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Exclusif : ma lettre à Karine Berger

Le jour du solstice d’été, la France a découvert une étoile. Malgré les railleries inévitables, on se rappellera sans doute dans un siècle de cette journée où le melon de Gap supplanta pour l’éternité celui de Cavaillon. Refuser de passer à côté de son destin. Prendre sa plume. Ce n’est pas tous les jours qu’on propose ses services à Winston Churchill ou Indira Gandhi !
« Chère Karine, très brièvement et respectueusement.
1) Je suis à tes côtés pour te servir et servir tes projets pour la France.
2) J’ai fait de mon mieux et j’ai pu échouer périodiquement. Je t’en demande pardon.
3) Je n’ai pas d’ambitions politiques personnelles et je n’ai pas le désir de devenir un ambitieux servile comme nombre de ceux qui t’entourent dont la loyauté est parfois récente et parfois peu durable.
4) Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting.
5) Si tu m’utilises, j’ai besoin de toi comme guide et comme soutien : sans guide, je risque d’être inefficace, sans soutien, je risque d’être peu crédible. Avec mon immense admiration. David D. » 

 

Casseurs du Trocadéro : clémence pour tous?

trocadero psg manif tous

L’affaire du RER D, où les détrousseurs de diligence ont écopé d’un maximum de 10 mois de prison avec sursis, est à peine froide qu’une autre décision étrange des juges vient renforcer l’idée d’une justice politique, ou au moins à deux vitesses, dans la France de François Hollande, de Manuel Valls et de Christiane Taubira. Comme le montrent ces vidéos inédites faites par des riverains du XVIème arrondissement le 13 mai dernier lors de la célébration de la victoire du PSG en championnat de France au Trocadéro, et dont l’authenticité est confirmée par des sources policières, des jeunes gens à casquette et survêtement se sont livrés au pillage en règle d’une grande bijouterie sur une artère du quartier bourgeois de la capitale.
Toujours selon nos sources, cinq délinquants auraient été pris en flagrant délit et arrêtés par des policiers arrivés sur les lieux. Placés en garde-à-vue et déférés au parquet, Jean-Marie, Victor, Louis-Sébastien, Augustin et Raphaël[1. Les prénoms ont été modifiés.] auraient été pour deux d’entre eux immédiatement relâchés sans poursuites, et pour les autres remis en liberté dans l’attente du jugement.

Il est vrai que les services judiciaires sont actuellement surchargés et que la justice française, comme la police d’ailleurs, a bien autre chose à faire que réprimer les agissements somme toute anodins de sympathiques jeunes gens qui, dans la fièvre communicative de la victoire de leur club de foot préféré, se prennent à exprimer leur joie en délestant quelques commerces de luxe de leur surplus de marchandise.

La justice a certainement autre chose à faire, comme par exemple condamner sans frémir – dura lex sed lex – le nuisible Nicolas, convaincu de rébellion, d’identité mensongère et de refus de prélèvement ADN, chefs d’accusation si terribles qu’ils se sont soldés par deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt et 1000 euros d’amende.
La France de 2013, digne héritière de Salomon et de saint Louis, peut se rengorger : elle a la conscience tranquille. Les pillards se dorent au soleil de juin pendant que le rebelle dort en prison.

*Photo : overge.

Trente ans d’art administré

art contemporain exception

En cette année 2013, le ministère de la culture est en pleine célébration des anniversaires d’une bureaucratie crée ex nihilo il y trente ans, dans le but de diriger tous les aspects de la création en France de l’enseignement de l’art à sa consécration. Les études pleuvent et les rapports se succèdent. C’est l’occasion de faire un bilan de ce nouveau Service Public qui  dirige  l’art. Les « inspecteurs de la création » ont éradiqué l’enseignement du dessin, de la peinture et de la sculpture dans les Ecoles Nationales des Beaux Arts. Par ailleurs ont été constituées par les FRAC, FNAC, DRAC, CNAC, institutions nées la même année, des collections régionales et nationales, qui ont fait l’impasse sur toute la création non conceptuelle.
Un rapport sur les vingt trois  FRAC initié par la Fondation IFRAP, montre que pendant ces trois décennies, les fonctionnaires de la création autoproclamés « experts scientifiques », n’ont pas livré les critères de leurs choix hors du cercle administratif décisionnaire, ne les ont ni rédigés[1. Contrairement à ce qui est obligatoire dans d’autres pays et en particulier en Allemagne ou aucun achat ne peut se faire sans que les critères ne soient consignés par écrit avec le prix de l’œuvre dûment mentionnée.], ni justifiés. Ils n’ont pas donné le prix des œuvres, le lieu d’achat et l’identité des vendeurs. Ils n’ont pas subi de contrôle administratif sur leurs décisions d’utilisation de l’argent public.
En trente ans 26 000 œuvres se sont accumulées dans les réserves dont il faut assurer stockage, la conservation et même restauration décennale. Ces œuvres conceptuelles et éphémères, sont parfois exposées dans des les lieux prestigieux du patrimoine et dans des musées renommés, elles y accomplissent leur devoir théorique et moral, leur mission de  mise en « abîme » du lieu, leur « fonction critique ». Puis elles rejoignent la réserve. Là, n’ayant plus de contexte à détourner, elles ne peuvent plus assurer leur service public « révolutionnaire  institutionnel » et perdent instantanément leur statut d’œuvre d’art pour devenir des objets en déshérence. Les budgets, jadis destinés à l’achat d’œuvres, sont consacrés désormais à la gestion des réserves ou à leur  métamorphose en musées.
Que restera-t-il de ces œuvres fantomatiques, de ces caprices « théoriques » ? Que restera t-il dans la mémoire collective, dans l’œil du public de ces choix bureaucratiques? Un archéologue pourra t-il distinguer dans les ruines des réserves d’un FRAC ce qui est de l’ordre du déchet ménager ou de l’art ?
Jadis Jack Lang voulait, grâce à la puissance de l’Etat, « sauver l’avant-garde » négligée par les collectionneurs français. Aujourd’hui,  les inspecteurs de la création, malgré leur pouvoir exorbitant, ne dirigent plus l’art. Certes, ils attribuent de façon régalienne les lieux patrimoniaux prestigieux, la légitimité de l’Etat, la grande visibilité, puissants moteurs de la consécration artistique, mais leurs moyens financiers se sont amoindris. En 2013, sous un gouvernement de gauche, le budget de la culture, connaît une baisse pour la première fois. Aujourd’hui la décision en matière de consécration artistique appartient aux « très grands collectionneurs » internationaux et l’expertise « scientifique » des « inspecteurs de la création » est en réalité au service de leurs caprices.  Paris depuis 2008 a vu arriver pour des raisons de stratégies de marché, les galeries américaines qui l’ont boudé cinquante ans durant pour les mêmes raisons. En 2011, Gagosian couronne le processus. On attend l’ouverture des galeries des grandes maisons de vente pour lancer elles-mêmes les artistes émergents et tenir toutes les étapes de la fabrication de la valeur financière de ces produits.
L’exception française en 2013 est une chimère issue de l’union contre nature d’une bureaucratie publique et d’une stratégie de la finance internationale.

*Photo : Scalino.

Libertine chérie

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fragonard caroline cherie

Notre roman national s’est construit aussi, et peut-être surtout, avec le roman populaire. On le sait au moins depuis Dumas. Non content d’avoir violé l’histoire de France pour lui faire de beaux enfants, Dumas a inventé la quintessence de l’esprit français avec Les Trois Mousquetaires et d’Artagnan : courage, panache et galanterie dans un siècle de Louis XIII envisagé comme le crépuscule des temps héroïques et des vieilles valeurs de la chevalerie.
Pour la Révolution française, les choses furent un peu plus compliquées ou, disons, ambiguës.  1789 a ouvert des lignes de fracture chez les historiens et aussi, logiquement, dans l’imaginaire des écrivains. Pour les uns, la Révolution est un grand moment d’émancipation ; pour les autres, l’avènement d’une époque désenchantée où la France a cessé de se ressembler, selon le célèbre mot de Talleyrand : « Qui n’a pas vécu avant 1789 n’a pas connu la douceur de vivre. »
Dumas, encore lui, incarne ces contradictions : ce fils d’un général de Napoléon, ce révolutionnaire qui finançait Garibaldi, a écrit le plus beau roman royaliste qui soit, Le Chevalier de Maison-Rouge, où il est question d’une expédition désespérée pour sauver Marie-Antoinette. Aujourd’hui encore, défions le robespierriste le plus convaincu de ne pas sentir son cœur battre quand le chevalier se suicide sous l’échafaud pour mourir en même temps que sa souveraine bien-aimée.
Environ cent ans après Dumas, Jacques Laurent, lui aussi, a bien mérité du roman national et en publiant en 1948, sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent, Caroline Chérie que l’on réédite aujourd’hui.[access capability= »lire_inedits »] Cet intellectuel maurassien né en 1919 et mort en 2000 fut un des « Hussards » de l’après-guerre, avec Michel Déon et Roger Nimier. De tout temps engagé à droite, et même très à droite, viscéralement antigaulliste, Jacques Laurent est aussi l’un des romanciers les plus novateurs du siècle dernier. Sa légende littéraire d’amateur de femmes ou d’historien du sous-vêtement a un peu trop occulté les monuments complexes et les constructions subtiles que sont Les Corps tranquilles ou Les Bêtises.
C’est que Jacques Laurent a lui-même multiplié les masques, et ce pour des raisons alimentaires. Il raconte lui-même, dans son Histoire égoïste, comment il avait grand besoin d’un mécène en ces années de vaches maigres de l’après-guerre. Et comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, Cecil est devenu le mécène de Jacques en écrivant, sur les conseils de l’éditeur Frémanger, un roman sur « le modèle de livres étrangers qui passionnaient le public tels que Ambre ou Autant en emporte le vent ». Le succès est foudroyant (5 millions d’exemplaires…) et fait la fortune, au moins temporaire, de Laurent : « Grâce au premier livre de Cecil Saint-Laurent, je pus terminer et publier sans hâte le premier roman de Jacques Laurent. »
Le succès immense de Caroline Chérie n’est pas seulement dû à la virtuosité narrative de l’auteur. Sa façon d’écrire sans graisse des chapitres courts qui se succèdent à la hâte, et ce jusqu’à former une masse impressionnante que le lecteur se retrouve tout étonné d’avoir dévoré sans peine, doit d’ailleurs plus à Stendhal qu’à Dumas.
On peut penser que la liberté sexuelle de son héroïne y est aussi pour quelque chose. On reste aujourd’hui très agréablement surpris par la précision sensuelle des scènes d’amour et par cette recherche à la fois innocente et acharnée du plaisir. Les féministes de stricte observance elles-mêmes ne trouveraient pas grand-chose à redire à cette revendication permanente de Caroline à une jouissance féminine que certains hommes, qu’ils soient royalistes ou républicains, ont tendance à passer par pertes et profits. L’honnêteté doit cependant nous faire admettre que l’aristocrate garde tout de même un léger avantage dans l’art d’amener Caroline au septième ciel, ce en quoi il a bien du mérite tant la silhouette de la guillotine a vite fait, ici, de projeter son ombre sur l’alcôve parfumée. Quoique chez la jeune Caroline de Bièvre −et l’on retrouve de nouveau le tropisme stendhalien de Laurent, qui aime l’énergie chez ses héroïnes − un séjour à la Conciergerie en pleine Terreur peut donner des orgasmes inédits.
Au-delà des codes propres à ce genre de roman, d’ailleurs parfaitement maîtrisés par Jacques Laurent, il faut remarquer deux ou trois choses à propos de Caroline Chérie. D’abord l’idée qu’un best-seller ait pu avoir une telle qualité littéraire ne peut que rendre nostalgique d’une époque où le talent avait du succès et vice versa. Ensuite, si le roman multiplie galipettes et cavalcades, il se trouve que la reconstitution historique qui sert de toile de fond, couvrant la grosse décennie qui va de 1789 au début du Consulat, n’est pas moins remarquable. Enfin, le libertinage de Caroline nous apparaît aujourd’hui plus que jamais comme une attitude éminemment politique, une sorte d’antidote  aux fanatismes idéologiques. Il est vrai que Jacques Laurent sortait lui-même, quand il rédigea Caroline Chérie, d’une Occupation et d’une Libération qu’il avait pour sa part vécues d’abord et avant tout comme une guerre civile franco-française, encore une…[/access]

En Iran aussi, la transparence c’est maintenant !

