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Mia Love, une chance pour Mitt Romney

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Il n’y a pas que la bévue de Barack Obama après l’attentat de Benghazi qui pourrait le déstabiliser, il y a également Mia Love. Alors qu’une très large majorité de Noirs s’apprêtent à voter pour Obama, même si leur situation n’a jamais été aussi mauvaise, une jeune Afro-Américaine, maire de Saratoga, un village de fermiers près de Salt Lake City, s’est lancée avec une belle ardeur dans la campagne républicaine. Catholique convertie à l’église mormone, elle flirte avec les libertariens, est favorable à la suppression des Départements fédéraux de l’énergie et de l’éducation et milite pour le maintien du port d’arme.

Le rêve américain, Mia Love l’incarne et veut le préserver. « Mes parents, dit-elle, ont immigré dans ce pays avec dix dollars en poche et l’espoir que l’Amérique dont ils ont entendu parler existait bel et bien. Quand vinrent des moments difficiles, ils n’ont pas cherché l’aide de Washington, ils se sont débrouillés seuls. L’Amérique dans laquelle j’ai grandi était axée sur l’autonomie personnelle et la possibilité de vivre le rêve américain.  » Marquée par Ayn Rand que Paul Ryan cite volontiers, Mia Love est dorénavant une épine dans le pied d’Obama et un atout pour Romney : un peu de couleur dans le parti républicain ne peut que le servir. Les chaînes de télévision s’arrachent Mia Love. Qui résisterait à un tel patronyme ?

Alain Finkielkraut sur l’affaire Millet : « ce que ne peut pas la littérature »

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Alain Finkielkraut

Cyril Bennasar[1. Le titre de cet entretien est une référence à celui d’un ouvrage rassemblant, sous une forme écrite, une sélection des meilleures émissions « Répliques » de France Culture parmi celles consacrées à la littérature. Ce que peut la littérature, sous la direction d’Alain Finkielkraut, Stock, 2006.]. L’essai de Richard Millet intitulé Éloge littéraire d’Anders Breivik a déclenché plusieurs types de réactions : certains ont critiqué et réprouvé, d’autres (comme Annie Ernaux et Tahar Ben Jelloun) sont allés plus loin, en réclamant une action collective des écrivains Gallimard pour obtenir son éviction. On assiste là à un nouveau type de chasse aux sorcières, où ce n’est plus le pouvoir qui censure, mais des écrivains qui viennent demander au pouvoir, en l’occurrence l’éditeur, la tête d’un des leurs. Qu’en pensez-vous ?
Alain Finkielkraut. Dans l’article qu’il consacre à cette affaire et qu’a publié le journal Libération, Michel Crépu cite cette phrase admirable de Bernard Delvaille : « Je n’ai jamais hué personne. » Je voudrais que l’on puisse dire cela de moi : je me désolidarise donc des écrivains qui demandent la peau de Richard Millet. Et je salue le courageux refus par Antoine Gallimard de satisfaire l’instinct punitif de ces grandes consciences. Mais l’aversion pour les épurateurs ne suffit pas. La critique de la critique ne doit pas m’exempter d’une appréhension et d’une évaluation du texte lui-même.

Justement, que vous inspire ce pamphlet, à commencer par son titre ? Peut-on faire un éloge, même « littéraire », de Breivik ?
Le titre Éloge littéraire d’Anders Breivik m’a exaspéré.[access capability= »lire_inedits »] J’ai bien pensé qu’il ne fallait pas le prendre pour un ralliement et que Millet recherchait la palme de l’opprobre, qu’il éprouvait une étrange jouissance à être l’écrivain le plus haï de France. Mais j’ai trouvé ce narcissisme enfantin et, en l’occurrence de très mauvais goût. Ensuite, je me suis dit : « Il y a peut-être littérature sous roche. » J’ai donc surmonté mon irritation première et j’ai voulu lire. Et voici le premier paragraphe : « Au moment d’entreprendre ce qui pourrait être un éloge littéraire d’Anders Breivik, je voudrais qu’on garde à l’esprit que je n’approuve pas les actes commis par Breivik le 22 juillet 2011 en Norvège. » « Je n’approuve pas » est une formulation déjà singulière. Son minimalisme n’est pas à l’échelle des actes commis. Il ne s’agit pas de « n’approuver pas » : ces actes sont ignobles. Mais bon, admettons.
Je lis la suite : « C’est pourtant sur ces actes que je me pencherai, frappé par leur perfection formelle, donc, d’une certaine façon, et si tant est que l’on puisse les détacher de leur contexte politique voire criminel, par leur dimension littéraire, la perfection, comme le Mal, ayant toujours peu ou prou à voir avec la littérature. » Et là, je suis accablé.

Dans un sens, Millet commente la tuerie d’Utoya comme s’il s’agissait d’une scène de film. Est-ce cela qui vous accable ? Qu’il juge la forme de l’acte, indépendamment de son atrocité morale ?
Il y avait, hélas, une certaine perfection formelle dans les attentats du 11 septembre. Ces Boeings qui s’écrasent contre les deux tours jumelles symboles du capitalisme américain, c’était un spectacle qu’on ne pouvait pas s’empêcher, au sein même de l’horreur, de trouver fascinant. Et certains ont cédé au vertige. On connaît le texte de Baudrillard sur la fulgurance inoubliable de ces images, on connaît moins l’éloge de Stockhausen : « Ce à quoi nous avons assisté est la plus grande œuvre d’art jamais réalisée. » Je suis révolté par ce rapport purement esthétique au 11-Septembre (le sens du beau ne doit pas faire de nous de petits Néron), mais je comprends ce qui l’a rendu possible. En revanche, je ne vois nulle beauté de l’horrible dans le carnage de l’île d’Utoya. Quant à dire que la littérature a à voir avec le Mal ou que le Mal a toujours peu ou prou à voir avec la littérature, c’est faire bon marché du XXe siècle. Le Mal, au siècle des camps, a perdu pour toujours son aura luciférienne. Et il est dommage pour Georges Bataille que celui-ci ne s’en soit pas aperçu. Pour revenir à Breivik, il est allé sur une île tuer, les uns après les autres, de pauvres adolescents à bout touchant. C’est seulement abominable. J’ai une trop haute idée de la littérature pour accepter de la voir compromise ainsi. Millet oppose implicitement littéraire à littéral. Je veux bien, mais la littérature ne doit pas non plus être une insulte au sens commun, ou au sens moral. Elle mérite mieux.
Au demeurant, le même qui « n’approuve pas », qui semble désapprouver du bout des lèvres le crime de Breivik, n’a pas de mots trop durs, quelques pages, plus loin contre le pauvre DSK, qualifié de « terroriste socialo-priapique ». Cela me rappelle une conversation avec Philippe Roth, qui disait, parlant du Théâtre de Sabbath et de son héros, un infréquentable obsédé sexuel, que le procès que lui faisaient certains critiques était ridicule. Au regard de la réalité du mal, les actes de Sabbath, c’était du « kid stuff » (« des jeux d’enfants »). « Éloge littéraire d’Anders Breivik » d’un côté, dénonciation du terrorisme priapique de DSK de l’autre : je suis trop attaché à la littérature et à ce que les mots veulent dire pour accepter cette différence de traitement.

Même si de nombreux aspects de ce texte vous consternent, n’y a-t-il rien dans ces dix-sept pages qui mérite selon vous d’être défendu ?
Si, et c’est justement parce que certains passages sont particulièrement bienvenus qu’on ne peut que se désoler de les voir mêlés à des propos aussi détestables. Je pense, par exemple, aux quelques lignes ironiques que Millet consacre à la littérature policière scandinave qui, immanquablement, donne au crime le visage d’un « souchien » raciste à l’innocence le visage d’un immigré et au Bien celui d’un farouche défenseur blanc du multiculturalisme. C’est ainsi que des auteurs renommé pour n’avoir pas froid aux yeux camouflent la réalité sous le grand mensonge de la bigarrure heureuse.

Aujourd’hui, en Occident, quand on condamne le terrorisme islamiste, on s’empresse de faire valoir la politique de l’excuse : « Ce qu’a fait Merah est abominable, mais…» Dans le cas de Breivik, on condamne unanimement le crime, et l’on s’empresse de nous dire qu’il n’y a pas de cause, qu’il n’y a qu’un schizophrène paranoïaque ou un raciste néo-nazi. Comment analysez-vous cette différence de traitement ?
Tahar Ben Jelloun a affirmé qu’on ne pouvait pas, sous prétexte de littérature, se mettre dans la peau d’un monstre. Or, il y a quelques mois, Le Monde a publié en première page de son supplément littéraire une fiction intitulée « Moi, Mohammed Merah », et l’écrivain Salim Bachi, déjà auteur de « Moi, Khaled Kelkal », est entré, pour le quotidien de référence, dans la tête du tueur. Il ne le justifiait pas, certes, mais il poussait l’empathie jusqu’à écrire : « Donnez-moi vos avions et je donnerai mon scooter. Donnez-moi vos bombes et je vous donnerai le pistolet avec lequel j’ai tué ces gamins pour venger d’autres gamins tués par des paras israéliens ou français c’est la même chose vu du trou sans fond où l’on se trouve. » Mohammed Merah n’a pas tué autant qu’Anders Breivik, mais ce n’est pas l’envie qui lui manquait, et je ne crois pas qu’il y ait des « monstres de gauche » dont la révolte, certes égarée, aurait quelque chose de compréhensible, et des « monstres de droite », dont le comportement serait purement tératologique. Je ne fais pas ce genre de distinction.

Mais comprendre n’est pas justifier. Même les actes les plus horribles ont des causes. Peut-on renoncer à les comprendre parce qu’elles sont moralement inacceptables ?
Il y a toujours des « causes » mais, dans la logique de l’excuse, la cause devient le coupable. Elle ne doit jouer ni pour les uns ni pour les autres, ni pour Merah, ni pour Breivik. Dans le cas du 11-Septembre, Télérama , certes, n’avait pas sombré dans l’esthétisme, mais avait titré « L’Amérique victime de son hyper-puissance ». La cause était le coupable. Ce n’était pas vrai alors et ce n’est pas vrai non plus pour Breivik. Ce n’est pas le progrès de l’islam ou de l’islamisme en Europe qui est le coupable des massacres d’Oslo et d’Utoya, ni une idéologie multiculturelle (qu’on est en droit en effet de critiquer). Il faut rester obstinément arc-bouté à la tautologie. Le coupable est le coupable. Dans tous les cas.

Le pamphlet de Millet est condamné par un grand nombre de gens qui sont en désaccord radical avec lui, mais il est également jugé contre-productif par ceux qui partagent sa critique de l’islam et du multiculturalisme. Or Millet déclare, dans une interview publiée récemment : « Quand je parle de manière diplomatique, personne ne m’écoute. » Si son objectif était de tirer un signal d’alarme, ne l’a-t-il pas mieux atteint par le scandale que par le silence qui entourait ses écrits précédents ?
Il ne s’agit pas d’être diplomatique. Il s’agit d’être précis et intransigeant. L’objectif de Breivik était aussi de tirer un signal d’alarme. Et bien sûr, il a atteint le résultat inverse de celui qu’il espérait. Il en va de même pour Richard Millet, qui, contrairement à ce que soutient Renaud Camus, a versé dans la pure provocation. Pour attirer l’attention, il a créé le scandale. Cette logique de l’outrance ne peut plus être celle de la littérature car elle fait le bonheur des médias. Et le bonheur aussi de la bien-pensance. Après cette sortie, il sera plus difficile encore à ceux qui ne veulent pas se laisser intimider par « le parti dévôt », comme dit très justement Millet, d’ouvrir la bouche. Ils seront immanquablement renvoyés, par sa faute, au massacreur de Norvège.
J’ajoute que c’est bien précisément parce que nous sommes inquiets, parce que nous subissons sans cesse le chantage à l’islamophobie quand nous essayons de regarder la réalité en face, que nous devons expressément non seulement prendre nos distances avec Breivik, mais aussi marquer la répulsion totale que son acte nous inspire.

