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Rentrée littéraire : les prix que j’attribuerais

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1. Le Prix Kafka à Imre Kertész pour Sauvegarde (Actes Sud). De retour de Lausanne, où il a donné une conférence, il note que la marque Kertézc génère des bénéfices appréciables. Ces conférences n’ont aucun sens : le même consensus ressassé partout passe pour une activité culturelle. Sans doute est-ce lié à la démocratie. On ne peut s’empêcher de devenir sceptique ou cynique. Kertécz penche pour cette dernière possibilité, cependant que la vie s’éloigne de plus en plus : on la cherche avec une longue vue.

2. Le Prix Dorothy Parker à Olivia Resenterra pour : Des femmes admirables. portraits acides (Puf). Le livre le plus misogyne depuis Pitié pour les femmes de Montherlant. Une chasse aux mégères et aux salopes écrite par une demoiselle de Rochefort qui n’aime pas les films de Jacques Demy. Encore un bon point pour elle.

3. Le Prix Louis Pasteur pour Peste et choléra (Seuil) de Patrick Deville. Récit admirable de la vie d’ un des derniers survivants de la bande à Pasteur : Alexandre Yersin, sur fond d’éloge du colonialisme. Citant Yersin, il écrit que la guerre est à la politique ce que la fornication est à l’amour, et qu’il faut bien de temps en temps en passer par là.

4. Le Prix Claude Chabrol pour : Une âme damnée, Paul Gégauff (éd. De Roux ). Pierre-Guillaume de Roux collectionne les âmes damnées. La plus fascinante est Paul Gégauff (1922-1983) que plus personne ne connaît et qui, grâce au talent d’Arnaud Le Guern, retrouve la place qu’il n’aurait jamais dû perdre, celle d’un grand écrivain et d’un scénariste de génie. Je voulais publier le livre d’Arnaud Le Guern aux PUF. On l’a refusé. J’ai démissionné. Les éditeurs sont souvent lâches et conformistes. Paul Gégauff était trop sulfureux pour eux et Le Guern trop original. J’aime ce que Gégauff a dit un dimanche d’ivresse à Jean Eustache : « Le cinéma doit être le glacial reflet de la vie. Il faut montrer les choses dans tout leur ennui, dans toute leur froideur. »

5. Le Prix Cioran revient incontestablement à Frédéric Schiffter pour son essai sur La Beauté (éd. Autrement). D’abord parce qu’il tient le western pour le genre suprême du beau cinéma (lire son Éloge de Sam Peckinpah). Ensuite parce qu’il nous entraîne dans une flânerie sur ce qu’il aime vraiment. Enfin parce qu’esthète dans l’âme, il décèle avec ravissement toutes les horreurs de l’existence, affronts personnels qu’il fuit en surfant.

6. Le Prix Albert Londres à Alain Bonnand pour Le Testament syrien (éd. Écriture ). Alain Bonnand est l’écrivain vivant le plus méconnu de la littérature française. Injustice à réparer d’urgence en découvrant ce Testament syrien. « Le grand échec de ma vie : je ne serais pas parvenu à être malheureux. » Bonnand, c’est du tonique. Et il était là où il fallait être, à Damas.

7. Le Prix Hervé Bazin à Tahar Ben Jelloun pour Le bonheur conjugal (éd. Gallimard). J’ai trop souvent raillé les facilités romanesques de mon ami Tahar pour ne pas reconnaître que sa description clinique de la déchéance d’un couple, en l’occurrence le sien, est impressionnante. La manière dont, à travers le regard de sa femme, il se dénigre est un modèle pour les écrivains un peu trop imbus de leur personne.

8. Le Prix Michel Polac à Alain Paucard pour Tartuffe au bordel (Le Dilettante). Michel Polac aurait aimé la vivacité de ton de cet éloge des bordels à l’ancienne. Et on retiendra cet aphorisme :  » Il y a deux sortes de clients des prostituées : ceux qui vont les voir parce qu’ils n’ont pas de femme et ceux qui vont les voir parce qu’ils en ont une.  »

9. Le Prix Roland Topor à Patrick Besson pour Les Jours Intimes (éd. Bartillat). Inutile d’argumenter, ce serait insultant. Patrick Besson écrit : « Suis allé si souvent au cinéma que j’ai l’impression d’avoir vu ma vie. » Nous avons vu les mêmes films en nous demandant à quoi pouvaient encore bien servir nos vies.

IO. Le Prix Hergé à Clément Rosset pour Récit d’un noyé et L’invisible (éd. De Minuit ). Parce qu’on ne peut pas toujours lui donner le prix Schopenhauer ou le prix Nietzsche…

Mariage gay : comment ne pas dire oui ?

Pourquoi l'Eglise catholique devrait accepter le mariage civil gay

Quel que soit le regard que l’on porte sur le régime politique actuel, on ne saurait être sérieusement scandalisé par l’adoption prochaine d’une loi autorisant le mariage homosexuel. En toute logique, on n’a en effet le choix qu’entre deux hypothèses : soit l’on admet la légitimité globale de ce système, soit on ne la reconnaît pas. C’est un peu comme dans l’ordre religieux : on a la foi ou pas, on est croyant ou agnostique.

Si l’on se trouve dans la première hypothèse, si l’on considère la démocratie contemporaine comme légitime, comme un gouvernement de droit auquel on se doit d’obéir en toute conscience et sans arrière-pensée, alors la légalisation d’un tel mariage ne saurait être contestée.
Au regard du principe démocratique, en effet, rien n’interdit qu’on l’admette. D’autant moins que la démocratie, la démocratie pure, telle qu’elle se trouve formulée par Rousseau, se caractérise par le fait que le souverain ne connaît aucune autre limite que sa propre volonté.[access capability= »lire_inedits »] Elle est auto-normée, ce qui signifie qu’aucune règle extérieure, naturelle, morale ou religieuse, ne saurait la restreindre ni la contraindre. Tous les étudiants en droit connaissent la fameuse remarque selon laquelle « le Parlement anglais peut tout faire sauf changer un homme en femme, et une femme en homme ». Sans même parler des progrès de la génétique et de l’avènement du transgenre, on pourrait dire que le souverain, en démocratie, n’est même pas tenu par cette limitation : il pourrait parfaitement décider qu’un homme est une femme, et vice versa, en vertu d’une fiction juridique dont il aurait toute latitude de déterminer la portée. La démocratie − et c’est d’ailleurs ce qui a suscité de longue date la méfiance de certains libéraux comme Daniel Halévy − est par définition un système où le pouvoir est illimité : d’autant que si l’on revient à Rousseau, les décisions de ce pouvoir, procédant de la Volonté générale, sont toujours telles qu’elles doivent être, et que l’on n’est libre qu’en y obéissant. Qui reconnaît sérieusement la légitimité d’un tel système devra donc, le cas échéant, admettre aussi la validité de la législation relative au mariage homosexuel − de même qu’il avait reconnu naguère celle qui autorisait l’avortement, et qu’il admettra demain celles qui légaliseront l’euthanasie, le clonage, etc. Le souverain n’est tenu, dans ce cadre, ni par des traditions ou des coutumes, ni par des principes moraux qui s’imposeraient à lui, ni par un quelconque droit naturel, aussi longtemps du moins qu’il n’en a pas reconnu l’existence en l’intégrant dans une loi en bonne et due forme. Il n’est limité que par le droit positif, c’est-à-dire par l’expression de sa volonté du moment : en l’occurrence, aucune norme, même constitutionnelle, n’empêche un tel mariage − et si tel était le cas, il lui suffirait de réviser la Constitution.

Mais allons plus loin : non seulement rien ne l’empêche, mais au fond, tout y conduit − et d’abord la règle cardinale de la démocratie, l’article premier de son Décalogue, le principe d’égalité. En vertu de ce dernier, chacun dispose des mêmes droits que les autres, ce qui implique que deux personnes placées dans des situations comparables ne sauraient être traitées différemment. D’où l’on doit déduire que tout individu ayant atteint l’âge légal a un droit égal au mariage, de même que chacun aura le droit de vote, qu’il soit prix Nobel ou analphabète, docteur en sciences politiques ou aliéné interné dans un établissement psychiatrique (l’un n’empêchant pas l’autre, il est vrai). Au nom de quoi ferait-on prévaloir, sur cette égalité inscrite au fronton républicain de toutes les mairies de France, une règle de droit naturel, une coutume, si immémoriale et universelle soit-elle, ou un précepte moral, quel qu’il soit, n’ayant pas été expressément validé de façon démocratique ? Si l’on ajoute à cela la définition de la liberté individuelle figurant à l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui »), l’évolution des mœurs conçue comme nécessairement progressive et la pression croissante de l’opinion publique, on doit constater qu’il n’y a plus rien à dire. Un démocrate conséquent ne saurait sérieusement s’y opposer.

Et l’on arrive à la seconde hypothèse − visant quelqu’un qui refuserait toute légitimité à ce système. L’agnostique qui n’y verrait qu’un gouvernement de fait s’imposant à lui par la force, et auquel il ne se soumettrait que dans son for externe, sans lui reconnaître le moindre droit à être obéi. Ce qui nous amène au paradoxe qui nous intéresse ici : cet antidémocrate conséquent, antithèse exacte de la figure que l’on vient d’évoquer, ne saurait, lui non plus, se scandaliser de cette légalisation du mariage homosexuel.
Cette nouvelle loi ne fera, au fond, que conforter à ses yeux l’illégitimité foncière du système, confirmant son opposition à l’ordre naturel en vertu duquel le mariage ne devrait sanctionner que l’union de deux personnes en vue de la procréation − et non un quelconque rapport amoureux qui, demain ou la semaine prochaine, pourrait tout aussi bien unir un père et sa fille, un frère et sa sœur, une grand-mère et sa petite fille, etc. Notre antidémocrate conséquent y verra une preuve supplémentaire de ce que ce système ne connaît pas de limites, et qu’avec lui, tout est possible. Mais par ailleurs, il lui sera indifférent qu’une telle loi, si exécrable soit-elle à ses yeux, soit adoptée par un tel système : car si ce dernier est illégitime, sa loi n’a pas plus de sens ni de valeur que le commandement d’un tyran ou la lubie d’un despote. Les chrétiens des premiers siècles ne s’offusquaient pas de ce que Néron, Caracalla ou Héliogabale prétendissent épouser leurs étalons, leurs sœurs, ou l’esclave le mieux membré de l’Empire. Le fait d’utiliser le terme « mariage » et d’en faire une « loi » n’y change rien, puisqu’il ne s’agit que de mots.

Longtemps, les catholiques français qui voulaient se marier ne sont allés devant le maire qu’à contrecœur, à reculons ou, au mieux, sans accorder à ce « mariage civil » la moindre espèce d’importance. Ils y étaient contraints sous peine de sanctions pénales, voilà tout. Par suite, ils n’auraient pas été choqués que cette formalité disparaisse, ou qu’on modifie sa dénomination, ou que l’on étende démesurément son champ d’application. Si, aujourd’hui, ils sont mortifiés, alors même que chacun connaît l’instabilité de la loi et la tendance générale de la législation, c’est parce qu’ils ne savent plus vraiment où ils en sont, et qu’ils persistent à considérer comme légitime un régime qui les laisse vivre mais prend le contre-pied de toutes leurs valeurs, et qui le fera de plus en plus. Et parce qu’en le reconnaissant pour légitime, ils acceptent du même coup d’endosser la responsabilité de ses décisions et d’être, en tant qu’ils participent à la souveraineté, les auteurs de la législation que par ailleurs ils condamnent de toutes leurs forces. « On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre », enseigne la sagesse populaire. S’ils envisageaient sérieusement la question du politique, de ses rapports avec l’éthique et la loi naturelle, sans doute les catholiques français pourraient-ils considérer différemment, eux aussi, la vraisemblable légalisation du mariage homosexuel.[/access]

Les islamistes ne sont pas innocents

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Innocence of Muslims déchaîne la colère du monde musulman

Les troubles très graves qui agitent le monde musulman semblent accréditer la validité de la thèse d’Hans Magnus Enzesberger, auteur allemand du Perdant radical, pour qui la civilisation arabo-musulmane, après l’âge d’or des califats du VIIIe au XIIe siècle, ne semble aujourd’hui plus capable de compenser son relatif déclin qu’en développant sa propre version du choc des civilisations et en laissant son destin entre les mains des minorités les plus agressives. La faiblesse et l’opportunisme des gouvernements mais aussi la versatilité et la propension à l’hystérie des opinions publiques le montrent.

En outre, cette flambée de violence qui s’est immédiatement dirigée contre les Etats-Unis démontre non seulement l’inanité de la politique étrangère adoptée par Barack Obama dans l’esprit du célèbre discours du Caire mais également celle des pays européens vis-à-vis des pays arabes en pleine ébullition depuis 2011. Mortifiés par leur incapacité à prévoir les bouleversements qui ont renversé les vieilles dictatures pro-occidentales qui régnaient jusque-là, les élites politiques et intellectuelles occidentales se sont empressées de célébrer l’avènement de la liberté et de la démocratie dans des régions dont elles ont voulu ignorer l’instabilité et où elles ont refusé de considérer l’absence problématique de barrière entre la société civile[1. Et à plus forte raison le pouvoir politique.] et le monde religieux, lui-même « politiquement » dominé par l’extrémisme.

