Accueil Site Page 2682

Martin Suter : littérature de gare, mais en wagon Pullman

1

En terminant Allmen et le diamant rose, je me suis interrogé sur les mérites de la littérature de gare et le plaisir immense qu’elle procure parfois. A vrai dire, cette terminologie castratrice ne correspond pas tout à fait au dernier roman de Martin Suter. Il est difficile à caser ce livre, pas tout à fait roman noir, ni roman policier, pas vraiment roman à intrigues, mais quoi au juste ? Le héros de Suter, l’enquêteur Johann Friedrich von Allmen, est un croisement entre Arsène Lupin pour l’audace, John Steed pour le standing et Jonathan Hart, l’inoubliable « justicier milliardaire » des années 80 interprété par Robert Wagner sur le petit écran pour l’aisance naturelle. On est loin des gauloiseries de San-Antonio et Béru ou des barbouzeries du prince Malko Linge. Allmen est un gentleman fauché qui court après l’argent comme un aristocrate ruiné, c’est-à-dire sans se fatiguer, ni se compromettre pourvu que les apparences soient sauves.

Quand j’évoquais littérature de gare, dans mon esprit, il s’agissait plutôt d’une littérature rapide, précise, plaisante, sans prétention stylistique, le genre de roman qui vous fait oublier les quais gris et patibulaires de Vierzon-ville. En deux heures, vous faites un voyage en classe affaires. Car Allmen est un enquêteur qui soigne son allure, dès qu’il a une rentrée d’argent, il la dilapide dans un costume trois-pièces en tweed Donegal commandé, comme il se doit, chez le meilleur tailleur de Savile Row. Ce qui est agréable avec les auteurs à succès, – Martin Suter a touché le jackpot littéraire avec son roman Small world en 1997-, c’est la pertinence de leur jugement sur les riches. Trop souvent, on singe les manières des puissants, on recopie les mêmes stéréotypes, on veut choquer et on finit par faire rire par tant d’approximations. Les écrivains qui sont les précaires de la société médiatique pèchent trop souvent par une méconnaissance totale de leur sujet. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les âneries pleuvent. Un riche s’habille d’une certaine façon, parle avec tel accent, boit tel cocktail, etc…

Avec Allmen, on est gâté par une foule de détails qui sonnent juste. Martin Suter nous décrit les codes d’un monde mystérieux, celui de l’hyper-puissance économique. Allmen, qui tente de conserver son rang, fait toujours preuve d’un grand sang-froid. Il n’est pas homme à s’affoler devant une note d’hôtel à 14 000 euros. En outre, il ne se déplace jamais sans ses bagages patinés par le temps qui ont été exécutés dans les ateliers Louis Vuitton à Asnières. Allmen est un véritable esthète très loin du clinquant moderne, il utilise une ancienne Cadillac Fleetwood avec chauffeur, il lit The House on the Strand de Daphne du Maurier et il s’extasie devant la carte des vins au restaurant.

Et que dire de son cocktail fétiche, le Singapore Gin Sling que « le garçon, à sa demande, lui préparait avec un peu moins de Cointreau et de grenadine, mais avec un peu plus d’angustura ». Vous l’aurez compris, Allmen ne fait pas dans le gros rouge qui tache, les souliers « made in China » et l’hostellerie d’autoroute. J’avais déjà été charmé par le premier volet[1.Allmen et les libellules, disponible chez Christian Bourgeois éditeur.] des aventures d’Allmen paru en mai 2011, cette nouvelle enquête m’a conforté dans mon opinion. Dans le premier épisode, l’enquêteur international partait à la recherche de cinq coupes Art nouveau aux motifs de libellules; dans le second, l’intrigue tourne autour d’un mystérieux diamant rose d’une valeur de 45 millions. Cette fois-ci, Martin Suter nous emmène dans les arcanes du trading haute fréquence, ces algorithmes informatiques qui secouent la finance mondiale. Si Allmen est le pivot de l’histoire, l’écrivain suisse a eu l’intelligence de peaufiner d’autres personnages tout aussi centraux. C’est le cas de Carlos, le majordome guatémaltèque « sans papiers ». Cet homme à tout faire qui cire les chaussures, tond la pelouse, prépare la cuisine, s’avère un redoutable informaticien et un indispensable associé. Les rapports entre le patron et l’homme de maison sont finement observés et là aussi, font tout le charme de ce court roman. Et puis, Suter a cette drôlerie toute en retenue qui rappelle l’humour des britanniques. Il y a aussi du Woody Allen en lui. Si vous voulez partir dans un palace des bords de la Baltique, goûter le coq au vin de Carlos ou découvrir qui se cache derrière l’étrange Sokolov, Allmen sera votre homme !

Allmen et le diamant rose de Marin Suter traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgeois éditeur.

*Photo : Das blaue Sofa

Globish spoken

Au cours d’une conférence de presse donnée à Paris, M. Moscovici, se voyant demander par un journaliste étranger s’il pouvait parler anglais, a accédé avec empressement à cette requête, apparemment fier et ravi de montrer que, oui, il le pouvait. On aurait dit un cadre commercial pendant un entretien d’embauche.
À quelques jours de là, plusieurs journalistes ont protesté contre la Commission de Bruxelles, qui a rendu en anglais son verdict sur la « gouvernance » de la France. C’est d’ailleurs probablement à l’issue d’une traduction par logiciel que nous avons été régalés de « concurrence sous-optimale », d’« efforts additionnels », et autres inénarrables créations verbales…[access capability= »lire_inedits »]

Dans l’intervalle, le philosophe Jean-Claude Milner opinait que le français était en train de devenir une langue morte[1. Le Monde des livres du 24 mai.]. Et moi, pendant ce temps-là, je lisais la Pérégrination de Brendan.
Brendan de Clonfert était un moine irlandais du VIe siècle après J.-C. Il affréta un bateau et partit sur les mers. On pense qu’il est allé jusqu’aux îles Féroé et en Islande. Et sans doute aux Canaries. Ou aux Açores. Ou peut-être aux Antilles. On ne sait pas très bien. Certains même croient qu’il a vu l’Atlantide. Il cherchait à localiser l’Eden et les « îles fortunées ». Il atteignit peut-être le Purgatoire ou l’Enfer : en tout cas il a vu Judas, lié à un récif et éternellement lessivé par la marée.

Cinq ou six siècles après, sa légende courait toujours. Elle fut racontée au début du XIIe siècle par un certain Benoit, dans l’étrange, l’insupportable et grotesque dialecte du nord des Gaules, un latin massacré, déformé, mal parlé, mal écrit, méconnaissable, qui n’était plus du latin, qui était un sabir de péquenots mâtinés de barbares. Benoit employa cette parlure selon le souhait de la reine Aélis d’Angleterre : « Il a consigné par écrit en langue vulgaire (En letre mis et en romanz) ainsi que vous l’avez commandé, l’histoire du bon abbé Brendan. » Ce parler mal foutu, mal cultivé, ce parler d’analphabètes, se mettait à écrire en octosyllabes, et osait dire tout l’inconnu du monde ! Y compris Judas et l’Atlantide !

C’était à peu près la langue de la Chanson de Roland. C’était une langue vivante que, par la suite, Villon, et Montaigne, et Malherbe, et tant d’autres ont modifiée, forgée sans cesse pour lui faire dire du nouveau. Moi je lis cela, aujourd’hui, après une vingtaine de livres publiés, et c’est comme si j’apprenais à parler et à écrire, comme si je recommençais tout… C’est ma patrie, c’est ma demeure. Je sens bien que cela doit « suinter le Français de souche », comme disent Les Inrocks à propos des écrivains qui ne leur plaisent pas. Je n’en ai cure, et d’ailleurs, si je pouvais connaître les lettres arabes ou chinoises, j’en serais fort heureux aussi.

Pour en revenir à nos moutons, contrairement aux apparences, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un combat entre l’anglais et les autres langues. C’est un affrontement entre le froid dialecte véhiculaire d’une supposée rationalité économique et technique et la complexité humaine que contient chaque langue. L’écrivain Camille de Toledo en a remarquablement parlé il y a quelques jours3. « Votre Europe nous ennuie. Elle nous ennuie mortellement. Car il lui manque un esprit. Une vision. Un imaginaire […] L’Europe dans son union n’est que matière et certificat, marché et acronyme. » Et d’attirer l’attention sur « la faute profonde, intellectuelle, que commet celui qui croit pouvoir construire un espace politique sans qu’il existe un espace poétique ». Je ne saurais mieux dire.[/access]

Luchini-Muray : remettez-nous ça patron !

Parce que le festivisme n’est pas mort. Parce qu’il bouge encore. Parce que lorsque le Conseil Régional de Rhône-Alpes entend célébrer le 300ème anniversaire de la naissance de Rousseau il croit bon d’organiser de tonitruants « pique-niques républicains » – complétés par un « apéritif gourmand » dans les rues de Lyon… Parce que gais rolleristes grégaires du vendredi soir et patinetteurs-à-moteurs-deux-temps en costume-cravate écument toujours les rues de nos cités… Parce que la fastidieuse Caroline de Hass, immortelle animatrice du mouvement « Osez le clito ! » est entrée au cabinet d’une ministre blagueuse qui veut abolir la prostitution, comme on interdirait les courants d’air… Parce que Jack Lang n’est pas encore mort, et qu’il peut resurgir à tout moment dans le débat public, sans crier gare… Parce qu’il existe une « Journée internationale de la lenteur », une « Journée de la gentillesse » et que la « Fête des voisins » fait toujours des ravages dans les zones urbaines et péri-urbaines peuplées de gens pourtant normaux… Parce que « Paris Plage », le Vélib’ et la fermeture des voies sur berge sont présentés par la mairie de Paris comme des avancées faramineuses pour l’humain, s’inscrivant dans un mouvement progressiste menant le français moyen de l’ombre à la lumière… Parce que les revendications communautaires les plus incongrues n’ont pas fini de passionner les médias… (Ah le combat des nudistes roux amateurs de danses de salon ! Ah la lutte des unijambistes gay et lesbiens du sud de la Seine-et-Oise ! Ah le lobby des musulmans collectionneurs de Télécarte© publicitaires !) Parce que des dames suédoises très sérieuses veulent persuader les hommes suédois de faire pipi assis… Parce que la France dispose désormais d’un Ministre du « redressement productif » et d’un autre de la « réussite éducative »… Parce que viennent d’entrer dans le dictionnaire les mots gloups, Stéphane Hessel, psychoter, Jean-Luc Mélenchon, et l’expression « à l’arrache »… Parce que la novlangue reste l’opium des intellectuels télévisés de progrès…

Pour toutes ces raisons –et pour mille autres que j’oublie- il faut aller voir (ou revoir) le grand Fabrice Luchini interpréter la prose corrosive, hilarante et – cela devient assez évident… – indémodable de Philippe Muray. Le comédien reprendra à la rentrée, au Théâtre Antoine à Paris, son spectacle consacré à l’auteur des Exorcismes spirituels, qui avait triomphé en 2010 et 2011 au Théâtre de l’Atelier et même (m’a-t-on dit) en province… Pouvait-on rêver meilleur moment que les premiers mois glorieux du hollandisme© triomphant, alors que le français nouveau est ivre de « changement » (dans la continuité) et de « normalité » (dans l’ostentation), pour rire – avec Muray et Luchini – de la bouffonnerie toujours recommencée de cet incorrigible homo festivus, puis de méditer un moment sur ce rire ?

Vingt représentations sont prévues à partir du 14 octobre, les dimanches à 17 heures et les lundis à 20 heures. (Places de 18 à 43 €. Tél. 01.42.08.77.71.)