Certes, mais quand Richard Millet déclare : « Il m’arrive d’être le seul Blanc à la station RER de Châtelet-Les-Halles et cela me gêne », ces propos provoquent aussi un scandale et une réprobation générale. Or, ne permettent-ils pas également une libération de la parole chez des gens qui vivent la même chose et que la bien-pensance condamne au silence ?
Ce n’est pas du tout la même chose ! Cela n’a strictement rien à voir. Richard Millet a pu dire cela à la télévision à plusieurs reprises, notamment chez Taddeï dans son émission « Ce soir ou jamais ». Il part de cette expérience pour réfléchir à notre situation. Parmi ceux qui l’entendent, certains sont choqués, d’autres sont intéressés. En tout cas, ils l’écoutent. Et si une telle phrase faisait scandale à hauteur de l’Éloge littéraire d’Anders Breivik, il me verrait entièrement à ses côtés. Car il est faux de dire que cette phrase est raciste. Mais avec son pamphlet, Millet a franchi un pas supplémentaire et il a donné à cette phrase un éclairage « breivikien » qu’elle n’aurait jamais dû avoir.

On a retrouvé, dans le texte que Breivik a laissé, votre nom et une référence à votre critique du multiculturalisme. Assumez-vous une part de responsabilité dans les dérives criminelles de certains de vos lecteurs ?
Non. D’ailleurs je ne suis pas certain qu’il m’ait lu, si ce n’est dans la traduction fautive de l’entretien que j’ai accordé au journal Haaretz et qui a fait le tour d’Internet. Du reste, je suis, fort heureusement pour moi, en excellente compagnie : Breivik ne cite pas Hitler, mais Churchill et John Stuart Mill. Il se prend pour ce qu’il n’est pas : un défenseur de la civilisation européenne.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Congrès de Toulouse : le PS fait son Yalta

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Harlem Désir désigné dauphine de Martine Aubry au PS

Le PCUS existe encore. Il a changé de nom, déménagé à Paris rue de Solférino et s’appelle désormais le Parti socialiste. Sauf accident nucléaire, Harlem Désir devrait être le prochain premier secrétaire du PS à l’issue du congrès de Toulouse en octobre. L’ex-président de SOS Racisme a été désigné par Martine Aubry et Jean-Marc Ayrault dans la plus grande opacité et conduira une motion ratissant large, de Benoît Hamon à Pierre Moscovici.

Pour la Maire de Lille, Matignon et a fortiori l’Élysée, le but est de verrouiller le PS en s’assurant qu’il est un vrai parti godillot, hochant la tête dans le bon sens. Désir a l’avantage d’être lisse, de manier la langue de bois et ne pas occuper de réelle surface médiatique à la différence de Jean-Christophe Cambadélis, sniper de DSK recyclé auprès d’Aubry. Le n°2 devrait être Guillaume Bachelay, issu des rangs fabiusiens et devenu la « plume » d’Aubry. Pour le poste de porte-parole, on parle de deux fidèles de Hollande : Olivier Faure, parlementaire et conseiller à Matignon, flanqué de sa collègue députée Karine Berger.

Cette direction, instituée par le fait du prince, a pour seul objectif de tuer le débat idéologique au sein du parti. Les vrais maîtres à bord restent Aubry et Ayrault avec Hollande en coulisses, Désir n’étant qu’un homme de paille. Hollande craignait en effet une rébellion de l’aile gauche du PS et notamment de Benoît Hamon. Mais devenu ministre, ce dernier a remisé ses ambitions au vestiaire. Avec ses proches, il a intégré la motion Aubry-Ayrault en échange de 15 à 25% des postes dans les futures instances dirigeantes du PS.
La gauche du PS sera donc représentée par Emmanuel Maurel, soutenu par Marie-Noëlle Lienemann. Reste à savoir s’il ira au bout de sa démarche et se présentera contre Désir au poste de premier secrétaire. On peut aussi citer les motions de Gérard Filoche, Juliette Méadel, Constance Blanchard et même celle de… Stéphane Hessel. Mais aucun d’eux ne fera le poids face au bulldozer de la motion Aubry-Ayrault. Le Congrès est donc joué d’avance.

Car Hollande le sait bien, il n’y a rien de pire pour un chef de l’Etat de voir « son » parti lui échapper. Avec des députés refusant d’approuver les réformes sans broncher et des grands vizirs qui se voient déjà calife à la place du calife. François Mitterrand a dû supporter les rivalités entre Jospin et Fabius. Jacques Chirac a vu Nicolas Sarkozy prendre l’UMP en 2005. Sarkozy a lui tout fait pour contrôler sa majorité. Quitte à recevoir les députés à l’Elysée, se comportant davantage en chef de parti qu’en chef de l’Etat.
Hollande avait promis de rompre avec ce genre de pratiques mais il sait qu’il devra tenir ses troupes. Dès cet automne, le Parlement débattra de la règle d’or. Les proches de Maurel et Lienemann devraient toussoter mais Hamon joue à fond la solidarité gouvernementale. Et l’année 2013 s’annonce déjà comme une année de rigueur, des promesses ne pourront pas être tenues (quid des 60 000 profs en plus ?).

Mais si la gauche du parti a été quelque peu muselée, un autre chantier s’annonce : répartir les postes entre Aubryistes et Hollandistes. En l’absence de motions différentes, les deux camps devront se distribuer les rôles selon un gentleman agreement. Chacun visera les postes clés du parti (fédérations, élections, trésorerie, communication…) et tout se jouera dans de subtiles négociations de couloir.
C’est bien le drame. Hollande voulait éviter la confrontation avec l’aile gauche du PS, il risque d’avoir maille à partir avec Aubry pour une vulgaire question de strapontins. Certes, Aubry dénonçait la « gauche molle » de Hollande, mais désormais comment distinguer deux camps qui approuvent sans sourciller la règle d’or et le Traité de stabilité ? Ce congrès ne sera qu’une enième bataille d’appareils comme le PS sait si bien les mener.

L’enjeu du Congrès du Toulouse ne sera donc pas le vote des militants. Il tient plus du sommet de Yalta que du réel moment de démocratie interne. Bizarre pour un parti qui s’est targué de ses 2,5 millions de votants à la primaire. Ne nous attendons pas plus à ce que le PS définisse une ligne autonome par rapport au gouvernement. Bizarre pour un parti qui a tant critiqué les godillots de l’UMP. Le seul mot d’ordre de ce Congrès, c’est finalement le renoncement. Serait-ce celui du quinquennat Hollande ?

*Photo : Parti socialiste

Incivilités à l’école : quand les juges méritent des baffes

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Décidément, les violences scolaires sont furieusement tendance pour cette rentrée. Mardi, on tabassait un enseignant à Bordeaux, et le lendemain, c’est une de ses consœurs prof d’Histoire-Géo à Buxerolles, dans la Vienne, qui a été giflée devant toute sa classe de quatrième du collège Jules-Verne par la mère d’un de ses élèves. Le crime qui lui a valu cette agression ? Une annotation portée sur le carnet de correspondance du collégien où l’enseignante signalait aux parents que le travail commandé n’avait pas été fait et que l’élève avait oublié ses affaires chez lui.

Allez-vous étonner après ça que selon Le Figaro, un prof sur deux a souscrit cette année une clause d’assurance spécifique couvrant les risques dus aux violences scolaires. Mais si ça se trouve, une telle prévoyance est insuffisante : faudrait peut-être aussi penser à se prémunir contre les risques judiciaires

Une affaire fait en effet grand bruit en Italie : une enseignante sicilienne vient d’être condamnée pour avoir demandé à un élève – unanimement décrit comme un petit caïd terrorisant ses camarades – de copier cent fois la phrase « Sono un déficiente » (Je suis un débile) . Et attention, la prof en question ne vient pas d’être condamnée à un avertissement ou même à des travaux d’intérêt général, mais à quinze jours de prison ferme ! Avant cela, en première instance comme en appel, elle avait carrément pris un mois sans sursis…

Selon les magistrats de la Cour de cassation de Palerme, l’enseignante aurait « mortifié la dignité de l’enfant et manqué par conséquent à ses devoirs d’éducatrice ». Et il ne faudra pas être surpris quand ce genre d’horreurs arrivera dans nos tribunaux. Après tout, les décisions des juges siciliens utilisent un langage directement inspiré de l’ubuesque Charte des Droits de l’Enfant[1. Charte dont Luc Rosenzweig dit tout le bien qu’il faut penser dans le nouveau numéro de Causeur Magazine] signée par l’Italie, mais aussi par la France.
Cette charte qui permet par son inscription dans le droit local la condamnation de Palerme, pourra tout aussi bien être utilisée à Paris, et pourquoi pas, avec un bon avocat, contre la prof giflée de Buxerolles…

L’Aube aux doigts de sang

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En Grèce, Aube dorée agresse les immigrés.

Je ne sais pas si l’aube est dorée, ni d’ailleurs pourquoi elle devrait l’être, mais je sais que l’aurore qui lui succèdera au beau pays d’Iphigénie n’aura pas, si l’inaction gouvernementale hellène se poursuit, les doigts de rose mais de sang. Cette inaction gouvernementale est double : liée comme un serviteur à son maître à la troïka européenne et à ses recommandations d’austérité irréaliste, la coalition au pouvoir à Athènes n’est décidément plus qu’une chambre d’enregistrement de l’orthopraxie économique libérale, imposant à son peuple des précipités alchimiques dont la théorie indique qu’ils devraient lentement mais sûrement le mener jusqu’à cette réaction finale qui s’appelle le bonheur. Quand, où, comment, avec qui, nul ne le sait, mais cela doit arriver à la fin du processus : la paillasse du Professeur Draghi, elle, ne ment pas.

L’autre absence d’activité du gouvernement se constate dans les rues du pays dévasté où, étrangement le peuple ne paraît pas avoir admis la licéité du protocole en cours. Et le peuple, quand on l’a arraché à tout cadre naturel autant qu’à la protection normale de la société, qui s’appelle en dernier recours la police, est parfois méchant. Très méchant. Je ne crois pas avoir l’habitude, pas plus que la majorité des collaborateurs de Causeur, de hurler, suivant les principes de la démocratie olfactive décrite avec un rare bonheur d’expression par Elisabeth Lévy, à la nauséabonderie, au méphitisme, au puage de bouche dès qu’un personnage public s’autorise une critique de la postmodernité nomade. Cependant, les images venues de Grèce et dont j’ai eu le malheur d’être l’éphémère spectateur ne relèvent plus de l’intention xénophobe, raciste ou de je ne sais quel autre terme dont les auteurs de Libé et des Inrocks ont coutume d’affubler leurs adversaires de plume et de parole dès qu’il s’agit d’évoquer l’immigration, l’intégration ou l’assimilation : elles relèvent du réel, et leur ignominie mérite donc réparation et châtiment.

De quoi s’agit-il donc ? D’une vidéo, fabriquée apparemment par les membres d’Aube dorée et donc digne de confiance pour ce qui est de la relation des faits, montrant les sicaires de ce parti politique grec aux références clairement fascistes sinon nazies et qui a envoyé 21 députés au Parlement national grec, en train de contrôler de leur propre chef les papiers de marchands ambulants considérés comme immigrés dans la ville de Rafina en Attique. Cette nouvelle police sans autre mandat que ce qu’elle appelle son patriotisme semble capable de deux mouvements pavloviens selon la situation à laquelle elle est confrontée : le marchand brandit-il des papiers en règle qu’elle les lui rend incontinent et passe au suivant ; le marchant est-il dans l’incapacité de produire les preuves de son droit à séjourner en Grèce et partant de son droit à y commercer qu’elle saccage son étal, n’en laissant subsister tréteau, table, œuf, lait, cochon.Et passe au suivant. Si l’on en croit le film, le passant grec, médusé, n’en peut mais, et les gros bras d’Aube dorée de poursuivre en toute quiétude leur besogne patriotique.

Ce nettoyage sauvage tombant le 8 septembre qui comme chacun sait est la fête de la nativité de la Vierge, les terroristes hellénophiles ont eu à cœur d’ajouter l’ironie à la voie de faits, par le truchement de l’un de leurs députés : « Nous sommes venus pour honorer la fête de la Sainte Vierge. En même temps, nous avons appris qu’il y avait ici beaucoup d’immigrés clandestins sans papiers. Nous les avons dénoncés à la police et l’Aube dorée a fait ce qu’il fallait faire ».
Nul doute que ces grands théologiens orthodoxes ont cru pouvoir ajouter à l’imitation du Christ chassant les marchands du Temple l’actualisation de la prière de la Vierge, le doux Magnificat : « Il renverse les puissants de leur trône et élève les humbles ». Ils ont la conscience en paix.