Cet aveuglement place les pays d’Europe et les Etats-Unis dans une situation surréaliste puisque leurs fragiles tentatives de renouer des liens diplomatiques au sein du monde arabe, après la vague révolutionnaire de 2011, viennent d’être balayées par une vidéo dont la stupidité égale sans peine celle des épisodes les plus ineptes de la série Jackass (mais Jackass parvient quelquefois à être drôle), et qu’on ne pourrait décrire qu’en essayant d’imaginer un improbable mélange entre Benny Hill (pour l’humour), Marc Dorcel (pour le côté polisson et la qualité de la réalisation) et une version bouffonne et mahométane de La dernière tentation du Christ. Le résultat est affligeant, plus encore si l’on considère que ce navet aurait quand même coûté la bagatelle de cinq millions de dollars, réunis par quelques généreux financiers qui, même s’ils espéraient faire ainsi un « coup médiatique », auraient tout intérêt à virer leur comptable et à mieux choisir leurs amis. Cinq millions de dollars pour une vidéo Youtube ça fait un peu cher. Si on se rappelle que Le projet Blair Witch avait coûté en son temps entre 50 et 75000$ (pour en rapporter 249 millions), on peut considérer nos richissimes spécialistes de l’agit-prop comme de sacrés pigeons. On se demande d’ailleurs bien à quoi ont pu servir ces millions. Ni Di Caprio, ni Brad Pitt ne semblent avoir participé au film, même pour un petit rôle, et l’espèce de débile à tête de surfeur extatique qui est censé incarner Mahomet ne semble pas justifier un cachet de quelques millions de dollars. Soit ce film est une entreprise originale de blanchiment de narco-dollars, soit le coût de location des studios a explosé aux Etats-Unis, soit ceux qui ont financé le machin sont vraiment des ab…, enfin des gens qui ne regardent pas à la dépense. Je penche quand même pour la troisième solution.

Il reste que cet étron filmé aura réussi à trouver son public et ravi, au sein du monde arabe, des foules d’excités qui n’en demandaient pas tant et ont, bien entendu, profité de l’occasion pour poser en victimes et se livrer à quelques tueries de bon aloi. Des milliers de vidéos toutes plus affligeantes les unes que les autres sont déversées chaque jour par cette benne à ordure numérique qu’est parfois Youtube. Il est cependant assez rare que celles-ci entraînent des lynchages et des assassinats. Les violences extrêmes auxquelles des foules meurtrières se sont livrées en prenant pour prétexte la diffusion de ce très pathétique Innocence of Muslims auront tragiquement démontré une dernière chose : c’est qu’aujourd’hui le ridicule peut tuer.

*Photo : Jezza

Affaire Millet : la réaction du libraire bruxellois Marc Filipson

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Le libraire bruxellois Marc Filipson a souhaité réagir à la brève de notre ami Patrick Mandon parue le 15 septembre dans nos colonnes sous le titre : « Affaire Millet : Marc Filipson, un vaillant censeur belge ».
Même si son point de vue ne nous convainc guère, même si ce texte est loin, comme l’espère son auteur de « mettre fin à la polémique », même si son appel à l’interdit professionnel nous fait, pour reprendre ses termes « froid dans le dos », ces désaccords sont exprimés en termes très courtois, c’est donc bien volontiers que nous lui donnons la parole. Pour nous, le droit au débat entre gens civilisés est un et indivisible.

La rédaction

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Bruxelles, le 17 septembre 2012

Le 11 septembre 2012 Marc Filipson, patron des librairies Filigranes à Bruxelles, publiait ce communiqué sur la page Facebook de sa librairie :

« Nous avons toujours été partisans de la liberté d’expression. Mis à part les ouvrages négationnistes, rares sont les références qui se sont vu refuser les rayons des librairies Filigranes. Ce matin j’ai ordonné le renvoi de toutes les copies de l’ouvrage de Richard Millet « Langue fantôme suivi d’Éloge littéraire d’Anders Breivik ».

Nous nous portons en faux contre les thèses qui y sont développées. Nous saluons, à l’instar de dizaines d’auteurs, l’article de l’écrivaine Annie Ernaux dans Le Monde qui dénonce, notamment, « …des propos qui exsudent le mépris de l’humanité et font l’apologie de la violence au prétexte d’examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les « actes » de celui qui a tué froidement, en 2011, 77 personnes en Norvège »

L’idée que Richard Millet est toujours éditeur chez Gallimard me fait froid dans le dos.

La publication de ce message a suscité des centaines de soutiens positifs ainsi que des dizaines de critiques. Nous remercions les nombreux clients, partenaires et auteurs qui ont cautionné notre démarche. Pour mettre fin à la polémique, la librairie Filigranes souhaite apporter quelques précisions :

1) La décision annoncée sur la page Facebook expliquait que l’ouvrage, reçu automatiquement via le mécanisme de « l’office », était renvoyé à l’éditeur pour ne pas le cautionner et lui faire subir toute mise en avant. Le livre reste disponible en téléchargement sur la plateforme numérique de Filigranes http://filigranes.epagine.fr/ ainsi que sur commande.

2) Il s’avère, rétrospectivement, que l’annonce publique du retrait a provoqué le résultat inverse de celui escompté. En soutenant les auteurs signataires de l’article d’Annie Ernaux dans Le Monde nous accordions à cet ouvrage une publicité superflue. Nous aurions dû simplement le retirer de la vente sans communication particulière.

3) En tant que librairies indépendantes, nous réclamons le droit de proposer à la vente les livres que nous souhaitons. Nous proposons à ce jour plus de 180.000 références dans notre magasin de l’avenue des Arts. Comme explicité, nous ne refusons aucune commande d’ouvrage pour autant qu’il soit disponible chez l’un de nos fournisseurs.

4) La dénomination de « censeur », utilisée par certain organe de presse et autres commentateurs est inappropriée. Nous n’interdisons pas la vente de cet ouvrage. Nous avons tout bonnement décidé de ne pas l’exposer dans nos rayons. Cela fait partie des privilèges, voire des obligations, de tout libraire qui veut exercer son métier en toute indépendance.

Rythmes scolaires : le jour où Vincent Peillon a démissionné

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Et si Peillon démissionnait lâché par Ayrault ?

Vincent Peillon descendit les marches de Matignon avec soulagement. Jean-Marc Ayrault avait accepté sa démission. Son court passage rue de Grenelle achevé, il allait s’envoler pour une contrée lointaine où on ne connaissait pas son visage. Ses débuts au ministère de l’Education Nationale n’avaient pourtant pas si mal commencé. Même si tous les profs n’étaient pas enchantés par la fin de la défiscalisation de leurs heures supplémentaires, qui profitait avant tout à leur catégorie, ils n’en tenaient pas rigueur à leur ministre, tout heureux de ne plus être la cible facile et habituelle des gouvernements de droite. D’ailleurs, cette fois-ci, ce ne furent pas les enseignants ni leurs syndicats qui obtinrent le scalp du ministre de l’Education nationale.

Deux semaines plus tôt, Vincent Peillon était invité au journal de 20h de France 2. Ses consultations sur le dossier des rythmes scolaires étaient achevées et la décision avait été finalement prise, en concertation avec l’Elysée et Matignon, de ne pas bouleverser le calendrier des vacances d’été ni celui de la journée scolaire. Seule, la semaine de quatre jours et demi était préconisée à la place de celle de quatre jours. Pujadas lui fit remarquer ironiquement : « la montagne, monsieur le ministre, a t-elle accouché d’une souris ? » Peillon, s’emporta quelque peu : « Monsieur Pujadas, nous avons pesé les avantages et les inconvénients. Imposer une journée scolaire plus courte aurait posé des problèmes de garde à beaucoup de familles dans la seconde partie de l’après-midi, sachant que des activités péri-scolaires ne pouvaient pas être assurées dans toutes les communes, surtout les petites, notamment dans les zones périurbaines et rurales où se concentre une grande partie de la pauvreté en France. D’autre part, réduire les vacances d’été posait des problèmes aux parents qui avaient des difficultés à prendre des vacances ensemble avec leurs enfants. Il ne nous a pas paru urgent de poser des difficultés à l’industrie française la plus dynamique, celle du tourisme. Mais favoriser la semaine de quatre jours fut une erreur du précédent quinquennat, nous conseillons donc aux conseils des écoles de revenir à une semaine de quatre jours et demi. » Pujadas revint à la charge : « Mais alors, toutes les préconisations des chronobiologistes, des spécialistes du rythme des enfants, vous ne les entendez plus ? » C’est alors que Vincent Peillon prononça la phrase qui déclencha la tempête qui allait avoir raison de son séjour rue de Grenelle : « Le rythme des enfants, il y a d’autres manières de le rendre plus harmonieux, monsieur Pujadas. Notamment avec l’aide des parents. Trop d’enfants, et même d’adolescents, ne dorment pas assez alors qu’ils doivent se rendre à l’école le lendemain matin. C’est le devoir des parents de s’assurer d’un sommeil suffisant. Croyez-moi, monsieur Pujadas, si tous les parents envoyaient leurs enfants au lit, loin des écrans, après votre journal télévisé, ce sujet des rythmes scolaires ne reviendrait pas comme un marronnier à chaque nomination d’un ministre de l’Education ».

Dès le lendemain, la chasse au Peillon avait été ouverte. Jean-Jacques Hazan, président de la FCPE, s’étrangla de rage au micro de Jean-Michel Aphatie, dénonçant « une honteuse prise à partie des parents d’élèves, partie intégrante de la Communauté éducative ». Noël Mamère prit le relais : « Tout cela me rappelle les heures les plus sombres du sarkozysme lorsqu’on organisait la chasse aux pauvres ». Personne n’osa malheureusement demander au député vert au nom de quoi les parents pauvres (sic) étaient davantage ciblés que les parents aisés. Mamère fait peur, c’est bien connu. Du côté droit, ce n’était guère mieux. Copé et Fillon, en pleine campagne pour la présidence de l’UMP rivalisèrent de mauvaise foi en taclant l’immobilisme du gouvernement, eux qui avaient eu dix ans pour s’atteler au sujet, et dénoncèrent la tentation socialiste de toujours vouloir tout régenter, y compris l’heure de coucher des enfants. Ils furent rejoints par la PEEP, association de parents d’élèves ancrée à droite, qui évoqua une attaque sans précédent contre les parents, qui doivent être des partenaires et non des adversaires. Peu à peu, le rouleau compresseur médiatique avançait devant le pauvre Vincent Peillon, lequel semblait pieds et poings liés. De Pascale Clark à Christophe Barbier, du Figaro à L’Huma en passant par le Grand Journal de Canal +, le ministre de l’Education nationale était devenu la tête de turc préférée des médias. A l’Assemblée nationale, de nombreux députés socialistes épanchaient leur malaise dans la salle des quatre colonnes. Le Canard enchaîné citait plusieurs ministres qui balançaient amicalement sur leur collègue. Tant et si bien qu’au bout de quelques jours, on avait l’impression que tout le monde désapprouvait les propos de Peillon. Un sondage, pourtant, réalisé vingt-quatre heures après l’intervention du ministre, démontrait que 78 % des personnes interrogées étaient d’accord avec lui. Seulement relayé par La Croix, il ne fit pas le poids face au choeur des associations « représentatives », des syndicats enseignants qui les soutenaient par tactique – à la notable exception du SNALC – et du tout-Paris médiatique.

Peillon était rincé mais pas mort. Ceux qui allaient avoir sa peau ne furent paradoxalement pas ceux qui l’avaient attaqué en premier. Mais ses soutiens. Au bout de quelques jours, en effet, après avoir enregistré le soutien d’André Gérin, de François Bayrou et de son collègue Manuel Valls, d’autres renforts plus encombrants vinrent lui compliquer la tâche. Henri Guaino, et Lionnel Luca, c’était déjà beaucoup. Christine Boutin et Nicolas Dupont-Aignan, c’était bien trop. Le communiqué de Marine Le Pen fut, quant à lui, envoyé deux heures avant qu’il ne descende les marches de Matignon, sa démission acceptée. Les deux heures les plus longues de sa vie.

*Photo : Francois Hollande

Ndlr: Ce texte relève (bien sûr) de la politique-fiction.

Richard Millet en grandes lignes

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Richard Millet face à Annie Ernaux dans l'affaire Breivik

C’est dans les trains que Richard Millet vit ses plus grandes expériences existentielles. Soit qu’il remarque qu’il est le seul « Blanc » à bord, comme dans la station R.E.R. de Châtelet-les-Halles, ce qui lui vaut, en plus de certains délits d’opinion dont il s’est rendu coupable ces derniers temps, quelques soucis avec le Culturel (dont certains ont quand même demandé sa tête), soit qu’il prenne le Thalys pour se rendre en Hollande à une rencontre d’écrivains, et qui, au-delà de la corvée culturelle que ce genre de chose représente pour lui, est l’occasion de maugréer contre à peu près toute la France contemporaine, cette « nation consensuelle, c’est-à-dire insignifiante », le multiculturalisme triomphant, les auteurs à la mode et notamment ceux qui portent une boucle d’oreille, les abrutis qui lisent L’Equipe, l’opprobre qui n’en finit pas de tomber sur lui et dont il goûte, avec une certain orgueil masochiste, les délices inavouables, mais aussi d’évoquer la femme qu’il essaye de quitter et celle qu’il pourrait rencontrer au cours de ce voyage, et grâce à laquelle il redonnerait, entre une toile de Rembrandt et une page de Chateaubriand, sens à celui-ci.

