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Et la « gauche » devint anti-laïque…

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Si l’idée de gauche a encore un intérêt, c’est de définir le mouvement d’émancipation qui promeut l’égale liberté de tous. Mais on dirait que, pour certaines forces de gauche, cet idéal d’émancipation peut aujourd’hui se dispenser de critiquer les prétentions politiques de la religion, voire les exploiter. Faire de l’agit-prop en mobilisant les tendances théologico-politiques de notre temps est plus facile que traiter la question sociale (pour la gauche sociale-libérale) ou travailler sérieusement à rompre avec le capitalisme (cas d’une gauche ultra). En acceptant ces revendications religieuses, qui sont des produits culturels du capitalisme tardif, ces gauches anti-laïques sont faussement subversives et peut-être dangereuses. Cette hypothèse se vérifie aussi bien en Orient, comme le montre l’expérience irano-libanaise, qu’en Occident.[access capability= »lire_inedits »]

En Iran, aujourd’hui, le « Guide de la Révolution » dispose d’un droit de veto, conformément au principe du chiisme politique − velayat-e-faqih − ou « gouvernorat du juriste théologien », qui ne pourra prendre fin qu’avec le retour de l’imam caché. Un des meilleurs spécialistes de l’Iran contemporain, Yann Richard, peu suspect d’une hostilité de principe envers la République islamique, écrit : « Si le Parlement de Téhéran est un lieu de débats […] il ne peut modifier sérieusement les orientations du régime » (L’Iran, La Martinière, 2006). Dans ce contexte, ni les luttes de factions, ni la pratique de l’alternance ne suffisent à définir une démocratie réelle. Il est donc logique que la gauche laïque iranienne, quasiment exterminée durant les années 1980 par la contre-révolution islamiste, tienne aujourd’hui un discours ouvertement anticlérical et parfois antireligieux : rappelons que l’islam politique d’État a liquidé ses opposants par dizaines de milliers, jusque dans les prisons. Or, après un début d’institutionnalisation qui avait suivi la phase inaugurale, aussi terroriste que belliciste, l’année 2009 a été marquée par un renouveau du despotisme qui, en rappelant la vraie nature de la République islamique d’Iran, éclaire le soutien que lui apportent des États et des individus.

Dans le monde arabe, les causes du revival théologico-politique sont connues : délitement de l’idéal laïque associé à l’échec des régimes modernisateurs, occupation continuée des territoires palestiniens et retour d’un impérialisme américain direct durant les années 1990. En 2006, le « Congrès de Beyrouth » qui prétendait fédérer la résistance contre Israël offrit un spectacle médiatique révélateur : des militants « de gauche » venus du monde entier s’affichant sans états d’âme avec les responsables de la branche libanaise du Hezbollah. Que celui-ci ait interdit à une association homosexuelle de participer à la réunion ne semble avoir gêné personne. Derrière la communion anti-impérialiste et antisioniste perçait la soumission de l’ultra-gauche présente aux thèses islamistes, dérive notamment incarnée par Michèle Sibony qui rendit compte de l’événement dans le périodique suisse SolidaritéS (7/12/2006). Dans un article intitulé « Pour la paix, des juifs à Beyrouth », elle écrivait : « Il y a des points communs entre des partis de la résistance musulmane et ceux de la gauche traditionnelle, il y a des idées, des analyses communes, y a-t-il déjà un langage commun ? Je ne le crois pas et il se pourrait que notre travail ici soit de créer ce langage commun, de définir et d’affiner des concepts qui puissent être reconnus communs : le droit à la résistance, les droits civiques, les droits des femmes, les droits des minorités, les projets de société. Il me semble important de travailler ici et ensemble à l’élaboration de ce langage commun de la résistance commune pour pouvoir l’opposer à celui, diviseur, conquérant et ravageur, du choc des civilisations. »

Le Hezbollah libanais fascine, à droite comme à gauche, en particulier depuis l’échec d’Israël au Liban, en juillet 2006, qui a décuplé l’autorité de son chef, Hassan Nasrallah, parfois assimilé à un nouveau Saladin. Or, ce parti prétendument libanais reconnaît l’autorité du « Guide de la Révolution ». Son chef s’en est expliqué dans une interview accordée à Alain Gresh en 2007 : « Le velayat-e-faqih, c’est l’allégeance à un homme, pas à un pays. Aujourd’hui, le velayat-e-faqih est iranien, hier il était irakien, et demain il sera peut-être libanais. » C’est précisément ce lien de vassalité qui devrait poser un problème à la gauche, au sens classique du terme, dès lors que celle-ci fait prévaloir les liens politiques sur les liens personnels. Malheureusement, l’infinie complaisance de Gresh ne lui a pas permis d’aborder ce genre de questions…

Que l’aveu de Nasrallah n’ait posé aucun problème au Parti communiste libanais en dit long sur la déréliction de celui-ci ou de ses vestiges : tous ceux qui, à l’image de son théoricien Mahdi Amil ou du journaliste Samir Kassir, refusaient de cautionner la férule des islamo-nationalistes ont été assassinés ou contraints à l’exil. Il faut donc se demander comment le Hezbollah a pu s’arroger le monopole de la résistance libanaise à Israël. La réponse est simple : grâce au soutien de la Syrie et de l’Iran, il a méthodiquement affaibli l’État libanais, ce qui lui a permis de se doter d’une milice surarmée. Aveuglée par son anti-étatisme obsessionnel, l’ultragauche ne comprend rien à ce type de situation. Dans L’Insurrection qui vient, le « Comité invisible » (tout un programme !), conjuguant naïveté et radicalisme d’opérette, s’appuie sur le cas du Hezbollah pour affirmer que les « partis islamiques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer la faiblesse de l’État ». En réalité, avant d’en être le bénéficiaire, le Hezbollah est l’un des principaux responsables du délitement de l’Etat libanais.

La gauche occidentale et la question laïque

Les nombreux ralliements à l’islam politique dans le monde arabo-musulman ont posé un problème sérieux aux gauches européennes qui, négligeant un prolétariat tenté par la droite, voire par l’extrême droite, avaient érigé les populations immigrées d’Occident en nouvelle classe dominée, donc en nouveau terrain de chasse politique. Redoutant de froisser la religiosité, supposée ou réelle, des migrants ou de leurs enfants, elles ont sacrifié leur rêve laïque sur l’autel de la lutte des peuples contre le Capital, quitte à tolérer l’intolérable − au nom de la tolérance, cela va sans dire. Le prestige de régimes latino-américains tels celui de Chavez au Venezuela, grand allié de l’Iran, a conféré à cette bouillie idéologique un parfum de romantisme révolutionnaire.

On a donc assisté à l’émergence en Europe d’un néo-gauchisme qui aboutit à un ethnocentrisme paradoxal : non seulement cette gauche radicale européenne a renoncé, chez elle, à défendre la laïcité, mais elle s’autorise à donner des leçons à la gauche laïque en Orient qu’elle soupçonne d’être soumise aux puissances impérialistes. En réalité, en Orient comme en Occident, on assiste à la montée en puissance des appartenances ethniques, religieuses ou autres: les « sociétés civiles » sont parfois bien moins libérales que les Etats.

La crise d’une civilisation libérale incapable de produire un bien commun et la déroute des religions de l’avenir expliquent le succès de cette gauche qui conjugue nostalgie de l’origine et quête de la transcendance. Mais le plus inquiétant est son pouvoir d’intimidation : la passivité gênée des pouvoirs politiques occidentaux dans l’affaire dite des « caricatures de Mahomet » laisse penser que Salman Rushdie ne bénéficierait pas aujourd’hui de la protection qui lui fut accordée (à ce sujet, voir l’ouvrage de Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins. La cause palestinienne n’a malheureusement pas échappé à cette préemption du politique par le religieux. Ainsi
Michael Warschawski et quelques autres écrivent-ils ces phrases incroyables dans une pétition contre les caricatures de Mahomet : « Les musulmans n’ont jamais blâmé Jésus-Christ pour les nombreuses atrocités qui ont été commises dans le monde entier au nom du christianisme […] Nous appelons à une présentation sérieuse du Prophète de l’islam par l’Occident. » Que des défenseurs d’une cause nationale légitime en soient arrivés à penser un conflit politique en termes de choc des religions ou des civilisations a de quoi déprimer ou effrayer.

Il ne s’agit pas pour autant de baisser les bras devant ces nouvelles gauches qui instrumentalisent la religion, que ce soit au nom des déshérités ou sous l’étendard de la tolérance. Car sans la laïcité, la tolérance n’est que l’autre nom d’un laisser-faire qui aboutit forcément à la domination de la majorité sur la minorité. Face à l’alliance de l’obscurantisme et d’un progressisme dévoyé, il est urgent, dans nos pays comme dans le monde arabe, d’œuvrer à la renaissance d’une gauche de la Raison.

Les évolutions sociales et politiques, en Occident comme en Orient, sont assez défavorables, à court terme, à la laïcité. En France, celle-ci est devenu un ciment fragile de cet alliage politique improbable de la « gauche ». La défaite provisoire de la gauche laïque en Orient doit ainsi nous inciter à défendre plus que jamais ce trésor qu’est la laïcité contre les tentatives visant à utiliser politiquement le religieux ou à sacraliser des causes proprement politiques. Il est toutefois probable, qu’à long terme, l’islam politique ne séduira pas les masses, à l’image du soviétisme du siècle passé. Les révolutions arabes contemporaines et l’évolution de la société iranienne pourraient surprendre plus d’un sceptique. Mais, pour l’heure, il reste beaucoup à faire pour que l’idéal de l’émancipation, entendue comme capacité de chacun d’entre nous à modeler son destin singulier, ne soit plus assimilée à une « ruse de l’impérialisme ».

Pour être efficace, le combat pour la laïcité doit être aussi une lutte pour l’avènement d’une société post-capitaliste, c’est-à-dire d’une société qui aura dépassé le libéralisme réellement existant et institué une économie du Bien Commun. Mais, en aucun cas, comme le font les gauches irrationnelles, on ne saurait contester la légitimité des institutions laïques d’une république, tout imparfaite soit-elle, au nom de lendemains qui chantent. La voie du socialisme de la liberté est dans le chemin qui y mène, comme le montre, a contrario, la catastrophe des « socialismes réels » du siècle passé.[/access]

*Photo : http://oforchristsakes.wordpress.com

Lyon : agression antisémite contre un élève d’Ozar Hatorah

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C’est le ministère de l’Intérieur qui vient de l’annoncer : un élève du lycée juif toulousain Ozar Hatorah – celui-là même, donc, où Merah a perpétré son massacre d’enfants- a été victime d’une agression antisémite dans un train reliant Lyon à Toulouse. Les deux coupables présumés sont en garde à vue à Lyon.

Le jeune homme souffre d’une interruption temporaire de travail de huit jours. Il a déposé plainte dans la nuit au commissariat de Lyon et « les identités des deux agresseurs sont connues grâce à l’action en gare de la police ferroviaire », précise le ministère de l’Intérieur. D’après les premiers éléments de l’enquête, l’adolescent aurait été pris à partie dans un compartiment après que les deux suspects ont remarqué une chaîne à son cou.

« Un adolescent de 17 ans portant un signe religieux distinctif et par ailleurs scolarisé à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, a été pris à partie et insulté par deux individus. L’adolescent a ensuite été agressé au niveau de la plate-forme des toilettes par ces deux mêmes individus qui l’ont roué de coups », rapporte ainsi le ministère.

« Seule l’intervention d’un passager et des contrôleurs de la SNCF a pu mettre un terme aux violences », poursuit le ministère qui juge que « ces actes d’une extrême violence sont inadmissibles ». Le porte-parole de Manuel Valls a à cette occasion réaffirmé sa volonté de « combattre toutes les résurgences de ce mal profond qu’est l’antisémitisme ».

Ce que le ministère ne rappelle pas, en revanche, c’est qu’après l’agression antisémite dont avaient été victimes, il y a un mois, trois jeunes juifs à Villeurbanne, près de Lyon, les coupables, tous issus des « quartiers sensibles » avaient été remis en liberté à l’issue de leur garde à vue, contre l’avis du parquet…

En ira-t-il de même cette fois ?

*Photo : Fabien Perissinotto

Face à Ayrault, une droite sous influence

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Le comportement des députés de droite lors de la déclaration de politique générale de Jean-Marc Ayrault (lazzis, grimaces, bras levés au ciel etc.) était sans doute destiné à montrer aux Français que, loin d’être abattue, la nouvelle opposition allait mener la vie dure au nouveau pouvoir. On peut douter que le spectacle de cette agitation à l’écoute d’un discours catalogue sans surprise et dénué du moindre lyrisme, ait fait marquer des points pour l’UMP et ses alliés dans une opinion encore bienveillante envers le président de la République et son Premier ministre. En se montrant collectivement agressive pour la galerie, cette droite parlementaire voulait également démontrer que « la guerre des chefs » pour la présidence de l’UMP déclenchée dès le lendemain de la défaite électorale du 17 juin n’entamait en rien sa cohésion face à la gauche victorieuse. Elle se voulait ainsi la digne héritière de ces gaullistes historiques qui, selon l’expression du regretté Robert-André Vivien[1. Robert-André Vivien (1923-1995) député gaulliste du Val-de-Marne de 1962 à 1995. Il était célèbre pour la qualité de ses interruptions des orateurs à l’Assemblée nationale], étaient tels une meute de loups, qui se déchirent entre eux, mais chassent en  meute. Un chahut collectif peut, certes, faire oublier un instant les tensions, rivalités, inimitiés qui font l’ordinaire de la vie d’une classe de collège comme celle d’un parti politique, mais il ne saurait tenir lieu de discours destiné à gagner la confiance du peuple.

