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François Marchand crie haro sur les marchands du temple

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François Marchand publie Un week-end en famille

La littérature est la source de toutes sortes de jouissances. Le jeu de massacre en est une. À l’heure de la compréhension obligatoire d’autrui, il s’agit d’une jouissance à la fois honteuse et recherchée. C’est un paradoxe de notre temps qui a érigé la tolérance et l’ouverture sur l’autre en dogmes: les écrivains haineux prolifèrent, mais leurs haines paraissent souvent arbitraires et mesquines, et les saintes colères, à force d’éclater pour un oui ou pour un non, ou de s’inventer des ennemis sur mesure, sonnent faux. L’artiste maudit et subventionné s’agitant au milieu de la foule de ses semblables a bien du mal à passer pour un type persécuté, à la pensée originale et libre, dont la violence littéraire serait seule légitime. « Tous des cons ! », qu’elle soit lancée in petto ou par écrit, est l’exclamation la plus banale de notre temps, et il est difficile de prétendre produire une œuvre avec un soubassement conceptuel aussi court et consensuel.

Il faut donc remercier notre confrère de Causeur François Marchand de nous avoir offert l’occasion, grâce à une écriture vive et un humour féroce et omniprésent, de jouir d’un jeu de massacre romanesque total, dont la violence paraît presque légitime à un catholique dans mon genre, dans le fond acquis aux dogmes contemporains susmentionnés. Comme son titre l’indique, Un week-end en famille, c’est l’histoire d’un type, un intellectuel parisien, qui se rend en week-end dans sa belle-famille en Samouse, canton rural imaginaire, quoique composé presque exclusivement de bagnoles, de zones pavillonnaires et de centres commerciaux. Ce type considère à juste titre ces centres commerciaux comme les temples d’une religion satanique triomphante, dont les adeptes habitent les zones pavillonnaires en question. Il décidera d’agir afin de rétablir la vraie foi, imitant en cela le Christ chassant les marchands du temple. Il prendra cher, un peu moins que son modèle cependant.

A l’heure où la France d’en haut et des centres-villes semble découvrir avec une commisération teintée d’un vague mépris[1. Je pense en particulier au numéro du magazine Télérama de la première semaine de septembre qui consacrait un dossier à la France des zones périurbaines sans une seule fois, au mépris de tous les dogmes journalistiques en vigueur, donner la parole à un de leurs habitants.] la France qui dort aux pavillons des culs tournés, celle qui dit merde à la capitale, à ses immigrés et à ses bobos, et semble se désintéresser de tout ce qui n’est pas elle, la haine totale et radicale que notre néo-prophète voue à cette France d’en bas, à sa beauferie satisfaite et son consumérisme béat, est peut-être un hommage qu’elle lui rend : à tout prendre, comment, lorsqu’on est un homme libre, ne pas préférer la haine et le conflit à la pitié et au mépris ?

*Photo : BenSpark

Un week-end en famille, François Marchand (Cherche Midi)

Marseille : plus paisible la vie !

Pour faire face à l’escalade de la violence qui assombrit chaque jour un peu plus l’image de la cité phocéenne et mine quotidiennement le moral des Marseillais (du quartier du Mistral et au-delà), les pouvoirs publics ont proposé une solution radicale : la nomination d’un nouveau préfet de police dont la mission sera de nettoyer les rues de la pègre et de mettre enfin un terme au gangstérisme.

Mais attention, cette fois-ci il ne s’agit pas d’un préfet normal, mais d’un « super préfet » (brrr…) – comme a titré le quotidien La Provence – dont les « pouvoirs » sont « étendus » ; dans les faits il aura autorité sur l’ensemble des services de police de l’agglomération marseillaise et n’aura de comptes à rendre qu’à son ministre de tutelle. Il vient d’ailleurs juste d’être nommé en Conseil des Ministres. Il s’appelle Jean-Paul Bonnetain. C’est lui qui devra enrayer la spirale infernale des règlements de compte meurtriers et l’efflorescence des faits divers si violents et si bouffons qu’ils ne peuvent éclore que dans d’épaisses zones de non droit embrumées par les vapeurs massives du cannabis ou du Casanis. Planète Marseille… (On se souvient par exemple de la délectable affaire du « vol » pur et simple d’un… parking public !) Le prédécesseur de M. Bonnetain s’appelait Alain Gardère. Ce n’était pas un « super préfet » (nobody’s perfect…). On a appris incidemment qu’il avait failli trouver la mort il y a quelques jours, écrasé par le plafond de son bureau à la Préfecture – qui s’est littéralement effondré. Par bonheur le haut fonctionnaire n’était pas présent, mais… il y a des signes et des symboles qui ne trompent pas ! L’Etat se délite…

Tandis que le ciel est littéralement en train de tomber sur la tête des marseillais les plus influents, nous apprenons que des initiatives de progrès qui vont dans le bon sens ont déjà été prises pour résoudre les problèmes de délinquance de cette ville… Bien avant que des élu(e)s locaux/(ales) hystériques réclament sur le terrain à cor et à cri l’intervention des bérets verts (ou de la légion), la société qui gère les HLM marseillais s’était déjà dotée d’une impitoyable équipe d’« agents de paisibilité » ©….

L’association « Régie 13 » – basée dans les quartiers Nord – a remporté un appel d’offres lancé par l’OPH 13 Habitat et libellé comme suit : « mise en oeuvre d’un dispositif de paisibilité sociale ». Dans la presse spécialisée le président de 13 Habitat, Christophe Masse justifiait ainsi le déploiement de ces divisions blindées du vivre ensemble citoyen, de ces casques bleus du savoir être social : « Nous prenons une place vacante, celle du lien social… » Les agents de paisibilité – ayant pour mission la « prévention et la conciliation » – seront « dotés d’une tenue distinctive »…

Fini le look casquette-basket des « grands frères » de sinistre mémoire ? Le président de l’office HLM formule un objectif extrêmement ambitieux : « permettre aux personnes âgées de sortir de chez elles sans se faire bousculer ». Les plus grincheux souligneront que la facture de l’opération « agents de paisibilité »© s’élèvera à 1,7 M€, les plus moqueurs ne manqueront pas de railler l’idéalisme béat de ces impuissants décideurs locaux ivres de solutions baba-préventives-cool… et les plus goguenards demanderont simplement : mais comment faisait-on avant que les « agents de paisibilité »© existent ?

A l’époque, recours était fait aux « gardiens de la paix » ©.

Mais, autres temps, autres mœurs…

Bourreaux enfants

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Zakhar Prilepine sort Le singe noir en France

Loin du marasme germanopratin, les éditions Actes Sud viennent de publier la traduction inédite du cinquième opus de Zakhar Prilepine, le spadassin de la génération post-perestroïka en Russie.

Avec Le singe noir, Prilepine s’attaque au thème délaissé de la violence infantile, que nos littérateurs contemporains abordent habituellement avec force préventions morales et lacrymales lorsqu’ils ne basculent pas dans la pornographie froide de la médecine légale.
Mais l’auteur de San’kia et Pathologies n’est définitivement pas de cette engeance. « Dans l’Empire romain, on enrôlait les jeunes à dix-sept ans. Et c’est normal. C’est l’âge idéal pour tuer et pour mourir. Le mieux, c’est de commencer encore plus tôt » fait-il dire à Maxime Milaïev, jeune employé du laboratoire-asile qui héberge des enfants coupables de crimes et violences en tous genres. La Chine impériale employait déjà des enfants bourreaux capables d’accomplir les tâches les plus viles sans éprouver le moindre remords. Dans la Moscou du XXème siècle, le narrateur journaliste-écrivain du Singe noir est confronté à de sordides faits divers où bien et mal disparaissent : un immeuble entier aurait été dévasté par quelques chérubins diaboliques de 7 à 14 ans ayant massacré tous les locataires sur leur passage. À l’intérieur de l’étrange sous-sol où il mène son enquête, le double narratif de Prilepine s’interroge sur la raison d’être de ce cloaque. Pourquoi sa vieille connaissance Charov, devenu un personnage-clé du pouvoir russe, commande-t-il ces expériences neuropsychiatriques ? Le sinistre professeur en blouse blanche qui dirige le laboratoire a beau évoquer la piste de l’ocytocine, cette molécule sans laquelle les femmes n’éprouvent aucune attirance envers les enfants, comme facteur d’une prédisposition précoce à la violence, l’hypothèse ne convainc pas les visiteurs de passage.

Ces enfants ? Une bande de rats, avec ses chefs et ses codes rituels, meute pourtant humaine, trop humaine, telle qu’on l’aperçoit à travers une glace sans tain. « Les hommes ne ressentent pas la honte (…) Si personne ne les voit, ils ne ressentent pas la moindre honte » songe le double romanesque de Prilepine en réfléchissant les émotions accumulées par ses visites éprouvantes. Et ce laboratoire, qu’est-ce d’autre qu’une basse fosse pour apprenti sorcier gouvernemental ? Au fil des pages, les mystères de Cherov restent insondables, son sous-fifre Milaïev justifiant son esthétisme de la violence infantile en ces termes : « le Seigneur n’est pas en droit de confier à un homme souillé par les péchés d’exterminer la fourmilière humaine. Eux seuls le peuvent, les innocents, qui n’ont pas goûté au fruit défendu, et qui sont totalement dénués de pitié ». Innocents mais criminels, voilà le type de profils claquemurés dans cette cave des miracles, où les enfants attardés caquettent sans aucune conscience de leurs méfaits. Le grand inquisiteur orthodoxe Cherov serait-il obsédé par l’innocence ontologique des homicidomanes, ces malades psychiques atteints d’une « propension (juvénile) au meurtre et à la violence » ?

Malgré la place prépondérante qu’y occupent les jeunes cobayes, Le singe noir n’est pas un simple roman noir consacré à la violence des (très) jeunes. Pour aérer son œuvre, Prilepine empile les récits comme des poupées gigognes. Le lecteur suit ainsi l’intrigue principale par les détours de trois histoires subtilement enchevêtrées : les aventures d’un enfant-soldat africain, le siège d’une ville forte médiévale par une masse de jeunes mercenaires ensauvagés ; et les déboires personnels du narrateur.
Avec une langue frôlant parfois les cimes audiaresques – « de quoi en avoir les couilles qui montent en neige ! » ; « ses yeux étaient (…) restés chaleureux, comme des morceaux de beurre glissant dans une poêle ; l’essentiel était d’éviter les éclaboussures » – Zakhar Prilepine met en scène un narrateur lâche et veule. Autant dire un homme. Partagé entre plusieurs fidélités successives – sa femme mère de ses enfants, sa ravissante maîtresse Alia et même une prostituée entrevue place des Trois-Gares à Moscou – son héros rejoue la guerre des sexes pour mieux s’extraire du huis-clos suffocant avec les enfants séquestrés par la sûreté nationale. Comme une éclaircie vient refleurir un été endeuillé par les orages, le jeu de l’amour et du désir enrichit Le singe noir d’un certain lyrisme, comme lorsque le narrateur infidèle évoque « ce court instant, où la passion se transforme soudain en un brouillard âcre et blafard de marécage, qui jamais ne se dissipe, et vous envahit continuellement d’un sentiment de dégoût et de honte ».

Au fait, pourquoi ce titre singulier ? Ne comptez pas sur nous pour dévoiler la clé de l’énigme, lisez Le singe noir !