Le train, comme ce qui permet de faire défiler les paysages autant que les états d’âmes. Le train, dont la vitesse et le rythme ne sont rien d’autre qu’une métaphore du style de Millet lui-même. Ses grandes lignes envoûtantes, ses subtils aiguillages qui nous font bifurquer d’une voie, ou d’une voix, à l’autre, sans crier gare. Le texte est conçu précisément comme une gigantesque voie ferrée qui peut donner lieu à plusieurs trains, plusieurs voyages, plusieurs femmes, et le tout, c’est l’art de cet écrivain sublime, sans que la lisibilité n’en soit jamais altérée. Le train qui permet les fuites et les fantasmes comme dans le Rigodon de Céline ou Le Train de Simenon. Le train qui autorise justement toutes les digressions fantasmatiques, historiques, idéologiques, qui sont autant de matière romanesque et font que c’est là, dans le récit, que l’auteur du plus que discuté Éloge littéraire de Anders Breivik. Cet essai dont on a dit ailleurs le caractère prévisible, affecté, pour tout dire bâclé, objet de scandale seulement pour les culs-bénis et les castrés de la terre, ce qui ne serait au fond pas si grave si ce n’étaient eux, infâmes pétitionnaires, qui tiennent les rênes du Culturel, se révèle le plus littéraire et donc le plus convainquant. Le train, enfin, où l’espace devient du temps et où le temps devient de l’amour – un peu comme le propre livre de Millet, Ma vie parmi les ombres, grand parmi les grands, et qu’il évoque ici sans doute sous son titre initial : Le temps devenu amour.

En vérité, tout est amour chez cet auteur qu’on dit rempli de haine et raciste accompli. Mais d’amour adulte, mature, conscient que rien n’est simple et surtout pas la relation avec autrui. « Mon prochain demeure un ennemi potentiel autant qu’une bouleversante épiphanie ; il arrive que ces deux occurrences se confondent : cela s’appelle l’amour. » D’amour qui commence toujours avec le rêve et ne cesse jamais de s’en nourrir – « et parce que j’avais longtemps rêvé à l’amour avant de le connaître et continué à le rêver pendant que je le vivais ». D’amour qui sans le rêve ne serait rien – tout comme l’attention aux êtres, aux choses, aux terres étrangères. Aimer une avenue grâce à son nom, un pays grâce à son art, une culture grâce à son rapport affirmé avec l’éternité – voilà ce qui anime depuis toujours l’auteur honni de Lauve le pur et qui est la marque de la vraie humanité. Aimer la Hollande grâce à Spinoza, aux toiles de Ruysdael, aux éloges de Paul Claudel et au chef-d’orchestre Bernard Haitink qui a su si bien diriger Bruckner. Et dès lors, faire coïncider les nouveaux paysages avec les anciens, les intérieurs hollandais, dans lesquels « ce qui se dérobe au domestique [demeure] sensible en tant que secret » avec les anciennes maisons sombres et froides de l’enfance, « vivre revenant à donner son rythme personnel à la rencontre entre la lumière du dehors et celle qui nous vient de Dieu» – et Siom restant encore et toujours le monogramme de la mémoire et de l’émotion.

Lier, enfin, le visage de la femme quittée, Alix, avec celui de la femme rencontrée, Elsje, et de cette confrontation intérieure, ou d’intérieur, d’intérieur avec deux femmes, redonner sens au désir, chance à l’amour, âme au corps – retrouver « la vérité dans un autre corps et une autre âme, et en attendant, aller voir l’envers du décor nocturne, chercher la vérité de cette ville, comme dans toute ville où nous savons que nous ne resterons pas et dont nous sommes alors capables de saisir le meilleur, c’est-à-dire son étrangeté, laquelle nous renvoie à la nôtre, à cette qualité d’étranger non seulement juridique mais aussi existentielle… ». Chez Millet, l’altérité n’a jamais été rien d’autre que ce qui nous rappelle à nos racines et leur redonne un peu plus d’intensité. Est-ce cela que nos citoyens zombies du monde lui reprochent ? Tenir à l’horizon en même temps qu’à l’enracinement ? Ne lâcher ni l’un ni l’autre ? Oser le chant de la terre ? En vérité, seul celui qui a un credo terrien peut comprendre les credo et les terroirs des autres et saisir ce qu’il y a la fois d’universel et d’incompatible entre eux.

Et c’est à ce moment-là que, l’espace et le temps commençant à flotter, l’aller et le retour se confondent en un même voyage d’une même vitesse où l’on ne sait plus si l’auteur est revenu à Paris, dans son appartement du XIII ème arrondissement, et avec cette remarque si juste « qu’un appartement est un lieu ou se retirer, où disparaître, même », ou s’il a fait un détour par Bruxelles, le temps d’un dîner avec un ami mélomane, dont l’épouse, malade, va bientôt mourir – et qui constitue l’une de ces parenthèses mortuaires, et pourtant si vivantes, si en adéquation avec la vraie vie, qui scandent et déchirent les grands récits de Millet.

Entre temps, il aura repris le R.E.R et aura assisté, entre Denfert-Rochereau et Robinson, à une scène de racisme ordinaire où un groupe de Noirs, en rivalité avec un groupe de Maghrébins, prendra à partie une jeune fille blonde perdue dans la musique de son MP3, quoique protégée par celle-ci, puis une Rom donnant le sein à son enfant. Il verra l’un des Noirs se livrer à des mots et des gestes dont l’obscénité fera pleurer la seconde, le tout sous le regard hautain d’une autre jeune fille, musulmane et voilée, celle-là, et dont l’appartenance religieuse aura intimidé le banlieusard et ses frères d’armes, ces derniers préférant alors faire diversion et fusiller du regard l’ancien Phalangiste chrétien qui a osé soutenir les leurs. Pages remarquables qui en disent mille fois plus long, et pour la raison qu’elles sont romanesques et non pamphlétaires, littéraires et non idéologiques, sur l’état de la société, sa violence latente et « cette proximité extraordinairement lointaine qu’est le racisme ». Seule la littérature permet, comme Mille semble en être fort conscient à ce moment-là, de « rétablir une juste distance entre le monde et [lui] ; non que la littérature soit un filtre ou un balcon d’où observer l’existence » mais parce que « le style permet néanmoins cette distance, ce biais, ce différé sans lequel les choses et les hommes nous apparaîtraient dans une étrangeté insoutenable ; il est l’ombre où tout devient perceptible dans sa vérité. » Et c’est pourquoi à l’homme de l’ombre, les spots ne peuvent que faire du mal.

Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, Editions Pierre-Guillaume de Roux, août 2012, 144 pages, 16,90 euros.

2013, année sabbatique

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J’ai fait un rêve l’autre nuit : 2013 était décrétée année sans « affaires ». Je ne parle pas ici de l’affairisme, des financements occultes politiciens, des emplois fictifs, du sang contaminé, des ballets roses ou du petit Grégory, qui sont la moelle et font le sel de notre République. Non, je veux parler de « l’affaire des affaires » qui mine la vie intellectuelle depuis au moins quinze ans, fait couler beaucoup d’encre pour rien, et vendre beaucoup de papier à la presse.

Aussi loin que mes souvenirs de lecteur conscient remontent, il y a toujours eu une « affaire » à se mettre sous la dent, en toute saison. Il y a eu une affaire Camus, une affaire Finkielkraut, une affaire Nouveaux réactionnaires, une affaire Dantec, une affaire Houellebecq, une affaire Soral-Dieudonné, une affaire Zemmour, une affaire Kundera, une affaire Taguieff, trois cent soixante-deux affaires Nabe, une affaire Deutsch, une affaire Millet et j’en passe, et j’en oublie, et il faudrait enfin que je pense à en demander à Daeninckx, Laure Adler ou Pascale Clark la liste complète.

Je crois que maintenant que le ménage avait été fait et qu’il ne restait plus le moindre mouton noir dans les rues de Saint-Germain-des-Prés, nous décidions collectivement de passer à un autre sport sans risque.
Ainsi, en 2013, dans mon rêve, Finkielkraut défendait les Palestiniens, Millet embrassait l’islam, Camus devenait bénévole à la CIMADE, Zemmour dealait dans un « quartier », Taguieff dénombrait les agressions de citoyens français noirs, Nabe fait son alyah, Dantec militait au PS, et Elisabeth Lévy refusait le débat « parce qu’à la fin c’est fatigant, j’veux dire ». Enfin, chacun s’indignait.

Pour le reste, Benoît XVI s’affirmait contre le Sida, Tariq Ramadan athée, Michel Onfray cistercien et Marine Le Pen fleuriste.

J’ai fait un rêve l’autre nuit : 2013 était ennuyeux comme la pluie.

La Convention des droits de l’enfant : une perversion démocratique

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La Convention des droits de l'enfant agace Finkielkraut et Théry

Jean-Pierre Rosenczveig, président du Tribunal pour enfants de Bobigny, est une figure incontournable de la gauche judiciaire et médiatique. Notre quasi-homonymie m’avait d’ailleurs valu quelques tracas, il y a plus de trente ans : l’hebdomadaire d’extrême droite Minute m’avait confondu avec lui dans une sombre affaire de pédophilie impliquant également quelques hommes politiques de premier plan, qui s’est révélée pure calomnie…
Cette proximité patronymique et − qui sait ? − la possible existence d’un ancêtre commun enfoui dans un vieux cimetière juif abandonné en Galicie ne sauraient cependant m’inciter à l’indulgence envers ce personnage qui incarne, en France, la détestable idéologie dite des « droits de l’enfant ».
J’entends déjà les hauts cris des bigots et dames patronnesses de la bien-pensance altruiste : « Et pourquoi les enfants n’auraient-ils pas droit à des droits ? Ne sont-ils pas des êtres humains comme vous et moi ?» Pour ceux-là, la Convention des droits de l’enfant, adoptée par l’ONU en 1989 et ratifiée par la France en 1990, est une avancée majeure en ce qu’elle a mis fin à l’oppression dont les enfants ont été victimes au sein de familles soumises à la patria potestas, au pouvoir patriarcal absolu !

Pourtant, dès sa ratification par la France, cette convention a fait l’objet de vives critiques. Celles-ci n’étaient pas le fait de tenants d’une conception traditionnaliste de l’ordre familial (pour faire bref, des « réacs »), mais de personnalités plutôt marquées à gauche.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, dans la livraison de la revue Esprit de mars-avril 1992, la sociologue Irène Théry dénonçait cette dérive théorique et pratique qui, au prétexte de reconnaître l’enfant mineur comme une personne à l’égal des adultes, le propulsait au statut de « sujet de droit » sans qu’il ait les moyens physiques ou intellectuels d’assumer les conséquences de l’exercice réel de ces droits. « Dans la tradition de la protection, écrivait Irène Théry, celle qui se réclame de la philosophie des droits de l’homme, l’idée fondamentale est celle d’éducation et d’instruction. Si l’homme est par essence un être libre, il ne le devient véritablement qu’en accomplissant le processus éducatif qui le fait accéder à l’autonomie et a la responsabilité […] La minorité ne maintient pas l’enfant dans le non-droit, elle signifie que s’il est titulaire de ces droits dès sa naissance, il ne saurait être sommé de les exercer immédiatement lui-même. » Or, cette Convention internationale des droits de l’enfant ne se limite pas, ce qui aurait été louable, à enjoindre les États signataires à bien traiter les enfants de leur peuple (santé, éducation, travail etc.), mais elle octroie aux mineurs des prérogatives jusque-là réservées aux adultes : liberté d’opinion, d’expression, de religion, d’association). Et cela dans le cadre des lois en vigueur dans les pays signataires. Supposons, par exemple, qu’un enfant fasse usage de sa liberté d’expression (article 12 de la Convention) pour tenir des propos relevant du délit d’incitation à la haine raciale. Au pénal, il comparaîtra devant le juge des enfants (peut-être Jean-Pierre Rosenczveig…) qui prendra des mesures « éducatives » à son encontre, mais ce sont ses parents, ou ses représentants légaux, qui seront condamnés, au civil, à réparer le préjudice subi par les victimes… C’est ainsi que l’on en vient à cette absurdité de la création de sujets de droit irresponsables !