Dans ce domaine, c’est plutôt la cacophonie qui règne, car les principaux dirigeants de l’UMP se déchirent sur le passé récent, notamment sur la manière dont a été menée la campagne de Nicolas Sarkozy. A la différence du débat au sein du PS lors des primaires, qui portait sur des choix d’avenir, celui qui s’ouvre pour l’élection du président de l’UMP se limite, pour l’instant, à un règlement de comptes entre ceux qui assument la ligne suivie lors de la campagne présidentielle (Jean-François Copé) et ceux qui dénoncent aujourd’hui la prétendue « droitisation » de cette campagne incarnée par le sulfureux conseiller Patrick Buisson (NKM, Roselyne Bachelot, Chantal Jouanno). François Fillon reste prudemment hors de cette polémique, mais n’interdit pas à ses partisans d’y mettre leur grain de sel. Quant à Alain Juppé, sa posture de vieux sage qui garderait la maison jusqu’à la désignation du candidat à la présidentielle de 2017 le contraint à tenir un discours rassembleur pour ne vexer personne.

Ce type d’affrontement n’est pas de nature à doter la droite française d’un corpus idéologique et programmatique se fondant sur une analyse approfondie du quinquennat écoulé, de ses réussites (oui, elles existent) et de ses échecs. On observe, pour l’instant, aucune autonomie de pensée dans cette droite déboussolée, sommée chaque jour de s’expliquer sur des thèmes que lui impose la gauche politique et médiatique comme la « droitisation » de l’UMP et la tentation d’alliance avec le Front National. Lancer, comme le propose J.F. Copé, un débat sur les «  valeurs » de la droite républicaine, c’est aussi céder aux pressions de cette même gauche qui met constamment en cause la vertu républicaine de l’autre camp.

D’ailleurs, pourquoi un parti politique devrait-il être producteur de valeurs qui le distinguent des autres ? La droite, comme la gauche, rassemblent des individus dont les convictions éthiques peuvent diverger sur des questions dites « sociétales» (avortement, mariage gay, euthanasie). S’il s’agit de s’approprier de manière partisane un patrimoine commun (la Nation, le drapeau, la laïcité etc.), il faut que soit déniée au camp d’en face la légitimité à les incarner, donc à transformer l’adversaire politique en ennemi à abattre. Ce que la gauche a parfaitement su faire en utilisant à son profit l’antisarkozysme viscéral distillé pendant cinq ans par une classe politico-médiatique majoritairement acquise à cette cause.

La droite ne reviendra pas au pouvoir parce qu’elle aura mis en ordre ses « valeurs ». Le peuple ne veut pas d’un pouvoir qui vous fasse la morale, mais d’un gouvernement qui agisse avec lucidité et compétence dans une époque où les idéologies d’hier ne sont d’aucune utilité pour naviguer en temps de crise.

Traditionnellement, la droite était créditée d’une plus grande compétence économique que la gauche, réputée dépensière. On lui faisait également plus confiance sur les questions de sécurité face à une gauche supposée laxiste dans ce domaine.

Or, aujourd’hui cet avantage  n’est plus aussi évident, car la gauche a tiré les leçons du 21 avril 2002. Le programme économique de François Hollande peut être qualifié de « blairiste », même si ce terme est rejeté avec horreur sur les bancs socialistes. L’orientation donnée par Manuel Valls au ministère de l’Intérieur ne laisse pas beaucoup de champ à une critique de la permissivité d’une gauche inspirée par les sociologues habituels de la culture de l’excuse.

La droite devrait donc se soucier prioritairement de reconquérir ce capital de confiance dans ces deux domaines essentiels. Comment ? En ne se laissant pas intimider par les anathèmes de la gauche : non, le libéralisme n’est pas un gros mot et la droite serait dans son rôle en proposant plus de liberté et moins de contraintes aux acteurs de l’économie nationale. Le discrédit dont souffre actuellement ce terme dans l’opinion à la suite de la crise des subprimes aux Etats-Unis ne pourra éternellement masquer que le libéralisme est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres, pour assurer le bien-être matériel des populations des pays avancés.

Elle doit également articuler un discours répondant à cette « insécurité culturelle » [2. Expression inventée par le politologue Laurent Bouvet.] ressentie par bon nombre de Français de toutes origines devant les formes prises par cette fameuse « diversité » des composantes de la société française. La présence de plus en plus visible d’un mode de vie islamiste dans nos villes inquiète, et faute d’une réponse adaptée à la complexité du problème, on laisse le champ libre aux démagogues. L’affirmation républicaine, le refus des quotas, l’affirmation des limites à ne pas franchir dans la « différenciation » pourraient constituer les piliers d’un discours de droite crédible sur cette question.

Le futur chef de la droite, quel qu’il soit, ne pourra pas faire l’économie de ce qui fait l’honneur de la politique : mettre des idées en mouvement dans la société, et se donner les moyens de les mettre en œuvre.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

France-Hongrie : le match !

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Le football étant d’actualité, l’idée me vient d’imaginer un match France-Hongrie. En l’état actuel, je crois bien que même les Hongrois pourraient nous battre, ce qui n’est pas peu dire…

Qu’en serait-il, si nous organisions une compétition entre les équipes entraînées par les couples Hollande-Ayrault et Orbán-Matolcsy[1. György Matolcsy est le ministre de l’économie hongrois.] ?

J’apprends que le pouvoir d’achat des Francais a baissé de 1,2% en un an, un record depuis 1984 (1,9%). Voilà qui n’est certes pas brillant. Et en Hongrie ? Il a fléchi de près de 4% cette année (pour un salaire net moyen de 520 euros). Alors que le taux inférieur de TVA est passé en France, sous un flot de protestations, de 5,5% à 7% (sauf gaz et électricité), il est en Hongrie d’au moins 18% sur les produits alimentaires de base et le chauffage urbain… mais de 27% sur le gaz, l’électricité, l’eau et le téléphone !

Ce taux de 27% est le plus élevé d’Europe. Pour un salaire brut minimum de 1 400 euros en France contre 300 euros en Hongrie. Sans parler des indemnités chômage limitées à 3 mois, des pensions d’invalidité sucrées par dizaines de milliers (ramenées en moyenne de 80 000 à 28 000 forints, autrement dit de 280 à 100 euros par mois).

Nous pourrions continuer longtemps ce petit jeu. Si j’insiste un peu lourdement, c’est que le ministre de l’Economie nationale György Matolcsy répète que la Hongrie est à la pointe de l’Europe et se sort de la crise alors que les autres pays y resteraient empêtrés.

Au-delà de ces chiffres, sur lesquels on pourrait débattre à l’infini, ce qui m’interpelle est ce dogme sans cesse martelé par Viktor Orbán selon lequel ce n’est pas sur les revenus, mais sur la consommation (produits et services) qu’il convient de taxer la population. Ceci au nom d’un principe d’égalité et de justice.

Un contresens. Qui va d’ailleurs contre la tendance générale en Europe. Je sais que le gouvernement Ayraut prépare une série de nouvelles taxes qui risque d’être douloureuse. Malgré tout, l’impôt français sur le revenu reste réparti sur une série de tranches et de taux bien affinés.

Alors que le Premier ministre français annonce la création d’une tranche supplémentaire à 45%, son homologue hongrois défend le principe d’une seule tranche pour tous: 16%, point à la ligne !

Résultat : le budget de la Hongrie perd chaque année 500 milliards de forints, au profit de 20% de privilégiés (revenus supérieurs qui voient leur impôt diminuer de moitié), de 20% aux revenus moyens-supérieurs inchangés, les 60% restants de couches moyennes et basses étant davantage imposés. Tout cela alors que 37% des Hongrois vivent en dessous du minimum vital !

D’un autre côté, le gouvernement hongrois multiplie à l’infini les taxes sur les produits et services les plus divers. 28 en deux ans! Les deux dernières trouvailles : un impôt « sur les transactions » et une taxe sur les communications téléphoniques. Prétendument inspirée de la taxe Tobin, la taxe sur les transactions en trahit l’esprit, car au lieu de s’attaquer à spéculation, elle s’en prend directement aux ménages et aux entreprises: 0,1% sur tous les mouvements de fonds : virements bancaires, retraits en billetterie, voire réglement des factures à la Poste. Inutile de vous faire un dessin, vous en mesurez certainement les conséquences (renforcement de l’économie souterraine, surcoût de gestion pour les banques. Rentrée prévue: entre 50 et 100 millards de forints, soit une cagnotte de cinq à dix fois inférieure à la perte générée par l’introduction du taux unique sur les revenus. Un autre impôt sera prélevé sur l’ensemble des communications téléphoniques (fixes et mobiles, SMS inclus) qui devrait rapporter entre 30 et 50 milliards de forints. Pour des communications déjà frappées d’une TVA de 27%. Et ainsi de suite. Nous pourrions prolonger la liste, avec certaines taxes des plus saugrenues.

A la décharge du gouvernement Orbán, il envisage de scinder la TVA en cinq taux au lieu de deux, s’échelonnant de 5% à 30%, ce qui assurerait un partage de l’impôt plus affiné donc plus juste. Seul hic : Bruxelles l’interdit.

Il n’empêche, Orbán s’acharne à défendre le taux d’imposition unique sur les revenus. Plus qu’une question idéologique, j’y vois le signe d’un entêtement intraitable. Les grands hommes d’Etat savent reconnaître certaines de leurs erreurs. Orbán est assurément un politicien habile… mais un grand homme d’Etat ? Cela reste à prouver.

L’assimilationnisme républicain a vécu

Pour vous, un autre enseignement de l’élection présidentielle est que Marine Le Pen grignote une partie d’un électorat autrefois considéré comme acquis à la gauche : les fonctionnaires. Quelle est l’étendue du phénomène et comment l’expliquez-vous ?

L’explication est simple : le Front national a une sociologie de gauche ! Ce fait s’est encore confirmé et précisé au premier tour de la présidentielle, avec un important vote Marine Le Pen en provenance de la fonction publique. Pour l’essentiel, il s’agit de fonctionnaires de catégories B et surtout C, c’est-à-dire ceux qui, tout en restant protégés par leur statut, subissent objectivement une dégradation de leur niveau de vie, due essentiellement au renchérissement du foncier et à la hausse du prix de l’énergie, et dont les enfants sont confrontés à l’absence de perspective et d’espoir d’ascension sociale. Si on ajoute le fait que ces petits fonctionnaires occupent généralement des postes en contact direct avec le public et qu’ils habitent des quartiers où la vie s’est dégradée, on peut comprendre pourquoi, comme l’ensemble de l’électorat frontiste, ils sont sensibles aux thématiques d’immigration et d’insécurité.[access capability= »lire_inedits »]

Puisque vous évoquez les quartiers populaires et la mixité sociale, rappelons que votre diagnostic est sans appel : la ghettoïsation et le séparatisme ethnique seraient déjà à l’œuvre…

Attention, dans Fractures françaises[1. Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010. Voir également : « Le prolo n’existe plus », entretien avec Christophe Guilluy, Causeur Magazine n°35, mai 2011.], j’essaie de montrer que les causes du séparatisme sont multiples et obéissent à plusieurs logiques − économique, foncière, sociale et, finalement, culturelle. Dans ce contexte, la question cruciale est celle de l’instabilité démographique. Nous sommes à l’ère de minorités et de majorités relatives variant dans le temps et dans l’espace à l’intérieur d’une société multiculturelle. Devenir « minoritaire » dans son immeuble ou son quartier est parfois inévitable. Quand on ne jouit pas de revenus suffisants pour envisager un déménagement, cette instabilité démographique peut être très anxiogène. L’ampleur du vote FN en Seine-et-Marne, y compris dans des communes sans immigrés, est directement liée à ce type de situation. Un grand nombre des habitants des quartiers pavillonnaires seine-et-marnais se sont installés dans ces secteurs après avoir quitté les logements sociaux qu’ils occupaient en Seine-Saint-Denis dans les années 1980-1990. Aujourd’hui, alors que les populations d’origine étrangère acquièrent des maisons individuelles, ils craignent à nouveau d’être rattrapés par cette réalité.

Cela prouve-t-il que la cohabitation est problématique, même quand les immigrés extra-européens sont minoritaires ? Et faut-il en conclure que les Français sont de plus en plus racistes et pas seulement heurtés par les pratiques et les modes de vie qui leur semblent étrangers à la tradition nationale ?

Dans une société multiculturelle, « l’autre » ne devient pas « soi ». Dans ce contexte la question de l’instabilité démographique devient essentielle. « Vais-je continuer à vivre dans un environnement « familier » ?» C’est ça la question que se posent bon nombre de Français, surtout quand ils n’ont pas les moyens de se protéger derrière des « frontières culturelles » invisibles, que les bobos érigent, par exemple, en contournant la carte scolaire. En réalité, plus que le racisme, c’est l’absence de discours clair sur la question de la régulation des flux migratoires, et donc la peur de devenir minoritaire, qui explique que le rejet de l’immigration progresse.

En tout cas, le séparatisme peut parfois sembler préférable à un « métissage » qui ne marche pas : l’îlot chinois du 13e arrondissement de Paris reste relativement paisible, alors que Chinois et Maghrébins s’affrontent à Belleville…

À Belleville, les tensions entre Chinois et Maghrébins résultent des agressions dont les Asiatiques sont victimes, phénomène qui est d’ailleurs observé dans l’ensemble de la région. Cela explique pourquoi, il y a deux ans, la manifestation organisée à Belleville par les Chinois du quartier avait attiré des Asiatiques du 13e arrondissement, mais aussi ceux de toute la région parisienne.

Cela ne prouve-t-il pas l’existence d’un communautarisme viable que vous semblez refuser au nom d’une vision surannée de la République, en vous accrochant au modèle assimilationniste républicain, dont vous êtes pourtant bien obligé de constater l’obsolescence ?

