Accueil Site Page 2655

Travail, famille, partouze

Le PS veut légaliser le mariage gay et l'homoparentalité

« L’égalité, c’est l’âme de la France » tonne Jean-Marc Ayrault face aux jeunes socialistes massés à La Rochelle. Dans le domaine sociétal, « l’égalité réelle » prime sur tout autre considération. Au nom de ce slogan galvanisant, François Hollande s’est engagé à mettre en pièces l’ensemble des « discriminations » qui mineraient notre « pacte républicain », à commencer par l’injustice pluriséculaire réservant le mariage et la parentalité aux seuls hétérosexuels. Conformément à la promesse n°31 du candidat Hollande, Jean-Marc Ayrault a annoncé, fin août, qu’un texte serait soumis au Parlement début 2013.

Concernant la famille, le PS rase gratis, et tout de suite. Ainsi, à La Rochelle[1. Toutes les citations non référencées proviennent de l’atelier sur « La famille en 2012 », animé par Dominique Bertinotti à La Rochelle, le 25 août 2012, lors de l’université d’été du PS.], Dominique Bertinotti, qui se revendique ministre « de TOUTES les familles »[access capability= »lire_inedits »], a-t-elle célébré la « valeur famille », arguant que les sondages traduisaient une confiance massive des Français dans cette institution. Tout en jurant sur ses grands dieux laïques que les utopies soixantehuitardes antifamiliales ont fait long feu, Mme Bertinotti entend faire un sort au bon vieux modèle du couple hétérosexuel. Soucieuse de « replacer l’enfant au coeur de la politique familiale », elle refuse de privilégier un modèle familial au détriment d’un autre et balaie d’un revers de la main les plaidoiries en faveur de la stabilité de la parenté hétérosexuelle. Après tout, un mariage sur trois, voire un sur deux dans les grandes villes, ne se solde-t-il pas par un divorce ? Mme Bertinotti entend donc résorber les « incohérences » du Code civil et sanctifier par la loi l’ouverture du mariage, de l’adoption et de la procréation médicalement assistée aux couples homosexuels[2. Contrairement aux souhaits de la ministre de la Famille, les récentes annonces de la Garde des Sceaux Mme Taubira ne mentionnent pas la légalisation du recours à la PMA dans le projet de loi sur l’homoparentalité et l’ouverture du mariage.], non sans reconnaître le statut du beau-parent.

Le point de vue qui domine les débats à gauche est que la loi doit suivre l’évolution de la société. Il est notamment défendu par Irène Théry, sociologue et directrice d’études à l’EHESS, et Martine Gross, chercheuse au CNRS et ancienne présidente de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens. Cette dernière souhaite porter un coup fatal au « modèle naturaliste de la filiation ». Selon elle, les actes d’état-civil constitueraient de sérieux vecteurs de discrimination puisqu’ils consacrent le « fait biologique » (être né de tel et tel parent) en « fait institué » (être enfant de), lequel ne dépend pas d’un rapport sexuel mais d’une reconnaissance légale. Le salut passerait donc par une disjonction radicale entre filiation et procréation, de manière à détacher le mariage de la capacité procréative des contractants − qu’on le veuille ou non, rien ne discrimine plus que la Nature, puisque deux hommes ou deux femmes ne peuvent engendrer d’enfants !
Dans le même esprit, Irène Théry nous invite à « prendre acte que l’apparition de l’homoparentalité participe de la transformation générale de l’idée même de famille »[3. Actes des « Rencontres nationales sur l’adoption et l’homoparentalité », organisées par le Conseil général de l’Essonne le 6 avril 2012. Nous adressons nos remerciements à Sharon Elbaz et Jérôme Guedj pour la retranscription écrite.]. Naguère, le « modèle matrimonial traditionnel » définissait la norme exclusive de l’institution familiale, au détriment des formes alternatives de couples, exclues comme des déviances ou des comportements marginaux. Or, en vertu d’un vaste « mouvement de diversification » des formules amoureuses, le mariage n’est plus la condition sine qua non de la procréation : un nombre croissant d’enfants naissent hors de la famille nucléaire, et les foyers recomposés ou monoparentaux traversent les frontières entre hétéro et homosexualité. Gross et Théry postulent donc que l’ordre social doit inspirer l’ordre juridique. Un philosophe du droit dirait que le devoir être se déduit de l’être.

En définitive, le coeur de la ministre balance entre deux ordres de justification : une définition collective de la justice, version Théry et Gross, et la satisfaction des désirs individuels. Certaines diatribes enflammées entendues à La Rochelle laissent penser qu’il existe un droit à l’enfant indissociable des autres droits de l’homme. Cette position a notamment été exprimée par la juriste et militante queer Marcela Iacub dans Le Crime était presque sexuel[4. Champs Flammarion, 2003.] Cette libérale-libertaire pur sucre voudrait détacher la loi de tout ordre symbolique s’imposant aux individus. Dans une optique foncièrement individualiste, Iacub refuse de soumettre la réforme du droit à l’évolution des normes morales. Seul le sujet de droit, incarnation juridique de l’individu-roi, importe à ses yeux. Qu’il s’agisse du mariage ou de la parentalité, nos désirs ne devraient rencontrer aucun obstacle anthropologique.
En poussant cette logique un chouïa plus loin, on pourrait justifier les mariages multiples, instaurer de nouvelles formes de polygamie, voire légaliser des comportements sexuels interdits sur la seule base du consentement des individus, indépendamment de leurs orientations sexuelles. Après tout, si plusieurs sujets de droit font le choix libre et éclairé de s’unir les uns avec les autres, pourquoi ne pas consacrer juridiquement les mariages à trois, quatre ou même des smalas de plusieurs dizaines de personnes ? Plus
on est de fous, plus on rit…

Évidemment, les socialistes ne vont pas aussi loin. Leur credo homoparental s’inspire moins explicitement des arguments contractualistes de Iacub que des conceptions normatives de Gross et Théry. Mais pour être anthropologiquement opposés − les unes font valoir une certaine vision de la vie collective axée sur l’égalité, l’autre une liberté de choix individuelle quasi absolue − ces deux systèmes se révèlent moins étanches qu’il n’y paraît. Dans le meilleur des mondes égalitaires que le PS appelle de ses vœux, l’explosion des libertés individuelles pourrait donner droit de cité à tous les comportements n’empiétant pas directement sur la liberté des autres. En ouvrant la boîte de Pandore du mariage et de la parentalité pour tous, M. Hollande et M. Ayrault se frottent aux limites du libéralisme. On leur souhaite bien du courage.[/access]

*Photo : Shoko Muraguchi

Richard Millet : l’offensive d’Annie Ernaux et des pétitionnaires « buonistes »

12

Le « buonisme », comme le nomment les Italiens, est l’approche compassionnelle de tous les problèmes : le seul fait d’apparaître comme victime fait de vous un héros des temps modernes.

Les cyniques se sont régalés en lisant cette semaine dans Le Monde l’offensive buoniste d’Annie Ernaux contre Richard Millet. Les « buoniste  » étaient nombreux – de Tahar Ben Jelloun à Le Clézio – à soutenir cette écrivaine qui ne décolère pas après avoir lu l’Éloge littéraire d’Anders Breivik, texte répugnant à ses yeux et qui déshonore la littérature française. Un livre, faut-il le lui rappeler, se juge sur son style et non sur des valeurs morales : le sens du bien et du mal ne concerne pas la littérature et c’est ce qui fait son charme.

Les « buonistes » entendent se mettre au service de la cohésion sociale et ne pas attiser la haine à l’égard des déshérités, surtout musulmans, ayant choisi la France comme terre d’accueil. D’ailleurs, Annie Ernaux s’en porte garante : ils lui ont toujours témoigné le plus vif respect, ce dont nous ne doutons pas. Les valeurs morales et politiques qu’incarne Annie Ernaux ne peuvent que susciter l’admiration. La centaine d’écrivains qui partagent ses valeurs également.

Bref, cette offensive buoniste, savant mixage entre le ridicule de la bonne conscience et une hypocrisie savamment dosée, nous indique la voie à suivre : mettre un peu d’humanité dans ce monde de brutes et prendre exemple sur les travailleurs sociaux qui, eux, à l’inverse de certains écrivains, ne se comportent pas comme des voyous.

Bannissons la cruauté, le cynisme, la provocation….et même la lucidité de nos écrits. Ainsi, le « buonisme » aura enfin triomphé. Et commençons par couper les branches pourries de ce qu’on appelait, autrefois, la littérature.

Être une famille libérée, c’est pas si facile

107

Causeur numéro 51 sur la famille avec Aldo Naouri et Lasch

« Mariage et adoption pour tous » : c’est avec cette formule primesautière qui sonne un peu comme « Eau et gaz à tous les étages » que Jean-Marc Ayrault a confirmé que la conjugalité et la parentalité seraient bientôt érigés au rang de droits inaliénables de l’homme et de la citoyenne. Et l’on imagine que le bonheur, la santé et la richesse compléteront promptement la liste.
Évidemment, on peut en rire, même si, s’agissant d’un tel sujet, on peut aussi trouver que nos gouvernants font preuve d’une certaine légèreté voire d’une coupable désinvolture. Il faut dire que les raisons avancées pour nous faire avaler cette avancée majeure ne laissent pas d’être comiques : c’est en effet sous l’enseigne de la lutte contre les discriminations que l’on s’apprête à remettre en cause par la loi l’antique division de l’humanité entre les hommes et les femmes. On connaît l’antienne, qui a presque les apparences du bon sens : si les couples mixtes (c’est-à-dire bêtement composés d’un homme et d’une femme) peuvent avoir des enfants, il serait injuste que les couples composés de deux hommes ou de deux femmes soient privés de ce bonheur. À ce compte-là, puisque certaines femmes naissent équipées de longues jambes et de poitrines avantageuses, il faudra bien que la collectivité trouve le moyen de réparer l’injustice faite aux autres. Toi aussi tu peux être blonde, grande et avoir des gros lolos.
La réforme annoncée par le Premier ministre s’inscrit donc dans le processus d’hyper-démocratisation qui touche peu ou prou tous les secteurs de l’existence humaine : de l’École à l’entreprise, en passant par l’hôpital et même par la prison où l’on demandera bientôt aux détenus d’évaluer leurs surveillants, le progrès social se mesure désormais à l’extension des droits des individus.

Mieux vaut le répéter : même à Causeur, nul ne souhaite le retour à l’ordre patriarcal d’antan. Autrement dit, il ne s’agit évidemment pas de regretter le temps où pères, maris et patrons exerçaient un pouvoir sans limites sur leurs enfants, épouses et salariées. Mais on ne jouit pas plus sans entraves que sous la férule d’un tyran. Et le sens commun sait bien que certains espaces ne peuvent pas être régis par les lois de la démocratie.
À en juger par le succès rencontré par l’idée de Vincent Peillon d’inscrire la morale laïque dans les programmes scolaires, une majorité de nos concitoyens, de droite comme de gauche, pense que c’est le cas de l’École. Il est fâcheux, cependant, et même décourageant que le ministre, à qui on demandait si cela signifiait que les élèves devraient se lever à l’arrivée du professeur, ait cru bon de répondre : « Ce n’est pas le sujet. Il ne faut pas confondre morale laïque et ordre moral. » Quoi qu’il en soit, on est en droit de penser que la famille, pas plus que l’École, ne saurait fonctionner suivant des principes démocratiques : à l’évidence, l’abolition de toute hiérarchie entre enfants et parents ne donne pas des résultats beaucoup plus heureux qu’entre élèves et professeurs.

En effet, comme le pointe Aldo Naouri, bien avant le mariage homosexuel, la destitution des pères et le combat mené contre toute forme d’autorité, tenue pour nécessairement autoritaire, avaient abouti à l’indifférenciation des fonctions parentales. C’est dans ce contexte que nous avons choisi de publier des extraits du texte que le sociologue américain Christopher Lasch a consacré, en 1977, au déclin de l’institution familiale, et dont les éditions François Bourin publient aujourd’hui la traduction. Car pour exotique et périmé qu’il puisse parfois sembler, il contient bien des clés pour comprendre la situation où nous sommes, voire pour sortir du piège que nous avons collectivement fabriqué. Encore faudrait-il pour cela que nous soyons capables d’admettre que les conquêtes engrangées sous l’étendard de la libération constituent peut-être une sérieuse menace pour notre liberté.

Cet article en accès libre est extrait du numéro 51 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Hongrie : l’autre 11 septembre

2

L'autre 11 septembre, 1989 en Hongrie.