Zakhar Prilepine, Le singe noir (Actes sud, traduit par Joëlle Dublanchet)

*Photo : Zakhar Prilepine (belkus)

Hollande l’inattendu

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Laurent Binet a écrit sur la campagne de François Hollande

On parle beaucoup du dernier livre de Laurent Binet, Rien ne se passe comme prévu, consacré à la campagne de François Hollande. On peut même penser que s’il n’y avait pas eu l’affaire Millet, on n’aurait parlé que de ce livre, ou presque. Seulement, rien ne se passe comme prévu dans une rentrée littéraire, sauf l’habituel Yalta pour les prix littéraires entre les mêmes grandes puissances depuis des décennies. Si on parle malgré tout du livre de Laurent Binet, c’est qu’il était programmé pour être un succès. L’éditeur avait fait monter la pression en distillant des bonnes feuilles au compte-goutte et des rumeurs diverses pour alimenter la machine. Pourtant, ce livre vaut mieux que son buzz…

Rien ne se passe comme prévu est une réplique, à tous les sens du terme y compris sismique, cinq ans après, à Yasmina Reza qui avait suivi la campagne de Sarkozy dans L’aube le soir ou la nuit. L’idée qu’un écrivain s’empare du politique est toujours une bonne idée. Raconter la politique est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux politologues. Et puis à l’époque du « Tous pourris !» et de l’abstention grandissante, d’une manière ou d’une autre, ce genre de livre a au moins le mérite d’en parler.
Laurent Binet avait déjà été remarqué pour un premier roman HHhH, qui racontait l’attentat contre Heydrich à Prague en 1942. Là aussi, rien ne s’était passé comme prévu même si l’affaire au bout du compte avait réussi. C’est peut-être cela qui a intéressé Binet dans Hollande et qui l’a intéressé en tant qu’écrivain, parce que c’est une assez bonne définition du roman : une victoire inattendue, non pas parce qu’elle était impossible mais parce qu’elle a suivi des détours surprenants et qu’elle est le fruit de nombreux hasards. Objectivement, que l’on soit heureux ou pas de l’élection de François Hollande, qui avait imaginé un tel scénario ? Certainement pas les amis écrivains de Laurent Binet qui cite en exergue un extrait de chat avec Chloé Delaume, datant de mai 2011 sans qu’il soit précisé si c’était avant ou après l’affaire du Sofitel :
« Laurent : Au fait, simple curiosité, tu crois que Hollande a une chance en en 2012 ?
Chloé : HAHAHAHAHAHA. »

D’ailleurs, Binet lui-même n’y croit pas forcément non plus, au moment où il commence son livre, en juin 2011. Hollande n’est pas sûr de gagner les primaires, et donc encore moins les présidentielles à venir. L’éditeur trouve en plus que c’est une idée moyenne. Et la référence à Yasmina Reza le poursuit : « J’ai trouvé qu’elle avait gardé dans son livre une distance de bon aloi. Je sais déjà que je ne serai pas capable d’une telle distance. »
Et pour cause, Laurent Binet est de gauche et l’assume. Plutôt plus à gauche que Hollande, même. A ce titre, son livre est assez révélateur de la psychologie de cet électorat potentiellement mélenchoniste qui va hésiter toute la campagne entre le réalisme pour battre Sarkozy en votant Hollande et l’envie d’affirmer des convictions en choisissant le candidat de l’illusion lyrique aurait dit Malraux dans L’Espoir, sachant que pour Malraux, contrairement à nos contemporains, ni illusion, ni lyrique n’étaient des gros mots. Finalement, le réalisme l’emportera dans les dernières semaines, ce qui explique que Mélenchon s’est retrouvé à 11% et non à 14% le soir du premier tour.
Laurent Binet, ancien prof de ZEP, avait lui aussi des envies de renverser la table, pas seulement de changer le couvert. Mais voilà, sa proximité avec Hollande pour les besoins du récit, comme il le reconnaît lui-même, va susciter le fameux « syndrome de Stockholm ». Cela n’empêche pas la lucidité et une analyse assez fine du personnage Hollande en meeting, toujours un peu faible, hésitant au début et finissant de manière beaucoup plus prenante. On voit aussi que la jovialité du personnage est aussi et surtout une forme d’auto-ironie discrète, celle d’un homme parfaitement conscient de ses limites, ce que n’était pas Sarkozy, son adversaire direct. Hollande est également, dans ce qu’en dit Laurent Binet, dans une forme de distance permanente avec lui-même et les autres. Il ne s’agit pas de froideur mais plutôt d’un exercice méthodique qui permet le recul, d’une diététique mentale pour résister aux caricatures les plus cruelles dont il est victime et les laisser glisser sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard. Même Valérie Trierweiler, qui est la principale alliée de Binet dans son projet littéraire, confie qu’elle n’est pas certaine de savoir qui il est au juste.

Binet en fait l’expérience : Hollande le tient à l’écart, assez souvent, poliment mais efficacement. Qu’importe, il en profite pour dresser des portraits de l’équipe de campagne tout à fait plaisants, que ce soit Valls et Moscovici en compétition discrète ou encore du moins connu mais fascinant Aquilino Morelle. Il y a dans Rien ne se passe comme prévu de nombreux verbatim mais ils sont agencés et dosés avec intelligence. Il est davantage question pour Binet de restituer des voix, des intonations, des attitudes que de livrer des scoops. Inutile d’en chercher dans le livre, non par une quelconque autocensure, Binet ne nous épargnant rien de ses doutes, de ses agacements ou de ses enthousiasmes, mais plutôt parce que son projet est ailleurs. C’est un écrivain qui nous raconte un roman vrai dont tout le monde connaît les principaux épisodes et la fin, la victoire aux primaires, le Bourget, le débat télévisé mais un roman vrai qui n’a été perçu qu’au travers d’un prisme journalistique.

La différence entre le livre de Binet et celui d’un journaliste sur le même sujet, me demanderez-vous ? C’est Binet qui vous donne lui-même la réponse, à la date du 27 janvier, à propos des journalistes parlant de Hollande après le Bourget : « Et sinon le prochain qui dit qu’il a fendu l’armure, je lui fends la gueule. Parce que la jouissance bornée du journaliste qui répète pour la millième fois la dernière expression à la mode, ça va bien. »
Comme quoi, même en suivant un personnage aussi peu romanesque que Hollande qui d’ailleurs ne lit pas de romans, Binet sait redonner ses droits à la littérature.

Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet (Grasset)

*Photo : Parti socialiste.

Richard Millet dans le RER

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Réponse à Richard Millet sur les noirs du RER et du métro

Un petit mot pour exprimer mon désaccord avec un passage de l’article d’Elisabeth Lévy sur le cas Richard Millet. J’y viens mais d’abord un aveu : je n’ai pas lu le livre de Millet qui fait tant parler, seulement des extraits de celui-ci dans une enquête du Monde, parue le 28 août (« L’apologie de Breivik par Richard Millet crée la polémique chez Gallimard »). Il n’approuve pas le massacre ? La belle précaution oratoire que voilà. Bien faiblarde en tout cas.

De Millet je ne connais que ses passages « chez Taddeï » certains mardis soirs sur France 3. Ses propos de chaisière indignée par la vue de grands Noirs, lui, ce grand gaillard costaud (il m’apparaît tel), m’échappent toujours un peu. Mais c’est le mérite de Taddei que d’inviter sur un même plateau, et Richard Millet et Houria Bouteldja, la passionaria des Indigènes de la République, Millet au féminin, dans le ton du moins.

Peut-être des « ayants-droit » norvégiens intenteront-ils un procès à Millet. C’est une chose. La chasse au Millet ouverte par des humains patentés – les censeurs pointés du doigt par Elisabeth Lévy – en est une autre. Il faut à ces gens leur ration hebdomadaire de têtes guillotinées. C’est comme ça. Il y a là plus de férocité que d’humanité.

J’arrive au point de désaccord avec la rédac’ chef. Elle écrit, au troisième paragraphe de son article : « Moi, quand je me promène dans les rues d’une ville, j’aime que les vêtements, les visages et les odeurs me disent où je suis. Richard Millet aussi. Il paraît que cela fait de nous des racistes. C’est en tout cas ce que pensent les arbitres des élégances morales et intellectuelles − qui prennent assez peu le RER. » Avant tout, il est dommage qu’Elisabeth Lévy fasse banquette de RER commune avec Millet – une solidarité de principe, sans doute, qui ne manque pas de courage mais me semble inutilement victimaire.

C’est la proposition du début qui me turlupine : « Moi, quand je me promène dans les rues d’une ville, j’aime que les vêtements, les visages et les odeurs me disent où je suis. » Mais Paris n’est pas une « ville », elle est une capitale. Quand, comme Paris, on se pique d’universel, il est normal que l’universel s’y donne en spectacle. Non seulement c’est normal mais en plus c’est souhaitable. New York, Londres, Paris sont des grands souks de l’humanité – le cosmopolitisme ne serait-il plus un beau mot ? C’est précisément parce ce que j’y vois des vêtements et des visages « différents », que j’y sens des odeurs venues « d’ailleurs », que je sais où je me trouve. J’ajouterai même – pour me faire battre – que l’absence d’identité unique fait l’identité spécifique de ces géants, qu’il est dans leur nature et comme dans leur destin de ne pas être à l’image du reste de leur pays. Tant que le café du haut de la rue Jean-Pierre Timbaud, en plein quartier « muslim », continuera de servir des assiettes de charcuterie et des demis en terrasse le mois de ramadan, le contrat universel vivra. Je sais bien qu’il y a ici ou là, et c’est insupportable, des entorses au contrat, sous forme de regards appuyés et parfois de mots désobligeants. Mais qui ne comprend que ce que trouvent à Paris ces populations immigrées, c’est, justement, la liberté ? Elles seraient bien folles de la mettre à bas.

Je sais donc où je suis quand je me trouve dans le XIIIe, XVIIIe ou XXe arrondissement, je suis à Paris. Je suis à Paris partout dans Paris. Les RER qui transitent par les Halles ne sont sans doute pas de bons exemples puisqu’ils assurent les liaisons Paris-banlieue (la banlieue, une autre fois, dans un autre article peut-être). La ligne 4 du métro, entre Porte d’Orléans au sud et Porte de Clignancourt au nord, est plus dans le sujet. Quand il m’arrive de l’emprunter aux heures de pointe en direction de Clignancourt, j’y vois surtout, en effet, en majorité des Noirs. Des femmes en boubous ou pas en boubous, des hommes en djellabas ou en tenues « civiles », des gens qui reviennent de bosser, souvent silencieux. Je n’applaudis pas au multiculturalisme en les voyant, ils ne me jettent pas leur culture à la figure. La seule culture qui se manifeste alors, c’est la culture de la grande ville qui vibre sur ses rails.

*Photo : Nicolas-Frédéric

Affaire Millet : Marc Filipson, un vaillant censeur belge

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Voilà, c’est fini, Millet n’appartient plus au comité de lecture de la « banque centrale »[1. Ainsi surnomme-t-on la maison Gallimard.] ! Sa position n’était plus tenable : assiégé, replié dans son bureau, il entendait la rumeur qui enflait : « Millet, vous avez fait de nous vos otages. Nous sommes innocents de l’opprobre justifiée qui vous accable : à présent, quittez le cercle, allez « nazifier » ailleurs ! ». La camarilla des moralisateurs, qui, depuis le début, s’agitait sur la scène et dans la coulisse, a gagné ! Mme Ernaux, soulagée, peut se consacrer à ses romans minimalistes, et M. Le Clézio, à ses récits pour prépubères. Richard Millet, crucifié, le visage souillé de crachats et d’ordures, y aura gagné, à ses yeux tout au moins, ce surcroît de détestation universelle qu’il réclamait inconsciemment. Dommage ! on aurait pu s’affronter durement sur le sujet de la France, du métissage culturel et social, de la menace, réelle ou supposée, que représente une immigration massive. Ainsi s’achève une comédie française, où l’on aura entendu, une fois de plus, le chant lugubre des (petits) maîtres censeurs. La mécanique de ce rejet est simple, et il est aisé d’en retrouver le fonctionnement. On a employé ou suggéré les grands mots (fascisme, racisme, peste brune, bête immonde, etc.), les figures décroissantes de la scène parisienne ont fait leur numéro habituel : Laure Adler avait sonné la première charge, le 28 août : « Je pense qu’Antoine Gallimard va être obligé de prendre des décisions rapidement […] ». On connaît la suite : les belles âmes, réunies en un « faisceau » d’ulcérés, mené par Annie Ernaux, ont pétitionné : les jours de Millet étaient comptés.