Il n’est pas besoin de préciser au lecteur que la vision de ces images soulève le cœur. Il est peut-être urgent pourtant de rappeler aux idéologues du remboursement de la dette qu’un pays décapité, dont l’Etat a été entièrement défait du jour au lendemain, dont les services publics ont été tronçonnés et que le monde riche poursuit de sa vindicte jour après jour, accouche rapidement de cela. Urgent de préciser du même mouvement aux revanchards qui attendent l’apocalypse française pour enfin se venger des humiliations que l’élite mondialisée leur a fait subir, et à cette élite même qui ne sait rien de mieux que clouer au pilori Richard Millet pendant qu’en Grèce on pogromise, que la société de la dénonciation mimétique s’autodétruira. Car il ne vaut jamais mieux qu’un seul homme meure plutôt que le peuple entier.

Adoption pour les homosexuels : « Sortir d’un système bancal et hypocrite »

Jerome Guedj defend l'homoparentalite au PS

Député et président du Conseil général de l’Essonne, étoile montante de la gauche du PS, le jeune président du Conseil général de l’Essonne a lancé en 2011, dans son département, une campagne pour le droit à l’homoparentalité. Pour lui, la loi doit interdire toutes les discriminations contre les couples gays.

Causeur. Êtes-vous sûr et certain que le fait d’être élevé par des parents du même sexe n’entraîne aucune répercussion sur l’épanouissement de l’enfant ?
Jérôme Guedj. Cette idée selon laquelle l’épanouissement de l’enfant exigerait obligatoirement un papa et une maman reflète une conception très traditionnelle de la famille. Vous n’êtes pas très loin de la messe du 15 août de Mgr Barbarin ! Plus largement, vous insinuez que l’adoption par les couples homosexuels menacerait les fondements de notre culture, voire de notre civilisation. Il n’y a pas si longtemps que cela, on utilisait les mêmes arguments « civilisationnels » contre le divorce, la contraception ou l’union des couples homosexuels.[access capability= »lire_inedits »] Or, ces réformes n’ont pas remis en question les fondements de la société.

Plus que vous ne le dites, même si dans les cas que vous citez, on peut estimer qu’il s’agissait de remises en causes positives… En tout cas, elles concernaient des adultes consentants. La filiation, c’est tout autre chose. Dès lors qu’on ne sait pas quelles seront les conséquences de l’homo-adoption pour les enfants, ne faudrait-il pas appliquer le principe de précaution et attendre d’avoir des certitudes ?
Je ne vois pas comment on aura des certitudes si on n’essaie pas ! Du reste, on n’en sait pas plus sur les conditions de développement d’enfants élevés dans des familles monoparentales ou recomposées. Ma responsabilité d’élu et de militant pour l’égalité des droits est de mettre la question à l’ordre du jour, pas d’avoir des certitudes. C’est pourquoi, le 6 avril, j’ai organisé à Évry des « Rencontres nationales adoption-homoparentalité ». Pour la première fois, des anthropologues, des juristes, des politiques, des sociologues, des pédopsychiatres et des cliniciens ont pu confronter leurs points de vue sur le sujet. Ces experts m’ont confirmé qu’aucune étude − il est vrai qu’il n’en existe pas beaucoup − ne permettait de conclure à l’existence de divergences dans le développement affectif ou psycho-social chez les enfants élevés dans un tel cadre.

Bref, on n’en sait rien, ce qui revient à dire qu’on fait de l’expérimentation sur le vivant. Qu’en dit la loi aujourd’hui ?
Depuis 1966, il n’est plus obligatoire d’être marié, donc hétérosexuel, pour pouvoir adopter. Un homme ou une femme peuvent adopter seuls, quelle que soit leur orientation sexuelle. Ce qui est interdit, c’est l’adoption à deux hommes ou à deux femmes.
Par ailleurs, à l’heure actuelle, le conjoint homosexuel d’un parent adoptif n’a aucun droit sur l’enfant qu’il élève, ne serait-ce que pour l’inscrire à l’École ou signer une décharge auprès d’un médecin en cas d’urgence. Dans notre pays, plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’enfants grandissent déjà avec des couples homosexuels. Pour obtenir l’agrément d’adoption, les conjoints homosexuels ont menti sur leur orientation sexuelle ou l’ont tue. Je vous rappelle que 10% des agréments d’adoption sont accordés à des personnes seules, dont certaines ne le sont pas vraiment. Dans les faits, la nouvelle majorité ne va pas créer des droits nouveaux mais simplement mettre en conformité la pratique sociale avec le droit pour sortir du système bancal et hypocrite qui ne permet l’adoption qu’à un seul des deux membres du couple homosexuel. Dès que le mariage sera ouvert à tous, conformément aux engagements de François Hollande, la question de l’adoption ne se posera plus puisque le Conseil constitutionnel a estimé que l’un entraînait mécaniquement l’autre.

Sur d’autres questions de société, comme la prostitution ou la drogue, l’écart entre la pratique et la norme n’incite pas forcément à changer la loi…
En l’occurrence, ce décalage pose la question de l’égalité des droits et de la lutte contre les discriminations. Je ne suis ni un militant de la cause homosexuelle ni un partisan de la « discrimination positive ». Lorsque, pendant treize ans, j’ai été vice-président de Conseil général, notamment chargé des personnes handicapées, j’expliquais à mes collègues que les dispositifs d’accessibilité des bâtiments publics pour les personnes à mobilité réduite bénéficient à tout un chacun. De la même façon, quand on pose la question de l’égalité des droits et de l’adoption pour les homosexuels, on tire le fil de toute une série de débats qui posent problème dans la société, comme le statut du coparent ou les modalités de l’adoption.

Au-delà du principe d’égalité et de non-discrimination, pensez-vous qu’il existe un « droit à l’enfant » ?
Il n’y a absolument pas de « droit à l’enfant » ! Mais la loi interdit de discriminer. Ainsi, le Conseil général du Jura a été condamné pour avoir refusé de délivrer un agrément d’adoption à une personne parce qu’elle vivait dans un couple homosexuel. Lorsqu’on examine une demande d’agrément d’adoption, on ne parle pas de « droit à l’enfant », on essaie de savoir si, indépendamment de son orientation sexuelle, la personne présente les garanties nécessaires pour adopter un enfant.

Pensez-vous que la société puisse défendre un ordre symbolique, quitte à empiéter sur les libertés individuelles d’adultes libres et consentants ?
Sans jouer les Lévi-Strauss, je reconnais qu’il existe des tabous fondateurs civilisationnels, comme l’interdit de l’inceste, que je ne remets pas en question. Mais l’ordre symbolique ne peut pas être invoqué à tout bout de champ pour empêcher tout changement social ! De plus, je sais comment on instaure des droits individuels, pas comment on établit un ordre symbolique. Le droit individuel résulte d’un rapport de force politique validé par le suffrage universel. Il est donc au service de l’intérêt général. L’ordre symbolique, je ne sais pas qui le définit. Il peut se nourrir de la morale, de la religion ou de l’Histoire, mais reste toujours subjectif.

Dans ce cas, pourquoi ne pas remettre en cause l’interdit de l’inceste ? C’est un tabou arbitraire qui n’a pas été tranché par le suffrage universel et qui, dans les faits, n’est hélas pas toujours respecté…
Soyons sérieux : l’inceste est une abjection, une forme absolue de domination et un délit pénal. Et je n’ai pas besoin d’études pour en mesurer les conséquences désastreuses sur le développement de l’enfant…

Vous allez voter contre le Pacte budgétaire européen. Ne croyez-vous pas que le gouvernement se livre à une surenchère sociétale pour faire oublier que, sur le front économique, il n’a pas grand-chose de nouveau à proposer ?
Pourquoi faudrait-il opposer questions sociales et débats de société ? Vous ne pouvez traiter qu’un seul sujet, vous ? Je peux, dans la même journée, débattre des emplois d’avenir à l’Assemblée nationale et discuter de l’homoparentalité. L’un n’exclut pas l’autre. Alors, de grâce, pas de faux procès à François Hollande.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Bordeaux : un prof tabassé par un élève après un cours sur l’islam

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A Bordeaux, au Lycée d’Enseignement Professionnel Trégey, un professeur a été tabassé ce mardi par un de ses élèves de 18 ans. Sans doute soucieux de ne stigmatiser personne, le Parisien.fr explique que ce fait divers est intervenu « à l’issue d’un désaccord sur le contenu d’un cours qui portait sur la religion ». Bigre…

Nos confrères de Sud-Ouest – dont les locaux se situent dans le même quartier que l’établissement scolaire – sont plus précis : « Le cours abordait la religion musulmane, et le professeur et l’élève de 18 ans se sont trouvés en désaccord. Le professeur a dû évacuer sa salle de cours, après que l’élève s’est énervé et a renversé une table. Celui-ci a alors été convoqué dans le bureau du conseiller principal d’éducation et a commencé à dégrader la salle où il était. Puis, croisant son professeur dans un couloir, il s’est jeté sur lui. D’abord bousculé, l’enseignant a reçu des claques de la part de son élève, un coup-de-poing et un coup de tête.»

Toujours d’après Sud-Ouest, ce professeur ne fût pas la seule victime de ce débat plutôt vif sur les valeurs de l’islam : « Une jeune surveillante qui tentait de s’interposer et de ramener le jeune à la raison a quant à elle reçu un coup dans l’épaule et a évité un panneau d’affichage lancé dans sa direction par l’élève furieux.»

On sera rassuré d’apprendre que le lycée n’a pas été incendié, et semble-t-il, qu’aucun ambassadeur ou diplomate n’y a été assassiné…

Affaire Millet : fatwa à Saint-Germain-Des-Prés

Richard Millet face à Annie Ernaux dans l'affaire Breivik

Richard Millet est écrivain. Un très bon écrivain, même si d’aucuns peuvent juger que sa langue, classique et puissante, est parfois un peu ampoulée. Il est aussi éditeur. Le genre d’éditeur pour lequel les médias ont inventé le lieu commun de « faiseur de Goncourt » − il en compte deux à son actif, publiés dans la collection « Blanche » de la maison Gallimard. Le problème, c’est que Richard Millet, comme écrivain et comme être humain, a sa petite idée sur le monde tel qu’il va. Et non seulement il serait très abusif de dire que cette idée est de gauche, mais elle ne lui permet même pas d’émarger à la droite fréquentable − car vous n’ignorez pas qu’il en va désormais de la droite comme du cholestérol : il y a la bonne et la mauvaise. La première ânonne avec ses amis les journalistes que l’immigration est une chance pour la France, tandis que la seconde pense que son rythme et son ampleur n’ont pas eu que d’heureuses conséquences.

Millet, donc, n’est pas un partisan très acharné du multiculturalisme qui s’est imposé à la République qui n’en demandait pas tant. Il observe qu’à 18 heures, sur les quais de la station de RER Châtelet-Les Halles, à Paris, il est le seul Blanc. Quiconque a déjà voyagé dans une rame entouré de gens vêtus de boubous ou de djellabas devrait avoir l’honnêteté de partager ce constat. Il est évidemment permis − voire vivement conseillé − d’apprécier bruyamment cet exotisme à domicile. On peut aussi, comme votre servante, trouver que le monde ne serait guère agréable si Alger ressemblait à Paris et Bamako à Madrid, parce qu’à la fin, tout ressemblera à tout. (Encore qu’il serait appréciable que les femmes de Kaboul puissent se vêtir comme celles de New York, mais passons).

Moi, quand je me promène dans les rues d’une ville, j’aime que les vêtements, les visages et les odeurs me disent où je suis. Richard Millet aussi. Il paraît que cela fait de nous des racistes. C’est en tout cas ce que pensent les arbitres des élégances morales et intellectuelles − qui prennent assez peu le RER.