S’il a jadis prouvé son efficacité, l’assimilationnisme républicain a vécu. C’est triste, mais c’est ainsi ! Qu’on le veuille ou non, nous vivons aujourd’hui dans une société multiculturelle. Et s’il ne s’agit pas encore de communautarisme à l’anglo-saxonne, les questions d’origine ethnique et de différences culturelles sont néanmoins de plus en plus prégnantes. Il n’est donc plus temps de se demander si on peut revenir à l’assimilation : cette page est définitivement tournée ! Aujourd’hui, il s’agit plutôt de savoir si la République est encore capable d’imposer la neutralité dans la sphère publique et d’empêcher les débordements identitaires dans les services publics. C’est-à-dire de sauver ce qui peut encore l’être.[/access]

 

*Photo : siobh.ie

Henri Guaino met la maison Bachelot à feu et à sang

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Il n’avait déjà pas pas sa langue dans sa poche quand il était conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, alors maintenant qu’il est rendu à la vie à la vie civile, Henri Guaino semble décidé à appeler un chat un chat, et à solder quelques vieux comptes au passage.

Toujours aussi malin, le tout nouveau député UMP des Yvelines prend bien garde, en ces temps troublés, de ne pas dégainer le premier. Il se contente, façon Djokovic à Winbledon, de démolir ses adversaires imprudents de son revers à deux mains.

Dernière victime en date, Roselyne Bachelot qui, dans son dernier ouvrage A feu et à sang. Carnets secrets d’une présidentielle de tous les dangers (Flammarion), explique courageusement à quel point le quinquennat passé lui a soulevé le cœur. Ce qui –quelle surprise- énerve passablement Henri Guaino, qui ne l’a pas loupée lundi sur France Info : « Je ne commente pas un livre d’une telle vulgarité de pensée, d’attitude, de comportement, les auteurs ressemblent souvent à leur livre. C’est d’une profonde vulgarité », avait-il d’abord déclaré avant d’ajouter : « Quand on a fait des pieds et des mains pendant cinq ans pour être ministre et pour rester ministre, on a un peu de dignité. Si moi je n’assumais pas la totale responsabilité de ce qui s’est passé, je serais parti. Je ne suis pas parti, j’assume. Que les autres assument aussi. Ce n’est pas une question de loyauté, mais de dignité. »

Vous en revoulez ? Y’a qu’à demander ! Invité le lendemain à La Boite à questions du Grand Journal de Canal +, Henri Guaino s’est vu poser la question suivante : « Vous êtes Roselyne Bachelot pour 24h, que faites-vous ? » Sa réponse : « Je me suicide ! »

Guerre civile à l’UMP : comme un arrière-goût de Balladur-Chirac

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Ça y est, la guerre est déclarée ! Atteint par la fièvre du samedi soir, François Fillon a enfin officialisé sa candidature à la présidence de l’UMP, lors de l’élection interne qui se tiendra au congrès de novembre.

Dans la foulée, le courageux mais pas téméraire Alain Juppé se retirait avant d’avoir avancé le moindre début de commencement de candidature, malgré les pressions en sa faveur des anciens ministres Philippe Bas et Benoist Apparu. Interruptus sans coïtus, l’hypothèse Juppé se transforme en hypothèque pour désamorcer collégialement la lutte fratricide Copé/Fillon qui se profile.

Justement, cette guéguerre, parlons-en. Les armes bien affûtées, après s’être regardés en chiens de faïence pendant des années, ces non-amis de vingt ans vont enfin en découdre. Président du groupe UMP à l’Assemblée puis secrétaire général d’un parti présidentiel en déshérence, Copé occupait l’espace médiatique pendant que son rival occupait discrètement son bail durable à Matignon au fil du quinquennat Sarkozy. Désormais, chacun est prêt à dégainer sa machette pour se compter et engranger les soutiens dans tous les rangs de l’UMP, au mépris de toute considération idéologique. Eh oui, la lecture simpliste et freudienne de comptoir d’un Fillon tout en tempérance aristotélicienne, ancré au centre-droit, affrontant l’immonde droitier Copé qui avalerait son bol de Patrick Buisson le matin avant d’aller trimer au turbin, fait long feu. Si l’on examine les troupes de l’un et de l’autre, mais aussi leur politique en tant que ministres de Chirac puis supplétifs de Sarkozy, la nuance dépasse mal l’épaisseur de la feuille de papier à cigarette. Pour vous le prouver, battons le rappel des effectifs. A chacun ses centristes : Marc-Philippe Daubresse, Jean-Pierre Raffarin, Marc Laffineur et le radical Jean Léonetti côté Copé ; les sociétalistes Nathalie Kosciusko-Morizet, Chantal Jouanno et Roselyne Bachelot dans l’escarcelle de Fillon. A la droite de l’UMP, Eric Ciotti vient de déclarer sa flamme à l’ancien Premier ministre et rejoint le souverainiste Droite Pop Jacques Myard tandis que Claude Goasguen et Lionnel Luca devraient grossir les rangs de l’escouade copéiste. A quelques recrues libérales près – Chatel, Longuet, Novelli soutiennent Copé – le match idéologique les met presque à égalité.

Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus sombres de l’histoire de la droite française, lorsque le duel Chirac-Balladur électrisait les bancs d’un Palais-Bourbon outrageusement acquis à la droite UDF-RPR, entre 1993 et 1995. A l’époque, l’idéologie n’en menait pas plus large, chacun de deux belligérants composant son improbable tambouille gaullo-libéralo-souveraino-européiste à coups de ralliés. Le candidat du Monde et de TF1 unissait un assemblage hétéroclite qui allait des François de l’UDF (Léotard et Bayrou) aux post- gaullistes Pasqua, Sarkozy et Fillon (déjà !). Et Chirac n’était pas en reste avec Alain Madelin sur son flanc libéral, Séguin sur son aile gaulliste et Juppé à la manœuvre. Le futur vainqueur avait beau s’être taillé un costume sur mesures étiqueté « fracture sociale » (chez le grand tailleur Emmanuel Todd), le plan Juppé d’assainissement des comptes publics et les grandes grèves de décembre 1995 ont démontré ce qu’il en était réellement…

Je me répète : aujourd’hui comme hier, les batailles de clans et d’appareils ne recoupent aucune divergence idéologique tangible. A la veille d’une nouvelle guerre de tranchées à droite, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil de l’autre côté du Rubicon politique, chez ceux qui ont tout raflé après des années de disette électorale sur le plan national. La gauche n’a rien à envier à la désidéologisation dextriste, le combat de boue Chirac-Balladur ressemblant à une pâle resucée de la guerre nucléaire Jospin-Fabius. Au croisement des décennies 1980 et 1990, les fils de la Mitterrandie s’écharpaient copieusement de congrès apocalyptiques (Rennes) en querelles pour le Perchoir ou un maroquin ministériel. Là non plus, la cohérence doctrinale n’était pas à la fête : Fabius fut le Premier ministre d’une rigueur qu’il refusait ; et d’Arnaud Montebourg à Claude Bartolone, sa postérité ne brille pas par son uniformité idéologique. Quant au Jospin de 1995, il s’appuya à la fois sur Chevènement et les orphelins de Delors pour mieux contrer le rouge Emmanuelli.

Comme chantait Brassens, « le feu de la ville éternelle est éternel » : sitôt interrompues, les dissonances reprennent de plus belle. Gageons qu’à gauche, les premiers frimas de l’hiver hollandiste surgiront après les délicates élections européennes et locales de 2014 (municipales, sénatoriales, cantonales). Derrière les sourires de façade de la Normalie, les tensions entre hollandistes et aubrystes, habilement dissimulées depuis la fin de la primaire socialiste, ne demandent qu’à rejaillir. A quelques semaines du scrutin de l’UMP, le choix du successeur de Martine Aubry à Solférino ne devrait pas laisser Jean-Marc Ayrault indifférent, connaissant le niveau de défiance entre les deux chefs de la majorité parlementaire. En cas de gros temps sur la Hollandie, l’heure sera alors au début d’inventaire et aux préliminaires de la nouvelle guéguerre hollando-aubryste. Un président à l’Elysée, ça ne vous préserve qu’un temps…

*Photo : Patrick Peccatte- Libération.

L’Évangile selon Jean Monnet

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Jeudi et vendredi derniers, les élèves de troisième de France et de Navarre planchaient sur le Diplôme National du Brevet. Au programme, des mathématiques, du français et de l’histoire-géographie. Le sujet de cette dernière discipline a d’ailleurs retenu notre attention.
Outre une épreuve d’éducation civique consacrée au rôle du président de la République dans la Ve République et une autre consacrée aux repères chronologiques et spatiaux, toutes deux obligatoires, les élèves devaient choisir entre histoire et géographie. En Histoire, c’est la première guerre mondiale qui était au programme avec l’étude de trois documents iconographiques.

Le sujet de géographie s’intitulait sobrement : « La puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ». L’élève de quatorze ou quinze ans était ainsi invité à célébrer la formidable UE en répondant à des questions aussi ouvertes que « L’Union Européenne est une grande puissance économique et commerciale. Justifiez cette affirmation », « Dans quel secteur économique, l’union Européenne est-elle performante ? Justifiez votre réponse » et enfin, « Peut-on dire que l’Union Européenne est attractive ? Justifiez votre réponse ». Evidemment, les documents sur lesquels les élèves devaient s’appuyer étaient formidablement bien choisis. On avait un tableau reprenant les parts dans le PIB mondial, la répartition des premières firmes multinationales, la part des exportations dans le monde, la part des importations dans le monde et enfin la part de la production mondiale de véhicules, pour l’UE, la Chine, les Etats-Unis et le Japon en 2010. Un second document était un article du Figaro.fr expliquant qu’Airbus venait de dépasser Boeing. Quant au troisième, il s’agissait d’une carte d’Europe où on pouvait examiner tous les pays qui faisaient ou non partie de l’UE, de la zone euro, et ceux qui étaient candidats à entrer dans la sainte puissance économique et commerciale. Après avoir répondu à ces questions, l’élève était invité à « rédiger un paragraphe argumenté d’une vingtaine de lignes dans lequel [il présenterait] la puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ».

Il ne s’agissait donc pas d’un exercice de géographie mais d’une épreuve d’instruction religieuse. Les évangiles selon Jean-Monnet, selon Jacques Delors, Jean Quatremer et Jean-Dominique Giuliani figurent ainsi au programme de nos collégiens. Evidemment, on ne vas pas embêter nos chers petits avec des nuances. Avec un tableau montrant l’évolution des mêmes chiffres sur les vingt dernières années, ils auraient pu donner une toute autre réponse. Pas de document sur les difficultés actuelles de la zone euro, qui aurait par exemple évoqué l’un des dix-neuf sommets de la dernière chance. Pas non plus d’article expliquant que l’avionneur Airbus, pour sauvegarder ses parts de marché, avait dû délocaliser en zone dollar. Trop compliqué pour nos chers élèves ! C’est du caté, on a dit ! Une épreuve où l’on doit réciter que l’UE est belle et que notre papa, qui fait partie des 55 % ayant voté non au TCE, est un con fini. Et que maman, qui a fait la même chose, parité oblige, est une connasse du même acabit.

On me dit dans mon oreillette que, dans leur grande majorité, les élèves auraient préféré le sujet d’histoire, ayant été quelque peu déconcertés par l’épreuve de catéchisme. Ils ont du bon sens, ces gamins.

*Photo : ManuB.

2012 : le match des identités

À droite comme à gauche, on s’est inspiré des thèses du géographe Christophe Guilluy sur les « fractures françaises ». Il revient sur une campagne qui a vu s’affronter deux discours symétriques.

Causeur : Après la défaite de Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle, beaucoup ont glosé sur l’échec de la « stratégie Buisson » visant à siphonner l’électorat frontiste en axant la campagne sur des thématiques identitaires − lien entre insécurité et immigration, défense du « mode de vie français ». Souscrivez-vous à cette analyse ?

Christophe Guilluy : Cette thèse est absurde, même si elle rassure les défenseurs autoproclamés des « valeurs ». S’il n’avait pas choisi cette stratégie, Nicolas Sarkozy n’aurait pas dépassé 20 à 25 % des voix au premier tour et 46% au second. Compte tenu de l’état économique et social du pays, s’il avait mené une campagne au centre, axée seulement sur le « social » ou le « pouvoir d’achat », il aurait nécessairement été conduit à critiquer son propre bilan. Cette stratégie suicidaire aurait amené Marine Le Pen au second tour. Bref, tout cela n’a pas de sens. Sarkozy a mené la seule campagne possible.[access capability= »lire_inedits »]

Mais au-delà de ces considérations électorales, pensez-vous qu’il a « dérapé » sur les « valeurs », comme on le lui reproche (ce qui signifierait que l’alternative entre perdre son âme et perdre les élections est bien réelle) ?

Parler d’immigration ou de questions identitaires n’est pas un « dérapage sur les valeurs » puisqu’il s’agit de vraies questions. En revanche, on peut s’interroger sur le marketing électoral qui fait prévaloir les stratégies électorales sur les convictions. Par exemple, il y aurait matière à s’interroger sur le positionnement d’un Sarkozy qui, en fait, est certainement plus proche idéologiquement des libéraux de « Terra Nova » que de la ligne identitaire d’un Buisson…

À première vue, la victoire, certes serrée, de François Hollande semble valider les thèses de Terra Nova : les 51,5% du 6 mai ne résultent-ils pas de la conjonction de l’électorat traditionnel du PS depuis trente ans, (fonctionnaire, bobos) et des minorités (les « issus de l’immigration », les « banlieues ») théorisée par Olivier Ferrand ?