Le premier signe d’une fin proche est venu de Belgique, jeudi : un certain Marc Filipson, libraire de son état, figure importante de la vie économique de son pays, avait fait connaître qu’il refusait de vendre le livre de Richard Millet, dont le titre exact est Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik (éditions Pierre-Guillaume de Roux, 16 €, en vente dans toutes les bonnes maisons), dans sa librairie Filigranes, très fréquentée à Bruxelles. Interrogé par l’AFP, M. Filipson déclarait : « C’est la première fois […] que je prends une telle décision.». Il faut un début à tout ! M. Filipson prétendait que le texte de Richard Millet allait trop loin : jusqu’où devrait-on aller pour ne pas effrayer ce brave commerçant ? Question subsidiaire : de quel magistère moral se recommande-t-il pour interdire la lecture de l’ouvrage à ses concitoyens ? M. Filipson aurait pu se contenter d’être un censeur banal ; il s’augmenta d’un redoutable accusateur public, à l’échine sensible, et à la conscience frissonnante : « L’idée que Richard Millet est toujours éditeur chez Gallimard me fait froid dans le dos ».

Aurait-il entendu ce que murmurait récemment à l’oreille des lecteurs du Point Bernard-Henri Lévy ? En effet, le Mauriac du téléphone cellulaire[2. Mode de communication favori de BHL pour ses entretiens avec Nicolas Sarkozy, depuis la Libye.] consacre une page de son bloc-note à l’« affaire Millet ». Il y sème de méchantes et fallacieuses allusions aux livres précédents, qu’il prétend sans audience, de celui qu’il qualifie de « petit fonctionnaire des lettres ». Or, depuis toujours, les critiques littéraires, pour la plupart, ont reconnu en Richard Millet un écrivain, alors que le prolifique Bernard-Henri Lévy peine à démontrer qu’il est seulement un auteur. Quant au « petit fonctionnaire des lettres », on en trouve de plus obscurs dans le monde des éditeurs : deux prix Goncourt à son palmarès !

BHL achève sa diatribe par une sorte de menace à peine voilée : « L’affaire, on peut l’imaginer, ne fait que commencer.». Cela vient après une évocation de la maison Gallimard et de la NRF, dirigée par Drieu la Rochelle sous l’Occupation, orientant, par ce procédé, le scandale présent vers un infâme contexte historique. Enfin, il a cette phrase inquiétante : « Toute cette histoire serait burlesque, il y aurait quelque chose de pathétique dans ce désir d’être paria que l’on sent à chaque page de ces trois livres, si l’auteur n’avait, aussi, et précisément, destin lié à cette Maison. ». Allons, allons, Bernard-Henri, ce n’est pas de la dignité d’un libérateur des peuples du désert que d’en appeler, indirectement, au licenciement d’un salarié ! Cela fait un peu France moisie : aimeriez-vous qu’on vous surnommât « Le Rance d’Arabie » ?

Renaud Camus, Richard Millet : le bal des proscrits

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Renaud Camus défend Richard Millet

Pour le lecteur qui découvrit Richard Millet avec Le Chant des adolescentes (1993), merveilleux portraits des collégiennes qu’il voyait chaque jour dans sa classe à l’époque où il était professeur de français, ou Renaud Camus avec Roman roi (1983), roman sur un pays imaginaire d’Europe qui ressemblait au Portugal et à la Roumanie, le choc est assez rude depuis quelques années.
Ces deux écrivains ont plus d’un point commun : l’amour de la langue et le sentiment que le monde que nous connaissons disparaît. Dans leur œuvre, ils attribuent, pour l’essentiel, ce changement de civilisation, cette décadence, à une immigration de peuplement qui dissout l’identité française dans le multiculturalisme. Certains pensent que ces thèmes ont envahi leurs livres au détriment de tout le reste, qui en faisait l’indiscutable beauté. Les deux écrivains y ont gagné d’autres lecteurs qui les instrumentalisent en les mettant au service d’un combat plus idéologique qu’esthétique.[access capability= »lire_inedits »]

Il nous a semblé intéressant de demander à Renaud Camus ce qu’il pensait de Richard Millet et de ses pages sur Breivik. Renaud Camus a en effet une certaine ancienneté dans les procès en sorcellerie. En 2000, cet écrivain encore confidentiel publie, comme à son habitude, son Journal, en l’occurrence celui de l’année 1994, intitulé La Campagne de France. Alors que rien n’avait choqué sa petite et fidèle phalange de lecteurs, certains censeurs médiatiques décidèrent que Renaud Camus était antisémite sur la foi de passages où il observait que l’émission « Panorama » comportait beaucoup de collaborateurs juifs et que, de ce fait, y étaient traités très souvent, trop souvent, des sujets en rapport avec la questions de la Shoah. Malgré la défense d’Alain Finkielkraut, d’Élisabeth Lévy ou encore de Dominique Noguez, La Campagne de France reparut presque aussitôt dans une édition expurgée par Fayard. L’alerte avait été chaude. Elle n’empêcha pas Renaud Camus de continuer à écrire et dire ce qu’il pensait de notre monde sans la moindre autocensure.

De plus en plus préoccupé par la disparition de la culture française dans une manière de totalitarisme petit-bourgeois du goût qui abîme la langue, les mœurs et les paysages, il crée en 2002 le Parti de l’in-nocence où, progressivement, se dévoile une lecture ethnique de la société française et des prises de positions clairement anti-multiculturalistes.
Aboutissement logique de cette démarche, et cette fois-ci davantage par conviction que par provocation, lors de l’élection présidentielle, Renaud Camus appelle à voter Marine Le Pen dans une tribune du Monde en avril 2012. La réaction de Fayard ne se fait pas attendre, qui annonce ne plus publier ses livres. Elle suit celle de P.O.L, son éditeur historique, qui avait déjà décidé, avant même cette tribune du Monde, de se séparer de Renaud Camus.

Cette seconde « affaire Camus » souleva beaucoup moins de protestations, alors qu’elle pose de façon beaucoup plus aiguë cette question : qu’est-ce qu’un écrivain peut dire ou ne pas dire, aujourd’hui, s’il tient à continuer d’exister ? On est aussi en droit de se demander, de manière flagrante et brutale chez Millet, et plus bathmologique[1. Renaud Camus appelle « bathmologie », d’après une intuition de Barthes, la « science des degrés » à l’intérieur de certains discours où, un peu à la façon du champagne, le goût ou une partie du goût se révèle à un moment postérieur à la première gorgée. Tout discours peut et doit se contredire, se moduler en fonction des circonstances, de manière à le faire progresser vers une certaine vérité qui n’aura pour autant rien d’absolu.] chez Renaud Camus, s’il n’y a pas dans leur démarche une recherche du scandale qui tendrait à démontrer par l’absurde qu’il y aurait un indicible, voire un inaudible, actuellement, sur ces questions, y compris en littérature. L’auteur de ces lignes, en radicale opposition avec les idées de ces écrivains qu’il a aimés et qu’il aime encore, souhaiterait qu’il n’en soit rien, ne serait-ce que pour leur donner tort.[/access]

Le crépuscule des Etats sans nation

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La Syrie, un Etat sans nation comme tout le Moyen-Orient sauf Israël

« La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouement. »
Ernest Renan

Sanglantes, les révolutions arabes, que le monde occidental saluait encore récemment, témoignent de l’absence d’unité du monde arabo-musulman et de la brutalité dont font preuve ses dirigeants. En Tunisie, le « changement » vient d’aboutir à l’agression de plusieurs Français, y compris d’un parlementaire de confession musulmane ; en Libye, nous avons appris l’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis et de plusieurs diplomates américains. Au Proche-Orient, les révolutions attestent que le glas a sonné pour les Etats sans nation, artificiellement créés par les puissances européennes au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Shmuel Trigano écrivait très justement que les médias sont dans l’inexactitude lorsqu’ils affirment que le dictateur syrien, Bachar al-Assad, massacre « son peuple ». La nation syrienne n’a jamais vu le jour. Alaouite, Assad est, en réalité, en lutte contre des peuplades rivales. De multiples communautés composent la Syrie : les Alaouites, les Sunnites, les Chiites, les Kurdes, les Bédouins et les Druzes. Il en va de même au sein du Royaume de Jordanie où habitent, sous la tutelle de la monarchie hachémite, Arabes de Palestine, Sunnites et Bédouins. C’est aussi le cas de l’Egypte où dix millions de Coptes vivent désormais sous l’oppression des Frères musulmans et du Liban, peuplé de diverses composantes ethniques et religieuses en conflit permanent. L’Irak est également divisé entre Chiites, Kurdes, Sunnites et Chrétiens orientaux. En définitive, le seul Etat-nation de la région est Israël. Etabli en 1948, il revendique aujourd’hui son héritage culturel tout en se positionnant sur la scène internationale en tant qu’Etat souverain.

Exit les humanités classiques !

Initiés à l’aube du XVIème siècle par les puissances européennes, les projets coloniaux s’institutionnalisèrent dès 1919 au sein de la Société des Nations (SDN). Si l’objectif de maintien de la paix de la SDN semblait humaniste, la gestion des territoires et des peuples, par le biais des mandats, trahissait des visées impérialistes au service des intérêts des puissances victorieuses. Depuis les Accords Sykes-Picot conclus en 1916 entre Londres et Paris pour délimiter les frontières de l’Arabie britannique et de la Syrie française, les choix des gouvernements anglais et français plongèrent le Proche-Orient dans un désastre social. Si, en plus de leurs intérêts économiques, les Français cherchaient à véhiculer les valeurs propres à l’Etat-nation, les Anglais s’intéressaient surtout aux ressources naturelles de la région.

Fils du Chérif Hussein de la Mecque, Fayçal, qui revendiquait à la suite de son père la souveraineté de la Syrie, fut chassé de Damas par les Français en 1920. Pour calmer son mécontentement, il fut installé, un an plus tard, sur le trône d’Irak, nouveau royaume placé sous l’administration britannique. Rappelons qu’en 1915, le Chérif Hussein s’était livré à des négociations avec les Britanniques : pour avoir fomenté une révolte arabe contre les Ottomans, les Anglais lui attribuaient des territoires. Selon le haut-commissaire britannique, Henry McMahon, « il n’était aucun endroit (…) notable (…) situé plus au sud que Damas qui fut d’une importance vitale pour les Arabes. »[2. Daniel Pipes, « Les revendications des Musulmans sur Jérusalem », Middle East Quarterly, septembre 2001.] Tout se jouait entre Damas, Bagdad et La Mecque ainsi qu’en atteste la correspondance engagée en 1915 entre McMahon et le Chérif Hussein. La Syrie était alors promise à Hussein. Ainsi, le sort de la Syrie, et non celui de la Palestine, fut scellé à deux reprises par les Anglais : en 1915 dans la Lettre McMahon et en 1916 dans les Accords Sykes-Picot. Le ministre des Affaires étrangères, Lord Balfour, pouvait, de ce fait, garantir en 1917 aux sionistes la création d’un Etat juif en Palestine.