Rien ne va plus pour Ahmadinejad. Empêché de briguer un troisième mandant consécutif par la constitution iranienne, le président de la République islamique n’a même pas pu pistonner son gendre et protégé Mashaie, lequel s’est pris les pieds dans le tapis (persan, ça va sans dire) après le rejet de sa candidature par le Conseil des gardiens. Cette humiliation à peine avalée, voilà que l’élection du 14 juin a porté au pouvoir un réformateur qui a fait campagne en tirant à coups de missiles Zalzal sur le bilan de son prédécesseur : népotisme, corruption, croissance en berne, impact de l’isolement du pays sur son économie, etc. Décidément, dur, dur de s’appeler Ahmadinejad en juin 2013…
Pour couronner le tout, la justice iranienne vient chercher des noises à l’ami Mahmoud. Lors de sa dernière escapade à New York, à l’occasion de l’assemblée générale de l’ONU, Ahmadinejad n’a pas seulement brillé par son éloquence et son sens de la formule. Sa délégation a explosé le plafond toléré des notes de frais. Le séjour de quelques jours à l’hôtel Warwick a coûté tellement bonbon au contribuable que le président du parlement, Ali Larijani, l’ancien négociateur nucléaire devenu l’ennemi intime d’Ahmadinejad, a transmis le dossier à la justice, laquelle vient de convoquer le futur-ex président. Vous suivez toujours ?
Je vois d’ici la question – grosse comme Big Apple – que vous vous posez. Mais non, pour l’heure, aucun Edwy Plenel téhéranais ne nous a encore indiqué la nature des films achetés par pay-per-view dans la suite présidentielle.
Trêve de mauvais esprit. Au faîte de son pouvoir, le pauvre Mahmoud n’aurait jamais subi pareille avanie : il faut attendre d’être à terre pour que les chiens vous chassent en meute.
La morale de l’histoire, c’est que l’herbe verte de la transparence pousse partout sur les décombres du politique. M’enfin, on a les Cahuzac qu’on mérite !

Angry in the UK

angry brigade anachisme

Londres 1969. Les feux de la subversion embrasent Notting Hill. Dans les squats, des communautés hippies s’essaient à la vie alternative. À la marge, si quelques journaux interlopes (Freedom, Red Mole, Oz…) alimentent le flot contestataire, l’ultragauche britannique cherche sa voie. Il faut dire que le tumulte gronde aux portes du monde « libre » : émeutes antiségrégationnistes de Watts (1965), guerre du Vietnam, guérillas sud-américaines… Les exemples étrangers ne manquent pas pour des  libertaires qui rêvent de farder l’Union Jack des deux couleurs de l’anarchie, le rouge pour naître à Barcelone, le noir pour mourir à Paris. Car la contre-culture mods a fait son temps et l’esprit de révolte passe désormais par la solidarité avec les camarades espagnols persécutés par le franquisme. On souffle aussi sur les dernières braises de mai 68. Entre deux lectures de Debord et Vaneigem, certains rêvent d’en découdre avec la société marchande. Mais le premier gros coup d’éclat prend des accents tiers-mondistes : le mitraillage de l’ambassade américaine de Londres  alerte l’opinion sur le drame vietnamien sans faire aucune victime. Scotland Yard retrouvera l’arme de l’attentat quatre ans plus tard, dans la fouille de l’appartement qu’occupent les membres d’un mystérieux groupuscule : la Angry Brigade.
Quezaco ? Avec son logo barré d’une kalachnikov, cet aréopage de francs-tireurs tombés dans l’oubli a enfin droit à un essai en français. Plus de quarante ans après la vague radicale qui secoua Londres, L’Echappée publie la traduction du beau livre de Servando Rocha, Angry brigade. Contre-culture et luttes explosives en Angleterre (1968-1972). De quoi se dégourdir les neurones dans notre univers spectaculaire où les bras cassés et les rebelles sans cause, estampillés de droite ou de gauche, s’acoquinent au grand capital. Ancrée dans l’internationalisme anar, la Angry Brigade adopte un nom qui sent bon l’Espagne de 1936. Son blase la suivra pendant les dix-huit mois de guérilla urbaine au cours desquels elle déjouera tous les plans de Scotland Yard et du MI-5. L’Espagne ne faisait pas seulement office de mythologie, c’était surtout un théâtre d’opérations pour les amis du réseau anarchiste Primero de Mayo. Entre Madrid et Londres, Stuart Christie assure la liaison. Ce dernier a été arrêté à l’âge de dix-huit ans en 1964, avec des explosifs qu’il destinait à un attentat contre Franco. Convaincu de tentative d’assassinat contre le satrape ibérique, Christie sera condamné à vingt ans de prison mais n’en purgera que trois, la pression internationale obtenant sa libération anticipée. Aux côtés de John Barker, étudiant à Cambridge traducteur de textes situationnistes à ses heures perdues, Chris Bott, Angela Weir, Jim Greenfield, et du prolétaire de la bande Jake Prescott, Christie met sur pied une organisation informelle au rituel immuable : l’explosion sans victime, suivi d’un communiqué de revendication dans le plus pur style pro-situ.
À son arrivée au pouvoir en 1970, le gouvernement conservateur Heath aura maille à partir avec ces rêveurs de l’absolu. Sa politique de dérégulation, systématiquement en faveur des grands industriels, met le pays à feu et à sang, Heath décrétant même l’état d’urgence pour affronter la grande grève des dockers de juillet 1970. Confronté à un nombre de mouvements sociaux inégalé depuis… 1926, le pouvoir britannique affronte de surcroît une frange déterminée d’activistes qui refusent de retourner la violence d’Etat en assassinats politiques. Dès février 1969, la police découvre – avant qu’elles n’explosent – des bombes devant les sièges londoniens de la banque d’Espagne et de la banque de Bilbao. C’est le début de l’engrenage.
La Angry Brigade va désormais tracer sa révolution autour des astres de l’appareil d’Etat : ministres, polices, justice, aucun n’est blessé mais tous sont frappés. Sitôt l’appartement du chef de la police londonienne plastiqué, fin août 1970, un communiqué cingle : il est signé…  Butch Cassidy et The Sundance Kid, du nom des légendes de l’Ouest américain ! Avec son art du détournement, son humour grinçant et sa phraséologie situ, la Angry Brigade s’est trouvé un style propre, que l’on retrouve par exemple dans le communiqué revendiquant l’attentat du 1er mai 1971 contre le grand magasin de mode Biba : « Si tu n’es pas en train de naître, c’est que tu es en train d’acheter.  On oblige toutes les employées des boutiques de prêt-à-porter à porter les mêmes habits et le même maquillage pour rappeler les années 1940. Dans la mode comme partout ailleurs, le capitalisme ne pourra faire que marche arrière, car il n’a nulle part où aller. Il est mort. Le futur est nôtre. La vie est si ennuyeuse qu’il n’y a rien d’autre à faire que de dépenser notre salaire dans l’achat d’une jupe ou d’une chemise. Frères et sœurs, quels sont vos désirs réels ? Être assis dans cette cafétéria, le regard distant, vide, mélancolique, à boire un café fadasse ou LA FAIRE SAUTER ET Y FOUTRE LE FEU ? La seule chose à faire avec ces temples modernes de l’esclavage appelés boutiques, c’est de LES DETRUIRE. On ne peut pas réformer le capitalisme et l’inhumanité. Il faut plutôt les frapper jusqu’à ce qu’ils se brisent. Révolution ! »
Les victimes de la mode apprécieront. Comme toute aventure a une fin, après vingt-cinq explosions, jets de cocktails Molotov et autres plasticages, la bande se fait pincer dans son appartement de Stoke Newington un jour d’août 1971. Les huit inculpés jugés pour « conspiration en vue de causer des explosions » sont aux premières loges du plus long procès criminel de l’histoire britannique. Et les verdicts se font à l’avenant : aucune preuve ni indice tangible ne départage les quatre acquittés (Weir, Christie, Mc Lean, Bott) des quatre condamnés à dix ans de prison (Greenfield, Barker, Creek, Mendelson). L’arbitraire de la justice éclate au grand jour le 7 décembre, les lourdes condamnations provoquent l’indignation jusque dans les rangs des conservateurs, qui furent pourtant leurs cibles de choix.
Que restera-t-il de ses micro-pamphlets ? Une odeur de poudre dispersée, quelques remugles révolutionnaires incapables d’amener le Grand soir aux masses prolétaires, mais aussi et surtout la volonté quasi-luddite de détruire l’ordre social de l’intérieur sans haine ni violence, comme on sabote sa propre machine.
Contre vents et marées contraires, le fil de la solidarité anarchiste se perpétuera plusieurs années après l’éparpillement des conjurés. D’anciens brigadistes soutiendront ainsi la cause du martyr catalan Puig Antich (pendu en 1974) puis la lutte pour la libération des libertaires espagnols de la prison de Ségovie (1980).
Chez Stuart, John, Anna et tous les autres, longtemps retentira l’écho du vieux sage : « nul ne saurait compter ceux qui à chaque instant languissent dans les geôles de ce monde »[1. Ernst Jünger, Héliopolis, Christian Bourgois.].

Documentaire de la BBC sur la Angry brigade

Angry brigade. Contre-culture et luttes explosives en Angleterre (1968-1972), Servando Rocha, L’Echappée, 2013.

La liberté, c’est-à-dire le maxi-Coke!