De fait, c’est bien parce qu’il a fédéré la « coalition arc-en-ciel » rêvée par Olivier Ferrand que François Hollande a gagné. Mais il faut ajouter que la « ligne Terra Nova » est en quelque sorte la face cachée de la « stratégie Buisson », puisque l’une et l’autre prennent symétriquement en compte, à partir de ses rives respectives, la fracture identitaire et culturelle qui traverse la société. D’ailleurs, en observant la campagne des deux principaux candidats, on voyait bien que leurs stratégies ne cessaient de s’alimenter mutuellement : à la focalisation sur les musulmans correspondait la fascisation par la gauche du discours de Sarkozy − que Mélenchon a traité de « petit Blanc raciste » tandis qu’Axel Kahn comparait le meeting du Trocadéro à ceux… de Nuremberg ! Peu de commentateurs ont repéré le saisissant jeu de miroirs droite/gauche dans lequel le discours sur l’« halalisation » de la société française répondait au discours sur sa fascisation. Ces deux campagnes négatives étaient donc porteuses de messages subliminaux complémentaires et opposés : « voter à gauche », c’est soutenir l’islamisation et la disparition de notre nation, d’un côté ; et « voter à droite », c’est voter raciste, voire antimusulman de l’autre.

Il faut croire que le deuxième a plus porté que le premier, donc que la France redoute plus le racisme que l’islam…

En réalité, ces deux stratégies ont parfaitement fonctionné ! Sarkozy a atteint un score inespéré, notamment parce qu’il a attiré au second tour une majorité de l’électorat frontiste, majorité plus courte qu’en 2007, d’où son échec final, mais majorité tout de même. De son côté, Hollande a réalisé des scores exceptionnels dans les Dom-Tom, les banlieues et au sein de la communauté musulmane. Cela signifie qu’indépendamment de toute préférence axiologique (pro ou anti-immigration, islamophile ou islamophobe), les discours identitaires parlent aux Français de toutes origines, notamment dans les milieux populaires.

Et même aux « prolos », d’ailleurs, puisque l’inexorable déclin du PS chez les ouvriers, entamé il y a vingt-cinq ans, semble avoir été enrayé. Il semble d’ailleurs que François Hollande partage une partie de vos analyses. En s’engageant, entre les deux tours, à réduire l’immigration de travail, le futur « président normal » n’a-t-il pas voulu courtiser l’électorat « identitaire » ?

Hollande a parfaitement compris les préoccupations des classes populaires, notamment de la classe ouvrière, concernant l’immigration. C’est pourquoi il a sensiblement fait évoluer le discours de la gauche sur la question en précisant qu’il fallait réduire l’immigration économique en temps de crise, mais aussi en concédant pour la première fois que 200 000 étrangers entraient légalement chaque année sur le territoire. Il a également, très discrètement − et très habilement − enterré le droit de vote des étrangers aux élections locales en expliquant, au cours du débat d’entre deux tours, qu’il devrait être adopté par trois cinquièmes des parlementaires ou soumis à référendum[1. À l’exception de Marc Cohen dans Causeur, aucun commentateur n’a relevé ce changement de pied, tous ayant continué à gloser, les uns pour s’enthousiasmer, les autres pour se désoler, sur cette mesure prétendument phare du programme de Hollande. [E.L.]], ce qui signifie que la mesure est repoussée à la Saint-Glinglin. Pour répondre à votre question, je dirais qu’Hollande a compris les revendications populaires, mais qu’il reste prisonnier d’un électorat toujours largement acquis au multiculturalisme.

Au-delà de ces observations, que révèle l’analyse socio-géographique des votes ? Marine Le Pen a-t-elle encore une fois « décroché le prolo » ?

Je constate que la nouvelle géographie sociale, qui oppose la « France métropolitaine » mondialisée des grandes villes et des banlieues à la « France périphérique », périurbaine, rurale, industrielle, des villes petites et moyennes, où se concentrent les « perdants » de la mondialisation, influence de plus en plus la carte électorale. Au premier tour de l’élection présidentielle, la France périphérique, qui avait porté au pouvoir Sarkozy en 2007, l’a lâché pour Marine Le Pen. On observe en outre que les grandes villes ont désormais toutes basculé à gauche, sans exception.

Et comment analysez-vous les performances de Jean-Luc Mélenchon, en particulier son faible score dans l’électorat populaire ?

Le « phénomène Mélenchon » s’est dégonflé au premier tour, puisque, malgré son incontestable talent, il n’a pas réussi à dépasser le niveau habituel du score cumulé extrême gauche-PC. Mais surtout, il a échoué à capter le vote ouvrier, ce qui était son objectif affiché. Marine Le Pen arrive en tête dans cette catégorie au sein de laquelle même Sarkozy fait mieux que le tribun du Front de Gauche − la honte ! La réalité est que Mélenchon et le FDG ne s’adressent pas aux classes populaires, mais à une petite classe moyenne, appartenant souvent à la fonction publique, qui est légitimement angoissée par son avenir et la mondialisation.

Quelques mois avant son entrée en campagne, Nicolas Sarkozy vous avait reçu à l’Élysée en compagnie d’une flopée d’élus et d’intellectuels[2. Michèle Tribalat, « Clichy-Montfermeil, c’est la France ! », Causeur Magazine n°45, mars 2012.]. Et lorsqu’on lui parle d’inégalités sociales entre les territoires, Marine Le Pen cite régulièrement vos travaux. Craignez-vous d’être instrumentalisé ?

Je travaille depuis près de vingt ans sur les classes populaires et l’émergence d’une nouvelle géographie sociale. Contrairement aux chercheurs « traditionnels », je ne prétends pas à une hypothétique objectivité « vue d’en haut ». Ma démarche est empirique et dépourvue de tout jugement moral. Je n’en considère pas moins que la place des classes populaires dans les sociétés mondialisées est un sujet central, dont j’aimerais que l’ensemble des partis politiques, gauche et droite confondues, se saisissent pour en débattre. Or, j’ai beau venir de la gauche, je considère que les intellectuels de gauche ne sont pas plus proches du peuple que ceux de droite, même quand ils disent s’en préoccuper. Ce qui les distingue, c’est l’idée qu’ils se font du peuple, un peuple pour partie fantasmé. Dans les deux camps, mais, finalement, peut-être encore plus dans l’un que dans l’autre… Quoi qu’il en soit, c’est dans cet état d’esprit que je rencontre des politiques, à gauche mais aussi à droite. L’instrumentalisation dont je pourrais faire l’objet me semble avoir beaucoup moins d’importance que le destin des classes populaires : je ne joue pas ma gloire ou ma carrière ! Alors, je ne suis évidemment pas dupe des démarches électoralistes, mais, je le répète, elles ne sont l’apanage d’aucun camp. Et si elles conduisent à une prise de conscience du caractère crucial de cet enjeu, c’est toujours ça de gagné !

Sauf que cette prise de conscience a toutes les chances de durer ce que durent les campagnes électorales…

Peut-être, mais c’est toujours mieux que si elle n’existait pas du tout, non ? Je ne suis pas naïf : si tous les candidats et tous les partis se sont intéressés à mes travaux − et la gauche depuis plus longtemps que la droite −, ce n’est pas parce qu’ils ont été touchés par la grâce ouvrière, mais parce que tous savent que le vote des classes populaires est déterminant pour l’élection présidentielle, dernier scrutin où elles se déplacent massivement, comme en témoigne l’analyse des taux de participation. Pour résumer la situation, je dirais que Sarkozy s’est intéressé aux classes populaires parce qu’elles l’avaient fait gagner en 2007, Hollande parce qu’elles pouvaient le faire perdre et Marine Le Pen parce qu’elles constituent le cœur de sa base électorale. La séquence « présidentielle/classes populaires » étant achevée, on assiste à un retour des « élections sans le peuple » où les classes populaires ne vont pas voter et où on n’aborde plus les thématiques de fond, ceci expliquant en partie cela. Marquées par un taux d’abstention record, elles sont souvent gagnées largement par la gauche. Et au bout du compte, elles permettent aux grands partis de maintenir leur ligne libérale – les législatives du 17 juin ne faisant pas exception. Notons à ce titre que tous ceux qui étaient si préoccupés par les classes populaires avant l’élection présidentielle ne paraissent guère perturbés aujourd’hui par leur quasi absence du Parlement…[/access]

 

*Photo : Antony Drugeon

Liban : du rififi chez les sunnites

1

Après les échauffourées sporadiques entre alaouites et sunnites dans la ville septentrionale de Tripoli, un nouveau ferment de discorde confessionnelle se développement à Saïda, à l’autre extrémité du pays.

Depuis mercredi dernier, le cheikh sunnite Assir organise un sit-in destiné à protester contre l’arsenal du Hezbollah, qu’il dénonce comme un Etat dans l’Etat indéfectiblement lié au régime de Bachar al-Assad. Après l’échec de sa campagne médiatique anti-Hezbollah, dont s’est désolidarisé le courant du Futur de Saad Hariri, l’imam sunnite a choisi l’épreuve de force sur le bitume en bloquant la principale voie d’accès à Saïda. Sa méthode, fortement contestée, fait évidemment écho à l’immense campement de l’opposition à Beyrouth de fin 2006 à mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés chrétiens aounistes occupaient la place des Martyrs et la place Riad el-Solh en pleine paralysie institutionnelle. Il avait alors fallu un véritable début de déflagration civile pour débloquer la situation, avec l’intercession du Qatar et l’élection du commandant en chef des armées Michel Sleimane comme président de la République de consensus.

Quatre ans plus tard, l’initiative isolée de cheikh Assir manifeste surtout la marginalisation politique ressentie par une partie de la rue sunnite, frustrée par l’attentisme des autorités libanaises face à la crise syrienne et l’alignement systématique sur les positions – globalement- légalistes du clan Hariri. Dans son face à face avec le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, cheikh Assir n’a ainsi pas hésité à prendre à parti l’ancien Premier ministre et bras droit de Rafic Hariri Fouad Siniora, après que ce dernier l’a intimé de rentrer dans le rang : « Aujourd’hui, on nous place face à deux options : ou bien accepter l’hégémonie (du Hezbollah) et nous taire, ou bien ne pas l’accepter, mais à la façon de Saad Hariri, de Fouad Siniora et d’autres. Cela consiste à aller jusqu’à la banlieue sud pour bazarder le sang de Rafic Hariri, puis à continuer jusqu’au Qatar avec le revolver sur la tempe, et enfin à terminer le voyage chez Bachar (al-Assad) le criminel ». Jurant par ses grands dieux que son opération se veut entièrement pacifique, l’imam radical exhorte ses hommes à périr sous les balles des forces de sécurité si l’assaut était donné contre le campement. S’adressant directement au chef du Hezbollah, il n’y va pas non plus par quatre chemins : « Je jure par Dieu que toi, Nasrallah, je ne te laisserai pas dormir la nuit si tu ne te décides pas à mieux te comporter avec nous. Je vais t’en faire payer le prix. Cela ne fait que commencer. »

Si l’on met de côté la virulence des propos, l’examen de l’agenda politique d’Ahmad Assir révèle le fin politique qu’il est. En bon stratège, il ranime le spectre de l’affrontement interconfessionnel chiites/sunnites à point nommé : quatre ans après les événements de Beyrouth-Ouest et la démonstration de force du Hezbollah, et surtout en plein pourrissement du conflit syrien. Comme je l’expliquais la semaine dernière sur les ondes, l’affaire syrienne vient bel et bien de prendre un tour irréversible : bien qu’équipés d’armes légères (mortiers, obus, explosifs), les insurgés mènent désormais des actions de guérilla en pleine rue et en plein Damas, du jamais vu de mémoire de levantin…

Bien qu’il faille rester prudent, comme toujours lorsqu’un attentat se produit en Syrie, l’attaque d’une télévision officielle syrienne ainsi que la double explosion survenue la semaine dernière sur le parking du palais de justice de Damas, au beau milieu de la place Marjeh, non loin du souk central Hamidiyeh, laissent craindre de véritables scènes de guerre urbaine. Et sur la scène diplomatique, les efforts Kofi Annan n’ont accouché que d’un accord minimal de transition à propos duquel Russes, Américains et Syriens livrent chacun leur propre interprétation.

Le cheikh Assir n’a donc pas choisi son calendrier et sa cible par hasard. Acculé à l’autocritique, son inexpugnable ennemi cheikh Nasrallah fait actuellement face à l’offensive d’une partie de l’opposition syrienne, qui a revendiqué l’enlèvement de pèlerins chiites libanais à Alep en représailles à la solidarité sans failles du Parti de Dieu avec le pouvoir des Assad.

Mais Assir n’a certainement pas que la chute du régime de Damas et le désarmement du Hezbollah en tête. A un an des élections législatives libanaises, il maintient le rapport de forces au sein même de sa confession en tenant tête aux velléités modératrices de Saad Hariri. Or, ce dernier, comme tout politicien, doit non seulement donner des gages à ses futurs partenaires et alliés (Phalanges et Forces Libanaises chrétiennes voire Parti Socialiste Progressiste du druze Walid Joumblatt) mais aussi rassurer sa base la plus radicale. Car qui sait de quoi l’avenir de la région sera fait en 2013 ? Les Assad ne contrôleront-ils plus qu’un réduit alaouite au nord-ouest de la Syrie et/ou un officier alaouite aura mis la main sur le palais présidentiel de Damas avec l’appui russe tandis que plusieurs petits Etats à base ethnoconfessionnels fleuriront sur les décombres de la République Arabe Syrienne ? Et si les Frères Musulmans syriens parvenaient aux portes du pouvoir, comme leurs épigones tunisiens et égyptiens ?

Dans tous les cas de figure, la rue sunnite comptera lourdement dans le verdict des urnes, a fortiori dans un scrutin aussi panaché et confessionnalisé que les élections libanaises. Qu’il déplace ou non son sit-in de Saïda, le cheikh Assir a déjà marqué les esprits. Et donc gagné son duel à distance avec le Hezbollah.