Abdallah, autre fils du Chérif Hussein, devint en 1921 émir de Transjordanie, territoire aux frontières dessinées par les Anglais sur une partie montagneuse de la Palestine. L’article 25 du mandat britannique permettait d’ailleurs aux Anglais de « retarder ou de suspendre » l’application des mesures prévues par le texte mandataire dans les territoires se trouvant à l’est du Jourdain (cas du territoire transjordanien devenu Royaume de Jordanie) s’ils les considéraient « inapplicables par suite des conditions locales. » La raison en fut dévoilée en septembre 1922 : en vertu de l’article 25, les Anglais déclarèrent inapplicables à la Transjordanie le préambule du mandat britannique relatif à la Déclaration Balfour de 1917 et toutes les dispositions concernant le foyer juif en Palestine. L’Etat palestinien était-il né ?
De nouvelles frontières internationalement reconnues furent ainsi tracées sans tenir compte des aspirations des populations locales[3. On ne peut attendre des Etats, écrit Antoine Sfeir à ce propos, « qu’ils agissent selon les seuls principes humanistes, mais il faut souligner combien les choix motivés par la seule exploitation et marqués par le dénigrement des individus ont mené au désastre économique et social qui pèse aujourd’hui encore sur les relations internationales.» cf. Vers l’Orient compliqué, Grasset, 2006]. Jusqu’à présent, les peuples de la région avaient toujours vécu à l’intérieur de limites territoriales, plus ou moins mouvantes, appartenant à un Empire romain, perse, byzantin, arabe ou ottoman. De sorte que les nationalistes arabes n’accordèrent aucune légitimité à ce partage à l’européenne. Né à la fin du 19ème siècle sous l’impulsion des Chrétiens du Mont Liban, le nationalisme arabe prônait en effet la constitution d’un Etat arabe unitaire. Ce découpage territorial fut toutefois maintenu en raison de l’autorité des classes dirigeantes.

À l’aube d’un nouveau Proche-Orient ?

Progressivement, la politique des grandes puissances engendra des conflits identitaires et religieux durables : ériger des Etats sans nation contribua à façonner des peuples en mal d’identité, « tiraillés entre une histoire millénaire qui semble s’être figée et une modernité à laquelle ils restent étrangers. », explique Antoine Sfeir. L’idéologie de la nation se distingue ainsi de celle de l’Etat[4. Charles Chaumont, « Le droit des peuples à témoigner d’eux-mêmes », Annuaire du Tiers Monde, 1975-1976.] comme en témoigne la création des Etats du Proche-Orient. Les Etats libanais, syrien et égyptien, pour ne citer qu’eux, paraissent aujourd’hui déliquescents face à des communautés en lutte les unes contre les autres mais aussi contre l’Etat censé les représenter. L’idée de nation, concept unificateur, étant absente, la cohésion sociale nécessaire à l’équilibre étatique fait également défaut.
À l’exception d’Israël, les Etats proche-orientaux n’ont pas pu introduire au sein de leur système politique la notion de citoyenneté. Le modèle démocratique n’a, dès lors, pas pu éclore malgré l’introduction du suffrage universel en Iran, en Arabie Saoudite ou en Irak. Mais peut-on réduire la démocratie au seul suffrage universel ? Comment bâtir un Etat reposant sur des valeurs démocratiques lorsque les citoyens en sont absents, s’interroge Antoine Sfeir ?

Les bouleversements actuels du monde arabo-musulman laissent à penser qu’une nouvelle cartographie se dessine. Shmuel Trigano avance l’idée de la naissance d’un Etat-nation Kurde dont la population homogène a l’avantage de partager la même religion, la même langue et la même culture. Celui-ci pourrait mordre sur les frontières actuelles de la Syrie, de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak. Cet Etat pourrait également naître à l’issue de frappes israéliennes contre l’Iran, offensive qui déboucherait probablement sur une révolution populaire. En Israël, certains proposaient d’aider les Kurdes de Turquie pour riposter aux agressions de Recep Erdogan à la suite de l’épisode de la flottille. Seul frein à cette politique : l’appartenance de la Turquie à l’OTAN. Pour leur part, les Américains avaient songé à un démantèlement de l’Irak et à l’instauration d’un territoire kurde – riche en pétrole- plus autonome voire indépendant au nord du pays afin de pénaliser les proches de l’ancien dictateur Saddam Hussein. Si Assad parvenait toutefois à se maintenir au pouvoir, une partition de la Syrie entre Alaouites, Sunnites et Kurdes serait toujours possible. Quoiqu’il advienne, Israël n’échappera pas à son destin : il devra se défendre contre un monde arabo-musuman tiraillé entre des intérêts et des aspirations de plus en plus contradictoires.

*Image : Ralph Peters

Affaire Arnault : Exonère, c’est du belge !

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La récente affaire Bernard Arnault n’a pas fait que des heureux en Belgique. Non, le gouvernement de Di Rupo ne s’est pas vraiment indigné du mauvais coup fait à son camarade de l’Internationale Socialiste François Hollande par l’homme qui racheta Boussac avec mes sous pour vendre du Dior à l’hyperclasse. Les sociaux-libéraux belges aimeraient bien taxer à la Française mais ils n’osent pas. Il reste des forces politiques cependant, certes très minoritaires en Belgique, pour rappeler que si l’affaire Arnault coûte cher à la France, elle n’est pas non particulièrement profitable aux Belges de la rue.

Ainsi le PTB, le Parti du Travail Belge (communiste, tendance marxiste-léniniste) ne dispose que de 5000 militants et représente grosso modo 1% des électeurs sur toute la Belgique puisque c’est une des rares formation belge unitaire qui refuse le clivage linguistique. Mais il a malgré tout ses experts, ses universitaires, ses économistes et il les a faits plancher sur le cas Arnault. Bernard Arnault, outre-Quiévrain, possède déjà un certain nombre de sociétés et filiales largement bénéficiaires. Ces 3 dernières années, il y a fait 630 millions d’euros de bénéfices imposés… à moins de 4 %. « Si M. Arnault avait payé le taux nominal de 33,99 %, l’État aurait récupéré 190 millions d’euros en plus » conclut le PTB. On est très content pour monsieur Arnault mais sans doute moins les salariés belges. Les 11 sociétés belges du milliardaire brassent des centaines de millions mais n’embauchent en tout et pour tout que… 7 personnes dont 5 équivalents temps plein. C’est que la principale activité d’Arnault en Belgique est LVMH Finance. Cette entreprise a payé en 2008 et 2009 zéro euro d’impôt. Et sur les quatre années de son existence, un taux moyen de 8,23%, ce qui fait 20 millions pour un bénéfice total de 246 millions.

On ne va tout de même pas envahir la Belgique ? Si ? Puis le Luxembourg, Monaco et la Suisse dans la foulée.

Ah, le bon temps de la France de 1811 et de ses 130 départements…

Avis aux amateurs : Samedi et dimanche, Jérôme dédicacera ses livres au village du Livre de la Fête de l’Huma

Non à la Morale Laïque d’État !

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La morale laïque à l'école contre l'Eglise catholique

Il nous faut de la morale. C’est le psychodrame occidental que de se laisser aller à un « vivre-les-uns-à-côté-des-autres » dans l’oubli total des principes élémentaires qui font une société – respect, révérence des anciens, solidarité. 91% des français l’ont lucidement compris. Mais qui, parmi ces 91%, éduque ses enfants dans le respect des professeurs, des policiers, de la société, des institutions, de l’Histoire du pays ?

Il semblerait que les familles comptent sur l’État pour pallier leurs insuffisances. Certes l’État, soulignons-le, ne les aide pas comme il le devrait : on cherche toujours une politique familiale forte respectueuse des grandes valeurs du foyer (lutte contre l’accès facile à la pornographie, contre l’omniprésente violence audiovisuelle, retour aux valeurs chrétiennes qui ont fait l’Occident, etc.).
Plus que jamais, une éducation morale couplée à une solide politique familiale sont indispensables.

Aux prises avec une crise morale de grande ampleur, le pouvoir politique a l’art de justifier ses manquements par ses partis pris idéologiques. Ainsi, la morale laïque de Peillon a l’imprimatur de la catéchèse socialiste : non contente d’avoir gagné la bataille des idées, de l’art et des médias, elle se veut maintenant éducatrice des foules, et formatrice des « futurs citoyens »… Autant dire des futurs électeurs de gauche. Voyez l’article d’Olivier Vial, président de l’UNI, qui montre, à partir des textes fournis publiquement par les officines socialistes, à quel point cette Morale LaïqueTM (avec des majuscules s’il vous plaît) n’est pas tout à fait « laïcisée » de son idéologie gauchiste. Créer des électeurs de gauche, lutter contre les « discriminations », créer une « égalité réelle », développer l’esprit « artistique » des enfants, lutter contre les « valeurs de l’argent », promouvoir l’ « égalité des genres » ou la « liberté sexuelle », voilà ce que cache la Morale LaïqueTM. Il faut donc rester vigilant.

Sur le plan philosophique, n’importe quelle archéologie de la pensée, à la manière de Foucault, pourrait montrer que l’idée de Morale LaïqueTM n’est pas aussi pure qu’elle le prétend. Jérôme Leroy loue cette « morale laïque » héroïque qui a mis fin au totalitarisme éducatif de l’Eglise catholique, ainsi que les Lumières rousseauistes qui ont participé de cette libération. Mais attention. Tout se récupère, comme les marchés ont récupéré le slogan soixante-huitard « il est interdit d’interdire », la « religion civile » de Rousseau devient « laïcisme » d’état, selon un retournement philosophique tout aussi spectaculaire. À défaut de provoquer de nouvelles Lumières, on recycle et instrumentalise les anciennes. Jusqu’à promouvoir ce que les philosophes des Lumières, justement, dénonçaient. Les nouveaux « curés bourgeois » de Léon Bloy qui pullulent à l’ENA et dans les Think-thank de gauche vous semblent-ils à même de nous préserver de l’embrigadement moral ?

Face au procès de non républicanisme qui m’est intenté, que dire sinon que j’aimerais justement conserver cette pluralité d’opinions et de manières d’être qui coexistent dans une République qui ne tranche pas, et qui ne décide pas « du bien et du mal ». Cette Morale LaïqueTM est si idéologiquement orientée qu’on comprend assez vite que son universalisme de facade cache la déliquescence de la société. Si elle sert à dénoncer les riches pour défendre les pauvres, à justifier la révolte des seconds contre les premiers, à développer des formes d’ « art » déconstructeurs ou à mettre les autres cultures au premier plan pour masquer l’affreuse Histoire de France, elle ne fera que renforcer la « sous-morale des quartiers » et n’empêchera pas les charges de CRS. La France ne vaut un concert de rap, et pourtant le socialisme se gargarise en permanence de cet « enrichissement », « avenir » et « évolution » normale de notre civilisation. Pas la peine d’être catholique intégriste ou sympathisant du Bloc identitaire pour le remarquer.