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hygienisme new york

Pour lutter contre l’obésité, le maire de New York, Michael Bloomberg, avait décidé d’interdire dans sa ville la vente de gobelets de sodas « supersized », de plus d’un demi-litre. Cette interdiction faisait suite à d’autres mesures hygiénistes comme l’interdiction de fumer, d’abord dans les bars et restaurants, puis dans les parcs et plages, qui avaient été moins critiquées du fait de l’argument du tort causé à autrui… qui ne peut guère s’appliquer dans le cas des sodas. Le 11 mars, à la veille de son entrée en vigueur, cette interdiction a été rejetée par le juge Milton Tingling, de la Cour suprême de l’État de New York.  Bloomberg a annoncé qu’il ferait appel et en est revenu à ses chères cigarettes, dont il a décidé le 18 mars qu’elles ne seraient désormais plus visibles dans les boutiques.
La décision du juge Tingling était pourtant cinglante, interdisant « de façon permanente à la ville de créer et d’imposer de nouvelles réglementations ». Pointant les différences de traitement entre les établissements vendant des boissons et entre les boissons sucrées elles-mêmes, le juge qualifie l’interdiction d’« arbitraire et capricieuse ». Il ajoute que le Bureau de santé de la ville de New York, en s’arrogeant des capacités législatives qu’il n’a pas, ne « fait pas que violer la séparation des pouvoirs, mais l’éviscère » et crée ainsi un véritable « Léviathan administratif ». C’est là un trouble bien plus grave que celui occasionné par quelques boissons sucrées.[access capability= »lire_inedits »]
Le sympathique juge Tingling, ancien chauffeur de taxi et conducteur de métro, est devenu un héros pour tous ceux, et ils sont heureusement encore nombreux aux États-Unis, qui s’insurgent contre le « Nanny State », l’État-nounou : la « Big Apple » ne doit pas devenir Big Brother. Le citoyen américain doit être laissé libre du choix de ce qu’il mange et de ce qu’il boit, conformément au souhait de Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis et rédacteur de la Déclaration d’indépendance : « Si les gens du peuple laissent le gouvernement décider quelle nourriture il doit manger et quels médicaments il doit prendre, leurs corps seront bientôt dans un aussi pauvre état que les âmes de ceux qui vivent sous la tyrannie. » Il vaut mieux prendre le risque d’être obèses que d’être traités comme des enfants par la nounou milliardaire Bloomberg. Le paternalisme, c’est pour les enfants, pas pour des  citoyens adultes. Comme le notait superbement Chesterton : « L’homme libre s’appartient à lui-même. Il peut porter atteinte à sa propre personne par la nourriture ou la boisson, il peut se ruiner au casino. S’il le fait, il est certainement stupide et se condamne très probablement, mais s’il ne le peut pas, il n’est pas plus libre qu’un chien. »
Cette victoire de la conception classique de la liberté américaine est d’autant plus remarquable que l’interdiction des sodas géants était l’une des mesures phares d’un courant très influent qui vise à manipuler les comportements « pour notre propre bien ». C’est la fameuse théorie du « nudge », du « coup de pouce »,  développée par le juriste Cass Sunstein, professeur à Harvard, et l’économiste Richard Thaler, professeur à Chicago, dans un livre à succès, Nudge, la méthode douce pour inspirer la bonne décision. L’écho de cette théorie est grand : Sunstein fut le « tsar » de la régulation auprès d’Obama et David Cameron s’est inspiré de Thaler pour créer une « nudge unit », une « unité d’études comportementales » chargée d’influencer nos comportements. En France la théorie du « nudge » est prônée par certains membres du Conseil d’analyse stratégique auprès du premier ministre.
Thaler et Sunstein présentent leur théorie comme un « paternalisme libertarien », pur oxymore qui ne vise en fait qu’à donner au peu séduisant paternalisme des airs de liberté. En fait, les choses sont bien différentes. L’ « économie comportementale » et la psychologie sociale contemporaine auraient démontré que l’agent économique n’est pas un agent rationnel, contrairement à ce que supposaient les théories classiques de l’homo economicus. Les agents économiques seraient au contraire très irrationnels. Leurs comportements seraient souvent le résultat de la pression des pairs, de l’inertie, de la tendance à tout  remettre au lendemain mais aussi de la manière dont sont présentés les choix possibles. Il y a donc toujours des « architectes du choix » et ce sont à eux que Thaler et Sunstein s’adressent : « Comme il n’y a pas de bâtiment sans architecture, il n’y pas de choix sans contexte. Les architectes du choix, qu’ils soient privés ou publics, ne sauraient rester passifs. »  Leur exemple de prédilection est celui de la cafétéria : en s’inspirant des techniques de présentation des marchandises dans les supermarchés, le gérant mettra en avant les produits bons pour la santé et en arrière, moins accessibles, les produits trop gras ou trop sucrés : les légumes devant les frites ou les pizzas, les fruits devant les gâteaux. Il pourra aussi diminuer la taille des portions disponibles, notamment de frites et de pizzas, ou celle des assiettes et des gobelets, comme à New York, voire supprimer les plateaux-repas pour freiner mécaniquement la consommation d’aliments censés être mauvais pour la santé.
L’idée est bien sûr que les « experts » savent ce qui est bon pour les « gens », trop irrationnels. Le choix est donc orienté, mais discrètement, pour que nous ne nous révoltions pas : c’est cela le « coup de pouce », le nudge. De toute façon qui ne voudrait pas « aider les gens  à vivre plus longtemps, mieux et en meilleure santé » ? Il faudrait aussi, par exemple, des nudges pour encourager l’adhésion aux systèmes de pension  en utilisant une « option par défaut » dans les feuilles de paie ou pour mettre fin à la pénurie d’organes pour les transplantations en établissant un « consentement présumé » lors de la délivrance du permis de conduire. Selon Thaler et Sunstein « le principe directeur est qu’il faut concevoir des politiques susceptibles d’aider les membres les plus frustes de la société tout en imposant le moins de coûts possibles à ses membres les plus éclairés ». Tout cela c’est pour « eux », pas pour « nous » : cela a échappé à Bloomberg après le rejet de son interdiction des sodas : « C’est un revers pour les gens qui sont en train de mourir » du fait de l’obésité mais « ça ne l’est pas pour moi : au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, je fais attention à mon régime ».
Pour ces auteurs, il va de soi que les experts ne sauraient en aucun cas se tromper, comme le prouvent sans doute la clairvoyance de la bureaucratie européenne ou la brillante gestion de la crise économique mondiale. D’un autre côté, ces experts n’envisagent pas non plus un seul instant que les « gens » pourraient avoir leurs propres bonnes raisons de choisir. Thaler et Sunstein condamnent l’imprévoyance de ceux qui vivent dans le présent et ne veulent pas « faire de plans pour leur retraite » (mais si l’on meurt avant ?) et de ceux qui  mettent leur santé en danger pour de petits plaisirs (mais si les frites, surtout avec du Coca et du Ketchup, au lieu de brocolis, ça en valait vraiment la peine ?) ou l’archaïsme de ceux qui pensent que le corps de leurs proches n’appartient pas à l’État. Et si les « gens » refusaient ces nudges simplement parce qu’ils sont « plus attachés à la liberté et au choix qu’au bien-être » ? Thaler et Sunstein envisagent un  bref instant cette objection, mais ils n’y répondent pas car ils ne la comprennent même pas : la liberté plutôt que la santé, comment est-ce possible ? Ils ne se rendent pas compte que les « gens » ont sans doute une conception de la vie plus riche, plus différenciée et plus humaine que celle d’universitaires standard.
Cass Sunstein, par ailleurs éditorialiste chez Bloomberg Media, a traité de l’affaire du soda new-yorkais et argumenté en faveur de son « paternalisme libertarien » dans un article de la New York Review of Books du 7 mars. Il s’en prend à John Stuart Mill, qui est effectivement le meilleur défenseur d’une conception radicale de la liberté. Selon Sunstein, si Mill  dit que l’individu est le mieux placé pour savoir ce qui est bon pour lui, c’est qu’il n’a pas eu la chance de connaître l’économie comportementale. Mais dans ce même article, Sunstein laisse entendre un autre ton de voix puisqu’il admet qu’on pourrait sans doute, au cas où les nudges ne fonctionneraient pas, faire appel à un « paternalisme coercitif » comme celui de Sarah Conly, auteur du livre Contre l’autonomie ; pour justifier le paternalisme coercitif. Selon elle, pour empêcher les gens de « prendre des décisions stupides », qui les mettent et nous mettent en danger, il faut en finir avec la liberté de choix, quelle que soit la réaction du public, qui n’est qu’un des éléments dans la prise de décision politique : elle propose par exemple d’interdire totalement de fumer où que ce soit. Dans son prochain livre, cette sympathique universitaire s’apprête à démontrer que l’on n’a pas le droit d’avoir autant d’enfants qu’on le souhaite. Sunstein avait lui aussi, naguère, montré les limites de son libéralisme en proposant de limiter la liberté de parole sur Internet sous prétexte de combattre les théories conspirationnistes.
Tel est le vrai visage du paternalisme.  On comprend mieux la réaction du juge Tingling et on peut espérer que les États-Unis sauront, mieux qu’une Europe déjà bureaucratisée, résister à la folie réglementaire de ces « experts » qui tuent l’esprit de responsabilité et de créativité.

Stuart Mill : l’antidote
Le livre de John Stuart Mill De la liberté (1859) est  le meilleur antidote à toutes les politiques néo-hygiénistes, et c’est  pour cette raison qu’il est si souvent critiqué par les bien-pensants. Contrairement à ce que dit Sunstein, Mill n’ignorait pas que les résultats des actions des individus peuvent leur être défavorables : mais, selon lui, ces individus, s’ils sont adultes, sont responsables de leurs actions. Si l’individu veut se détruire lui-même, il en est libre. Ce n’est pas parce que l’on se réclame de la santé ou du bien qu’il est permis d’attenter à la liberté de ses concitoyens.
Mill résume sa position dans ce qu’on a appelé le « principe de non-nuisance » : « La seule raison légitime que puisse avoir  une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante. On ne peut l’obliger ni  à agir ni à s’abstenir d’agir, sous prétexte que cela serait meilleur pour lui ou le rendrait plus heureux ; parce que, dans l’opinion des autres, il serait sage ou même juste d’agir ainsi. L’individu est  souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit. » Pour toutes ces raisons, Mill refusait la prohibition de l’alcool ou de produits toxiques comme l’opium, ne voulait pas réglementer la prostitution ou le temps de travail et n’objectait rien  au « mormonisme », c’est-à-dire à la polygamie.
Mill veut que la liberté d’opinion soit absolue, car il se pourrait bien qu’une des opinions réduites au silence soit une opinion vraie. Plus encore, pour briser le « despotisme de la coutume », Mill estime qu’une société a besoin d’ « excentriques », de personnages dont les idées mais aussi les comportements s’écartent de la norme courante et annoncent l’avenir, comme Socrate ou Jésus, pourtant condamnés en leur temps. « Le niveau d’excentricité d’une société se mesure généralement à son niveau de génie, de vigueur intellectuelle et de courage moral. Que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque. » Quel jugement porterait Mill sur notre ère « normale » ?.[/access]

*Photo : Supersize me.