George Steiner, le décliniste en déclin

4

Bien sûr, ceux qui connaissent leur George Steiner sur le bout des doigts argueront que ces fragments sentent moins le roussi que la redite. Les autres pourront découvrir dans ce petit livre la quintessence de cette pensée dite crépusculaire qui aura exploré comme nulle autre les relations tragiques entre barbarie et haute culture. Comment peut-on écouter du Schubert à 14h et exterminer des hommes, des femmes et des enfants à 18h ? Comment peut-on être à la fois nazi et goethéen ? Telles sont les questions qui ont hanté l’auteur de Réelles présences tout au long de sa longue vie de professeur universel.

De ce papyrus miraculeusement retrouvé dans les ruines d’une ancienne villa d’Herculanum, dont l’auteur, inconnu sur Wikipédia, serait un certain Epicharne d’Agra, philosophe et poète du II ème siècle avant Jésus-Christ[1. A moins qu’il ne s’agisse là d’un faux malicieusement concocté par Steiner lui-même en guise de testament spirituel] on pourra en effet constater qu’il n’est, au sens littéral, qu’un prétexte pour ce dernier de remettre à jour, peut-être une dernière fois, ses obsessions mystico-culturelles, sa propension, qui nous a tous fascinés, à comprendre le monde selon les arts et les lettres, sa prédominance accordée au Logos, son rêve castalien de bâtir une cité d’intellectuels, sa désolation de constater que les grands créateurs, pas plus que les grands esthètes, ne sont pas forcément des hommes de bie , sa consternation un rien affectée qu’il y ait plus d’amateurs de R’n’B que d’amateurs de musique dodécaphonique, sa critique « anarchico-platonicienne » de la démocratie et du goût accablant de cette dernière pour la camelote – le tout avec ce côté scrogneugneu que nous feignons de blâmer alors que nous serons bien pire à son âge (83 ans, tout de même.)

Le beau souci de Steiner (et d’Epicharne), c’est l’être – ou plus exactement la béance de l’être. Cette béance que la post-modernité ne cherche rien tant qu’à combler. Boucher le trou noir. Refuser de penser selon « le paradoxe fertile de la négation ». Rayer à la fois l’éclair et la ténèbre – c’est-à-dire la dialectique. Abolir à tout prix, au nom du XIX ème siècle à travers les âges, cette idée magnifique, antique, classique, chrétienne, que « l’existence est un bienfait mélangé, qu’elle occasionne une rupture avec la paix de l’inerte, que l’histoire humaine est faite de gaspillage et d’incommensurables souffrances ». Pour le post-moderne, l’existence n’est plus une question de grammaire (c’est-à-dire de transcendance) mais une question de fête et de permissivité.

Or, le mal n’est ni festif ni permis. Contrairement au quatrième fragment du papyrus intitulé « [le] mal est », notre époque considère que le mal n’est pas. En vérité, les hédonistes sont aussi des eudémonistes : le mal n’a pas d’existence autonome, il ne fait pas partie de l’être. La seule réalité admise (car notre époque est celle où la réalité devient une question d’admissibilité), est une réalité transparente, cool, unilatéralement positive – ce que d’aucuns appelleraient une totalité sans extérieure, « un empire du bien ». Non, si Histoire il y a, celle-ci doit être immaculée – soit sans péché ni castration, sans pomme d’Adam ni boîte de Pandore, sans chute ni « harmatia » (transgression ou erreur). Le mal n’est qu’un accident neurologique ou chimique que la médecine pourra guérir un jour en son entier. Car l’épilepsie, ça se soigne, mon cher Dostoïevski. Et aujourd’hui « il existe des foyers de vieillards pour Lear ».

Et pourtant, comme le dit le fragment trois, « il y a des lions, il y a des souris ». Il y a des inégalités physiques et mentales objectives, des tares qu’aucune culture ne récupère à son avantage. Tous les obèses ne sont pas des sumos, tous les bigleux ne sont pas des chamams. A un moment donné, une femme qui est laide ici ne sera pas belle là-bas, et cela même si les critères esthétiques diffèrent. De même, un imbécile restera un imbécile quelle que soit sa contrée.

Et c’est à ce propos que Steiner, que jusque-là on considérait comme un classique d’entre les classiques, un humaniste presque « vieux jeu », se met à envisager sérieusement la question de « la part de l’hérédité génétique » dans la distribution des talents. « Et si, se met-il à se demander, la génétique moléculaire montrait que diverses gradations du potentiel cérébral et corporel sont innées – les Juifs aux échecs ? S’il apparaissait que, du fait d’une spécificité génétique, seules des hybridations d’une ampleur inconcevable peuvent altérer la probabilité que les performances suprêmes demeurent inaccessibles à certaines populations, à certaine régions de cette terre ? » Si, finalement, le racisme redevenait scientifique ? Avec ses tentations d’hygiénisme, d’eugénisme, de clonage, et aussi de régime obsessionnel (l’anorexie constituant l’idéal fasciste de nombres de femmes et d’hommes d’aujourd’hui), une hypothèse nazie travaille indéniablement notre (im)monde. Nous nous rêvons plus beaux, plus jeunes, plus sportifs et nous sommes de plus en plus zombiesques. Nous nous rêvons délivrés ontologiquement du mal – et nous faisons en sorte que la biogénétique aboutisse à cette délivrance.

C’est là qu’apparaît une ambiguïté, pourtant impensable sous la plume de Steiner, dans sa manière d’osciller entre l’inquiétant constat qu’il fait de ce désir de science finale et une adhésion secrète (inconsciente) à celle-ci – comme si les recherches sur la cellule pouvaient un jour corroborer l’idée qu’il se fait des fractures culturelles. Car à force de rappeler toutes les deux pages que le pékin moyen préfère Plus belle la vie à Eschyle ou n’a pas les synapses adéquats pour comprendre l’a priori kantien ou la théorie des cordes, on finit par se demander si l’excellence steinerienne ne pencherait pas, et sans doute malgré elle, du côté d’une sélection un peu trop naturelle. Ce qui ferait de lui, et contre toute attente, un post-moderne extrêmement sournois – le symptomologue de notre époque devenant à son tour un symptôme de celle-ci.

D’autant que son rapport à cette « Mort amie » que constitue le fragment huit, et qui est pour lui l’occasion de plaider pour l’euthanasie (et sans doute la sienne un jour), entérine ce soupçon de post-modernité. C’est là le paradoxe d’un penseur classé « réac » mais qui sur ces questions de bioéthique affirme des positions que ne renierait pas un Michel Onfray. Stoïcien peut-être, faustien à coup sûr. L’émouvante et terrible page, personnelle s’il en est, consacrée au naufrage de la vieillesse, dans laquelle on nous décrit le vieillard trébucher sur le mot, le nom, la date, et toutes ces références qui faisaient partie de lui et qui aujourd’hui « se dérobent jusqu’à l’exaspération », s’impose comme un manifeste de la mort assistée. Comment ne pas compatir ? Mais comment ne pas sursauter à cette apologie de la liberté mortifère qui traite toute théologie d’obsolète ? Comment ne pas faire la moue devant cette revendication, qualifiée par lui-même de « révolutionnaire », de l’autonomie totale de son être ? Ainsi, ce grand penseur du déclin, ce laudateur des transmissions, ce barde du génie hébraïque, ce mystique du sens, ce contempteur de l’homme démocratique, qui n’eut jamais la dent assez dure contre la barbarie de la modernité, finit par se plier à son impératif le plus radical, et parle d’euthanasie comme « option élémentaire ». On peut donc bien écouter du Schubert à 14h et avaler des médicaments à 18h.

George Steiner, Fragments (un peu roussis), traduit de l’anglais par Emmanuel Dauzat, éditions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2012, 13, 90 euros.

Adieu Berthe : un film magique inversé

Le titre du nouveau film de Bruno Podalydès est mensonger : ce n’est pas à Berthe qu’on dit adieu, mais à Armand, son petit-fils, le personnage joué par Denis Podalydès. Plus que l’histoire d’un enterrement, c’est l’histoire d’une désertion, d’une soustraction. Celle d’un pharmacien père de famille, qui n’en finit plus de quitter sa chère petite femme pour sa maîtresse (son « petit lapin ») jouée par Valérie Lemercier. Le jour où il apprend la mort de Berthe, la grand-mère que tout le monde a oublié en maison de retraite, il faut organiser les obsèques, prendre les choses en main. C’est la nuit, il erre dans la maison, échange une dizaine de sms avec son amante, retrouve son fils dans sa chambre et l’invite à méditer avec lui sur le sujet de sa dernière dissertation de philosophie : « qu’est-ce que vouloir ? »

Tout le film semble une manière de ne pas répondre à cette question. Une manière de transformer en histoire l’absence de volonté, donc l’absence de décision, donc l’absence d’action. Car face aux événements, Armand n’a qu’une seule réaction : il fait le vide. En un sens, le film a la tête à l’envers : le dénouement (la mort de mémé) survient au début et la scène d’exposition (la découverte de sa chambre) plutôt à la fin. Du point de vue du rythme, Adieu Berthe a aussi cette surprenante construction inversée : plus on avance dans le film plus la roue tourne au ralenti, moins notre personnage est intimidé par les démons de la volonté. Armand s’absente, et Podalydès vide superbement son film de toute énergie : à la fin l’ataraxie est proche.

Au départ, la passivité d’Armand permet de jouer sur deux versants de la comédie : le burlesque d’une part, les dialogues d’autre part. Dans cette seconde veine comique, il faut dire que Valérie Lemercier est bonne cliente. Survoltée, elle déverse sur notre Armand des monologues particulièrement savoureux – l’un d’entre eux se termine par un « Sors ta bite et fais pas chier ! » qui devrait rester. Plus généralement, les phrases non terminées du personnage de Denis Podalydès ont l’art de susciter des dialogues absurdes. Parce qu’il manie comme personne les propos qui n’engagent pas, il est le champion de l’équivoque et du texto ambigü envoyé à la mauvaise personne.

Mais, la tête enfermée dans un caisson transpercé d’épées, ou se déplaçant simplement sur sa trottinette à moteur, notre personnage principal se prête surtout aux situations burlesques. Il y a dans Adieu Berthe un art de l’espace et un tracé de silhouette qui évoqueraient presque Tati. Les locaux grandiloquents de « Définitif » – l’entreprise de pompes funèbres qui dispute à « Obsecool » l’enterrement de mémé – ont quelque chose des décors de Playtime : on ose à peine entrer, les pièces ont des dimensions inhumaines, les objets produisent des couleurs et des sons incongrus. Armand s’efface devant l’hybris bling-bling des célébrations funéraires, à tel point qu’on le voit disparaître derrière l’un des écrans reproduisant en taille réelle les modèles de cercueils les plus chics. A ce moment-là il n’est plus qu’une ombre, et le clin d’œil burlesque veut même que cette ombre soit calquée sur la forme d’un cercueil.

Pourtant, à mesure que le film avance et ralentit, Armand semble n’avoir même plus la volonté de ne plus vouloir. Si Adieu Berthe n’est pas, en dernière instance, un film comique mais un film magique, c’est parce que son personnage est aussi las de subir que d’agir. Les Podalydès nous font sortir du burlesque par le haut : par les rêves, par la folie et par les tours de magie. Les dialogues parfois cinglants du début se noient dans le discours marécageux d’Armand pendant l’enterrement. Les espaces intimidants sont réduits à la profondeur de la malle de Berthe. Le personnage lui-même se dilue dans une série de mises en scènes oniriques, avant de disparaître totalement. C’est le principe des retrouvailles avec cette grand-mère qu’il a à peine connue, mais qui est par excellence celle qui a précédé son existence. Une absence fondamentale qu’il pourrait retrouver en se retirant en-deçà de lui-même. « Pfuit, crac, pshitt » : il suffit pour cela d’un bon tour de magie.

