire_inedits »]
Des professeurs d’université sont conviés à s’exprimer, tel Chris Hawkey, professeur en gastro-entérologie à l’université de Nottingham, invité du sérieux et très écouté Today Programme de BBC Radio 4. Un lundi à 8 heures, Chris Hawkey dispense donc à la nation une leçon sur la royale diarrhée.
On guette en vain la plus infime trace d’ironie. Quand il s’agit de la reine, l’humour britannique n’a plus cours. Son séjour de vingt-quatre heures à l’hôpital privé King Edward VII, « en observation », est même commenté avec une légère appréhension, une certaine gravité dans le ton. Les grands titres de la presse quotidienne, du conservateur The Times au travailliste The Guardian, mentionnent en première page les troubles intestinaux de Sa Gracieuse Majesté.
La vérité réside parfois au fond d’une cuvette. L’affaire des boyaux de la reine révèle la double nature de la Grande-Bretagne, démocratie parlementaire et monarchie de droit divin, centre de la finance mondiale et ancien régime teinté de mysticisme médiéval. Cette schizophrénie née de la fusion entre passé et présent explique, par exemple, que la très conservatrice Angleterre ait donné naissance au mouvement punk. Et qu’on ait pu voir, en 2002, 200 000 Britanniques braver, des heures durant, la pluie et le froid pour se recueillir devant le corps de la reine-mère, aristocrate dilettante qui n’avait jamais régné.
La reine a deux corps, l’un mortel, l’autre éternel ou, pour reprendre les termes du best-seller d’Ernst Kantorowicz, paru en 1957, Les deux corps du roi, un corps naturel et un corps politique. Le corps de la reine est celui de la nation ; son coeur bat dans la poitrine de ses 60 millions de sujets. Il est la propriété de tous, tout comme le ventre de Kate Middleton, duchesse de Cambridge, réceptacle du futur héritier du trône. Quelques semaines avant la gastro-entérite d’Elizabeth II, un article de l’historienne et écrivain Hilary Mantel, paru dans la London Review of Books, avait provoqué la colère des tabloïds : elle avait osé décrire les infortunées épouses de Henri VIII comme des « vagins royaux » et, plus grave encore, s’était indignée que Kate Middleton fût encore condamnée à pareil traitement. De New Delhi, le premier ministre David Cameron s’était fendu d’une réprimande, enjoignant à l’auteur de se montrer plus respectueuse.
On dit souvent que l’inconscient royaliste des Français persiste à travers la monarchie républicaine inventée par de Gaulle. C’est sans doute vrai. Espérons cependant que nous ne sommes pas prêts à tenir les (éventuels) embarras gastriques du chef de l’État pour une affaire d’État et qu’on nous dispensera de visite guidée à l’intérieur des entrailles présidentielles.
Ne serait-ce que pour cette raison, ça valait le coup de prendre la Bastille.[/access]

*Photo : Commonwealth Secretariat.

Halte au storytelling à la française

Quoi qu’on pense du choc de moralisation, on se dit ces jours-ci que les storytellers sont fatigués, sans savoir si c’est parce qu’ils sont trop payés, comme certains footballeurs, ou juste trop bêtes, comme tous les footballeurs. Résultat de ce peu de savoir-faire, nos intrigues politiques hexagonales sont aussi plates qu’un épisode de Joséphine Ange gardien ou qu’un chef-d’œuvre de François Ozon.
Qu’il s’agisse des colères d’Ayrault, des fâcheries de Copé, des pleurs de rosière abusée après le bal de Filoche, des jauresseries de Mélenchon ou du mea culpa de Cahuzac sur BFM, toutes ses saynètes surjouées façon théâtre-club du lycée sont à mourir d’ennui car marquées au sceau infamant de la Qualité France.
Ah si nos raconteurs d’histoires déroulaient leurs arguments à la façon dont procède le producteur hollywoodien interprété par Dustin Hoffman dans Des hommes d’influence (Wag the Dog). Sorte de Stéphane Fouks ou d’Anne Hommel qui aurait du talent, Dustin y vole au secours d’un président bêtement englué dans un scandale sexuel avec une girl scout. Il le fait  en réécrivant totalement l’actu politique des USA à la façon d’un soap sophistiqué et survitaminé. Ça finit bien pour le président mais c’est une autre histoire, que vous découvrirez en vous dénichant au fond d’un bac de soldeur le DVD du film de Barry Levinson ou l’excellent livre qui l’a inspiré, American Hero de Larry Beinhart.
En attendant, je me dis que Hollande serait bien inspiré de copier son collègue fictif américain (joué par De Niro, please) et de nous faire représenter une comédie jouissive en lieu et place de la pièce poussive de cour d’école qui monopolise nos JT. Contrairement à l’ami Kessler, je ne sais pas s’il nous faut un Grillo, et de toute façon, je ne vois rien venir. Mais d’ici là, j’aimerais bien qu’on nous raconte des belles histoires. Il nous faut un griot !

Après le Chavisme, le Chapisme !