Alain Finkielkraut, dans une tribune publiée par Le Monde, le 20 janvier 1990, s’en étranglait de rage: « Traiter l’enfant à égalité avec l’adulte, affirmer qu’il est responsable de ses actes, qu’il faut le croire sur parole et prendre ses adhésions pour argent comptant, ce n’est pas le respecter ou le défendre, c’est garantir l’impunité à ceux qui le manipulent […] Voir en lui une personne achevée et non une personne en devenir, c’est, sous l’apparence du libéralisme le plus généreux, lui dénier férocement la légèreté, l’insouciance, l’irresponsabilité, qui sont ses prérogatives fondamentales, pour l’exposer, alors qu’il est sans défense à tous les conditionnements et à toutes les convoitises. »

Cette idéologie des « droits de l’enfant » s’est développée, dans les années 1960-1970 dans les pays anglo-saxons, dans le sillage du féminisme, comme une extension du domaine de la lutte des dominés au sein de la famille contre les dominants, au premier rang desquels on trouve, bien entendu, le mâle blanc hétérosexuel, qui n’a même pas l’excuse d’avoir lui-même subi une oppression liée à sa race ou à son orientation sexuelle. Elle participe de cette extension à l’infini du modèle démocratique, qui voudrait appliquer à la famille le principe du « one man, one vote » : pourquoi, en effet, si les enfants sont dotés de droits égaux à ceux des adultes, devraient-ils encore être soumis à cet archaïsme obscurantiste nommé « autorité parentale » ? Devrais-je subir un procès en totalitarisme familial si je fais acte d’autorité en exigeant, par exemple, que mes enfants respectent l’heure des repas décidée par moi sans avoir, au préalable, organisé un débat suivi d’un vote à la majorité sur cette importante question ?

Tout cela est d’autant plus désolant que, dans le même temps où les mineurs se voyaient solennellement accorder des droits par l’ONU, leurs espaces de liberté et d’autonomie se réduisaient comme peau de chagrin. Oui, je l’affirme sans détour : l’enfant de ce début du XXIe siècle est moins libre que celui de ma génération, celle née dans les années quarante du siècle dernier. J’ai souvenir de la honte de ce camarade de CP, que sa mère anxieuse venait récupérer chaque jour à la fin des classes, alors que nous nous égaillions en petits groupes sur ce fameux chemin des écoliers nous conduisant, avec force détours, vers le foyer familial. Ou de la détresse de ce camarade de lycée, fils d’une grande famille de la bourgeoisie lyonnaise, qu’un chauffeur de maître venait cueillir dans une DS noire dès la sortie, l’empêchant ainsi de se livrer, comme ses copains, à de coupables activités urbaines hors de la vue des pions et des parents… Aujourd’hui, c’est en rangs serrés que parents et nounous s’agglutinent chaque après-midi à la porte des écoles, faisant en sorte que le contrôle panoptique des adultes sur les enfants ne subisse aucune interruption. Il est bien loin le temps où enseignants et animateurs de mouvement de jeunesse pouvaient se permettre d’éduquer les enfants à l’autonomie en les laissant, par exemple, partir à l’aventure dans la campagne pour trois jours munis d’une boussole, d’une carte d’état-major et du minimum de nourriture leur permettant la survie. S’ils se risquaient aujourd’hui à ces pratiques, ils auraient de fortes chances de se retrouver en correctionnelle. Si j’étais enfant, mon choix serait vite fait entre mes droits et ma petite part de liberté. Mais il semble que nos paladins des droits de l’enfant n’aient même pas songé à solliciter l’avis des mômes à ce sujet.[/access]

*Photo : Hervé KERNEIS

Mariage gay : Derrida avec Monseigneur Barbarin

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Selon le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon le mariage homosexuel ouvrirait la voie à la polygamie et à l’inceste. « Après, ça a des quantités de conséquences qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera ».

Barbarin est un bon lecteur de Derrida. Dans une interview qui commence comme un célèbre chapitre du Contrat social, notre grand déconstructeur déclarait[1. in Le Monde daté du 19/08/04] : « Si j’étais législateur, je proposerais tout simplement la disparition du mot et du concept de « mariage » dans un code civil et laïque. Le « mariage », valeur religieuse, sacrale, hétérosexuelle – avec voeu de procréation, de fidélité éternelle, etc. -, c’est une concession de l’Etat laïque à l’Eglise chrétienne – en particulier dans son monogamisme qui n’est ni juif (il ne fut imposé aux juifs par les Européens qu’au siècle dernier et ne constituait pas une obligation il y a quelques générations au Maghreb juif) ni, cela on le sait bien, musulman. En supprimant le mot et le concept de « mariage », cette équivoque ou cette hypocrisie religieuse et sacrale, qui n’a aucune place dans une constitution laïque, on les remplacerait par une « union civile » contractuelle, une sorte de pacs généralisé, amélioré, raffiné, souple et ajusté entre des partenaires de sexe ou de nombre non imposé.(…) C’est une utopie mais je prends date. »

Le monde selon NKM

Nathalie Kosciusko-Morizet candidate à la présidence de l'UMP

En juillet dernier, trois jours avant d’annoncer urbi et orbi ce que tant de Français attendaient avec la plus extrême impatience, sa candidature à la présidence de l’UMP, Nathalie (Kosciusko-Morizet) accordait à L’Express un long entretien, où elle jetait les bases de sa philosophie politique, et prenait, avec une volupté dont témoignent les photos, la pose de future Présidente de la République. « Quand je serai grande, je serai Présidente !… » Un entretien qui, rétrospectivement, peut être lu, au choix, comme une confession, un manifeste, un catéchisme ou un programme, d’autant plus cocasse que la donzelle ne se départit jamais du ton si délicieusement péremptoire qui la caractérise, mais d’autant plus effarant qu’elle dit tout haut ce que certains, à l’UMP, pensent tout bas…

N’ayant peur de rien, la petite Nathalie commence par un gros morceau, sans doute pour montrer qu’elle a l’étoffe d’une future dirigeante : la distinction droite/gauche. Pour elle, les choses sont claires – même si par ailleurs elle évoque à tout bout de champ la « complexité du réel ». La droite, ce sont trois « valeurs cardinales », le travail, l’autorité et la responsabilité. Voilà. Point final. Nathalie n’a que faire des distinctions oiseuses à la Tocqueville, à la Aron ou à la René Rémond, de l’opposition liberté/égalité, ordre/mouvement, réalisme/idéalisme, tradition/progrès, etc… Pour notre apôtre de la complexité simplifiée, tout se ramène à cette trinité. Travail. Autorité. Responsabilité. C’est la droite de Nathalie. Ce qui laisse supposer, soit, que la gauche – qui jusqu’à nouvel ordre est le contraire de la droite – se reconnaît dans des valeurs strictement opposées (paresse, laxisme, irresponsabilité ?), soit, que la droite possède les mêmes valeurs que la gauche, et donc, que la distinction n’existe pas vraiment, ou que ce que Nathalie appelle la droite est en fait la gauche, ou enfin, qu’elle ne sait pas vraiment ce qu’elle raconte. Ce qui, réflexion faite, constitue l’hypothèse la plus plausible, dans la mesure où ces trois valeurs ne sont pas beaucoup plus connotées idéologiquement que la couleur mauve ou le flan au caramel. Le travail, par exemple, celui de la devise du Maréchal, est aussi au cœur de la pensée marxiste, sans même parler de la rhétorique trotskiste et du merveilleux « Travailleurs, travailleuses » qui fit naguère la célébrité d’Arlette. L’autorité en tant que telle n’a jamais été contestée que par d’infimes segments du gauchisme, ceux que Lénine jugeait pour cette raison même victimes de la « maladie infantile du communisme ». Quant à la responsabilité, elle constitue un dénominateur commun à tous les systèmes politico-juridiques depuis Hammourabi, ce qui rend un peu délicat son éventuelle appropriation exclusive par l’UMP post-sarkozyste. Il y a quelques années, un essayiste malicieux s’était amusé à démontrer que, contrairement au lapin, le lièvre est de droite. Si loufoques fussent-ils, ses arguments paraissaient plus solides que ceux que pourrait avancer Nathalie pour prouver la consistance idéologique de sa trilogie. En somme, la droite de Nathalie ne l’est que par pure convenance. Elle a d’ailleurs le bon goût de l’appeler ma droite, sans doute pour préciser qu’elle se fiche au fond de savoir si sa droite à elle est bien de droite.

La seconde question sur laquelle Nathalie démontre sa maîtrise de la novlangue contemporaine est celle de l’identité. Celle de la France serait-elle en danger ? lui demandent les journalistes qui la confessent. « C’est une question majeure du monde contemporain », rétorque-t-elle aussitôt. « L’identité est un besoin, c’est aussi un capital dans la mondialisation ». Drôle de réponse ? La suite est encore plus bizarre, puisque Nathalie, toujours sur l’identité, développe l’idée qu’en matière de production, « aujourd’hui, on veut un produit qui nous ressemble, qui parle de nous ». C’est-à-dire ? Des automobiles fabriquées en Chine avec un prénom français ? Des nanocomposants californiens bleu-blanc-rouge ? De la viande hallal qui chante la Marseillaise quand on ouvre le paquet fraîcheur ? Tirez sur la languette, et la bobinette cherra ? Voilà en quoi, pour elle, l’identité est « une question majeure ». L’identité, à l’en croire, serait d’ailleurs une idée neuve en Europe. La nation française, assure ainsi notre historienne en herbe, est née « à la fin du XIXe siècle ». Ignorants que nous étions, qui évoquions Philippe Auguste et Bouvines, Saint-Louis, Jeanne-d’Arc ou Henri IV ! C’est sous Jules Grévy, au temps de Panama, de l’affaire Dreyfus et des Inventaires, que les Français ont pris conscience d’appartenir à la communauté nationale. « Notre identité à nous s’est largement forgée sous la IIIe République, autour de l’école, de l’armée et des grands moments politiques et démocratiques ». Avant ? La France, c’était peanuts, comme aurait dit Malherbe, un poète du XVIIe siècle à l’identité incertaine. Voilà pourquoi Nathalie milite résolument pour « une Europe plus intégrée », mettant tous ses espoirs dans « un grand moment démocratique, pourquoi pas l’élection du Président du Conseil européen au suffrage universel », ce qui serait « un grand pas pour l’identité européenne » – de même qu’il y a un peu plus d’un siècle, l’élection d’Émile Loubet à la présidence de la République fut elle aussi un pas gigantesque, décisif, dans la construction d’une identité française. Un grand saut, comme celui des cabris chers au général De Gaulle – et nous voici passés d’une identité à une autre, comme on change de chemise ou de passeport dans la jet-set mondialisée chère à Nathalie où l’on considère que la patrie, c’est là où on se trouve bien à un instant donné, en fonction de son intérêt du moment.

Et la souveraineté ? Pour Nathalie, « c’est un mot fondateur ». Mais manifestement, ce n’est qu’un mot. « Au XXIe siècle, être souverainiste au sens gaulliste, c’est-à-dire maîtriser notre destin, c’est être européen » : bref, c’est savoir renoncer à notre souveraineté pour la confier à d’autres, dans un grand ensemble dominé par l’Allemagne et par la haute finance. Nul doute en effet que De Gaulle aurait adoré ; et comme elle, sans doute le Général aurait-il considéré qu’avec de telles armes idéologiques, « la droite tient les concepts pour interpréter et transformer le monde contemporain » (et plus si affinités).
Transformer : voilà au fond le maître mot de Nathalie, à qui l’on a appris que conservatisme est un terme qui commence mal. Elle ne cesse de le répéter : « nous laissons le conservatisme à la gauche, qui en a à revendre ». Sa droite à elle « n’est pas conservatrice », « c’est une droite qui (…) fait le choix de la transformation ». Laquelle ? En mieux, ou en pire ? On verra. L’important, c’est de transformer. Et Nathalie de citer la phrase du Guépard que connaissent tous ceux qui ne l’ont pas lu : « il faut que tout change pour que rien ne change ». Très contente de son petit effet, elle ne s’aperçoit pas qu’elle vient de se contredire en faisant du slogan le plus radicalement conservateur qui soit la devise même de son sarko-modernisme. Car que dit-elle ? Qu’il faut que rien ne change. Rien d’essentiel en tous cas. Et pour assurer cet objectif de conservation absolue, on est prêt à sacrifier tout le reste : les apparences, les fioritures, les accessoires – c’est-à-dire, pour elle, le mariage hétérosexuel, l’identité nationale, la souveraineté de la France. Que tout change pour que rien ne change : le problème, c’est que Nathalie ne sait pas très bien ce qu’il faut sauver à tout prix. Elle semble n’avoir aucune idée précise de ce qu’est cet essentiel pour lequel elle est prête à fourguer tout le reste, sans remords. Ses seules « valeurs intangibles », c’est que tout est négociable –sauf le refus de « l’extrémisme », pour laquelle cette grande bourgeoise éprouve un mépris abyssal et définitif. Mais ce refus suffira-t-il à combler le vide idéologique criant dont témoigne ce succulent entretien ? A faire de cette chipie aux dents longues un véritable personnage politique, et à transformer Nathalie en Margaret Thatcher ? Les adhérents à l’UMP nous le diront bientôt.