Timothée Gérardin

Pulp libéralisme

Je fais partie avec quelques autres d’une toute petite communauté : celle des libéraux français. Nous ne sommes pas d’accord sur tout – il y a, parmi nous, des anarcho-capitalistes, des minarchistes, des objectivistes randiens, des libéraux-conservateurs, des libéraux de gauche et, me semble-t-il, une majorité relative de libéraux classiques – mais s’il y a un point qui nous rassemble, outre notre attachement aux libertés individuelles et notre méfiance vis-à-vis de la chose publique, c’est le sentiment profondément ancré en nous que la plupart de nos compatriotes n’ont pas la moindre idée de ce qu’est le libéralisme.

Soyons clairs : vous avez tout à fait le droit de penser que Nicolas Sarkozy et François Hollande sont des ultralibéraux, que l’Union Européenne, le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale sont des organisations d’inspiration libérale ou que des entreprises comme Goldman Sachs, Lagardère et la Société Générale font pression sur nos gouvernants pour qu’ils mettent en œuvre des politiques libérales. C’est votre droit mais, vu de notre fenêtre, ce n’est pas seulement faux : c’est grotesque.

Aucun de ces personnages publics et aucune de ces organisations ne se réclame du libéralisme : tous et toutes ne cessent de réclamer une intervention accrue des pouvoir publics dans notre vie, à commencer par sa dimension économique. D’un point de vue libéral, MM. Sarkozy et Hollande ne sont pas des libéraux, l’UE, le FMI et la Banque Mondiale ne sont pas des organisations libérales et Goldman Sachs, le groupe Lagardère et la Société Générale sont de parfaits exemples de capitalisme de connivence.

Et c’est pourtant bien l’idée que véhicule notre classe politique unanime, les journalistes subventionnés de la presse officielle et pratiquement tout ce que compte notre beau pays d’intellectuels. Selon l’opinion publiée[1. « Il n’existe rien de tel qu’une opinion publique ; il n’existe qu’une opinion publiée » (Winston Churchill)], de Joffrin à Zemmour, de Todd à Michéa, de Demorand à Sapir, de Polony à Pulvar, les malheurs de notre pays seraient dus à la pensée unique – forcément libérale. On demande des noms ? Pas de problème : voilà Jacques Attali, Alain Minc et même BHL promus au grade infamant de représentants du dogme libéral. Même si le verbe n’est pas vraiment approprié : on croit rêver !

Albert Camus, qui n’était pas lui non plus un grand libéral, disait très justement que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Alors voilà : avant que nous puissions entamer une passionnante discussion sur le libéralisme, il peut être utile que nous nous mettions d’accord sur le véritable sens de ce mot. Pour ce faire, je vous suggère de vous reporter à une description du libéralisme écrite par des libéraux plutôt que par leurs adversaires les plus farouches.

Mais, me direz-vous, l’été n’est pas une période propice à la lecture d’un traité de philosophie politique. J’en suis bien d’accord mais il se trouve justement qu’il existe désormais une solution idéale pour s’informer sur ce qu’est vraiment le libéralisme sans pour autant passer pour un rat de bibliothèque perdu sur la plage. Ça s’appelle Pulp libéralisme (Tulys), c’est (très bien) écrit par Daniel Tourre, divisé en 36 courts chapitres qui déminent les clichés les plus courants sur le libéralisme. Cerise sur le gâteau, c’est drôle, divertissant et illustré de près de 230 vignettes de bandes dessinées américaines des années 1950 avec monstres improbables, demoiselles en détresse et autres génies du mal machiavéliques[2. À celles et ceux qui n’ont pas l’intention de bouquiner sur la plage et qui cherchent une œuvre plus académique, je recommande chaudement l’excellent Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine (Larousse).]. Bref, vous n’avez plus aucune excuse à l’ignorance.

Pulp libéralisme, la tradition libérale pour les débutants, Daniel Tourre (Tulys)

L’Europe bipolaire

7

Vendredi matin 29 juin, les auditeurs des radios matinales prenaient connaissance du résultat des activités nocturnes des vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne réunis à Bruxelles pour un sommet estimé « crucial » par la plupart des observateurs. L’euro et, au delà, l’ensemble de la construction édifiée au cours des soixante dernières années allaient-ils survivre à la crise des dettes souveraines qui ébranle l’Espagne et l’Italie, après la Grèce, le Portugal et quelques autres ? Dans les jours précédant le sommet, un vent de panique, déclenché par quelques éditoriaux de la presse anglo-saxonne, soufflait sur le Vieux continent. A les entendre, l’euro serait déjà mort, et la réunion de Bruxelles ne serait qu’un simulacre destiné à éviter un « bank run » des épargnants désireux de sauver leur magot.

Le principal hebdomadaire allemand, Der Spiegel titrait, en couverture, « Quand l’Euro s’effondrera » avec, comme illustration, une pièce de 1€ côté face dépourvue de tout symbole renvoyant à son lieu d’émission. On ne manquait pas d’arguments pour fonder cet europessimisme : la crise bancaire espagnole serait un trop gros morceau à avaler par la zone euro, l’intransigeance d’Angela Merkel sur le volet « solidarité » de l’harmonisation fiscale et budgétaire des pays membres de cette zone et le rejet par les opinions publiques des transferts de souveraineté vers Bruxelles conduisaient droit à l’échec des négociations des 28 et 29 juin. Les Cassandre allaient même jusqu’à rappeler que ce sommet s’ouvrait le jour du 98ème anniversaire de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, dont on connaît les conséquences…

Vendredi matin, au contraire, on nageait en pleine euphorie : l’accord conclu au petit matin par les 27 renvoyait tous les prophètes de malheur dans leur coin sombre. L’Italie et l’Espagne avaient réussi à faire céder l’Allemagne en obtenant que le mécanisme européen de stabilité (MES) puisse financer directement les banques des pays soumis à la pression des marchés financiers et respectant leurs engagements relatif à l’assainissement de leurs finances publiques. Le plan de relance de 130 milliards d’euros était adopté dans la foulée, permettant à François Hollande de sortir la tête haute (du moins en apparence) de l’affrontement qu’il avait engagé avec la chancelière allemande. Les « eurobéats » triomphaient sans la moindre modestie, la palme de l’hyperbole revenant une fois de plus à Bernard Guetta de France Inter, regrettant qu’il n’existât pas sur notre continent un nouveau Victor Hugo capable de célébrer par des vers immortels cette avancée décisive vers l’Europe fédérale. Les marchés financiers, soulignent les mêmes, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en saluant l’accord de Bruxelles par une hausse significative des bourses européennes et une remontée du cours de l’euro face aux principales devises mondiales.

Qu’en est-il exactement ? A-t-on procédé à un nouveau rafistolage dans l’urgence ou écrit le premier acte d’une mutation de l’UE vers un système fédéral à l’image de celui en vigueur en Allemagne et aux Etats-Unis ? Avant de tenter de répondre à ces questions, saluons d’abord l’habileté tactique de Mario Monti et Mariano Rajoy qui ont conditionné leur adoption du plan de relance à l’acceptation préalable par l’Allemagne et ses alliés de la possibilité pour les banques en difficultés de se refinancer directement auprès du MES, ce qui hérisse le poil de Mme Merkel. Si elle a été obligé de craquer, c’est parce que la ratification par le Bundestag du pacte budgétaire européen (la mise sous surveillance par l’UE des budgets nationaux) exige la majorité des deux tiers, donc l’approbation des sociaux-démocrates. Or le SPD fait de l’approbation du plan de relance la condition de son vote favorable au pacte budgétaire. Mais la chancelière n’en a pas pour autant levé son opposition à toute garantie automatique des dettes publiques des pays européens avant que le gendarme financier de la zone euro n’ait été mis en place. Elle n’a tout simplement pas confiance et s’avance même jusqu’à affirmer que « de son vivant » on ne verrait pas d’euro-obligations assurer aux pays du « Club med » des conditions de crédit comparables à celle dont bénéficie aujourd’hui la République fédérale. Comme elle est âgée de 58 ans et que l’espérance de vie des femmes allemandes est de 83 ans en moyenne, cela laisse pas mal de temps aux marchés financiers pour tourmenter les pays de la zone euro incapables de faire adopter à leurs sociétés les comportements germaniques. Angela Merkel vient d’ailleurs d’être sèchement rappelée à l’ordre dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, bible des milieux d’affaires outre-Rhin, pour qui le compromis de Bruxelles est « une attaque contre l’épargnant allemand », car celui-ci, au travers de l’Union bancaire qui doit voir le jour au sein de l’UE, se portera garant des dépôts des cigales méridionales. Une fois ratifié le pacte budgétaire, la chancelière entrera en campagne électorale face à une opinion publique réticente devant tout ce qui peut ressembler à une caution solidaire de ses partenaires.

L’union politique » proposée par Merkel, et que Le Monde presse François Hollande d’accepter, se limite à la constitution d’un conseil de discipline, alors que ses partenaires rêvent pour de l’avènement d’une Société de secours mutuels continentale à l’image de celles qui engendrèrent, aux XIXème siècle, l’essor du syndicalisme ouvrier. Et comme l’a montré Gil Mihaely, c’est s’illusionner de penser que les sociaux-démocrates allemands, s’ils revenaient au pouvoir, adopteraient une ligne radicalement différente. Personne en France n’a remarqué la proposition faite par la Finlande à l’ouverture du sommet de Bruxelles. Les pays du Sud ont du mal à se financer à des taux raisonnables sur le marché ? Eh bien qu’ils émettent des emprunts hypothécaires gagés sur le patrimoine national ou les entreprises publiques ! Si on avait appliqué cette recette à la Grèce, la Deutsche Bank serait peut-être aujourd’hui propriétaire du Parthénon et BNP-Paribas aurait hérité de Mykonos comme village de vacances pour son comité d’entreprise… Or les Finlandais sont réputés pour oser dire tout haut, car cela ne prête pas trop aux conséquences, ce que les Allemands pensent tout bas.

Alors gageons qu’à l’euphorie d’aujourd’hui succèdera bientôt une nouvelle déprime. Car l’Europe est devenu le malade bipolaire d’un monde multipolaire.

* Photo : Oxfam Italia

FN-UMP : vers un mariage de raison

C’est bien connu : la vérité sort de la bouche des enfants. Dans la famille Le Pen, c’est la petite-fille du capitaine − désormais benjamine de l’Assemblée nationale et élue de Carpentras − qui a vendu la mèche. Au journal Minute, qui lui demandait si elle pensait que sa circonscription pourrait devenir un laboratoire de l’union des droites, Marion Maréchal-Le Pen a répondu : « Il y a, dans le Vaucluse, beaucoup de déçus de l’UMP, malgré le système de la Droite populaire, dont le discours est très proche du nôtre − sinon les actes. Je crois qu’à l’avenir, toutes ces tendances pourront se recomposer autour de quelques points forts. »[1. « Sur le terrain, tout le monde veut l’union des patriotes », entretien avec Marion Le Pen, Minute n°2566, 30 mai 2012.][access capability= »lire_inedits »]

Au fil de la campagne législative, les grandes figures du FN ont entonné urbi et orbi le même refrain gainsbourien du Je t’aime, moi non plus. Il fallait voir Louis Aliot, vice-président du Front, face aux deux Éric (Zemmour et Naulleau) de Paris Première, s’insurger d’une main contre le sectarisme d’un Jean-François Copé, qui jusqu’ici refuse mordicus les offres de dialogue du FN, et démentir de l’autre toute velléité d’alliance avec l’UMP. À quoi bon discuter, si on n’envisage pas de s’allier ? Il semblerait que certains cadres frontistes apprécient les jeux de dupes…

L’idée d’une union des droites ne serait pourtant pas pure incongruité : elle s’est déjà concrétisée en Autriche, aux Pays-Bas, en Suisse et dans l’Italie des années 1990, laquelle présente plus d’une similarité avec la France.