Lundi 11 septembre 1989, Hongrie : « suite à l’ouverture de la frontière hongroise à Hegyeshalom, des milliers d’Allemands de l’Est passent en Autriche pour rejoindre l’Allemagne de l’Ouest. » Dans la semaine, plus de quinze mille réfugiés auront ainsi choisi la liberté, plus de 25 000 les semaines suivantes. Deux mois plus tard, dans la nuit du 8 au 9 novembre, le Mur de Berlin sera abattu.

On a tendance à l’oublier mais c’est bien en Hongrie que tout a commencé. Certains sont là pour nous le rappeler, et comment ! Notre Premier ministre Viktor Orbán se fait ainsi passer pour le « courageux héros sans qui rien ne se serait passé ». Âlors agé de 26 ans, le jeune Orbán, qui portait belle chevelure et barbe romantique, s’était fait remarquer lors d’un discours prononcé le 16 juin à l’occasion de la cérémonie de « réenterrement » d’Imre Nagy, harangue dans laquelle il réclamait la tenue d’élections libres et le départ des troupes soviétiques. Discours qui eut un grand retentissement dans le pays. Au point de faire trembler Gorbatchev et de provoquer le retrait immédiat des troupes soviétiques ? Ne rêvons pas !

Même si elle fut précédée d’un sympathique « pique-nique paneuropéen » qui ouvrit une première brèche dans le Rideau de fer, l’initiative du gouvernement hongrois vit le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Gyula Horn, venir lui-même découper les barbelés en compagnie de son homologue autrichien Alois Mock, dans un geste ostensiblement symbolique. Une action qui avait été longuement et soigneusement préparée par des négociations et consultations (rencontre secrète avec Helmut Kohl et Genscher) dont l’ancien ambassadeur de Hongrie à Bonn a révélé les dessous. Une rencontre secrète sollicitée par le gouvernement hongrois avec Kohl et son ministre Genscher avait en effet eu lieu le 25 août au château de Gilnitz[1. Y sont présents chefs de gouvernement, ministres des Affaires étrangères et ambassadeurs. Les Hongrois font alors part à Kohl du dilemme auquel ils sont confrontés avec le sort des 80 000 Allemands de l’Est réfugiés dans leur pays. Kohl assure qu il les accueillera puis demande à ses interlocuteurs hongrois ce qu’ils attendent en contrepartie : une annulation de la dette ? Ce à quoi les Hongrois, prudents, se gardent bien de répondre. Ces derniers avaient préalablement consulté Gorbatchev qui avait approuvé leur intention d’instaurer un système politique pluraliste et d’ouvrir l’économie.].

Résidant alors en Allemagne, je me souviens de l’émotion avec laquelle la population locale suivait les événements. Tout d’abord avec ces milliers de « touristes » de la RDA (80 000) que les autorités de Budapest se refusaient de renvoyer dans leur pays, comme le réclamait un Honecker rouge de colère. Puis avec l’ouverture de la frontière par les autorités hongroises. Émotion accompagnée d’une vive reconnaissance dans l’opinion allemande. C’est à cette époque que je découvris le visage de Gyula Horn que l’on voyait partout sur les écrans. Ministre des Affaires étrangères dans le dernier gouvernement d’avant « la chute », Guyla Horn occupera par la suite le poste de Premier ministre « démocratiquement élu » de la Hongrie « libre » (1994-1998). Je me souviens de la remise du prestigieux Karlspreis (Prix Charlemagne) à Gyula Horn dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl. Une ville du Bade-Würtemberg, Wertheim, donna même le nom de Gyula Horn à l’une de ses rues !

Si je précise tout cela, c’est que, curieusement, ces événements sont aujourd’hui passés sous silence, du moins le rôle joué par les autorités de l’époque. Volontiers partisane, la droite conservatrice, actuellement au pouvoir à Budapest, réécrit l’Histoire. Pourtant, nos dirigeants connaissent fort bien le contexte dans lequel s’est déroulé le changement de régime. Et pour cause : nombre d’entre eux sont issus de la nomenklatura communiste- ce que je ne saurais d’ailleurs leur reprocher ! Vingt ans plus tard, les mêmes taxent de communiste ou de traître à la patrie quiconque ne partage par leurs orientations politiques. János Kádár, qui dirigea la Hongrie de 1956 à 1988, avait adopté le slogan « Qui n’est pas contre nous est avec nous » pour se concilier la bienveillance d’une bonne partie de la population. On pourrait inverser la formule pour l’attribuer à Viktor Orbán : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».

Plutôt que de chute du régime, il faudrait parler de sabordage, car rien n’aurait pu se passer sans le consentement des autorités en place. Je ne dis pas que ce fut de franche gaieté de coeur, mais force est de reconnaître que le Premier ministre de l’époque (Miklós Németh) et son entourage firent preuve de bon sens, voire d’un certain courage en prenant l’initiative d’ouvrir en grand la frontière et de prévoir des élections libres. Certes, il n’avaient guère le choix, mais leur mérite est d’avoir favorisé une transition en douceur. À l’heure où certains utilisent l’invective comme mode de gouvernement, nous leur en savons gré.

Cécile Duflot gagne du terrain

12

Cécile Duflot est ministre de la République. Elle aimerait qu’on la prît au sérieux, lorsqu’elle se déplace, lorsqu’elle monte à la tribune, ou quand elle prend la parole devant un auditoire. On distingue nettement deux sortes de Français : ceux qui l’ignorent, ceux qu’elle irrite. Les premiers sont plus nombreux que les seconds, mais ceux-là, dès qu’ils la connaissent, rejoignent les rangs que forment ceux-ci !

Récemment, elle annonçait, avec force publicité, des actions énergiques en faveur du logement social : l’État céderait des terrains à vil prix, et l’on y bâtirait de beaux appartements exclusivement destinés aux pauvres, aux Roms, aux sans-emplois, parmi lesquels Richard Millet, dont tout Paris espérait alors qu’il serait remercié par son employeur sous la pression des grandes consciences françaises. Las ! On apprenait que nombre de ces terrains étaient, pour certains déjà vendus, et, pour quelques-uns, construits… de logements sociaux ! Mme Duflot a repris sa liste, non sans en promettre une nouvelle, actualisée, avant la fin du mois de septembre !

Craint-elle qu’on l’oublie ? Depuis deux semaines, elle veut être vue, elle parade, elle plastronne. Elle se montre partout en présence du premier ministre, tout près de lui, approuvant de hochements de têtes et de sourires complices la moindre de ses suggestions. Dit-il qu’il pleut, alors que le soleil brille ? Elle sort son parapluie ! Prétend-il que la nuit vient après le jour ? Elle pâme devant tant de perspicacité, répétant à l’envi qu’avec un tel homme la France est sauvée ! Dans mon collège, autrefois, on l’eut traitée de fayote.

Faut-il voir dans ce zèle une ambition ministérielle plus grande ? Vise-t-elle un maroquin régalien ? L’Intérieur ? Impossible : Manuel Valls, le bel hidalgo, y est pour longtemps, et il porte les chaussettes à clous avec trop d’élégance pour que Mme Duflot puisse seulement espérer lui succéder. Enfin, malgré un aplomb bien digne de la fille aînée de Mme Voynet, elle perçoit, même vaguement, qu’elle susciterait plus que de l’ironie de la part des rudes gaillards chargés du maintien de l’ordre ! Ministre des finances ? Elle confond macrobiotique et macroéconomie ! Ministre des affaires étrangères ? Bien que « diplômée en géographie », elle confond les hémisphères ! Garde des sceaux ? Conseillée par Eva Joly, elle inculperait la moitié du gouvernement !

Mais alors pourquoi cette omniprésence auprès du chef du gouvernement ? Il se murmure qu’elle briguerait la mairie de Paris, qui ne peut se gagner qu’avec l’investiture du Parti socialiste. La chose est arrivée aux oreilles d’Anne Hidalgo, qui, elle aussi, et depuis plus longtemps, songe sérieusement à succéder à M. Delanoë. Piquée au vif, la belle Hidalgo a mobilisé ses troupes et pris des initiatives, telle la création d’une association baptisée « Oser Paris », présidée par M. Jean-Louis Missika. Nous avions déjà « Oser le clitoris » : ils osent tout, c’est à cela qu’on les reconnaît, disait Michel Audiard !

La solitude des Dieux

28

Mario Draghi dirige la BCE pour sauver l'euro

Caroline, décidément, n’y comprend rien. Depuis maintenant trois ans qu’elle a ouvert sa sandwicherie, le même phénomène se répète sans qu’elle ait jamais pu en découvrir la cause. L’expérience des années écoulées ne lui a permis d’identifier qu’un seul élément de régularité auquel elle peut se raccrocher : c’est toujours un jeudi, le premier ou le second de chaque mois, que son petit commerce est littéralement pris d’assaut. Caroline le sait, la capacité d’un restaurateur à anticiper la fréquentation de son établissement est une des clés du succès ; ça évite le gaspillage et ça permet de répondre à la demande. Or là, avec ces « jeudis noirs », elle se retrouve dans la situation que nos lointains ancêtres ; ils observaient bien que le soleil se lève toujours à l’est pour se coucher à l’ouest mais ne savaient absolument pas pourquoi. Pour Caroline, c’est son tempérament, cette incertitude est insupportable : aujourd’hui, pour la première fois, elle va leur poser la question qui la hante depuis si longtemps : pourquoi le jeudi et surtout pourquoi précisément ce jeudi-là ?

Benjamin est un fidèle parmi les fidèles ; il a bien conscience que le régime sandwich frites-mayo n’est pas un modèle d’alimentation équilibrée mais il a besoin d’énergie et, par ailleurs, n’a absolument pas le temps de s’installer en terrasse ; au bureau, ça ne chôme pas – surtout pas aujourd’hui. Il faut dire que, comme une solide majorité des clients de Caroline, il est banquier, option finance de marché. Benjamin fait partie de la grande tribu des pingouins – costume sombre, chemise blanche ou bleue clair – qui envahissent chaque midi les rues du quartier. Caroline l’a repéré depuis un moment ; ils ont à peu près le même âge et, pour autant que son instinct féminin ne la trompe pas, elle jurerait que Benjamin n’est pas totalement insensible à son charme. Son informateur, elle l’a décidé, ce sera lui et plus, si affinités. Et comme il se trouve que Benjamin est justement à deux doigts de payer son frites-mayo quotidien, c’est maintenant ou le mois prochain !

« Dites : il se passe quelque chose de particulier aujourd’hui pour que tout le monde mange des sandwich ?
Benjamin, manifestement ravi de la prise d’initiative répond en souriant : « Quoi ? Vous ne savez pas ?
– Heu… non…
– C’est parce qu’aujourd’hui, Dieu va parler. »

Le pouvoir divin

Dans la salle des marchés, bien qu’aucune note de service n’ait jamais été diffusée à ce propos, la consigne est connue de tous : ce jeudi, à 14h30 précises tout le monde doit être sur le pont. Il ne manque pas un trader, pas un vendeur, pas un analyste ; même Stéphane, qui vient pourtant de « coller sa dem’ », est fidèle au poste, les yeux rivés sur son écran Bloomberg, engloutissant sa salade au thon en quatrième vitesse. Aux autres étages de la banque comme dans toutes les banques, compagnies d’assurance, sociétés de gestion ou autres directions financières, qu’elles soient basées à Paris, Londres, New York ou Tokyo, c’est exactement la même scène qui se répète encore et encore : ils sont des millions à attendre fébrilement et à se perdre en conjectures sur ce qui va être dit – ou ne serait-ce que suggéré – dans les minutes à venir. Sur l’écran de Benjamin, comme pour meubler le temps, un ponte de Bruxelles débite des platitudes sur la crise européenne tandis que, de l’autre coté du desk, deux market makers, à moitié sérieux, débattent d’un éventuel lien entre la parole divine et la couleur de la cravate de Dieu.