Et la « gauche » devint anti-laïque…

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Si l’idée de gauche a encore un intérêt, c’est de définir le mouvement d’émancipation qui promeut l’égale liberté de tous. Mais on dirait que, pour certaines forces de gauche, cet idéal d’émancipation peut aujourd’hui se dispenser de critiquer les prétentions politiques de la religion, voire les exploiter. Faire de l’agit-prop en mobilisant les tendances théologico-politiques de notre temps est plus facile que traiter la question sociale (pour la gauche sociale-libérale) ou travailler sérieusement à rompre avec le capitalisme (cas d’une gauche ultra). En acceptant ces revendications religieuses, qui sont des produits culturels du capitalisme tardif, ces gauches anti-laïques sont faussement subversives et peut-être dangereuses. Cette hypothèse se vérifie aussi bien en Orient, comme le montre l’expérience irano-libanaise, qu’en Occident.[access capability= »lire_inedits »]

En Iran, aujourd’hui, le « Guide de la Révolution » dispose d’un droit de veto, conformément au principe du chiisme politique − velayat-e-faqih − ou « gouvernorat du juriste théologien », qui ne pourra prendre fin qu’avec le retour de l’imam caché. Un des meilleurs spécialistes de l’Iran contemporain, Yann Richard, peu suspect d’une hostilité de principe envers la République islamique, écrit : « Si le Parlement de Téhéran est un lieu de débats […] il ne peut modifier sérieusement les orientations du régime » (L’Iran, La Martinière, 2006). Dans ce contexte, ni les luttes de factions, ni la pratique de l’alternance ne suffisent à définir une démocratie réelle. Il est donc logique que la gauche laïque iranienne, quasiment exterminée durant les années 1980 par la contre-révolution islamiste, tienne aujourd’hui un discours ouvertement anticlérical et parfois antireligieux : rappelons que l’islam politique d’État a liquidé ses opposants par dizaines de milliers, jusque dans les prisons. Or, après un début d’institutionnalisation qui avait suivi la phase inaugurale, aussi terroriste que belliciste, l’année 2009 a été marquée par un renouveau du despotisme qui, en rappelant la vraie nature de la République islamique d’Iran, éclaire le soutien que lui apportent des États et des individus.

Dans le monde arabe, les causes du revival théologico-politique sont connues : délitement de l’idéal laïque associé à l’échec des régimes modernisateurs, occupation continuée des territoires palestiniens et retour d’un impérialisme américain direct durant les années 1990. En 2006, le « Congrès de Beyrouth » qui prétendait fédérer la résistance contre Israël offrit un spectacle médiatique révélateur : des militants « de gauche » venus du monde entier s’affichant sans états d’âme avec les responsables de la branche libanaise du Hezbollah. Que celui-ci ait interdit à une association homosexuelle de participer à la réunion ne semble avoir gêné personne. Derrière la communion anti-impérialiste et antisioniste perçait la soumission de l’ultra-gauche présente aux thèses islamistes, dérive notamment incarnée par Michèle Sibony qui rendit compte de l’événement dans le périodique suisse SolidaritéS (7/12/2006). Dans un article intitulé « Pour la paix, des juifs à Beyrouth », elle écrivait : « Il y a des points communs entre des partis de la résistance musulmane et ceux de la gauche traditionnelle, il y a des idées, des analyses communes, y a-t-il déjà un langage commun ? Je ne le crois pas et il se pourrait que notre travail ici soit de créer ce langage commun, de définir et d’affiner des concepts qui puissent être reconnus communs : le droit à la résistance, les droits civiques, les droits des femmes, les droits des minorités, les projets de société. Il me semble important de travailler ici et ensemble à l’élaboration de ce langage commun de la résistance commune pour pouvoir l’opposer à celui, diviseur, conquérant et ravageur, du choc des civilisations. »

Le Hezbollah libanais fascine, à droite comme à gauche, en particulier depuis l’échec d’Israël au Liban, en juillet 2006, qui a décuplé l’autorité de son chef, Hassan Nasrallah, parfois assimilé à un nouveau Saladin. Or, ce parti prétendument libanais reconnaît l’autorité du « Guide de la Révolution ». Son chef s’en est expliqué dans une interview accordée à Alain Gresh en 2007 : « Le velayat-e-faqih, c’est l’allégeance à un homme, pas à un pays. Aujourd’hui, le velayat-e-faqih est iranien, hier il était irakien, et demain il sera peut-être libanais. » C’est précisément ce lien de vassalité qui devrait poser un problème à la gauche, au sens classique du terme, dès lors que celle-ci fait prévaloir les liens politiques sur les liens personnels. Malheureusement, l’infinie complaisance de Gresh ne lui a pas permis d’aborder ce genre de questions…

Que l’aveu de Nasrallah n’ait posé aucun problème au Parti communiste libanais en dit long sur la déréliction de celui-ci ou de ses vestiges : tous ceux qui, à l’image de son théoricien Mahdi Amil ou du journaliste Samir Kassir, refusaient de cautionner la férule des islamo-nationalistes ont été assassinés ou contraints à l’exil. Il faut donc se demander comment le Hezbollah a pu s’arroger le monopole de la résistance libanaise à Israël. La réponse est simple : grâce au soutien de la Syrie et de l’Iran, il a méthodiquement affaibli l’État libanais, ce qui lui a permis de se doter d’une milice surarmée. Aveuglée par son anti-étatisme obsessionnel, l’ultragauche ne comprend rien à ce type de situation. Dans L’Insurrection qui vient, le « Comité invisible » (tout un programme !), conjuguant naïveté et radicalisme d’opérette, s’appuie sur le cas du Hezbollah pour affirmer que les « partis islamiques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer la faiblesse de l’État ». En réalité, avant d’en être le bénéficiaire, le Hezbollah est l’un des principaux responsables du délitement de l’Etat libanais.

La gauche occidentale et la question laïque

Les nombreux ralliements à l’islam politique dans le monde arabo-musulman ont posé un problème sérieux aux gauches européennes qui, négligeant un prolétariat tenté par la droite, voire par l’extrême droite, avaient érigé les populations immigrées d’Occident en nouvelle classe dominée, donc en nouveau terrain de chasse politique. Redoutant de froisser la religiosité, supposée ou réelle, des migrants ou de leurs enfants, elles ont sacrifié leur rêve laïque sur l’autel de la lutte des peuples contre le Capital, quitte à tolérer l’intolérable − au nom de la tolérance, cela va sans dire. Le prestige de régimes latino-américains tels celui de Chavez au Venezuela, grand allié de l’Iran, a conféré à cette bouillie idéologique un parfum de romantisme révolutionnaire.

On a donc assisté à l’émergence en Europe d’un néo-gauchisme qui aboutit à un ethnocentrisme paradoxal : non seulement cette gauche radicale européenne a renoncé, chez elle, à défendre la laïcité, mais elle s’autorise à donner des leçons à la gauche laïque en Orient qu’elle soupçonne d’être soumise aux puissances impérialistes. En réalité, en Orient comme en Occident, on assiste à la montée en puissance des appartenances ethniques, religieuses ou autres: les « sociétés civiles » sont parfois bien moins libérales que les Etats.

La crise d’une civilisation libérale incapable de produire un bien commun et la déroute des religions de l’avenir expliquent le succès de cette gauche qui conjugue nostalgie de l’origine et quête de la transcendance. Mais le plus inquiétant est son pouvoir d’intimidation : la passivité gênée des pouvoirs politiques occidentaux dans l’affaire dite des « caricatures de Mahomet » laisse penser que Salman Rushdie ne bénéficierait pas aujourd’hui de la protection qui lui fut accordée (à ce sujet, voir l’ouvrage de Jeanne Favret-Saada, Comment produire une crise mondiale avec douze petits dessins. La cause palestinienne n’a malheureusement pas échappé à cette préemption du politique par le religieux. Ainsi
Michael Warschawski et quelques autres écrivent-ils ces phrases incroyables dans une pétition contre les caricatures de Mahomet : « Les musulmans n’ont jamais blâmé Jésus-Christ pour les nombreuses atrocités qui ont été commises dans le monde entier au nom du christianisme […] Nous appelons à une présentation sérieuse du Prophète de l’islam par l’Occident. » Que des défenseurs d’une cause nationale légitime en soient arrivés à penser un conflit politique en termes de choc des religions ou des civilisations a de quoi déprimer ou effrayer.

Il ne s’agit pas pour autant de baisser les bras devant ces nouvelles gauches qui instrumentalisent la religion, que ce soit au nom des déshérités ou sous l’étendard de la tolérance. Car sans la laïcité, la tolérance n’est que l’autre nom d’un laisser-faire qui aboutit forcément à la domination de la majorité sur la minorité. Face à l’alliance de l’obscurantisme et d’un progressisme dévoyé, il est urgent, dans nos pays comme dans le monde arabe, d’œuvrer à la renaissance d’une gauche de la Raison.

Les évolutions sociales et politiques, en Occident comme en Orient, sont assez défavorables, à court terme, à la laïcité. En France, celle-ci est devenu un ciment fragile de cet alliage politique improbable de la « gauche ». La défaite provisoire de la gauche laïque en Orient doit ainsi nous inciter à défendre plus que jamais ce trésor qu’est la laïcité contre les tentatives visant à utiliser politiquement le religieux ou à sacraliser des causes proprement politiques. Il est toutefois probable, qu’à long terme, l’islam politique ne séduira pas les masses, à l’image du soviétisme du siècle passé. Les révolutions arabes contemporaines et l’évolution de la société iranienne pourraient surprendre plus d’un sceptique. Mais, pour l’heure, il reste beaucoup à faire pour que l’idéal de l’émancipation, entendue comme capacité de chacun d’entre nous à modeler son destin singulier, ne soit plus assimilée à une « ruse de l’impérialisme ».

Pour être efficace, le combat pour la laïcité doit être aussi une lutte pour l’avènement d’une société post-capitaliste, c’est-à-dire d’une société qui aura dépassé le libéralisme réellement existant et institué une économie du Bien Commun. Mais, en aucun cas, comme le font les gauches irrationnelles, on ne saurait contester la légitimité des institutions laïques d’une république, tout imparfaite soit-elle, au nom de lendemains qui chantent. La voie du socialisme de la liberté est dans le chemin qui y mène, comme le montre, a contrario, la catastrophe des « socialismes réels » du siècle passé.[/access]

*Photo : http://oforchristsakes.wordpress.com

Lyon : agression antisémite contre un élève d’Ozar Hatorah

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C’est le ministère de l’Intérieur qui vient de l’annoncer : un élève du lycée juif toulousain Ozar Hatorah – celui-là même, donc, où Merah a perpétré son massacre d’enfants- a été victime d’une agression antisémite dans un train reliant Lyon à Toulouse. Les deux coupables présumés sont en garde à vue à Lyon.

Le jeune homme souffre d’une interruption temporaire de travail de huit jours. Il a déposé plainte dans la nuit au commissariat de Lyon et « les identités des deux agresseurs sont connues grâce à l’action en gare de la police ferroviaire », précise le ministère de l’Intérieur. D’après les premiers éléments de l’enquête, l’adolescent aurait été pris à partie dans un compartiment après que les deux suspects ont remarqué une chaîne à son cou.

« Un adolescent de 17 ans portant un signe religieux distinctif et par ailleurs scolarisé à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, a été pris à partie et insulté par deux individus. L’adolescent a ensuite été agressé au niveau de la plate-forme des toilettes par ces deux mêmes individus qui l’ont roué de coups », rapporte ainsi le ministère.

« Seule l’intervention d’un passager et des contrôleurs de la SNCF a pu mettre un terme aux violences », poursuit le ministère qui juge que « ces actes d’une extrême violence sont inadmissibles ». Le porte-parole de Manuel Valls a à cette occasion réaffirmé sa volonté de « combattre toutes les résurgences de ce mal profond qu’est l’antisémitisme ».

Ce que le ministère ne rappelle pas, en revanche, c’est qu’après l’agression antisémite dont avaient été victimes, il y a un mois, trois jeunes juifs à Villeurbanne, près de Lyon, les coupables, tous issus des « quartiers sensibles » avaient été remis en liberté à l’issue de leur garde à vue, contre l’avis du parquet…

En ira-t-il de même cette fois ?

*Photo : Fabien Perissinotto

Face à Ayrault, une droite sous influence

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Le comportement des députés de droite lors de la déclaration de politique générale de Jean-Marc Ayrault (lazzis, grimaces, bras levés au ciel etc.) était sans doute destiné à montrer aux Français que, loin d’être abattue, la nouvelle opposition allait mener la vie dure au nouveau pouvoir. On peut douter que le spectacle de cette agitation à l’écoute d’un discours catalogue sans surprise et dénué du moindre lyrisme, ait fait marquer des points pour l’UMP et ses alliés dans une opinion encore bienveillante envers le président de la République et son Premier ministre. En se montrant collectivement agressive pour la galerie, cette droite parlementaire voulait également démontrer que « la guerre des chefs » pour la présidence de l’UMP déclenchée dès le lendemain de la défaite électorale du 17 juin n’entamait en rien sa cohésion face à la gauche victorieuse. Elle se voulait ainsi la digne héritière de ces gaullistes historiques qui, selon l’expression du regretté Robert-André Vivien[1. Robert-André Vivien (1923-1995) député gaulliste du Val-de-Marne de 1962 à 1995. Il était célèbre pour la qualité de ses interruptions des orateurs à l’Assemblée nationale], étaient tels une meute de loups, qui se déchirent entre eux, mais chassent en  meute. Un chahut collectif peut, certes, faire oublier un instant les tensions, rivalités, inimitiés qui font l’ordinaire de la vie d’une classe de collège comme celle d’un parti politique, mais il ne saurait tenir lieu de discours destiné à gagner la confiance du peuple.