Voyage en Italie

Après l’opération « Mains propres » qui mit fin à l’hégémonie de la démocratie chrétienne sur la scène politique transalpine, la réunification de la droite a été l’œuvre du magnat Silvio Berlusconi. De 1994 à 2012, le Cavaliere s’adjugea le renfort de deux flotteurs droits : les post-fascistes du MSI, rebaptisé Alliance nationale sous l’égide de Gianfranco Fini, et la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. La martingale électorale de la droite italienne ne comptait donc pas un, mais deux FN : alors que la majorité des observateurs se polarisent sur le virage à 180 degrés qui a transformé l’ancien parti fasciste MSI en formation néo-libérale, intéressons-nous plutôt aux populistes lombards. Car ce sont peut-être eux qui préfigurent le FN de demain.

La Lega Nord, qui a longtemps incarné une « extrême droite de gouvernement », selon l’éclairante formule de Gaël Brustier, n’est pas avare de contradictions : hier économiquement libérale, elle s’est convertie en porte-parole des petits retraités au gré des convulsions de la crise, manifestant une souplesse idéologique comparable à celle qui a permis au FN de faire sa mue antilibérale. Particularité transalpine, Umberto Bossi et l’ancien ministre de l’Intérieur Roberto Maroni ont pu se maintenir à des postes-clés du gouvernement tout en soutenant l’autonomie financière du riche Nord de l’Italie. Tout à la fois antinationale et violemment populiste − plusieurs de ses militants ayant été impliqués dans des actes de violence contre des mosquées ou des immigrés −, la Ligue prouve que l’alliance avec le centre-droit n’est pas nécessairement synonyme de gentrification idéologique. En tout cas, elle a su conserver le capital électoral engrangé sur des thématiques identitaires, la dénonciation du Sud, accusé de vivre aux crochets du Nord, jouant là-bas le rôle assigné ici au discours sur l’immigration et l’islam.

Il serait pourtant périlleux de projeter ce schéma sur la scène politique hexagonale, non moins riche en finasseries que sa cousine italienne. Pour s’en convaincre, il faut interroger le passé sans insulter l’avenir : comprendre ce qui fait obstacle à l’union des droites françaises nécessite un petit flashback − comme disent les plus jeunes − au cœur des années 1990. Souvenirs, souvenirs…

Et Jean-Marie Le Pen forgea le « front républicain »

Le 14 juillet 1997, le palais de l’Élysée se prépare à la traditionnelle garden-party. Jacques Chirac cohabite depuis peu avec son meilleur ennemi, Lionel Jospin, fraîchement nommé à Matignon grâce à la géniale dissolution inventée par Villepin. Parmi la foule des invités, quelques jeunes foulent pour la première fois les pelouses monarcho-républicaines. Une délégation du Front national de la jeunesse (FNJ) a en effet été conviée par la présidence. Cette bonne manière est un signe adressé au mouvement frontiste, dont la majorité des jeunes ont fait allégeance à Bruno Mégret et adhèrent à sa stratégie de retour au bercail républicain, inspirée par le Club de l’Horloge[2. Mouvement métapolitique notamment animé par Jean-Yves Le Gallou et Yvan Blot, qui, dans les années 1980, se voulait le sas de toutes les droites, de l’UDF au FN. Il théorisa la fameuse « préférence nationale ».]. Sur le terrain, sous l’impulsion de Charles Pasqua, les contacts en vue d’une alliance nationale aux élections régionales de 1998 avancent : ils seront quasiment (et officieusement) conclus quelques mois plus tard − ce qui, bizarrement, n’empêche pas la gauche de présenter Chirac en modèle de vertu républicaine pour son supposé refus de toute alliance avec les « fachos »…

Les termes du contrat sont simples : dans les 22 régions françaises, le FN soutiendra le RPR et participera aux exécutifs locaux. Une présidence de région sera même confiée à un frontiste en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à une seule condition, non négociable : il ne devra pas s’appeler Jean-Marie Le Pen. Le Vieux a déjà une réputation entachée par des calembours douteux (« Durafour-crématoire ») voire négationnistes (le « point de détail de l’histoire »).

Alors que les sondages donnent le tandem RPR-FN gagnant dans presque toutes les régions, le président-fondateur du FN n’en démord pas : ce sera lui ou rien. Ce sera rien, ou si peu. Quelques alliances locales entre frontistes et madelinistes de Démocratie libérale suffisent à mettre le feu aux poudres médiatiques et à lancer la machine à dénoncer. Du coup, Jacques Chirac monte sur ses petits poneys républicains et somme lesdits élus de démissionner, enterrant toute perspective d’alliance FN-RPR et, du même coup, toute possibilité, pour la droite nationale de briser l’isolement électoral qui lui ferme les portes du pouvoir. Le « front républicain » est né, et son concepteur indirect s’appelle… Jean-Marie Le Pen. L’explosion des droites consécutive à leur fusion n’aura pas lieu − en tout cas pas cette fois-là.

Années décisives

Aujourd’hui, après les purges des anciens « félons » mégrétistes menées du sommet à la base du parti frontiste, il ne reste plus grand-chose de ce qui formait l’establishment lepéniste. Les 18% de Marine Le Pen à la présidentielle doivent moins à un maillage partisan qu’à une force de frappe populiste déployée dans les grands médias nationaux.
Si on se fie aux enquêtes d’opinion publiées à la chaîne, 70 % des électeurs UMP seraient prêts à s’allier avec le FN[3. Sondage TNS Sofres Sopra Group pour i>Télé (1er juin 2012).]. Et à la veille des législatives, plus de 60% des électeurs frontistes souhaitaient même une alliance nationale UMP-FN: les 40 % de réfractaires seraient-ils les fameux « gaucho-lepénistes » décriés par Pascal Perrineau ? Et lâcheraient-ils, aussi vite qu’ils l’ont rallié, un Front national arrimé à la droite ? L’avenir nous le dira.

Quinze ans après le rendez-vous manqué de 1997, les positions « identitaires » du Front national semblent en tout cas lui garantir un bel avenir électoral, y compris dans l’hypothèse d’un flirt poussé avec l’UMP. Avec une pointe de cynisme, nous rappellerons que la politique se joue un peu dans les urnes et que les électeurs ne se déterminent pas forcément en fonction de la cohérence idéologique de ceux qui briguent leurs suffrages, et encore moins en fonction des prêches médiatiques.

La question d’une participation du Front national au gouvernement ayant été évacuée par la défaite de l’UMP − à laquelle Marine Le Pen n’a pas peu contribué −, les élections locales de 2014 permettront de clarifier les choses. Plus l’hégémonie de l’UMP à tribord s’amenuisera, plus l’union sera incontournable.[/access]

*Photo : davidreportages

Caramels, bonbons, smics et chocolats

0

Quel est le point commun entre un magasin de chaussures, un laboratoire dentaire, une imprimerie, une entreprise de graphisme et une boutique de parfumerie ? Allez, un effort… C’est tout de même moins compliqué que la rencontre de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection chère à Lautréamont.

Vous ne trouvez pas ? Eh bien, c’est tout simplement que dans ces secteurs, le plus petit salaire servant de base aux grilles salariales est inférieur au SMIC. L’air de rien, cela concerne tout de même 1 600 000 salariés. Mais comment cela est-il possible dans un pays comme le nôtre ? Avec ses travailleurs surprotégés par un code du travail kafkaïen et ses syndicats archaïques ? Et avec une gauche revenue au pouvoir qui s’apprête comme chacun peut le voir à ruiner le pays en préparant une transition active vers le socialisme réel ?

Eh bien de façon assez simple : pour respecter l’obligation légale du salaire minimum dont on sait que la récente et somptuaire augmentation, hors inflation, va tourner aux alentours de 6 euros et des bannettes par mois pour un temps plein, les patrons des branches mentionnées ci-dessus maquillent comme un carré d’as ces rémunérations inférieures en ajoutant aux minima des grilles d’autres éléments comme les primes de fins d’année ou les avantages en nature.

Conséquence annexe, c’est que les salaires plus élevés, grâce à l’obsolescence de ces grilles sectorielles, restent indexés sur les minima et se retrouvent eux aussi bridés. Les champions toutes catégories de ces manips sont les confiseurs qui gagnent haut la main avec une revalorisation du smic à 6764…francs, c’est à dire antérieure au passage à l’euro.

Et après, on va dire qu’il y en a qui se sucrent…

Logement : une niche peut en cacher une autre

Le ministère du Logement vient de dévoiler les chiffres de la construction de logements neufs des trois derniers mois du gouvernement Fillon (mars-mai 2012). Le tableau est sombre : les mises en chantier ont reculé de 19,8% par rapport à la même période l’année précédente, s’élevant au nombre de 72 000. Avec 2,7% de demandes de permis de construire en moins, il est peu probable que la tendance s’inverse à l’avenir. A ce rythme-là, pas sûr que l’objectif de 300 000 nouveaux logements cette année soit atteint. Pire encore, cette baisse très significative met aussi en péril la promesse de campagne de François Hollande de faire sortir de terre 500 000 nouveaux logements par an.

L’une des raisons de ces contre-performances est la suppression du dispositif Scellier, qui avait permis la construction de plusieurs centaines de milliers de logements ces dernières années. Le gouvernement Fillon ayant décidé de l’abroger à cause de la crise et de sa faible efficacité, il a déjà perdu de son attractivité et disparaîtra complètement à la fin de l’année.

Comment donc combler l’écart entre le rythme actuel de 300 000 logements neufs par an et l’objectif annoncé par le président de presque 500 000 ? Côté budget de l’Etat, vu l’état des finances publiques, on ne peut attendre grand chose, surtout connaissant les priorités de Hollande – sanctuarisation des budgets de l’Education nationale, la justice et la sécurité intérieure – dont le logement ne fait pas partie.

Le doublement du plafond du livret A pourrait-il déclencher une nouvelle dynamique ? Ce qu’on appelle « les arbitrages » du président de la République sur cette question se font attendre au point d’exaspérer Marie-Noëlle Lienemann, ancienne ministre de logement de Pierre Bérégovoy. Mais il ne faut pas oublier que les capitaux drainés vers ces livrets A servent aussi à financer d’autres projets comme la construction des hôpitaux, des universités (une partie de la réforme de l’autonomie des universités a été réalisée grâce au livret A) voire une ligne de TGV. Les organismes de construction de logements sociaux n’en sont donc pas les seuls bénéficiaires. Sachant que les dispositifs visant à plafonner les loyers risquent de dissuader les investisseurs privés, la tâche du gouvernement est ardue.

Mais puisque il n’y a pas de miracles, les vieux remèdes sont appelés à la rescousse, et notamment les tant décriées « niches fiscales ». Puisque le changement c’est maintenant, les ci-devant « cadeaux aux riches » vont devenir « une mesure pour pallier la fin du dispositif Scellier ». A la manœuvre, Thierry Repentin, sénateur PS de la Savoie et président de l’Union Sociale pour l’Habitat, le « Monsieur Logement » de François Hollande, propose déjà un dispositif appelé « déduction fiscale incitative » – à l’évidence, rien à voir avec les « niches fiscales » honnies. En fait, il s’agit d’un mécanisme Scellier remodelé et amélioré, donc d’une mesure permettant à l’acheteur qui louerait son appartement à des ménages modestes (revenus inférieurs à 2,5 fois le SMIC) en pratiquant un loyer plafonné, de bénéficier d’une déduction fiscale. Pendant qu’on y est, pourquoi tourner autour du pot : changeons une fois pour toutes le nom de la dette publique !