Noter le bac avec justice

cancre bac notation

Geneviève Fioraso, qui se croit de plus en plus ministre de la Chose éducative depuis que Vincent Peillon est aux abonnés absents, s’est longuement expliquée ce mercredi sur l’info parue dans Le Figaro et Europe 1.
Rappel des faits : l’Académie d’Orléans-Tours probablement peuplée d’élèves ignares, a eu l’année dernière l’un des taux de réussite au Bac parmi les plus bas de France. Et l’administration, qui compte ses sous d’appeler les correcteurs, cette année, à faire preuve de plus de mansuétude…
Inutile de noter sur 24 — ce qui s’est fait par le passé dans certaines épreuves de Maths du Bac S. Il suffit d’appuyer un peu plus que d’habitude sur les épaules des enseignants.
Quels sont les arguments de Geneviève Fioraso, qui a en haine tout ce qui ressemble à un bon élève ou à un prof  indépendant ? Comme elle est passée par le privé, la ministre ose des comparaisons : « Quand vous faites des évaluations dans les entreprises ou dans tout organisme, quand vous voyez qu’il y a une différence avec d’autres notations, vous vous interrogez sur vos critères de notations, ça, ça me paraît tout à fait normal. »
Et le « zéro défaut », ministre, tu en as entendu parler ?
Et d’avancer qu’une notation sévère (mais juste…) « pénalise » les lycéens, qui n’ont pas l’habitude d’être évalués sur leurs capacités réelles. Il faut « regarder les qualités des lycéens », et penser positivement. Au besoin en s’alignant sur les académies les plus performantes (comprenez : celles dont les taux de réussite correspondent aux désirs de la ministre des pédagos). Sinon, ce serait une « injustice ».
Je vais faire bref.
Collègues, mes collègues, qui cherchez depuis des années un moyen d’exprimer votre colère, vos frustrations, vos ressentiments, face à une administration qui vous a jetés en pâture à la FCPE, je vous en prie, obéissez à la ministre : notez justement.
Notez les copies et les élèves pour ce qu’ils valent : à copie nulle, mettez 1 (pas 0, il faut faire un rapport). Et des copies nulles, il y en a. Il y en a même pas mal. Refusez d’obéir aux injonctions d’un ministre de passage qui ne peut rien contre vous — c’est le moment ou jamais de vous souvenir que vous êtes fonctionnaires, et intouchables : notez le Bac, épreuve après épreuve, avec un sentiment d’équité parfait : appréciez les bons élèves, et renvoyez les autres, tous les autres, à la case Terminale. Ah, « ils » veulent 85% de réussite, au moins : mais bougres d’enfoirés, si les postulants-bacheliers sont notés en fonction de ce qu’ils valent, cela fera 85% de recalés.
Parce qu’il y a des années que les tripatouillages s’accélèrent. Déjà en 2000, la dernière fois que j’ai été convoqué au Bac : mais les pressions étaient encore orales, ils n’osaient pas l’écrire — maintenant, ils en sont aux menaces, alors qu’ils ne peuvent rien. Cette année-là, j’ai noté selon ma conscience (et c’est tout ce que je vous supplie de faire), et je n’ai plus jamais été convoqué au Bac — tu parles d’une frustration ! Plus jamais je ne me suis levé dans le petit matin blême pour courir à l’autre bout du département corriger des copies incohérentes et interroger des élèves tout farauds de ne rien savoir. À bon entendeur…
Oui, CORRIGEZ ET NOTEZ EN VALEUR REELLE. N’HESITEZ PAS. INUTILE DE SACQUER : LES COPIES PARLENT D’ELLES-MÊMES.
Et si la France entière, mise à genoux par une génération entière de grands sorciers de la pédagogie, le laxisme des uns, le libertaro-libéralisme des autres, se retrouve demain sans bacheliers, alors peut-être s’interrogera-t-elle sur ce que ces salauds ont fait de l’Ecole de la République. Peut-être s’interrogera-t-elle sur ce que nous devons tous aux enseignants, qui se désolent de ne pouvoir réellement infuser des connaissances solides et notent des TPE, et autres fariboles pédagogiques, en soupirant et haussant les épaules. Notez selon votre conscience, la ministre ne peut pas vous atteindre — et dans trois mois, six mois, elle sera remplacée et partira ailleurs mener le même travail de destruction bien intentionnée.
Oui : mettez aux copies les notes qu’elles méritent. Corrigez à fond. Allez-y.
Si vous obéissez ce coup-ci aux injonctions (mais qui est-elle, quels diplômes a-t-elle pour vous donner des ordres ? Pas même le CAPES — comme d’ailleurs la plupart des membres de son cabinet), il ne faudra plus jamais vous plaindre. Plus jamais.
Oui : c’est maintenant ou jamais. 2013, l’année de la Note juste. Notez-les pour ces belles années perdues, pour la morgue de leurs parents, pour la stupidité des ministres, pour la folie des pédagogues, pour les IUFM défunts et les ESPE en formation. Notez-les à leur juste valeur — juste en dessous du niveau de la mer.

*Photo: Ducobu.

Hongrie : Gyula Horn n’est plus

Je viens d’apprendre le décès de Gyula Horn, qui fut ministre des Affaires étrangères du dernier gouvernement communiste réformateur, puis premier ministre de la Hongrie libre de 1994 à 1998. Je vois déjà venir des remarques cyniques. Citons par exemple la vieille déclaration de la députée Máira Wittner, laquelle avait en son temps souhaité la disparition de « ce bourreau qui  coule scandaleusement ses jours dans un hôpital aux frais du contribuable, alors qu’il ferait mieux d’avoir le bon goût de mourir ». Sic. Mais puissé-je me tromper. Car la première réaction officielle du gouvernement hongrois – qui a immédiatement exprimé ses condoléances aux proches de l’ancien premier ministre – aura apporté une touche de dignité bienvenue.
Je n’étais pas en Hongrie au moment où fut ouverte la frontière, le 11 septembre 1989. Je résidais alors en Allemagne, à Francfort. Mais je me souviens de la reconnaissance des Allemands envers les autorités hongroises de l’époque. Cela m’avait profondément marqué.
Je me souviens de ces milliers de « touristes » est-allemands que les autorités de Budapest se refusaient à renvoyer dans leur pays, comme le réclamait un Honecker rouge de colère et que l’on vit affluer dans les villes des anciens Länder.
Je me souviens du visage de Gyula Horn que je voyais sur tous les écrans des chaînes allemandes.
Je me souviens de cette cérémonie de remise du prestigieux Karlspreis (prix Charlemagne) au même Gyula Horn dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl. Prix peu connu en France, mais tenu pour la plus prestigieuse des récompenses en Allemagne (son lauréat suivant sera Vaclav Havel en 1991).  Une ville du Bade-Würtemberg, Wertheim, donna même le nom de Gyula Horn à l’une de ses rues !
Car, ne l’oublions pas : même si elle fut précédée d’un sympathique « pique-nique paneuropéen » organisé au bord de la frontière, c’est bel et bien à l’initiative du gouvernement hongrois que fut ouverte la frontière le 11 septembre 89, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Gyula Horn, étant venu lui-même découper les barbelés. Un geste ostensiblement symbolique en présence de son homologue autrichien. Une action qui avait été longuement et soigneusement préparée par des négociations et consultations (rencontre secrète avec Helmut Kohl et Genscher) dont l’ancien ambassadeur de Hongrie à Bonn a par la suite révélé les dessous.
Cinq années plus tard, Gyula Horn fut amené à diriger le second gouvernement d’une Hongrie officiellement démocratique. Pour preuve que les électeurs ne lui tinrent pas rigueur de son passé. On l’a entre autres accusé d’avoir mené en 1956 des exactions dans le cadre d’une milice ouvrière. La preuve n’en a jamais été donnée et lui-même s’en est toujours défendu avec la plus vive énergie. Et puis, soit dit en passant, il n’eût pas été le seul parmi des hommes en vue… ayant depuis viré leur cuti à droite.
Alors, ne jugeons pas. Constatons simplement les faits: l’homme qui vient de nous quitter fut l’un des principaux acteurs d’une ouverture qui, en 1989, aboutit à la chute du mur de Berlin, puis aux conséquences en chaîne que l’on sait.
Tout comme les Allemands, ayons au moins l’honnêteté et le courage de lui reconnaître ce mérite.

Comment Nicolas, 23 ans, manifestant, s’est retrouvé à Fleury-Mérogis

fleury merogis manif pour tous

Dimanche dernier, au sortir d’une énième manifestation contre le mariage homosexuel, Nicolas, 23 ans, est appréhendé au seul motif qu’il porte le sweat-shirt de la Manif pour Tous. Dans un élan de panique, il se réfugie dans un restaurant. Interpellé, gardé à vue puis mis au dépôt, il est déféré.  Mercredi, le tribunal correctionnel de Paris l’a condamné à quatre mois de prison dont deux fermes avec mandat de dépôt et à 1000 euros d’amende. Les juges lui ont reproché, outre la rébellion, d’avoir refusé un prélèvement ADN.
La situation est ubuesque. Nicolas a été condamné pour les conséquences de son interpellation qui est elle-même est, selon toute vraisemblance, sans fondement. La condamnation des juges n’a en effet aucun rapport avec les motifs de l’interpellation qui sont nuls. Après plus de quatre-vingts heures de détention qui n’ont pas d’autre objet que d’inciter à la faute, les zélés de la police nationale ont réussi à relever, chez un type poussé à bout, un refus et des protestations, tout cela afin de hisser l’affaire en justice. A ce petit jeu, plus un citoyen français ne saurait échapper à la case prison. Mettez quelqu’un en détention sans raison, il finira bien par tenter une évasion que le code pénal punit de trois à cinq ans d’emprisonnement. Et vous aurez alors le motif rétroactif de la détention. Quant au mandat de dépôt pour une peine de moins de six mois d’emprisonnement, c’est la marque d’une justice d’exception aux légers relents de lettre de cachet.
En effet, peu après sa nomination, la ministre de la Justice Christiane Taubira déclarait vouloir rompre avec la politique de répression et d’enfermement systématique de la droite: « Il faut recréer une politique pénale qui, sur la base de la lutte contre la récidive, fait de la pédagogie autour de la sanction […] Il y a des années qu’on sait que la prison, sur les courtes peines, génère de la récidive, c’est presque mécanique. Je le dis, il faut arrêter ! Ça désocialise, ça coûte cher et ça fait de nouvelles victimes. » (Libération, 7 août 2012). La Garde des sceaux promettait alors, pour des délits portant sur de courtes peines, d’utiliser tous les minuties du code pénal qui pouvaient éviter la case prison. A l’époque de cette profession de foi, Christiane Taubira ne pensait certainement pas à Ambroise, à Edouard, à Sixtine ou à Victoire[1. Pour éviter tout amalgame, les prénoms ont été modifiés.] qui iraient, drapeau français à la main et sifflet autour du cou, crier un peu partout dans les rues que le mieux pour un enfant était d’avoir un père et une mère. Non, elle pensait plutôt à d’autres, à ceux qui « n’avaient pas eu la chance de » et pour qui la justice aurait enfin des égards,  afin de faire prévaloir l’égalité des chances. Pour ceux-là, il fallait –peut-être à raison- de la clémence, de la pédagogie, de la justice sociale comme on dit.
Plusieurs récentes décisions des tribunaux montrent qu’une justice à double vitesse s’est calquée sur une France coupée en deux. Il y a trois mois, un groupe d’une vingtaine de jeunes gens aux visages dissimulés derrière des écharpes ou des capuches prenaient d’assaut, à la gare de Grigny, plusieurs rames d’un RER D rançonnant violemment les passagers, contraints de remettre téléphones portables, portefeuilles et sacs à main. Le 11 juin dernier, le tribunal rendait son verdict. Sur l’ensemble des voyous dont la participation aux faits a été reconnue par les juges, seulement cinq jeunes ont été condamnés à des peines de prison avec sursis. Les autres ont reçu des avertissements solennels, une mesure de protection judiciaire ou des heures de travaux d’intérêt général. Et l’un d’entre eux a été  relaxé au bénéfice du doute alors même qu’une des victimes soutenait formellement l’avoir identifié comme l’agresseur qui l’avait rouée de coups et aspergée de gaz lacrymogène. À Lille, il y a quelques jours, une mère veilleuse était agressée par un homme armé d’un couteau qui, à deux reprises, essayait de porter la lame au visage de la femme. Relâché après quelques heures au commissariat, il s’en tirait avec une composition pénale, mesure alternative aux poursuites pénales aux termes de laquelle, s’il donne son accord, il sera au pire sanctionné d’une amende ou d’un travail d’intérêt général. Plus récemment encore, une jeune militante antifasciste qui avait refusé de se soumettre à un test ADN après avoir été condamnée à du sursis pour rébellion (en l’espèce un coup de tête à un policier lors de la Gay Pride à Tours) se voyait astreinte à cent jours-amende à 10 €.
Il est difficile de comprendre une presse et un pouvoir qui raillent et amalgament les manifestations françaises quand, quelques semaines plus tard, cette même presse et ce même pouvoir, enjoignent l’Etat turc de couper le gaz lacrymogène et somment le Brésil de cesser la répression policière pour écouter son peuple. Mais le pouvoir est forcément partial et la presse partisane. Il est en revanche inconcevable que la justice se contorsionne comme un paon faisant la roue pour plaire au pouvoir en place. Désormais il n’y a plus un mais deux débats. La question du mariage gay continuera d’agiter la jeunesse de France qui, elle le répète assez souvent, ne lâchera rien. Mais cette jeunesse révoltée se fera aussi le nouveau défenseur de la démocratie, une démocratie où les libertés fondamentales telles que la liberté d’expression, la liberté d’aller et venir, le droit de manifester sont garantis. Tout comme le droit à un procès équitable, c’est-à-dire sans risque qu’un magistrat adepte de l’idéologie du mur des cons place ses opinions politiques plus haut que les lois de la République.

*Photo : U.S. Coast Guard.