*Photo : veni markovski

Rentrée littéraire : les prix que j’attribuerais

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1. Le Prix Kafka à Imre Kertész pour Sauvegarde (Actes Sud). De retour de Lausanne, où il a donné une conférence, il note que la marque Kertézc génère des bénéfices appréciables. Ces conférences n’ont aucun sens : le même consensus ressassé partout passe pour une activité culturelle. Sans doute est-ce lié à la démocratie. On ne peut s’empêcher de devenir sceptique ou cynique. Kertécz penche pour cette dernière possibilité, cependant que la vie s’éloigne de plus en plus : on la cherche avec une longue vue.

2. Le Prix Dorothy Parker à Olivia Resenterra pour : Des femmes admirables. portraits acides (Puf). Le livre le plus misogyne depuis Pitié pour les femmes de Montherlant. Une chasse aux mégères et aux salopes écrite par une demoiselle de Rochefort qui n’aime pas les films de Jacques Demy. Encore un bon point pour elle.

3. Le Prix Louis Pasteur pour Peste et choléra (Seuil) de Patrick Deville. Récit admirable de la vie d’ un des derniers survivants de la bande à Pasteur : Alexandre Yersin, sur fond d’éloge du colonialisme. Citant Yersin, il écrit que la guerre est à la politique ce que la fornication est à l’amour, et qu’il faut bien de temps en temps en passer par là.

4. Le Prix Claude Chabrol pour : Une âme damnée, Paul Gégauff (éd. De Roux ). Pierre-Guillaume de Roux collectionne les âmes damnées. La plus fascinante est Paul Gégauff (1922-1983) que plus personne ne connaît et qui, grâce au talent d’Arnaud Le Guern, retrouve la place qu’il n’aurait jamais dû perdre, celle d’un grand écrivain et d’un scénariste de génie. Je voulais publier le livre d’Arnaud Le Guern aux PUF. On l’a refusé. J’ai démissionné. Les éditeurs sont souvent lâches et conformistes. Paul Gégauff était trop sulfureux pour eux et Le Guern trop original. J’aime ce que Gégauff a dit un dimanche d’ivresse à Jean Eustache : « Le cinéma doit être le glacial reflet de la vie. Il faut montrer les choses dans tout leur ennui, dans toute leur froideur. »

5. Le Prix Cioran revient incontestablement à Frédéric Schiffter pour son essai sur La Beauté (éd. Autrement). D’abord parce qu’il tient le western pour le genre suprême du beau cinéma (lire son Éloge de Sam Peckinpah). Ensuite parce qu’il nous entraîne dans une flânerie sur ce qu’il aime vraiment. Enfin parce qu’esthète dans l’âme, il décèle avec ravissement toutes les horreurs de l’existence, affronts personnels qu’il fuit en surfant.

6. Le Prix Albert Londres à Alain Bonnand pour Le Testament syrien (éd. Écriture ). Alain Bonnand est l’écrivain vivant le plus méconnu de la littérature française. Injustice à réparer d’urgence en découvrant ce Testament syrien. « Le grand échec de ma vie : je ne serais pas parvenu à être malheureux. » Bonnand, c’est du tonique. Et il était là où il fallait être, à Damas.

7. Le Prix Hervé Bazin à Tahar Ben Jelloun pour Le bonheur conjugal (éd. Gallimard). J’ai trop souvent raillé les facilités romanesques de mon ami Tahar pour ne pas reconnaître que sa description clinique de la déchéance d’un couple, en l’occurrence le sien, est impressionnante. La manière dont, à travers le regard de sa femme, il se dénigre est un modèle pour les écrivains un peu trop imbus de leur personne.

8. Le Prix Michel Polac à Alain Paucard pour Tartuffe au bordel (Le Dilettante). Michel Polac aurait aimé la vivacité de ton de cet éloge des bordels à l’ancienne. Et on retiendra cet aphorisme :  » Il y a deux sortes de clients des prostituées : ceux qui vont les voir parce qu’ils n’ont pas de femme et ceux qui vont les voir parce qu’ils en ont une.  »

9. Le Prix Roland Topor à Patrick Besson pour Les Jours Intimes (éd. Bartillat). Inutile d’argumenter, ce serait insultant. Patrick Besson écrit : « Suis allé si souvent au cinéma que j’ai l’impression d’avoir vu ma vie. » Nous avons vu les mêmes films en nous demandant à quoi pouvaient encore bien servir nos vies.

IO. Le Prix Hergé à Clément Rosset pour Récit d’un noyé et L’invisible (éd. De Minuit ). Parce qu’on ne peut pas toujours lui donner le prix Schopenhauer ou le prix Nietzsche…

Mariage gay : comment ne pas dire oui ?

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Pourquoi l'Eglise catholique devrait accepter le mariage civil gay

Pourquoi l'Eglise catholique devrait accepter le mariage civil gay

Quel que soit le regard que l’on porte sur le régime politique actuel, on ne saurait être sérieusement scandalisé par l’adoption prochaine d’une loi autorisant le mariage homosexuel. En toute logique, on n’a en effet le choix qu’entre deux hypothèses : soit l’on admet la légitimité globale de ce système, soit on ne la reconnaît pas. C’est un peu comme dans l’ordre religieux : on a la foi ou pas, on est croyant ou agnostique.

Si l’on se trouve dans la première hypothèse, si l’on considère la démocratie contemporaine comme légitime, comme un gouvernement de droit auquel on se doit d’obéir en toute conscience et sans arrière-pensée, alors la légalisation d’un tel mariage ne saurait être contestée.
Au regard du principe démocratique, en effet, rien n’interdit qu’on l’admette. D’autant moins que la démocratie, la démocratie pure, telle qu’elle se trouve formulée par Rousseau, se caractérise par le fait que le souverain ne connaît aucune autre limite que sa propre volonté.[access capability= »lire_inedits »] Elle est auto-normée, ce qui signifie qu’aucune règle extérieure, naturelle, morale ou religieuse, ne saurait la restreindre ni la contraindre. Tous les étudiants en droit connaissent la fameuse remarque selon laquelle « le Parlement anglais peut tout faire sauf changer un homme en femme, et une femme en homme ». Sans même parler des progrès de la génétique et de l’avènement du transgenre, on pourrait dire que le souverain, en démocratie, n’est même pas tenu par cette limitation : il pourrait parfaitement décider qu’un homme est une femme, et vice versa, en vertu d’une fiction juridique dont il aurait toute latitude de déterminer la portée. La démocratie − et c’est d’ailleurs ce qui a suscité de longue date la méfiance de certains libéraux comme Daniel Halévy − est par définition un système où le pouvoir est illimité : d’autant que si l’on revient à Rousseau, les décisions de ce pouvoir, procédant de la Volonté générale, sont toujours telles qu’elles doivent être, et que l’on n’est libre qu’en y obéissant. Qui reconnaît sérieusement la légitimité d’un tel système devra donc, le cas échéant, admettre aussi la validité de la législation relative au mariage homosexuel − de même qu’il avait reconnu naguère celle qui autorisait l’avortement, et qu’il admettra demain celles qui légaliseront l’euthanasie, le clonage, etc. Le souverain n’est tenu, dans ce cadre, ni par des traditions ou des coutumes, ni par des principes moraux qui s’imposeraient à lui, ni par un quelconque droit naturel, aussi longtemps du moins qu’il n’en a pas reconnu l’existence en l’intégrant dans une loi en bonne et due forme. Il n’est limité que par le droit positif, c’est-à-dire par l’expression de sa volonté du moment : en l’occurrence, aucune norme, même constitutionnelle, n’empêche un tel mariage − et si tel était le cas, il lui suffirait de réviser la Constitution.

Mais allons plus loin : non seulement rien ne l’empêche, mais au fond, tout y conduit − et d’abord la règle cardinale de la démocratie, l’article premier de son Décalogue, le principe d’égalité. En vertu de ce dernier, chacun dispose des mêmes droits que les autres, ce qui implique que deux personnes placées dans des situations comparables ne sauraient être traitées différemment. D’où l’on doit déduire que tout individu ayant atteint l’âge légal a un droit égal au mariage, de même que chacun aura le droit de vote, qu’il soit prix Nobel ou analphabète, docteur en sciences politiques ou aliéné interné dans un établissement psychiatrique (l’un n’empêchant pas l’autre, il est vrai). Au nom de quoi ferait-on prévaloir, sur cette égalité inscrite au fronton républicain de toutes les mairies de France, une règle de droit naturel, une coutume, si immémoriale et universelle soit-elle, ou un précepte moral, quel qu’il soit, n’ayant pas été expressément validé de façon démocratique ? Si l’on ajoute à cela la définition de la liberté individuelle figurant à l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui »), l’évolution des mœurs conçue comme nécessairement progressive et la pression croissante de l’opinion publique, on doit constater qu’il n’y a plus rien à dire. Un démocrate conséquent ne saurait sérieusement s’y opposer.

Et l’on arrive à la seconde hypothèse − visant quelqu’un qui refuserait toute légitimité à ce système. L’agnostique qui n’y verrait qu’un gouvernement de fait s’imposant à lui par la force, et auquel il ne se soumettrait que dans son for externe, sans lui reconnaître le moindre droit à être obéi. Ce qui nous amène au paradoxe qui nous intéresse ici : cet antidémocrate conséquent, antithèse exacte de la figure que l’on vient d’évoquer, ne saurait, lui non plus, se scandaliser de cette légalisation du mariage homosexuel.
Cette nouvelle loi ne fera, au fond, que conforter à ses yeux l’illégitimité foncière du système, confirmant son opposition à l’ordre naturel en vertu duquel le mariage ne devrait sanctionner que l’union de deux personnes en vue de la procréation − et non un quelconque rapport amoureux qui, demain ou la semaine prochaine, pourrait tout aussi bien unir un père et sa fille, un frère et sa sœur, une grand-mère et sa petite fille, etc. Notre antidémocrate conséquent y verra une preuve supplémentaire de ce que ce système ne connaît pas de limites, et qu’avec lui, tout est possible. Mais par ailleurs, il lui sera indifférent qu’une telle loi, si exécrable soit-elle à ses yeux, soit adoptée par un tel système : car si ce dernier est illégitime, sa loi n’a pas plus de sens ni de valeur que le commandement d’un tyran ou la lubie d’un despote. Les chrétiens des premiers siècles ne s’offusquaient pas de ce que Néron, Caracalla ou Héliogabale prétendissent épouser leurs étalons, leurs sœurs, ou l’esclave le mieux membré de l’Empire. Le fait d’utiliser le terme « mariage » et d’en faire une « loi » n’y change rien, puisqu’il ne s’agit que de mots.

Longtemps, les catholiques français qui voulaient se marier ne sont allés devant le maire qu’à contrecœur, à reculons ou, au mieux, sans accorder à ce « mariage civil » la moindre espèce d’importance. Ils y étaient contraints sous peine de sanctions pénales, voilà tout. Par suite, ils n’auraient pas été choqués que cette formalité disparaisse, ou qu’on modifie sa dénomination, ou que l’on étende démesurément son champ d’application. Si, aujourd’hui, ils sont mortifiés, alors même que chacun connaît l’instabilité de la loi et la tendance générale de la législation, c’est parce qu’ils ne savent plus vraiment où ils en sont, et qu’ils persistent à considérer comme légitime un régime qui les laisse vivre mais prend le contre-pied de toutes leurs valeurs, et qui le fera de plus en plus. Et parce qu’en le reconnaissant pour légitime, ils acceptent du même coup d’endosser la responsabilité de ses décisions et d’être, en tant qu’ils participent à la souveraineté, les auteurs de la législation que par ailleurs ils condamnent de toutes leurs forces. « On ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre », enseigne la sagesse populaire. S’ils envisageaient sérieusement la question du politique, de ses rapports avec l’éthique et la loi naturelle, sans doute les catholiques français pourraient-ils considérer différemment, eux aussi, la vraisemblable légalisation du mariage homosexuel.[/access]

Les islamistes ne sont pas innocents

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Innocence of Muslims déchaîne la colère du monde musulman

Innocence of Muslims déchaîne la colère du monde musulman

Les troubles très graves qui agitent le monde musulman semblent accréditer la validité de la thèse d’Hans Magnus Enzesberger, auteur allemand du Perdant radical, pour qui la civilisation arabo-musulmane, après l’âge d’or des califats du VIIIe au XIIe siècle, ne semble aujourd’hui plus capable de compenser son relatif déclin qu’en développant sa propre version du choc des civilisations et en laissant son destin entre les mains des minorités les plus agressives. La faiblesse et l’opportunisme des gouvernements mais aussi la versatilité et la propension à l’hystérie des opinions publiques le montrent.

En outre, cette flambée de violence qui s’est immédiatement dirigée contre les Etats-Unis démontre non seulement l’inanité de la politique étrangère adoptée par Barack Obama dans l’esprit du célèbre discours du Caire mais également celle des pays européens vis-à-vis des pays arabes en pleine ébullition depuis 2011. Mortifiés par leur incapacité à prévoir les bouleversements qui ont renversé les vieilles dictatures pro-occidentales qui régnaient jusque-là, les élites politiques et intellectuelles occidentales se sont empressées de célébrer l’avènement de la liberté et de la démocratie dans des régions dont elles ont voulu ignorer l’instabilité et où elles ont refusé de considérer l’absence problématique de barrière entre la société civile[1. Et à plus forte raison le pouvoir politique.] et le monde religieux, lui-même « politiquement » dominé par l’extrémisme.