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manifeste chap temple

manifeste chap temple

Nous vivons une période trouble. Perte des repères, déliquescence des élites, vulgarité généralisée : le laid a peu à peu envahi notre société. Nos politiques sont habillés comme des représentants de commerce, nos acteurs se vautrent dans des tenues où le négligé côtoie allègrement le crado et l’homme de la rue a définitivement perdu la bataille de l’élégance. Il suffit de regarder nos vieilles photos de famille pour que la vérité (terrible) éclate enfin à nos yeux. Le constat est sans appel. Nos grands-pères avaient tout simplement de l’allure. Riches ou pauvres, ils avaient la décence de se vêtir convenablement. Comment remédier à cette situation ? Croire en un monde meilleur où les hommes s’afficheraient à la ville en costume de tweed et cravate en tricot, chausseraient des souliers cirés et patinés, s’harnacheraient de bretelles en soie ou enfileraient des demi-bas en fil d’Ecosse.
Une solution : partir à la recherche de nos plus illustres dandys britanniques. C’est ce qu’a imaginé le mouvement Chap que l’on peut traduire par « bon gars » et qui fait référence à l’expression « Old chap » utilisée par les héros de la bande dessinée Blake et Mortimer. Née au début des années 1990 en Angleterre, cette confrérie a réinventé les codes vestimentaires et une manière quasi-libertaire de se comporter en société. Composée d’anarchistes de la fripe qui se disent résistants, cette association lutte contre la standardisation ambiante. Elle prône le retour à des valeurs que certains trouveront loufoques ou excentriques comme, par exemple, le chapeau melon, l’usage de la pipe ou de façon encore plus surréaliste, le lancer de sandwich au concombre.
Plus qu’un délire potache, le Chapisme est une nouvelle « idéologie » où se mêlent humour anglais, belles manières et refus farouche de cautionner cette uniformisation qui touche l’ensemble des hommes modernes. Cette bande de gentils activistes a donc publié son manifeste politico-vestimentaire sous le titre Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne. La traduction en français de cet opuscule a d’abord paru aux Editions des Equateurs en 2010, préfacée par Olivier Frébourg qui avait jadis écrit l’admirable Roger Nimier, trafiquant d’insolence. Elle reparaît aujourd’hui chez Points en version poche. Ce guide pour gentleman recèle des dizaines de conseils pratiques qui vont de la manière de s’habiller pour lire, pour le tennis, pour la lutte ou plus subversif, cette méthode quasi-scientifique « pour tirer au flanc au travail », sans oublier un mystérieux passage consacré à « la sémiotique de la cigarette » qui permet de décrypter le fumeur que vous êtes réellement.
Derrière ces astuces et calembours, le Chapisme insuffle des vertus euphorisantes dans une époque complètement sclérosée. Il conseille aux hommes de ne plus se prendre au sérieux et surtout de soigner leur apparence. Le Chapisme est à l’opposé du bling-bling. Les gourmettes en or, les montres clinquantes et les attitudes de pubards des années 80 à la poubelle. Place aux concours de moustaches en forme de guidon, de claques ou aux joutes endiablées de parapluie ! Non, vous ne rêvez pas. Le Chapisme est un condensé de politiquement incorrect à la croisée des Monty Python et de Woody Allen. Un humour décapant au service de l’élégance. Selon Olivier Frébourg, les maîtres à penser de ce mouvement anticonformiste sont majoritairement des sujets de Sa Majesté, ils se nomment Oscar Wilde, Chesterton, Wodehouse, Winston Churchill et un certain David Niven, icône classieuse du cinéma des années 50 et 60. Dans une France fatiguée, aigrie et désabusée, adoptez ce manuel intello-chic du No Sense comme guide de vie.

Le Manifeste Chap de Gustav Temple et Vic Darkwood – préface d’Olivier Frébourg – Traduction Anne Maizeret – Points, 2013.

À la légère

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Cinq nouvelles des années 1950, publiées à l’époque dans La Parisienne ou Le Figaro littéraire, et qui sont autant de portraits de femmes, que dis-je ?, d’amoureuses. Tel est le présent que nous fait Michel Déon, par le truchement des éditions Finitude, qu’il faut louer pour l’élégance du livre vert pâle qu’elles publient sous le titre À la légère – tout un programme. Geneviève l’ingénue, Agnès la coquine, Constance la pragmatique, Rose la trapéziste et, pour finir en apothéose, la plus émouvante, Maria, la pauvresse des Baléares, nous charment, nous émeuvent et nous troublent au fil de ces récits au ton délicieusement suranné. Hymne à la femme, qu’elle soit dispensatrice de plaisir ou candidate au bonheur, impudique ou abîmée en prières, À la légère plonge le lecteur dans un monde englouti, encore proche de celui de Stendhal et de Gobineau. Toute une sensibilité, que Déon illustra avec allégresse dans Un Parfum de jasmin ou dans Le Prix de l’amour, s’y traduit, tour à tour frivole et cruelle, burlesque et désenchantée – profondément humaine. À la légère ? Un talisman solaire pour effacer les rigueurs de l’hiver.

Michel Déon, À la légère, Editions Finitude, 2013.

À lire aussi : Un Parfum de jasmin et Le Prix de l’amour (Folio/Gallimard).

Le club des guillotinés

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rochefoucauld revolution francaise