La crise est spirituelle, cher Jérôme Leroy, donc trop profonde pour être résolue par de simples pansements politiques. La République démocratique, tout à la fois le cadre de notre vie sociale et notre idéal, ne saurait se faire le vecteur officiel d’une idéologie quelconque, si « laïciste » soit-elle. Car la laïcité socialiste deviendra elle aussi une religion, si ce n’est pas déjà fait…

François Marchand crie haro sur les marchands du temple

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François Marchand publie Un week-end en famille

François Marchand publie Un week-end en famille

La littérature est la source de toutes sortes de jouissances. Le jeu de massacre en est une. À l’heure de la compréhension obligatoire d’autrui, il s’agit d’une jouissance à la fois honteuse et recherchée. C’est un paradoxe de notre temps qui a érigé la tolérance et l’ouverture sur l’autre en dogmes: les écrivains haineux prolifèrent, mais leurs haines paraissent souvent arbitraires et mesquines, et les saintes colères, à force d’éclater pour un oui ou pour un non, ou de s’inventer des ennemis sur mesure, sonnent faux. L’artiste maudit et subventionné s’agitant au milieu de la foule de ses semblables a bien du mal à passer pour un type persécuté, à la pensée originale et libre, dont la violence littéraire serait seule légitime. « Tous des cons ! », qu’elle soit lancée in petto ou par écrit, est l’exclamation la plus banale de notre temps, et il est difficile de prétendre produire une œuvre avec un soubassement conceptuel aussi court et consensuel.

Il faut donc remercier notre confrère de Causeur François Marchand de nous avoir offert l’occasion, grâce à une écriture vive et un humour féroce et omniprésent, de jouir d’un jeu de massacre romanesque total, dont la violence paraît presque légitime à un catholique dans mon genre, dans le fond acquis aux dogmes contemporains susmentionnés. Comme son titre l’indique, Un week-end en famille, c’est l’histoire d’un type, un intellectuel parisien, qui se rend en week-end dans sa belle-famille en Samouse, canton rural imaginaire, quoique composé presque exclusivement de bagnoles, de zones pavillonnaires et de centres commerciaux. Ce type considère à juste titre ces centres commerciaux comme les temples d’une religion satanique triomphante, dont les adeptes habitent les zones pavillonnaires en question. Il décidera d’agir afin de rétablir la vraie foi, imitant en cela le Christ chassant les marchands du temple. Il prendra cher, un peu moins que son modèle cependant.

A l’heure où la France d’en haut et des centres-villes semble découvrir avec une commisération teintée d’un vague mépris[1. Je pense en particulier au numéro du magazine Télérama de la première semaine de septembre qui consacrait un dossier à la France des zones périurbaines sans une seule fois, au mépris de tous les dogmes journalistiques en vigueur, donner la parole à un de leurs habitants.] la France qui dort aux pavillons des culs tournés, celle qui dit merde à la capitale, à ses immigrés et à ses bobos, et semble se désintéresser de tout ce qui n’est pas elle, la haine totale et radicale que notre néo-prophète voue à cette France d’en bas, à sa beauferie satisfaite et son consumérisme béat, est peut-être un hommage qu’elle lui rend : à tout prendre, comment, lorsqu’on est un homme libre, ne pas préférer la haine et le conflit à la pitié et au mépris ?

*Photo : BenSpark

Un week-end en famille, François Marchand (Cherche Midi)

Marseille : plus paisible la vie !

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Pour faire face à l’escalade de la violence qui assombrit chaque jour un peu plus l’image de la cité phocéenne et mine quotidiennement le moral des Marseillais (du quartier du Mistral et au-delà), les pouvoirs publics ont proposé une solution radicale : la nomination d’un nouveau préfet de police dont la mission sera de nettoyer les rues de la pègre et de mettre enfin un terme au gangstérisme.

Mais attention, cette fois-ci il ne s’agit pas d’un préfet normal, mais d’un « super préfet » (brrr…) – comme a titré le quotidien La Provence – dont les « pouvoirs » sont « étendus » ; dans les faits il aura autorité sur l’ensemble des services de police de l’agglomération marseillaise et n’aura de comptes à rendre qu’à son ministre de tutelle. Il vient d’ailleurs juste d’être nommé en Conseil des Ministres. Il s’appelle Jean-Paul Bonnetain. C’est lui qui devra enrayer la spirale infernale des règlements de compte meurtriers et l’efflorescence des faits divers si violents et si bouffons qu’ils ne peuvent éclore que dans d’épaisses zones de non droit embrumées par les vapeurs massives du cannabis ou du Casanis. Planète Marseille… (On se souvient par exemple de la délectable affaire du « vol » pur et simple d’un… parking public !) Le prédécesseur de M. Bonnetain s’appelait Alain Gardère. Ce n’était pas un « super préfet » (nobody’s perfect…). On a appris incidemment qu’il avait failli trouver la mort il y a quelques jours, écrasé par le plafond de son bureau à la Préfecture – qui s’est littéralement effondré. Par bonheur le haut fonctionnaire n’était pas présent, mais… il y a des signes et des symboles qui ne trompent pas ! L’Etat se délite…

Tandis que le ciel est littéralement en train de tomber sur la tête des marseillais les plus influents, nous apprenons que des initiatives de progrès qui vont dans le bon sens ont déjà été prises pour résoudre les problèmes de délinquance de cette ville… Bien avant que des élu(e)s locaux/(ales) hystériques réclament sur le terrain à cor et à cri l’intervention des bérets verts (ou de la légion), la société qui gère les HLM marseillais s’était déjà dotée d’une impitoyable équipe d’« agents de paisibilité » ©….

L’association « Régie 13 » – basée dans les quartiers Nord – a remporté un appel d’offres lancé par l’OPH 13 Habitat et libellé comme suit : « mise en oeuvre d’un dispositif de paisibilité sociale ». Dans la presse spécialisée le président de 13 Habitat, Christophe Masse justifiait ainsi le déploiement de ces divisions blindées du vivre ensemble citoyen, de ces casques bleus du savoir être social : « Nous prenons une place vacante, celle du lien social… » Les agents de paisibilité – ayant pour mission la « prévention et la conciliation » – seront « dotés d’une tenue distinctive »…

Fini le look casquette-basket des « grands frères » de sinistre mémoire ? Le président de l’office HLM formule un objectif extrêmement ambitieux : « permettre aux personnes âgées de sortir de chez elles sans se faire bousculer ». Les plus grincheux souligneront que la facture de l’opération « agents de paisibilité »© s’élèvera à 1,7 M€, les plus moqueurs ne manqueront pas de railler l’idéalisme béat de ces impuissants décideurs locaux ivres de solutions baba-préventives-cool… et les plus goguenards demanderont simplement : mais comment faisait-on avant que les « agents de paisibilité »© existent ?

A l’époque, recours était fait aux « gardiens de la paix » ©.

Mais, autres temps, autres mœurs…

Bourreaux enfants

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Zakhar Prilepine sort Le singe noir en France

Zakhar Prilepine sort Le singe noir en France

Loin du marasme germanopratin, les éditions Actes Sud viennent de publier la traduction inédite du cinquième opus de Zakhar Prilepine, le spadassin de la génération post-perestroïka en Russie.

Avec Le singe noir, Prilepine s’attaque au thème délaissé de la violence infantile, que nos littérateurs contemporains abordent habituellement avec force préventions morales et lacrymales lorsqu’ils ne basculent pas dans la pornographie froide de la médecine légale.
Mais l’auteur de San’kia et Pathologies n’est définitivement pas de cette engeance. « Dans l’Empire romain, on enrôlait les jeunes à dix-sept ans. Et c’est normal. C’est l’âge idéal pour tuer et pour mourir. Le mieux, c’est de commencer encore plus tôt » fait-il dire à Maxime Milaïev, jeune employé du laboratoire-asile qui héberge des enfants coupables de crimes et violences en tous genres. La Chine impériale employait déjà des enfants bourreaux capables d’accomplir les tâches les plus viles sans éprouver le moindre remords. Dans la Moscou du XXème siècle, le narrateur journaliste-écrivain du Singe noir est confronté à de sordides faits divers où bien et mal disparaissent : un immeuble entier aurait été dévasté par quelques chérubins diaboliques de 7 à 14 ans ayant massacré tous les locataires sur leur passage. À l’intérieur de l’étrange sous-sol où il mène son enquête, le double narratif de Prilepine s’interroge sur la raison d’être de ce cloaque. Pourquoi sa vieille connaissance Charov, devenu un personnage-clé du pouvoir russe, commande-t-il ces expériences neuropsychiatriques ? Le sinistre professeur en blouse blanche qui dirige le laboratoire a beau évoquer la piste de l’ocytocine, cette molécule sans laquelle les femmes n’éprouvent aucune attirance envers les enfants, comme facteur d’une prédisposition précoce à la violence, l’hypothèse ne convainc pas les visiteurs de passage.

Ces enfants ? Une bande de rats, avec ses chefs et ses codes rituels, meute pourtant humaine, trop humaine, telle qu’on l’aperçoit à travers une glace sans tain. « Les hommes ne ressentent pas la honte (…) Si personne ne les voit, ils ne ressentent pas la moindre honte » songe le double romanesque de Prilepine en réfléchissant les émotions accumulées par ses visites éprouvantes. Et ce laboratoire, qu’est-ce d’autre qu’une basse fosse pour apprenti sorcier gouvernemental ? Au fil des pages, les mystères de Cherov restent insondables, son sous-fifre Milaïev justifiant son esthétisme de la violence infantile en ces termes : « le Seigneur n’est pas en droit de confier à un homme souillé par les péchés d’exterminer la fourmilière humaine. Eux seuls le peuvent, les innocents, qui n’ont pas goûté au fruit défendu, et qui sont totalement dénués de pitié ». Innocents mais criminels, voilà le type de profils claquemurés dans cette cave des miracles, où les enfants attardés caquettent sans aucune conscience de leurs méfaits. Le grand inquisiteur orthodoxe Cherov serait-il obsédé par l’innocence ontologique des homicidomanes, ces malades psychiques atteints d’une « propension (juvénile) au meurtre et à la violence » ?

Malgré la place prépondérante qu’y occupent les jeunes cobayes, Le singe noir n’est pas un simple roman noir consacré à la violence des (très) jeunes. Pour aérer son œuvre, Prilepine empile les récits comme des poupées gigognes. Le lecteur suit ainsi l’intrigue principale par les détours de trois histoires subtilement enchevêtrées : les aventures d’un enfant-soldat africain, le siège d’une ville forte médiévale par une masse de jeunes mercenaires ensauvagés ; et les déboires personnels du narrateur.
Avec une langue frôlant parfois les cimes audiaresques – « de quoi en avoir les couilles qui montent en neige ! » ; « ses yeux étaient (…) restés chaleureux, comme des morceaux de beurre glissant dans une poêle ; l’essentiel était d’éviter les éclaboussures » – Zakhar Prilepine met en scène un narrateur lâche et veule. Autant dire un homme. Partagé entre plusieurs fidélités successives – sa femme mère de ses enfants, sa ravissante maîtresse Alia et même une prostituée entrevue place des Trois-Gares à Moscou – son héros rejoue la guerre des sexes pour mieux s’extraire du huis-clos suffocant avec les enfants séquestrés par la sûreté nationale. Comme une éclaircie vient refleurir un été endeuillé par les orages, le jeu de l’amour et du désir enrichit Le singe noir d’un certain lyrisme, comme lorsque le narrateur infidèle évoque « ce court instant, où la passion se transforme soudain en un brouillard âcre et blafard de marécage, qui jamais ne se dissipe, et vous envahit continuellement d’un sentiment de dégoût et de honte ».

Au fait, pourquoi ce titre singulier ? Ne comptez pas sur nous pour dévoiler la clé de l’énigme, lisez Le singe noir !