Il faut dire que ce n’est pas un Dieu tout à fait comme les autres. Ce dieu-là ne fait pas que porter une cravate ; il a aussi un visage et un nom : il s’appelle Mario Draghi. Ce n’est pas non plus un dieu unique : il a quelques homologues dont certains – notamment Ben S. Bernanke aux États-Unis – rivalisent en puissance avec lui. En revanche, ses pouvoirs sont bels et bien divins. Par exemple, Mario Draghi peut, d’une simple parole, de sauver n’importe quel débiteur de la zone euro – du particulier aux États en passant par les banques – ou, au contraire, le mettre en faillite, ruiner tous les épargnants européens ou, s’il l’estime utile, leur permettre de conserver les fruits d’une vie de travail. Pour Mario Draghi, l’infini n’est pas un simple concept mathématique, c’est une réalité quotidienne : il peut, sans aucune limite matérielle, créer des euros et les déverser dans nos économies. Zeus trônait sur l’Olympe et disposait de la foudre ; Mario Draghi, lui, siège dans l’Eurotower de Francfort-sur-le-Main et dispose de la planche à billets.
Naturellement, avec de tels pouvoirs, vous comprendrez que la parole divine ou n’importe quel signe qui pourrait dévoiler ses intentions sont d’une importance primordiale. Connaitre la pensée de Dieu, particulièrement en période de crise, c’est l’obsession de toutes celles et ceux qui, comme Benjamin, ont abandonné restaurants et brasseries pour garder les yeux rivés sur leurs écrans. Quel pays sera sauvé ? Lequel ne le sera pas ? À combien les banques pourront-elles prêter ? Dieu s’apprête-t-il à relâcher le démon inflationniste ou le garde-t-il sous contrôle ? S’il existe une telle chose que la dictature de la finance[1. C’est, bien sûr, une fumisterie : Goldman Sachs, combien de divisions ?], les dictateurs vivent dans la crainte respectueuse de ce dieu qui tient leur sort entre ses mains.

La solitude des Dieux

Mais Dieu, dans le secret que lui impose la dévotion de ses fidèles, sait bien qu’il n’est pas réellement d’essence divine. Comme vous et moi, il est né humain et comme vous et moi, malgré les pouvoirs qui lui ont été confiés, il n’a ni la prescience, ni l’omniscience d’un dieu. Mario Draghi ne sait pas si le niveau du taux de refi à 0,75% est une bonne chose ; il l’espère sans doute, toutes les informations dont il dispose et l’avis de ses experts le confortent probablement dans cette décision mais la froide réalité, c’est qu’il n’a pas et ne peut pas avoir la moindre certitude. De la même manière, le plan d’achat d’obligations dévoilé cet été – les Outright Monetary Transactions – peut de toute évidence fonctionner. C’est possible mais Mario Draghi sait mieux que quiconque que ce sera au prix d’une dégradation et d’une expansion du bilan de la BCE ; il sait mieux que personne que si l’un des États auxquels il apportera son soutien ne rembourse pas ses dettes, il n’aura plus d’autre choix que l’inflation ; dans quelles proportions ? Mystère…
Et puis, puisque nous sommes dans le secret de Dieu, il faut aussi savoir que Mario Draghi n’est pas le seul maître à bord. Loin de là : il doit rendre des comptes à ses nombreux patrons qui ne sont pas les meilleurs dont on puisse rêver : ce sont des politiciens. Ces mêmes politiciens qui, depuis des décennies, par clientélisme et par lâcheté, ont creusé les déficits des États dont ils avaient reçu la charge, ont empilé dettes sur dettes, ont menti, triché et profité sans vergogne des conditions d’emprunt avantageuses que leur a apporté l’euro. Les mêmes politiciens qui, encore aujourd’hui, considère qu’une réduction du déficit public, fût-elle dérisoire, est une « politique d’austérité qui tue la croissance » ; les mêmes qui exhortent la BCE et les banques à rouvrir les vannes du crédit, si possible à taux zéro, y compris pour les ménages ou les entreprises insolvables ; toujours les mêmes qui, après avoir massacré nos économies à coup d’interventionnisme, s’étonne de la perte de compétitivité de notre vieux continent et réclament une dévaluation de l’euro pour « relancer nos exportations ».

Mario Draghi est sans doute un homme d’une intelligence remarquable, un technicien tout à fait compétent et son passé de ponte de Goldman Sachs n’est un motif suffisant ni pour instruire un procès en moralité à son encontre, ni pour l’accuser d’agir dans l’intérêt de la grande pieuvre-vampire[2. « The great vampire squid », le nouveau petit surnom que la presse américaine a trouvé à Goldman Sachs.]. Mais une banque centrale n’est ni plus ni moins qu’un organisme de planification monétaire qui, comme toutes les tentatives de planification économique, ne peut être qu’un échec. Les anciens économistes soviétiques m’en sont témoin : en l’absence de marché et des précieuses informations véhiculées par les prix, Mario Draghi est le capitaine d’un gigantesque navire lancé à plein vitesse qui, dans un épais brouillard, va devoir trouver sa route dans un champ d’icebergs. Il sait, dans son immense solitude, qu’à la moindre erreur de sa part, ce sont près de 333 millions d’Européens qui verront leur épargne partir en fumée, leurs employeurs mettre la clé sous la porte et leurs vies ruinées. À titre personnel, je préfère ma condition de simple mortel.

*Photo : r INSM

Gauchet et la gauche

5

Un grand merci à Natacha Polony : sans sa revue de presse d’hier matin sur Europe1, je serais passé à côté de la longue interview que Marcel Gauchet à donnée à nos confrères du Monde ce samedi. Ben oui, quoi, vous n’imaginez tout de même pas que je vais gâcher mon week-end avec les platitudes débitées par le journal de référence – ou par un quelconque autre quotidien, d’ailleurs. Déjà qu’on n’a rien à y dire tout au long de la semaine, vous imaginez les marécages du samedi.
On fera bien sûr une exception pour les tourneboulantes pages télé de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts qui font qu’au contraire, le samedi est le seul jour où l’on peut acheter Libé sans avoir l’impression d’avoir été braqué d’un euro et des poussières dans la forêt de Bondy.

Mais revenons à Marcel Gauchet. Je ne m’amuserais pas à vous résumer ses analyses – lumineuses et pétillantes, comme toujours – sur le début du septennat Hollande, et encore moins à les paraphraser : vous les trouverez en accès libre sur le site du journal.

Je me bornerais simplement à un constat rassurant (enfin, qui me rassure moi) : Marcel Gauchet trouve que notre président est bourré de qualités, mais qu’il y a comme un problème, qu’il résume ainsi : « En caricaturant, je dirais que Nicolas Sarkozy avait la direction, mais pas la méthode, alors que François Hollande sait faire mais n’a pas de cap »[1. L’interview de Marcel Gauchet au Monde a été réalisée avant la prestation présidentielle chez Claire Chazal, mais je crois qu’on peut affirmer que ça ne change pas grand chose sans se rendre coupable du délit d’offense au chef de l’Etat.].

Ouf, si le grand Marcel Gauchet a du mal à discerner où va la gauche, j’ai moins de honte à avouer que c’est aussi mon cas.

Un Causeur 51, s’il vous plaît !

Sortie du Causeur magazine n°51 de septembre sur la famille

Déjà 51 numéros que l’équipe de cavistes dirigée par Elisabeth Lévy distille sa petite musique dissonante. Et l’actualité bouillonnante de cette rentrée n’est pas près de nous faire fléchir. Au fil de ses 64 pages virevoltantes, le nouveau Causeur magazine rebondit ainsi sur les pommes de discorde qui agitent la France « normale ». À commencer par l’affaire Richard Millet, dont l’Éloge littéraire d’Anders Breivik provoque indignation, ahurissement, consternation et autres appels à la fatwa. N’en déplaise aux ennemis de la complexité, notre rédactrice en chef refuse de choisir entre le respect dû aux victimes de la tuerie norvégienne, le refus de la provocation esthétisante et la liberté d’expression. Cette précision faite, Alain Finkielkraut et Renaud Camus reviennent sur la mécanique infernale du procès en sorcellerie ainsi que sur le fond de l’affaire, dans deux entretiens menés de main de maître par Cyril Bennasar et Jérôme Leroy.

Il est heureux que le mois de septembre ne se résume pas aux tempêtes médiatiques. Faut-il le rappeler, Causeur magazine n°51 s’intitule « Papa, papa, la bonne et moi » ! Cent jours et quelques après l’avènement du paradis égalitaire promis par François Hollande, nous avons choisi d’ausculter l’un des chevaux de bataille de la Normalie : la famille. Mariage et enfants pour tous, avait promis le candidat socialiste avant d’accéder à l’Elysée ; cela pourrait bien devenir l’un des rares engagements de campagne (vraiment) tenus d’ici quelques mois. L’occasion d’interroger l’un des pionniers du combat pour l’homoparentalité, étoile montante de la gauche du P.S, le député Jérôme Guedj, qui entend sortir du « système hypocrite et bancal » n’accordant le droit à l’adoption qu’aux homosexuels célibataires. De quoi faire bondir le pédopsychiatre Aldo Naouri, interrogé par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, ainsi que la philosophe Chantal Delsol, qui réhabilitent tous deux l’autorité parentale malmenée par le démocratisme ambiant. Une utopie démocratique et sociale, voilà qui encouragea justement le développement de quelques kibboutz israéliens refusant les diktats de la vie de famille : parents et enfants vivaient dans des pièces séparées, la communauté faisant le reste ! Gil Mihaely dresse le bilan de ce meilleur des mondes freudo-marxiste dans nos pages centrales.
Comme de bien entendu, Causeur magazine fait aussi honneur à son slogan : « surtout si vous n’êtes pas d’accord » en donnant la parole aux partisans du mariage et l’adoption à tous les étages. En bon libéral, Georges Kaplan réclame le strict respect des volontés individuelles et de la liberté de contracter avec qui bon vous semble. Moins attendu, Frédéric Rouvillois pointe les incohérences des positions de l’Eglise catholique : reconnaissant le mariage civil ici, refusant son extension logique là….
Au nom de l’« égalité réelle », le gouvernement fait donc du couple et de la famille une affaire politique. Ça tombe bien : le 6 septembre, est justement sortie aux éditions Bourin la traduction inédite d’un essai de Christopher Lasch consacré à la dissolution de la famille. Nous publions les bonnes feuilles exclusives de cet opus ironiquement intitulé Un refuge dans ce monde impitoyable et plus sobrement sous-titré La famille assiégée, que l’intellectuel américain Lasch écrivit dans les années 1970, lorsque le cocon familial subissait déjà les assauts des experts, du consumérisme et de la publicité. Assorti des réflexions toujours spirituelles de Bruno Maillé et Philippe Raynaud, le dossier Lasch constitue un apport théorique majeur à l’édifice de la famille moderne.

Mais nous avons plus d’un tour dans notre sac à malice. Jamais là où on l’attend, Cyril Bennasar nous confie sa nostalgie de la légendaire liberté de ton de France Inter, la radio publique ayant été mise sous cloche par les militants du conformisme intégral. Tandis que Jean-Luc Gréau prévoit un enterrement de première classe à l’euro, Luc Rosenzweig analyse l’un des feuilletons médiatiques de l’été : l’évacuation des camps roms. Malgré l’ulcération de quelques bonnes âmes indignées, il semblerait que la plupart des Français aient bel et bien « voté pour ça » au printemps. Et comme on ne lit jamais assez notre cheftaine Elisabeth Lévy, vous vous régalerez de son éditorial autour du film Superstar de Xavier Giannoli et du quart d’heure de célébrité que la société médiatique accorde à ses hérauts warholiens.

Enfin, vous reprendrez bien un peu de culture. Cinquante ans après la mort de Roger Nimier, Gérard Pussey et quelques un de nos mousquetaires remettent les Hussards à l’honneur. Sans oublier les chroniques de Roland Jaccard et François Taillandier, vous lirez le récit du retour mouvementé de Maurice G. Dantec en librairie, après des coups de fleuret éditoriaux comme seule la France des 646 livres de rentrée en produit : un voyage dans la quatrième dimension littéraire signé Jacques de Guillebon.

Naouri, Delsol, Guedj, Lasch, Raynaud, Finkielkraut, Camus : notre n°51, c’est eux et bien plus encore. Le tout en 64 pages dessinées pour le plaisir des yeux. Un sacré flacon pour votre ivresse de rentrée !

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

Arméniens de Syrie : la tentation d’Erévan

5

Les Arméniens de Syrie tentés par l'exil en Arménie

Sans précédent dans l’histoire de la communauté arménienne de Syrie, la gravité des événements en cours vient rappeler combien demeure fragile la pérennité de cette présence pluricentenaire dans l’œil du cyclone d’un Orient compliqué. Au pouvoir depuis 1963, le parti Baas, d’inspiration laïque, a assuré jusqu’ici une paix civile au prix du sang. Musulmans mais essentiellement non sunnites, les dirigeants au pouvoir à Damas ont construit un socle solide autour d’une alliance tacite marquant la cooptation des principales minorités du pays (alaouite, chrétienne, druze, ismaélienne…). De sorte qu’entre 1970 et 2000, le général Hafez el Assad a pu gouverner le pays d’une main de fer, conservant une attitude bienveillante vis-à-vis des Arméniens. Parmi ces derniers, certains eurent l’heur d’approcher les cercles opaques du pouvoir en qualité de « conseiller du Prince »[1. Ce fut le cas notamment du député Krikor Eblighatian, représentant de la communauté arménienne pendant des décennies et conseiller de feu le Président Hafez el Assad pour les affaires soviétiques.]. Cette relation de proximité à l’égard d’une minorité loyale et au poids démographique insignifiant (comparé aux Kurdes) fut poursuivie sous la présidence de son fils Bachar. Attentistes et confinés dans leur posture de « minorité protégée », les Arméniens ont ainsi vécu dans une totale sécurité au prix de leur renoncement à toute participation à la vie politique syrienne.