Dans ce domaine, c’est plutôt la cacophonie qui règne, car les principaux dirigeants de l’UMP se déchirent sur le passé récent, notamment sur la manière dont a été menée la campagne de Nicolas Sarkozy. A la différence du débat au sein du PS lors des primaires, qui portait sur des choix d’avenir, celui qui s’ouvre pour l’élection du président de l’UMP se limite, pour l’instant, à un règlement de comptes entre ceux qui assument la ligne suivie lors de la campagne présidentielle (Jean-François Copé) et ceux qui dénoncent aujourd’hui la prétendue « droitisation » de cette campagne incarnée par le sulfureux conseiller Patrick Buisson (NKM, Roselyne Bachelot, Chantal Jouanno). François Fillon reste prudemment hors de cette polémique, mais n’interdit pas à ses partisans d’y mettre leur grain de sel. Quant à Alain Juppé, sa posture de vieux sage qui garderait la maison jusqu’à la désignation du candidat à la présidentielle de 2017 le contraint à tenir un discours rassembleur pour ne vexer personne.

Ce type d’affrontement n’est pas de nature à doter la droite française d’un corpus idéologique et programmatique se fondant sur une analyse approfondie du quinquennat écoulé, de ses réussites (oui, elles existent) et de ses échecs. On observe, pour l’instant, aucune autonomie de pensée dans cette droite déboussolée, sommée chaque jour de s’expliquer sur des thèmes que lui impose la gauche politique et médiatique comme la « droitisation » de l’UMP et la tentation d’alliance avec le Front National. Lancer, comme le propose J.F. Copé, un débat sur les «  valeurs » de la droite républicaine, c’est aussi céder aux pressions de cette même gauche qui met constamment en cause la vertu républicaine de l’autre camp.

D’ailleurs, pourquoi un parti politique devrait-il être producteur de valeurs qui le distinguent des autres ? La droite, comme la gauche, rassemblent des individus dont les convictions éthiques peuvent diverger sur des questions dites « sociétales» (avortement, mariage gay, euthanasie). S’il s’agit de s’approprier de manière partisane un patrimoine commun (la Nation, le drapeau, la laïcité etc.), il faut que soit déniée au camp d’en face la légitimité à les incarner, donc à transformer l’adversaire politique en ennemi à abattre. Ce que la gauche a parfaitement su faire en utilisant à son profit l’antisarkozysme viscéral distillé pendant cinq ans par une classe politico-médiatique majoritairement acquise à cette cause.

La droite ne reviendra pas au pouvoir parce qu’elle aura mis en ordre ses « valeurs ». Le peuple ne veut pas d’un pouvoir qui vous fasse la morale, mais d’un gouvernement qui agisse avec lucidité et compétence dans une époque où les idéologies d’hier ne sont d’aucune utilité pour naviguer en temps de crise.

Traditionnellement, la droite était créditée d’une plus grande compétence économique que la gauche, réputée dépensière. On lui faisait également plus confiance sur les questions de sécurité face à une gauche supposée laxiste dans ce domaine.

Or, aujourd’hui cet avantage  n’est plus aussi évident, car la gauche a tiré les leçons du 21 avril 2002. Le programme économique de François Hollande peut être qualifié de « blairiste », même si ce terme est rejeté avec horreur sur les bancs socialistes. L’orientation donnée par Manuel Valls au ministère de l’Intérieur ne laisse pas beaucoup de champ à une critique de la permissivité d’une gauche inspirée par les sociologues habituels de la culture de l’excuse.

La droite devrait donc se soucier prioritairement de reconquérir ce capital de confiance dans ces deux domaines essentiels. Comment ? En ne se laissant pas intimider par les anathèmes de la gauche : non, le libéralisme n’est pas un gros mot et la droite serait dans son rôle en proposant plus de liberté et moins de contraintes aux acteurs de l’économie nationale. Le discrédit dont souffre actuellement ce terme dans l’opinion à la suite de la crise des subprimes aux Etats-Unis ne pourra éternellement masquer que le libéralisme est le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres, pour assurer le bien-être matériel des populations des pays avancés.

Elle doit également articuler un discours répondant à cette « insécurité culturelle » [2. Expression inventée par le politologue Laurent Bouvet.] ressentie par bon nombre de Français de toutes origines devant les formes prises par cette fameuse « diversité » des composantes de la société française. La présence de plus en plus visible d’un mode de vie islamiste dans nos villes inquiète, et faute d’une réponse adaptée à la complexité du problème, on laisse le champ libre aux démagogues. L’affirmation républicaine, le refus des quotas, l’affirmation des limites à ne pas franchir dans la « différenciation » pourraient constituer les piliers d’un discours de droite crédible sur cette question.

Le futur chef de la droite, quel qu’il soit, ne pourra pas faire l’économie de ce qui fait l’honneur de la politique : mettre des idées en mouvement dans la société, et se donner les moyens de les mettre en œuvre.

*Photo : Patrick Peccatte- Libération

France-Hongrie : le match !

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Le football étant d’actualité, l’idée me vient d’imaginer un match France-Hongrie. En l’état actuel, je crois bien que même les Hongrois pourraient nous battre, ce qui n’est pas peu dire…

Qu’en serait-il, si nous organisions une compétition entre les équipes entraînées par les couples Hollande-Ayrault et Orbán-Matolcsy[1. György Matolcsy est le ministre de l’économie hongrois.] ?

J’apprends que le pouvoir d’achat des Francais a baissé de 1,2% en un an, un record depuis 1984 (1,9%). Voilà qui n’est certes pas brillant. Et en Hongrie ? Il a fléchi de près de 4% cette année (pour un salaire net moyen de 520 euros). Alors que le taux inférieur de TVA est passé en France, sous un flot de protestations, de 5,5% à 7% (sauf gaz et électricité), il est en Hongrie d’au moins 18% sur les produits alimentaires de base et le chauffage urbain… mais de 27% sur le gaz, l’électricité, l’eau et le téléphone !

Ce taux de 27% est le plus élevé d’Europe. Pour un salaire brut minimum de 1 400 euros en France contre 300 euros en Hongrie. Sans parler des indemnités chômage limitées à 3 mois, des pensions d’invalidité sucrées par dizaines de milliers (ramenées en moyenne de 80 000 à 28 000 forints, autrement dit de 280 à 100 euros par mois).

Nous pourrions continuer longtemps ce petit jeu. Si j’insiste un peu lourdement, c’est que le ministre de l’Economie nationale György Matolcsy répète que la Hongrie est à la pointe de l’Europe et se sort de la crise alors que les autres pays y resteraient empêtrés.

Au-delà de ces chiffres, sur lesquels on pourrait débattre à l’infini, ce qui m’interpelle est ce dogme sans cesse martelé par Viktor Orbán selon lequel ce n’est pas sur les revenus, mais sur la consommation (produits et services) qu’il convient de taxer la population. Ceci au nom d’un principe d’égalité et de justice.

Un contresens. Qui va d’ailleurs contre la tendance générale en Europe. Je sais que le gouvernement Ayraut prépare une série de nouvelles taxes qui risque d’être douloureuse. Malgré tout, l’impôt français sur le revenu reste réparti sur une série de tranches et de taux bien affinés.

Alors que le Premier ministre français annonce la création d’une tranche supplémentaire à 45%, son homologue hongrois défend le principe d’une seule tranche pour tous: 16%, point à la ligne !

Résultat : le budget de la Hongrie perd chaque année 500 milliards de forints, au profit de 20% de privilégiés (revenus supérieurs qui voient leur impôt diminuer de moitié), de 20% aux revenus moyens-supérieurs inchangés, les 60% restants de couches moyennes et basses étant davantage imposés. Tout cela alors que 37% des Hongrois vivent en dessous du minimum vital !

D’un autre côté, le gouvernement hongrois multiplie à l’infini les taxes sur les produits et services les plus divers. 28 en deux ans! Les deux dernières trouvailles : un impôt « sur les transactions » et une taxe sur les communications téléphoniques. Prétendument inspirée de la taxe Tobin, la taxe sur les transactions en trahit l’esprit, car au lieu de s’attaquer à spéculation, elle s’en prend directement aux ménages et aux entreprises: 0,1% sur tous les mouvements de fonds : virements bancaires, retraits en billetterie, voire réglement des factures à la Poste. Inutile de vous faire un dessin, vous en mesurez certainement les conséquences (renforcement de l’économie souterraine, surcoût de gestion pour les banques. Rentrée prévue: entre 50 et 100 millards de forints, soit une cagnotte de cinq à dix fois inférieure à la perte générée par l’introduction du taux unique sur les revenus. Un autre impôt sera prélevé sur l’ensemble des communications téléphoniques (fixes et mobiles, SMS inclus) qui devrait rapporter entre 30 et 50 milliards de forints. Pour des communications déjà frappées d’une TVA de 27%. Et ainsi de suite. Nous pourrions prolonger la liste, avec certaines taxes des plus saugrenues.

A la décharge du gouvernement Orbán, il envisage de scinder la TVA en cinq taux au lieu de deux, s’échelonnant de 5% à 30%, ce qui assurerait un partage de l’impôt plus affiné donc plus juste. Seul hic : Bruxelles l’interdit.

Il n’empêche, Orbán s’acharne à défendre le taux d’imposition unique sur les revenus. Plus qu’une question idéologique, j’y vois le signe d’un entêtement intraitable. Les grands hommes d’Etat savent reconnaître certaines de leurs erreurs. Orbán est assurément un politicien habile… mais un grand homme d’Etat ? Cela reste à prouver.

L’assimilationnisme républicain a vécu

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Pour vous, un autre enseignement de l’élection présidentielle est que Marine Le Pen grignote une partie d’un électorat autrefois considéré comme acquis à la gauche : les fonctionnaires. Quelle est l’étendue du phénomène et comment l’expliquez-vous ?

L’explication est simple : le Front national a une sociologie de gauche ! Ce fait s’est encore confirmé et précisé au premier tour de la présidentielle, avec un important vote Marine Le Pen en provenance de la fonction publique. Pour l’essentiel, il s’agit de fonctionnaires de catégories B et surtout C, c’est-à-dire ceux qui, tout en restant protégés par leur statut, subissent objectivement une dégradation de leur niveau de vie, due essentiellement au renchérissement du foncier et à la hausse du prix de l’énergie, et dont les enfants sont confrontés à l’absence de perspective et d’espoir d’ascension sociale. Si on ajoute le fait que ces petits fonctionnaires occupent généralement des postes en contact direct avec le public et qu’ils habitent des quartiers où la vie s’est dégradée, on peut comprendre pourquoi, comme l’ensemble de l’électorat frontiste, ils sont sensibles aux thématiques d’immigration et d’insécurité.[access capability= »lire_inedits »]

Puisque vous évoquez les quartiers populaires et la mixité sociale, rappelons que votre diagnostic est sans appel : la ghettoïsation et le séparatisme ethnique seraient déjà à l’œuvre…

Attention, dans Fractures françaises[1. Fractures françaises, François Bourin éditeur, 2010. Voir également : « Le prolo n’existe plus », entretien avec Christophe Guilluy, Causeur Magazine n°35, mai 2011.], j’essaie de montrer que les causes du séparatisme sont multiples et obéissent à plusieurs logiques − économique, foncière, sociale et, finalement, culturelle. Dans ce contexte, la question cruciale est celle de l’instabilité démographique. Nous sommes à l’ère de minorités et de majorités relatives variant dans le temps et dans l’espace à l’intérieur d’une société multiculturelle. Devenir « minoritaire » dans son immeuble ou son quartier est parfois inévitable. Quand on ne jouit pas de revenus suffisants pour envisager un déménagement, cette instabilité démographique peut être très anxiogène. L’ampleur du vote FN en Seine-et-Marne, y compris dans des communes sans immigrés, est directement liée à ce type de situation. Un grand nombre des habitants des quartiers pavillonnaires seine-et-marnais se sont installés dans ces secteurs après avoir quitté les logements sociaux qu’ils occupaient en Seine-Saint-Denis dans les années 1980-1990. Aujourd’hui, alors que les populations d’origine étrangère acquièrent des maisons individuelles, ils craignent à nouveau d’être rattrapés par cette réalité.

Cela prouve-t-il que la cohabitation est problématique, même quand les immigrés extra-européens sont minoritaires ? Et faut-il en conclure que les Français sont de plus en plus racistes et pas seulement heurtés par les pratiques et les modes de vie qui leur semblent étrangers à la tradition nationale ?

Dans une société multiculturelle, « l’autre » ne devient pas « soi ». Dans ce contexte la question de l’instabilité démographique devient essentielle. « Vais-je continuer à vivre dans un environnement « familier » ?» C’est ça la question que se posent bon nombre de Français, surtout quand ils n’ont pas les moyens de se protéger derrière des « frontières culturelles » invisibles, que les bobos érigent, par exemple, en contournant la carte scolaire. En réalité, plus que le racisme, c’est l’absence de discours clair sur la question de la régulation des flux migratoires, et donc la peur de devenir minoritaire, qui explique que le rejet de l’immigration progresse.

En tout cas, le séparatisme peut parfois sembler préférable à un « métissage » qui ne marche pas : l’îlot chinois du 13e arrondissement de Paris reste relativement paisible, alors que Chinois et Maghrébins s’affrontent à Belleville…

À Belleville, les tensions entre Chinois et Maghrébins résultent des agressions dont les Asiatiques sont victimes, phénomène qui est d’ailleurs observé dans l’ensemble de la région. Cela explique pourquoi, il y a deux ans, la manifestation organisée à Belleville par les Chinois du quartier avait attiré des Asiatiques du 13e arrondissement, mais aussi ceux de toute la région parisienne.

Cela ne prouve-t-il pas l’existence d’un communautarisme viable que vous semblez refuser au nom d’une vision surannée de la République, en vous accrochant au modèle assimilationniste républicain, dont vous êtes pourtant bien obligé de constater l’obsolescence ?