Autant dire que le casier de Richard Millet était déjà chargé avant qu’il publie un texte de 17 pages intitulé Éloge littéraire d’Anders Breivik[1. Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Pierre-Guillaume De Roux, 2012.]. Il faut dire que là, il charrie un peu, l’ami Millet. Certes, il écrit dès le premier paragraphe qu’il « n’approuve pas » les actes de Breivik (78 morts, tout de même…), mais « ne pas approuver », je trouve ça un peu faiblard. Quant à ses lignes fumeuses sur la perfection formelle du crime, elles me rappellent la phrase où André Breton explique que l’acte surréaliste par excellence, c’est de prendre un revolver et de tuer au hasard. Sauf que Breton est encensé et Millet détesté. D’ailleurs, on n’a du mal, quoi qu’il affirme le contraire, à ne pas penser qu’il en redemande: « Je suis un des écrivains français les plus détestés. Position intéressante qui fait de moi un être d’exception – exceptionnalité que je partage néanmoins avec quelques-uns, toujours les mêmes, au demeurant fort peu nombreux et que je m’abstiendrai de nommer pour ne pas donner à nos accusateurs l’occasion de penser que nous constituons une confrérie ou que nous nous réjouissons d’être maudits[ 2. L’antiracisme comme terreur littéraire, Pierre-Guillaume De Roux, 2012.] »

Millet charrie, donc. Seulement, je persiste à penser qu’il a le droit de charrier. Ce n’est pas l’avis des épurateurs rassemblés en meute dans Le Monde derrière Annie Ernaux. Car bien sûr, la machine à lyncher, à exclure, à exiger des têtes qui gouverne notre aimable République des lettres, s’est promptement affolée, les procureurs habituels, de Sylvain Bourmeau à Pascale Clark, ayant dégainé les premiers, tolérance au point, avant d’être suivis par une cohorte d’écrivains et intellectuels parmi lesquels on se désole de repérer des noms que l’on croise habituellement dans le camp des défenseurs de la liberté. « Abject », « immonde », « inqualifiable », « déshonorant », « fasciste », on a assisté à l’habituel concours d’épithètes. Tahar Ben Jelloun, l’un des pires auteurs de langue française doublé d’une baudruche sermonneuse et prétentieuse, exige que le délinquant soit renvoyé de Gallimard. On vous l’avait bien dit, triomphent ces bons esprits : on commence par critiquer l’immigration et on finit par approuver le meurtre.

Rappelons que Millet « n’approuve pas ». Tant mieux. Outre l’horreur du meurtre, on peut aussi penser que nul n’aura fait autant progresser la cause du multiculturalisme qu’Anders Breivik. Si on osait une plaisanterie sur ce douloureux événement, on pourrait dire que le tueur d’Utoya a déshonoré l’islamophobie. En tout cas, j’ai beau être pour ma part opposée à ce multiculturalisme bien mal nommé car il tend à imposer la culture islamique là où l’islam est majoritaire, s’il fallait choisir entre l’immigration de masse et le meurtre de masse, je n’hésiterai pas. Et je n’aimerais pas que les outrances de Millet permettent aux esprits simples ou, qui sait, malintentionnés, d’assimiler toute critique du désastre en cours à l’apologie du crime – que Millet ne fait pas, il faut le répéter inlassablement.

Autant dire qu’on a envie, tout à la fois, de défendre Millet et de lui sonner les cloches. On voudrait lui rappeler que la littérature n’interdit pas la compassion, qu’il y a des victimes et des familles de victimes, et que le temps n’a pas encore fait son œuvre. Il invoque Dostoïevski et ses Démons, unis par le viol et le meurtre, mais que l’on sache, Les Démons est une fiction. Bref, on se serait d’autant plus passé de ce texticule que l’on aimerait bien, justement, pouvoir critiquer le multiculturalisme sans être embrigadé dans le camp du meurtre. Sur ce genre de sujet, on ne se complaît dans l’ambiguïté qu’à son détriment.

Mais bien sûr, les détracteurs de Millet ne prennent pas la peine de le discuter ni de le disputer. Ces adorateurs du scandale n’ont qu’une idée : faire taire celui par qui le scandale est arrivé. Ils ont déjà eu la peau de Renaud Camus, congédié par ses éditeurs pour avoir annoncé urbi et orbi qu’il soutenait Marine Le Pen −pourtant candidate d’un parti légal à défaut d’être sympathique. Ils comptent bien ajouter Millet à leur tableau de chasse et obtenir par leur chantage éhonté que les idées qu’ils ne partagent pas soient interdites et, plus encore, que les réalités qu’ils ne veulent pas voir soient tues. On imagine que ces amoureux de la rebellitude vont mener la vie dure à Antoine Gallimard qui, après quelques jours de silence, a affirmé que, s’il ne partageait pas la vision du monde de Millet, celui-ci avait bien le droit de s’exprimer. « La situation peut encore se retourner », écrit un plumitif plein d’espoir. Rendons hommage au courage de l’éditeur et espérons qu’il ne cèdera pas.

Il est idiot de claironner qu’on devrait avoir le droit de tout dire. Toute société se définit par ses interdits et aucun d’entre nous n’aimerait entendre un Breivik ou un Mohammed Merah déclarer à la télévision qu’il faut tuer des jeunes socialistes, des juifs ou des coiffeurs. Pour ça, il y a la loi. Mais quand tous ceux qui font profession de défendre la liberté deviennent des auxiliaires de la censure, on a envie de vomir. Et puis, si la littérature se réduisait à Tahar Ben Jelloun et autres Oliver Adam (l’un des champions du roman bien-pensant), je crois que je n’aurais jamais lu un livre.

*Photo : DR.

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Affaire Bernard Arnault : le taux et l’assiette

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Bernard Arnault pose la question de l'assiette de l'impôt sur le revenu

Le possible exil fiscal de Bernard Arnault provoque une large émotion. Mais au-delà du cas personnel de l’industriel du luxe, c’est la politique fiscale du gouvernement qui fait débat. L’irritation d’Arnault et du Medef s’inscrivent dans un contexte général où les mots et les symboles sont plus forts que les mesures réelles. Entre le débat sur les taux d’imposition et l’élargissement de l’assiette de l’impôt sur le revenu, le gouvernement doit choisir.

Évacuons rapidement le cas particulier de Bernard Arnault. Car il ne révèle rien que nous ne sachions déjà : en s’enrichissant les riches accumulent une solide rancune contre les pauvres qu’ils ont laissés sur le bord de la route. Balzac en a longuement parlé. Rappelons simplement que Bernard Arnault est devenu riche en se voyant confier par le gouvernement (socialiste) de Laurent Fabius une subvention de 500 millions de Francs plus un abandon de créance de l’Etat d’un milliard de francs pour reprendre Boussac avec la promesse de remettre cet empire industriel à flot. Arnault n’a pas tenu sa promesse mais a mis la main sur le joyau de Boussac : la maison Christian Dior. On comprend pourquoi Arnault en veut tant aujourd’hui encore aux socialistes : ce sont eux qui lui ont mis le pied à l’étrier et lui ont permis de monter (avec talent) le concept « d’industrie du luxe ». Ils lui ont permis de devenir riche. Aussi ne les aime-t-il pas.

Mais revenons au sujet central : le taux d’imposition. Hollande en a fait un symbole. Il savait pertinemment que ce taux de 75% d’imposition pour les revenus (salariés seulement !) supérieurs au million d’euros était sans portée réelle. Pourtant il a choisi d’en faire un symbole de sa politique. Le ministère de la parole en quelque sorte. Et il a fait mouche puisque pour la première fois dans l’histoire de la République, les patrons réunis en congrès par le Medef ont hué et insulté un ministre en exercice venu leur rendre visite (Arnault Montebourg). Ils n’ont pourtant pas vu – aveuglés par la lutte des classes qu’ils ont repris à leur compte – que la question majeure de l’imposition, ce n’est pas le taux, mais l’assiette.

Tous les pays européens ont des taux marginaux aux alentours de 40% pour la tranche supérieure (42% en France). Plus près de 30% aux USA. Pourtant, dans tous ces pays, les plus riches (la classe des 0,1% des contribuables les plus riches) n’atteignent jamais ces taux et sont assujettis à un taux moyen d’imposition d’environ 18%, ISF compris. On l’a vu dans l’affaire Bettencourt : l’héritière de L’Oréal touche plus de 200 millions de revenus par an, mais paye moins de 40 millions d’impôts. Cette situation a été confirmée par une étude publiée par le Ministère des finances : les contribuables redevables du bouclier fiscal payent en moyenne 18% d’impôt de leurs revenus réels. Car ils ne sont pas imposés sur tous leurs revenus. Très loin de là. La situation du taux marginal ne change rien à l’affaire. Dans tous les pays « fiscalement avancés », les riches payent peu d’impôts. D’ailleurs aux USA, où le système est pourtant très différent de l’Europe, le taux moyen d’imposition des riches est de 18%, comme en France ! Cela prouve l’imposition des revenus supérieurs ne dépend pas du taux marginal d’imposition inscrit dans la politique budgétaire du gouvernement, mais de la capacité des riches à défiscaliser leurs revenus. Warren Buffet, une des premières fortunes du monde, ne s’y est d’ailleurs pas trompé en déclarant : « trouvez-vous normal que je paye 18% d’impôts alors que ma secrétaire en paye 30%, ça ne tourne pas rond dans ce pays… ».

Rassurons, Warren Buffet, ça ne tourne rond dans aucun pays. Partout en Europe, les taux marginaux de 40% ne concernent que les classes « moyennes supérieures ». Les classes « supérieures supérieures » soustraient à l’impôt une bonne partie de leurs revenus avec la bienveillance de l’administration fiscale qui a créé des centaines de niches tout au long de l’histoire. L’économiste Thomas Piketty a d’ailleurs parfaitement démontré qu’à partir du 98ème percentile l’impôt est parfaitement dégressif en France : au-delà de 60 000 € mensuels, le taux d’imposition global tombe à moins de 35%, alors qu’il culmine à près de 50% pour des revenus compris entre 4 000 et 10 000 € mensuels.

Pour en revenir à Bernard Arnault, il y a fort à parier que son taux d’imposition soit beaucoup plus proche de celui de Liliane Bettencourt et de Warren Buffet (18%) que du taux observé par Thomas Piketty et le ministère des finances pour les revenus supérieurs (35%). Et le taux « exceptionnel » de 75% annoncé par François Hollande ne changera rien à l’affaire. D’abord parce que l’essentiel des revenus de l’industriel ne sont pas des revenus salariés, mais surtout parce qu’il emploie une armée de conseillers fiscaux qui réduisent considérablement l’assiette de ses revenus imposables. C’est pourquoi le symbole des 75% est une ânerie. Mais une ânerie qui cache aussi une lâcheté : le gouvernement socialiste n’entreprendra jamais une refonte globale de l’assiette de l’impôt pour le rendre réellement et justement progressif alors qu’il est aujourd’hui en partie dégressif. L’augmentation programmée de la CSG qui est un impôt proportionnel et non progressif va mathématiquement aggraver la situation. En plus d’une ânerie, c’est une erreur politique : Hollande prête le flanc à la critique des tous les idéologues ultra-libéraux qui ne veulent plus payer d’impôts du tout et s’interdit à jamais de revoir les choses de fond en comble.

Comment la SNCF va nous faire détester le train

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Tout d’abord, commençons par un message d’espoir à l’adresse de tous les usagers franciliens des RER et autres trains de banlieue : la dernière campagne de prévention de la SNCF s’achèvera le 15 octobre. Il est difficile de prévoir cependant les flambées de violence et lynchages spontanés qui pourraient survenir dans les gares avant cette date libératrice. Car, pour sa dernière campagne, la SNCF a décidé de frapper fort. Après avoir eu recours cet été à l’anthropomorphisme pour prévenir les incivilités (oh comme il a l’air bête l’âne qui bloque les portes, oh comme elle a l’air sotte la grenouille qui saute les tourniquets…) la SNCF va plus loin encore dans la régression en imposant tous les quarts d’heure dans les gares des messages dans lesquels des voix d’enfants font la leçon aux usagers dont le système nerveux déjà dangereusement fragilisé n’avait pas besoin de cela pour s’effondrer complètement.