Dans ce pays marqué par l’omniprésence des services de sécurité, rares ont été les voix à s’être dressées publiquement contre le régime. Placé en marge du vent des révoltes populaires qui au printemps 2011 essaimèrent en Syrie, le petit monde arménien d’Alep a pris au cours des dernières décennies les allures d’un ghetto en fin de course se rétrécissant comme peau de chagrin, du fait d’une émigration économique continue. Autorégulé et replié sur des structures traditionnelles, souvent vieillissantes, il est à l’image d’un système politique encore en vogue en Syrie, en filiation directe avec le modèle ottoman des millet[2. Le terme ottoman millet désigne une communauté religieuse légalement protégée. Il concerne aussi les minorités. Ce système fut mis en œuvre par le pouvoir ottoman dans le but de contrôler des populations qui y vivaient, au moyen d’une religion organisée dont il nommait les dignitaires.]. Affichant un profil bas, pour ne pas dire timoré, la communauté n’avait connu dans son histoire une situation aussi critique. Dans le passé, en 1959, il y eut une vague d’émigration vers le Liban consécutive à la participation d’éléments de la branche syrienne de la FRA dans un « complot » ourdi par la CIA contre le régime prosoviétique de l’époque, puis, une autre secousse en 1967 lorsque la tentative de nationalisation des écoles arméniennes fut évitée de justesse.

Vivre avec l’angoisse

Combien d’Arméniens sont restés en Syrie au 15e mois de la plus grave crise politique que connaît ce pays depuis son indépendance en 1946 ? Les plus optimistes avancent le chiffre de 80 000 âmes, les plus réalistes tablent sur la moitié. Une population majoritairement urbaine, composée d’artisans, de commerçants et de cadres, qui se répartit entre les villes d’Alep, Damas, Qamichli et Kessab.
Conséquence de l’insurrection armée et de l’isolement du régime, la crise économique paralyse le pays. Les denrées principales se sont raréfiées, les produits de première nécessité (pain, gaz…) envolés tandis que les enlèvements crapuleux pullulent. Ceux-ci n’ont pas épargné les Arméniens, perçus comme relativement aisés. Depuis des mois, les ménagères stockent dans leurs appartements aliments en conserve et eau à profusion, en prévision du pire. La journée, les rues des quartiers chrétiens d’Alep sont désertées, avec quelques boutiques au rideau de fer à moitié baissé où l’on discute des derniers combats tandis que les enfants s’énervent de ne pouvoir sortir.

Conséquence de l’insécurité ambiante, il n’y a pas eu cet été de colonies de vacances à Kessab et les rues autrefois animées étaient quasi-désertes dans les quartiers chrétiens d’Alep et de Damas. Faute de routes terrestres sûres, les Arméniens évitent de s’éloigner de leur domicile et des quelques lieux de rencontre (clubs, associations compatriotiques, églises…). La plupart ne prêtent qu’une oreille distraite aux chaînes locales mais également internationales, dont la couverture des événements est perçue comme déformée et impartiale. Privilégiant le réseau social Facebook dont le groupe des Arméniens d’Alep fondé en février 2012 a été grossi de 2 500 membres en l’espace de trois mois, un grand nombre de profils arméniens n’ont pas hésité à arborer sur certains groupes de discussion leur soutien au président syrien.

Malgré le discours rassurant des opposants anti-Assad, les minorités de Syrie craignent le pire, en l’occurrence la répétition d’un scénario à l’irakienne, synonyme de chaos et d’intégrisme religieux. Signes inquiétants : les menaces proférées contre les chrétiens, le saccage en juin dernier de l’église et de l’école arméniennes de Homs – ville de laquelle près de 138 000 chrétiens ont fui à la suite de menaces proférées par des militants salafistes syriens et étrangers – ont justifié les craintes des chrétiens[3. D’après un commentaire d’Elizabeth Kendal, paru dans le n° 167 du Religious Liberty Prayer Bulletin.].
Côté arménien, depuis mars 2011, les pertes humaines (civiles et militaires) se comptent par dizaines. En témoignent la disparition des soldats Viken Hayrabédian et Levon Kouyoumdjian – le premier mort lors de l’explosion d’une bombe dans les alentours d’Alep, le second dans un échange de tirs avec des rebelles près de la frontière turque – ainsi que celle d’Araxie Bédrossian, cette dernière ayant été tuée en mars dernier dans l’explosion d’une voiture piégée dans le quartier chrétien de Suleimanié.

Interrogé sur les moyens de défense de la communauté, Tigrane Kapoyan, un jeune écrivain d’Alep, n’y va pas par quatre chemins : « Les armes ont été distribuées par l’armée il y a un an et demi, mais il n’y en a pas pour tout le monde. » De son côté, Krikor, un conscrit déserteur de l’armée syrienne qui a fui en Arménie, tient des propos guère rassurants. « Les quelques armes distribuées sont destinées à l’autodéfense des structures communautaires. Ceux qui ont les moyens se sont procurés des armes légères pour défendre leurs biens. Les hommes d’affaires, eux, ont bien du mal à liquider leur commerce. » Plus inquiétant, certains chômeurs arméniens auraient été enrôlés dans les rangs des milices du régime (Chabiha) pour participer à la répression contre des opposants.
Installé à Erévan, Tigrane, lui, a intégré le ministère de la Diaspora comme conseiller dans le cadre d’un bureau en charge des affaires syriennes. Les moyens sont limités, l’inquiétude chaque jour plus pesante. Selon lui, au plus fort des combats, trois vols hebdomadaires ont été maintenus entre Alep et Erévan – deux assurés par la compagnie Armavia et le troisième par la Syrian Air.

L’Arménie, un tremplin provisoire ?

Peu ou prou concernés par les revendications politiques et religieuses émanant du « petit peuple sunnite », dont les combattants sont financés en grande partie par des fonds étrangers (Turquie, Arabie saoudite, Qatar), les Arméniens regardent vers Beyrouth et Erévan… sans grand enthousiasme. Depuis le déclenchement de la révolte en mars 2011, près de 3 250 citoyens syriens ont demandé la citoyenneté arménienne. Nourrissant de légitimes inquiétudes quant à l’issue incertaine du conflit, les plus fortunés ont pu se procurer au prix fort des places sur les vols en partance pour Erévan. Un billet en classe économique se vendait entre 237 000 et 250 000 drams (568 et 600 dollars) au lieu de 119 000 drams (285 $).
Dans le cas de l’émigration syrienne, ne s’installent en Arménie que ceux qui ont les moyens de dénouer les cordons de leur bourse. Début août, au plus fort des combats à Alep, les vols pour Erévan affichaient complet jusqu’au mois d’octobre. Sans entrer dans les détails, le ministère de la Diaspora s’était pourtant engagé à faciliter l’intégration de ces « touristes », réfugiés temporaires qui ne disent pas encore leur nom (processus de naturalisations accélérées, facilitation de logement à l’extérieur de la capitale, camp de vacances pour les enfants, scolarisation pour ceux qui désirent s’installer définitivement…).
Fin juillet, Firdus Zakarian, le responsable du ministère arménien de la Diaspora en charge de la commission pour les questions relatives aux Arméniens de Syrie, indiquait que la situation en Syrie « n’est pas telle que le gouvernement arménien envoie un avion spécial pour le transport des Arméniens de Syrie en Arménie », prétextant avoir pris contact avec la compagnie Armavia pour lui demander de revoir le prix de ses billets et d’accroître la fréquence des vols Erévan-Alep-Erévan. De bien timides mesures qui, aux yeux du Congrès national arménien (opposition) de Lévon Ter Pétrossian, peineront à s’appliquer. Cette formation politique ira jusqu’à exiger du gouvernement de mettre en œuvre des plans d’urgence pour l’évacuation des Arméniens de Syrie. Autre son de cloche du côté de la FRA Dachnaktsoutioun qui, par la voix de Giro Manoyan, a invité ses compatriotes de Syrie à ne pas quitter leur patrie d’adoption, qualifiant cette communauté de « stratégique ».

Pour accompagner déclarations de solidarité du Catholicos Aram Ier de Cilicie et la campagne de levée de fonds de la Croix Bleue pour venir en aide aux écoles arméniennes de Syrie, l’UGAB aurait débloqué une enveloppe d’un million de dollars afin de soutenir l’intégration des réfugiés arméniens de Syrie en Arménie. Si l’Etat arménien n’est pas en mesure de réaliser des miracles, il fera tout au plus office de tremplin. La Syrie étant de plus en plus isolée sur la scène internationale, bien rares sont ceux qui ont pu se procurer un visa, précieux sésame délivré par une chancellerie occidentale encore ouverte…
Attentistes, la plupart des responsables communautaires auront tout au long du conflit affichent une neutralité bienveillante vis-à-vis du régime de Bachar el Assad. Otages d’une guerre à la fois civile et internationale, dont les tenants et les aboutissants leur échappent entièrement, les Arméniens de Syrie ne sont pas moins réalistes pour autant. A Erévan, une éventuelle émigration vers l’Arménie serait vécue comme une aubaine pour les quelques partisans d’un rapatriement synonyme de rente stratégique, à l’heure où l’hémorragie démographique saigne le pays à blanc. Mais qu’on ne s’y trompe pas : en l’absence d’infrastructures d’accueil et d’une politique efficace d’intégration en amont comme en aval, l’Arménie assistée par des fonds de la diaspora est encore loin de constituer un refuge viable pour des Arméniens de Syrie méconnaissant les rouages d’une réalité socioéconomique étrangère.

La tragédie qui se joue dans cette partie du monde montre au grand jour des faiblesses structurelles. Faute d’avoir anticipé les pires scénarios, le monde arménien a assisté impassible à la lente déliquescence d’un des plus importants sanctuaires culturels et humains de la diaspora. Etant donné qu’il nous est impossible de revenir en arrière, une autre question demeure digne d’intérêt : comment relever le défi de l’intégration des Arméniens de Syrie dans un Etat fragile et corrompu ?

Une première version de cet article a été publiée dans le dernier numéro de France-Arménie (septembre 2012).

Tout le reste n’est que littérature

8

Richard Millet a voulu commettre un crime, littéraire s’entend, avec son éloge de Breivik. Hélas, comme Nietzsche l’a souvent observé, il ne s’est pas montré à la hauteur de son crime, adoptant un profil bas dans les media, la forme même de lâcheté qu’il ne cesse de reprocher aux Français.

On a pu le voir à la télévision s’excuser au nom des victimes de Breivik, acquiescer aux propos décalés d’Edgar Morin sur l’agro-alimentaire et insister sur le fait que ses propos étaient littéraires, rien que littéraires. Donc insignifiants, sinon pour lui, du moins pour ceux qui lui prêtaient une oreille distraite. Dans un élan inattendu de sa part, il a même remercié l’animateur d’une émission de télévision de n’avoir pas introduit dans le débat son rôle d’éditeur chez Gallimard. C’est ce que désignait jadis l’expression latine de « captatio benevolentiae ». Rarement un auteur en aura autant usé.

Bref, là où l’on attendait le sniper de Beyrouth, on s’est retrouvé face à un écrivain presque gêné d’avoir jeté un pavé dans la mare du conformisme ambiant. Donnant raison à Stendhal qu’il a mis en exergue de son essai : «  La démocratie amène nécessairement dans la littérature le règne des gens médiocres, raisonnables, bornés et plats… « . Ses essais nous ont réjoui en donnant le change. Sa conduite d’enfant s’excusant d’avoir mis le doigt dans le pot à confiture nous a chagriné. N’est pas Landru qui veut.