Cet aveuglement place les pays d’Europe et les Etats-Unis dans une situation surréaliste puisque leurs fragiles tentatives de renouer des liens diplomatiques au sein du monde arabe, après la vague révolutionnaire de 2011, viennent d’être balayées par une vidéo dont la stupidité égale sans peine celle des épisodes les plus ineptes de la série Jackass (mais Jackass parvient quelquefois à être drôle), et qu’on ne pourrait décrire qu’en essayant d’imaginer un improbable mélange entre Benny Hill (pour l’humour), Marc Dorcel (pour le côté polisson et la qualité de la réalisation) et une version bouffonne et mahométane de La dernière tentation du Christ. Le résultat est affligeant, plus encore si l’on considère que ce navet aurait quand même coûté la bagatelle de cinq millions de dollars, réunis par quelques généreux financiers qui, même s’ils espéraient faire ainsi un « coup médiatique », auraient tout intérêt à virer leur comptable et à mieux choisir leurs amis. Cinq millions de dollars pour une vidéo Youtube ça fait un peu cher. Si on se rappelle que Le projet Blair Witch avait coûté en son temps entre 50 et 75000$ (pour en rapporter 249 millions), on peut considérer nos richissimes spécialistes de l’agit-prop comme de sacrés pigeons. On se demande d’ailleurs bien à quoi ont pu servir ces millions. Ni Di Caprio, ni Brad Pitt ne semblent avoir participé au film, même pour un petit rôle, et l’espèce de débile à tête de surfeur extatique qui est censé incarner Mahomet ne semble pas justifier un cachet de quelques millions de dollars. Soit ce film est une entreprise originale de blanchiment de narco-dollars, soit le coût de location des studios a explosé aux Etats-Unis, soit ceux qui ont financé le machin sont vraiment des ab…, enfin des gens qui ne regardent pas à la dépense. Je penche quand même pour la troisième solution.

Il reste que cet étron filmé aura réussi à trouver son public et ravi, au sein du monde arabe, des foules d’excités qui n’en demandaient pas tant et ont, bien entendu, profité de l’occasion pour poser en victimes et se livrer à quelques tueries de bon aloi. Des milliers de vidéos toutes plus affligeantes les unes que les autres sont déversées chaque jour par cette benne à ordure numérique qu’est parfois Youtube. Il est cependant assez rare que celles-ci entraînent des lynchages et des assassinats. Les violences extrêmes auxquelles des foules meurtrières se sont livrées en prenant pour prétexte la diffusion de ce très pathétique Innocence of Muslims auront tragiquement démontré une dernière chose : c’est qu’aujourd’hui le ridicule peut tuer.

*Photo : Jezza

Affaire Millet : la réaction du libraire bruxellois Marc Filipson

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Le libraire bruxellois Marc Filipson a souhaité réagir à la brève de notre ami Patrick Mandon parue le 15 septembre dans nos colonnes sous le titre : « Affaire Millet : Marc Filipson, un vaillant censeur belge ».
Même si son point de vue ne nous convainc guère, même si ce texte est loin, comme l’espère son auteur de « mettre fin à la polémique », même si son appel à l’interdit professionnel nous fait, pour reprendre ses termes « froid dans le dos », ces désaccords sont exprimés en termes très courtois, c’est donc bien volontiers que nous lui donnons la parole. Pour nous, le droit au débat entre gens civilisés est un et indivisible.

La rédaction

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Bruxelles, le 17 septembre 2012

Le 11 septembre 2012 Marc Filipson, patron des librairies Filigranes à Bruxelles, publiait ce communiqué sur la page Facebook de sa librairie :

« Nous avons toujours été partisans de la liberté d’expression. Mis à part les ouvrages négationnistes, rares sont les références qui se sont vu refuser les rayons des librairies Filigranes. Ce matin j’ai ordonné le renvoi de toutes les copies de l’ouvrage de Richard Millet « Langue fantôme suivi d’Éloge littéraire d’Anders Breivik ».

Nous nous portons en faux contre les thèses qui y sont développées. Nous saluons, à l’instar de dizaines d’auteurs, l’article de l’écrivaine Annie Ernaux dans Le Monde qui dénonce, notamment, « …des propos qui exsudent le mépris de l’humanité et font l’apologie de la violence au prétexte d’examiner, sous le seul angle de leur beauté littéraire, les « actes » de celui qui a tué froidement, en 2011, 77 personnes en Norvège »

L’idée que Richard Millet est toujours éditeur chez Gallimard me fait froid dans le dos.

La publication de ce message a suscité des centaines de soutiens positifs ainsi que des dizaines de critiques. Nous remercions les nombreux clients, partenaires et auteurs qui ont cautionné notre démarche. Pour mettre fin à la polémique, la librairie Filigranes souhaite apporter quelques précisions :

1) La décision annoncée sur la page Facebook expliquait que l’ouvrage, reçu automatiquement via le mécanisme de « l’office », était renvoyé à l’éditeur pour ne pas le cautionner et lui faire subir toute mise en avant. Le livre reste disponible en téléchargement sur la plateforme numérique de Filigranes http://filigranes.epagine.fr/ ainsi que sur commande.

2) Il s’avère, rétrospectivement, que l’annonce publique du retrait a provoqué le résultat inverse de celui escompté. En soutenant les auteurs signataires de l’article d’Annie Ernaux dans Le Monde nous accordions à cet ouvrage une publicité superflue. Nous aurions dû simplement le retirer de la vente sans communication particulière.

3) En tant que librairies indépendantes, nous réclamons le droit de proposer à la vente les livres que nous souhaitons. Nous proposons à ce jour plus de 180.000 références dans notre magasin de l’avenue des Arts. Comme explicité, nous ne refusons aucune commande d’ouvrage pour autant qu’il soit disponible chez l’un de nos fournisseurs.

4) La dénomination de « censeur », utilisée par certain organe de presse et autres commentateurs est inappropriée. Nous n’interdisons pas la vente de cet ouvrage. Nous avons tout bonnement décidé de ne pas l’exposer dans nos rayons. Cela fait partie des privilèges, voire des obligations, de tout libraire qui veut exercer son métier en toute indépendance.

Rythmes scolaires : le jour où Vincent Peillon a démissionné

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Et si Peillon démissionnait lâché par Ayrault ?

Et si Peillon démissionnait lâché par Ayrault ?

Vincent Peillon descendit les marches de Matignon avec soulagement. Jean-Marc Ayrault avait accepté sa démission. Son court passage rue de Grenelle achevé, il allait s’envoler pour une contrée lointaine où on ne connaissait pas son visage. Ses débuts au ministère de l’Education Nationale n’avaient pourtant pas si mal commencé. Même si tous les profs n’étaient pas enchantés par la fin de la défiscalisation de leurs heures supplémentaires, qui profitait avant tout à leur catégorie, ils n’en tenaient pas rigueur à leur ministre, tout heureux de ne plus être la cible facile et habituelle des gouvernements de droite. D’ailleurs, cette fois-ci, ce ne furent pas les enseignants ni leurs syndicats qui obtinrent le scalp du ministre de l’Education nationale.

Deux semaines plus tôt, Vincent Peillon était invité au journal de 20h de France 2. Ses consultations sur le dossier des rythmes scolaires étaient achevées et la décision avait été finalement prise, en concertation avec l’Elysée et Matignon, de ne pas bouleverser le calendrier des vacances d’été ni celui de la journée scolaire. Seule, la semaine de quatre jours et demi était préconisée à la place de celle de quatre jours. Pujadas lui fit remarquer ironiquement : « la montagne, monsieur le ministre, a t-elle accouché d’une souris ? » Peillon, s’emporta quelque peu : « Monsieur Pujadas, nous avons pesé les avantages et les inconvénients. Imposer une journée scolaire plus courte aurait posé des problèmes de garde à beaucoup de familles dans la seconde partie de l’après-midi, sachant que des activités péri-scolaires ne pouvaient pas être assurées dans toutes les communes, surtout les petites, notamment dans les zones périurbaines et rurales où se concentre une grande partie de la pauvreté en France. D’autre part, réduire les vacances d’été posait des problèmes aux parents qui avaient des difficultés à prendre des vacances ensemble avec leurs enfants. Il ne nous a pas paru urgent de poser des difficultés à l’industrie française la plus dynamique, celle du tourisme. Mais favoriser la semaine de quatre jours fut une erreur du précédent quinquennat, nous conseillons donc aux conseils des écoles de revenir à une semaine de quatre jours et demi. » Pujadas revint à la charge : « Mais alors, toutes les préconisations des chronobiologistes, des spécialistes du rythme des enfants, vous ne les entendez plus ? » C’est alors que Vincent Peillon prononça la phrase qui déclencha la tempête qui allait avoir raison de son séjour rue de Grenelle : « Le rythme des enfants, il y a d’autres manières de le rendre plus harmonieux, monsieur Pujadas. Notamment avec l’aide des parents. Trop d’enfants, et même d’adolescents, ne dorment pas assez alors qu’ils doivent se rendre à l’école le lendemain matin. C’est le devoir des parents de s’assurer d’un sommeil suffisant. Croyez-moi, monsieur Pujadas, si tous les parents envoyaient leurs enfants au lit, loin des écrans, après votre journal télévisé, ce sujet des rythmes scolaires ne reviendrait pas comme un marronnier à chaque nomination d’un ministre de l’Education ».

Dès le lendemain, la chasse au Peillon avait été ouverte. Jean-Jacques Hazan, président de la FCPE, s’étrangla de rage au micro de Jean-Michel Aphatie, dénonçant « une honteuse prise à partie des parents d’élèves, partie intégrante de la Communauté éducative ». Noël Mamère prit le relais : « Tout cela me rappelle les heures les plus sombres du sarkozysme lorsqu’on organisait la chasse aux pauvres ». Personne n’osa malheureusement demander au député vert au nom de quoi les parents pauvres (sic) étaient davantage ciblés que les parents aisés. Mamère fait peur, c’est bien connu. Du côté droit, ce n’était guère mieux. Copé et Fillon, en pleine campagne pour la présidence de l’UMP rivalisèrent de mauvaise foi en taclant l’immobilisme du gouvernement, eux qui avaient eu dix ans pour s’atteler au sujet, et dénoncèrent la tentation socialiste de toujours vouloir tout régenter, y compris l’heure de coucher des enfants. Ils furent rejoints par la PEEP, association de parents d’élèves ancrée à droite, qui évoqua une attaque sans précédent contre les parents, qui doivent être des partenaires et non des adversaires. Peu à peu, le rouleau compresseur médiatique avançait devant le pauvre Vincent Peillon, lequel semblait pieds et poings liés. De Pascale Clark à Christophe Barbier, du Figaro à L’Huma en passant par le Grand Journal de Canal +, le ministre de l’Education nationale était devenu la tête de turc préférée des médias. A l’Assemblée nationale, de nombreux députés socialistes épanchaient leur malaise dans la salle des quatre colonnes. Le Canard enchaîné citait plusieurs ministres qui balançaient amicalement sur leur collègue. Tant et si bien qu’au bout de quelques jours, on avait l’impression que tout le monde désapprouvait les propos de Peillon. Un sondage, pourtant, réalisé vingt-quatre heures après l’intervention du ministre, démontrait que 78 % des personnes interrogées étaient d’accord avec lui. Seulement relayé par La Croix, il ne fit pas le poids face au choeur des associations « représentatives », des syndicats enseignants qui les soutenaient par tactique – à la notable exception du SNALC – et du tout-Paris médiatique.

Peillon était rincé mais pas mort. Ceux qui allaient avoir sa peau ne furent paradoxalement pas ceux qui l’avaient attaqué en premier. Mais ses soutiens. Au bout de quelques jours, en effet, après avoir enregistré le soutien d’André Gérin, de François Bayrou et de son collègue Manuel Valls, d’autres renforts plus encombrants vinrent lui compliquer la tâche. Henri Guaino, et Lionnel Luca, c’était déjà beaucoup. Christine Boutin et Nicolas Dupont-Aignan, c’était bien trop. Le communiqué de Marine Le Pen fut, quant à lui, envoyé deux heures avant qu’il ne descende les marches de Matignon, sa démission acceptée. Les deux heures les plus longues de sa vie.

*Photo : Francois Hollande

Ndlr: Ce texte relève (bien sûr) de la politique-fiction.

Richard Millet en grandes lignes

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Richard Millet face à Annie Ernaux dans l'affaire Breivik

Richard Millet face à Annie Ernaux dans l'affaire Breivik

C’est dans les trains que Richard Millet vit ses plus grandes expériences existentielles. Soit qu’il remarque qu’il est le seul « Blanc » à bord, comme dans la station R.E.R. de Châtelet-les-Halles, ce qui lui vaut, en plus de certains délits d’opinion dont il s’est rendu coupable ces derniers temps, quelques soucis avec le Culturel (dont certains ont quand même demandé sa tête), soit qu’il prenne le Thalys pour se rendre en Hollande à une rencontre d’écrivains, et qui, au-delà de la corvée culturelle que ce genre de chose représente pour lui, est l’occasion de maugréer contre à peu près toute la France contemporaine, cette « nation consensuelle, c’est-à-dire insignifiante », le multiculturalisme triomphant, les auteurs à la mode et notamment ceux qui portent une boucle d’oreille, les abrutis qui lisent L’Equipe, l’opprobre qui n’en finit pas de tomber sur lui et dont il goûte, avec une certain orgueil masochiste, les délices inavouables, mais aussi d’évoquer la femme qu’il essaye de quitter et celle qu’il pourrait rencontrer au cours de ce voyage, et grâce à laquelle il redonnerait, entre une toile de Rembrandt et une page de Chateaubriand, sens à celui-ci.