Depuis le 6 septembre, les sermons qui sont égrenés avec une malice évidente par de sales petits morveux de cinq à neuf ans visiblement trop heureux de pouvoir rappeler à l’ordre leurs infortunés géniteurs ressemblent à peu près à cela : « Eh vous les adultes ! Vous n’êtes pas au courant ? C’est interdit de traverser les voies ! et tous les zours ya des crans qui traversent les voies ! » Ce niveau d’excellence dans le domaine de la torture psychologique laisserait presque supposer que la SNCF a eu recours aux services d’anciens du FSB ou de barbouzes de la CIA pour ôter au travailleur pendulaire le dernier semblant de dignité et d’humanité auquel il pouvait se raccrocher. Il est douteux qu’à l’écoute de ce genre d’annonce, l’abruti qui a décidé de tirer le signal d’alarme pour sécher la première heure de cours où les dégénérés qui ont décidé qu’il était bien plus pratique de traverser la voie par troupeaux de dix se jettent soudain à genoux en versant des larmes amères, réalisant soudain l’étendue dramatique de leur incivisme. Il est plus probable, et peut-être souhaitable, qu’une troupe de citoyens harassés et déterminés réduisent en miettes tous les haut-parleurs de la Gare du Nord après avoir entendu une fois de trop l’horripilant babillage des affreux petits flics.

Cette campagne de prévention aura au moins un mérite, c’est de faire réaliser, quand par exemple s’offre au regard du voyageur fatigué le riant paysage qui cerne Garges-Sarcelles et que retentit une fois de plus (une fois de trop ?) dans le RER le sermon zézayant, l’effrayante schizophrénie qui s’est emparée des pouvoirs et des entreprises publiques dont les campagnes de communication paraissent aussi décalées et à côté de la plaque qu’Edouard Balladur dans le métro. Ce n’est plus seulement comique, c’est insane.

Mia Love, une chance pour Mitt Romney

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Il n’y a pas que la bévue de Barack Obama après l’attentat de Benghazi qui pourrait le déstabiliser, il y a également Mia Love. Alors qu’une très large majorité de Noirs s’apprêtent à voter pour Obama, même si leur situation n’a jamais été aussi mauvaise, une jeune Afro-Américaine, maire de Saratoga, un village de fermiers près de Salt Lake City, s’est lancée avec une belle ardeur dans la campagne républicaine. Catholique convertie à l’église mormone, elle flirte avec les libertariens, est favorable à la suppression des Départements fédéraux de l’énergie et de l’éducation et milite pour le maintien du port d’arme.

Le rêve américain, Mia Love l’incarne et veut le préserver. « Mes parents, dit-elle, ont immigré dans ce pays avec dix dollars en poche et l’espoir que l’Amérique dont ils ont entendu parler existait bel et bien. Quand vinrent des moments difficiles, ils n’ont pas cherché l’aide de Washington, ils se sont débrouillés seuls. L’Amérique dans laquelle j’ai grandi était axée sur l’autonomie personnelle et la possibilité de vivre le rêve américain.  » Marquée par Ayn Rand que Paul Ryan cite volontiers, Mia Love est dorénavant une épine dans le pied d’Obama et un atout pour Romney : un peu de couleur dans le parti républicain ne peut que le servir. Les chaînes de télévision s’arrachent Mia Love. Qui résisterait à un tel patronyme ?

Alain Finkielkraut sur l’affaire Millet : « ce que ne peut pas la littérature »

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Alain Finkielkraut

Alain Finkielkraut

Cyril Bennasar[1. Le titre de cet entretien est une référence à celui d’un ouvrage rassemblant, sous une forme écrite, une sélection des meilleures émissions « Répliques » de France Culture parmi celles consacrées à la littérature. Ce que peut la littérature, sous la direction d’Alain Finkielkraut, Stock, 2006.]. L’essai de Richard Millet intitulé Éloge littéraire d’Anders Breivik a déclenché plusieurs types de réactions : certains ont critiqué et réprouvé, d’autres (comme Annie Ernaux et Tahar Ben Jelloun) sont allés plus loin, en réclamant une action collective des écrivains Gallimard pour obtenir son éviction. On assiste là à un nouveau type de chasse aux sorcières, où ce n’est plus le pouvoir qui censure, mais des écrivains qui viennent demander au pouvoir, en l’occurrence l’éditeur, la tête d’un des leurs. Qu’en pensez-vous ?
Alain Finkielkraut. Dans l’article qu’il consacre à cette affaire et qu’a publié le journal Libération, Michel Crépu cite cette phrase admirable de Bernard Delvaille : « Je n’ai jamais hué personne. » Je voudrais que l’on puisse dire cela de moi : je me désolidarise donc des écrivains qui demandent la peau de Richard Millet. Et je salue le courageux refus par Antoine Gallimard de satisfaire l’instinct punitif de ces grandes consciences. Mais l’aversion pour les épurateurs ne suffit pas. La critique de la critique ne doit pas m’exempter d’une appréhension et d’une évaluation du texte lui-même.

Justement, que vous inspire ce pamphlet, à commencer par son titre ? Peut-on faire un éloge, même « littéraire », de Breivik ?
Le titre Éloge littéraire d’Anders Breivik m’a exaspéré.[access capability= »lire_inedits »] J’ai bien pensé qu’il ne fallait pas le prendre pour un ralliement et que Millet recherchait la palme de l’opprobre, qu’il éprouvait une étrange jouissance à être l’écrivain le plus haï de France. Mais j’ai trouvé ce narcissisme enfantin et, en l’occurrence de très mauvais goût. Ensuite, je me suis dit : « Il y a peut-être littérature sous roche. » J’ai donc surmonté mon irritation première et j’ai voulu lire. Et voici le premier paragraphe : « Au moment d’entreprendre ce qui pourrait être un éloge littéraire d’Anders Breivik, je voudrais qu’on garde à l’esprit que je n’approuve pas les actes commis par Breivik le 22 juillet 2011 en Norvège. » « Je n’approuve pas » est une formulation déjà singulière. Son minimalisme n’est pas à l’échelle des actes commis. Il ne s’agit pas de « n’approuver pas » : ces actes sont ignobles. Mais bon, admettons.
Je lis la suite : « C’est pourtant sur ces actes que je me pencherai, frappé par leur perfection formelle, donc, d’une certaine façon, et si tant est que l’on puisse les détacher de leur contexte politique voire criminel, par leur dimension littéraire, la perfection, comme le Mal, ayant toujours peu ou prou à voir avec la littérature. » Et là, je suis accablé.

Dans un sens, Millet commente la tuerie d’Utoya comme s’il s’agissait d’une scène de film. Est-ce cela qui vous accable ? Qu’il juge la forme de l’acte, indépendamment de son atrocité morale ?
Il y avait, hélas, une certaine perfection formelle dans les attentats du 11 septembre. Ces Boeings qui s’écrasent contre les deux tours jumelles symboles du capitalisme américain, c’était un spectacle qu’on ne pouvait pas s’empêcher, au sein même de l’horreur, de trouver fascinant. Et certains ont cédé au vertige. On connaît le texte de Baudrillard sur la fulgurance inoubliable de ces images, on connaît moins l’éloge de Stockhausen : « Ce à quoi nous avons assisté est la plus grande œuvre d’art jamais réalisée. » Je suis révolté par ce rapport purement esthétique au 11-Septembre (le sens du beau ne doit pas faire de nous de petits Néron), mais je comprends ce qui l’a rendu possible. En revanche, je ne vois nulle beauté de l’horrible dans le carnage de l’île d’Utoya. Quant à dire que la littérature a à voir avec le Mal ou que le Mal a toujours peu ou prou à voir avec la littérature, c’est faire bon marché du XXe siècle. Le Mal, au siècle des camps, a perdu pour toujours son aura luciférienne. Et il est dommage pour Georges Bataille que celui-ci ne s’en soit pas aperçu. Pour revenir à Breivik, il est allé sur une île tuer, les uns après les autres, de pauvres adolescents à bout touchant. C’est seulement abominable. J’ai une trop haute idée de la littérature pour accepter de la voir compromise ainsi. Millet oppose implicitement littéraire à littéral. Je veux bien, mais la littérature ne doit pas non plus être une insulte au sens commun, ou au sens moral. Elle mérite mieux.
Au demeurant, le même qui « n’approuve pas », qui semble désapprouver du bout des lèvres le crime de Breivik, n’a pas de mots trop durs, quelques pages, plus loin contre le pauvre DSK, qualifié de « terroriste socialo-priapique ». Cela me rappelle une conversation avec Philippe Roth, qui disait, parlant du Théâtre de Sabbath et de son héros, un infréquentable obsédé sexuel, que le procès que lui faisaient certains critiques était ridicule. Au regard de la réalité du mal, les actes de Sabbath, c’était du « kid stuff » (« des jeux d’enfants »). « Éloge littéraire d’Anders Breivik » d’un côté, dénonciation du terrorisme priapique de DSK de l’autre : je suis trop attaché à la littérature et à ce que les mots veulent dire pour accepter cette différence de traitement.

Même si de nombreux aspects de ce texte vous consternent, n’y a-t-il rien dans ces dix-sept pages qui mérite selon vous d’être défendu ?
Si, et c’est justement parce que certains passages sont particulièrement bienvenus qu’on ne peut que se désoler de les voir mêlés à des propos aussi détestables. Je pense, par exemple, aux quelques lignes ironiques que Millet consacre à la littérature policière scandinave qui, immanquablement, donne au crime le visage d’un « souchien » raciste à l’innocence le visage d’un immigré et au Bien celui d’un farouche défenseur blanc du multiculturalisme. C’est ainsi que des auteurs renommé pour n’avoir pas froid aux yeux camouflent la réalité sous le grand mensonge de la bigarrure heureuse.

Aujourd’hui, en Occident, quand on condamne le terrorisme islamiste, on s’empresse de faire valoir la politique de l’excuse : « Ce qu’a fait Merah est abominable, mais…» Dans le cas de Breivik, on condamne unanimement le crime, et l’on s’empresse de nous dire qu’il n’y a pas de cause, qu’il n’y a qu’un schizophrène paranoïaque ou un raciste néo-nazi. Comment analysez-vous cette différence de traitement ?
Tahar Ben Jelloun a affirmé qu’on ne pouvait pas, sous prétexte de littérature, se mettre dans la peau d’un monstre. Or, il y a quelques mois, Le Monde a publié en première page de son supplément littéraire une fiction intitulée « Moi, Mohammed Merah », et l’écrivain Salim Bachi, déjà auteur de « Moi, Khaled Kelkal », est entré, pour le quotidien de référence, dans la tête du tueur. Il ne le justifiait pas, certes, mais il poussait l’empathie jusqu’à écrire : « Donnez-moi vos avions et je donnerai mon scooter. Donnez-moi vos bombes et je vous donnerai le pistolet avec lequel j’ai tué ces gamins pour venger d’autres gamins tués par des paras israéliens ou français c’est la même chose vu du trou sans fond où l’on se trouve. » Mohammed Merah n’a pas tué autant qu’Anders Breivik, mais ce n’est pas l’envie qui lui manquait, et je ne crois pas qu’il y ait des « monstres de gauche » dont la révolte, certes égarée, aurait quelque chose de compréhensible, et des « monstres de droite », dont le comportement serait purement tératologique. Je ne fais pas ce genre de distinction.

Mais comprendre n’est pas justifier. Même les actes les plus horribles ont des causes. Peut-on renoncer à les comprendre parce qu’elles sont moralement inacceptables ?
Il y a toujours des « causes » mais, dans la logique de l’excuse, la cause devient le coupable. Elle ne doit jouer ni pour les uns ni pour les autres, ni pour Merah, ni pour Breivik. Dans le cas du 11-Septembre, Télérama , certes, n’avait pas sombré dans l’esthétisme, mais avait titré « L’Amérique victime de son hyper-puissance ». La cause était le coupable. Ce n’était pas vrai alors et ce n’est pas vrai non plus pour Breivik. Ce n’est pas le progrès de l’islam ou de l’islamisme en Europe qui est le coupable des massacres d’Oslo et d’Utoya, ni une idéologie multiculturelle (qu’on est en droit en effet de critiquer). Il faut rester obstinément arc-bouté à la tautologie. Le coupable est le coupable. Dans tous les cas.