Travail, famille, partouze

50
Le PS veut légaliser le mariage gay et l'homoparentalité

Le PS veut légaliser le mariage gay et l'homoparentalité

« L’égalité, c’est l’âme de la France » tonne Jean-Marc Ayrault face aux jeunes socialistes massés à La Rochelle. Dans le domaine sociétal, « l’égalité réelle » prime sur tout autre considération. Au nom de ce slogan galvanisant, François Hollande s’est engagé à mettre en pièces l’ensemble des « discriminations » qui mineraient notre « pacte républicain », à commencer par l’injustice pluriséculaire réservant le mariage et la parentalité aux seuls hétérosexuels. Conformément à la promesse n°31 du candidat Hollande, Jean-Marc Ayrault a annoncé, fin août, qu’un texte serait soumis au Parlement début 2013.

Concernant la famille, le PS rase gratis, et tout de suite. Ainsi, à La Rochelle[1. Toutes les citations non référencées proviennent de l’atelier sur « La famille en 2012 », animé par Dominique Bertinotti à La Rochelle, le 25 août 2012, lors de l’université d’été du PS.], Dominique Bertinotti, qui se revendique ministre « de TOUTES les familles »[access capability= »lire_inedits »], a-t-elle célébré la « valeur famille », arguant que les sondages traduisaient une confiance massive des Français dans cette institution. Tout en jurant sur ses grands dieux laïques que les utopies soixantehuitardes antifamiliales ont fait long feu, Mme Bertinotti entend faire un sort au bon vieux modèle du couple hétérosexuel. Soucieuse de « replacer l’enfant au coeur de la politique familiale », elle refuse de privilégier un modèle familial au détriment d’un autre et balaie d’un revers de la main les plaidoiries en faveur de la stabilité de la parenté hétérosexuelle. Après tout, un mariage sur trois, voire un sur deux dans les grandes villes, ne se solde-t-il pas par un divorce ? Mme Bertinotti entend donc résorber les « incohérences » du Code civil et sanctifier par la loi l’ouverture du mariage, de l’adoption et de la procréation médicalement assistée aux couples homosexuels[2. Contrairement aux souhaits de la ministre de la Famille, les récentes annonces de la Garde des Sceaux Mme Taubira ne mentionnent pas la légalisation du recours à la PMA dans le projet de loi sur l’homoparentalité et l’ouverture du mariage.], non sans reconnaître le statut du beau-parent.

Le point de vue qui domine les débats à gauche est que la loi doit suivre l’évolution de la société. Il est notamment défendu par Irène Théry, sociologue et directrice d’études à l’EHESS, et Martine Gross, chercheuse au CNRS et ancienne présidente de l’Association des parents et futurs parents gays et lesbiens. Cette dernière souhaite porter un coup fatal au « modèle naturaliste de la filiation ». Selon elle, les actes d’état-civil constitueraient de sérieux vecteurs de discrimination puisqu’ils consacrent le « fait biologique » (être né de tel et tel parent) en « fait institué » (être enfant de), lequel ne dépend pas d’un rapport sexuel mais d’une reconnaissance légale. Le salut passerait donc par une disjonction radicale entre filiation et procréation, de manière à détacher le mariage de la capacité procréative des contractants − qu’on le veuille ou non, rien ne discrimine plus que la Nature, puisque deux hommes ou deux femmes ne peuvent engendrer d’enfants !
Dans le même esprit, Irène Théry nous invite à « prendre acte que l’apparition de l’homoparentalité participe de la transformation générale de l’idée même de famille »[3. Actes des « Rencontres nationales sur l’adoption et l’homoparentalité », organisées par le Conseil général de l’Essonne le 6 avril 2012. Nous adressons nos remerciements à Sharon Elbaz et Jérôme Guedj pour la retranscription écrite.]. Naguère, le « modèle matrimonial traditionnel » définissait la norme exclusive de l’institution familiale, au détriment des formes alternatives de couples, exclues comme des déviances ou des comportements marginaux. Or, en vertu d’un vaste « mouvement de diversification » des formules amoureuses, le mariage n’est plus la condition sine qua non de la procréation : un nombre croissant d’enfants naissent hors de la famille nucléaire, et les foyers recomposés ou monoparentaux traversent les frontières entre hétéro et homosexualité. Gross et Théry postulent donc que l’ordre social doit inspirer l’ordre juridique. Un philosophe du droit dirait que le devoir être se déduit de l’être.

En définitive, le coeur de la ministre balance entre deux ordres de justification : une définition collective de la justice, version Théry et Gross, et la satisfaction des désirs individuels. Certaines diatribes enflammées entendues à La Rochelle laissent penser qu’il existe un droit à l’enfant indissociable des autres droits de l’homme. Cette position a notamment été exprimée par la juriste et militante queer Marcela Iacub dans Le Crime était presque sexuel[4. Champs Flammarion, 2003.] Cette libérale-libertaire pur sucre voudrait détacher la loi de tout ordre symbolique s’imposant aux individus. Dans une optique foncièrement individualiste, Iacub refuse de soumettre la réforme du droit à l’évolution des normes morales. Seul le sujet de droit, incarnation juridique de l’individu-roi, importe à ses yeux. Qu’il s’agisse du mariage ou de la parentalité, nos désirs ne devraient rencontrer aucun obstacle anthropologique.
En poussant cette logique un chouïa plus loin, on pourrait justifier les mariages multiples, instaurer de nouvelles formes de polygamie, voire légaliser des comportements sexuels interdits sur la seule base du consentement des individus, indépendamment de leurs orientations sexuelles. Après tout, si plusieurs sujets de droit font le choix libre et éclairé de s’unir les uns avec les autres, pourquoi ne pas consacrer juridiquement les mariages à trois, quatre ou même des smalas de plusieurs dizaines de personnes ? Plus
on est de fous, plus on rit…

Évidemment, les socialistes ne vont pas aussi loin. Leur credo homoparental s’inspire moins explicitement des arguments contractualistes de Iacub que des conceptions normatives de Gross et Théry. Mais pour être anthropologiquement opposés − les unes font valoir une certaine vision de la vie collective axée sur l’égalité, l’autre une liberté de choix individuelle quasi absolue − ces deux systèmes se révèlent moins étanches qu’il n’y paraît. Dans le meilleur des mondes égalitaires que le PS appelle de ses vœux, l’explosion des libertés individuelles pourrait donner droit de cité à tous les comportements n’empiétant pas directement sur la liberté des autres. En ouvrant la boîte de Pandore du mariage et de la parentalité pour tous, M. Hollande et M. Ayrault se frottent aux limites du libéralisme. On leur souhaite bien du courage.[/access]

*Photo : Shoko Muraguchi

Richard Millet : l’offensive d’Annie Ernaux et des pétitionnaires « buonistes »

12

Le « buonisme », comme le nomment les Italiens, est l’approche compassionnelle de tous les problèmes : le seul fait d’apparaître comme victime fait de vous un héros des temps modernes.

Les cyniques se sont régalés en lisant cette semaine dans Le Monde l’offensive buoniste d’Annie Ernaux contre Richard Millet. Les « buoniste  » étaient nombreux – de Tahar Ben Jelloun à Le Clézio – à soutenir cette écrivaine qui ne décolère pas après avoir lu l’Éloge littéraire d’Anders Breivik, texte répugnant à ses yeux et qui déshonore la littérature française. Un livre, faut-il le lui rappeler, se juge sur son style et non sur des valeurs morales : le sens du bien et du mal ne concerne pas la littérature et c’est ce qui fait son charme.

Les « buonistes » entendent se mettre au service de la cohésion sociale et ne pas attiser la haine à l’égard des déshérités, surtout musulmans, ayant choisi la France comme terre d’accueil. D’ailleurs, Annie Ernaux s’en porte garante : ils lui ont toujours témoigné le plus vif respect, ce dont nous ne doutons pas. Les valeurs morales et politiques qu’incarne Annie Ernaux ne peuvent que susciter l’admiration. La centaine d’écrivains qui partagent ses valeurs également.

Bref, cette offensive buoniste, savant mixage entre le ridicule de la bonne conscience et une hypocrisie savamment dosée, nous indique la voie à suivre : mettre un peu d’humanité dans ce monde de brutes et prendre exemple sur les travailleurs sociaux qui, eux, à l’inverse de certains écrivains, ne se comportent pas comme des voyous.

Bannissons la cruauté, le cynisme, la provocation….et même la lucidité de nos écrits. Ainsi, le « buonisme » aura enfin triomphé. Et commençons par couper les branches pourries de ce qu’on appelait, autrefois, la littérature.

Être une famille libérée, c’est pas si facile

107
Causeur numéro 51 sur la famille avec Aldo Naouri et Lasch

Causeur numéro 51 sur la famille avec Aldo Naouri et Lasch

« Mariage et adoption pour tous » : c’est avec cette formule primesautière qui sonne un peu comme « Eau et gaz à tous les étages » que Jean-Marc Ayrault a confirmé que la conjugalité et la parentalité seraient bientôt érigés au rang de droits inaliénables de l’homme et de la citoyenne. Et l’on imagine que le bonheur, la santé et la richesse compléteront promptement la liste.
Évidemment, on peut en rire, même si, s’agissant d’un tel sujet, on peut aussi trouver que nos gouvernants font preuve d’une certaine légèreté voire d’une coupable désinvolture. Il faut dire que les raisons avancées pour nous faire avaler cette avancée majeure ne laissent pas d’être comiques : c’est en effet sous l’enseigne de la lutte contre les discriminations que l’on s’apprête à remettre en cause par la loi l’antique division de l’humanité entre les hommes et les femmes. On connaît l’antienne, qui a presque les apparences du bon sens : si les couples mixtes (c’est-à-dire bêtement composés d’un homme et d’une femme) peuvent avoir des enfants, il serait injuste que les couples composés de deux hommes ou de deux femmes soient privés de ce bonheur. À ce compte-là, puisque certaines femmes naissent équipées de longues jambes et de poitrines avantageuses, il faudra bien que la collectivité trouve le moyen de réparer l’injustice faite aux autres. Toi aussi tu peux être blonde, grande et avoir des gros lolos.
La réforme annoncée par le Premier ministre s’inscrit donc dans le processus d’hyper-démocratisation qui touche peu ou prou tous les secteurs de l’existence humaine : de l’École à l’entreprise, en passant par l’hôpital et même par la prison où l’on demandera bientôt aux détenus d’évaluer leurs surveillants, le progrès social se mesure désormais à l’extension des droits des individus.

Mieux vaut le répéter : même à Causeur, nul ne souhaite le retour à l’ordre patriarcal d’antan. Autrement dit, il ne s’agit évidemment pas de regretter le temps où pères, maris et patrons exerçaient un pouvoir sans limites sur leurs enfants, épouses et salariées. Mais on ne jouit pas plus sans entraves que sous la férule d’un tyran. Et le sens commun sait bien que certains espaces ne peuvent pas être régis par les lois de la démocratie.
À en juger par le succès rencontré par l’idée de Vincent Peillon d’inscrire la morale laïque dans les programmes scolaires, une majorité de nos concitoyens, de droite comme de gauche, pense que c’est le cas de l’École. Il est fâcheux, cependant, et même décourageant que le ministre, à qui on demandait si cela signifiait que les élèves devraient se lever à l’arrivée du professeur, ait cru bon de répondre : « Ce n’est pas le sujet. Il ne faut pas confondre morale laïque et ordre moral. » Quoi qu’il en soit, on est en droit de penser que la famille, pas plus que l’École, ne saurait fonctionner suivant des principes démocratiques : à l’évidence, l’abolition de toute hiérarchie entre enfants et parents ne donne pas des résultats beaucoup plus heureux qu’entre élèves et professeurs.

En effet, comme le pointe Aldo Naouri, bien avant le mariage homosexuel, la destitution des pères et le combat mené contre toute forme d’autorité, tenue pour nécessairement autoritaire, avaient abouti à l’indifférenciation des fonctions parentales. C’est dans ce contexte que nous avons choisi de publier des extraits du texte que le sociologue américain Christopher Lasch a consacré, en 1977, au déclin de l’institution familiale, et dont les éditions François Bourin publient aujourd’hui la traduction. Car pour exotique et périmé qu’il puisse parfois sembler, il contient bien des clés pour comprendre la situation où nous sommes, voire pour sortir du piège que nous avons collectivement fabriqué. Encore faudrait-il pour cela que nous soyons capables d’admettre que les conquêtes engrangées sous l’étendard de la libération constituent peut-être une sérieuse menace pour notre liberté.

Cet article en accès libre est extrait du numéro 51 de Causeur magazine. Pour lire l’intégralité de ce numéro, achetez-le ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Hongrie : l’autre 11 septembre

2
L'autre 11 septembre, 1989 en Hongrie.

L'autre 11 septembre, 1989 en Hongrie.

