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Nicolas et Antonine

Nicolas Boileau-Despréaux (1636-1711). Je me demandais pourquoi, depuis quelques semaines, je pensais à Boileau, relisais du Boileau. Pourquoi je le trouvais, en fin de compte, si indispensable, si central. Après tout, ce n’est pas un génie comme Jean de La Fontaine ou comme Jean Racine (qu’il admirait l’un et l’autre). Ce n’est pas un grand poète comme Baudelaire (qui cependant l’avait lu et relu, ça se sent à son phrasé, à sa frappe). C’est un pion de collège, c’est le type qui disait comment écrire de bonnes tragédies et qui n’en n’a jamais fait une. Qui expliquait en alexandrins la règle des trois unités. C’était l’ennuyeux de service, quand il y avait encore de l’histoire littéraire à l’École, l’écrivain qui avait fait des vers célèbres qu’on eût été coupable de ne point connaître[access capability=”lire_inedits”] (« Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire »). C’était le chéri du Lagarde et Michard.

Là-dessus se réunit à Québec, du 2 au 6 juillet, un « Forum mondial de la langue française ». Parfait, me dis-je, pour une fois qu’on parlera d’autre chose que du football ou de la dette ; j’ai donc tâché de suivre un peu les travaux de ce forum. Il y eut bien sûr, comme partout, des « événements » et des « temps forts », une « assemblée citoyenne », des « activités autour de thématiques », etc… On a parlé du nombre de locuteurs du français dans le monde, on a parlé de technologies numériques, on a parlé enseignement de notre langue à l’étranger, on a parlé business (la massive indifférence de nos élites industrielles et commerciales à cette question). Très bien.
Mais personne ne nous dit jamais ce que l’on défend quand on défend la langue française. Des parts de marché linguistique ? Certes, nos chercheurs et scientifiques sont effectivement marginalisés s’ils ne publient pas leurs travaux en anglais. Mais cela ne suffit pas. Si de jeunes Vietnamiens ou de jeunes Rwandais, issus de pays jadis francophones, trouvent aujourd’hui plus utile de savoir l’anglais, qui donc ira leur expliquer que c’est mal ?

Alors ? Alors Boileau. Ce discret génie, cet homme de bonne compagnie qui recevait ses amis à Auteuil et pouvait toute une nuit discuter d’un sonnet, cet homme qui ne chercha pas (ou guère) la gloire pour lui-même, sut plus que tout autre (certes Malherbe, Descartes étaient passés par là) proférer et établir non pas une idée de la langue française, non pas une idée du langage, mais une idée, je crois, de l’expression, celle qui rassemble la sagesse et le tact de la pensée, la rigueur et la grâce du dire, et tente de les accommoder à l’exigence d’un public pour qui cela compte. Boileau plaçait très haut la réaction de ce qu’il appelait le public. Il pensait en fin de compte que tout cela va ensemble, que l’écrit et la langue éduquent le public, et qu’un public éduqué, qui n’entend pas se laisser raconter des sornettes, c’est un public libre.

Pour prendre des exemples simplistes, Nicolas Boileau n’eût pas laissé dire à M. Ayrault que l’austérité n’est pas l’austérité. Il eût dit à ces messieurs-dames de l’UMP que leur débat sur leurs valeurs (déjà bien oublié) n’avait d’autre enjeu que de savoir s’il faudrait ou non faire alliance avec le FN. Il ne les eût pas laissés truquer les mots. Il aurait dit : « J’appelle un chat un chat. »
Et cela est valable dans toutes les langues.

Antonine Maillet, à l’occasion du Forum ci-dessus mentionné, s’est rendue « l’auteure » d’un slam[1. On ne résistera pas au plaisir d’en citer quelques vers: “Des mots, Cent mots, Cent mille mots, Encore chauds, Germés en terre de France. Mots de semence, Mots de semaine, mots du dimanche, Qui chantent et dansent, Puis se déhanchent, Cent mille mots, Rien que pour venir Nous dire Qu’il fait beau !”] qui ressemble à peu près au palmarès d’un concours de poésie en CM1. Peu importe ; mais j’eusse apprécié qu’on lût aussi, en hommage, quelques vers de notre grand Boileau, architecte en chef de notre rapport collectif à la langue.[/access]

Juillet-août 2012 . N°49 50

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier livre paru : <em>La langue française au défi,</em> Flammarion, 2009.

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