Le pamphlet de Millet est condamné par un grand nombre de gens qui sont en désaccord radical avec lui, mais il est également jugé contre-productif par ceux qui partagent sa critique de l’islam et du multiculturalisme. Or Millet déclare, dans une interview publiée récemment : « Quand je parle de manière diplomatique, personne ne m’écoute. » Si son objectif était de tirer un signal d’alarme, ne l’a-t-il pas mieux atteint par le scandale que par le silence qui entourait ses écrits précédents ?
Il ne s’agit pas d’être diplomatique. Il s’agit d’être précis et intransigeant. L’objectif de Breivik était aussi de tirer un signal d’alarme. Et bien sûr, il a atteint le résultat inverse de celui qu’il espérait. Il en va de même pour Richard Millet, qui, contrairement à ce que soutient Renaud Camus, a versé dans la pure provocation. Pour attirer l’attention, il a créé le scandale. Cette logique de l’outrance ne peut plus être celle de la littérature car elle fait le bonheur des médias. Et le bonheur aussi de la bien-pensance. Après cette sortie, il sera plus difficile encore à ceux qui ne veulent pas se laisser intimider par « le parti dévôt », comme dit très justement Millet, d’ouvrir la bouche. Ils seront immanquablement renvoyés, par sa faute, au massacreur de Norvège.
J’ajoute que c’est bien précisément parce que nous sommes inquiets, parce que nous subissons sans cesse le chantage à l’islamophobie quand nous essayons de regarder la réalité en face, que nous devons expressément non seulement prendre nos distances avec Breivik, mais aussi marquer la répulsion totale que son acte nous inspire.

Certes, mais quand Richard Millet déclare : « Il m’arrive d’être le seul Blanc à la station RER de Châtelet-Les-Halles et cela me gêne », ces propos provoquent aussi un scandale et une réprobation générale. Or, ne permettent-ils pas également une libération de la parole chez des gens qui vivent la même chose et que la bien-pensance condamne au silence ?
Ce n’est pas du tout la même chose ! Cela n’a strictement rien à voir. Richard Millet a pu dire cela à la télévision à plusieurs reprises, notamment chez Taddeï dans son émission « Ce soir ou jamais ». Il part de cette expérience pour réfléchir à notre situation. Parmi ceux qui l’entendent, certains sont choqués, d’autres sont intéressés. En tout cas, ils l’écoutent. Et si une telle phrase faisait scandale à hauteur de l’Éloge littéraire d’Anders Breivik, il me verrait entièrement à ses côtés. Car il est faux de dire que cette phrase est raciste. Mais avec son pamphlet, Millet a franchi un pas supplémentaire et il a donné à cette phrase un éclairage « breivikien » qu’elle n’aurait jamais dû avoir.

On a retrouvé, dans le texte que Breivik a laissé, votre nom et une référence à votre critique du multiculturalisme. Assumez-vous une part de responsabilité dans les dérives criminelles de certains de vos lecteurs ?
Non. D’ailleurs je ne suis pas certain qu’il m’ait lu, si ce n’est dans la traduction fautive de l’entretien que j’ai accordé au journal Haaretz et qui a fait le tour d’Internet. Du reste, je suis, fort heureusement pour moi, en excellente compagnie : Breivik ne cite pas Hitler, mais Churchill et John Stuart Mill. Il se prend pour ce qu’il n’est pas : un défenseur de la civilisation européenne.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Congrès de Toulouse : le PS fait son Yalta

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Harlem Désir désigné dauphine de Martine Aubry au PS

Harlem Désir désigné dauphine de Martine Aubry au PS

Le PCUS existe encore. Il a changé de nom, déménagé à Paris rue de Solférino et s’appelle désormais le Parti socialiste. Sauf accident nucléaire, Harlem Désir devrait être le prochain premier secrétaire du PS à l’issue du congrès de Toulouse en octobre. L’ex-président de SOS Racisme a été désigné par Martine Aubry et Jean-Marc Ayrault dans la plus grande opacité et conduira une motion ratissant large, de Benoît Hamon à Pierre Moscovici.

Pour la Maire de Lille, Matignon et a fortiori l’Élysée, le but est de verrouiller le PS en s’assurant qu’il est un vrai parti godillot, hochant la tête dans le bon sens. Désir a l’avantage d’être lisse, de manier la langue de bois et ne pas occuper de réelle surface médiatique à la différence de Jean-Christophe Cambadélis, sniper de DSK recyclé auprès d’Aubry. Le n°2 devrait être Guillaume Bachelay, issu des rangs fabiusiens et devenu la « plume » d’Aubry. Pour le poste de porte-parole, on parle de deux fidèles de Hollande : Olivier Faure, parlementaire et conseiller à Matignon, flanqué de sa collègue députée Karine Berger.

Cette direction, instituée par le fait du prince, a pour seul objectif de tuer le débat idéologique au sein du parti. Les vrais maîtres à bord restent Aubry et Ayrault avec Hollande en coulisses, Désir n’étant qu’un homme de paille. Hollande craignait en effet une rébellion de l’aile gauche du PS et notamment de Benoît Hamon. Mais devenu ministre, ce dernier a remisé ses ambitions au vestiaire. Avec ses proches, il a intégré la motion Aubry-Ayrault en échange de 15 à 25% des postes dans les futures instances dirigeantes du PS.
La gauche du PS sera donc représentée par Emmanuel Maurel, soutenu par Marie-Noëlle Lienemann. Reste à savoir s’il ira au bout de sa démarche et se présentera contre Désir au poste de premier secrétaire. On peut aussi citer les motions de Gérard Filoche, Juliette Méadel, Constance Blanchard et même celle de… Stéphane Hessel. Mais aucun d’eux ne fera le poids face au bulldozer de la motion Aubry-Ayrault. Le Congrès est donc joué d’avance.

Car Hollande le sait bien, il n’y a rien de pire pour un chef de l’Etat de voir « son » parti lui échapper. Avec des députés refusant d’approuver les réformes sans broncher et des grands vizirs qui se voient déjà calife à la place du calife. François Mitterrand a dû supporter les rivalités entre Jospin et Fabius. Jacques Chirac a vu Nicolas Sarkozy prendre l’UMP en 2005. Sarkozy a lui tout fait pour contrôler sa majorité. Quitte à recevoir les députés à l’Elysée, se comportant davantage en chef de parti qu’en chef de l’Etat.
Hollande avait promis de rompre avec ce genre de pratiques mais il sait qu’il devra tenir ses troupes. Dès cet automne, le Parlement débattra de la règle d’or. Les proches de Maurel et Lienemann devraient toussoter mais Hamon joue à fond la solidarité gouvernementale. Et l’année 2013 s’annonce déjà comme une année de rigueur, des promesses ne pourront pas être tenues (quid des 60 000 profs en plus ?).

Mais si la gauche du parti a été quelque peu muselée, un autre chantier s’annonce : répartir les postes entre Aubryistes et Hollandistes. En l’absence de motions différentes, les deux camps devront se distribuer les rôles selon un gentleman agreement. Chacun visera les postes clés du parti (fédérations, élections, trésorerie, communication…) et tout se jouera dans de subtiles négociations de couloir.
C’est bien le drame. Hollande voulait éviter la confrontation avec l’aile gauche du PS, il risque d’avoir maille à partir avec Aubry pour une vulgaire question de strapontins. Certes, Aubry dénonçait la « gauche molle » de Hollande, mais désormais comment distinguer deux camps qui approuvent sans sourciller la règle d’or et le Traité de stabilité ? Ce congrès ne sera qu’une enième bataille d’appareils comme le PS sait si bien les mener.

L’enjeu du Congrès du Toulouse ne sera donc pas le vote des militants. Il tient plus du sommet de Yalta que du réel moment de démocratie interne. Bizarre pour un parti qui s’est targué de ses 2,5 millions de votants à la primaire. Ne nous attendons pas plus à ce que le PS définisse une ligne autonome par rapport au gouvernement. Bizarre pour un parti qui a tant critiqué les godillots de l’UMP. Le seul mot d’ordre de ce Congrès, c’est finalement le renoncement. Serait-ce celui du quinquennat Hollande ?

*Photo : Parti socialiste

Incivilités à l’école : quand les juges méritent des baffes

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Décidément, les violences scolaires sont furieusement tendance pour cette rentrée. Mardi, on tabassait un enseignant à Bordeaux, et le lendemain, c’est une de ses consœurs prof d’Histoire-Géo à Buxerolles, dans la Vienne, qui a été giflée devant toute sa classe de quatrième du collège Jules-Verne par la mère d’un de ses élèves. Le crime qui lui a valu cette agression ? Une annotation portée sur le carnet de correspondance du collégien où l’enseignante signalait aux parents que le travail commandé n’avait pas été fait et que l’élève avait oublié ses affaires chez lui.

Allez-vous étonner après ça que selon Le Figaro, un prof sur deux a souscrit cette année une clause d’assurance spécifique couvrant les risques dus aux violences scolaires. Mais si ça se trouve, une telle prévoyance est insuffisante : faudrait peut-être aussi penser à se prémunir contre les risques judiciaires

Une affaire fait en effet grand bruit en Italie : une enseignante sicilienne vient d’être condamnée pour avoir demandé à un élève – unanimement décrit comme un petit caïd terrorisant ses camarades – de copier cent fois la phrase « Sono un déficiente » (Je suis un débile) . Et attention, la prof en question ne vient pas d’être condamnée à un avertissement ou même à des travaux d’intérêt général, mais à quinze jours de prison ferme ! Avant cela, en première instance comme en appel, elle avait carrément pris un mois sans sursis…

Selon les magistrats de la Cour de cassation de Palerme, l’enseignante aurait « mortifié la dignité de l’enfant et manqué par conséquent à ses devoirs d’éducatrice ». Et il ne faudra pas être surpris quand ce genre d’horreurs arrivera dans nos tribunaux. Après tout, les décisions des juges siciliens utilisent un langage directement inspiré de l’ubuesque Charte des Droits de l’Enfant[1. Charte dont Luc Rosenzweig dit tout le bien qu’il faut penser dans le nouveau numéro de Causeur Magazine] signée par l’Italie, mais aussi par la France.
Cette charte qui permet par son inscription dans le droit local la condamnation de Palerme, pourra tout aussi bien être utilisée à Paris, et pourquoi pas, avec un bon avocat, contre la prof giflée de Buxerolles…

L’Aube aux doigts de sang

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En Grèce, Aube dorée agresse les immigrés.

En Grèce, Aube dorée agresse les immigrés.

Je ne sais pas si l’aube est dorée, ni d’ailleurs pourquoi elle devrait l’être, mais je sais que l’aurore qui lui succèdera au beau pays d’Iphigénie n’aura pas, si l’inaction gouvernementale hellène se poursuit, les doigts de rose mais de sang. Cette inaction gouvernementale est double : liée comme un serviteur à son maître à la troïka européenne et à ses recommandations d’austérité irréaliste, la coalition au pouvoir à Athènes n’est décidément plus qu’une chambre d’enregistrement de l’orthopraxie économique libérale, imposant à son peuple des précipités alchimiques dont la théorie indique qu’ils devraient lentement mais sûrement le mener jusqu’à cette réaction finale qui s’appelle le bonheur. Quand, où, comment, avec qui, nul ne le sait, mais cela doit arriver à la fin du processus : la paillasse du Professeur Draghi, elle, ne ment pas.

L’autre absence d’activité du gouvernement se constate dans les rues du pays dévasté où, étrangement le peuple ne paraît pas avoir admis la licéité du protocole en cours. Et le peuple, quand on l’a arraché à tout cadre naturel autant qu’à la protection normale de la société, qui s’appelle en dernier recours la police, est parfois méchant. Très méchant. Je ne crois pas avoir l’habitude, pas plus que la majorité des collaborateurs de Causeur, de hurler, suivant les principes de la démocratie olfactive décrite avec un rare bonheur d’expression par Elisabeth Lévy, à la nauséabonderie, au méphitisme, au puage de bouche dès qu’un personnage public s’autorise une critique de la postmodernité nomade. Cependant, les images venues de Grèce et dont j’ai eu le malheur d’être l’éphémère spectateur ne relèvent plus de l’intention xénophobe, raciste ou de je ne sais quel autre terme dont les auteurs de Libé et des Inrocks ont coutume d’affubler leurs adversaires de plume et de parole dès qu’il s’agit d’évoquer l’immigration, l’intégration ou l’assimilation : elles relèvent du réel, et leur ignominie mérite donc réparation et châtiment.