rochefoucauld revolution francaise

Deux ou trois grincheux ont égratigné La Révolution française de Louis-Henri de La Rochefoucauld, paru en début d’année. La raison : il s’agirait d’un roman vain, moqueur, nonchalant. On est rassuré. C’est notre plaisir en littérature et c’est ce qui nous enchantait déjà dans les précédents textes de La Rochefoucauld : Les vies Lewis, Un smoking à la mer et Les enfants trouvés.
Avec La Révolution française, La Rochefoucauld règle ses comptes familiaux. Tout ça parce que, place de la Bastille, une jolie Marianne le quitte en lui disant : « Mon pauvre, pauvre type, il aurait mieux valu pour toi que tu ne sois pas né. » Pour ne rien arranger, un serveur demande au gandin, au lieu de lui resservir une bière, ses papiers d’identité. La Rochefoucauld ? C’est louche. Prière de s’expliquer. Ce que Louis-Henri va faire à la hussarde, avec une drôlerie féroce. Être né de noble extraction ou ne pas être : c’est aujourd’hui, pour lui, une question de survie.
Le dernier des La Rochefoucauld ne descend pas de François, l’auteur des Maximes, pour rien. Il use de la langue française avec la précision d’un sniper, ajoutant çà et là un zeste de négligé particulièrement de saison. Il allume une cigarette, se joue des volutes et commence son récit. On passe du coq à l’âne et d’un ancêtre l’autre. Ne pas oublier que, le 15 juillet 1789, c’est un Liancourt-La Rochefoucauld qui, alors que le Roi demandait « Hum … C’est une révolte ? », répondit : « Non Sire, c’est une Révolution. » Quelques-uns, qui attaquèrent la lignée rupificaldienne, en prennent pour leur grade : Saint-Simon, le cardinal de Retz, Chamfort. Danton, Robespierre et Saint Just : n’en parlons pas. C’est injuste, évidemment ; très brillamment visé pourtant.
La Rochefoucauld se permet tout. Il appelle son père « le grand Rabbin » et il évoque un « Bal des bêtes » donné en 1885 par la princesse de Sagan. Du coup, il en profite pour se replonger dans La Recherche du Temps perdu.
Règle d’or de sa désinvolture : surtout ne pas se priver des digressions. Ouvrir, par exemple, la première édition – préfacée par Jean Cau – de La Place de l’Etoile de Modiano, y dénicher encore un La Rochefoucauld. Le club des guillotinés, décidément, s’agrandit sans fin et, partout, des bribes de l’histoire de Louis-Henri surgissent, qu’il nous offre en pâture.
Au fil des pages de La Révolution française, on se dit que la jolie Marianne  ne reviendra pas vers Louis-Henri. Elle a tort, c’est certain. Ce n’est pas parce que l’on fait le mariole comme personne entre deux mots d’esprit foutraques qu’on ne sait toucher au plus près des émotions.  Par exemple quand il se souvient de son enfance tirée à quatre épingles, qu’il salue la mémoire d’un ami d’adolescence suicidé ou d’un un petit camarade de classe tué à coups de crosse de revolver, dans les beaux quartiers, par son père. Il cite la devise du chef vendéen Henri de La Rochejaquelein : « Allons chercher l’ennemi : si je recule, tuez-moi ; si j’avance, suivez-moi ; si je meurs, vengez-moi ! »
La vengeance de Louis-Henri de La Rochefoucauld est un enchantement, délicat comme la révérence qu’il tire : « Après m’être envoyé quelques verres derrière la cravate, je m’esquivais discrètement – j’avais un train à prendre. »

La Révolution française, Louis-Henri de La Rochefoucauld, Gallimard,  2013.

*Photo : darquati.

Le corps du déni

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michel richard corps

michel richard corps

Qui peut s’enorgueillir de n’avoir pas en lui de craintes inexpliquées, propres à faire la fortune des psychanalystes ? Au départ de ce livre bref, il y a l’intention de Michel Richard d’éclaircir la peur panique que lui inspire l’idée de devoir être mis en présence d’un cadavre.
Peu d’entre nous s’en réjouissent, mais c’est d’une terreur invalidante dont parle l’auteur, au point qu’il a organisé sa vie de manière à toujours échapper à cette situation. « C’est par surprise que mon premier cadavre m’est tombé dessus », dit-il, non sans humour, car jamais il ne se départ d’un mélange de gravité et de drôlerie pour développer son sujet, comme s’il avait besoin de railler sa trouille. Ce premier mort à lui « tomber dessus », c’est un ami qu’il vient visiter trop tard sur son lit d’hôpital (« Sa tumeur était ce qui se faisait de mieux dans le genre, le nec plus ultra des machines à tuer… »).[access capability= »lire_inedits »] Richard, finalement, ne se sort pas si mal de cette exhibition inaugurale, car c’est plutôt, précise-t-il, la vue du cadavre en majesté qui l’indispose, « la dépouille exposée, maquillée, sur son trente-et-un » : ainsi la dérision lui permet-elle de désamorcer la bombe atomique du cadavre tant redouté.
Le père entre dans le récit à la page 33 : il ne va plus guère le quitter. Il meurt alors que Michel a 15 mois. Autant dire que le fils n’en a aucun souvenir. Pour lui, le père est donc réduit à un vide, à un rien : « Le rien, il est ce qu’on en fait », et l’auteur de s’engager alors dans une réflexion sur la présence/absence de son père, sur l’économie d‘une relation inexistante qui lui avait épargné d’avoir à déjouer les pièges de l’admiration ou, au contraire, ceux de l’opposition systématique. Jamais de désamour, jamais de mésentente. De quoi se réjouir, presque, d’être orphelin.
Mais enfin, une question lancinante revient aujourd’hui sous la plume du fils : que dois-je à cet encombrant défunt ? Quelle est ma part d’héritage qui lui appartient ? Il en vient à voir, dans son géniteur, le « cadavre originel », le mort fondateur sur lequel s’échafauderait la panoplie de ses répulsions futures, hantises dont il tient le nuancier : « Mes souvenirs d’obsèques réussis sont nombreux, quand je m’ennuie aux mariages. » Car Michel Richard assiste aux enterrements comme s’ils étaient une répétition du sien. Avec un narcissisme assumé et souriant, il profite de son livre pour organiser ses propres funérailles, choisissant les musiques qui les accompagneront − l’Aria di Almirena, chantée par sa nièce (dans les mêmes circonstances, je préférerai pour moi-même le Stabat Mater de Pergolèse) −, comptant les invités, mais oubliant (je me permets de le lui signaler) de rédiger son épitaphe, ce que, pour mon compte, j’ai eu la prudence de faire depuis bien longtemps. On aura compris que cet ouvrage vif, d’une belle facture classique, est un manuel irremplaçable, un badinage à la gravité profonde, traversée de fanfaronnades roboratives sur l’art  de faire, en sifflotant, son lit de mort en portefeuille.[/access]

Quelques corps parmi les morts, de Michel Richard (Fayard, 2013).

*Photo : Adieu Berthe.