Zakhar Prilepine, Le singe noir (Actes sud, traduit par Joëlle Dublanchet)

*Photo : Zakhar Prilepine (belkus)

Hollande l’inattendu

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Laurent Binet a écrit sur la campagne de François Hollande

Laurent Binet a écrit sur la campagne de François Hollande

On parle beaucoup du dernier livre de Laurent Binet, Rien ne se passe comme prévu, consacré à la campagne de François Hollande. On peut même penser que s’il n’y avait pas eu l’affaire Millet, on n’aurait parlé que de ce livre, ou presque. Seulement, rien ne se passe comme prévu dans une rentrée littéraire, sauf l’habituel Yalta pour les prix littéraires entre les mêmes grandes puissances depuis des décennies. Si on parle malgré tout du livre de Laurent Binet, c’est qu’il était programmé pour être un succès. L’éditeur avait fait monter la pression en distillant des bonnes feuilles au compte-goutte et des rumeurs diverses pour alimenter la machine. Pourtant, ce livre vaut mieux que son buzz…

Rien ne se passe comme prévu est une réplique, à tous les sens du terme y compris sismique, cinq ans après, à Yasmina Reza qui avait suivi la campagne de Sarkozy dans L’aube le soir ou la nuit. L’idée qu’un écrivain s’empare du politique est toujours une bonne idée. Raconter la politique est une affaire trop sérieuse pour être laissée aux politologues. Et puis à l’époque du « Tous pourris !» et de l’abstention grandissante, d’une manière ou d’une autre, ce genre de livre a au moins le mérite d’en parler.
Laurent Binet avait déjà été remarqué pour un premier roman HHhH, qui racontait l’attentat contre Heydrich à Prague en 1942. Là aussi, rien ne s’était passé comme prévu même si l’affaire au bout du compte avait réussi. C’est peut-être cela qui a intéressé Binet dans Hollande et qui l’a intéressé en tant qu’écrivain, parce que c’est une assez bonne définition du roman : une victoire inattendue, non pas parce qu’elle était impossible mais parce qu’elle a suivi des détours surprenants et qu’elle est le fruit de nombreux hasards. Objectivement, que l’on soit heureux ou pas de l’élection de François Hollande, qui avait imaginé un tel scénario ? Certainement pas les amis écrivains de Laurent Binet qui cite en exergue un extrait de chat avec Chloé Delaume, datant de mai 2011 sans qu’il soit précisé si c’était avant ou après l’affaire du Sofitel :
« Laurent : Au fait, simple curiosité, tu crois que Hollande a une chance en en 2012 ?
Chloé : HAHAHAHAHAHA. »

D’ailleurs, Binet lui-même n’y croit pas forcément non plus, au moment où il commence son livre, en juin 2011. Hollande n’est pas sûr de gagner les primaires, et donc encore moins les présidentielles à venir. L’éditeur trouve en plus que c’est une idée moyenne. Et la référence à Yasmina Reza le poursuit : « J’ai trouvé qu’elle avait gardé dans son livre une distance de bon aloi. Je sais déjà que je ne serai pas capable d’une telle distance. »
Et pour cause, Laurent Binet est de gauche et l’assume. Plutôt plus à gauche que Hollande, même. A ce titre, son livre est assez révélateur de la psychologie de cet électorat potentiellement mélenchoniste qui va hésiter toute la campagne entre le réalisme pour battre Sarkozy en votant Hollande et l’envie d’affirmer des convictions en choisissant le candidat de l’illusion lyrique aurait dit Malraux dans L’Espoir, sachant que pour Malraux, contrairement à nos contemporains, ni illusion, ni lyrique n’étaient des gros mots. Finalement, le réalisme l’emportera dans les dernières semaines, ce qui explique que Mélenchon s’est retrouvé à 11% et non à 14% le soir du premier tour.
Laurent Binet, ancien prof de ZEP, avait lui aussi des envies de renverser la table, pas seulement de changer le couvert. Mais voilà, sa proximité avec Hollande pour les besoins du récit, comme il le reconnaît lui-même, va susciter le fameux « syndrome de Stockholm ». Cela n’empêche pas la lucidité et une analyse assez fine du personnage Hollande en meeting, toujours un peu faible, hésitant au début et finissant de manière beaucoup plus prenante. On voit aussi que la jovialité du personnage est aussi et surtout une forme d’auto-ironie discrète, celle d’un homme parfaitement conscient de ses limites, ce que n’était pas Sarkozy, son adversaire direct. Hollande est également, dans ce qu’en dit Laurent Binet, dans une forme de distance permanente avec lui-même et les autres. Il ne s’agit pas de froideur mais plutôt d’un exercice méthodique qui permet le recul, d’une diététique mentale pour résister aux caricatures les plus cruelles dont il est victime et les laisser glisser sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard. Même Valérie Trierweiler, qui est la principale alliée de Binet dans son projet littéraire, confie qu’elle n’est pas certaine de savoir qui il est au juste.

Binet en fait l’expérience : Hollande le tient à l’écart, assez souvent, poliment mais efficacement. Qu’importe, il en profite pour dresser des portraits de l’équipe de campagne tout à fait plaisants, que ce soit Valls et Moscovici en compétition discrète ou encore du moins connu mais fascinant Aquilino Morelle. Il y a dans Rien ne se passe comme prévu de nombreux verbatim mais ils sont agencés et dosés avec intelligence. Il est davantage question pour Binet de restituer des voix, des intonations, des attitudes que de livrer des scoops. Inutile d’en chercher dans le livre, non par une quelconque autocensure, Binet ne nous épargnant rien de ses doutes, de ses agacements ou de ses enthousiasmes, mais plutôt parce que son projet est ailleurs. C’est un écrivain qui nous raconte un roman vrai dont tout le monde connaît les principaux épisodes et la fin, la victoire aux primaires, le Bourget, le débat télévisé mais un roman vrai qui n’a été perçu qu’au travers d’un prisme journalistique.

La différence entre le livre de Binet et celui d’un journaliste sur le même sujet, me demanderez-vous ? C’est Binet qui vous donne lui-même la réponse, à la date du 27 janvier, à propos des journalistes parlant de Hollande après le Bourget : « Et sinon le prochain qui dit qu’il a fendu l’armure, je lui fends la gueule. Parce que la jouissance bornée du journaliste qui répète pour la millième fois la dernière expression à la mode, ça va bien. »
Comme quoi, même en suivant un personnage aussi peu romanesque que Hollande qui d’ailleurs ne lit pas de romans, Binet sait redonner ses droits à la littérature.

Rien ne se passe comme prévu, Laurent Binet (Grasset)

*Photo : Parti socialiste.

Richard Millet dans le RER

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Réponse à Richard Millet sur les noirs du RER et du métro

Réponse à Richard Millet sur les noirs du RER et du métro

Un petit mot pour exprimer mon désaccord avec un passage de l’article d’Elisabeth Lévy sur le cas Richard Millet. J’y viens mais d’abord un aveu : je n’ai pas lu le livre de Millet qui fait tant parler, seulement des extraits de celui-ci dans une enquête du Monde, parue le 28 août (« L’apologie de Breivik par Richard Millet crée la polémique chez Gallimard »). Il n’approuve pas le massacre ? La belle précaution oratoire que voilà. Bien faiblarde en tout cas.

De Millet je ne connais que ses passages « chez Taddeï » certains mardis soirs sur France 3. Ses propos de chaisière indignée par la vue de grands Noirs, lui, ce grand gaillard costaud (il m’apparaît tel), m’échappent toujours un peu. Mais c’est le mérite de Taddei que d’inviter sur un même plateau, et Richard Millet et Houria Bouteldja, la passionaria des Indigènes de la République, Millet au féminin, dans le ton du moins.

Peut-être des « ayants-droit » norvégiens intenteront-ils un procès à Millet. C’est une chose. La chasse au Millet ouverte par des humains patentés – les censeurs pointés du doigt par Elisabeth Lévy – en est une autre. Il faut à ces gens leur ration hebdomadaire de têtes guillotinées. C’est comme ça. Il y a là plus de férocité que d’humanité.

J’arrive au point de désaccord avec la rédac’ chef. Elle écrit, au troisième paragraphe de son article : « Moi, quand je me promène dans les rues d’une ville, j’aime que les vêtements, les visages et les odeurs me disent où je suis. Richard Millet aussi. Il paraît que cela fait de nous des racistes. C’est en tout cas ce que pensent les arbitres des élégances morales et intellectuelles − qui prennent assez peu le RER. » Avant tout, il est dommage qu’Elisabeth Lévy fasse banquette de RER commune avec Millet – une solidarité de principe, sans doute, qui ne manque pas de courage mais me semble inutilement victimaire.

C’est la proposition du début qui me turlupine : « Moi, quand je me promène dans les rues d’une ville, j’aime que les vêtements, les visages et les odeurs me disent où je suis. » Mais Paris n’est pas une « ville », elle est une capitale. Quand, comme Paris, on se pique d’universel, il est normal que l’universel s’y donne en spectacle. Non seulement c’est normal mais en plus c’est souhaitable. New York, Londres, Paris sont des grands souks de l’humanité – le cosmopolitisme ne serait-il plus un beau mot ? C’est précisément parce ce que j’y vois des vêtements et des visages « différents », que j’y sens des odeurs venues « d’ailleurs », que je sais où je me trouve. J’ajouterai même – pour me faire battre – que l’absence d’identité unique fait l’identité spécifique de ces géants, qu’il est dans leur nature et comme dans leur destin de ne pas être à l’image du reste de leur pays. Tant que le café du haut de la rue Jean-Pierre Timbaud, en plein quartier « muslim », continuera de servir des assiettes de charcuterie et des demis en terrasse le mois de ramadan, le contrat universel vivra. Je sais bien qu’il y a ici ou là, et c’est insupportable, des entorses au contrat, sous forme de regards appuyés et parfois de mots désobligeants. Mais qui ne comprend que ce que trouvent à Paris ces populations immigrées, c’est, justement, la liberté ? Elles seraient bien folles de la mettre à bas.

Je sais donc où je suis quand je me trouve dans le XIIIe, XVIIIe ou XXe arrondissement, je suis à Paris. Je suis à Paris partout dans Paris. Les RER qui transitent par les Halles ne sont sans doute pas de bons exemples puisqu’ils assurent les liaisons Paris-banlieue (la banlieue, une autre fois, dans un autre article peut-être). La ligne 4 du métro, entre Porte d’Orléans au sud et Porte de Clignancourt au nord, est plus dans le sujet. Quand il m’arrive de l’emprunter aux heures de pointe en direction de Clignancourt, j’y vois surtout, en effet, en majorité des Noirs. Des femmes en boubous ou pas en boubous, des hommes en djellabas ou en tenues « civiles », des gens qui reviennent de bosser, souvent silencieux. Je n’applaudis pas au multiculturalisme en les voyant, ils ne me jettent pas leur culture à la figure. La seule culture qui se manifeste alors, c’est la culture de la grande ville qui vibre sur ses rails.

*Photo : Nicolas-Frédéric

Affaire Millet : Marc Filipson, un vaillant censeur belge

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Voilà, c’est fini, Millet n’appartient plus au comité de lecture de la « banque centrale »[1. Ainsi surnomme-t-on la maison Gallimard.] ! Sa position n’était plus tenable : assiégé, replié dans son bureau, il entendait la rumeur qui enflait : « Millet, vous avez fait de nous vos otages. Nous sommes innocents de l’opprobre justifiée qui vous accable : à présent, quittez le cercle, allez « nazifier » ailleurs ! ». La camarilla des moralisateurs, qui, depuis le début, s’agitait sur la scène et dans la coulisse, a gagné ! Mme Ernaux, soulagée, peut se consacrer à ses romans minimalistes, et M. Le Clézio, à ses récits pour prépubères. Richard Millet, crucifié, le visage souillé de crachats et d’ordures, y aura gagné, à ses yeux tout au moins, ce surcroît de détestation universelle qu’il réclamait inconsciemment. Dommage ! on aurait pu s’affronter durement sur le sujet de la France, du métissage culturel et social, de la menace, réelle ou supposée, que représente une immigration massive. Ainsi s’achève une comédie française, où l’on aura entendu, une fois de plus, le chant lugubre des (petits) maîtres censeurs. La mécanique de ce rejet est simple, et il est aisé d’en retrouver le fonctionnement. On a employé ou suggéré les grands mots (fascisme, racisme, peste brune, bête immonde, etc.), les figures décroissantes de la scène parisienne ont fait leur numéro habituel : Laure Adler avait sonné la première charge, le 28 août : « Je pense qu’Antoine Gallimard va être obligé de prendre des décisions rapidement […] ». On connaît la suite : les belles âmes, réunies en un « faisceau » d’ulcérés, mené par Annie Ernaux, ont pétitionné : les jours de Millet étaient comptés.