De quoi s’agit-il donc ? D’une vidéo, fabriquée apparemment par les membres d’Aube dorée et donc digne de confiance pour ce qui est de la relation des faits, montrant les sicaires de ce parti politique grec aux références clairement fascistes sinon nazies et qui a envoyé 21 députés au Parlement national grec, en train de contrôler de leur propre chef les papiers de marchands ambulants considérés comme immigrés dans la ville de Rafina en Attique. Cette nouvelle police sans autre mandat que ce qu’elle appelle son patriotisme semble capable de deux mouvements pavloviens selon la situation à laquelle elle est confrontée : le marchand brandit-il des papiers en règle qu’elle les lui rend incontinent et passe au suivant ; le marchant est-il dans l’incapacité de produire les preuves de son droit à séjourner en Grèce et partant de son droit à y commercer qu’elle saccage son étal, n’en laissant subsister tréteau, table, œuf, lait, cochon.Et passe au suivant. Si l’on en croit le film, le passant grec, médusé, n’en peut mais, et les gros bras d’Aube dorée de poursuivre en toute quiétude leur besogne patriotique.

Ce nettoyage sauvage tombant le 8 septembre qui comme chacun sait est la fête de la nativité de la Vierge, les terroristes hellénophiles ont eu à cœur d’ajouter l’ironie à la voie de faits, par le truchement de l’un de leurs députés : « Nous sommes venus pour honorer la fête de la Sainte Vierge. En même temps, nous avons appris qu’il y avait ici beaucoup d’immigrés clandestins sans papiers. Nous les avons dénoncés à la police et l’Aube dorée a fait ce qu’il fallait faire ».
Nul doute que ces grands théologiens orthodoxes ont cru pouvoir ajouter à l’imitation du Christ chassant les marchands du Temple l’actualisation de la prière de la Vierge, le doux Magnificat : « Il renverse les puissants de leur trône et élève les humbles ». Ils ont la conscience en paix.

Il n’est pas besoin de préciser au lecteur que la vision de ces images soulève le cœur. Il est peut-être urgent pourtant de rappeler aux idéologues du remboursement de la dette qu’un pays décapité, dont l’Etat a été entièrement défait du jour au lendemain, dont les services publics ont été tronçonnés et que le monde riche poursuit de sa vindicte jour après jour, accouche rapidement de cela. Urgent de préciser du même mouvement aux revanchards qui attendent l’apocalypse française pour enfin se venger des humiliations que l’élite mondialisée leur a fait subir, et à cette élite même qui ne sait rien de mieux que clouer au pilori Richard Millet pendant qu’en Grèce on pogromise, que la société de la dénonciation mimétique s’autodétruira. Car il ne vaut jamais mieux qu’un seul homme meure plutôt que le peuple entier.

Adoption pour les homosexuels : « Sortir d’un système bancal et hypocrite »

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Jerome Guedj defend l'homoparentalite au PS

Jerome Guedj defend l'homoparentalite au PS

Député et président du Conseil général de l’Essonne, étoile montante de la gauche du PS, le jeune président du Conseil général de l’Essonne a lancé en 2011, dans son département, une campagne pour le droit à l’homoparentalité. Pour lui, la loi doit interdire toutes les discriminations contre les couples gays.

Causeur. Êtes-vous sûr et certain que le fait d’être élevé par des parents du même sexe n’entraîne aucune répercussion sur l’épanouissement de l’enfant ?
Jérôme Guedj. Cette idée selon laquelle l’épanouissement de l’enfant exigerait obligatoirement un papa et une maman reflète une conception très traditionnelle de la famille. Vous n’êtes pas très loin de la messe du 15 août de Mgr Barbarin ! Plus largement, vous insinuez que l’adoption par les couples homosexuels menacerait les fondements de notre culture, voire de notre civilisation. Il n’y a pas si longtemps que cela, on utilisait les mêmes arguments « civilisationnels » contre le divorce, la contraception ou l’union des couples homosexuels.[access capability= »lire_inedits »] Or, ces réformes n’ont pas remis en question les fondements de la société.

Plus que vous ne le dites, même si dans les cas que vous citez, on peut estimer qu’il s’agissait de remises en causes positives… En tout cas, elles concernaient des adultes consentants. La filiation, c’est tout autre chose. Dès lors qu’on ne sait pas quelles seront les conséquences de l’homo-adoption pour les enfants, ne faudrait-il pas appliquer le principe de précaution et attendre d’avoir des certitudes ?
Je ne vois pas comment on aura des certitudes si on n’essaie pas ! Du reste, on n’en sait pas plus sur les conditions de développement d’enfants élevés dans des familles monoparentales ou recomposées. Ma responsabilité d’élu et de militant pour l’égalité des droits est de mettre la question à l’ordre du jour, pas d’avoir des certitudes. C’est pourquoi, le 6 avril, j’ai organisé à Évry des « Rencontres nationales adoption-homoparentalité ». Pour la première fois, des anthropologues, des juristes, des politiques, des sociologues, des pédopsychiatres et des cliniciens ont pu confronter leurs points de vue sur le sujet. Ces experts m’ont confirmé qu’aucune étude − il est vrai qu’il n’en existe pas beaucoup − ne permettait de conclure à l’existence de divergences dans le développement affectif ou psycho-social chez les enfants élevés dans un tel cadre.

Bref, on n’en sait rien, ce qui revient à dire qu’on fait de l’expérimentation sur le vivant. Qu’en dit la loi aujourd’hui ?
Depuis 1966, il n’est plus obligatoire d’être marié, donc hétérosexuel, pour pouvoir adopter. Un homme ou une femme peuvent adopter seuls, quelle que soit leur orientation sexuelle. Ce qui est interdit, c’est l’adoption à deux hommes ou à deux femmes.
Par ailleurs, à l’heure actuelle, le conjoint homosexuel d’un parent adoptif n’a aucun droit sur l’enfant qu’il élève, ne serait-ce que pour l’inscrire à l’École ou signer une décharge auprès d’un médecin en cas d’urgence. Dans notre pays, plusieurs dizaines, voire centaines de milliers d’enfants grandissent déjà avec des couples homosexuels. Pour obtenir l’agrément d’adoption, les conjoints homosexuels ont menti sur leur orientation sexuelle ou l’ont tue. Je vous rappelle que 10% des agréments d’adoption sont accordés à des personnes seules, dont certaines ne le sont pas vraiment. Dans les faits, la nouvelle majorité ne va pas créer des droits nouveaux mais simplement mettre en conformité la pratique sociale avec le droit pour sortir du système bancal et hypocrite qui ne permet l’adoption qu’à un seul des deux membres du couple homosexuel. Dès que le mariage sera ouvert à tous, conformément aux engagements de François Hollande, la question de l’adoption ne se posera plus puisque le Conseil constitutionnel a estimé que l’un entraînait mécaniquement l’autre.

Sur d’autres questions de société, comme la prostitution ou la drogue, l’écart entre la pratique et la norme n’incite pas forcément à changer la loi…
En l’occurrence, ce décalage pose la question de l’égalité des droits et de la lutte contre les discriminations. Je ne suis ni un militant de la cause homosexuelle ni un partisan de la « discrimination positive ». Lorsque, pendant treize ans, j’ai été vice-président de Conseil général, notamment chargé des personnes handicapées, j’expliquais à mes collègues que les dispositifs d’accessibilité des bâtiments publics pour les personnes à mobilité réduite bénéficient à tout un chacun. De la même façon, quand on pose la question de l’égalité des droits et de l’adoption pour les homosexuels, on tire le fil de toute une série de débats qui posent problème dans la société, comme le statut du coparent ou les modalités de l’adoption.

Au-delà du principe d’égalité et de non-discrimination, pensez-vous qu’il existe un « droit à l’enfant » ?
Il n’y a absolument pas de « droit à l’enfant » ! Mais la loi interdit de discriminer. Ainsi, le Conseil général du Jura a été condamné pour avoir refusé de délivrer un agrément d’adoption à une personne parce qu’elle vivait dans un couple homosexuel. Lorsqu’on examine une demande d’agrément d’adoption, on ne parle pas de « droit à l’enfant », on essaie de savoir si, indépendamment de son orientation sexuelle, la personne présente les garanties nécessaires pour adopter un enfant.

Pensez-vous que la société puisse défendre un ordre symbolique, quitte à empiéter sur les libertés individuelles d’adultes libres et consentants ?
Sans jouer les Lévi-Strauss, je reconnais qu’il existe des tabous fondateurs civilisationnels, comme l’interdit de l’inceste, que je ne remets pas en question. Mais l’ordre symbolique ne peut pas être invoqué à tout bout de champ pour empêcher tout changement social ! De plus, je sais comment on instaure des droits individuels, pas comment on établit un ordre symbolique. Le droit individuel résulte d’un rapport de force politique validé par le suffrage universel. Il est donc au service de l’intérêt général. L’ordre symbolique, je ne sais pas qui le définit. Il peut se nourrir de la morale, de la religion ou de l’Histoire, mais reste toujours subjectif.

Dans ce cas, pourquoi ne pas remettre en cause l’interdit de l’inceste ? C’est un tabou arbitraire qui n’a pas été tranché par le suffrage universel et qui, dans les faits, n’est hélas pas toujours respecté…
Soyons sérieux : l’inceste est une abjection, une forme absolue de domination et un délit pénal. Et je n’ai pas besoin d’études pour en mesurer les conséquences désastreuses sur le développement de l’enfant…

Vous allez voter contre le Pacte budgétaire européen. Ne croyez-vous pas que le gouvernement se livre à une surenchère sociétale pour faire oublier que, sur le front économique, il n’a pas grand-chose de nouveau à proposer ?
Pourquoi faudrait-il opposer questions sociales et débats de société ? Vous ne pouvez traiter qu’un seul sujet, vous ? Je peux, dans la même journée, débattre des emplois d’avenir à l’Assemblée nationale et discuter de l’homoparentalité. L’un n’exclut pas l’autre. Alors, de grâce, pas de faux procès à François Hollande.[/access]

*Photo : Hannah Assouline.

Bordeaux : un prof tabassé par un élève après un cours sur l’islam

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A Bordeaux, au Lycée d’Enseignement Professionnel Trégey, un professeur a été tabassé ce mardi par un de ses élèves de 18 ans. Sans doute soucieux de ne stigmatiser personne, le Parisien.fr explique que ce fait divers est intervenu « à l’issue d’un désaccord sur le contenu d’un cours qui portait sur la religion ». Bigre…

Nos confrères de Sud-Ouest – dont les locaux se situent dans le même quartier que l’établissement scolaire – sont plus précis : « Le cours abordait la religion musulmane, et le professeur et l’élève de 18 ans se sont trouvés en désaccord. Le professeur a dû évacuer sa salle de cours, après que l’élève s’est énervé et a renversé une table. Celui-ci a alors été convoqué dans le bureau du conseiller principal d’éducation et a commencé à dégrader la salle où il était. Puis, croisant son professeur dans un couloir, il s’est jeté sur lui. D’abord bousculé, l’enseignant a reçu des claques de la part de son élève, un coup-de-poing et un coup de tête.»

Toujours d’après Sud-Ouest, ce professeur ne fût pas la seule victime de ce débat plutôt vif sur les valeurs de l’islam : « Une jeune surveillante qui tentait de s’interposer et de ramener le jeune à la raison a quant à elle reçu un coup dans l’épaule et a évité un panneau d’affichage lancé dans sa direction par l’élève furieux.»

