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Confession d’un allemand du siècle

C’est un livre usé comme un grimoire. Une édition de 1953, confectionnée en papier de bois, lorsque le Plan Marshall commençait à peine à sortir l’Europe de l’ère des restrictions de guerre. Généreusement offert par le bouquiniste Marc Heintz, qui propose le plus bel étal de la rive gauche, à deux pas de l’Institut du Monde Arabe, ce précieux volume contient l’un des chefs d’œuvre littéraires du siècle écoulé, Le Questionnaire d’Ernst Von Salomon. Entendez chef d’œuvre au sens littéral du terme : il s’agit non seulement d’une des œuvres littéraires les plus abouties du XXe siècle, mais c’est aussi le monument qui vient parachever l’œuvre entière de son auteur, comme un ouvrage d’art donne sens et harmonie au travail de l’ébéniste.

En 648 pages, Ernst Von Salomon nous livre ses réponses détaillées au questionnaire que lui soumit le Gouvernement Militaire Allié – en fait les Américains – au sortir de la Seconde guerre mondiale. Ses 131 questions, des plus triviales (nom, lieu de naissance) aux plus insidieuses (« pour quel parti avez-vous voté aux élections de 1932 ? ») permettent à l’auteur des légendaires Réprouvés de revenir sur son parcours, son œuvre d’écrivain intimement liée à sa vie mouvementée, lui offrant l’occasion de lever toute ambiguïté sur son hostilité au nazisme, malgré les suspicions des Américains. Avec ironie, Von Salomon note l’absurdité de la démarche du libérateur yankee, ce renversement par l’absurde de la frénésie de renseignements totalitaire : « L’enregistrement est la forme parfaite dont découleront toutes les suites du régime de la terreur. Un homme dans un fichier est déjà un homme mort ».
Voilà qui pose l’homme Von Salomon. Rétif à toute forme de matérialisme, le mercenaire des Corps-Francs élevé dans une école de cadets militaire – lisez son roman de garçon Les Cadets – naquit en 1902 sur les bords de la Baltique, à Kiel, flanqué d’un patronyme à consonance israélite. Son frère Bruno, longtemps affilié au parti communiste, lève d’ailleurs le voile sur les origines aristocratiques françaises et vénitiennes de leur famille catholique venue s’installer en Allemagne après avoir mis un pied en Lorraine.

Le réprouvé

C’est sans doute une réminiscence de cet aristocratisme foncièrement attaché à l’honneur qui le fit s’engager dans l’aventure des Corps Francs, afin de combattre aux frontières d’un Empire amoindri par les traités successifs qui ont soldé la guerre de 1914-1918. D’un diktat l’autre, comme il le relatera plus tard dans Les Réprouvés, le jeune Ernst et ses camarades de l’Organisation Consul planifient l’assassinat de Rathenau, ministre patriote qu’ils rendirent néanmoins coupable des renoncements allemands aux frontières. Von Salomon paiera sa maladroite participation au complot d’années de prison. « Pendant six ans (…) j’avais tous les matins le même sentiment d’avoir devant moi la journée la plus triste, la plus désespérée et la plus sombre de ma vie » confie-t-il à l’infirmière du centre sanitaire qui l’accueille à sa sortie de détention et le convaincra de prendre la plume.
Par ses réponses méthodiques au questionnaire américain, Von Salomon purge et assume tout à la fois son passé au sein des cercles « révolutionnaires nationaux » et de la mouvance du « nouveau nationalisme » de l’entre-deux-guerres, qu’Hitler saura récupérer à son profit en en subvertissant les principes. « Nous viv(i)ons dans l’idée » résuma leur figure tutélaire Ernst Jünger dans son Journal, conscient d’offrir une direction bien davantage esthétique que politique, à l’image de ses provocations de chevalier moderne, lorsqu’au cocktail annuel de l’ambassade soviétique à Berlin, il traitait les officiers allemands de « sous-hommes ».

