Au début de l’été, une amie m’a demandé si j’avais aimé le dernier film de Woody Allen, To Rome with love. J’ai répondu que j’avais beaucoup de mal à juger un de ses films en lui-même, pris isolément. Dans mon esprit, en effet, ils constituent une série, un ensemble. Et si le plaisir qu’ils déclenchent est certes lié à leur qualité propre, il s’agit surtout d’un plaisir de retrouvailles.
Prenons l’exemple de leur générique. Depuis plus de quarante ans, dans la majorité de ses films, des noms frappés dans la même typographie défilent sur un fond noir. L’ensemble est sobre, presque austère, ce qui contraste avec le fond sonore, en général une musique pleine de charme, un morceau de légende très coloré.
Bref, grâce à l’unité de ce style, après seulement quelques secondes, dès que le générique défile, un flot d’impressions vagues ressurgit. A eux seuls, ces génériques réveillent un sentiment de familiarité et de gratitude au souvenir de tout ce que les 43 films de Woody Allen m’ont donné à voir, à ressentir, à comprendre.

Une personne qui verrait pour la première fois un de ses films connaîtrait une tout autre expérience : elle jouirait peut-être du charme qui émane du générique, mais ne se sentirait pas transportée à nouveau dans une riche odyssée, débutée plusieurs dizaines d’années auparavant.
Woody Allen est-il un génie avec des creux ou un petit maître avec des sommets ? Ne comptez pas sur moi pour répondre, mon jugement est brouillé. Comme dirait ma concierge, l’amour rend aveugle… Ce qui nous conduit à l’un des thèmes de son dernier opus : l’amour et ses embrouilles. Pourquoi situer son intrigue à Rome ? Le lien entre Rome et l’amour est peut-être une question de nom : Roma n’est-il pas l’anagramme d’Amor ? C’est aussi une ville chargée d’histoire, constellée de ruines archéologiques, une ville où le passé infiltre le présent, comme dans nos attirances amoureuses. Les sentiments amoureux ne naissent jamais ex nihilo, ils surgissent sur un terrain stratifié qu’une archéologie de type psychanalytique peut reconstruire. Allen évoque tout cela, traite aussi du culte des idoles, de l’adultère initiatique, du désir mimétique, de la vanité qui, telle une puissante lame de fond, balaie souvent l’intérêt pour autrui, fait voler en éclat certains couples.

Le film déroule l’histoire de quatre héros. Outre le thème de l’amour, le fil rouge qui unit ces intrigues est le thème de la reconnaissance, du succès et de la réussite.
Le père d’un jeune avocat a sacrifié sa vie au profit de la réussite de ses enfants. Fou de chant, il a renoncé à sa passion pour l’opéra et a repris à son compte l’opinion de sa femme, laquelle ne croit pas en lui. Résigné, il dirige une entreprise de pompes funèbres. Il semble devenu le croque-mort de sa vie jusqu’à ce que le personnage de Woody Allen (Jerry) le réanime. Jerry croit en lui, il l’exhorte à ne pas capituler en enterrant son désir. « Vous ne voulez pas laisser un peu les morts tranquilles et vous occuper des vivants ? », lui suggérera Jerry. Le chanteur timoré osera faire le pas, se produira en public et connaîtra un triomphe.
Allen met aussi en scène un couple de provinciaux soucieux de réussite sociale. Le mari espère décrocher un bon poste dans la capitale grâce à des relations familiales. Après un détour par Rome, ses mondanités et ses paillettes, le couple quitte la grande ville et ses illusions pour une vie modeste, mais qui promet d’être féconde. Ils ont décidé de tourner le dos à la vanité de la comédie sociale. Leur morale ? Mieux veut être deuxième dans son village que premier à Rome…
En parallèle à ces deux histoires, Woody Allen décrit la réussite fulgurante d’un Italien moyen transfiguré par la grâce médiatique. Le personnage joué par Roberto Benigni (Leopoldo), qui se décrit comme « le premier couillon venu », se retrouve du jour au lendemain sous les feux de la rampe, adulé, idolâtré.

Woody Allen décrit comment aujourd’hui, à l’instar de la grâce dans la théologie janséniste, il n’y aucun lien entre le mérite et le salut : certains individus gagnent le paradis du succès par une force mystérieuse, dans une pure gratuité. Vécue tout d’abord comme un cauchemar, cette gloire montera rapidement à la tête de Leopoldo et il vivra très mal sa disgrâce (un autre couillon anonyme prendra sa place dans l’Olympe cathodique). Le temps de la célébrité passé, il comprendra à ses dépens qu’une seule chose est pire que la visibilité : l’invisibilité. Son ancien chauffeur commentera sa chute : « la vie est parfois cruelle et n’offre aucune satisfaction véritable, mais il vaut mieux être riche et célèbre que pauvre et inconnu. »
Allen met enfin en scène un architecte d’âge mûr en voyage à Rome, qui retourne sur les traces de son passé. Dans sa jeunesse, il y avait connu une femme dont le souvenir le hante. Jadis jeune architecte ambitieux, il semble avoir trahi ses idéaux. Le souvenir de celui qu’il était, ses rêves de jeunesse le mettent mal à l’aise. Il a mauvaise conscience : il s’est renié au bénéfice d’une réussite lucrative factice. Comme le personnage de Penélope Cruz, la prostituée, il s’est vendu. Mais la prostituée est une figure flamboyante, lui est aigri, marqué par l’amertume et le regret. Et il semble trop tard pour se ressaisir.

Avec l’âge vient la sagesse ? lui demande-t-on. Non, répond-il, avec l’âge vient l’épuisement. Formule qui, pour notre plus grande joie – ce film le prouve – semble ne pas concerner Woody Allen…

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