Exclusif : ma lettre à Karine Berger

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Le jour du solstice d’été, la France a découvert une étoile. Malgré les railleries inévitables, on se rappellera sans doute dans un siècle de cette journée où le melon de Gap supplanta pour l’éternité celui de Cavaillon. Refuser de passer à côté de son destin. Prendre sa plume. Ce n’est pas tous les jours qu’on propose ses services à Winston Churchill ou Indira Gandhi !
« Chère Karine, très brièvement et respectueusement.
1) Je suis à tes côtés pour te servir et servir tes projets pour la France.
2) J’ai fait de mon mieux et j’ai pu échouer périodiquement. Je t’en demande pardon.
3) Je n’ai pas d’ambitions politiques personnelles et je n’ai pas le désir de devenir un ambitieux servile comme nombre de ceux qui t’entourent dont la loyauté est parfois récente et parfois peu durable.
4) Utilise-moi pendant le temps qui te convient et convient à ton action et à ton casting.
5) Si tu m’utilises, j’ai besoin de toi comme guide et comme soutien : sans guide, je risque d’être inefficace, sans soutien, je risque d’être peu crédible. Avec mon immense admiration. David D. » 

 

Casseurs du Trocadéro : clémence pour tous?

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trocadero psg manif tous

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L’affaire du RER D, où les détrousseurs de diligence ont écopé d’un maximum de 10 mois de prison avec sursis, est à peine froide qu’une autre décision étrange des juges vient renforcer l’idée d’une justice politique, ou au moins à deux vitesses, dans la France de François Hollande, de Manuel Valls et de Christiane Taubira. Comme le montrent ces vidéos inédites faites par des riverains du XVIème arrondissement le 13 mai dernier lors de la célébration de la victoire du PSG en championnat de France au Trocadéro, et dont l’authenticité est confirmée par des sources policières, des jeunes gens à casquette et survêtement se sont livrés au pillage en règle d’une grande bijouterie sur une artère du quartier bourgeois de la capitale.
Toujours selon nos sources, cinq délinquants auraient été pris en flagrant délit et arrêtés par des policiers arrivés sur les lieux. Placés en garde-à-vue et déférés au parquet, Jean-Marie, Victor, Louis-Sébastien, Augustin et Raphaël[1. Les prénoms ont été modifiés.] auraient été pour deux d’entre eux immédiatement relâchés sans poursuites, et pour les autres remis en liberté dans l’attente du jugement.

Il est vrai que les services judiciaires sont actuellement surchargés et que la justice française, comme la police d’ailleurs, a bien autre chose à faire que réprimer les agissements somme toute anodins de sympathiques jeunes gens qui, dans la fièvre communicative de la victoire de leur club de foot préféré, se prennent à exprimer leur joie en délestant quelques commerces de luxe de leur surplus de marchandise.

La justice a certainement autre chose à faire, comme par exemple condamner sans frémir – dura lex sed lex – le nuisible Nicolas, convaincu de rébellion, d’identité mensongère et de refus de prélèvement ADN, chefs d’accusation si terribles qu’ils se sont soldés par deux mois de prison ferme avec mandat de dépôt et 1000 euros d’amende.
La France de 2013, digne héritière de Salomon et de saint Louis, peut se rengorger : elle a la conscience tranquille. Les pillards se dorent au soleil de juin pendant que le rebelle dort en prison.

*Photo : overge.

Trente ans d’art administré

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art contemporain exception

art contemporain exception

En cette année 2013, le ministère de la culture est en pleine célébration des anniversaires d’une bureaucratie crée ex nihilo il y trente ans, dans le but de diriger tous les aspects de la création en France de l’enseignement de l’art à sa consécration. Les études pleuvent et les rapports se succèdent. C’est l’occasion de faire un bilan de ce nouveau Service Public qui  dirige  l’art. Les « inspecteurs de la création » ont éradiqué l’enseignement du dessin, de la peinture et de la sculpture dans les Ecoles Nationales des Beaux Arts. Par ailleurs ont été constituées par les FRAC, FNAC, DRAC, CNAC, institutions nées la même année, des collections régionales et nationales, qui ont fait l’impasse sur toute la création non conceptuelle.
Un rapport sur les vingt trois  FRAC initié par la Fondation IFRAP, montre que pendant ces trois décennies, les fonctionnaires de la création autoproclamés « experts scientifiques », n’ont pas livré les critères de leurs choix hors du cercle administratif décisionnaire, ne les ont ni rédigés[1. Contrairement à ce qui est obligatoire dans d’autres pays et en particulier en Allemagne ou aucun achat ne peut se faire sans que les critères ne soient consignés par écrit avec le prix de l’œuvre dûment mentionnée.], ni justifiés. Ils n’ont pas donné le prix des œuvres, le lieu d’achat et l’identité des vendeurs. Ils n’ont pas subi de contrôle administratif sur leurs décisions d’utilisation de l’argent public.
En trente ans 26 000 œuvres se sont accumulées dans les réserves dont il faut assurer stockage, la conservation et même restauration décennale. Ces œuvres conceptuelles et éphémères, sont parfois exposées dans des les lieux prestigieux du patrimoine et dans des musées renommés, elles y accomplissent leur devoir théorique et moral, leur mission de  mise en « abîme » du lieu, leur « fonction critique ». Puis elles rejoignent la réserve. Là, n’ayant plus de contexte à détourner, elles ne peuvent plus assurer leur service public « révolutionnaire  institutionnel » et perdent instantanément leur statut d’œuvre d’art pour devenir des objets en déshérence. Les budgets, jadis destinés à l’achat d’œuvres, sont consacrés désormais à la gestion des réserves ou à leur  métamorphose en musées.
Que restera-t-il de ces œuvres fantomatiques, de ces caprices « théoriques » ? Que restera t-il dans la mémoire collective, dans l’œil du public de ces choix bureaucratiques? Un archéologue pourra t-il distinguer dans les ruines des réserves d’un FRAC ce qui est de l’ordre du déchet ménager ou de l’art ?
Jadis Jack Lang voulait, grâce à la puissance de l’Etat, « sauver l’avant-garde » négligée par les collectionneurs français. Aujourd’hui,  les inspecteurs de la création, malgré leur pouvoir exorbitant, ne dirigent plus l’art. Certes, ils attribuent de façon régalienne les lieux patrimoniaux prestigieux, la légitimité de l’Etat, la grande visibilité, puissants moteurs de la consécration artistique, mais leurs moyens financiers se sont amoindris. En 2013, sous un gouvernement de gauche, le budget de la culture, connaît une baisse pour la première fois. Aujourd’hui la décision en matière de consécration artistique appartient aux « très grands collectionneurs » internationaux et l’expertise « scientifique » des « inspecteurs de la création » est en réalité au service de leurs caprices.  Paris depuis 2008 a vu arriver pour des raisons de stratégies de marché, les galeries américaines qui l’ont boudé cinquante ans durant pour les mêmes raisons. En 2011, Gagosian couronne le processus. On attend l’ouverture des galeries des grandes maisons de vente pour lancer elles-mêmes les artistes émergents et tenir toutes les étapes de la fabrication de la valeur financière de ces produits.
L’exception française en 2013 est une chimère issue de l’union contre nature d’une bureaucratie publique et d’une stratégie de la finance internationale.

*Photo : Scalino.

Libertine chérie

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fragonard caroline cherie

fragonard caroline cherie

Notre roman national s’est construit aussi, et peut-être surtout, avec le roman populaire. On le sait au moins depuis Dumas. Non content d’avoir violé l’histoire de France pour lui faire de beaux enfants, Dumas a inventé la quintessence de l’esprit français avec Les Trois Mousquetaires et d’Artagnan : courage, panache et galanterie dans un siècle de Louis XIII envisagé comme le crépuscule des temps héroïques et des vieilles valeurs de la chevalerie.
Pour la Révolution française, les choses furent un peu plus compliquées ou, disons, ambiguës.  1789 a ouvert des lignes de fracture chez les historiens et aussi, logiquement, dans l’imaginaire des écrivains. Pour les uns, la Révolution est un grand moment d’émancipation ; pour les autres, l’avènement d’une époque désenchantée où la France a cessé de se ressembler, selon le célèbre mot de Talleyrand : « Qui n’a pas vécu avant 1789 n’a pas connu la douceur de vivre. »
Dumas, encore lui, incarne ces contradictions : ce fils d’un général de Napoléon, ce révolutionnaire qui finançait Garibaldi, a écrit le plus beau roman royaliste qui soit, Le Chevalier de Maison-Rouge, où il est question d’une expédition désespérée pour sauver Marie-Antoinette. Aujourd’hui encore, défions le robespierriste le plus convaincu de ne pas sentir son cœur battre quand le chevalier se suicide sous l’échafaud pour mourir en même temps que sa souveraine bien-aimée.
Environ cent ans après Dumas, Jacques Laurent, lui aussi, a bien mérité du roman national et en publiant en 1948, sous le pseudonyme de Cecil Saint-Laurent, Caroline Chérie que l’on réédite aujourd’hui.[access capability= »lire_inedits »] Cet intellectuel maurassien né en 1919 et mort en 2000 fut un des « Hussards » de l’après-guerre, avec Michel Déon et Roger Nimier. De tout temps engagé à droite, et même très à droite, viscéralement antigaulliste, Jacques Laurent est aussi l’un des romanciers les plus novateurs du siècle dernier. Sa légende littéraire d’amateur de femmes ou d’historien du sous-vêtement a un peu trop occulté les monuments complexes et les constructions subtiles que sont Les Corps tranquilles ou Les Bêtises.
C’est que Jacques Laurent a lui-même multiplié les masques, et ce pour des raisons alimentaires. Il raconte lui-même, dans son Histoire égoïste, comment il avait grand besoin d’un mécène en ces années de vaches maigres de l’après-guerre. Et comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, Cecil est devenu le mécène de Jacques en écrivant, sur les conseils de l’éditeur Frémanger, un roman sur « le modèle de livres étrangers qui passionnaient le public tels que Ambre ou Autant en emporte le vent ». Le succès est foudroyant (5 millions d’exemplaires…) et fait la fortune, au moins temporaire, de Laurent : « Grâce au premier livre de Cecil Saint-Laurent, je pus terminer et publier sans hâte le premier roman de Jacques Laurent. »
Le succès immense de Caroline Chérie n’est pas seulement dû à la virtuosité narrative de l’auteur. Sa façon d’écrire sans graisse des chapitres courts qui se succèdent à la hâte, et ce jusqu’à former une masse impressionnante que le lecteur se retrouve tout étonné d’avoir dévoré sans peine, doit d’ailleurs plus à Stendhal qu’à Dumas.
On peut penser que la liberté sexuelle de son héroïne y est aussi pour quelque chose. On reste aujourd’hui très agréablement surpris par la précision sensuelle des scènes d’amour et par cette recherche à la fois innocente et acharnée du plaisir. Les féministes de stricte observance elles-mêmes ne trouveraient pas grand-chose à redire à cette revendication permanente de Caroline à une jouissance féminine que certains hommes, qu’ils soient royalistes ou républicains, ont tendance à passer par pertes et profits. L’honnêteté doit cependant nous faire admettre que l’aristocrate garde tout de même un léger avantage dans l’art d’amener Caroline au septième ciel, ce en quoi il a bien du mérite tant la silhouette de la guillotine a vite fait, ici, de projeter son ombre sur l’alcôve parfumée. Quoique chez la jeune Caroline de Bièvre −et l’on retrouve de nouveau le tropisme stendhalien de Laurent, qui aime l’énergie chez ses héroïnes − un séjour à la Conciergerie en pleine Terreur peut donner des orgasmes inédits.
Au-delà des codes propres à ce genre de roman, d’ailleurs parfaitement maîtrisés par Jacques Laurent, il faut remarquer deux ou trois choses à propos de Caroline Chérie. D’abord l’idée qu’un best-seller ait pu avoir une telle qualité littéraire ne peut que rendre nostalgique d’une époque où le talent avait du succès et vice versa. Ensuite, si le roman multiplie galipettes et cavalcades, il se trouve que la reconstitution historique qui sert de toile de fond, couvrant la grosse décennie qui va de 1789 au début du Consulat, n’est pas moins remarquable. Enfin, le libertinage de Caroline nous apparaît aujourd’hui plus que jamais comme une attitude éminemment politique, une sorte d’antidote  aux fanatismes idéologiques. Il est vrai que Jacques Laurent sortait lui-même, quand il rédigea Caroline Chérie, d’une Occupation et d’une Libération qu’il avait pour sa part vécues d’abord et avant tout comme une guerre civile franco-française, encore une…[/access]

En Iran aussi, la transparence c’est maintenant !