Monsieur Spleen is back

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henri de regnier quiriny

henri de regnier quiriny

Ce cher Alain Bonnand qui a autant de générosité que de talent – et que j’ai eu le privilège d’éditer – m’envoie à intervalles réguliers des livres anciens dont il a envie de partager le plaisir qu’ils lui ont procuré. Récemment, ce fut le cas d’Henri de Régnier dont les aphorismes me mirent en joie. En voici une dizaine que je vous livre en vrac.
1. Si tout le mal qu’on dit des femmes était vrai, elles seraient bien près de la perfection.
2. Ce qu’une femme appelle  » travailler à notre bonheur « , c’est faire ordinairement tout ce qu’il faut pour le détruire.
3. Comment se fait-il qu’entre un travail qui vous plaît, et une femme qui vous ennuie, ce soit toujours la femme qu’on choisisse ?
4. La fidélité en amour n’est que la paresse du désir.
5. Il y a un grand livre que nous n’écrirons jamais et qui pourrait s’intituler : Forces perdues.
6. Il y a chez les femmes on ne sait quoi d’intolérable qui fait que nous ne pouvons pas nous passer d’elles.
7. Si Don Juan m’avait rencontrée, pense-t-elle, il n’y aurait peut-être qu’un nom, au lieu de mille et trois, sur sa fameuse liste !
8. Il n’y a ni discrets, ni indiscrets. Les uns redisent tout de suite ce qu’on leur a conté. Les autres le répètent plus tard. Et tous inventent ce qu’on ne leur a pas dit.
9. Les gens du monde se réunissent moins pour goûter le plaisir d’être ensemble que pour s’en répartir l’ennui.
10. Vivre avilit.
Si ces quelques aphorismes d’Henri de Régnier vous ont mis en appétit, alors lisez Monsieur Spleen de Bernard Quiriny. Et même si vous les jugez un peu pâles, ne vous privez pas des notes sur Henri de Régnier qu’il nous livre avec un humour déconcertant. C’est vrai, dit-il, pourquoi s’intéresser à ce vieux croûton ? Littérairement, Gide et Breton ont tranché : lecture inutile, écrivain mineur qui n’a rien d’actuel, à part les thèmes généraux et éternels qu’on ressasse partout ? Tout simplement pour trouver ce que Régnier a cherché toute sa vie dans l’écriture, « le plaisir délicieux et toujours nouveau d’une occupation inutile ».
Bernard Quiriny pose même une question à laquelle on se gardera bien de répondre : et si, anachronique au XXe siècle, Henri de Régnier redevenait actuel aujourd’hui ? Anachronique, donc actuel. Pourquoi pas ? Mais si Quiriny en parle si bien, c’est pour le plaisir qu’il lui a donné, parce qu’il était triste et flegmatique, parce qu’il avait des principes où il se retrouvait, parce qu’il portait très bien le monocle, parce qu’il avait l’obsession du passé, parce qu’il était sédentaire avec acharnement… parce qu’il était Monsieur Spleen. Monsieur Spleen, jeune encore aspirait à la vieillesse. « Je voudrais, écrivait-il, épuiser hâtivement le charme de tout et arriver à une vieillesse d’âme qui rendrait la mort facile à la jeunesse de mon corps. » Il s’est toujours voulu hors du monde. Une ambition qui n’est pas à la portée du premier venu et que l’essai de Bernard Quiriny réduit à néant : Mister Spleen is back.

 Monsieur Spleen : notes sur Henri de Régnier, Bernard Quiriny,  Seuil, 2013.

*Photo : Henri de Régnier.

Chronique bête

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Un éléphant sans défense. Contrairement à ce que disaient les moustaches de Salvador Dali, le centre du monde n’est pas la gare de Perpignan, ni celle de Limoges ou de Vesoul, mais le Muséum d’histoire nationale de Paris. Son jardin des plantes, sa ménagerie, sa grande galerie de l’évolution (dont la salle des espèces disparues permet de voir des spécimens naturalisés de tortue de l’île Rodrigues ou encore de cerf de Schomburgk).
C’est certainement un attrait irrésistible pour ce lieu poétique – à moins qu’il ne s’agisse de vil mercantilisme… – qui a poussé un jeune homme, il y a deux semaines, à entrer par effraction dans le musée afin de dérober l’une des défenses de la grande éléphante ayant appartenu personnellement à Louis XIV. Car oui, les rois possédaient des éléphants, et les présidents de la République essentiellement des labradors. Le jeune homme avait découpé à la tronçonneuse 90% d’une défense, représentant un poids de trois kilos d’ivoire. « Lui et ses deux complices présumés ont été mis en examen mardi pour « vol sur un bien culturel en réunion avec dégradation et effraction » » indique l’AFP, qui donne des éléments sur le profil du monstrueux déprédateur : « Le jeune homme, âgé de 20 ans, a obtenu son Bac S l’an dernier mais a raté son inscription en fac. » L’avocate de la défense (vous me suivez ?) précise : « Cet acte insensé est une sortie de route dans le parcours de ce jeune homme bien inséré ». Son avenir n’est pas garanti dans le domaine de la zoologie…
Le chameau de Hollande. Résumons-nous : François Hollande n’avait pas idée de la gravité de la crise, il ignorait tout des fraudes de son ministre du budget, il n’est pas au courant des activités de son trésorier de campagne… Sait-il au moins ce qu’est devenu son chameau personnel ? RTL.fr indiquait il y a quelques jours : « Le chameau de François Hollande – un cadeau des Maliens après l’intervention militaire française dans leur pays – a servi de plat de résistance à la famille à laquelle il avait été confié. » Il était prévu que le camélidé rejoigne prochainement l’hexagone, où il aurait servi de moyen de transport « normal » au locataire de l’Elysée, adepte des « déplacements doux ». Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense (sans rapport avec l’autre histoire…), était chargé de donner des nouvelles de l’animal à chaque Conseil des Ministres. Qui a dit que l’exécutif n’était pas mobilisé sur les sujets importants ? Mais la crise étant là, le chameau a terminé en tajine, et ça c’est bête…

Jack, le chasseur de géants, un grand film de droite ?