Le premier signe d’une fin proche est venu de Belgique, jeudi : un certain Marc Filipson, libraire de son état, figure importante de la vie économique de son pays, avait fait connaître qu’il refusait de vendre le livre de Richard Millet, dont le titre exact est Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik (éditions Pierre-Guillaume de Roux, 16 €, en vente dans toutes les bonnes maisons), dans sa librairie Filigranes, très fréquentée à Bruxelles. Interrogé par l’AFP, M. Filipson déclarait : « C’est la première fois […] que je prends une telle décision.». Il faut un début à tout ! M. Filipson prétendait que le texte de Richard Millet allait trop loin : jusqu’où devrait-on aller pour ne pas effrayer ce brave commerçant ? Question subsidiaire : de quel magistère moral se recommande-t-il pour interdire la lecture de l’ouvrage à ses concitoyens ? M. Filipson aurait pu se contenter d’être un censeur banal ; il s’augmenta d’un redoutable accusateur public, à l’échine sensible, et à la conscience frissonnante : « L’idée que Richard Millet est toujours éditeur chez Gallimard me fait froid dans le dos ».

Aurait-il entendu ce que murmurait récemment à l’oreille des lecteurs du Point Bernard-Henri Lévy ? En effet, le Mauriac du téléphone cellulaire[2. Mode de communication favori de BHL pour ses entretiens avec Nicolas Sarkozy, depuis la Libye.] consacre une page de son bloc-note à l’« affaire Millet ». Il y sème de méchantes et fallacieuses allusions aux livres précédents, qu’il prétend sans audience, de celui qu’il qualifie de « petit fonctionnaire des lettres ». Or, depuis toujours, les critiques littéraires, pour la plupart, ont reconnu en Richard Millet un écrivain, alors que le prolifique Bernard-Henri Lévy peine à démontrer qu’il est seulement un auteur. Quant au « petit fonctionnaire des lettres », on en trouve de plus obscurs dans le monde des éditeurs : deux prix Goncourt à son palmarès !

BHL achève sa diatribe par une sorte de menace à peine voilée : « L’affaire, on peut l’imaginer, ne fait que commencer.». Cela vient après une évocation de la maison Gallimard et de la NRF, dirigée par Drieu la Rochelle sous l’Occupation, orientant, par ce procédé, le scandale présent vers un infâme contexte historique. Enfin, il a cette phrase inquiétante : « Toute cette histoire serait burlesque, il y aurait quelque chose de pathétique dans ce désir d’être paria que l’on sent à chaque page de ces trois livres, si l’auteur n’avait, aussi, et précisément, destin lié à cette Maison. ». Allons, allons, Bernard-Henri, ce n’est pas de la dignité d’un libérateur des peuples du désert que d’en appeler, indirectement, au licenciement d’un salarié ! Cela fait un peu France moisie : aimeriez-vous qu’on vous surnommât « Le Rance d’Arabie » ?

Renaud Camus, Richard Millet : le bal des proscrits

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Renaud Camus défend Richard Millet

Renaud Camus défend Richard Millet

Pour le lecteur qui découvrit Richard Millet avec Le Chant des adolescentes (1993), merveilleux portraits des collégiennes qu’il voyait chaque jour dans sa classe à l’époque où il était professeur de français, ou Renaud Camus avec Roman roi (1983), roman sur un pays imaginaire d’Europe qui ressemblait au Portugal et à la Roumanie, le choc est assez rude depuis quelques années.
Ces deux écrivains ont plus d’un point commun : l’amour de la langue et le sentiment que le monde que nous connaissons disparaît. Dans leur œuvre, ils attribuent, pour l’essentiel, ce changement de civilisation, cette décadence, à une immigration de peuplement qui dissout l’identité française dans le multiculturalisme. Certains pensent que ces thèmes ont envahi leurs livres au détriment de tout le reste, qui en faisait l’indiscutable beauté. Les deux écrivains y ont gagné d’autres lecteurs qui les instrumentalisent en les mettant au service d’un combat plus idéologique qu’esthétique.[access capability= »lire_inedits »]

Il nous a semblé intéressant de demander à Renaud Camus ce qu’il pensait de Richard Millet et de ses pages sur Breivik. Renaud Camus a en effet une certaine ancienneté dans les procès en sorcellerie. En 2000, cet écrivain encore confidentiel publie, comme à son habitude, son Journal, en l’occurrence celui de l’année 1994, intitulé La Campagne de France. Alors que rien n’avait choqué sa petite et fidèle phalange de lecteurs, certains censeurs médiatiques décidèrent que Renaud Camus était antisémite sur la foi de passages où il observait que l’émission « Panorama » comportait beaucoup de collaborateurs juifs et que, de ce fait, y étaient traités très souvent, trop souvent, des sujets en rapport avec la questions de la Shoah. Malgré la défense d’Alain Finkielkraut, d’Élisabeth Lévy ou encore de Dominique Noguez, La Campagne de France reparut presque aussitôt dans une édition expurgée par Fayard. L’alerte avait été chaude. Elle n’empêcha pas Renaud Camus de continuer à écrire et dire ce qu’il pensait de notre monde sans la moindre autocensure.

De plus en plus préoccupé par la disparition de la culture française dans une manière de totalitarisme petit-bourgeois du goût qui abîme la langue, les mœurs et les paysages, il crée en 2002 le Parti de l’in-nocence où, progressivement, se dévoile une lecture ethnique de la société française et des prises de positions clairement anti-multiculturalistes.
Aboutissement logique de cette démarche, et cette fois-ci davantage par conviction que par provocation, lors de l’élection présidentielle, Renaud Camus appelle à voter Marine Le Pen dans une tribune du Monde en avril 2012. La réaction de Fayard ne se fait pas attendre, qui annonce ne plus publier ses livres. Elle suit celle de P.O.L, son éditeur historique, qui avait déjà décidé, avant même cette tribune du Monde, de se séparer de Renaud Camus.

Cette seconde « affaire Camus » souleva beaucoup moins de protestations, alors qu’elle pose de façon beaucoup plus aiguë cette question : qu’est-ce qu’un écrivain peut dire ou ne pas dire, aujourd’hui, s’il tient à continuer d’exister ? On est aussi en droit de se demander, de manière flagrante et brutale chez Millet, et plus bathmologique[1. Renaud Camus appelle « bathmologie », d’après une intuition de Barthes, la « science des degrés » à l’intérieur de certains discours où, un peu à la façon du champagne, le goût ou une partie du goût se révèle à un moment postérieur à la première gorgée. Tout discours peut et doit se contredire, se moduler en fonction des circonstances, de manière à le faire progresser vers une certaine vérité qui n’aura pour autant rien d’absolu.] chez Renaud Camus, s’il n’y a pas dans leur démarche une recherche du scandale qui tendrait à démontrer par l’absurde qu’il y aurait un indicible, voire un inaudible, actuellement, sur ces questions, y compris en littérature. L’auteur de ces lignes, en radicale opposition avec les idées de ces écrivains qu’il a aimés et qu’il aime encore, souhaiterait qu’il n’en soit rien, ne serait-ce que pour leur donner tort.[/access]

Le crépuscule des Etats sans nation

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La Syrie, un Etat sans nation comme tout le Moyen-Orient sauf Israël

La Syrie, un Etat sans nation comme tout le Moyen-Orient sauf Israël

« La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouement. »
Ernest Renan

Sanglantes, les révolutions arabes, que le monde occidental saluait encore récemment, témoignent de l’absence d’unité du monde arabo-musulman et de la brutalité dont font preuve ses dirigeants. En Tunisie, le « changement » vient d’aboutir à l’agression de plusieurs Français, y compris d’un parlementaire de confession musulmane ; en Libye, nous avons appris l’assassinat de l’ambassadeur des Etats-Unis et de plusieurs diplomates américains. Au Proche-Orient, les révolutions attestent que le glas a sonné pour les Etats sans nation, artificiellement créés par les puissances européennes au lendemain de la Première Guerre mondiale.
Shmuel Trigano écrivait très justement que les médias sont dans l’inexactitude lorsqu’ils affirment que le dictateur syrien, Bachar al-Assad, massacre « son peuple ». La nation syrienne n’a jamais vu le jour. Alaouite, Assad est, en réalité, en lutte contre des peuplades rivales. De multiples communautés composent la Syrie : les Alaouites, les Sunnites, les Chiites, les Kurdes, les Bédouins et les Druzes. Il en va de même au sein du Royaume de Jordanie où habitent, sous la tutelle de la monarchie hachémite, Arabes de Palestine, Sunnites et Bédouins. C’est aussi le cas de l’Egypte où dix millions de Coptes vivent désormais sous l’oppression des Frères musulmans et du Liban, peuplé de diverses composantes ethniques et religieuses en conflit permanent. L’Irak est également divisé entre Chiites, Kurdes, Sunnites et Chrétiens orientaux. En définitive, le seul Etat-nation de la région est Israël. Etabli en 1948, il revendique aujourd’hui son héritage culturel tout en se positionnant sur la scène internationale en tant qu’Etat souverain.

Exit les humanités classiques !

Initiés à l’aube du XVIème siècle par les puissances européennes, les projets coloniaux s’institutionnalisèrent dès 1919 au sein de la Société des Nations (SDN). Si l’objectif de maintien de la paix de la SDN semblait humaniste, la gestion des territoires et des peuples, par le biais des mandats, trahissait des visées impérialistes au service des intérêts des puissances victorieuses. Depuis les Accords Sykes-Picot conclus en 1916 entre Londres et Paris pour délimiter les frontières de l’Arabie britannique et de la Syrie française, les choix des gouvernements anglais et français plongèrent le Proche-Orient dans un désastre social. Si, en plus de leurs intérêts économiques, les Français cherchaient à véhiculer les valeurs propres à l’Etat-nation, les Anglais s’intéressaient surtout aux ressources naturelles de la région.

Fils du Chérif Hussein de la Mecque, Fayçal, qui revendiquait à la suite de son père la souveraineté de la Syrie, fut chassé de Damas par les Français en 1920. Pour calmer son mécontentement, il fut installé, un an plus tard, sur le trône d’Irak, nouveau royaume placé sous l’administration britannique. Rappelons qu’en 1915, le Chérif Hussein s’était livré à des négociations avec les Britanniques : pour avoir fomenté une révolte arabe contre les Ottomans, les Anglais lui attribuaient des territoires. Selon le haut-commissaire britannique, Henry McMahon, « il n’était aucun endroit (…) notable (…) situé plus au sud que Damas qui fut d’une importance vitale pour les Arabes. »[2. Daniel Pipes, « Les revendications des Musulmans sur Jérusalem », Middle East Quarterly, septembre 2001.] Tout se jouait entre Damas, Bagdad et La Mecque ainsi qu’en atteste la correspondance engagée en 1915 entre McMahon et le Chérif Hussein. La Syrie était alors promise à Hussein. Ainsi, le sort de la Syrie, et non celui de la Palestine, fut scellé à deux reprises par les Anglais : en 1915 dans la Lettre McMahon et en 1916 dans les Accords Sykes-Picot. Le ministre des Affaires étrangères, Lord Balfour, pouvait, de ce fait, garantir en 1917 aux sionistes la création d’un Etat juif en Palestine.