S’il a jadis prouvé son efficacité, l’assimilationnisme républicain a vécu. C’est triste, mais c’est ainsi ! Qu’on le veuille ou non, nous vivons aujourd’hui dans une société multiculturelle. Et s’il ne s’agit pas encore de communautarisme à l’anglo-saxonne, les questions d’origine ethnique et de différences culturelles sont néanmoins de plus en plus prégnantes. Il n’est donc plus temps de se demander si on peut revenir à l’assimilation : cette page est définitivement tournée ! Aujourd’hui, il s’agit plutôt de savoir si la République est encore capable d’imposer la neutralité dans la sphère publique et d’empêcher les débordements identitaires dans les services publics. C’est-à-dire de sauver ce qui peut encore l’être.[/access]

 

*Photo : siobh.ie

Henri Guaino met la maison Bachelot à feu et à sang

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Il n’avait déjà pas pas sa langue dans sa poche quand il était conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, alors maintenant qu’il est rendu à la vie à la vie civile, Henri Guaino semble décidé à appeler un chat un chat, et à solder quelques vieux comptes au passage.

Toujours aussi malin, le tout nouveau député UMP des Yvelines prend bien garde, en ces temps troublés, de ne pas dégainer le premier. Il se contente, façon Djokovic à Winbledon, de démolir ses adversaires imprudents de son revers à deux mains.

Dernière victime en date, Roselyne Bachelot qui, dans son dernier ouvrage A feu et à sang. Carnets secrets d’une présidentielle de tous les dangers (Flammarion), explique courageusement à quel point le quinquennat passé lui a soulevé le cœur. Ce qui –quelle surprise- énerve passablement Henri Guaino, qui ne l’a pas loupée lundi sur France Info : « Je ne commente pas un livre d’une telle vulgarité de pensée, d’attitude, de comportement, les auteurs ressemblent souvent à leur livre. C’est d’une profonde vulgarité », avait-il d’abord déclaré avant d’ajouter : « Quand on a fait des pieds et des mains pendant cinq ans pour être ministre et pour rester ministre, on a un peu de dignité. Si moi je n’assumais pas la totale responsabilité de ce qui s’est passé, je serais parti. Je ne suis pas parti, j’assume. Que les autres assument aussi. Ce n’est pas une question de loyauté, mais de dignité. »

Vous en revoulez ? Y’a qu’à demander ! Invité le lendemain à La Boite à questions du Grand Journal de Canal +, Henri Guaino s’est vu poser la question suivante : « Vous êtes Roselyne Bachelot pour 24h, que faites-vous ? » Sa réponse : « Je me suicide ! »

Guerre civile à l’UMP : comme un arrière-goût de Balladur-Chirac

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Ça y est, la guerre est déclarée ! Atteint par la fièvre du samedi soir, François Fillon a enfin officialisé sa candidature à la présidence de l’UMP, lors de l’élection interne qui se tiendra au congrès de novembre.

Dans la foulée, le courageux mais pas téméraire Alain Juppé se retirait avant d’avoir avancé le moindre début de commencement de candidature, malgré les pressions en sa faveur des anciens ministres Philippe Bas et Benoist Apparu. Interruptus sans coïtus, l’hypothèse Juppé se transforme en hypothèque pour désamorcer collégialement la lutte fratricide Copé/Fillon qui se profile.

Justement, cette guéguerre, parlons-en. Les armes bien affûtées, après s’être regardés en chiens de faïence pendant des années, ces non-amis de vingt ans vont enfin en découdre. Président du groupe UMP à l’Assemblée puis secrétaire général d’un parti présidentiel en déshérence, Copé occupait l’espace médiatique pendant que son rival occupait discrètement son bail durable à Matignon au fil du quinquennat Sarkozy. Désormais, chacun est prêt à dégainer sa machette pour se compter et engranger les soutiens dans tous les rangs de l’UMP, au mépris de toute considération idéologique. Eh oui, la lecture simpliste et freudienne de comptoir d’un Fillon tout en tempérance aristotélicienne, ancré au centre-droit, affrontant l’immonde droitier Copé qui avalerait son bol de Patrick Buisson le matin avant d’aller trimer au turbin, fait long feu. Si l’on examine les troupes de l’un et de l’autre, mais aussi leur politique en tant que ministres de Chirac puis supplétifs de Sarkozy, la nuance dépasse mal l’épaisseur de la feuille de papier à cigarette. Pour vous le prouver, battons le rappel des effectifs. A chacun ses centristes : Marc-Philippe Daubresse, Jean-Pierre Raffarin, Marc Laffineur et le radical Jean Léonetti côté Copé ; les sociétalistes Nathalie Kosciusko-Morizet, Chantal Jouanno et Roselyne Bachelot dans l’escarcelle de Fillon. A la droite de l’UMP, Eric Ciotti vient de déclarer sa flamme à l’ancien Premier ministre et rejoint le souverainiste Droite Pop Jacques Myard tandis que Claude Goasguen et Lionnel Luca devraient grossir les rangs de l’escouade copéiste. A quelques recrues libérales près – Chatel, Longuet, Novelli soutiennent Copé – le match idéologique les met presque à égalité.

Pour un peu, on se croirait revenu aux heures les plus sombres de l’histoire de la droite française, lorsque le duel Chirac-Balladur électrisait les bancs d’un Palais-Bourbon outrageusement acquis à la droite UDF-RPR, entre 1993 et 1995. A l’époque, l’idéologie n’en menait pas plus large, chacun de deux belligérants composant son improbable tambouille gaullo-libéralo-souveraino-européiste à coups de ralliés. Le candidat du Monde et de TF1 unissait un assemblage hétéroclite qui allait des François de l’UDF (Léotard et Bayrou) aux post- gaullistes Pasqua, Sarkozy et Fillon (déjà !). Et Chirac n’était pas en reste avec Alain Madelin sur son flanc libéral, Séguin sur son aile gaulliste et Juppé à la manœuvre. Le futur vainqueur avait beau s’être taillé un costume sur mesures étiqueté « fracture sociale » (chez le grand tailleur Emmanuel Todd), le plan Juppé d’assainissement des comptes publics et les grandes grèves de décembre 1995 ont démontré ce qu’il en était réellement…

Je me répète : aujourd’hui comme hier, les batailles de clans et d’appareils ne recoupent aucune divergence idéologique tangible. A la veille d’une nouvelle guerre de tranchées à droite, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil de l’autre côté du Rubicon politique, chez ceux qui ont tout raflé après des années de disette électorale sur le plan national. La gauche n’a rien à envier à la désidéologisation dextriste, le combat de boue Chirac-Balladur ressemblant à une pâle resucée de la guerre nucléaire Jospin-Fabius. Au croisement des décennies 1980 et 1990, les fils de la Mitterrandie s’écharpaient copieusement de congrès apocalyptiques (Rennes) en querelles pour le Perchoir ou un maroquin ministériel. Là non plus, la cohérence doctrinale n’était pas à la fête : Fabius fut le Premier ministre d’une rigueur qu’il refusait ; et d’Arnaud Montebourg à Claude Bartolone, sa postérité ne brille pas par son uniformité idéologique. Quant au Jospin de 1995, il s’appuya à la fois sur Chevènement et les orphelins de Delors pour mieux contrer le rouge Emmanuelli.

Comme chantait Brassens, « le feu de la ville éternelle est éternel » : sitôt interrompues, les dissonances reprennent de plus belle. Gageons qu’à gauche, les premiers frimas de l’hiver hollandiste surgiront après les délicates élections européennes et locales de 2014 (municipales, sénatoriales, cantonales). Derrière les sourires de façade de la Normalie, les tensions entre hollandistes et aubrystes, habilement dissimulées depuis la fin de la primaire socialiste, ne demandent qu’à rejaillir. A quelques semaines du scrutin de l’UMP, le choix du successeur de Martine Aubry à Solférino ne devrait pas laisser Jean-Marc Ayrault indifférent, connaissant le niveau de défiance entre les deux chefs de la majorité parlementaire. En cas de gros temps sur la Hollandie, l’heure sera alors au début d’inventaire et aux préliminaires de la nouvelle guéguerre hollando-aubryste. Un président à l’Elysée, ça ne vous préserve qu’un temps…

*Photo : Patrick Peccatte- Libération.

L’Évangile selon Jean Monnet

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Jeudi et vendredi derniers, les élèves de troisième de France et de Navarre planchaient sur le Diplôme National du Brevet. Au programme, des mathématiques, du français et de l’histoire-géographie. Le sujet de cette dernière discipline a d’ailleurs retenu notre attention.
Outre une épreuve d’éducation civique consacrée au rôle du président de la République dans la Ve République et une autre consacrée aux repères chronologiques et spatiaux, toutes deux obligatoires, les élèves devaient choisir entre histoire et géographie. En Histoire, c’est la première guerre mondiale qui était au programme avec l’étude de trois documents iconographiques.

Le sujet de géographie s’intitulait sobrement : « La puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ». L’élève de quatorze ou quinze ans était ainsi invité à célébrer la formidable UE en répondant à des questions aussi ouvertes que « L’Union Européenne est une grande puissance économique et commerciale. Justifiez cette affirmation », « Dans quel secteur économique, l’union Européenne est-elle performante ? Justifiez votre réponse » et enfin, « Peut-on dire que l’Union Européenne est attractive ? Justifiez votre réponse ». Evidemment, les documents sur lesquels les élèves devaient s’appuyer étaient formidablement bien choisis. On avait un tableau reprenant les parts dans le PIB mondial, la répartition des premières firmes multinationales, la part des exportations dans le monde, la part des importations dans le monde et enfin la part de la production mondiale de véhicules, pour l’UE, la Chine, les Etats-Unis et le Japon en 2010. Un second document était un article du Figaro.fr expliquant qu’Airbus venait de dépasser Boeing. Quant au troisième, il s’agissait d’une carte d’Europe où on pouvait examiner tous les pays qui faisaient ou non partie de l’UE, de la zone euro, et ceux qui étaient candidats à entrer dans la sainte puissance économique et commerciale. Après avoir répondu à ces questions, l’élève était invité à « rédiger un paragraphe argumenté d’une vingtaine de lignes dans lequel [il présenterait] la puissance économique et commerciale de l’Union Européenne ».

Il ne s’agissait donc pas d’un exercice de géographie mais d’une épreuve d’instruction religieuse. Les évangiles selon Jean-Monnet, selon Jacques Delors, Jean Quatremer et Jean-Dominique Giuliani figurent ainsi au programme de nos collégiens. Evidemment, on ne vas pas embêter nos chers petits avec des nuances. Avec un tableau montrant l’évolution des mêmes chiffres sur les vingt dernières années, ils auraient pu donner une toute autre réponse. Pas de document sur les difficultés actuelles de la zone euro, qui aurait par exemple évoqué l’un des dix-neuf sommets de la dernière chance. Pas non plus d’article expliquant que l’avionneur Airbus, pour sauvegarder ses parts de marché, avait dû délocaliser en zone dollar. Trop compliqué pour nos chers élèves ! C’est du caté, on a dit ! Une épreuve où l’on doit réciter que l’UE est belle et que notre papa, qui fait partie des 55 % ayant voté non au TCE, est un con fini. Et que maman, qui a fait la même chose, parité oblige, est une connasse du même acabit.

On me dit dans mon oreillette que, dans leur grande majorité, les élèves auraient préféré le sujet d’histoire, ayant été quelque peu déconcertés par l’épreuve de catéchisme. Ils ont du bon sens, ces gamins.

*Photo : ManuB.

2012 : le match des identités

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À droite comme à gauche, on s’est inspiré des thèses du géographe Christophe Guilluy sur les « fractures françaises ». Il revient sur une campagne qui a vu s’affronter deux discours symétriques.

Causeur : Après la défaite de Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle, beaucoup ont glosé sur l’échec de la « stratégie Buisson » visant à siphonner l’électorat frontiste en axant la campagne sur des thématiques identitaires − lien entre insécurité et immigration, défense du « mode de vie français ». Souscrivez-vous à cette analyse ?

Christophe Guilluy : Cette thèse est absurde, même si elle rassure les défenseurs autoproclamés des « valeurs ». S’il n’avait pas choisi cette stratégie, Nicolas Sarkozy n’aurait pas dépassé 20 à 25 % des voix au premier tour et 46% au second. Compte tenu de l’état économique et social du pays, s’il avait mené une campagne au centre, axée seulement sur le « social » ou le « pouvoir d’achat », il aurait nécessairement été conduit à critiquer son propre bilan. Cette stratégie suicidaire aurait amené Marine Le Pen au second tour. Bref, tout cela n’a pas de sens. Sarkozy a mené la seule campagne possible.[access capability= »lire_inedits »]

Mais au-delà de ces considérations électorales, pensez-vous qu’il a « dérapé » sur les « valeurs », comme on le lui reproche (ce qui signifierait que l’alternative entre perdre son âme et perdre les élections est bien réelle) ?

Parler d’immigration ou de questions identitaires n’est pas un « dérapage sur les valeurs » puisqu’il s’agit de vraies questions. En revanche, on peut s’interroger sur le marketing électoral qui fait prévaloir les stratégies électorales sur les convictions. Par exemple, il y aurait matière à s’interroger sur le positionnement d’un Sarkozy qui, en fait, est certainement plus proche idéologiquement des libéraux de « Terra Nova » que de la ligne identitaire d’un Buisson…

À première vue, la victoire, certes serrée, de François Hollande semble valider les thèses de Terra Nova : les 51,5% du 6 mai ne résultent-ils pas de la conjonction de l’électorat traditionnel du PS depuis trente ans, (fonctionnaire, bobos) et des minorités (les « issus de l’immigration », les « banlieues ») théorisée par Olivier Ferrand ?