Lundi 11 septembre 1989, Hongrie : « suite à l’ouverture de la frontière hongroise à Hegyeshalom, des milliers d’Allemands de l’Est passent en Autriche pour rejoindre l’Allemagne de l’Ouest. » Dans la semaine, plus de quinze mille réfugiés auront ainsi choisi la liberté, plus de 25 000 les semaines suivantes. Deux mois plus tard, dans la nuit du 8 au 9 novembre, le Mur de Berlin sera abattu.

On a tendance à l’oublier mais c’est bien en Hongrie que tout a commencé. Certains sont là pour nous le rappeler, et comment ! Notre Premier ministre Viktor Orbán se fait ainsi passer pour le « courageux héros sans qui rien ne se serait passé ». Âlors agé de 26 ans, le jeune Orbán, qui portait belle chevelure et barbe romantique, s’était fait remarquer lors d’un discours prononcé le 16 juin à l’occasion de la cérémonie de « réenterrement » d’Imre Nagy, harangue dans laquelle il réclamait la tenue d’élections libres et le départ des troupes soviétiques. Discours qui eut un grand retentissement dans le pays. Au point de faire trembler Gorbatchev et de provoquer le retrait immédiat des troupes soviétiques ? Ne rêvons pas !

Même si elle fut précédée d’un sympathique « pique-nique paneuropéen » qui ouvrit une première brèche dans le Rideau de fer, l’initiative du gouvernement hongrois vit le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Gyula Horn, venir lui-même découper les barbelés en compagnie de son homologue autrichien Alois Mock, dans un geste ostensiblement symbolique. Une action qui avait été longuement et soigneusement préparée par des négociations et consultations (rencontre secrète avec Helmut Kohl et Genscher) dont l’ancien ambassadeur de Hongrie à Bonn a révélé les dessous. Une rencontre secrète sollicitée par le gouvernement hongrois avec Kohl et son ministre Genscher avait en effet eu lieu le 25 août au château de Gilnitz[1. Y sont présents chefs de gouvernement, ministres des Affaires étrangères et ambassadeurs. Les Hongrois font alors part à Kohl du dilemme auquel ils sont confrontés avec le sort des 80 000 Allemands de l’Est réfugiés dans leur pays. Kohl assure qu il les accueillera puis demande à ses interlocuteurs hongrois ce qu’ils attendent en contrepartie : une annulation de la dette ? Ce à quoi les Hongrois, prudents, se gardent bien de répondre. Ces derniers avaient préalablement consulté Gorbatchev qui avait approuvé leur intention d’instaurer un système politique pluraliste et d’ouvrir l’économie.].

Résidant alors en Allemagne, je me souviens de l’émotion avec laquelle la population locale suivait les événements. Tout d’abord avec ces milliers de « touristes » de la RDA (80 000) que les autorités de Budapest se refusaient de renvoyer dans leur pays, comme le réclamait un Honecker rouge de colère. Puis avec l’ouverture de la frontière par les autorités hongroises. Émotion accompagnée d’une vive reconnaissance dans l’opinion allemande. C’est à cette époque que je découvris le visage de Gyula Horn que l’on voyait partout sur les écrans. Ministre des Affaires étrangères dans le dernier gouvernement d’avant « la chute », Guyla Horn occupera par la suite le poste de Premier ministre « démocratiquement élu » de la Hongrie « libre » (1994-1998). Je me souviens de la remise du prestigieux Karlspreis (Prix Charlemagne) à Gyula Horn dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl. Une ville du Bade-Würtemberg, Wertheim, donna même le nom de Gyula Horn à l’une de ses rues !

Si je précise tout cela, c’est que, curieusement, ces événements sont aujourd’hui passés sous silence, du moins le rôle joué par les autorités de l’époque. Volontiers partisane, la droite conservatrice, actuellement au pouvoir à Budapest, réécrit l’Histoire. Pourtant, nos dirigeants connaissent fort bien le contexte dans lequel s’est déroulé le changement de régime. Et pour cause : nombre d’entre eux sont issus de la nomenklatura communiste- ce que je ne saurais d’ailleurs leur reprocher ! Vingt ans plus tard, les mêmes taxent de communiste ou de traître à la patrie quiconque ne partage par leurs orientations politiques. János Kádár, qui dirigea la Hongrie de 1956 à 1988, avait adopté le slogan « Qui n’est pas contre nous est avec nous » pour se concilier la bienveillance d’une bonne partie de la population. On pourrait inverser la formule pour l’attribuer à Viktor Orbán : « Qui n’est pas avec moi est contre moi ».

Plutôt que de chute du régime, il faudrait parler de sabordage, car rien n’aurait pu se passer sans le consentement des autorités en place. Je ne dis pas que ce fut de franche gaieté de coeur, mais force est de reconnaître que le Premier ministre de l’époque (Miklós Németh) et son entourage firent preuve de bon sens, voire d’un certain courage en prenant l’initiative d’ouvrir en grand la frontière et de prévoir des élections libres. Certes, il n’avaient guère le choix, mais leur mérite est d’avoir favorisé une transition en douceur. À l’heure où certains utilisent l’invective comme mode de gouvernement, nous leur en savons gré.

Cécile Duflot gagne du terrain

12

Cécile Duflot est ministre de la République. Elle aimerait qu’on la prît au sérieux, lorsqu’elle se déplace, lorsqu’elle monte à la tribune, ou quand elle prend la parole devant un auditoire. On distingue nettement deux sortes de Français : ceux qui l’ignorent, ceux qu’elle irrite. Les premiers sont plus nombreux que les seconds, mais ceux-là, dès qu’ils la connaissent, rejoignent les rangs que forment ceux-ci !

Récemment, elle annonçait, avec force publicité, des actions énergiques en faveur du logement social : l’État céderait des terrains à vil prix, et l’on y bâtirait de beaux appartements exclusivement destinés aux pauvres, aux Roms, aux sans-emplois, parmi lesquels Richard Millet, dont tout Paris espérait alors qu’il serait remercié par son employeur sous la pression des grandes consciences françaises. Las ! On apprenait que nombre de ces terrains étaient, pour certains déjà vendus, et, pour quelques-uns, construits… de logements sociaux ! Mme Duflot a repris sa liste, non sans en promettre une nouvelle, actualisée, avant la fin du mois de septembre !

Craint-elle qu’on l’oublie ? Depuis deux semaines, elle veut être vue, elle parade, elle plastronne. Elle se montre partout en présence du premier ministre, tout près de lui, approuvant de hochements de têtes et de sourires complices la moindre de ses suggestions. Dit-il qu’il pleut, alors que le soleil brille ? Elle sort son parapluie ! Prétend-il que la nuit vient après le jour ? Elle pâme devant tant de perspicacité, répétant à l’envi qu’avec un tel homme la France est sauvée ! Dans mon collège, autrefois, on l’eut traitée de fayote.

Faut-il voir dans ce zèle une ambition ministérielle plus grande ? Vise-t-elle un maroquin régalien ? L’Intérieur ? Impossible : Manuel Valls, le bel hidalgo, y est pour longtemps, et il porte les chaussettes à clous avec trop d’élégance pour que Mme Duflot puisse seulement espérer lui succéder. Enfin, malgré un aplomb bien digne de la fille aînée de Mme Voynet, elle perçoit, même vaguement, qu’elle susciterait plus que de l’ironie de la part des rudes gaillards chargés du maintien de l’ordre ! Ministre des finances ? Elle confond macrobiotique et macroéconomie ! Ministre des affaires étrangères ? Bien que « diplômée en géographie », elle confond les hémisphères ! Garde des sceaux ? Conseillée par Eva Joly, elle inculperait la moitié du gouvernement !

Mais alors pourquoi cette omniprésence auprès du chef du gouvernement ? Il se murmure qu’elle briguerait la mairie de Paris, qui ne peut se gagner qu’avec l’investiture du Parti socialiste. La chose est arrivée aux oreilles d’Anne Hidalgo, qui, elle aussi, et depuis plus longtemps, songe sérieusement à succéder à M. Delanoë. Piquée au vif, la belle Hidalgo a mobilisé ses troupes et pris des initiatives, telle la création d’une association baptisée « Oser Paris », présidée par M. Jean-Louis Missika. Nous avions déjà « Oser le clitoris » : ils osent tout, c’est à cela qu’on les reconnaît, disait Michel Audiard !

La solitude des Dieux

28
Mario Draghi dirige la BCE pour sauver l'euro

Mario Draghi dirige la BCE pour sauver l'euro

Caroline, décidément, n’y comprend rien. Depuis maintenant trois ans qu’elle a ouvert sa sandwicherie, le même phénomène se répète sans qu’elle ait jamais pu en découvrir la cause. L’expérience des années écoulées ne lui a permis d’identifier qu’un seul élément de régularité auquel elle peut se raccrocher : c’est toujours un jeudi, le premier ou le second de chaque mois, que son petit commerce est littéralement pris d’assaut. Caroline le sait, la capacité d’un restaurateur à anticiper la fréquentation de son établissement est une des clés du succès ; ça évite le gaspillage et ça permet de répondre à la demande. Or là, avec ces « jeudis noirs », elle se retrouve dans la situation que nos lointains ancêtres ; ils observaient bien que le soleil se lève toujours à l’est pour se coucher à l’ouest mais ne savaient absolument pas pourquoi. Pour Caroline, c’est son tempérament, cette incertitude est insupportable : aujourd’hui, pour la première fois, elle va leur poser la question qui la hante depuis si longtemps : pourquoi le jeudi et surtout pourquoi précisément ce jeudi-là ?

Benjamin est un fidèle parmi les fidèles ; il a bien conscience que le régime sandwich frites-mayo n’est pas un modèle d’alimentation équilibrée mais il a besoin d’énergie et, par ailleurs, n’a absolument pas le temps de s’installer en terrasse ; au bureau, ça ne chôme pas – surtout pas aujourd’hui. Il faut dire que, comme une solide majorité des clients de Caroline, il est banquier, option finance de marché. Benjamin fait partie de la grande tribu des pingouins – costume sombre, chemise blanche ou bleue clair – qui envahissent chaque midi les rues du quartier. Caroline l’a repéré depuis un moment ; ils ont à peu près le même âge et, pour autant que son instinct féminin ne la trompe pas, elle jurerait que Benjamin n’est pas totalement insensible à son charme. Son informateur, elle l’a décidé, ce sera lui et plus, si affinités. Et comme il se trouve que Benjamin est justement à deux doigts de payer son frites-mayo quotidien, c’est maintenant ou le mois prochain !

« Dites : il se passe quelque chose de particulier aujourd’hui pour que tout le monde mange des sandwich ?
Benjamin, manifestement ravi de la prise d’initiative répond en souriant : « Quoi ? Vous ne savez pas ?
– Heu… non…
– C’est parce qu’aujourd’hui, Dieu va parler. »

Le pouvoir divin

Dans la salle des marchés, bien qu’aucune note de service n’ait jamais été diffusée à ce propos, la consigne est connue de tous : ce jeudi, à 14h30 précises tout le monde doit être sur le pont. Il ne manque pas un trader, pas un vendeur, pas un analyste ; même Stéphane, qui vient pourtant de « coller sa dem’ », est fidèle au poste, les yeux rivés sur son écran Bloomberg, engloutissant sa salade au thon en quatrième vitesse. Aux autres étages de la banque comme dans toutes les banques, compagnies d’assurance, sociétés de gestion ou autres directions financières, qu’elles soient basées à Paris, Londres, New York ou Tokyo, c’est exactement la même scène qui se répète encore et encore : ils sont des millions à attendre fébrilement et à se perdre en conjectures sur ce qui va être dit – ou ne serait-ce que suggéré – dans les minutes à venir. Sur l’écran de Benjamin, comme pour meubler le temps, un ponte de Bruxelles débite des platitudes sur la crise européenne tandis que, de l’autre coté du desk, deux market makers, à moitié sérieux, débattent d’un éventuel lien entre la parole divine et la couleur de la cravate de Dieu.