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jack chasseur geants

jack chasseur geants

Si Jack, le chasseur de géants est de droite, ce n’est pour commencer pas celle que l’on peut qualifier de libérale-conservatrice et qui « ne se définit plus que comme force de conservation des avantages acquis par les classes dominantes »[1. Alain de Benoist, Mémoire vive, Editions de Fallois, 2012.]. Sa transposition cinématographique est le héros impavide, peu porté sur la compassion qui vient toujours à bout de déclassés et dégénérés en tout genre, afin que ses contemporains puissent continuer à se la couler douce.
Cette droite-là et ce type de héros-là se bornent à demeurer la force d’appoint des sociétés capitalistes, œuvrant pour que chacun continue d’y consommer en paix. Le film de Bryan Singer, malgré son titre, ne valide nullement ce schéma mais il ne fonctionne pas davantage comme ces films d’aventures qu’on pourrait considérer cette fois comme « de gauche », du moins la gauche dans sa version sociale-démocrate. La victoire y est obtenue par l’entremise d’antihéros instables, atteints de divers complexes, mais secondés brillamment par les fiers représentants de diverses minorités, dont la solidarité est idéalement agissante (sur ce point, le dernier exemple en date est certainement Battleship de Peter Berg).
C’est une toute autre formule qui est ici à l’honneur, car c’est bien l’association de la fille du Roi, d’un chevalier et d’un pauvre paysan qui vient à bout de l’ennemi, triade qui illustre parfaitement ce qu’était la droite à son origine, et qu’elle a depuis si souvent renié, soit une opposition radicale à l’individualisme comme à l’utilitarisme des Lumières, réalisée, toujours selon les mots d’Alain de Benoist, par « l’union naturelle de l’aristocratie et du peuple contre leur ennemi commun : la bourgeoisie »[2. Entretien in Eléments n°118, 2005]… C’est bien de cette droite-là, chevaleresque et désintéressée, ayant le sens de l’honneur et l’esprit du sacrifice, que Jack, le chasseur de géants, nous conte l’histoire !
Désintéressée car lorsqu’il découvre ébloui les trésors des géants, Jack est bien davantage dans la contemplation de leur beauté que dans le désir de leur possession.
Sens de l’honneur et esprit de sacrifice de même, car le chevalier Elmont, après avoir accompli sa mission consistant à retrouver la princesse capturée, tiendra au mépris de toute prudence, à rester seul dans le pays des géants, afin de venger l’honneur de son roi. Ce roi qui suscitera d’ailleurs un peu plus tard l’admiration de son armée, en combattant à ses côtés alors que tout semble perdu.
Un roi ni grotesque ni sanguinaire, ni sénile ni indifférent, prêt à sacrifier sa fille pour sauver le royaume, mais prêt aussi à mourir pour défendre celui-ci, un roi à qui l’on reste fidèle sans hésitation, en bref un roi comme on n’en fait plus, tout particulièrement au cinéma où les tyrans succèdent aux monarques déchus…
Ce qui cimente cette attitude héroïque, c’est à la fois le tribut payé à l’Histoire et un sens aigu de la hiérarchie. La droite a en effet souvent tendance à idéaliser le passé, à pleurer les mondes perdus, à célébrer le temps d’avant, à témoigner de ce que les traditions oubliées ont permis de fonder. C’est le sens du prologue sous la forme d’une légende racontée à la princesse et à Jack enfants, celle du roi Erik qui forgera leur caractère audacieux mais se révélera plus tard véridique, faisant même dire à un personnage cette phrase typiquement de droite : « à partir de maintenant, comprenez que ce que vous ont raconté vos pères était vrai ! ». Le film exalte de la même façon la relation maître-élève, laquelle préside à l’articulation de l’autorité et de la transmission, reconfigurée à tout instant selon les mérites de chacun.
Ainsi le chevalier accepte-t-il, sans jalousie hors de propos, l’ascendant de Jack après que celui ait tué un géant, tandis que ce dernier reconnaît, sans honte inappropriée, l’expérience et la bravoure du chevalier quand il s’agit d’affronter les hommes.
L’absence de ressentiment entre ces deux personnages est d’ailleurs tout à fait inhabituelle à une époque où l’équipée n’a plus grand sens, humiliations et compétitions formant, en bonne logique libérale, la base de la plupart des récits d’initiation. Une autre phrase vient alors illustrer que c’est bien par l’acceptation de l’ordre pyramidal entre les êtres qu’on accède à la liberté : « il y a quelqu’un derrière moi… » est ainsi employée au début du film par Jack lorsqu’il repousse avec difficulté des brigands importunant une femme (qui s’avère être la princesse) et que ceux-ci soudain s’agenouillent. Jack comprend qu’il est impossible qu’ils s’inclinent devant lui, en effet la garde est arrivée dans son dos. Plus tard, ce sera le chevalier Elmont qui voyant les géants, en plein cœur de la bataille, mettre un genou à terre, se fera la même remarque ; derrière lui une force plus grande encore sera apparue.
Avec son respect scrupuleux de la hiérarchie et son admiration pour le panache des formes passées, la droite a fort logiquement la passion des signes distinctifs et des attributs glorieux (le chevalier remet à Jack une plaque en argent signifiant qu’il fait partie des leurs), professant un fétichisme certain pour l’objet en tant que relique ou talisman : c’est tout le sens de cette couronne qui a le pouvoir de faire plier les géants. Ils ne peuvent en effet renier ce symbole qui oblige, ce signe qui fait sens, sans se renier eux-mêmes. Nous ne sommes pas là devant le mirage qui berne la raison, comme dans Oz où le héros met en déroute ses ennemis par une entourloupe (celle d’une projection monumentale de son visage sur un écran de fumée), mais bien face à la puissance irrationnelle, et donc rituelle, d’un objet sacré.
Mais alors, si l’on suit le raisonnement jusqu’au bout, les géants seraient-ils donc des bourgeois ? Ils le sont en effet et cela est clairement démontré par les trésors qu’ils entassent, sans autre but que leur accumulation, sans savoir jouir d’eux autrement que par leur quantité, laissant en particulier muette la harpe d’or ! Le bourgeois qui thésaurise, comme le disait Emmanuel Mounier, est bien « cet homme qui ne se meut que parmi des choses, et des choses utilisables, destituées de leur mystère »[3. Écrits sur le personnalisme (1949), Editions du seuil, 2000].
Contre leur conception du monde, le film de Bryan Singer identifie clairement ses valeurs. Il dénonce ceux qui n’agissent qu’en fonction de leur seul intérêt, comme le conseiller Roderick qui, coiffé de la couronne magique, utilise le pouvoir des géants à son unique profit. Et il glorifie ceux qui vouent leur existence à ce qui la dépasse, tel Jack se servant au contraire de la couronne pour chasser les géants, lesquels menacent à ses yeux l’essentiel : l’harmonie du royaume qui l’a vu naître. C’est surtout en cela finalement que Jack, le chasseur de géants est un grand film de droite.