Le train, comme ce qui permet de faire défiler les paysages autant que les états d’âmes. Le train, dont la vitesse et le rythme ne sont rien d’autre qu’une métaphore du style de Millet lui-même. Ses grandes lignes envoûtantes, ses subtils aiguillages qui nous font bifurquer d’une voie, ou d’une voix, à l’autre, sans crier gare. Le texte est conçu précisément comme une gigantesque voie ferrée qui peut donner lieu à plusieurs trains, plusieurs voyages, plusieurs femmes, et le tout, c’est l’art de cet écrivain sublime, sans que la lisibilité n’en soit jamais altérée. Le train qui permet les fuites et les fantasmes comme dans le Rigodon de Céline ou Le Train de Simenon. Le train qui autorise justement toutes les digressions fantasmatiques, historiques, idéologiques, qui sont autant de matière romanesque et font que c’est là, dans le récit, que l’auteur du plus que discuté Éloge littéraire de Anders Breivik. Cet essai dont on a dit ailleurs le caractère prévisible, affecté, pour tout dire bâclé, objet de scandale seulement pour les culs-bénis et les castrés de la terre, ce qui ne serait au fond pas si grave si ce n’étaient eux, infâmes pétitionnaires, qui tiennent les rênes du Culturel, se révèle le plus littéraire et donc le plus convainquant. Le train, enfin, où l’espace devient du temps et où le temps devient de l’amour – un peu comme le propre livre de Millet, Ma vie parmi les ombres, grand parmi les grands, et qu’il évoque ici sans doute sous son titre initial : Le temps devenu amour.

En vérité, tout est amour chez cet auteur qu’on dit rempli de haine et raciste accompli. Mais d’amour adulte, mature, conscient que rien n’est simple et surtout pas la relation avec autrui. « Mon prochain demeure un ennemi potentiel autant qu’une bouleversante épiphanie ; il arrive que ces deux occurrences se confondent : cela s’appelle l’amour. » D’amour qui commence toujours avec le rêve et ne cesse jamais de s’en nourrir – « et parce que j’avais longtemps rêvé à l’amour avant de le connaître et continué à le rêver pendant que je le vivais ». D’amour qui sans le rêve ne serait rien – tout comme l’attention aux êtres, aux choses, aux terres étrangères. Aimer une avenue grâce à son nom, un pays grâce à son art, une culture grâce à son rapport affirmé avec l’éternité – voilà ce qui anime depuis toujours l’auteur honni de Lauve le pur et qui est la marque de la vraie humanité. Aimer la Hollande grâce à Spinoza, aux toiles de Ruysdael, aux éloges de Paul Claudel et au chef-d’orchestre Bernard Haitink qui a su si bien diriger Bruckner. Et dès lors, faire coïncider les nouveaux paysages avec les anciens, les intérieurs hollandais, dans lesquels « ce qui se dérobe au domestique [demeure] sensible en tant que secret » avec les anciennes maisons sombres et froides de l’enfance, « vivre revenant à donner son rythme personnel à la rencontre entre la lumière du dehors et celle qui nous vient de Dieu» – et Siom restant encore et toujours le monogramme de la mémoire et de l’émotion.

Lier, enfin, le visage de la femme quittée, Alix, avec celui de la femme rencontrée, Elsje, et de cette confrontation intérieure, ou d’intérieur, d’intérieur avec deux femmes, redonner sens au désir, chance à l’amour, âme au corps – retrouver « la vérité dans un autre corps et une autre âme, et en attendant, aller voir l’envers du décor nocturne, chercher la vérité de cette ville, comme dans toute ville où nous savons que nous ne resterons pas et dont nous sommes alors capables de saisir le meilleur, c’est-à-dire son étrangeté, laquelle nous renvoie à la nôtre, à cette qualité d’étranger non seulement juridique mais aussi existentielle… ». Chez Millet, l’altérité n’a jamais été rien d’autre que ce qui nous rappelle à nos racines et leur redonne un peu plus d’intensité. Est-ce cela que nos citoyens zombies du monde lui reprochent ? Tenir à l’horizon en même temps qu’à l’enracinement ? Ne lâcher ni l’un ni l’autre ? Oser le chant de la terre ? En vérité, seul celui qui a un credo terrien peut comprendre les credo et les terroirs des autres et saisir ce qu’il y a la fois d’universel et d’incompatible entre eux.

Et c’est à ce moment-là que, l’espace et le temps commençant à flotter, l’aller et le retour se confondent en un même voyage d’une même vitesse où l’on ne sait plus si l’auteur est revenu à Paris, dans son appartement du XIII ème arrondissement, et avec cette remarque si juste « qu’un appartement est un lieu ou se retirer, où disparaître, même », ou s’il a fait un détour par Bruxelles, le temps d’un dîner avec un ami mélomane, dont l’épouse, malade, va bientôt mourir – et qui constitue l’une de ces parenthèses mortuaires, et pourtant si vivantes, si en adéquation avec la vraie vie, qui scandent et déchirent les grands récits de Millet.

Entre temps, il aura repris le R.E.R et aura assisté, entre Denfert-Rochereau et Robinson, à une scène de racisme ordinaire où un groupe de Noirs, en rivalité avec un groupe de Maghrébins, prendra à partie une jeune fille blonde perdue dans la musique de son MP3, quoique protégée par celle-ci, puis une Rom donnant le sein à son enfant. Il verra l’un des Noirs se livrer à des mots et des gestes dont l’obscénité fera pleurer la seconde, le tout sous le regard hautain d’une autre jeune fille, musulmane et voilée, celle-là, et dont l’appartenance religieuse aura intimidé le banlieusard et ses frères d’armes, ces derniers préférant alors faire diversion et fusiller du regard l’ancien Phalangiste chrétien qui a osé soutenir les leurs. Pages remarquables qui en disent mille fois plus long, et pour la raison qu’elles sont romanesques et non pamphlétaires, littéraires et non idéologiques, sur l’état de la société, sa violence latente et « cette proximité extraordinairement lointaine qu’est le racisme ». Seule la littérature permet, comme Mille semble en être fort conscient à ce moment-là, de « rétablir une juste distance entre le monde et [lui] ; non que la littérature soit un filtre ou un balcon d’où observer l’existence » mais parce que « le style permet néanmoins cette distance, ce biais, ce différé sans lequel les choses et les hommes nous apparaîtraient dans une étrangeté insoutenable ; il est l’ombre où tout devient perceptible dans sa vérité. » Et c’est pourquoi à l’homme de l’ombre, les spots ne peuvent que faire du mal.

Richard Millet, Intérieur avec deux femmes, Editions Pierre-Guillaume de Roux, août 2012, 144 pages, 16,90 euros.

2013, année sabbatique

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J’ai fait un rêve l’autre nuit : 2013 était décrétée année sans « affaires ». Je ne parle pas ici de l’affairisme, des financements occultes politiciens, des emplois fictifs, du sang contaminé, des ballets roses ou du petit Grégory, qui sont la moelle et font le sel de notre République. Non, je veux parler de « l’affaire des affaires » qui mine la vie intellectuelle depuis au moins quinze ans, fait couler beaucoup d’encre pour rien, et vendre beaucoup de papier à la presse.

Aussi loin que mes souvenirs de lecteur conscient remontent, il y a toujours eu une « affaire » à se mettre sous la dent, en toute saison. Il y a eu une affaire Camus, une affaire Finkielkraut, une affaire Nouveaux réactionnaires, une affaire Dantec, une affaire Houellebecq, une affaire Soral-Dieudonné, une affaire Zemmour, une affaire Kundera, une affaire Taguieff, trois cent soixante-deux affaires Nabe, une affaire Deutsch, une affaire Millet et j’en passe, et j’en oublie, et il faudrait enfin que je pense à en demander à Daeninckx, Laure Adler ou Pascale Clark la liste complète.

Je crois que maintenant que le ménage avait été fait et qu’il ne restait plus le moindre mouton noir dans les rues de Saint-Germain-des-Prés, nous décidions collectivement de passer à un autre sport sans risque.
Ainsi, en 2013, dans mon rêve, Finkielkraut défendait les Palestiniens, Millet embrassait l’islam, Camus devenait bénévole à la CIMADE, Zemmour dealait dans un « quartier », Taguieff dénombrait les agressions de citoyens français noirs, Nabe fait son alyah, Dantec militait au PS, et Elisabeth Lévy refusait le débat « parce qu’à la fin c’est fatigant, j’veux dire ». Enfin, chacun s’indignait.

Pour le reste, Benoît XVI s’affirmait contre le Sida, Tariq Ramadan athée, Michel Onfray cistercien et Marine Le Pen fleuriste.

J’ai fait un rêve l’autre nuit : 2013 était ennuyeux comme la pluie.

La Convention des droits de l’enfant : une perversion démocratique

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La Convention des droits de l'enfant agace Finkielkraut et Théry

La Convention des droits de l'enfant agace Finkielkraut et Théry

Jean-Pierre Rosenczveig, président du Tribunal pour enfants de Bobigny, est une figure incontournable de la gauche judiciaire et médiatique. Notre quasi-homonymie m’avait d’ailleurs valu quelques tracas, il y a plus de trente ans : l’hebdomadaire d’extrême droite Minute m’avait confondu avec lui dans une sombre affaire de pédophilie impliquant également quelques hommes politiques de premier plan, qui s’est révélée pure calomnie…
Cette proximité patronymique et − qui sait ? − la possible existence d’un ancêtre commun enfoui dans un vieux cimetière juif abandonné en Galicie ne sauraient cependant m’inciter à l’indulgence envers ce personnage qui incarne, en France, la détestable idéologie dite des « droits de l’enfant ».
J’entends déjà les hauts cris des bigots et dames patronnesses de la bien-pensance altruiste : « Et pourquoi les enfants n’auraient-ils pas droit à des droits ? Ne sont-ils pas des êtres humains comme vous et moi ?» Pour ceux-là, la Convention des droits de l’enfant, adoptée par l’ONU en 1989 et ratifiée par la France en 1990, est une avancée majeure en ce qu’elle a mis fin à l’oppression dont les enfants ont été victimes au sein de familles soumises à la patria potestas, au pouvoir patriarcal absolu !

Pourtant, dès sa ratification par la France, cette convention a fait l’objet de vives critiques. Celles-ci n’étaient pas le fait de tenants d’une conception traditionnaliste de l’ordre familial (pour faire bref, des « réacs »), mais de personnalités plutôt marquées à gauche.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, dans la livraison de la revue Esprit de mars-avril 1992, la sociologue Irène Théry dénonçait cette dérive théorique et pratique qui, au prétexte de reconnaître l’enfant mineur comme une personne à l’égal des adultes, le propulsait au statut de « sujet de droit » sans qu’il ait les moyens physiques ou intellectuels d’assumer les conséquences de l’exercice réel de ces droits. « Dans la tradition de la protection, écrivait Irène Théry, celle qui se réclame de la philosophie des droits de l’homme, l’idée fondamentale est celle d’éducation et d’instruction. Si l’homme est par essence un être libre, il ne le devient véritablement qu’en accomplissant le processus éducatif qui le fait accéder à l’autonomie et a la responsabilité […] La minorité ne maintient pas l’enfant dans le non-droit, elle signifie que s’il est titulaire de ces droits dès sa naissance, il ne saurait être sommé de les exercer immédiatement lui-même. » Or, cette Convention internationale des droits de l’enfant ne se limite pas, ce qui aurait été louable, à enjoindre les États signataires à bien traiter les enfants de leur peuple (santé, éducation, travail etc.), mais elle octroie aux mineurs des prérogatives jusque-là réservées aux adultes : liberté d’opinion, d’expression, de religion, d’association). Et cela dans le cadre des lois en vigueur dans les pays signataires. Supposons, par exemple, qu’un enfant fasse usage de sa liberté d’expression (article 12 de la Convention) pour tenir des propos relevant du délit d’incitation à la haine raciale. Au pénal, il comparaîtra devant le juge des enfants (peut-être Jean-Pierre Rosenczveig…) qui prendra des mesures « éducatives » à son encontre, mais ce sont ses parents, ou ses représentants légaux, qui seront condamnés, au civil, à réparer le préjudice subi par les victimes… C’est ainsi que l’on en vient à cette absurdité de la création de sujets de droit irresponsables !