*Photo : http://lesfustesdesforestiers.com

Martin Suter : littérature de gare, mais en wagon Pullman

1

En terminant Allmen et le diamant rose, je me suis interrogé sur les mérites de la littérature de gare et le plaisir immense qu’elle procure parfois. A vrai dire, cette terminologie castratrice ne correspond pas tout à fait au dernier roman de Martin Suter. Il est difficile à caser ce livre, pas tout à fait roman noir, ni roman policier, pas vraiment roman à intrigues, mais quoi au juste ? Le héros de Suter, l’enquêteur Johann Friedrich von Allmen, est un croisement entre Arsène Lupin pour l’audace, John Steed pour le standing et Jonathan Hart, l’inoubliable « justicier milliardaire » des années 80 interprété par Robert Wagner sur le petit écran pour l’aisance naturelle. On est loin des gauloiseries de San-Antonio et Béru ou des barbouzeries du prince Malko Linge. Allmen est un gentleman fauché qui court après l’argent comme un aristocrate ruiné, c’est-à-dire sans se fatiguer, ni se compromettre pourvu que les apparences soient sauves.

Quand j’évoquais littérature de gare, dans mon esprit, il s’agissait plutôt d’une littérature rapide, précise, plaisante, sans prétention stylistique, le genre de roman qui vous fait oublier les quais gris et patibulaires de Vierzon-ville. En deux heures, vous faites un voyage en classe affaires. Car Allmen est un enquêteur qui soigne son allure, dès qu’il a une rentrée d’argent, il la dilapide dans un costume trois-pièces en tweed Donegal commandé, comme il se doit, chez le meilleur tailleur de Savile Row. Ce qui est agréable avec les auteurs à succès, – Martin Suter a touché le jackpot littéraire avec son roman Small world en 1997-, c’est la pertinence de leur jugement sur les riches. Trop souvent, on singe les manières des puissants, on recopie les mêmes stéréotypes, on veut choquer et on finit par faire rire par tant d’approximations. Les écrivains qui sont les précaires de la société médiatique pèchent trop souvent par une méconnaissance totale de leur sujet. Plus on monte dans la hiérarchie sociale, plus les âneries pleuvent. Un riche s’habille d’une certaine façon, parle avec tel accent, boit tel cocktail, etc…

Avec Allmen, on est gâté par une foule de détails qui sonnent juste. Martin Suter nous décrit les codes d’un monde mystérieux, celui de l’hyper-puissance économique. Allmen, qui tente de conserver son rang, fait toujours preuve d’un grand sang-froid. Il n’est pas homme à s’affoler devant une note d’hôtel à 14 000 euros. En outre, il ne se déplace jamais sans ses bagages patinés par le temps qui ont été exécutés dans les ateliers Louis Vuitton à Asnières. Allmen est un véritable esthète très loin du clinquant moderne, il utilise une ancienne Cadillac Fleetwood avec chauffeur, il lit The House on the Strand de Daphne du Maurier et il s’extasie devant la carte des vins au restaurant.

Et que dire de son cocktail fétiche, le Singapore Gin Sling que « le garçon, à sa demande, lui préparait avec un peu moins de Cointreau et de grenadine, mais avec un peu plus d’angustura ». Vous l’aurez compris, Allmen ne fait pas dans le gros rouge qui tache, les souliers « made in China » et l’hostellerie d’autoroute. J’avais déjà été charmé par le premier volet[1.Allmen et les libellules, disponible chez Christian Bourgeois éditeur.] des aventures d’Allmen paru en mai 2011, cette nouvelle enquête m’a conforté dans mon opinion. Dans le premier épisode, l’enquêteur international partait à la recherche de cinq coupes Art nouveau aux motifs de libellules; dans le second, l’intrigue tourne autour d’un mystérieux diamant rose d’une valeur de 45 millions. Cette fois-ci, Martin Suter nous emmène dans les arcanes du trading haute fréquence, ces algorithmes informatiques qui secouent la finance mondiale. Si Allmen est le pivot de l’histoire, l’écrivain suisse a eu l’intelligence de peaufiner d’autres personnages tout aussi centraux. C’est le cas de Carlos, le majordome guatémaltèque « sans papiers ». Cet homme à tout faire qui cire les chaussures, tond la pelouse, prépare la cuisine, s’avère un redoutable informaticien et un indispensable associé. Les rapports entre le patron et l’homme de maison sont finement observés et là aussi, font tout le charme de ce court roman. Et puis, Suter a cette drôlerie toute en retenue qui rappelle l’humour des britanniques. Il y a aussi du Woody Allen en lui. Si vous voulez partir dans un palace des bords de la Baltique, goûter le coq au vin de Carlos ou découvrir qui se cache derrière l’étrange Sokolov, Allmen sera votre homme !

Allmen et le diamant rose de Marin Suter traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, Christian Bourgeois éditeur.

*Photo : Das blaue Sofa

Globish spoken

15

Au cours d’une conférence de presse donnée à Paris, M. Moscovici, se voyant demander par un journaliste étranger s’il pouvait parler anglais, a accédé avec empressement à cette requête, apparemment fier et ravi de montrer que, oui, il le pouvait. On aurait dit un cadre commercial pendant un entretien d’embauche.
À quelques jours de là, plusieurs journalistes ont protesté contre la Commission de Bruxelles, qui a rendu en anglais son verdict sur la « gouvernance » de la France. C’est d’ailleurs probablement à l’issue d’une traduction par logiciel que nous avons été régalés de « concurrence sous-optimale », d’« efforts additionnels », et autres inénarrables créations verbales…[access capability= »lire_inedits »]

Dans l’intervalle, le philosophe Jean-Claude Milner opinait que le français était en train de devenir une langue morte[1. Le Monde des livres du 24 mai.]. Et moi, pendant ce temps-là, je lisais la Pérégrination de Brendan.
Brendan de Clonfert était un moine irlandais du VIe siècle après J.-C. Il affréta un bateau et partit sur les mers. On pense qu’il est allé jusqu’aux îles Féroé et en Islande. Et sans doute aux Canaries. Ou aux Açores. Ou peut-être aux Antilles. On ne sait pas très bien. Certains même croient qu’il a vu l’Atlantide. Il cherchait à localiser l’Eden et les « îles fortunées ». Il atteignit peut-être le Purgatoire ou l’Enfer : en tout cas il a vu Judas, lié à un récif et éternellement lessivé par la marée.

Cinq ou six siècles après, sa légende courait toujours. Elle fut racontée au début du XIIe siècle par un certain Benoit, dans l’étrange, l’insupportable et grotesque dialecte du nord des Gaules, un latin massacré, déformé, mal parlé, mal écrit, méconnaissable, qui n’était plus du latin, qui était un sabir de péquenots mâtinés de barbares. Benoit employa cette parlure selon le souhait de la reine Aélis d’Angleterre : « Il a consigné par écrit en langue vulgaire (En letre mis et en romanz) ainsi que vous l’avez commandé, l’histoire du bon abbé Brendan. » Ce parler mal foutu, mal cultivé, ce parler d’analphabètes, se mettait à écrire en octosyllabes, et osait dire tout l’inconnu du monde ! Y compris Judas et l’Atlantide !

C’était à peu près la langue de la Chanson de Roland. C’était une langue vivante que, par la suite, Villon, et Montaigne, et Malherbe, et tant d’autres ont modifiée, forgée sans cesse pour lui faire dire du nouveau. Moi je lis cela, aujourd’hui, après une vingtaine de livres publiés, et c’est comme si j’apprenais à parler et à écrire, comme si je recommençais tout… C’est ma patrie, c’est ma demeure. Je sens bien que cela doit « suinter le Français de souche », comme disent Les Inrocks à propos des écrivains qui ne leur plaisent pas. Je n’en ai cure, et d’ailleurs, si je pouvais connaître les lettres arabes ou chinoises, j’en serais fort heureux aussi.

Pour en revenir à nos moutons, contrairement aux apparences, ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un combat entre l’anglais et les autres langues. C’est un affrontement entre le froid dialecte véhiculaire d’une supposée rationalité économique et technique et la complexité humaine que contient chaque langue. L’écrivain Camille de Toledo en a remarquablement parlé il y a quelques jours3. « Votre Europe nous ennuie. Elle nous ennuie mortellement. Car il lui manque un esprit. Une vision. Un imaginaire […] L’Europe dans son union n’est que matière et certificat, marché et acronyme. » Et d’attirer l’attention sur « la faute profonde, intellectuelle, que commet celui qui croit pouvoir construire un espace politique sans qu’il existe un espace poétique ». Je ne saurais mieux dire.[/access]

Luchini-Muray : remettez-nous ça patron !

9

Parce que le festivisme n’est pas mort. Parce qu’il bouge encore. Parce que lorsque le Conseil Régional de Rhône-Alpes entend célébrer le 300ème anniversaire de la naissance de Rousseau il croit bon d’organiser de tonitruants « pique-niques républicains » – complétés par un « apéritif gourmand » dans les rues de Lyon… Parce que gais rolleristes grégaires du vendredi soir et patinetteurs-à-moteurs-deux-temps en costume-cravate écument toujours les rues de nos cités… Parce que la fastidieuse Caroline de Hass, immortelle animatrice du mouvement « Osez le clito ! » est entrée au cabinet d’une ministre blagueuse qui veut abolir la prostitution, comme on interdirait les courants d’air… Parce que Jack Lang n’est pas encore mort, et qu’il peut resurgir à tout moment dans le débat public, sans crier gare… Parce qu’il existe une « Journée internationale de la lenteur », une « Journée de la gentillesse » et que la « Fête des voisins » fait toujours des ravages dans les zones urbaines et péri-urbaines peuplées de gens pourtant normaux… Parce que « Paris Plage », le Vélib’ et la fermeture des voies sur berge sont présentés par la mairie de Paris comme des avancées faramineuses pour l’humain, s’inscrivant dans un mouvement progressiste menant le français moyen de l’ombre à la lumière… Parce que les revendications communautaires les plus incongrues n’ont pas fini de passionner les médias… (Ah le combat des nudistes roux amateurs de danses de salon ! Ah la lutte des unijambistes gay et lesbiens du sud de la Seine-et-Oise ! Ah le lobby des musulmans collectionneurs de Télécarte© publicitaires !) Parce que des dames suédoises très sérieuses veulent persuader les hommes suédois de faire pipi assis… Parce que la France dispose désormais d’un Ministre du « redressement productif » et d’un autre de la « réussite éducative »… Parce que viennent d’entrer dans le dictionnaire les mots gloups, Stéphane Hessel, psychoter, Jean-Luc Mélenchon, et l’expression « à l’arrache »… Parce que la novlangue reste l’opium des intellectuels télévisés de progrès…

Pour toutes ces raisons –et pour mille autres que j’oublie- il faut aller voir (ou revoir) le grand Fabrice Luchini interpréter la prose corrosive, hilarante et – cela devient assez évident… – indémodable de Philippe Muray. Le comédien reprendra à la rentrée, au Théâtre Antoine à Paris, son spectacle consacré à l’auteur des Exorcismes spirituels, qui avait triomphé en 2010 et 2011 au Théâtre de l’Atelier et même (m’a-t-on dit) en province… Pouvait-on rêver meilleur moment que les premiers mois glorieux du hollandisme© triomphant, alors que le français nouveau est ivre de « changement » (dans la continuité) et de « normalité » (dans l’ostentation), pour rire – avec Muray et Luchini – de la bouffonnerie toujours recommencée de cet incorrigible homo festivus, puis de méditer un moment sur ce rire ?

Vingt représentations sont prévues à partir du 14 octobre, les dimanches à 17 heures et les lundis à 20 heures. (Places de 18 à 43 €. Tél. 01.42.08.77.71.)