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Rien ne va plus pour Ahmadinejad. Empêché de briguer un troisième mandant consécutif par la constitution iranienne, le président de la République islamique n’a même pas pu pistonner son gendre et protégé Mashaie, lequel s’est pris les pieds dans le tapis (persan, ça va sans dire) après le rejet de sa candidature par le Conseil des gardiens. Cette humiliation à peine avalée, voilà que l’élection du 14 juin a porté au pouvoir un réformateur qui a fait campagne en tirant à coups de missiles Zalzal sur le bilan de son prédécesseur : népotisme, corruption, croissance en berne, impact de l’isolement du pays sur son économie, etc. Décidément, dur, dur de s’appeler Ahmadinejad en juin 2013…
Pour couronner le tout, la justice iranienne vient chercher des noises à l’ami Mahmoud. Lors de sa dernière escapade à New York, à l’occasion de l’assemblée générale de l’ONU, Ahmadinejad n’a pas seulement brillé par son éloquence et son sens de la formule. Sa délégation a explosé le plafond toléré des notes de frais. Le séjour de quelques jours à l’hôtel Warwick a coûté tellement bonbon au contribuable que le président du parlement, Ali Larijani, l’ancien négociateur nucléaire devenu l’ennemi intime d’Ahmadinejad, a transmis le dossier à la justice, laquelle vient de convoquer le futur-ex président. Vous suivez toujours ?
Je vois d’ici la question – grosse comme Big Apple – que vous vous posez. Mais non, pour l’heure, aucun Edwy Plenel téhéranais ne nous a encore indiqué la nature des films achetés par pay-per-view dans la suite présidentielle.
Trêve de mauvais esprit. Au faîte de son pouvoir, le pauvre Mahmoud n’aurait jamais subi pareille avanie : il faut attendre d’être à terre pour que les chiens vous chassent en meute.
La morale de l’histoire, c’est que l’herbe verte de la transparence pousse partout sur les décombres du politique. M’enfin, on a les Cahuzac qu’on mérite !

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angry brigade anachisme

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Londres 1969. Les feux de la subversion embrasent Notting Hill. Dans les squats, des communautés hippies s’essaient à la vie alternative. À la marge, si quelques journaux interlopes (Freedom, Red Mole, Oz…) alimentent le flot contestataire, l’ultragauche britannique cherche sa voie. Il faut dire que le tumulte gronde aux portes du monde « libre » : émeutes antiségrégationnistes de Watts (1965), guerre du Vietnam, guérillas sud-américaines… Les exemples étrangers ne manquent pas pour des  libertaires qui rêvent de farder l’Union Jack des deux couleurs de l’anarchie, le rouge pour naître à Barcelone, le noir pour mourir à Paris. Car la contre-culture mods a fait son temps et l’esprit de révolte passe désormais par la solidarité avec les camarades espagnols persécutés par le franquisme. On souffle aussi sur les dernières braises de mai 68. Entre deux lectures de Debord et Vaneigem, certains rêvent d’en découdre avec la société marchande. Mais le premier gros coup d’éclat prend des accents tiers-mondistes : le mitraillage de l’ambassade américaine de Londres  alerte l’opinion sur le drame vietnamien sans faire aucune victime. Scotland Yard retrouvera l’arme de l’attentat quatre ans plus tard, dans la fouille de l’appartement qu’occupent les membres d’un mystérieux groupuscule : la Angry Brigade.
Quezaco ? Avec son logo barré d’une kalachnikov, cet aréopage de francs-tireurs tombés dans l’oubli a enfin droit à un essai en français. Plus de quarante ans après la vague radicale qui secoua Londres, L’Echappée publie la traduction du beau livre de Servando Rocha, Angry brigade. Contre-culture et luttes explosives en Angleterre (1968-1972). De quoi se dégourdir les neurones dans notre univers spectaculaire où les bras cassés et les rebelles sans cause, estampillés de droite ou de gauche, s’acoquinent au grand capital. Ancrée dans l’internationalisme anar, la Angry Brigade adopte un nom qui sent bon l’Espagne de 1936. Son blase la suivra pendant les dix-huit mois de guérilla urbaine au cours desquels elle déjouera tous les plans de Scotland Yard et du MI-5. L’Espagne ne faisait pas seulement office de mythologie, c’était surtout un théâtre d’opérations pour les amis du réseau anarchiste Primero de Mayo. Entre Madrid et Londres, Stuart Christie assure la liaison. Ce dernier a été arrêté à l’âge de dix-huit ans en 1964, avec des explosifs qu’il destinait à un attentat contre Franco. Convaincu de tentative d’assassinat contre le satrape ibérique, Christie sera condamné à vingt ans de prison mais n’en purgera que trois, la pression internationale obtenant sa libération anticipée. Aux côtés de John Barker, étudiant à Cambridge traducteur de textes situationnistes à ses heures perdues, Chris Bott, Angela Weir, Jim Greenfield, et du prolétaire de la bande Jake Prescott, Christie met sur pied une organisation informelle au rituel immuable : l’explosion sans victime, suivi d’un communiqué de revendication dans le plus pur style pro-situ.
À son arrivée au pouvoir en 1970, le gouvernement conservateur Heath aura maille à partir avec ces rêveurs de l’absolu. Sa politique de dérégulation, systématiquement en faveur des grands industriels, met le pays à feu et à sang, Heath décrétant même l’état d’urgence pour affronter la grande grève des dockers de juillet 1970. Confronté à un nombre de mouvements sociaux inégalé depuis… 1926, le pouvoir britannique affronte de surcroît une frange déterminée d’activistes qui refusent de retourner la violence d’Etat en assassinats politiques. Dès février 1969, la police découvre – avant qu’elles n’explosent – des bombes devant les sièges londoniens de la banque d’Espagne et de la banque de Bilbao. C’est le début de l’engrenage.
La Angry Brigade va désormais tracer sa révolution autour des astres de l’appareil d’Etat : ministres, polices, justice, aucun n’est blessé mais tous sont frappés. Sitôt l’appartement du chef de la police londonienne plastiqué, fin août 1970, un communiqué cingle : il est signé…  Butch Cassidy et The Sundance Kid, du nom des légendes de l’Ouest américain ! Avec son art du détournement, son humour grinçant et sa phraséologie situ, la Angry Brigade s’est trouvé un style propre, que l’on retrouve par exemple dans le communiqué revendiquant l’attentat du 1er mai 1971 contre le grand magasin de mode Biba : « Si tu n’es pas en train de naître, c’est que tu es en train d’acheter.  On oblige toutes les employées des boutiques de prêt-à-porter à porter les mêmes habits et le même maquillage pour rappeler les années 1940. Dans la mode comme partout ailleurs, le capitalisme ne pourra faire que marche arrière, car il n’a nulle part où aller. Il est mort. Le futur est nôtre. La vie est si ennuyeuse qu’il n’y a rien d’autre à faire que de dépenser notre salaire dans l’achat d’une jupe ou d’une chemise. Frères et sœurs, quels sont vos désirs réels ? Être assis dans cette cafétéria, le regard distant, vide, mélancolique, à boire un café fadasse ou LA FAIRE SAUTER ET Y FOUTRE LE FEU ? La seule chose à faire avec ces temples modernes de l’esclavage appelés boutiques, c’est de LES DETRUIRE. On ne peut pas réformer le capitalisme et l’inhumanité. Il faut plutôt les frapper jusqu’à ce qu’ils se brisent. Révolution ! »
Les victimes de la mode apprécieront. Comme toute aventure a une fin, après vingt-cinq explosions, jets de cocktails Molotov et autres plasticages, la bande se fait pincer dans son appartement de Stoke Newington un jour d’août 1971. Les huit inculpés jugés pour « conspiration en vue de causer des explosions » sont aux premières loges du plus long procès criminel de l’histoire britannique. Et les verdicts se font à l’avenant : aucune preuve ni indice tangible ne départage les quatre acquittés (Weir, Christie, Mc Lean, Bott) des quatre condamnés à dix ans de prison (Greenfield, Barker, Creek, Mendelson). L’arbitraire de la justice éclate au grand jour le 7 décembre, les lourdes condamnations provoquent l’indignation jusque dans les rangs des conservateurs, qui furent pourtant leurs cibles de choix.
Que restera-t-il de ses micro-pamphlets ? Une odeur de poudre dispersée, quelques remugles révolutionnaires incapables d’amener le Grand soir aux masses prolétaires, mais aussi et surtout la volonté quasi-luddite de détruire l’ordre social de l’intérieur sans haine ni violence, comme on sabote sa propre machine.
Contre vents et marées contraires, le fil de la solidarité anarchiste se perpétuera plusieurs années après l’éparpillement des conjurés. D’anciens brigadistes soutiendront ainsi la cause du martyr catalan Puig Antich (pendu en 1974) puis la lutte pour la libération des libertaires espagnols de la prison de Ségovie (1980).
Chez Stuart, John, Anna et tous les autres, longtemps retentira l’écho du vieux sage : « nul ne saurait compter ceux qui à chaque instant languissent dans les geôles de ce monde »[1. Ernst Jünger, Héliopolis, Christian Bourgois.].

Documentaire de la BBC sur la Angry brigade

Angry brigade. Contre-culture et luttes explosives en Angleterre (1968-1972), Servando Rocha, L’Echappée, 2013.

La liberté, c’est-à-dire le maxi-Coke!