Alain Finkielkraut, dans une tribune publiée par Le Monde, le 20 janvier 1990, s’en étranglait de rage: « Traiter l’enfant à égalité avec l’adulte, affirmer qu’il est responsable de ses actes, qu’il faut le croire sur parole et prendre ses adhésions pour argent comptant, ce n’est pas le respecter ou le défendre, c’est garantir l’impunité à ceux qui le manipulent […] Voir en lui une personne achevée et non une personne en devenir, c’est, sous l’apparence du libéralisme le plus généreux, lui dénier férocement la légèreté, l’insouciance, l’irresponsabilité, qui sont ses prérogatives fondamentales, pour l’exposer, alors qu’il est sans défense à tous les conditionnements et à toutes les convoitises. »

Cette idéologie des « droits de l’enfant » s’est développée, dans les années 1960-1970 dans les pays anglo-saxons, dans le sillage du féminisme, comme une extension du domaine de la lutte des dominés au sein de la famille contre les dominants, au premier rang desquels on trouve, bien entendu, le mâle blanc hétérosexuel, qui n’a même pas l’excuse d’avoir lui-même subi une oppression liée à sa race ou à son orientation sexuelle. Elle participe de cette extension à l’infini du modèle démocratique, qui voudrait appliquer à la famille le principe du « one man, one vote » : pourquoi, en effet, si les enfants sont dotés de droits égaux à ceux des adultes, devraient-ils encore être soumis à cet archaïsme obscurantiste nommé « autorité parentale » ? Devrais-je subir un procès en totalitarisme familial si je fais acte d’autorité en exigeant, par exemple, que mes enfants respectent l’heure des repas décidée par moi sans avoir, au préalable, organisé un débat suivi d’un vote à la majorité sur cette importante question ?

Tout cela est d’autant plus désolant que, dans le même temps où les mineurs se voyaient solennellement accorder des droits par l’ONU, leurs espaces de liberté et d’autonomie se réduisaient comme peau de chagrin. Oui, je l’affirme sans détour : l’enfant de ce début du XXIe siècle est moins libre que celui de ma génération, celle née dans les années quarante du siècle dernier. J’ai souvenir de la honte de ce camarade de CP, que sa mère anxieuse venait récupérer chaque jour à la fin des classes, alors que nous nous égaillions en petits groupes sur ce fameux chemin des écoliers nous conduisant, avec force détours, vers le foyer familial. Ou de la détresse de ce camarade de lycée, fils d’une grande famille de la bourgeoisie lyonnaise, qu’un chauffeur de maître venait cueillir dans une DS noire dès la sortie, l’empêchant ainsi de se livrer, comme ses copains, à de coupables activités urbaines hors de la vue des pions et des parents… Aujourd’hui, c’est en rangs serrés que parents et nounous s’agglutinent chaque après-midi à la porte des écoles, faisant en sorte que le contrôle panoptique des adultes sur les enfants ne subisse aucune interruption. Il est bien loin le temps où enseignants et animateurs de mouvement de jeunesse pouvaient se permettre d’éduquer les enfants à l’autonomie en les laissant, par exemple, partir à l’aventure dans la campagne pour trois jours munis d’une boussole, d’une carte d’état-major et du minimum de nourriture leur permettant la survie. S’ils se risquaient aujourd’hui à ces pratiques, ils auraient de fortes chances de se retrouver en correctionnelle. Si j’étais enfant, mon choix serait vite fait entre mes droits et ma petite part de liberté. Mais il semble que nos paladins des droits de l’enfant n’aient même pas songé à solliciter l’avis des mômes à ce sujet.[/access]

*Photo : Hervé KERNEIS

Mariage gay : Derrida avec Monseigneur Barbarin

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Selon le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon le mariage homosexuel ouvrirait la voie à la polygamie et à l’inceste. « Après, ça a des quantités de conséquences qui sont innombrables. Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera ».

Barbarin est un bon lecteur de Derrida. Dans une interview qui commence comme un célèbre chapitre du Contrat social, notre grand déconstructeur déclarait[1. in Le Monde daté du 19/08/04] : « Si j’étais législateur, je proposerais tout simplement la disparition du mot et du concept de « mariage » dans un code civil et laïque. Le « mariage », valeur religieuse, sacrale, hétérosexuelle – avec voeu de procréation, de fidélité éternelle, etc. -, c’est une concession de l’Etat laïque à l’Eglise chrétienne – en particulier dans son monogamisme qui n’est ni juif (il ne fut imposé aux juifs par les Européens qu’au siècle dernier et ne constituait pas une obligation il y a quelques générations au Maghreb juif) ni, cela on le sait bien, musulman. En supprimant le mot et le concept de « mariage », cette équivoque ou cette hypocrisie religieuse et sacrale, qui n’a aucune place dans une constitution laïque, on les remplacerait par une « union civile » contractuelle, une sorte de pacs généralisé, amélioré, raffiné, souple et ajusté entre des partenaires de sexe ou de nombre non imposé.(…) C’est une utopie mais je prends date. »

Le monde selon NKM

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Nathalie Kosciusko-Morizet candidate à la présidence de l'UMP

Nathalie Kosciusko-Morizet candidate à la présidence de l'UMP

En juillet dernier, trois jours avant d’annoncer urbi et orbi ce que tant de Français attendaient avec la plus extrême impatience, sa candidature à la présidence de l’UMP, Nathalie (Kosciusko-Morizet) accordait à L’Express un long entretien, où elle jetait les bases de sa philosophie politique, et prenait, avec une volupté dont témoignent les photos, la pose de future Présidente de la République. « Quand je serai grande, je serai Présidente !… » Un entretien qui, rétrospectivement, peut être lu, au choix, comme une confession, un manifeste, un catéchisme ou un programme, d’autant plus cocasse que la donzelle ne se départit jamais du ton si délicieusement péremptoire qui la caractérise, mais d’autant plus effarant qu’elle dit tout haut ce que certains, à l’UMP, pensent tout bas…

N’ayant peur de rien, la petite Nathalie commence par un gros morceau, sans doute pour montrer qu’elle a l’étoffe d’une future dirigeante : la distinction droite/gauche. Pour elle, les choses sont claires – même si par ailleurs elle évoque à tout bout de champ la « complexité du réel ». La droite, ce sont trois « valeurs cardinales », le travail, l’autorité et la responsabilité. Voilà. Point final. Nathalie n’a que faire des distinctions oiseuses à la Tocqueville, à la Aron ou à la René Rémond, de l’opposition liberté/égalité, ordre/mouvement, réalisme/idéalisme, tradition/progrès, etc… Pour notre apôtre de la complexité simplifiée, tout se ramène à cette trinité. Travail. Autorité. Responsabilité. C’est la droite de Nathalie. Ce qui laisse supposer, soit, que la gauche – qui jusqu’à nouvel ordre est le contraire de la droite – se reconnaît dans des valeurs strictement opposées (paresse, laxisme, irresponsabilité ?), soit, que la droite possède les mêmes valeurs que la gauche, et donc, que la distinction n’existe pas vraiment, ou que ce que Nathalie appelle la droite est en fait la gauche, ou enfin, qu’elle ne sait pas vraiment ce qu’elle raconte. Ce qui, réflexion faite, constitue l’hypothèse la plus plausible, dans la mesure où ces trois valeurs ne sont pas beaucoup plus connotées idéologiquement que la couleur mauve ou le flan au caramel. Le travail, par exemple, celui de la devise du Maréchal, est aussi au cœur de la pensée marxiste, sans même parler de la rhétorique trotskiste et du merveilleux « Travailleurs, travailleuses » qui fit naguère la célébrité d’Arlette. L’autorité en tant que telle n’a jamais été contestée que par d’infimes segments du gauchisme, ceux que Lénine jugeait pour cette raison même victimes de la « maladie infantile du communisme ». Quant à la responsabilité, elle constitue un dénominateur commun à tous les systèmes politico-juridiques depuis Hammourabi, ce qui rend un peu délicat son éventuelle appropriation exclusive par l’UMP post-sarkozyste. Il y a quelques années, un essayiste malicieux s’était amusé à démontrer que, contrairement au lapin, le lièvre est de droite. Si loufoques fussent-ils, ses arguments paraissaient plus solides que ceux que pourrait avancer Nathalie pour prouver la consistance idéologique de sa trilogie. En somme, la droite de Nathalie ne l’est que par pure convenance. Elle a d’ailleurs le bon goût de l’appeler ma droite, sans doute pour préciser qu’elle se fiche au fond de savoir si sa droite à elle est bien de droite.

La seconde question sur laquelle Nathalie démontre sa maîtrise de la novlangue contemporaine est celle de l’identité. Celle de la France serait-elle en danger ? lui demandent les journalistes qui la confessent. « C’est une question majeure du monde contemporain », rétorque-t-elle aussitôt. « L’identité est un besoin, c’est aussi un capital dans la mondialisation ». Drôle de réponse ? La suite est encore plus bizarre, puisque Nathalie, toujours sur l’identité, développe l’idée qu’en matière de production, « aujourd’hui, on veut un produit qui nous ressemble, qui parle de nous ». C’est-à-dire ? Des automobiles fabriquées en Chine avec un prénom français ? Des nanocomposants californiens bleu-blanc-rouge ? De la viande hallal qui chante la Marseillaise quand on ouvre le paquet fraîcheur ? Tirez sur la languette, et la bobinette cherra ? Voilà en quoi, pour elle, l’identité est « une question majeure ». L’identité, à l’en croire, serait d’ailleurs une idée neuve en Europe. La nation française, assure ainsi notre historienne en herbe, est née « à la fin du XIXe siècle ». Ignorants que nous étions, qui évoquions Philippe Auguste et Bouvines, Saint-Louis, Jeanne-d’Arc ou Henri IV ! C’est sous Jules Grévy, au temps de Panama, de l’affaire Dreyfus et des Inventaires, que les Français ont pris conscience d’appartenir à la communauté nationale. « Notre identité à nous s’est largement forgée sous la IIIe République, autour de l’école, de l’armée et des grands moments politiques et démocratiques ». Avant ? La France, c’était peanuts, comme aurait dit Malherbe, un poète du XVIIe siècle à l’identité incertaine. Voilà pourquoi Nathalie milite résolument pour « une Europe plus intégrée », mettant tous ses espoirs dans « un grand moment démocratique, pourquoi pas l’élection du Président du Conseil européen au suffrage universel », ce qui serait « un grand pas pour l’identité européenne » – de même qu’il y a un peu plus d’un siècle, l’élection d’Émile Loubet à la présidence de la République fut elle aussi un pas gigantesque, décisif, dans la construction d’une identité française. Un grand saut, comme celui des cabris chers au général De Gaulle – et nous voici passés d’une identité à une autre, comme on change de chemise ou de passeport dans la jet-set mondialisée chère à Nathalie où l’on considère que la patrie, c’est là où on se trouve bien à un instant donné, en fonction de son intérêt du moment.

Et la souveraineté ? Pour Nathalie, « c’est un mot fondateur ». Mais manifestement, ce n’est qu’un mot. « Au XXIe siècle, être souverainiste au sens gaulliste, c’est-à-dire maîtriser notre destin, c’est être européen » : bref, c’est savoir renoncer à notre souveraineté pour la confier à d’autres, dans un grand ensemble dominé par l’Allemagne et par la haute finance. Nul doute en effet que De Gaulle aurait adoré ; et comme elle, sans doute le Général aurait-il considéré qu’avec de telles armes idéologiques, « la droite tient les concepts pour interpréter et transformer le monde contemporain » (et plus si affinités).
Transformer : voilà au fond le maître mot de Nathalie, à qui l’on a appris que conservatisme est un terme qui commence mal. Elle ne cesse de le répéter : « nous laissons le conservatisme à la gauche, qui en a à revendre ». Sa droite à elle « n’est pas conservatrice », « c’est une droite qui (…) fait le choix de la transformation ». Laquelle ? En mieux, ou en pire ? On verra. L’important, c’est de transformer. Et Nathalie de citer la phrase du Guépard que connaissent tous ceux qui ne l’ont pas lu : « il faut que tout change pour que rien ne change ». Très contente de son petit effet, elle ne s’aperçoit pas qu’elle vient de se contredire en faisant du slogan le plus radicalement conservateur qui soit la devise même de son sarko-modernisme. Car que dit-elle ? Qu’il faut que rien ne change. Rien d’essentiel en tous cas. Et pour assurer cet objectif de conservation absolue, on est prêt à sacrifier tout le reste : les apparences, les fioritures, les accessoires – c’est-à-dire, pour elle, le mariage hétérosexuel, l’identité nationale, la souveraineté de la France. Que tout change pour que rien ne change : le problème, c’est que Nathalie ne sait pas très bien ce qu’il faut sauver à tout prix. Elle semble n’avoir aucune idée précise de ce qu’est cet essentiel pour lequel elle est prête à fourguer tout le reste, sans remords. Ses seules « valeurs intangibles », c’est que tout est négociable –sauf le refus de « l’extrémisme », pour laquelle cette grande bourgeoise éprouve un mépris abyssal et définitif. Mais ce refus suffira-t-il à combler le vide idéologique criant dont témoigne ce succulent entretien ? A faire de cette chipie aux dents longues un véritable personnage politique, et à transformer Nathalie en Margaret Thatcher ? Les adhérents à l’UMP nous le diront bientôt.

*Photo : veni markovski