Au-delà de cet épisode cocasse, Von Salomon revient sur la fougue de ses jeunes années, lorsque la République de Weimar construite sur les décombres de la grande Allemagne offrait le terreau idéal aux instincts guerriers des jeunes gens traumatisés par l’humiliation de 1918. Dans sa fresque romanesque Le destin de A.D, on lit cette métaphore de l’atmosphère ambiante : « Le vin qui fermentait dans les cuves bourgeoises devait un jour être bu sous l’appellation de fascisme (…) Quand le vin bout, l’écume déborde ». Et pour déborder, cela déborda, tant ces hommes révoltés s’efforcèrent corps et âme de faire bouillir la marmite de la révolte.
A l’époque, on ne parlait pas encore d’indignation mais de l’ « ivresse comparable du sacrifice, l’autodestruction, le caractère grandiose de la tentative de « faire sauter la terre pour atteindre la lune. Bref, un très joli phénomène de la puberté » pour qui l’a vécu. En pleine effervescence, la République bourgeoise chancelante laisse l’opportunité aux nazis, « ce petit club risible qu’au fond, personne ne prenait au sérieux », de phagocyter le mouvement national, la révolte des paysans paupérisés par les indemnités de guerre, et les revendications du patronat, pour incarner la troisième voie entre conservateurs et sociaux-démocrates.

L’hostilité de droite au nazisme

Or, de son émergence à son apogée totalitaire, Von Salomon fut un opposant de droite au nazisme, dont la répulsion à l’égard d’Hitler n’est pas toujours bien entendue. Auréolé de son passé de prisonnier politique nationaliste, qui le dispensa de partir sur le front, scénariste d’une maison de production de films historiques, Von Salomon eut longtemps à répondre de ses supposés liens avec le régime nazi. Pourtant, nombre de ses camarades réprouvés participèrent à l’attentat raté du 20 juillet 1944 contre le Führer et il refusa mordicus d’adhérer au NSDAP, aux dépens de ses intérêts de carrière.
Mais c’est surtout sur la doctrine que la droite nationaliste-conservatrice divergeait avec Hitler, après avoir frayé un temps avec la SA. Comme son ancien mentor Ehrart, Von Salomon méprisait le tribun démagogue Hitler, dont il rejette avec le racisme biologique, l’esprit de parti et la politique plébiscitaire qui, en transférant la puissance de l’Etat au niveau des masses fanatisées, en vient à nier l’humanité et la singularité de chacun. A l’instar de Franz Neumann et avant les réflexions inspirées de Louis Dumont sur le totalitarisme, Von Salomon scrute avec acuité le fonctionnement du Béhémoth nazi qui atomise les individus pour les rassembler sous la forme de masses artificiellement recrées, niant à la fois l’individu et les solidarités communautaires.

Pas à pas, Le Questionnaire nous fait vivre l’incendie du Reichstag, les nuits de cristal et des longs couteaux, l’Anschluss, la déclaration de guerre, la défaite finale et le suicide du dictateur. La finesse psychologique de l’auteur donne parfois des scènes et des dialogues surréalistes, comme le discours que tient Plaas, ami de Von Salomon reconverti dans la SS : « Ce qui arrive aux Juifs va nous arriver à nous tous. Et par les mêmes gens, du reste. Cela commence en petit et cela finit en grand. »
Après une parenthèse enchantée au pays basque, le temps d’une délicieuse amourette au début des années 1930, Von Salomon revient au tragique de l’époque. Devant la barbarie totalitaire, cet homme qui confesse ne rien entendre à la poésie lyrique, à la musique et à la religion rend un bel hommage à la transcendance : « lorsque l’homme s’émancipa de Dieu, il ne pouvait guère soupçonner qu’un jour les choses s’émanciperaient de lui ».

Suspect, allemand patriote donc répréhensible, Ernest subit les affres de la libération avec sa fiancée Ille, certaines troupes américaines décidant de faire payer le prix fort à des Allemands forcément coupables. Instruit par l’Histoire et sa grande hache, Von Salomon nous enseigne que le Bien absolu n’existe pas. « L’homme n’est pas terrible de nature, il l’est seulement quand, esprit subalterne, il possède un certain pouvoir sur les autres hommes. La vraie souveraineté est toujours tolérante, c’est pourquoi elle est si rare ». Tout est dit.

Ernst Von Salomon, Le Questionnaire.

*Photo : Berlin bombardé, Nigel Cawthorne


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