Moralisation : Opération mains moites

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chirac cahuzac transparence

chirac cahuzac transparence

L’affaire Cahuzac a produit dans la classe politique, gauche et droite confondues, un étonnant mélange de sidération, de panique, et de zèle presque enfantin.
Il faut trouver illico des choses à dire, des choses à faire, et pas seulement pour mettre en place une diversion, mais aussi parce que cette rupture avec ceux qu’on représente est génératrice d’une vraie souffrance. Comment restaurer la confiance ? Fébrilement, on se trompe de diagnostic, et par conséquent de remède. En fait, les Français se défient de leurs représentants politiques, moins parce qu’ils seraient malhonnêtes, que parce qu’ils sont médiocres et impuissants.
Le président, qui semble oublier qu’il a un premier ministre, nous annonce lui-même, dans cette urgence qui ressemble à de la panique, un train de mesures destinées à « moraliser la vie publique », assurer « la transparence » et la mise en place d’une « opération mains propres ».
Comme d’habitude, il est probable qu’il ne se passera rien. Le problème n’est pas affaire de mots ou de textes. Il ne sert à rien d’ajouter à un arsenal déjà largement suffisant. C’est simplement une question de volonté politique. Alors comment expliquer ce feuilleton des « affaires » qui dure maintenant depuis près de 25 ans ? Comment se fait-il que l’on assiste aux mêmes indignations, que l’on entende les mêmes discours, que l’on lise les mêmes articles qu’il y a 20 ans, 15 ans, 10 ans, 5 ans ?
Les années 80, que l’on a aussi appelées « les années fric » virent l’explosion simultanée de deux phénomènes. Tout d’abord l’inflation des dépenses politiques liées à l’adoption des méthodes de la communication commerciale. La corruption de la décision publique ensuite. Les partis politiques existent depuis longtemps dans notre pays et sont reconnus par la Constitution comme contribuant à l’expression du suffrage universel. En application d’un principe de liberté, ils ne faisaient l’objet d’aucune organisation juridique. La question de leur financement était taboue. Et ils vivaient tous d’expédients. La fin des partis de masse avec l’effondrement des grandes idéologies et l’inflation des besoins ont amené une forme d’industrialisation des expédients. L’essentiel de la décision publique (marchés, autorisations administratives) faisait l’objet  de contreparties au profit des partis politiques. Cela s’appelle la corruption.
Ces systèmes occultes, généraient également à la marge un « coulage » d’enrichissement personnel, dont le poids ne peut être mésestimé, compte tenu de l’importance des sommes en circulation. La fin des années 80 a vu l’éclatement d’un certain nombre de scandales, montrant que ce système n’était plus « socialement acceptable ». Tout le monde a compris qu’il fallait passer, comme dans d’autres pays (Allemagne, Italie), au financement public des partis. Une première loi fut adoptée en 1988 sous le gouvernement Chirac. Mais comme les mauvaises habitudes perduraient et les scandales avec, une nouvelle loi fut votée dans l’urgence en 1990 sous le gouvernement Rocard. Fort normalement, pour une pareille révolution politique, une amnistie était prévue. Le tollé fut tel, qu’elle n’a simplement jamais été utilisée…
Le texte reposait sur trois principes : financement public en proportion du poids électoral, limitation drastique des dépenses de campagne, contrôle strict, assorti de sanctions, à la fois des campagnes électorales mais aussi de l’activité  financière des partis. Il s’agissait, je le répète, d’une véritable révolution copernicienne dans l’activité politique. Qui a eu des conséquences très positives, mais également des effets pervers. La loi a évolué jusqu’en 1995, date du dernier texte important. La jurisprudence a pris le relais et le système est aujourd’hui stabilisé.
Mais, que fallait-il faire pour tourner la page de cette période de folie ? D’abord solder le passé. Ce qui aurait permis d’instaurer des mécanismes de contrôles efficaces. La peur du gendarme est une arme qui a ses avantages.
Il y avait trois solutions :
– L’amnistie. Avoir le courage du coup d’éponge en choisissant la bonne date. Soit 1995, soit 2000, le temps que les systèmes soient démontés et les mauvaises habitudes abandonnées. Cette solution aurait eu, entre autres mérites, celui d’éviter mélanges et anachronismes. Des faits qui se sont déroulés il y a plus de 20 ans sont comparés avec des affaires d’aujourd’hui. Cela aurait aussi facilité la mise en place des moyens de surveillance nécessaires sans s’en remettre uniquement à la machine judiciaire qui n’en a pas les moyens[1. « Le philosophe se gardera de condamner les successives amnisties dont la République française en particulier fait grande consommation, mais il en soulignera le caractère simplement utilitaire, thérapeutique. Et il écoutera la voix de l’inoublieuse mémoire, exclue du champ du pouvoir par l’oublieuse mémoire liée à la Refondation prosaïque du politique. À ce prix, la mince cloison qui sépare l’amnistie de l’amnésie peut être préservée. » Paul Ricoeur, La mémoire, l’Histoire, l’oubli, Paris, le seuil, 2000, page 651.].
– L’opération « mains propres ». Comme le fit l’Italie, et comme le préconise aujourd’hui Jean-Luc Mélenchon, un coup de balai, une table rase. Mais attention, une vraie «Mani Pulite ». Disparition de tous les partis à l’exception du PCI à peu près indemne au prix une lourde opération de chirurgie esthétique, dont il sortit valide, mais défiguré. En bonus track, l’opération provoquera la disparition prématurée du paysage de 80 % du personnel politique. Le résultat chez nos amis transalpins, ce fut Berlusconi, le transparent Romano Prodi pour finir par Beppe Grillo. De toute façon, c’est trop tard pour faire ce genre de choses ici.