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hygienisme new york

hygienisme new york

Pour lutter contre l’obésité, le maire de New York, Michael Bloomberg, avait décidé d’interdire dans sa ville la vente de gobelets de sodas « supersized », de plus d’un demi-litre. Cette interdiction faisait suite à d’autres mesures hygiénistes comme l’interdiction de fumer, d’abord dans les bars et restaurants, puis dans les parcs et plages, qui avaient été moins critiquées du fait de l’argument du tort causé à autrui… qui ne peut guère s’appliquer dans le cas des sodas. Le 11 mars, à la veille de son entrée en vigueur, cette interdiction a été rejetée par le juge Milton Tingling, de la Cour suprême de l’État de New York.  Bloomberg a annoncé qu’il ferait appel et en est revenu à ses chères cigarettes, dont il a décidé le 18 mars qu’elles ne seraient désormais plus visibles dans les boutiques.
La décision du juge Tingling était pourtant cinglante, interdisant « de façon permanente à la ville de créer et d’imposer de nouvelles réglementations ». Pointant les différences de traitement entre les établissements vendant des boissons et entre les boissons sucrées elles-mêmes, le juge qualifie l’interdiction d’« arbitraire et capricieuse ». Il ajoute que le Bureau de santé de la ville de New York, en s’arrogeant des capacités législatives qu’il n’a pas, ne « fait pas que violer la séparation des pouvoirs, mais l’éviscère » et crée ainsi un véritable « Léviathan administratif ». C’est là un trouble bien plus grave que celui occasionné par quelques boissons sucrées.[access capability= »lire_inedits »]
Le sympathique juge Tingling, ancien chauffeur de taxi et conducteur de métro, est devenu un héros pour tous ceux, et ils sont heureusement encore nombreux aux États-Unis, qui s’insurgent contre le « Nanny State », l’État-nounou : la « Big Apple » ne doit pas devenir Big Brother. Le citoyen américain doit être laissé libre du choix de ce qu’il mange et de ce qu’il boit, conformément au souhait de Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis et rédacteur de la Déclaration d’indépendance : « Si les gens du peuple laissent le gouvernement décider quelle nourriture il doit manger et quels médicaments il doit prendre, leurs corps seront bientôt dans un aussi pauvre état que les âmes de ceux qui vivent sous la tyrannie. » Il vaut mieux prendre le risque d’être obèses que d’être traités comme des enfants par la nounou milliardaire Bloomberg. Le paternalisme, c’est pour les enfants, pas pour des  citoyens adultes. Comme le notait superbement Chesterton : « L’homme libre s’appartient à lui-même. Il peut porter atteinte à sa propre personne par la nourriture ou la boisson, il peut se ruiner au casino. S’il le fait, il est certainement stupide et se condamne très probablement, mais s’il ne le peut pas, il n’est pas plus libre qu’un chien. »
Cette victoire de la conception classique de la liberté américaine est d’autant plus remarquable que l’interdiction des sodas géants était l’une des mesures phares d’un courant très influent qui vise à manipuler les comportements « pour notre propre bien ». C’est la fameuse théorie du « nudge », du « coup de pouce »,  développée par le juriste Cass Sunstein, professeur à Harvard, et l’économiste Richard Thaler, professeur à Chicago, dans un livre à succès, Nudge, la méthode douce pour inspirer la bonne décision. L’écho de cette théorie est grand : Sunstein fut le « tsar » de la régulation auprès d’Obama et David Cameron s’est inspiré de Thaler pour créer une « nudge unit », une « unité d’études comportementales » chargée d’influencer nos comportements. En France la théorie du « nudge » est prônée par certains membres du Conseil d’analyse stratégique auprès du premier ministre.
Thaler et Sunstein présentent leur théorie comme un « paternalisme libertarien », pur oxymore qui ne vise en fait qu’à donner au peu séduisant paternalisme des airs de liberté. En fait, les choses sont bien différentes. L’ « économie comportementale » et la psychologie sociale contemporaine auraient démontré que l’agent économique n’est pas un agent rationnel, contrairement à ce que supposaient les théories classiques de l’homo economicus. Les agents économiques seraient au contraire très irrationnels. Leurs comportements seraient souvent le résultat de la pression des pairs, de l’inertie, de la tendance à tout  remettre au lendemain mais aussi de la manière dont sont présentés les choix possibles. Il y a donc toujours des « architectes du choix » et ce sont à eux que Thaler et Sunstein s’adressent : « Comme il n’y a pas de bâtiment sans architecture, il n’y pas de choix sans contexte. Les architectes du choix, qu’ils soient privés ou publics, ne sauraient rester passifs. »  Leur exemple de prédilection est celui de la cafétéria : en s’inspirant des techniques de présentation des marchandises dans les supermarchés, le gérant mettra en avant les produits bons pour la santé et en arrière, moins accessibles, les produits trop gras ou trop sucrés : les légumes devant les frites ou les pizzas, les fruits devant les gâteaux. Il pourra aussi diminuer la taille des portions disponibles, notamment de frites et de pizzas, ou celle des assiettes et des gobelets, comme à New York, voire supprimer les plateaux-repas pour freiner mécaniquement la consommation d’aliments censés être mauvais pour la santé.
L’idée est bien sûr que les « experts » savent ce qui est bon pour les « gens », trop irrationnels. Le choix est donc orienté, mais discrètement, pour que nous ne nous révoltions pas : c’est cela le « coup de pouce », le nudge. De toute façon qui ne voudrait pas « aider les gens  à vivre plus longtemps, mieux et en meilleure santé » ? Il faudrait aussi, par exemple, des nudges pour encourager l’adhésion aux systèmes de pension  en utilisant une « option par défaut » dans les feuilles de paie ou pour mettre fin à la pénurie d’organes pour les transplantations en établissant un « consentement présumé » lors de la délivrance du permis de conduire. Selon Thaler et Sunstein « le principe directeur est qu’il faut concevoir des politiques susceptibles d’aider les membres les plus frustes de la société tout en imposant le moins de coûts possibles à ses membres les plus éclairés ». Tout cela c’est pour « eux », pas pour « nous » : cela a échappé à Bloomberg après le rejet de son interdiction des sodas : « C’est un revers pour les gens qui sont en train de mourir » du fait de l’obésité mais « ça ne l’est pas pour moi : au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, je fais attention à mon régime ».
Pour ces auteurs, il va de soi que les experts ne sauraient en aucun cas se tromper, comme le prouvent sans doute la clairvoyance de la bureaucratie européenne ou la brillante gestion de la crise économique mondiale. D’un autre côté, ces experts n’envisagent pas non plus un seul instant que les « gens » pourraient avoir leurs propres bonnes raisons de choisir. Thaler et Sunstein condamnent l’imprévoyance de ceux qui vivent dans le présent et ne veulent pas « faire de plans pour leur retraite » (mais si l’on meurt avant ?) et de ceux qui  mettent leur santé en danger pour de petits plaisirs (mais si les frites, surtout avec du Coca et du Ketchup, au lieu de brocolis, ça en valait vraiment la peine ?) ou l’archaïsme de ceux qui pensent que le corps de leurs proches n’appartient pas à l’État. Et si les « gens » refusaient ces nudges simplement parce qu’ils sont « plus attachés à la liberté et au choix qu’au bien-être » ? Thaler et Sunstein envisagent un  bref instant cette objection, mais ils n’y répondent pas car ils ne la comprennent même pas : la liberté plutôt que la santé, comment est-ce possible ? Ils ne se rendent pas compte que les « gens » ont sans doute une conception de la vie plus riche, plus différenciée et plus humaine que celle d’universitaires standard.
Cass Sunstein, par ailleurs éditorialiste chez Bloomberg Media, a traité de l’affaire du soda new-yorkais et argumenté en faveur de son « paternalisme libertarien » dans un article de la New York Review of Books du 7 mars. Il s’en prend à John Stuart Mill, qui est effectivement le meilleur défenseur d’une conception radicale de la liberté. Selon Sunstein, si Mill  dit que l’individu est le mieux placé pour savoir ce qui est bon pour lui, c’est qu’il n’a pas eu la chance de connaître l’économie comportementale. Mais dans ce même article, Sunstein laisse entendre un autre ton de voix puisqu’il admet qu’on pourrait sans doute, au cas où les nudges ne fonctionneraient pas, faire appel à un « paternalisme coercitif » comme celui de Sarah Conly, auteur du livre Contre l’autonomie ; pour justifier le paternalisme coercitif. Selon elle, pour empêcher les gens de « prendre des décisions stupides », qui les mettent et nous mettent en danger, il faut en finir avec la liberté de choix, quelle que soit la réaction du public, qui n’est qu’un des éléments dans la prise de décision politique : elle propose par exemple d’interdire totalement de fumer où que ce soit. Dans son prochain livre, cette sympathique universitaire s’apprête à démontrer que l’on n’a pas le droit d’avoir autant d’enfants qu’on le souhaite. Sunstein avait lui aussi, naguère, montré les limites de son libéralisme en proposant de limiter la liberté de parole sur Internet sous prétexte de combattre les théories conspirationnistes.
Tel est le vrai visage du paternalisme.  On comprend mieux la réaction du juge Tingling et on peut espérer que les États-Unis sauront, mieux qu’une Europe déjà bureaucratisée, résister à la folie réglementaire de ces « experts » qui tuent l’esprit de responsabilité et de créativité.

Stuart Mill : l’antidote
Le livre de John Stuart Mill De la liberté (1859) est  le meilleur antidote à toutes les politiques néo-hygiénistes, et c’est  pour cette raison qu’il est si souvent critiqué par les bien-pensants. Contrairement à ce que dit Sunstein, Mill n’ignorait pas que les résultats des actions des individus peuvent leur être défavorables : mais, selon lui, ces individus, s’ils sont adultes, sont responsables de leurs actions. Si l’individu veut se détruire lui-même, il en est libre. Ce n’est pas parce que l’on se réclame de la santé ou du bien qu’il est permis d’attenter à la liberté de ses concitoyens.
Mill résume sa position dans ce qu’on a appelé le « principe de non-nuisance » : « La seule raison légitime que puisse avoir  une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante. On ne peut l’obliger ni  à agir ni à s’abstenir d’agir, sous prétexte que cela serait meilleur pour lui ou le rendrait plus heureux ; parce que, dans l’opinion des autres, il serait sage ou même juste d’agir ainsi. L’individu est  souverain sur lui-même, son propre corps et son propre esprit. » Pour toutes ces raisons, Mill refusait la prohibition de l’alcool ou de produits toxiques comme l’opium, ne voulait pas réglementer la prostitution ou le temps de travail et n’objectait rien  au « mormonisme », c’est-à-dire à la polygamie.
Mill veut que la liberté d’opinion soit absolue, car il se pourrait bien qu’une des opinions réduites au silence soit une opinion vraie. Plus encore, pour briser le « despotisme de la coutume », Mill estime qu’une société a besoin d’ « excentriques », de personnages dont les idées mais aussi les comportements s’écartent de la norme courante et annoncent l’avenir, comme Socrate ou Jésus, pourtant condamnés en leur temps. « Le niveau d’excentricité d’une société se mesure généralement à son niveau de génie, de vigueur intellectuelle et de courage moral. Que si peu de gens osent maintenant être excentriques, voilà qui révèle le principal danger de notre époque. » Quel jugement porterait Mill sur notre ère « normale » ?.[/access]

*Photo : Supersize me.