De fait, c’est bien parce qu’il a fédéré la « coalition arc-en-ciel » rêvée par Olivier Ferrand que François Hollande a gagné. Mais il faut ajouter que la « ligne Terra Nova » est en quelque sorte la face cachée de la « stratégie Buisson », puisque l’une et l’autre prennent symétriquement en compte, à partir de ses rives respectives, la fracture identitaire et culturelle qui traverse la société. D’ailleurs, en observant la campagne des deux principaux candidats, on voyait bien que leurs stratégies ne cessaient de s’alimenter mutuellement : à la focalisation sur les musulmans correspondait la fascisation par la gauche du discours de Sarkozy − que Mélenchon a traité de « petit Blanc raciste » tandis qu’Axel Kahn comparait le meeting du Trocadéro à ceux… de Nuremberg ! Peu de commentateurs ont repéré le saisissant jeu de miroirs droite/gauche dans lequel le discours sur l’« halalisation » de la société française répondait au discours sur sa fascisation. Ces deux campagnes négatives étaient donc porteuses de messages subliminaux complémentaires et opposés : « voter à gauche », c’est soutenir l’islamisation et la disparition de notre nation, d’un côté ; et « voter à droite », c’est voter raciste, voire antimusulman de l’autre.

Il faut croire que le deuxième a plus porté que le premier, donc que la France redoute plus le racisme que l’islam…

En réalité, ces deux stratégies ont parfaitement fonctionné ! Sarkozy a atteint un score inespéré, notamment parce qu’il a attiré au second tour une majorité de l’électorat frontiste, majorité plus courte qu’en 2007, d’où son échec final, mais majorité tout de même. De son côté, Hollande a réalisé des scores exceptionnels dans les Dom-Tom, les banlieues et au sein de la communauté musulmane. Cela signifie qu’indépendamment de toute préférence axiologique (pro ou anti-immigration, islamophile ou islamophobe), les discours identitaires parlent aux Français de toutes origines, notamment dans les milieux populaires.

Et même aux « prolos », d’ailleurs, puisque l’inexorable déclin du PS chez les ouvriers, entamé il y a vingt-cinq ans, semble avoir été enrayé. Il semble d’ailleurs que François Hollande partage une partie de vos analyses. En s’engageant, entre les deux tours, à réduire l’immigration de travail, le futur « président normal » n’a-t-il pas voulu courtiser l’électorat « identitaire » ?

Hollande a parfaitement compris les préoccupations des classes populaires, notamment de la classe ouvrière, concernant l’immigration. C’est pourquoi il a sensiblement fait évoluer le discours de la gauche sur la question en précisant qu’il fallait réduire l’immigration économique en temps de crise, mais aussi en concédant pour la première fois que 200 000 étrangers entraient légalement chaque année sur le territoire. Il a également, très discrètement − et très habilement − enterré le droit de vote des étrangers aux élections locales en expliquant, au cours du débat d’entre deux tours, qu’il devrait être adopté par trois cinquièmes des parlementaires ou soumis à référendum[1. À l’exception de Marc Cohen dans Causeur, aucun commentateur n’a relevé ce changement de pied, tous ayant continué à gloser, les uns pour s’enthousiasmer, les autres pour se désoler, sur cette mesure prétendument phare du programme de Hollande. [E.L.]], ce qui signifie que la mesure est repoussée à la Saint-Glinglin. Pour répondre à votre question, je dirais qu’Hollande a compris les revendications populaires, mais qu’il reste prisonnier d’un électorat toujours largement acquis au multiculturalisme.

Au-delà de ces observations, que révèle l’analyse socio-géographique des votes ? Marine Le Pen a-t-elle encore une fois « décroché le prolo » ?

Je constate que la nouvelle géographie sociale, qui oppose la « France métropolitaine » mondialisée des grandes villes et des banlieues à la « France périphérique », périurbaine, rurale, industrielle, des villes petites et moyennes, où se concentrent les « perdants » de la mondialisation, influence de plus en plus la carte électorale. Au premier tour de l’élection présidentielle, la France périphérique, qui avait porté au pouvoir Sarkozy en 2007, l’a lâché pour Marine Le Pen. On observe en outre que les grandes villes ont désormais toutes basculé à gauche, sans exception.

Et comment analysez-vous les performances de Jean-Luc Mélenchon, en particulier son faible score dans l’électorat populaire ?

Le « phénomène Mélenchon » s’est dégonflé au premier tour, puisque, malgré son incontestable talent, il n’a pas réussi à dépasser le niveau habituel du score cumulé extrême gauche-PC. Mais surtout, il a échoué à capter le vote ouvrier, ce qui était son objectif affiché. Marine Le Pen arrive en tête dans cette catégorie au sein de laquelle même Sarkozy fait mieux que le tribun du Front de Gauche − la honte ! La réalité est que Mélenchon et le FDG ne s’adressent pas aux classes populaires, mais à une petite classe moyenne, appartenant souvent à la fonction publique, qui est légitimement angoissée par son avenir et la mondialisation.

Quelques mois avant son entrée en campagne, Nicolas Sarkozy vous avait reçu à l’Élysée en compagnie d’une flopée d’élus et d’intellectuels[2. Michèle Tribalat, « Clichy-Montfermeil, c’est la France ! », Causeur Magazine n°45, mars 2012.]. Et lorsqu’on lui parle d’inégalités sociales entre les territoires, Marine Le Pen cite régulièrement vos travaux. Craignez-vous d’être instrumentalisé ?

Je travaille depuis près de vingt ans sur les classes populaires et l’émergence d’une nouvelle géographie sociale. Contrairement aux chercheurs « traditionnels », je ne prétends pas à une hypothétique objectivité « vue d’en haut ». Ma démarche est empirique et dépourvue de tout jugement moral. Je n’en considère pas moins que la place des classes populaires dans les sociétés mondialisées est un sujet central, dont j’aimerais que l’ensemble des partis politiques, gauche et droite confondues, se saisissent pour en débattre. Or, j’ai beau venir de la gauche, je considère que les intellectuels de gauche ne sont pas plus proches du peuple que ceux de droite, même quand ils disent s’en préoccuper. Ce qui les distingue, c’est l’idée qu’ils se font du peuple, un peuple pour partie fantasmé. Dans les deux camps, mais, finalement, peut-être encore plus dans l’un que dans l’autre… Quoi qu’il en soit, c’est dans cet état d’esprit que je rencontre des politiques, à gauche mais aussi à droite. L’instrumentalisation dont je pourrais faire l’objet me semble avoir beaucoup moins d’importance que le destin des classes populaires : je ne joue pas ma gloire ou ma carrière ! Alors, je ne suis évidemment pas dupe des démarches électoralistes, mais, je le répète, elles ne sont l’apanage d’aucun camp. Et si elles conduisent à une prise de conscience du caractère crucial de cet enjeu, c’est toujours ça de gagné !

Sauf que cette prise de conscience a toutes les chances de durer ce que durent les campagnes électorales…

Peut-être, mais c’est toujours mieux que si elle n’existait pas du tout, non ? Je ne suis pas naïf : si tous les candidats et tous les partis se sont intéressés à mes travaux − et la gauche depuis plus longtemps que la droite −, ce n’est pas parce qu’ils ont été touchés par la grâce ouvrière, mais parce que tous savent que le vote des classes populaires est déterminant pour l’élection présidentielle, dernier scrutin où elles se déplacent massivement, comme en témoigne l’analyse des taux de participation. Pour résumer la situation, je dirais que Sarkozy s’est intéressé aux classes populaires parce qu’elles l’avaient fait gagner en 2007, Hollande parce qu’elles pouvaient le faire perdre et Marine Le Pen parce qu’elles constituent le cœur de sa base électorale. La séquence « présidentielle/classes populaires » étant achevée, on assiste à un retour des « élections sans le peuple » où les classes populaires ne vont pas voter et où on n’aborde plus les thématiques de fond, ceci expliquant en partie cela. Marquées par un taux d’abstention record, elles sont souvent gagnées largement par la gauche. Et au bout du compte, elles permettent aux grands partis de maintenir leur ligne libérale – les législatives du 17 juin ne faisant pas exception. Notons à ce titre que tous ceux qui étaient si préoccupés par les classes populaires avant l’élection présidentielle ne paraissent guère perturbés aujourd’hui par leur quasi absence du Parlement…[/access]

 

*Photo : Antony Drugeon

Liban : du rififi chez les sunnites

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Après les échauffourées sporadiques entre alaouites et sunnites dans la ville septentrionale de Tripoli, un nouveau ferment de discorde confessionnelle se développement à Saïda, à l’autre extrémité du pays.

Depuis mercredi dernier, le cheikh sunnite Assir organise un sit-in destiné à protester contre l’arsenal du Hezbollah, qu’il dénonce comme un Etat dans l’Etat indéfectiblement lié au régime de Bachar al-Assad. Après l’échec de sa campagne médiatique anti-Hezbollah, dont s’est désolidarisé le courant du Futur de Saad Hariri, l’imam sunnite a choisi l’épreuve de force sur le bitume en bloquant la principale voie d’accès à Saïda. Sa méthode, fortement contestée, fait évidemment écho à l’immense campement de l’opposition à Beyrouth de fin 2006 à mai 2008, lorsque le Hezbollah et ses alliés chrétiens aounistes occupaient la place des Martyrs et la place Riad el-Solh en pleine paralysie institutionnelle. Il avait alors fallu un véritable début de déflagration civile pour débloquer la situation, avec l’intercession du Qatar et l’élection du commandant en chef des armées Michel Sleimane comme président de la République de consensus.

Quatre ans plus tard, l’initiative isolée de cheikh Assir manifeste surtout la marginalisation politique ressentie par une partie de la rue sunnite, frustrée par l’attentisme des autorités libanaises face à la crise syrienne et l’alignement systématique sur les positions – globalement- légalistes du clan Hariri. Dans son face à face avec le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, cheikh Assir n’a ainsi pas hésité à prendre à parti l’ancien Premier ministre et bras droit de Rafic Hariri Fouad Siniora, après que ce dernier l’a intimé de rentrer dans le rang : « Aujourd’hui, on nous place face à deux options : ou bien accepter l’hégémonie (du Hezbollah) et nous taire, ou bien ne pas l’accepter, mais à la façon de Saad Hariri, de Fouad Siniora et d’autres. Cela consiste à aller jusqu’à la banlieue sud pour bazarder le sang de Rafic Hariri, puis à continuer jusqu’au Qatar avec le revolver sur la tempe, et enfin à terminer le voyage chez Bachar (al-Assad) le criminel ». Jurant par ses grands dieux que son opération se veut entièrement pacifique, l’imam radical exhorte ses hommes à périr sous les balles des forces de sécurité si l’assaut était donné contre le campement. S’adressant directement au chef du Hezbollah, il n’y va pas non plus par quatre chemins : « Je jure par Dieu que toi, Nasrallah, je ne te laisserai pas dormir la nuit si tu ne te décides pas à mieux te comporter avec nous. Je vais t’en faire payer le prix. Cela ne fait que commencer. »

Si l’on met de côté la virulence des propos, l’examen de l’agenda politique d’Ahmad Assir révèle le fin politique qu’il est. En bon stratège, il ranime le spectre de l’affrontement interconfessionnel chiites/sunnites à point nommé : quatre ans après les événements de Beyrouth-Ouest et la démonstration de force du Hezbollah, et surtout en plein pourrissement du conflit syrien. Comme je l’expliquais la semaine dernière sur les ondes, l’affaire syrienne vient bel et bien de prendre un tour irréversible : bien qu’équipés d’armes légères (mortiers, obus, explosifs), les insurgés mènent désormais des actions de guérilla en pleine rue et en plein Damas, du jamais vu de mémoire de levantin…

Bien qu’il faille rester prudent, comme toujours lorsqu’un attentat se produit en Syrie, l’attaque d’une télévision officielle syrienne ainsi que la double explosion survenue la semaine dernière sur le parking du palais de justice de Damas, au beau milieu de la place Marjeh, non loin du souk central Hamidiyeh, laissent craindre de véritables scènes de guerre urbaine. Et sur la scène diplomatique, les efforts Kofi Annan n’ont accouché que d’un accord minimal de transition à propos duquel Russes, Américains et Syriens livrent chacun leur propre interprétation.

Le cheikh Assir n’a donc pas choisi son calendrier et sa cible par hasard. Acculé à l’autocritique, son inexpugnable ennemi cheikh Nasrallah fait actuellement face à l’offensive d’une partie de l’opposition syrienne, qui a revendiqué l’enlèvement de pèlerins chiites libanais à Alep en représailles à la solidarité sans failles du Parti de Dieu avec le pouvoir des Assad.

Mais Assir n’a certainement pas que la chute du régime de Damas et le désarmement du Hezbollah en tête. A un an des élections législatives libanaises, il maintient le rapport de forces au sein même de sa confession en tenant tête aux velléités modératrices de Saad Hariri. Or, ce dernier, comme tout politicien, doit non seulement donner des gages à ses futurs partenaires et alliés (Phalanges et Forces Libanaises chrétiennes voire Parti Socialiste Progressiste du druze Walid Joumblatt) mais aussi rassurer sa base la plus radicale. Car qui sait de quoi l’avenir de la région sera fait en 2013 ? Les Assad ne contrôleront-ils plus qu’un réduit alaouite au nord-ouest de la Syrie et/ou un officier alaouite aura mis la main sur le palais présidentiel de Damas avec l’appui russe tandis que plusieurs petits Etats à base ethnoconfessionnels fleuriront sur les décombres de la République Arabe Syrienne ? Et si les Frères Musulmans syriens parvenaient aux portes du pouvoir, comme leurs épigones tunisiens et égyptiens ?

Dans tous les cas de figure, la rue sunnite comptera lourdement dans le verdict des urnes, a fortiori dans un scrutin aussi panaché et confessionnalisé que les élections libanaises. Qu’il déplace ou non son sit-in de Saïda, le cheikh Assir a déjà marqué les esprits. Et donc gagné son duel à distance avec le Hezbollah.