– L’opération « mains moites ». La pire des solutions. Qui a été adoptée dans les faits. La décimation. La vie politique dans notre pays est égayée par les affaires depuis 25 ans. De temps en temps, on se passe les nerfs sur les quelques malchanceux qui payent pour les autres. De Gaymard à Cahuzac en passant par Woerth et Guérini. Rappelons-nous aussi Noir, Mouillot, Dugoin qui, douloureusement surpris, se défendaient en disant : « Mais tout le monde fait pareil !» Depuis 1988 – début des hostilités – la proportion des élus touchés est faible. Il y a 450 000 élus locaux et nationaux dans notre pays. Quels sont les chiffres ? Détentions : peut-être une cinquantaine en comptant les provisoires. Mises en examen, disons 300. Jugements ou arrêts de condamnation définitifs : à ce jour moins de 100.  Et en général, ceux qui ont souhaité revenir en politique après ont été triomphalement réélus ! Une opération mains propres lente et molle.
Et tout ceci va continuer. Pour la bonne raison, que les principaux acteurs n’ont aucun intérêt à ce que ça change. Sinon, ils auraient agi depuis longtemps. Qui sont ces acteurs ? Les trois sommets d’un triangle vaguement équilatéral : politiques, journalistes, magistrats.
Les politiques : pourquoi faire de la politique quand on peut déshonorer ses concurrents ? L’action politique, sans trop la caricaturer, se réduit aujourd’hui essentiellement à l’assouvissement d’une ambition personnelle, déconnectée de grands projets collectifs. Comment se distinguer de ses concurrents, sans clivages idéologiques et différences politiques ? Tout simplement, en essayant de disqualifier moralement son adversaire. Arnaud Montebourg « Chevalier blanc » auto-adoubé est le grand spécialiste de cette technique. Mais gardez-vous, chers petits Ivanhoé, gare au retour d’épée ! À la présidentielle de 2002, Lionel Jospin, oubliant de faire de la politique, avait brandi sur tous les plateaux télé la cassette Mery. Le stratagème fut payant, mais pour d’autres.
Les journalistes : La transparence dans le brouillard ? La crise de la presse d’information est une évidence. Elle a des conséquences économiques qui retentissent lourdement sur sa qualité. La popularité des éditorialistes est aussi faible dans l’opinion que celle des contractuelles voire des politiques. Alors que faire ? Deux choses : d’abord porter au pinacle les « journalistes d’investigation» en prétendant qu’ils sont une des pierres angulaires du contrôle démocratique. Lorsque l’on connaît un peu l’endogamie matricielle qui les lie à la sphère politique nationale, on rigole de bon cœur. Ensuite, profiter de ce qui constitue une niche économique. Quitte à accepter de se faire instrumentaliser par des intérêts qui n’ont rien à voir avec la recherche de la vérité. Aucune affaire politico-financière ne commence pour des raisons juridico-judiciaires. Dissimulé sous l’opacité de la transparence, il y a toujours un facteur extérieur, et souvent un imam caché : rivalités politiques, économiques, industrielles. Et une volonté d’instrumentaliser la justice pour des fins qui ne sont pas les siennes.
Les magistrats : inamovibles, puissants, et encensés par les médias, pourquoi changer ? Dans un pays où la tradition de régulation administrative a largement reculé au profit de la régulation juridique, intégration européenne oblige, la justice est confrontée à des responsabilités nouvelles. Prétendre qu’elle n’a pas aujourd’hui les moyens institutionnels de son indépendance est faux. Ne serait-ce que parce que les politiques en ont une peur bleue. La justice française n’est pas la pire, loin de là. Mais, incontestablement, elle souffre d’abord de son manque de moyens et  d’une difficulté d’adaptation à ses responsabilités nouvelles. Longtemps soumise au pouvoir politique, elle a fait de la recherche de son indépendance un objectif en soi. Or l’indépendance n’est qu’un moyen, celui qui peut garantir son impartialité. Cette impartialité est souvent maltraitée par la magistrature française, où la culture arbitrale est faible. Or, en droit, le juge est là pour appliquer la loi et arbitrer entre des intérêts contradictoires. Le hiatus, c’est que la justice se vit aussi comme garante de l’ordre public. Cela n’est pas déshonorant, mais ce n’est pas sa mission. Cette culture de  gardien de l’ordre public, fruit d’une tradition française ancienne, devrait être abandonnée  car elle véhicule avec elle l’idée que « la fin justifie les moyens ». La justice  est rendue par des hommes (et des femmes) avec leurs qualités mais aussi leurs faiblesses. La valse des affaires, a provoqué des phénomènes profondément négatifs. Inutile de dresser la liste des juges justiciers, tout le monde la connaît. De Thierry Jean-Pierre à Eva Joly en passant par Éric Halphen, combien de fois le respect des règles et l’impératif d’impartialité sont passés au second plan au profit d’objectifs purement politiques, d’ambitions personnelles, d’envie de succès éditoriaux, de satisfactions d’amour-propre ? Pourquoi est-ce que cela changerait ? Le pouvoir considérable dont disposent les juges d’instruction peut se révéler enivrant.
Et cela durera. Les scénaristes de cette triste comédie ne changeront rien. Ils n’y ont aucun intérêt. Jusqu’à la prochaine clameur. Le soap Opération mains moites a de beaux jours devant lui. Les acteurs changent, mais le scénario restera aussi définitivement répétitif que celui des Feux de l’amour.

*Photo : .v1ctor.