Abdallah, autre fils du Chérif Hussein, devint en 1921 émir de Transjordanie, territoire aux frontières dessinées par les Anglais sur une partie montagneuse de la Palestine. L’article 25 du mandat britannique permettait d’ailleurs aux Anglais de « retarder ou de suspendre » l’application des mesures prévues par le texte mandataire dans les territoires se trouvant à l’est du Jourdain (cas du territoire transjordanien devenu Royaume de Jordanie) s’ils les considéraient « inapplicables par suite des conditions locales. » La raison en fut dévoilée en septembre 1922 : en vertu de l’article 25, les Anglais déclarèrent inapplicables à la Transjordanie le préambule du mandat britannique relatif à la Déclaration Balfour de 1917 et toutes les dispositions concernant le foyer juif en Palestine. L’Etat palestinien était-il né ?
De nouvelles frontières internationalement reconnues furent ainsi tracées sans tenir compte des aspirations des populations locales[3. On ne peut attendre des Etats, écrit Antoine Sfeir à ce propos, « qu’ils agissent selon les seuls principes humanistes, mais il faut souligner combien les choix motivés par la seule exploitation et marqués par le dénigrement des individus ont mené au désastre économique et social qui pèse aujourd’hui encore sur les relations internationales.» cf. Vers l’Orient compliqué, Grasset, 2006]. Jusqu’à présent, les peuples de la région avaient toujours vécu à l’intérieur de limites territoriales, plus ou moins mouvantes, appartenant à un Empire romain, perse, byzantin, arabe ou ottoman. De sorte que les nationalistes arabes n’accordèrent aucune légitimité à ce partage à l’européenne. Né à la fin du 19ème siècle sous l’impulsion des Chrétiens du Mont Liban, le nationalisme arabe prônait en effet la constitution d’un Etat arabe unitaire. Ce découpage territorial fut toutefois maintenu en raison de l’autorité des classes dirigeantes.

À l’aube d’un nouveau Proche-Orient ?

Progressivement, la politique des grandes puissances engendra des conflits identitaires et religieux durables : ériger des Etats sans nation contribua à façonner des peuples en mal d’identité, « tiraillés entre une histoire millénaire qui semble s’être figée et une modernité à laquelle ils restent étrangers. », explique Antoine Sfeir. L’idéologie de la nation se distingue ainsi de celle de l’Etat[4. Charles Chaumont, « Le droit des peuples à témoigner d’eux-mêmes », Annuaire du Tiers Monde, 1975-1976.] comme en témoigne la création des Etats du Proche-Orient. Les Etats libanais, syrien et égyptien, pour ne citer qu’eux, paraissent aujourd’hui déliquescents face à des communautés en lutte les unes contre les autres mais aussi contre l’Etat censé les représenter. L’idée de nation, concept unificateur, étant absente, la cohésion sociale nécessaire à l’équilibre étatique fait également défaut.
À l’exception d’Israël, les Etats proche-orientaux n’ont pas pu introduire au sein de leur système politique la notion de citoyenneté. Le modèle démocratique n’a, dès lors, pas pu éclore malgré l’introduction du suffrage universel en Iran, en Arabie Saoudite ou en Irak. Mais peut-on réduire la démocratie au seul suffrage universel ? Comment bâtir un Etat reposant sur des valeurs démocratiques lorsque les citoyens en sont absents, s’interroge Antoine Sfeir ?

Les bouleversements actuels du monde arabo-musulman laissent à penser qu’une nouvelle cartographie se dessine. Shmuel Trigano avance l’idée de la naissance d’un Etat-nation Kurde dont la population homogène a l’avantage de partager la même religion, la même langue et la même culture. Celui-ci pourrait mordre sur les frontières actuelles de la Syrie, de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak. Cet Etat pourrait également naître à l’issue de frappes israéliennes contre l’Iran, offensive qui déboucherait probablement sur une révolution populaire. En Israël, certains proposaient d’aider les Kurdes de Turquie pour riposter aux agressions de Recep Erdogan à la suite de l’épisode de la flottille. Seul frein à cette politique : l’appartenance de la Turquie à l’OTAN. Pour leur part, les Américains avaient songé à un démantèlement de l’Irak et à l’instauration d’un territoire kurde – riche en pétrole- plus autonome voire indépendant au nord du pays afin de pénaliser les proches de l’ancien dictateur Saddam Hussein. Si Assad parvenait toutefois à se maintenir au pouvoir, une partition de la Syrie entre Alaouites, Sunnites et Kurdes serait toujours possible. Quoiqu’il advienne, Israël n’échappera pas à son destin : il devra se défendre contre un monde arabo-musuman tiraillé entre des intérêts et des aspirations de plus en plus contradictoires.

*Image : Ralph Peters

Affaire Arnault : Exonère, c’est du belge !

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La récente affaire Bernard Arnault n’a pas fait que des heureux en Belgique. Non, le gouvernement de Di Rupo ne s’est pas vraiment indigné du mauvais coup fait à son camarade de l’Internationale Socialiste François Hollande par l’homme qui racheta Boussac avec mes sous pour vendre du Dior à l’hyperclasse. Les sociaux-libéraux belges aimeraient bien taxer à la Française mais ils n’osent pas. Il reste des forces politiques cependant, certes très minoritaires en Belgique, pour rappeler que si l’affaire Arnault coûte cher à la France, elle n’est pas non particulièrement profitable aux Belges de la rue.

Ainsi le PTB, le Parti du Travail Belge (communiste, tendance marxiste-léniniste) ne dispose que de 5000 militants et représente grosso modo 1% des électeurs sur toute la Belgique puisque c’est une des rares formation belge unitaire qui refuse le clivage linguistique. Mais il a malgré tout ses experts, ses universitaires, ses économistes et il les a faits plancher sur le cas Arnault. Bernard Arnault, outre-Quiévrain, possède déjà un certain nombre de sociétés et filiales largement bénéficiaires. Ces 3 dernières années, il y a fait 630 millions d’euros de bénéfices imposés… à moins de 4 %. « Si M. Arnault avait payé le taux nominal de 33,99 %, l’État aurait récupéré 190 millions d’euros en plus » conclut le PTB. On est très content pour monsieur Arnault mais sans doute moins les salariés belges. Les 11 sociétés belges du milliardaire brassent des centaines de millions mais n’embauchent en tout et pour tout que… 7 personnes dont 5 équivalents temps plein. C’est que la principale activité d’Arnault en Belgique est LVMH Finance. Cette entreprise a payé en 2008 et 2009 zéro euro d’impôt. Et sur les quatre années de son existence, un taux moyen de 8,23%, ce qui fait 20 millions pour un bénéfice total de 246 millions.

On ne va tout de même pas envahir la Belgique ? Si ? Puis le Luxembourg, Monaco et la Suisse dans la foulée.

Ah, le bon temps de la France de 1811 et de ses 130 départements…

Avis aux amateurs : Samedi et dimanche, Jérôme dédicacera ses livres au village du Livre de la Fête de l’Huma

Non à la Morale Laïque d’État !

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La morale laïque à l'école contre l'Eglise catholique

La morale laïque à l'école contre l'Eglise catholique

Il nous faut de la morale. C’est le psychodrame occidental que de se laisser aller à un « vivre-les-uns-à-côté-des-autres » dans l’oubli total des principes élémentaires qui font une société – respect, révérence des anciens, solidarité. 91% des français l’ont lucidement compris. Mais qui, parmi ces 91%, éduque ses enfants dans le respect des professeurs, des policiers, de la société, des institutions, de l’Histoire du pays ?

Il semblerait que les familles comptent sur l’État pour pallier leurs insuffisances. Certes l’État, soulignons-le, ne les aide pas comme il le devrait : on cherche toujours une politique familiale forte respectueuse des grandes valeurs du foyer (lutte contre l’accès facile à la pornographie, contre l’omniprésente violence audiovisuelle, retour aux valeurs chrétiennes qui ont fait l’Occident, etc.).
Plus que jamais, une éducation morale couplée à une solide politique familiale sont indispensables.

Aux prises avec une crise morale de grande ampleur, le pouvoir politique a l’art de justifier ses manquements par ses partis pris idéologiques. Ainsi, la morale laïque de Peillon a l’imprimatur de la catéchèse socialiste : non contente d’avoir gagné la bataille des idées, de l’art et des médias, elle se veut maintenant éducatrice des foules, et formatrice des « futurs citoyens »… Autant dire des futurs électeurs de gauche. Voyez l’article d’Olivier Vial, président de l’UNI, qui montre, à partir des textes fournis publiquement par les officines socialistes, à quel point cette Morale LaïqueTM (avec des majuscules s’il vous plaît) n’est pas tout à fait « laïcisée » de son idéologie gauchiste. Créer des électeurs de gauche, lutter contre les « discriminations », créer une « égalité réelle », développer l’esprit « artistique » des enfants, lutter contre les « valeurs de l’argent », promouvoir l’ « égalité des genres » ou la « liberté sexuelle », voilà ce que cache la Morale LaïqueTM. Il faut donc rester vigilant.

Sur le plan philosophique, n’importe quelle archéologie de la pensée, à la manière de Foucault, pourrait montrer que l’idée de Morale LaïqueTM n’est pas aussi pure qu’elle le prétend. Jérôme Leroy loue cette « morale laïque » héroïque qui a mis fin au totalitarisme éducatif de l’Eglise catholique, ainsi que les Lumières rousseauistes qui ont participé de cette libération. Mais attention. Tout se récupère, comme les marchés ont récupéré le slogan soixante-huitard « il est interdit d’interdire », la « religion civile » de Rousseau devient « laïcisme » d’état, selon un retournement philosophique tout aussi spectaculaire. À défaut de provoquer de nouvelles Lumières, on recycle et instrumentalise les anciennes. Jusqu’à promouvoir ce que les philosophes des Lumières, justement, dénonçaient. Les nouveaux « curés bourgeois » de Léon Bloy qui pullulent à l’ENA et dans les Think-thank de gauche vous semblent-ils à même de nous préserver de l’embrigadement moral ?

Face au procès de non républicanisme qui m’est intenté, que dire sinon que j’aimerais justement conserver cette pluralité d’opinions et de manières d’être qui coexistent dans une République qui ne tranche pas, et qui ne décide pas « du bien et du mal ». Cette Morale LaïqueTM est si idéologiquement orientée qu’on comprend assez vite que son universalisme de facade cache la déliquescence de la société. Si elle sert à dénoncer les riches pour défendre les pauvres, à justifier la révolte des seconds contre les premiers, à développer des formes d’ « art » déconstructeurs ou à mettre les autres cultures au premier plan pour masquer l’affreuse Histoire de France, elle ne fera que renforcer la « sous-morale des quartiers » et n’empêchera pas les charges de CRS. La France ne vaut un concert de rap, et pourtant le socialisme se gargarise en permanence de cet « enrichissement », « avenir » et « évolution » normale de notre civilisation. Pas la peine d’être catholique intégriste ou sympathisant du Bloc identitaire pour le remarquer.

La crise est spirituelle, cher Jérôme Leroy, donc trop profonde pour être résolue par de simples pansements politiques. La République démocratique, tout à la fois le cadre de notre vie sociale et notre idéal, ne saurait se faire le vecteur officiel d’une idéologie quelconque, si « laïciste » soit-elle. Car la laïcité socialiste deviendra elle aussi une religion, si ce n’est pas déjà fait…