George Steiner, le décliniste en déclin

4

Bien sûr, ceux qui connaissent leur George Steiner sur le bout des doigts argueront que ces fragments sentent moins le roussi que la redite. Les autres pourront découvrir dans ce petit livre la quintessence de cette pensée dite crépusculaire qui aura exploré comme nulle autre les relations tragiques entre barbarie et haute culture. Comment peut-on écouter du Schubert à 14h et exterminer des hommes, des femmes et des enfants à 18h ? Comment peut-on être à la fois nazi et goethéen ? Telles sont les questions qui ont hanté l’auteur de Réelles présences tout au long de sa longue vie de professeur universel.

De ce papyrus miraculeusement retrouvé dans les ruines d’une ancienne villa d’Herculanum, dont l’auteur, inconnu sur Wikipédia, serait un certain Epicharne d’Agra, philosophe et poète du II ème siècle avant Jésus-Christ[1. A moins qu’il ne s’agisse là d’un faux malicieusement concocté par Steiner lui-même en guise de testament spirituel] on pourra en effet constater qu’il n’est, au sens littéral, qu’un prétexte pour ce dernier de remettre à jour, peut-être une dernière fois, ses obsessions mystico-culturelles, sa propension, qui nous a tous fascinés, à comprendre le monde selon les arts et les lettres, sa prédominance accordée au Logos, son rêve castalien de bâtir une cité d’intellectuels, sa désolation de constater que les grands créateurs, pas plus que les grands esthètes, ne sont pas forcément des hommes de bie , sa consternation un rien affectée qu’il y ait plus d’amateurs de R’n’B que d’amateurs de musique dodécaphonique, sa critique « anarchico-platonicienne » de la démocratie et du goût accablant de cette dernière pour la camelote – le tout avec ce côté scrogneugneu que nous feignons de blâmer alors que nous serons bien pire à son âge (83 ans, tout de même.)

Le beau souci de Steiner (et d’Epicharne), c’est l’être – ou plus exactement la béance de l’être. Cette béance que la post-modernité ne cherche rien tant qu’à combler. Boucher le trou noir. Refuser de penser selon « le paradoxe fertile de la négation ». Rayer à la fois l’éclair et la ténèbre – c’est-à-dire la dialectique. Abolir à tout prix, au nom du XIX ème siècle à travers les âges, cette idée magnifique, antique, classique, chrétienne, que « l’existence est un bienfait mélangé, qu’elle occasionne une rupture avec la paix de l’inerte, que l’histoire humaine est faite de gaspillage et d’incommensurables souffrances ». Pour le post-moderne, l’existence n’est plus une question de grammaire (c’est-à-dire de transcendance) mais une question de fête et de permissivité.

Or, le mal n’est ni festif ni permis. Contrairement au quatrième fragment du papyrus intitulé « [le] mal est », notre époque considère que le mal n’est pas. En vérité, les hédonistes sont aussi des eudémonistes : le mal n’a pas d’existence autonome, il ne fait pas partie de l’être. La seule réalité admise (car notre époque est celle où la réalité devient une question d’admissibilité), est une réalité transparente, cool, unilatéralement positive – ce que d’aucuns appelleraient une totalité sans extérieure, « un empire du bien ». Non, si Histoire il y a, celle-ci doit être immaculée – soit sans péché ni castration, sans pomme d’Adam ni boîte de Pandore, sans chute ni « harmatia » (transgression ou erreur). Le mal n’est qu’un accident neurologique ou chimique que la médecine pourra guérir un jour en son entier. Car l’épilepsie, ça se soigne, mon cher Dostoïevski. Et aujourd’hui « il existe des foyers de vieillards pour Lear ».

Et pourtant, comme le dit le fragment trois, « il y a des lions, il y a des souris ». Il y a des inégalités physiques et mentales objectives, des tares qu’aucune culture ne récupère à son avantage. Tous les obèses ne sont pas des sumos, tous les bigleux ne sont pas des chamams. A un moment donné, une femme qui est laide ici ne sera pas belle là-bas, et cela même si les critères esthétiques diffèrent. De même, un imbécile restera un imbécile quelle que soit sa contrée.

Et c’est à ce propos que Steiner, que jusque-là on considérait comme un classique d’entre les classiques, un humaniste presque « vieux jeu », se met à envisager sérieusement la question de « la part de l’hérédité génétique » dans la distribution des talents. « Et si, se met-il à se demander, la génétique moléculaire montrait que diverses gradations du potentiel cérébral et corporel sont innées – les Juifs aux échecs ? S’il apparaissait que, du fait d’une spécificité génétique, seules des hybridations d’une ampleur inconcevable peuvent altérer la probabilité que les performances suprêmes demeurent inaccessibles à certaines populations, à certaine régions de cette terre ? » Si, finalement, le racisme redevenait scientifique ? Avec ses tentations d’hygiénisme, d’eugénisme, de clonage, et aussi de régime obsessionnel (l’anorexie constituant l’idéal fasciste de nombres de femmes et d’hommes d’aujourd’hui), une hypothèse nazie travaille indéniablement notre (im)monde. Nous nous rêvons plus beaux, plus jeunes, plus sportifs et nous sommes de plus en plus zombiesques. Nous nous rêvons délivrés ontologiquement du mal – et nous faisons en sorte que la biogénétique aboutisse à cette délivrance.

C’est là qu’apparaît une ambiguïté, pourtant impensable sous la plume de Steiner, dans sa manière d’osciller entre l’inquiétant constat qu’il fait de ce désir de science finale et une adhésion secrète (inconsciente) à celle-ci – comme si les recherches sur la cellule pouvaient un jour corroborer l’idée qu’il se fait des fractures culturelles. Car à force de rappeler toutes les deux pages que le pékin moyen préfère Plus belle la vie à Eschyle ou n’a pas les synapses adéquats pour comprendre l’a priori kantien ou la théorie des cordes, on finit par se demander si l’excellence steinerienne ne pencherait pas, et sans doute malgré elle, du côté d’une sélection un peu trop naturelle. Ce qui ferait de lui, et contre toute attente, un post-moderne extrêmement sournois – le symptomologue de notre époque devenant à son tour un symptôme de celle-ci.

D’autant que son rapport à cette « Mort amie » que constitue le fragment huit, et qui est pour lui l’occasion de plaider pour l’euthanasie (et sans doute la sienne un jour), entérine ce soupçon de post-modernité. C’est là le paradoxe d’un penseur classé « réac » mais qui sur ces questions de bioéthique affirme des positions que ne renierait pas un Michel Onfray. Stoïcien peut-être, faustien à coup sûr. L’émouvante et terrible page, personnelle s’il en est, consacrée au naufrage de la vieillesse, dans laquelle on nous décrit le vieillard trébucher sur le mot, le nom, la date, et toutes ces références qui faisaient partie de lui et qui aujourd’hui « se dérobent jusqu’à l’exaspération », s’impose comme un manifeste de la mort assistée. Comment ne pas compatir ? Mais comment ne pas sursauter à cette apologie de la liberté mortifère qui traite toute théologie d’obsolète ? Comment ne pas faire la moue devant cette revendication, qualifiée par lui-même de « révolutionnaire », de l’autonomie totale de son être ? Ainsi, ce grand penseur du déclin, ce laudateur des transmissions, ce barde du génie hébraïque, ce mystique du sens, ce contempteur de l’homme démocratique, qui n’eut jamais la dent assez dure contre la barbarie de la modernité, finit par se plier à son impératif le plus radical, et parle d’euthanasie comme « option élémentaire ». On peut donc bien écouter du Schubert à 14h et avaler des médicaments à 18h.

George Steiner, Fragments (un peu roussis), traduit de l’anglais par Emmanuel Dauzat, éditions Pierre-Guillaume de Roux, avril 2012, 13, 90 euros.

Adieu Berthe : un film magique inversé

5

Le titre du nouveau film de Bruno Podalydès est mensonger : ce n’est pas à Berthe qu’on dit adieu, mais à Armand, son petit-fils, le personnage joué par Denis Podalydès. Plus que l’histoire d’un enterrement, c’est l’histoire d’une désertion, d’une soustraction. Celle d’un pharmacien père de famille, qui n’en finit plus de quitter sa chère petite femme pour sa maîtresse (son « petit lapin ») jouée par Valérie Lemercier. Le jour où il apprend la mort de Berthe, la grand-mère que tout le monde a oublié en maison de retraite, il faut organiser les obsèques, prendre les choses en main. C’est la nuit, il erre dans la maison, échange une dizaine de sms avec son amante, retrouve son fils dans sa chambre et l’invite à méditer avec lui sur le sujet de sa dernière dissertation de philosophie : « qu’est-ce que vouloir ? »

Tout le film semble une manière de ne pas répondre à cette question. Une manière de transformer en histoire l’absence de volonté, donc l’absence de décision, donc l’absence d’action. Car face aux événements, Armand n’a qu’une seule réaction : il fait le vide. En un sens, le film a la tête à l’envers : le dénouement (la mort de mémé) survient au début et la scène d’exposition (la découverte de sa chambre) plutôt à la fin. Du point de vue du rythme, Adieu Berthe a aussi cette surprenante construction inversée : plus on avance dans le film plus la roue tourne au ralenti, moins notre personnage est intimidé par les démons de la volonté. Armand s’absente, et Podalydès vide superbement son film de toute énergie : à la fin l’ataraxie est proche.

Au départ, la passivité d’Armand permet de jouer sur deux versants de la comédie : le burlesque d’une part, les dialogues d’autre part. Dans cette seconde veine comique, il faut dire que Valérie Lemercier est bonne cliente. Survoltée, elle déverse sur notre Armand des monologues particulièrement savoureux – l’un d’entre eux se termine par un « Sors ta bite et fais pas chier ! » qui devrait rester. Plus généralement, les phrases non terminées du personnage de Denis Podalydès ont l’art de susciter des dialogues absurdes. Parce qu’il manie comme personne les propos qui n’engagent pas, il est le champion de l’équivoque et du texto ambigü envoyé à la mauvaise personne.

Mais, la tête enfermée dans un caisson transpercé d’épées, ou se déplaçant simplement sur sa trottinette à moteur, notre personnage principal se prête surtout aux situations burlesques. Il y a dans Adieu Berthe un art de l’espace et un tracé de silhouette qui évoqueraient presque Tati. Les locaux grandiloquents de « Définitif » – l’entreprise de pompes funèbres qui dispute à « Obsecool » l’enterrement de mémé – ont quelque chose des décors de Playtime : on ose à peine entrer, les pièces ont des dimensions inhumaines, les objets produisent des couleurs et des sons incongrus. Armand s’efface devant l’hybris bling-bling des célébrations funéraires, à tel point qu’on le voit disparaître derrière l’un des écrans reproduisant en taille réelle les modèles de cercueils les plus chics. A ce moment-là il n’est plus qu’une ombre, et le clin d’œil burlesque veut même que cette ombre soit calquée sur la forme d’un cercueil.

Pourtant, à mesure que le film avance et ralentit, Armand semble n’avoir même plus la volonté de ne plus vouloir. Si Adieu Berthe n’est pas, en dernière instance, un film comique mais un film magique, c’est parce que son personnage est aussi las de subir que d’agir. Les Podalydès nous font sortir du burlesque par le haut : par les rêves, par la folie et par les tours de magie. Les dialogues parfois cinglants du début se noient dans le discours marécageux d’Armand pendant l’enterrement. Les espaces intimidants sont réduits à la profondeur de la malle de Berthe. Le personnage lui-même se dilue dans une série de mises en scènes oniriques, avant de disparaître totalement. C’est le principe des retrouvailles avec cette grand-mère qu’il a à peine connue, mais qui est par excellence celle qui a précédé son existence. Une absence fondamentale qu’il pourrait retrouver en se retirant en-deçà de lui-même. « Pfuit, crac, pshitt » : il suffit pour cela d’un bon tour de magie.