Il faut dire que ce n’est pas un Dieu tout à fait comme les autres. Ce dieu-là ne fait pas que porter une cravate ; il a aussi un visage et un nom : il s’appelle Mario Draghi. Ce n’est pas non plus un dieu unique : il a quelques homologues dont certains – notamment Ben S. Bernanke aux États-Unis – rivalisent en puissance avec lui. En revanche, ses pouvoirs sont bels et bien divins. Par exemple, Mario Draghi peut, d’une simple parole, de sauver n’importe quel débiteur de la zone euro – du particulier aux États en passant par les banques – ou, au contraire, le mettre en faillite, ruiner tous les épargnants européens ou, s’il l’estime utile, leur permettre de conserver les fruits d’une vie de travail. Pour Mario Draghi, l’infini n’est pas un simple concept mathématique, c’est une réalité quotidienne : il peut, sans aucune limite matérielle, créer des euros et les déverser dans nos économies. Zeus trônait sur l’Olympe et disposait de la foudre ; Mario Draghi, lui, siège dans l’Eurotower de Francfort-sur-le-Main et dispose de la planche à billets.
Naturellement, avec de tels pouvoirs, vous comprendrez que la parole divine ou n’importe quel signe qui pourrait dévoiler ses intentions sont d’une importance primordiale. Connaitre la pensée de Dieu, particulièrement en période de crise, c’est l’obsession de toutes celles et ceux qui, comme Benjamin, ont abandonné restaurants et brasseries pour garder les yeux rivés sur leurs écrans. Quel pays sera sauvé ? Lequel ne le sera pas ? À combien les banques pourront-elles prêter ? Dieu s’apprête-t-il à relâcher le démon inflationniste ou le garde-t-il sous contrôle ? S’il existe une telle chose que la dictature de la finance[1. C’est, bien sûr, une fumisterie : Goldman Sachs, combien de divisions ?], les dictateurs vivent dans la crainte respectueuse de ce dieu qui tient leur sort entre ses mains.

La solitude des Dieux

Mais Dieu, dans le secret que lui impose la dévotion de ses fidèles, sait bien qu’il n’est pas réellement d’essence divine. Comme vous et moi, il est né humain et comme vous et moi, malgré les pouvoirs qui lui ont été confiés, il n’a ni la prescience, ni l’omniscience d’un dieu. Mario Draghi ne sait pas si le niveau du taux de refi à 0,75% est une bonne chose ; il l’espère sans doute, toutes les informations dont il dispose et l’avis de ses experts le confortent probablement dans cette décision mais la froide réalité, c’est qu’il n’a pas et ne peut pas avoir la moindre certitude. De la même manière, le plan d’achat d’obligations dévoilé cet été – les Outright Monetary Transactions – peut de toute évidence fonctionner. C’est possible mais Mario Draghi sait mieux que quiconque que ce sera au prix d’une dégradation et d’une expansion du bilan de la BCE ; il sait mieux que personne que si l’un des États auxquels il apportera son soutien ne rembourse pas ses dettes, il n’aura plus d’autre choix que l’inflation ; dans quelles proportions ? Mystère…
Et puis, puisque nous sommes dans le secret de Dieu, il faut aussi savoir que Mario Draghi n’est pas le seul maître à bord. Loin de là : il doit rendre des comptes à ses nombreux patrons qui ne sont pas les meilleurs dont on puisse rêver : ce sont des politiciens. Ces mêmes politiciens qui, depuis des décennies, par clientélisme et par lâcheté, ont creusé les déficits des États dont ils avaient reçu la charge, ont empilé dettes sur dettes, ont menti, triché et profité sans vergogne des conditions d’emprunt avantageuses que leur a apporté l’euro. Les mêmes politiciens qui, encore aujourd’hui, considère qu’une réduction du déficit public, fût-elle dérisoire, est une « politique d’austérité qui tue la croissance » ; les mêmes qui exhortent la BCE et les banques à rouvrir les vannes du crédit, si possible à taux zéro, y compris pour les ménages ou les entreprises insolvables ; toujours les mêmes qui, après avoir massacré nos économies à coup d’interventionnisme, s’étonne de la perte de compétitivité de notre vieux continent et réclament une dévaluation de l’euro pour « relancer nos exportations ».

Mario Draghi est sans doute un homme d’une intelligence remarquable, un technicien tout à fait compétent et son passé de ponte de Goldman Sachs n’est un motif suffisant ni pour instruire un procès en moralité à son encontre, ni pour l’accuser d’agir dans l’intérêt de la grande pieuvre-vampire[2. « The great vampire squid », le nouveau petit surnom que la presse américaine a trouvé à Goldman Sachs.]. Mais une banque centrale n’est ni plus ni moins qu’un organisme de planification monétaire qui, comme toutes les tentatives de planification économique, ne peut être qu’un échec. Les anciens économistes soviétiques m’en sont témoin : en l’absence de marché et des précieuses informations véhiculées par les prix, Mario Draghi est le capitaine d’un gigantesque navire lancé à plein vitesse qui, dans un épais brouillard, va devoir trouver sa route dans un champ d’icebergs. Il sait, dans son immense solitude, qu’à la moindre erreur de sa part, ce sont près de 333 millions d’Européens qui verront leur épargne partir en fumée, leurs employeurs mettre la clé sous la porte et leurs vies ruinées. À titre personnel, je préfère ma condition de simple mortel.

*Photo : r INSM

Gauchet et la gauche

5

Un grand merci à Natacha Polony : sans sa revue de presse d’hier matin sur Europe1, je serais passé à côté de la longue interview que Marcel Gauchet à donnée à nos confrères du Monde ce samedi. Ben oui, quoi, vous n’imaginez tout de même pas que je vais gâcher mon week-end avec les platitudes débitées par le journal de référence – ou par un quelconque autre quotidien, d’ailleurs. Déjà qu’on n’a rien à y dire tout au long de la semaine, vous imaginez les marécages du samedi.
On fera bien sûr une exception pour les tourneboulantes pages télé de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts qui font qu’au contraire, le samedi est le seul jour où l’on peut acheter Libé sans avoir l’impression d’avoir été braqué d’un euro et des poussières dans la forêt de Bondy.

Mais revenons à Marcel Gauchet. Je ne m’amuserais pas à vous résumer ses analyses – lumineuses et pétillantes, comme toujours – sur le début du septennat Hollande, et encore moins à les paraphraser : vous les trouverez en accès libre sur le site du journal.

Je me bornerais simplement à un constat rassurant (enfin, qui me rassure moi) : Marcel Gauchet trouve que notre président est bourré de qualités, mais qu’il y a comme un problème, qu’il résume ainsi : « En caricaturant, je dirais que Nicolas Sarkozy avait la direction, mais pas la méthode, alors que François Hollande sait faire mais n’a pas de cap »[1. L’interview de Marcel Gauchet au Monde a été réalisée avant la prestation présidentielle chez Claire Chazal, mais je crois qu’on peut affirmer que ça ne change pas grand chose sans se rendre coupable du délit d’offense au chef de l’Etat.].

Ouf, si le grand Marcel Gauchet a du mal à discerner où va la gauche, j’ai moins de honte à avouer que c’est aussi mon cas.

Un Causeur 51, s’il vous plaît !

23
Sortie du Causeur magazine n°51 de septembre sur la famille

Sortie du Causeur magazine n°51 de septembre sur la famille

Déjà 51 numéros que l’équipe de cavistes dirigée par Elisabeth Lévy distille sa petite musique dissonante. Et l’actualité bouillonnante de cette rentrée n’est pas près de nous faire fléchir. Au fil de ses 64 pages virevoltantes, le nouveau Causeur magazine rebondit ainsi sur les pommes de discorde qui agitent la France « normale ». À commencer par l’affaire Richard Millet, dont l’Éloge littéraire d’Anders Breivik provoque indignation, ahurissement, consternation et autres appels à la fatwa. N’en déplaise aux ennemis de la complexité, notre rédactrice en chef refuse de choisir entre le respect dû aux victimes de la tuerie norvégienne, le refus de la provocation esthétisante et la liberté d’expression. Cette précision faite, Alain Finkielkraut et Renaud Camus reviennent sur la mécanique infernale du procès en sorcellerie ainsi que sur le fond de l’affaire, dans deux entretiens menés de main de maître par Cyril Bennasar et Jérôme Leroy.

Il est heureux que le mois de septembre ne se résume pas aux tempêtes médiatiques. Faut-il le rappeler, Causeur magazine n°51 s’intitule « Papa, papa, la bonne et moi » ! Cent jours et quelques après l’avènement du paradis égalitaire promis par François Hollande, nous avons choisi d’ausculter l’un des chevaux de bataille de la Normalie : la famille. Mariage et enfants pour tous, avait promis le candidat socialiste avant d’accéder à l’Elysée ; cela pourrait bien devenir l’un des rares engagements de campagne (vraiment) tenus d’ici quelques mois. L’occasion d’interroger l’un des pionniers du combat pour l’homoparentalité, étoile montante de la gauche du P.S, le député Jérôme Guedj, qui entend sortir du « système hypocrite et bancal » n’accordant le droit à l’adoption qu’aux homosexuels célibataires. De quoi faire bondir le pédopsychiatre Aldo Naouri, interrogé par Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, ainsi que la philosophe Chantal Delsol, qui réhabilitent tous deux l’autorité parentale malmenée par le démocratisme ambiant. Une utopie démocratique et sociale, voilà qui encouragea justement le développement de quelques kibboutz israéliens refusant les diktats de la vie de famille : parents et enfants vivaient dans des pièces séparées, la communauté faisant le reste ! Gil Mihaely dresse le bilan de ce meilleur des mondes freudo-marxiste dans nos pages centrales.
Comme de bien entendu, Causeur magazine fait aussi honneur à son slogan : « surtout si vous n’êtes pas d’accord » en donnant la parole aux partisans du mariage et l’adoption à tous les étages. En bon libéral, Georges Kaplan réclame le strict respect des volontés individuelles et de la liberté de contracter avec qui bon vous semble. Moins attendu, Frédéric Rouvillois pointe les incohérences des positions de l’Eglise catholique : reconnaissant le mariage civil ici, refusant son extension logique là….
Au nom de l’« égalité réelle », le gouvernement fait donc du couple et de la famille une affaire politique. Ça tombe bien : le 6 septembre, est justement sortie aux éditions Bourin la traduction inédite d’un essai de Christopher Lasch consacré à la dissolution de la famille. Nous publions les bonnes feuilles exclusives de cet opus ironiquement intitulé Un refuge dans ce monde impitoyable et plus sobrement sous-titré La famille assiégée, que l’intellectuel américain Lasch écrivit dans les années 1970, lorsque le cocon familial subissait déjà les assauts des experts, du consumérisme et de la publicité. Assorti des réflexions toujours spirituelles de Bruno Maillé et Philippe Raynaud, le dossier Lasch constitue un apport théorique majeur à l’édifice de la famille moderne.

Mais nous avons plus d’un tour dans notre sac à malice. Jamais là où on l’attend, Cyril Bennasar nous confie sa nostalgie de la légendaire liberté de ton de France Inter, la radio publique ayant été mise sous cloche par les militants du conformisme intégral. Tandis que Jean-Luc Gréau prévoit un enterrement de première classe à l’euro, Luc Rosenzweig analyse l’un des feuilletons médiatiques de l’été : l’évacuation des camps roms. Malgré l’ulcération de quelques bonnes âmes indignées, il semblerait que la plupart des Français aient bel et bien « voté pour ça » au printemps. Et comme on ne lit jamais assez notre cheftaine Elisabeth Lévy, vous vous régalerez de son éditorial autour du film Superstar de Xavier Giannoli et du quart d’heure de célébrité que la société médiatique accorde à ses hérauts warholiens.

Enfin, vous reprendrez bien un peu de culture. Cinquante ans après la mort de Roger Nimier, Gérard Pussey et quelques un de nos mousquetaires remettent les Hussards à l’honneur. Sans oublier les chroniques de Roland Jaccard et François Taillandier, vous lirez le récit du retour mouvementé de Maurice G. Dantec en librairie, après des coups de fleuret éditoriaux comme seule la France des 646 livres de rentrée en produit : un voyage dans la quatrième dimension littéraire signé Jacques de Guillebon.

Naouri, Delsol, Guedj, Lasch, Raynaud, Finkielkraut, Camus : notre n°51, c’est eux et bien plus encore. Le tout en 64 pages dessinées pour le plaisir des yeux. Un sacré flacon pour votre ivresse de rentrée !