Noter le bac avec justice

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cancre bac notation

cancre bac notation

Geneviève Fioraso, qui se croit de plus en plus ministre de la Chose éducative depuis que Vincent Peillon est aux abonnés absents, s’est longuement expliquée ce mercredi sur l’info parue dans Le Figaro et Europe 1.
Rappel des faits : l’Académie d’Orléans-Tours probablement peuplée d’élèves ignares, a eu l’année dernière l’un des taux de réussite au Bac parmi les plus bas de France. Et l’administration, qui compte ses sous d’appeler les correcteurs, cette année, à faire preuve de plus de mansuétude…
Inutile de noter sur 24 — ce qui s’est fait par le passé dans certaines épreuves de Maths du Bac S. Il suffit d’appuyer un peu plus que d’habitude sur les épaules des enseignants.
Quels sont les arguments de Geneviève Fioraso, qui a en haine tout ce qui ressemble à un bon élève ou à un prof  indépendant ? Comme elle est passée par le privé, la ministre ose des comparaisons : « Quand vous faites des évaluations dans les entreprises ou dans tout organisme, quand vous voyez qu’il y a une différence avec d’autres notations, vous vous interrogez sur vos critères de notations, ça, ça me paraît tout à fait normal. »
Et le « zéro défaut », ministre, tu en as entendu parler ?
Et d’avancer qu’une notation sévère (mais juste…) « pénalise » les lycéens, qui n’ont pas l’habitude d’être évalués sur leurs capacités réelles. Il faut « regarder les qualités des lycéens », et penser positivement. Au besoin en s’alignant sur les académies les plus performantes (comprenez : celles dont les taux de réussite correspondent aux désirs de la ministre des pédagos). Sinon, ce serait une « injustice ».
Je vais faire bref.
Collègues, mes collègues, qui cherchez depuis des années un moyen d’exprimer votre colère, vos frustrations, vos ressentiments, face à une administration qui vous a jetés en pâture à la FCPE, je vous en prie, obéissez à la ministre : notez justement.
Notez les copies et les élèves pour ce qu’ils valent : à copie nulle, mettez 1 (pas 0, il faut faire un rapport). Et des copies nulles, il y en a. Il y en a même pas mal. Refusez d’obéir aux injonctions d’un ministre de passage qui ne peut rien contre vous — c’est le moment ou jamais de vous souvenir que vous êtes fonctionnaires, et intouchables : notez le Bac, épreuve après épreuve, avec un sentiment d’équité parfait : appréciez les bons élèves, et renvoyez les autres, tous les autres, à la case Terminale. Ah, « ils » veulent 85% de réussite, au moins : mais bougres d’enfoirés, si les postulants-bacheliers sont notés en fonction de ce qu’ils valent, cela fera 85% de recalés.
Parce qu’il y a des années que les tripatouillages s’accélèrent. Déjà en 2000, la dernière fois que j’ai été convoqué au Bac : mais les pressions étaient encore orales, ils n’osaient pas l’écrire — maintenant, ils en sont aux menaces, alors qu’ils ne peuvent rien. Cette année-là, j’ai noté selon ma conscience (et c’est tout ce que je vous supplie de faire), et je n’ai plus jamais été convoqué au Bac — tu parles d’une frustration ! Plus jamais je ne me suis levé dans le petit matin blême pour courir à l’autre bout du département corriger des copies incohérentes et interroger des élèves tout farauds de ne rien savoir. À bon entendeur…
Oui, CORRIGEZ ET NOTEZ EN VALEUR REELLE. N’HESITEZ PAS. INUTILE DE SACQUER : LES COPIES PARLENT D’ELLES-MÊMES.
Et si la France entière, mise à genoux par une génération entière de grands sorciers de la pédagogie, le laxisme des uns, le libertaro-libéralisme des autres, se retrouve demain sans bacheliers, alors peut-être s’interrogera-t-elle sur ce que ces salauds ont fait de l’Ecole de la République. Peut-être s’interrogera-t-elle sur ce que nous devons tous aux enseignants, qui se désolent de ne pouvoir réellement infuser des connaissances solides et notent des TPE, et autres fariboles pédagogiques, en soupirant et haussant les épaules. Notez selon votre conscience, la ministre ne peut pas vous atteindre — et dans trois mois, six mois, elle sera remplacée et partira ailleurs mener le même travail de destruction bien intentionnée.
Oui : mettez aux copies les notes qu’elles méritent. Corrigez à fond. Allez-y.
Si vous obéissez ce coup-ci aux injonctions (mais qui est-elle, quels diplômes a-t-elle pour vous donner des ordres ? Pas même le CAPES — comme d’ailleurs la plupart des membres de son cabinet), il ne faudra plus jamais vous plaindre. Plus jamais.
Oui : c’est maintenant ou jamais. 2013, l’année de la Note juste. Notez-les pour ces belles années perdues, pour la morgue de leurs parents, pour la stupidité des ministres, pour la folie des pédagogues, pour les IUFM défunts et les ESPE en formation. Notez-les à leur juste valeur — juste en dessous du niveau de la mer.

*Photo: Ducobu.

Hongrie : Gyula Horn n’est plus

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Je viens d’apprendre le décès de Gyula Horn, qui fut ministre des Affaires étrangères du dernier gouvernement communiste réformateur, puis premier ministre de la Hongrie libre de 1994 à 1998. Je vois déjà venir des remarques cyniques. Citons par exemple la vieille déclaration de la députée Máira Wittner, laquelle avait en son temps souhaité la disparition de « ce bourreau qui  coule scandaleusement ses jours dans un hôpital aux frais du contribuable, alors qu’il ferait mieux d’avoir le bon goût de mourir ». Sic. Mais puissé-je me tromper. Car la première réaction officielle du gouvernement hongrois – qui a immédiatement exprimé ses condoléances aux proches de l’ancien premier ministre – aura apporté une touche de dignité bienvenue.
Je n’étais pas en Hongrie au moment où fut ouverte la frontière, le 11 septembre 1989. Je résidais alors en Allemagne, à Francfort. Mais je me souviens de la reconnaissance des Allemands envers les autorités hongroises de l’époque. Cela m’avait profondément marqué.
Je me souviens de ces milliers de « touristes » est-allemands que les autorités de Budapest se refusaient à renvoyer dans leur pays, comme le réclamait un Honecker rouge de colère et que l’on vit affluer dans les villes des anciens Länder.
Je me souviens du visage de Gyula Horn que je voyais sur tous les écrans des chaînes allemandes.
Je me souviens de cette cérémonie de remise du prestigieux Karlspreis (prix Charlemagne) au même Gyula Horn dès l’année suivante en présence du chancelier Helmut Kohl. Prix peu connu en France, mais tenu pour la plus prestigieuse des récompenses en Allemagne (son lauréat suivant sera Vaclav Havel en 1991).  Une ville du Bade-Würtemberg, Wertheim, donna même le nom de Gyula Horn à l’une de ses rues !
Car, ne l’oublions pas : même si elle fut précédée d’un sympathique « pique-nique paneuropéen » organisé au bord de la frontière, c’est bel et bien à l’initiative du gouvernement hongrois que fut ouverte la frontière le 11 septembre 89, le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Gyula Horn, étant venu lui-même découper les barbelés. Un geste ostensiblement symbolique en présence de son homologue autrichien. Une action qui avait été longuement et soigneusement préparée par des négociations et consultations (rencontre secrète avec Helmut Kohl et Genscher) dont l’ancien ambassadeur de Hongrie à Bonn a par la suite révélé les dessous.
Cinq années plus tard, Gyula Horn fut amené à diriger le second gouvernement d’une Hongrie officiellement démocratique. Pour preuve que les électeurs ne lui tinrent pas rigueur de son passé. On l’a entre autres accusé d’avoir mené en 1956 des exactions dans le cadre d’une milice ouvrière. La preuve n’en a jamais été donnée et lui-même s’en est toujours défendu avec la plus vive énergie. Et puis, soit dit en passant, il n’eût pas été le seul parmi des hommes en vue… ayant depuis viré leur cuti à droite.
Alors, ne jugeons pas. Constatons simplement les faits: l’homme qui vient de nous quitter fut l’un des principaux acteurs d’une ouverture qui, en 1989, aboutit à la chute du mur de Berlin, puis aux conséquences en chaîne que l’on sait.
Tout comme les Allemands, ayons au moins l’honnêteté et le courage de lui reconnaître ce mérite.

Comment Nicolas, 23 ans, manifestant, s’est retrouvé à Fleury-Mérogis

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fleury merogis manif pour tous

fleury merogis manif pour tous

Dimanche dernier, au sortir d’une énième manifestation contre le mariage homosexuel, Nicolas, 23 ans, est appréhendé au seul motif qu’il porte le sweat-shirt de la Manif pour Tous. Dans un élan de panique, il se réfugie dans un restaurant. Interpellé, gardé à vue puis mis au dépôt, il est déféré.  Mercredi, le tribunal correctionnel de Paris l’a condamné à quatre mois de prison dont deux fermes avec mandat de dépôt et à 1000 euros d’amende. Les juges lui ont reproché, outre la rébellion, d’avoir refusé un prélèvement ADN.
La situation est ubuesque. Nicolas a été condamné pour les conséquences de son interpellation qui est elle-même est, selon toute vraisemblance, sans fondement. La condamnation des juges n’a en effet aucun rapport avec les motifs de l’interpellation qui sont nuls. Après plus de quatre-vingts heures de détention qui n’ont pas d’autre objet que d’inciter à la faute, les zélés de la police nationale ont réussi à relever, chez un type poussé à bout, un refus et des protestations, tout cela afin de hisser l’affaire en justice. A ce petit jeu, plus un citoyen français ne saurait échapper à la case prison. Mettez quelqu’un en détention sans raison, il finira bien par tenter une évasion que le code pénal punit de trois à cinq ans d’emprisonnement. Et vous aurez alors le motif rétroactif de la détention. Quant au mandat de dépôt pour une peine de moins de six mois d’emprisonnement, c’est la marque d’une justice d’exception aux légers relents de lettre de cachet.
En effet, peu après sa nomination, la ministre de la Justice Christiane Taubira déclarait vouloir rompre avec la politique de répression et d’enfermement systématique de la droite: « Il faut recréer une politique pénale qui, sur la base de la lutte contre la récidive, fait de la pédagogie autour de la sanction […] Il y a des années qu’on sait que la prison, sur les courtes peines, génère de la récidive, c’est presque mécanique. Je le dis, il faut arrêter ! Ça désocialise, ça coûte cher et ça fait de nouvelles victimes. » (Libération, 7 août 2012). La Garde des sceaux promettait alors, pour des délits portant sur de courtes peines, d’utiliser tous les minuties du code pénal qui pouvaient éviter la case prison. A l’époque de cette profession de foi, Christiane Taubira ne pensait certainement pas à Ambroise, à Edouard, à Sixtine ou à Victoire[1. Pour éviter tout amalgame, les prénoms ont été modifiés.] qui iraient, drapeau français à la main et sifflet autour du cou, crier un peu partout dans les rues que le mieux pour un enfant était d’avoir un père et une mère. Non, elle pensait plutôt à d’autres, à ceux qui « n’avaient pas eu la chance de » et pour qui la justice aurait enfin des égards,  afin de faire prévaloir l’égalité des chances. Pour ceux-là, il fallait –peut-être à raison- de la clémence, de la pédagogie, de la justice sociale comme on dit.
Plusieurs récentes décisions des tribunaux montrent qu’une justice à double vitesse s’est calquée sur une France coupée en deux. Il y a trois mois, un groupe d’une vingtaine de jeunes gens aux visages dissimulés derrière des écharpes ou des capuches prenaient d’assaut, à la gare de Grigny, plusieurs rames d’un RER D rançonnant violemment les passagers, contraints de remettre téléphones portables, portefeuilles et sacs à main. Le 11 juin dernier, le tribunal rendait son verdict. Sur l’ensemble des voyous dont la participation aux faits a été reconnue par les juges, seulement cinq jeunes ont été condamnés à des peines de prison avec sursis. Les autres ont reçu des avertissements solennels, une mesure de protection judiciaire ou des heures de travaux d’intérêt général. Et l’un d’entre eux a été  relaxé au bénéfice du doute alors même qu’une des victimes soutenait formellement l’avoir identifié comme l’agresseur qui l’avait rouée de coups et aspergée de gaz lacrymogène. À Lille, il y a quelques jours, une mère veilleuse était agressée par un homme armé d’un couteau qui, à deux reprises, essayait de porter la lame au visage de la femme. Relâché après quelques heures au commissariat, il s’en tirait avec une composition pénale, mesure alternative aux poursuites pénales aux termes de laquelle, s’il donne son accord, il sera au pire sanctionné d’une amende ou d’un travail d’intérêt général. Plus récemment encore, une jeune militante antifasciste qui avait refusé de se soumettre à un test ADN après avoir été condamnée à du sursis pour rébellion (en l’espèce un coup de tête à un policier lors de la Gay Pride à Tours) se voyait astreinte à cent jours-amende à 10 €.
Il est difficile de comprendre une presse et un pouvoir qui raillent et amalgament les manifestations françaises quand, quelques semaines plus tard, cette même presse et ce même pouvoir, enjoignent l’Etat turc de couper le gaz lacrymogène et somment le Brésil de cesser la répression policière pour écouter son peuple. Mais le pouvoir est forcément partial et la presse partisane. Il est en revanche inconcevable que la justice se contorsionne comme un paon faisant la roue pour plaire au pouvoir en place. Désormais il n’y a plus un mais deux débats. La question du mariage gay continuera d’agiter la jeunesse de France qui, elle le répète assez souvent, ne lâchera rien. Mais cette jeunesse révoltée se fera aussi le nouveau défenseur de la démocratie, une démocratie où les libertés fondamentales telles que la liberté d’expression, la liberté d’aller et venir, le droit de manifester sont garantis. Tout comme le droit à un procès équitable, c’est-à-dire sans risque qu’un magistrat adepte de l’idéologie du mur des cons place ses opinions politiques plus haut que les lois de la République.

*Photo : U.S. Coast Guard.