Timothée Gérardin

Pulp libéralisme

10

Je fais partie avec quelques autres d’une toute petite communauté : celle des libéraux français. Nous ne sommes pas d’accord sur tout – il y a, parmi nous, des anarcho-capitalistes, des minarchistes, des objectivistes randiens, des libéraux-conservateurs, des libéraux de gauche et, me semble-t-il, une majorité relative de libéraux classiques – mais s’il y a un point qui nous rassemble, outre notre attachement aux libertés individuelles et notre méfiance vis-à-vis de la chose publique, c’est le sentiment profondément ancré en nous que la plupart de nos compatriotes n’ont pas la moindre idée de ce qu’est le libéralisme.

Soyons clairs : vous avez tout à fait le droit de penser que Nicolas Sarkozy et François Hollande sont des ultralibéraux, que l’Union Européenne, le Fonds Monétaire International ou la Banque Mondiale sont des organisations d’inspiration libérale ou que des entreprises comme Goldman Sachs, Lagardère et la Société Générale font pression sur nos gouvernants pour qu’ils mettent en œuvre des politiques libérales. C’est votre droit mais, vu de notre fenêtre, ce n’est pas seulement faux : c’est grotesque.

Aucun de ces personnages publics et aucune de ces organisations ne se réclame du libéralisme : tous et toutes ne cessent de réclamer une intervention accrue des pouvoir publics dans notre vie, à commencer par sa dimension économique. D’un point de vue libéral, MM. Sarkozy et Hollande ne sont pas des libéraux, l’UE, le FMI et la Banque Mondiale ne sont pas des organisations libérales et Goldman Sachs, le groupe Lagardère et la Société Générale sont de parfaits exemples de capitalisme de connivence.

Et c’est pourtant bien l’idée que véhicule notre classe politique unanime, les journalistes subventionnés de la presse officielle et pratiquement tout ce que compte notre beau pays d’intellectuels. Selon l’opinion publiée[1. « Il n’existe rien de tel qu’une opinion publique ; il n’existe qu’une opinion publiée » (Winston Churchill)], de Joffrin à Zemmour, de Todd à Michéa, de Demorand à Sapir, de Polony à Pulvar, les malheurs de notre pays seraient dus à la pensée unique – forcément libérale. On demande des noms ? Pas de problème : voilà Jacques Attali, Alain Minc et même BHL promus au grade infamant de représentants du dogme libéral. Même si le verbe n’est pas vraiment approprié : on croit rêver !

Albert Camus, qui n’était pas lui non plus un grand libéral, disait très justement que « mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Alors voilà : avant que nous puissions entamer une passionnante discussion sur le libéralisme, il peut être utile que nous nous mettions d’accord sur le véritable sens de ce mot. Pour ce faire, je vous suggère de vous reporter à une description du libéralisme écrite par des libéraux plutôt que par leurs adversaires les plus farouches.

Mais, me direz-vous, l’été n’est pas une période propice à la lecture d’un traité de philosophie politique. J’en suis bien d’accord mais il se trouve justement qu’il existe désormais une solution idéale pour s’informer sur ce qu’est vraiment le libéralisme sans pour autant passer pour un rat de bibliothèque perdu sur la plage. Ça s’appelle Pulp libéralisme (Tulys), c’est (très bien) écrit par Daniel Tourre, divisé en 36 courts chapitres qui déminent les clichés les plus courants sur le libéralisme. Cerise sur le gâteau, c’est drôle, divertissant et illustré de près de 230 vignettes de bandes dessinées américaines des années 1950 avec monstres improbables, demoiselles en détresse et autres génies du mal machiavéliques[2. À celles et ceux qui n’ont pas l’intention de bouquiner sur la plage et qui cherchent une œuvre plus académique, je recommande chaudement l’excellent Dictionnaire du libéralisme de Mathieu Laine (Larousse).]. Bref, vous n’avez plus aucune excuse à l’ignorance.

Pulp libéralisme, la tradition libérale pour les débutants, Daniel Tourre (Tulys)

L’Europe bipolaire

7

Vendredi matin 29 juin, les auditeurs des radios matinales prenaient connaissance du résultat des activités nocturnes des vingt-sept chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne réunis à Bruxelles pour un sommet estimé « crucial » par la plupart des observateurs. L’euro et, au delà, l’ensemble de la construction édifiée au cours des soixante dernières années allaient-ils survivre à la crise des dettes souveraines qui ébranle l’Espagne et l’Italie, après la Grèce, le Portugal et quelques autres ? Dans les jours précédant le sommet, un vent de panique, déclenché par quelques éditoriaux de la presse anglo-saxonne, soufflait sur le Vieux continent. A les entendre, l’euro serait déjà mort, et la réunion de Bruxelles ne serait qu’un simulacre destiné à éviter un « bank run » des épargnants désireux de sauver leur magot.

Le principal hebdomadaire allemand, Der Spiegel titrait, en couverture, « Quand l’Euro s’effondrera » avec, comme illustration, une pièce de 1€ côté face dépourvue de tout symbole renvoyant à son lieu d’émission. On ne manquait pas d’arguments pour fonder cet europessimisme : la crise bancaire espagnole serait un trop gros morceau à avaler par la zone euro, l’intransigeance d’Angela Merkel sur le volet « solidarité » de l’harmonisation fiscale et budgétaire des pays membres de cette zone et le rejet par les opinions publiques des transferts de souveraineté vers Bruxelles conduisaient droit à l’échec des négociations des 28 et 29 juin. Les Cassandre allaient même jusqu’à rappeler que ce sommet s’ouvrait le jour du 98ème anniversaire de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, dont on connaît les conséquences…

Vendredi matin, au contraire, on nageait en pleine euphorie : l’accord conclu au petit matin par les 27 renvoyait tous les prophètes de malheur dans leur coin sombre. L’Italie et l’Espagne avaient réussi à faire céder l’Allemagne en obtenant que le mécanisme européen de stabilité (MES) puisse financer directement les banques des pays soumis à la pression des marchés financiers et respectant leurs engagements relatif à l’assainissement de leurs finances publiques. Le plan de relance de 130 milliards d’euros était adopté dans la foulée, permettant à François Hollande de sortir la tête haute (du moins en apparence) de l’affrontement qu’il avait engagé avec la chancelière allemande. Les « eurobéats » triomphaient sans la moindre modestie, la palme de l’hyperbole revenant une fois de plus à Bernard Guetta de France Inter, regrettant qu’il n’existât pas sur notre continent un nouveau Victor Hugo capable de célébrer par des vers immortels cette avancée décisive vers l’Europe fédérale. Les marchés financiers, soulignent les mêmes, ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, en saluant l’accord de Bruxelles par une hausse significative des bourses européennes et une remontée du cours de l’euro face aux principales devises mondiales.

Qu’en est-il exactement ? A-t-on procédé à un nouveau rafistolage dans l’urgence ou écrit le premier acte d’une mutation de l’UE vers un système fédéral à l’image de celui en vigueur en Allemagne et aux Etats-Unis ? Avant de tenter de répondre à ces questions, saluons d’abord l’habileté tactique de Mario Monti et Mariano Rajoy qui ont conditionné leur adoption du plan de relance à l’acceptation préalable par l’Allemagne et ses alliés de la possibilité pour les banques en difficultés de se refinancer directement auprès du MES, ce qui hérisse le poil de Mme Merkel. Si elle a été obligé de craquer, c’est parce que la ratification par le Bundestag du pacte budgétaire européen (la mise sous surveillance par l’UE des budgets nationaux) exige la majorité des deux tiers, donc l’approbation des sociaux-démocrates. Or le SPD fait de l’approbation du plan de relance la condition de son vote favorable au pacte budgétaire. Mais la chancelière n’en a pas pour autant levé son opposition à toute garantie automatique des dettes publiques des pays européens avant que le gendarme financier de la zone euro n’ait été mis en place. Elle n’a tout simplement pas confiance et s’avance même jusqu’à affirmer que « de son vivant » on ne verrait pas d’euro-obligations assurer aux pays du « Club med » des conditions de crédit comparables à celle dont bénéficie aujourd’hui la République fédérale. Comme elle est âgée de 58 ans et que l’espérance de vie des femmes allemandes est de 83 ans en moyenne, cela laisse pas mal de temps aux marchés financiers pour tourmenter les pays de la zone euro incapables de faire adopter à leurs sociétés les comportements germaniques. Angela Merkel vient d’ailleurs d’être sèchement rappelée à l’ordre dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, bible des milieux d’affaires outre-Rhin, pour qui le compromis de Bruxelles est « une attaque contre l’épargnant allemand », car celui-ci, au travers de l’Union bancaire qui doit voir le jour au sein de l’UE, se portera garant des dépôts des cigales méridionales. Une fois ratifié le pacte budgétaire, la chancelière entrera en campagne électorale face à une opinion publique réticente devant tout ce qui peut ressembler à une caution solidaire de ses partenaires.

L’union politique » proposée par Merkel, et que Le Monde presse François Hollande d’accepter, se limite à la constitution d’un conseil de discipline, alors que ses partenaires rêvent pour de l’avènement d’une Société de secours mutuels continentale à l’image de celles qui engendrèrent, aux XIXème siècle, l’essor du syndicalisme ouvrier. Et comme l’a montré Gil Mihaely, c’est s’illusionner de penser que les sociaux-démocrates allemands, s’ils revenaient au pouvoir, adopteraient une ligne radicalement différente. Personne en France n’a remarqué la proposition faite par la Finlande à l’ouverture du sommet de Bruxelles. Les pays du Sud ont du mal à se financer à des taux raisonnables sur le marché ? Eh bien qu’ils émettent des emprunts hypothécaires gagés sur le patrimoine national ou les entreprises publiques ! Si on avait appliqué cette recette à la Grèce, la Deutsche Bank serait peut-être aujourd’hui propriétaire du Parthénon et BNP-Paribas aurait hérité de Mykonos comme village de vacances pour son comité d’entreprise… Or les Finlandais sont réputés pour oser dire tout haut, car cela ne prête pas trop aux conséquences, ce que les Allemands pensent tout bas.

Alors gageons qu’à l’euphorie d’aujourd’hui succèdera bientôt une nouvelle déprime. Car l’Europe est devenu le malade bipolaire d’un monde multipolaire.

* Photo : Oxfam Italia

FN-UMP : vers un mariage de raison

17

C’est bien connu : la vérité sort de la bouche des enfants. Dans la famille Le Pen, c’est la petite-fille du capitaine − désormais benjamine de l’Assemblée nationale et élue de Carpentras − qui a vendu la mèche. Au journal Minute, qui lui demandait si elle pensait que sa circonscription pourrait devenir un laboratoire de l’union des droites, Marion Maréchal-Le Pen a répondu : « Il y a, dans le Vaucluse, beaucoup de déçus de l’UMP, malgré le système de la Droite populaire, dont le discours est très proche du nôtre − sinon les actes. Je crois qu’à l’avenir, toutes ces tendances pourront se recomposer autour de quelques points forts. »[1. « Sur le terrain, tout le monde veut l’union des patriotes », entretien avec Marion Le Pen, Minute n°2566, 30 mai 2012.][access capability= »lire_inedits »]

Au fil de la campagne législative, les grandes figures du FN ont entonné urbi et orbi le même refrain gainsbourien du Je t’aime, moi non plus. Il fallait voir Louis Aliot, vice-président du Front, face aux deux Éric (Zemmour et Naulleau) de Paris Première, s’insurger d’une main contre le sectarisme d’un Jean-François Copé, qui jusqu’ici refuse mordicus les offres de dialogue du FN, et démentir de l’autre toute velléité d’alliance avec l’UMP. À quoi bon discuter, si on n’envisage pas de s’allier ? Il semblerait que certains cadres frontistes apprécient les jeux de dupes…

L’idée d’une union des droites ne serait pourtant pas pure incongruité : elle s’est déjà concrétisée en Autriche, aux Pays-Bas, en Suisse et dans l’Italie des années 1990, laquelle présente plus d’une similarité avec la France.