Royaume-Uni : Les boyaux de la couronne

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elizabeth royaume uni

elizabeth royaume uni

C’est à des riens qu’on se sent étranger. Le visiteur de passage et l’« immigré de souche », anciennement installé en Grande-Bretagne, ont dû penser la même chose durant la folle semaine où le pays a été suspendu aux bulletins de santé d’Elizabeth II, reine d’Angleterre et monarque des seize royaumes du Commonwealth : on ne devient pas anglais.
D’une santé robuste, Elizabeth Alexandra Mary Windsor, 87 ans, a l’habitude de tenir ses engagements, visites au pape, inaugurations d’hôpitaux et ouvertures de chasse à courre sur ses terres écossaises. Cette semaine-là, pourtant, elle a dû se faire porter pâle.
Son armée d’attachés de presse, à Buckingham Palace, s’est immédiatement employée à rassurer ses sujets : il s’agissait « probablement », disaient-ils, d’une gastro-entérite.
À peine le mot est-il prononcé que la BBC et autres médias du pays consacrent de longs reportages à cet intéressant sujet, qui ouvre tous les bulletins d’information.
Les correspondants royaux, postés devant les portes du château de Windsor, où la colique a surpris la souveraine, essaient de répondre aux questions empressées des présentateurs : « Que pouvez-vous nous dire de plus sur cette gastro-entérite ? » Ils brodent comme ils peuvent. Mais pas de plaisanterie, ni de sourire en coin. On ne rigole pas avec les intestins de droit divin.[access capability= »lire_inedits »]
Des professeurs d’université sont conviés à s’exprimer, tel Chris Hawkey, professeur en gastro-entérologie à l’université de Nottingham, invité du sérieux et très écouté Today Programme de BBC Radio 4. Un lundi à 8 heures, Chris Hawkey dispense donc à la nation une leçon sur la royale diarrhée.
On guette en vain la plus infime trace d’ironie. Quand il s’agit de la reine, l’humour britannique n’a plus cours. Son séjour de vingt-quatre heures à l’hôpital privé King Edward VII, « en observation », est même commenté avec une légère appréhension, une certaine gravité dans le ton. Les grands titres de la presse quotidienne, du conservateur The Times au travailliste The Guardian, mentionnent en première page les troubles intestinaux de Sa Gracieuse Majesté.
La vérité réside parfois au fond d’une cuvette. L’affaire des boyaux de la reine révèle la double nature de la Grande-Bretagne, démocratie parlementaire et monarchie de droit divin, centre de la finance mondiale et ancien régime teinté de mysticisme médiéval. Cette schizophrénie née de la fusion entre passé et présent explique, par exemple, que la très conservatrice Angleterre ait donné naissance au mouvement punk. Et qu’on ait pu voir, en 2002, 200 000 Britanniques braver, des heures durant, la pluie et le froid pour se recueillir devant le corps de la reine-mère, aristocrate dilettante qui n’avait jamais régné.
La reine a deux corps, l’un mortel, l’autre éternel ou, pour reprendre les termes du best-seller d’Ernst Kantorowicz, paru en 1957, Les deux corps du roi, un corps naturel et un corps politique. Le corps de la reine est celui de la nation ; son coeur bat dans la poitrine de ses 60 millions de sujets. Il est la propriété de tous, tout comme le ventre de Kate Middleton, duchesse de Cambridge, réceptacle du futur héritier du trône. Quelques semaines avant la gastro-entérite d’Elizabeth II, un article de l’historienne et écrivain Hilary Mantel, paru dans la London Review of Books, avait provoqué la colère des tabloïds : elle avait osé décrire les infortunées épouses de Henri VIII comme des « vagins royaux » et, plus grave encore, s’était indignée que Kate Middleton fût encore condamnée à pareil traitement. De New Delhi, le premier ministre David Cameron s’était fendu d’une réprimande, enjoignant à l’auteur de se montrer plus respectueuse.
On dit souvent que l’inconscient royaliste des Français persiste à travers la monarchie républicaine inventée par de Gaulle. C’est sans doute vrai. Espérons cependant que nous ne sommes pas prêts à tenir les (éventuels) embarras gastriques du chef de l’État pour une affaire d’État et qu’on nous dispensera de visite guidée à l’intérieur des entrailles présidentielles.
Ne serait-ce que pour cette raison, ça valait le coup de prendre la Bastille.[/access]

*Photo : Commonwealth Secretariat.

Halte au storytelling à la française

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Quoi qu’on pense du choc de moralisation, on se dit ces jours-ci que les storytellers sont fatigués, sans savoir si c’est parce qu’ils sont trop payés, comme certains footballeurs, ou juste trop bêtes, comme tous les footballeurs. Résultat de ce peu de savoir-faire, nos intrigues politiques hexagonales sont aussi plates qu’un épisode de Joséphine Ange gardien ou qu’un chef-d’œuvre de François Ozon.
Qu’il s’agisse des colères d’Ayrault, des fâcheries de Copé, des pleurs de rosière abusée après le bal de Filoche, des jauresseries de Mélenchon ou du mea culpa de Cahuzac sur BFM, toutes ses saynètes surjouées façon théâtre-club du lycée sont à mourir d’ennui car marquées au sceau infamant de la Qualité France.
Ah si nos raconteurs d’histoires déroulaient leurs arguments à la façon dont procède le producteur hollywoodien interprété par Dustin Hoffman dans Des hommes d’influence (Wag the Dog). Sorte de Stéphane Fouks ou d’Anne Hommel qui aurait du talent, Dustin y vole au secours d’un président bêtement englué dans un scandale sexuel avec une girl scout. Il le fait  en réécrivant totalement l’actu politique des USA à la façon d’un soap sophistiqué et survitaminé. Ça finit bien pour le président mais c’est une autre histoire, que vous découvrirez en vous dénichant au fond d’un bac de soldeur le DVD du film de Barry Levinson ou l’excellent livre qui l’a inspiré, American Hero de Larry Beinhart.
En attendant, je me dis que Hollande serait bien inspiré de copier son collègue fictif américain (joué par De Niro, please) et de nous faire représenter une comédie jouissive en lieu et place de la pièce poussive de cour d’école qui monopolise nos JT. Contrairement à l’ami Kessler, je ne sais pas s’il nous faut un Grillo, et de toute façon, je ne vois rien venir. Mais d’ici là, j’aimerais bien qu’on nous raconte des belles histoires. Il nous faut un griot !