Achat au numéro : 6,50 € ; Offre Découverte : 12,90 € (ce numéro + les 2 suivants) ; Abonnement 1 an : à partir de 34,90 €

Arméniens de Syrie : la tentation d’Erévan

5
Les Arméniens de Syrie tentés par l'exil en Arménie

Les Arméniens de Syrie tentés par l'exil en Arménie

Sans précédent dans l’histoire de la communauté arménienne de Syrie, la gravité des événements en cours vient rappeler combien demeure fragile la pérennité de cette présence pluricentenaire dans l’œil du cyclone d’un Orient compliqué. Au pouvoir depuis 1963, le parti Baas, d’inspiration laïque, a assuré jusqu’ici une paix civile au prix du sang. Musulmans mais essentiellement non sunnites, les dirigeants au pouvoir à Damas ont construit un socle solide autour d’une alliance tacite marquant la cooptation des principales minorités du pays (alaouite, chrétienne, druze, ismaélienne…). De sorte qu’entre 1970 et 2000, le général Hafez el Assad a pu gouverner le pays d’une main de fer, conservant une attitude bienveillante vis-à-vis des Arméniens. Parmi ces derniers, certains eurent l’heur d’approcher les cercles opaques du pouvoir en qualité de « conseiller du Prince »[1. Ce fut le cas notamment du député Krikor Eblighatian, représentant de la communauté arménienne pendant des décennies et conseiller de feu le Président Hafez el Assad pour les affaires soviétiques.]. Cette relation de proximité à l’égard d’une minorité loyale et au poids démographique insignifiant (comparé aux Kurdes) fut poursuivie sous la présidence de son fils Bachar. Attentistes et confinés dans leur posture de « minorité protégée », les Arméniens ont ainsi vécu dans une totale sécurité au prix de leur renoncement à toute participation à la vie politique syrienne.

Dans ce pays marqué par l’omniprésence des services de sécurité, rares ont été les voix à s’être dressées publiquement contre le régime. Placé en marge du vent des révoltes populaires qui au printemps 2011 essaimèrent en Syrie, le petit monde arménien d’Alep a pris au cours des dernières décennies les allures d’un ghetto en fin de course se rétrécissant comme peau de chagrin, du fait d’une émigration économique continue. Autorégulé et replié sur des structures traditionnelles, souvent vieillissantes, il est à l’image d’un système politique encore en vogue en Syrie, en filiation directe avec le modèle ottoman des millet[2. Le terme ottoman millet désigne une communauté religieuse légalement protégée. Il concerne aussi les minorités. Ce système fut mis en œuvre par le pouvoir ottoman dans le but de contrôler des populations qui y vivaient, au moyen d’une religion organisée dont il nommait les dignitaires.]. Affichant un profil bas, pour ne pas dire timoré, la communauté n’avait connu dans son histoire une situation aussi critique. Dans le passé, en 1959, il y eut une vague d’émigration vers le Liban consécutive à la participation d’éléments de la branche syrienne de la FRA dans un « complot » ourdi par la CIA contre le régime prosoviétique de l’époque, puis, une autre secousse en 1967 lorsque la tentative de nationalisation des écoles arméniennes fut évitée de justesse.

Vivre avec l’angoisse

Combien d’Arméniens sont restés en Syrie au 15e mois de la plus grave crise politique que connaît ce pays depuis son indépendance en 1946 ? Les plus optimistes avancent le chiffre de 80 000 âmes, les plus réalistes tablent sur la moitié. Une population majoritairement urbaine, composée d’artisans, de commerçants et de cadres, qui se répartit entre les villes d’Alep, Damas, Qamichli et Kessab.
Conséquence de l’insurrection armée et de l’isolement du régime, la crise économique paralyse le pays. Les denrées principales se sont raréfiées, les produits de première nécessité (pain, gaz…) envolés tandis que les enlèvements crapuleux pullulent. Ceux-ci n’ont pas épargné les Arméniens, perçus comme relativement aisés. Depuis des mois, les ménagères stockent dans leurs appartements aliments en conserve et eau à profusion, en prévision du pire. La journée, les rues des quartiers chrétiens d’Alep sont désertées, avec quelques boutiques au rideau de fer à moitié baissé où l’on discute des derniers combats tandis que les enfants s’énervent de ne pouvoir sortir.

Conséquence de l’insécurité ambiante, il n’y a pas eu cet été de colonies de vacances à Kessab et les rues autrefois animées étaient quasi-désertes dans les quartiers chrétiens d’Alep et de Damas. Faute de routes terrestres sûres, les Arméniens évitent de s’éloigner de leur domicile et des quelques lieux de rencontre (clubs, associations compatriotiques, églises…). La plupart ne prêtent qu’une oreille distraite aux chaînes locales mais également internationales, dont la couverture des événements est perçue comme déformée et impartiale. Privilégiant le réseau social Facebook dont le groupe des Arméniens d’Alep fondé en février 2012 a été grossi de 2 500 membres en l’espace de trois mois, un grand nombre de profils arméniens n’ont pas hésité à arborer sur certains groupes de discussion leur soutien au président syrien.

Malgré le discours rassurant des opposants anti-Assad, les minorités de Syrie craignent le pire, en l’occurrence la répétition d’un scénario à l’irakienne, synonyme de chaos et d’intégrisme religieux. Signes inquiétants : les menaces proférées contre les chrétiens, le saccage en juin dernier de l’église et de l’école arméniennes de Homs – ville de laquelle près de 138 000 chrétiens ont fui à la suite de menaces proférées par des militants salafistes syriens et étrangers – ont justifié les craintes des chrétiens[3. D’après un commentaire d’Elizabeth Kendal, paru dans le n° 167 du Religious Liberty Prayer Bulletin.].
Côté arménien, depuis mars 2011, les pertes humaines (civiles et militaires) se comptent par dizaines. En témoignent la disparition des soldats Viken Hayrabédian et Levon Kouyoumdjian – le premier mort lors de l’explosion d’une bombe dans les alentours d’Alep, le second dans un échange de tirs avec des rebelles près de la frontière turque – ainsi que celle d’Araxie Bédrossian, cette dernière ayant été tuée en mars dernier dans l’explosion d’une voiture piégée dans le quartier chrétien de Suleimanié.

Interrogé sur les moyens de défense de la communauté, Tigrane Kapoyan, un jeune écrivain d’Alep, n’y va pas par quatre chemins : « Les armes ont été distribuées par l’armée il y a un an et demi, mais il n’y en a pas pour tout le monde. » De son côté, Krikor, un conscrit déserteur de l’armée syrienne qui a fui en Arménie, tient des propos guère rassurants. « Les quelques armes distribuées sont destinées à l’autodéfense des structures communautaires. Ceux qui ont les moyens se sont procurés des armes légères pour défendre leurs biens. Les hommes d’affaires, eux, ont bien du mal à liquider leur commerce. » Plus inquiétant, certains chômeurs arméniens auraient été enrôlés dans les rangs des milices du régime (Chabiha) pour participer à la répression contre des opposants.
Installé à Erévan, Tigrane, lui, a intégré le ministère de la Diaspora comme conseiller dans le cadre d’un bureau en charge des affaires syriennes. Les moyens sont limités, l’inquiétude chaque jour plus pesante. Selon lui, au plus fort des combats, trois vols hebdomadaires ont été maintenus entre Alep et Erévan – deux assurés par la compagnie Armavia et le troisième par la Syrian Air.

L’Arménie, un tremplin provisoire ?

Peu ou prou concernés par les revendications politiques et religieuses émanant du « petit peuple sunnite », dont les combattants sont financés en grande partie par des fonds étrangers (Turquie, Arabie saoudite, Qatar), les Arméniens regardent vers Beyrouth et Erévan… sans grand enthousiasme. Depuis le déclenchement de la révolte en mars 2011, près de 3 250 citoyens syriens ont demandé la citoyenneté arménienne. Nourrissant de légitimes inquiétudes quant à l’issue incertaine du conflit, les plus fortunés ont pu se procurer au prix fort des places sur les vols en partance pour Erévan. Un billet en classe économique se vendait entre 237 000 et 250 000 drams (568 et 600 dollars) au lieu de 119 000 drams (285 $).
Dans le cas de l’émigration syrienne, ne s’installent en Arménie que ceux qui ont les moyens de dénouer les cordons de leur bourse. Début août, au plus fort des combats à Alep, les vols pour Erévan affichaient complet jusqu’au mois d’octobre. Sans entrer dans les détails, le ministère de la Diaspora s’était pourtant engagé à faciliter l’intégration de ces « touristes », réfugiés temporaires qui ne disent pas encore leur nom (processus de naturalisations accélérées, facilitation de logement à l’extérieur de la capitale, camp de vacances pour les enfants, scolarisation pour ceux qui désirent s’installer définitivement…).
Fin juillet, Firdus Zakarian, le responsable du ministère arménien de la Diaspora en charge de la commission pour les questions relatives aux Arméniens de Syrie, indiquait que la situation en Syrie « n’est pas telle que le gouvernement arménien envoie un avion spécial pour le transport des Arméniens de Syrie en Arménie », prétextant avoir pris contact avec la compagnie Armavia pour lui demander de revoir le prix de ses billets et d’accroître la fréquence des vols Erévan-Alep-Erévan. De bien timides mesures qui, aux yeux du Congrès national arménien (opposition) de Lévon Ter Pétrossian, peineront à s’appliquer. Cette formation politique ira jusqu’à exiger du gouvernement de mettre en œuvre des plans d’urgence pour l’évacuation des Arméniens de Syrie. Autre son de cloche du côté de la FRA Dachnaktsoutioun qui, par la voix de Giro Manoyan, a invité ses compatriotes de Syrie à ne pas quitter leur patrie d’adoption, qualifiant cette communauté de « stratégique ».

Pour accompagner déclarations de solidarité du Catholicos Aram Ier de Cilicie et la campagne de levée de fonds de la Croix Bleue pour venir en aide aux écoles arméniennes de Syrie, l’UGAB aurait débloqué une enveloppe d’un million de dollars afin de soutenir l’intégration des réfugiés arméniens de Syrie en Arménie. Si l’Etat arménien n’est pas en mesure de réaliser des miracles, il fera tout au plus office de tremplin. La Syrie étant de plus en plus isolée sur la scène internationale, bien rares sont ceux qui ont pu se procurer un visa, précieux sésame délivré par une chancellerie occidentale encore ouverte…
Attentistes, la plupart des responsables communautaires auront tout au long du conflit affichent une neutralité bienveillante vis-à-vis du régime de Bachar el Assad. Otages d’une guerre à la fois civile et internationale, dont les tenants et les aboutissants leur échappent entièrement, les Arméniens de Syrie ne sont pas moins réalistes pour autant. A Erévan, une éventuelle émigration vers l’Arménie serait vécue comme une aubaine pour les quelques partisans d’un rapatriement synonyme de rente stratégique, à l’heure où l’hémorragie démographique saigne le pays à blanc. Mais qu’on ne s’y trompe pas : en l’absence d’infrastructures d’accueil et d’une politique efficace d’intégration en amont comme en aval, l’Arménie assistée par des fonds de la diaspora est encore loin de constituer un refuge viable pour des Arméniens de Syrie méconnaissant les rouages d’une réalité socioéconomique étrangère.

La tragédie qui se joue dans cette partie du monde montre au grand jour des faiblesses structurelles. Faute d’avoir anticipé les pires scénarios, le monde arménien a assisté impassible à la lente déliquescence d’un des plus importants sanctuaires culturels et humains de la diaspora. Etant donné qu’il nous est impossible de revenir en arrière, une autre question demeure digne d’intérêt : comment relever le défi de l’intégration des Arméniens de Syrie dans un Etat fragile et corrompu ?

Une première version de cet article a été publiée dans le dernier numéro de France-Arménie (septembre 2012).

Tout le reste n’est que littérature

8

Richard Millet a voulu commettre un crime, littéraire s’entend, avec son éloge de Breivik. Hélas, comme Nietzsche l’a souvent observé, il ne s’est pas montré à la hauteur de son crime, adoptant un profil bas dans les media, la forme même de lâcheté qu’il ne cesse de reprocher aux Français.

On a pu le voir à la télévision s’excuser au nom des victimes de Breivik, acquiescer aux propos décalés d’Edgar Morin sur l’agro-alimentaire et insister sur le fait que ses propos étaient littéraires, rien que littéraires. Donc insignifiants, sinon pour lui, du moins pour ceux qui lui prêtaient une oreille distraite. Dans un élan inattendu de sa part, il a même remercié l’animateur d’une émission de télévision de n’avoir pas introduit dans le débat son rôle d’éditeur chez Gallimard. C’est ce que désignait jadis l’expression latine de « captatio benevolentiae ». Rarement un auteur en aura autant usé.

Bref, là où l’on attendait le sniper de Beyrouth, on s’est retrouvé face à un écrivain presque gêné d’avoir jeté un pavé dans la mare du conformisme ambiant. Donnant raison à Stendhal qu’il a mis en exergue de son essai : «  La démocratie amène nécessairement dans la littérature le règne des gens médiocres, raisonnables, bornés et plats… « . Ses essais nous ont réjoui en donnant le change. Sa conduite d’enfant s’excusant d’avoir mis le doigt dans le pot à confiture nous a chagriné. N’est pas Landru qui veut.