Voyage en Italie

Après l’opération « Mains propres » qui mit fin à l’hégémonie de la démocratie chrétienne sur la scène politique transalpine, la réunification de la droite a été l’œuvre du magnat Silvio Berlusconi. De 1994 à 2012, le Cavaliere s’adjugea le renfort de deux flotteurs droits : les post-fascistes du MSI, rebaptisé Alliance nationale sous l’égide de Gianfranco Fini, et la Ligue du Nord d’Umberto Bossi. La martingale électorale de la droite italienne ne comptait donc pas un, mais deux FN : alors que la majorité des observateurs se polarisent sur le virage à 180 degrés qui a transformé l’ancien parti fasciste MSI en formation néo-libérale, intéressons-nous plutôt aux populistes lombards. Car ce sont peut-être eux qui préfigurent le FN de demain.

La Lega Nord, qui a longtemps incarné une « extrême droite de gouvernement », selon l’éclairante formule de Gaël Brustier, n’est pas avare de contradictions : hier économiquement libérale, elle s’est convertie en porte-parole des petits retraités au gré des convulsions de la crise, manifestant une souplesse idéologique comparable à celle qui a permis au FN de faire sa mue antilibérale. Particularité transalpine, Umberto Bossi et l’ancien ministre de l’Intérieur Roberto Maroni ont pu se maintenir à des postes-clés du gouvernement tout en soutenant l’autonomie financière du riche Nord de l’Italie. Tout à la fois antinationale et violemment populiste − plusieurs de ses militants ayant été impliqués dans des actes de violence contre des mosquées ou des immigrés −, la Ligue prouve que l’alliance avec le centre-droit n’est pas nécessairement synonyme de gentrification idéologique. En tout cas, elle a su conserver le capital électoral engrangé sur des thématiques identitaires, la dénonciation du Sud, accusé de vivre aux crochets du Nord, jouant là-bas le rôle assigné ici au discours sur l’immigration et l’islam.

Il serait pourtant périlleux de projeter ce schéma sur la scène politique hexagonale, non moins riche en finasseries que sa cousine italienne. Pour s’en convaincre, il faut interroger le passé sans insulter l’avenir : comprendre ce qui fait obstacle à l’union des droites françaises nécessite un petit flashback − comme disent les plus jeunes − au cœur des années 1990. Souvenirs, souvenirs…

Et Jean-Marie Le Pen forgea le « front républicain »

Le 14 juillet 1997, le palais de l’Élysée se prépare à la traditionnelle garden-party. Jacques Chirac cohabite depuis peu avec son meilleur ennemi, Lionel Jospin, fraîchement nommé à Matignon grâce à la géniale dissolution inventée par Villepin. Parmi la foule des invités, quelques jeunes foulent pour la première fois les pelouses monarcho-républicaines. Une délégation du Front national de la jeunesse (FNJ) a en effet été conviée par la présidence. Cette bonne manière est un signe adressé au mouvement frontiste, dont la majorité des jeunes ont fait allégeance à Bruno Mégret et adhèrent à sa stratégie de retour au bercail républicain, inspirée par le Club de l’Horloge[2. Mouvement métapolitique notamment animé par Jean-Yves Le Gallou et Yvan Blot, qui, dans les années 1980, se voulait le sas de toutes les droites, de l’UDF au FN. Il théorisa la fameuse « préférence nationale ».]. Sur le terrain, sous l’impulsion de Charles Pasqua, les contacts en vue d’une alliance nationale aux élections régionales de 1998 avancent : ils seront quasiment (et officieusement) conclus quelques mois plus tard − ce qui, bizarrement, n’empêche pas la gauche de présenter Chirac en modèle de vertu républicaine pour son supposé refus de toute alliance avec les « fachos »…

Les termes du contrat sont simples : dans les 22 régions françaises, le FN soutiendra le RPR et participera aux exécutifs locaux. Une présidence de région sera même confiée à un frontiste en Provence-Alpes-Côte-d’Azur, à une seule condition, non négociable : il ne devra pas s’appeler Jean-Marie Le Pen. Le Vieux a déjà une réputation entachée par des calembours douteux (« Durafour-crématoire ») voire négationnistes (le « point de détail de l’histoire »).

Alors que les sondages donnent le tandem RPR-FN gagnant dans presque toutes les régions, le président-fondateur du FN n’en démord pas : ce sera lui ou rien. Ce sera rien, ou si peu. Quelques alliances locales entre frontistes et madelinistes de Démocratie libérale suffisent à mettre le feu aux poudres médiatiques et à lancer la machine à dénoncer. Du coup, Jacques Chirac monte sur ses petits poneys républicains et somme lesdits élus de démissionner, enterrant toute perspective d’alliance FN-RPR et, du même coup, toute possibilité, pour la droite nationale de briser l’isolement électoral qui lui ferme les portes du pouvoir. Le « front républicain » est né, et son concepteur indirect s’appelle… Jean-Marie Le Pen. L’explosion des droites consécutive à leur fusion n’aura pas lieu − en tout cas pas cette fois-là.

Années décisives

Aujourd’hui, après les purges des anciens « félons » mégrétistes menées du sommet à la base du parti frontiste, il ne reste plus grand-chose de ce qui formait l’establishment lepéniste. Les 18% de Marine Le Pen à la présidentielle doivent moins à un maillage partisan qu’à une force de frappe populiste déployée dans les grands médias nationaux.
Si on se fie aux enquêtes d’opinion publiées à la chaîne, 70 % des électeurs UMP seraient prêts à s’allier avec le FN[3. Sondage TNS Sofres Sopra Group pour i>Télé (1er juin 2012).]. Et à la veille des législatives, plus de 60% des électeurs frontistes souhaitaient même une alliance nationale UMP-FN: les 40 % de réfractaires seraient-ils les fameux « gaucho-lepénistes » décriés par Pascal Perrineau ? Et lâcheraient-ils, aussi vite qu’ils l’ont rallié, un Front national arrimé à la droite ? L’avenir nous le dira.

Quinze ans après le rendez-vous manqué de 1997, les positions « identitaires » du Front national semblent en tout cas lui garantir un bel avenir électoral, y compris dans l’hypothèse d’un flirt poussé avec l’UMP. Avec une pointe de cynisme, nous rappellerons que la politique se joue un peu dans les urnes et que les électeurs ne se déterminent pas forcément en fonction de la cohérence idéologique de ceux qui briguent leurs suffrages, et encore moins en fonction des prêches médiatiques.

La question d’une participation du Front national au gouvernement ayant été évacuée par la défaite de l’UMP − à laquelle Marine Le Pen n’a pas peu contribué −, les élections locales de 2014 permettront de clarifier les choses. Plus l’hégémonie de l’UMP à tribord s’amenuisera, plus l’union sera incontournable.[/access]

*Photo : davidreportages

Caramels, bonbons, smics et chocolats

0

Quel est le point commun entre un magasin de chaussures, un laboratoire dentaire, une imprimerie, une entreprise de graphisme et une boutique de parfumerie ? Allez, un effort… C’est tout de même moins compliqué que la rencontre de la machine à coudre et du parapluie sur la table de dissection chère à Lautréamont.

Vous ne trouvez pas ? Eh bien, c’est tout simplement que dans ces secteurs, le plus petit salaire servant de base aux grilles salariales est inférieur au SMIC. L’air de rien, cela concerne tout de même 1 600 000 salariés. Mais comment cela est-il possible dans un pays comme le nôtre ? Avec ses travailleurs surprotégés par un code du travail kafkaïen et ses syndicats archaïques ? Et avec une gauche revenue au pouvoir qui s’apprête comme chacun peut le voir à ruiner le pays en préparant une transition active vers le socialisme réel ?

Eh bien de façon assez simple : pour respecter l’obligation légale du salaire minimum dont on sait que la récente et somptuaire augmentation, hors inflation, va tourner aux alentours de 6 euros et des bannettes par mois pour un temps plein, les patrons des branches mentionnées ci-dessus maquillent comme un carré d’as ces rémunérations inférieures en ajoutant aux minima des grilles d’autres éléments comme les primes de fins d’année ou les avantages en nature.

Conséquence annexe, c’est que les salaires plus élevés, grâce à l’obsolescence de ces grilles sectorielles, restent indexés sur les minima et se retrouvent eux aussi bridés. Les champions toutes catégories de ces manips sont les confiseurs qui gagnent haut la main avec une revalorisation du smic à 6764…francs, c’est à dire antérieure au passage à l’euro.

Et après, on va dire qu’il y en a qui se sucrent…

Logement : une niche peut en cacher une autre

12

Le ministère du Logement vient de dévoiler les chiffres de la construction de logements neufs des trois derniers mois du gouvernement Fillon (mars-mai 2012). Le tableau est sombre : les mises en chantier ont reculé de 19,8% par rapport à la même période l’année précédente, s’élevant au nombre de 72 000. Avec 2,7% de demandes de permis de construire en moins, il est peu probable que la tendance s’inverse à l’avenir. A ce rythme-là, pas sûr que l’objectif de 300 000 nouveaux logements cette année soit atteint. Pire encore, cette baisse très significative met aussi en péril la promesse de campagne de François Hollande de faire sortir de terre 500 000 nouveaux logements par an.

L’une des raisons de ces contre-performances est la suppression du dispositif Scellier, qui avait permis la construction de plusieurs centaines de milliers de logements ces dernières années. Le gouvernement Fillon ayant décidé de l’abroger à cause de la crise et de sa faible efficacité, il a déjà perdu de son attractivité et disparaîtra complètement à la fin de l’année.

Comment donc combler l’écart entre le rythme actuel de 300 000 logements neufs par an et l’objectif annoncé par le président de presque 500 000 ? Côté budget de l’Etat, vu l’état des finances publiques, on ne peut attendre grand chose, surtout connaissant les priorités de Hollande – sanctuarisation des budgets de l’Education nationale, la justice et la sécurité intérieure – dont le logement ne fait pas partie.

Le doublement du plafond du livret A pourrait-il déclencher une nouvelle dynamique ? Ce qu’on appelle « les arbitrages » du président de la République sur cette question se font attendre au point d’exaspérer Marie-Noëlle Lienemann, ancienne ministre de logement de Pierre Bérégovoy. Mais il ne faut pas oublier que les capitaux drainés vers ces livrets A servent aussi à financer d’autres projets comme la construction des hôpitaux, des universités (une partie de la réforme de l’autonomie des universités a été réalisée grâce au livret A) voire une ligne de TGV. Les organismes de construction de logements sociaux n’en sont donc pas les seuls bénéficiaires. Sachant que les dispositifs visant à plafonner les loyers risquent de dissuader les investisseurs privés, la tâche du gouvernement est ardue.

Mais puisque il n’y a pas de miracles, les vieux remèdes sont appelés à la rescousse, et notamment les tant décriées « niches fiscales ». Puisque le changement c’est maintenant, les ci-devant « cadeaux aux riches » vont devenir « une mesure pour pallier la fin du dispositif Scellier ». A la manœuvre, Thierry Repentin, sénateur PS de la Savoie et président de l’Union Sociale pour l’Habitat, le « Monsieur Logement » de François Hollande, propose déjà un dispositif appelé « déduction fiscale incitative » – à l’évidence, rien à voir avec les « niches fiscales » honnies. En fait, il s’agit d’un mécanisme Scellier remodelé et amélioré, donc d’une mesure permettant à l’acheteur qui louerait son appartement à des ménages modestes (revenus inférieurs à 2,5 fois le SMIC) en pratiquant un loyer plafonné, de bénéficier d’une déduction fiscale. Pendant qu’on y est, pourquoi tourner autour du pot : changeons une fois pour toutes le nom de la dette publique !

*Photo : http://lesfustesdesforestiers.com