On sera rassuré d’apprendre que le lycée n’a pas été incendié, et semble-t-il, qu’aucun ambassadeur ou diplomate n’y a été assassiné…

Affaire Millet : fatwa à Saint-Germain-Des-Prés

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Richard Millet face à Annie Ernaux dans l'affaire Breivik

Richard Millet face à Annie Ernaux dans l'affaire Breivik

Richard Millet est écrivain. Un très bon écrivain, même si d’aucuns peuvent juger que sa langue, classique et puissante, est parfois un peu ampoulée. Il est aussi éditeur. Le genre d’éditeur pour lequel les médias ont inventé le lieu commun de « faiseur de Goncourt » − il en compte deux à son actif, publiés dans la collection « Blanche » de la maison Gallimard. Le problème, c’est que Richard Millet, comme écrivain et comme être humain, a sa petite idée sur le monde tel qu’il va. Et non seulement il serait très abusif de dire que cette idée est de gauche, mais elle ne lui permet même pas d’émarger à la droite fréquentable − car vous n’ignorez pas qu’il en va désormais de la droite comme du cholestérol : il y a la bonne et la mauvaise. La première ânonne avec ses amis les journalistes que l’immigration est une chance pour la France, tandis que la seconde pense que son rythme et son ampleur n’ont pas eu que d’heureuses conséquences.

Millet, donc, n’est pas un partisan très acharné du multiculturalisme qui s’est imposé à la République qui n’en demandait pas tant. Il observe qu’à 18 heures, sur les quais de la station de RER Châtelet-Les Halles, à Paris, il est le seul Blanc. Quiconque a déjà voyagé dans une rame entouré de gens vêtus de boubous ou de djellabas devrait avoir l’honnêteté de partager ce constat. Il est évidemment permis − voire vivement conseillé − d’apprécier bruyamment cet exotisme à domicile. On peut aussi, comme votre servante, trouver que le monde ne serait guère agréable si Alger ressemblait à Paris et Bamako à Madrid, parce qu’à la fin, tout ressemblera à tout. (Encore qu’il serait appréciable que les femmes de Kaboul puissent se vêtir comme celles de New York, mais passons).

Moi, quand je me promène dans les rues d’une ville, j’aime que les vêtements, les visages et les odeurs me disent où je suis. Richard Millet aussi. Il paraît que cela fait de nous des racistes. C’est en tout cas ce que pensent les arbitres des élégances morales et intellectuelles − qui prennent assez peu le RER.

Autant dire que le casier de Richard Millet était déjà chargé avant qu’il publie un texte de 17 pages intitulé Éloge littéraire d’Anders Breivik[1. Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Pierre-Guillaume De Roux, 2012.]. Il faut dire que là, il charrie un peu, l’ami Millet. Certes, il écrit dès le premier paragraphe qu’il « n’approuve pas » les actes de Breivik (78 morts, tout de même…), mais « ne pas approuver », je trouve ça un peu faiblard. Quant à ses lignes fumeuses sur la perfection formelle du crime, elles me rappellent la phrase où André Breton explique que l’acte surréaliste par excellence, c’est de prendre un revolver et de tuer au hasard. Sauf que Breton est encensé et Millet détesté. D’ailleurs, on n’a du mal, quoi qu’il affirme le contraire, à ne pas penser qu’il en redemande: « Je suis un des écrivains français les plus détestés. Position intéressante qui fait de moi un être d’exception – exceptionnalité que je partage néanmoins avec quelques-uns, toujours les mêmes, au demeurant fort peu nombreux et que je m’abstiendrai de nommer pour ne pas donner à nos accusateurs l’occasion de penser que nous constituons une confrérie ou que nous nous réjouissons d’être maudits[ 2. L’antiracisme comme terreur littéraire, Pierre-Guillaume De Roux, 2012.] »

Millet charrie, donc. Seulement, je persiste à penser qu’il a le droit de charrier. Ce n’est pas l’avis des épurateurs rassemblés en meute dans Le Monde derrière Annie Ernaux. Car bien sûr, la machine à lyncher, à exclure, à exiger des têtes qui gouverne notre aimable République des lettres, s’est promptement affolée, les procureurs habituels, de Sylvain Bourmeau à Pascale Clark, ayant dégainé les premiers, tolérance au point, avant d’être suivis par une cohorte d’écrivains et intellectuels parmi lesquels on se désole de repérer des noms que l’on croise habituellement dans le camp des défenseurs de la liberté. « Abject », « immonde », « inqualifiable », « déshonorant », « fasciste », on a assisté à l’habituel concours d’épithètes. Tahar Ben Jelloun, l’un des pires auteurs de langue française doublé d’une baudruche sermonneuse et prétentieuse, exige que le délinquant soit renvoyé de Gallimard. On vous l’avait bien dit, triomphent ces bons esprits : on commence par critiquer l’immigration et on finit par approuver le meurtre.

Rappelons que Millet « n’approuve pas ». Tant mieux. Outre l’horreur du meurtre, on peut aussi penser que nul n’aura fait autant progresser la cause du multiculturalisme qu’Anders Breivik. Si on osait une plaisanterie sur ce douloureux événement, on pourrait dire que le tueur d’Utoya a déshonoré l’islamophobie. En tout cas, j’ai beau être pour ma part opposée à ce multiculturalisme bien mal nommé car il tend à imposer la culture islamique là où l’islam est majoritaire, s’il fallait choisir entre l’immigration de masse et le meurtre de masse, je n’hésiterai pas. Et je n’aimerais pas que les outrances de Millet permettent aux esprits simples ou, qui sait, malintentionnés, d’assimiler toute critique du désastre en cours à l’apologie du crime – que Millet ne fait pas, il faut le répéter inlassablement.

Autant dire qu’on a envie, tout à la fois, de défendre Millet et de lui sonner les cloches. On voudrait lui rappeler que la littérature n’interdit pas la compassion, qu’il y a des victimes et des familles de victimes, et que le temps n’a pas encore fait son œuvre. Il invoque Dostoïevski et ses Démons, unis par le viol et le meurtre, mais que l’on sache, Les Démons est une fiction. Bref, on se serait d’autant plus passé de ce texticule que l’on aimerait bien, justement, pouvoir critiquer le multiculturalisme sans être embrigadé dans le camp du meurtre. Sur ce genre de sujet, on ne se complaît dans l’ambiguïté qu’à son détriment.

Mais bien sûr, les détracteurs de Millet ne prennent pas la peine de le discuter ni de le disputer. Ces adorateurs du scandale n’ont qu’une idée : faire taire celui par qui le scandale est arrivé. Ils ont déjà eu la peau de Renaud Camus, congédié par ses éditeurs pour avoir annoncé urbi et orbi qu’il soutenait Marine Le Pen −pourtant candidate d’un parti légal à défaut d’être sympathique. Ils comptent bien ajouter Millet à leur tableau de chasse et obtenir par leur chantage éhonté que les idées qu’ils ne partagent pas soient interdites et, plus encore, que les réalités qu’ils ne veulent pas voir soient tues. On imagine que ces amoureux de la rebellitude vont mener la vie dure à Antoine Gallimard qui, après quelques jours de silence, a affirmé que, s’il ne partageait pas la vision du monde de Millet, celui-ci avait bien le droit de s’exprimer. « La situation peut encore se retourner », écrit un plumitif plein d’espoir. Rendons hommage au courage de l’éditeur et espérons qu’il ne cèdera pas.

Il est idiot de claironner qu’on devrait avoir le droit de tout dire. Toute société se définit par ses interdits et aucun d’entre nous n’aimerait entendre un Breivik ou un Mohammed Merah déclarer à la télévision qu’il faut tuer des jeunes socialistes, des juifs ou des coiffeurs. Pour ça, il y a la loi. Mais quand tous ceux qui font profession de défendre la liberté deviennent des auxiliaires de la censure, on a envie de vomir. Et puis, si la littérature se réduisait à Tahar Ben Jelloun et autres Oliver Adam (l’un des champions du roman bien-pensant), je crois que je n’aurais jamais lu un livre.

*Photo : DR.

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Affaire Bernard Arnault : le taux et l’assiette

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Bernard Arnault pose la question de l'assiette de l'impôt sur le revenu

Bernard Arnault pose la question de l'assiette de l'impôt sur le revenu

Le possible exil fiscal de Bernard Arnault provoque une large émotion. Mais au-delà du cas personnel de l’industriel du luxe, c’est la politique fiscale du gouvernement qui fait débat. L’irritation d’Arnault et du Medef s’inscrivent dans un contexte général où les mots et les symboles sont plus forts que les mesures réelles. Entre le débat sur les taux d’imposition et l’élargissement de l’assiette de l’impôt sur le revenu, le gouvernement doit choisir.

Évacuons rapidement le cas particulier de Bernard Arnault. Car il ne révèle rien que nous ne sachions déjà : en s’enrichissant les riches accumulent une solide rancune contre les pauvres qu’ils ont laissés sur le bord de la route. Balzac en a longuement parlé. Rappelons simplement que Bernard Arnault est devenu riche en se voyant confier par le gouvernement (socialiste) de Laurent Fabius une subvention de 500 millions de Francs plus un abandon de créance de l’Etat d’un milliard de francs pour reprendre Boussac avec la promesse de remettre cet empire industriel à flot. Arnault n’a pas tenu sa promesse mais a mis la main sur le joyau de Boussac : la maison Christian Dior. On comprend pourquoi Arnault en veut tant aujourd’hui encore aux socialistes : ce sont eux qui lui ont mis le pied à l’étrier et lui ont permis de monter (avec talent) le concept « d’industrie du luxe ». Ils lui ont permis de devenir riche. Aussi ne les aime-t-il pas.

Mais revenons au sujet central : le taux d’imposition. Hollande en a fait un symbole. Il savait pertinemment que ce taux de 75% d’imposition pour les revenus (salariés seulement !) supérieurs au million d’euros était sans portée réelle. Pourtant il a choisi d’en faire un symbole de sa politique. Le ministère de la parole en quelque sorte. Et il a fait mouche puisque pour la première fois dans l’histoire de la République, les patrons réunis en congrès par le Medef ont hué et insulté un ministre en exercice venu leur rendre visite (Arnault Montebourg). Ils n’ont pourtant pas vu – aveuglés par la lutte des classes qu’ils ont repris à leur compte – que la question majeure de l’imposition, ce n’est pas le taux, mais l’assiette.

Tous les pays européens ont des taux marginaux aux alentours de 40% pour la tranche supérieure (42% en France). Plus près de 30% aux USA. Pourtant, dans tous ces pays, les plus riches (la classe des 0,1% des contribuables les plus riches) n’atteignent jamais ces taux et sont assujettis à un taux moyen d’imposition d’environ 18%, ISF compris. On l’a vu dans l’affaire Bettencourt : l’héritière de L’Oréal touche plus de 200 millions de revenus par an, mais paye moins de 40 millions d’impôts. Cette situation a été confirmée par une étude publiée par le Ministère des finances : les contribuables redevables du bouclier fiscal payent en moyenne 18% d’impôt de leurs revenus réels. Car ils ne sont pas imposés sur tous leurs revenus. Très loin de là. La situation du taux marginal ne change rien à l’affaire. Dans tous les pays « fiscalement avancés », les riches payent peu d’impôts. D’ailleurs aux USA, où le système est pourtant très différent de l’Europe, le taux moyen d’imposition des riches est de 18%, comme en France ! Cela prouve l’imposition des revenus supérieurs ne dépend pas du taux marginal d’imposition inscrit dans la politique budgétaire du gouvernement, mais de la capacité des riches à défiscaliser leurs revenus. Warren Buffet, une des premières fortunes du monde, ne s’y est d’ailleurs pas trompé en déclarant : « trouvez-vous normal que je paye 18% d’impôts alors que ma secrétaire en paye 30%, ça ne tourne pas rond dans ce pays… ».

Rassurons, Warren Buffet, ça ne tourne rond dans aucun pays. Partout en Europe, les taux marginaux de 40% ne concernent que les classes « moyennes supérieures ». Les classes « supérieures supérieures » soustraient à l’impôt une bonne partie de leurs revenus avec la bienveillance de l’administration fiscale qui a créé des centaines de niches tout au long de l’histoire. L’économiste Thomas Piketty a d’ailleurs parfaitement démontré qu’à partir du 98ème percentile l’impôt est parfaitement dégressif en France : au-delà de 60 000 € mensuels, le taux d’imposition global tombe à moins de 35%, alors qu’il culmine à près de 50% pour des revenus compris entre 4 000 et 10 000 € mensuels.

Pour en revenir à Bernard Arnault, il y a fort à parier que son taux d’imposition soit beaucoup plus proche de celui de Liliane Bettencourt et de Warren Buffet (18%) que du taux observé par Thomas Piketty et le ministère des finances pour les revenus supérieurs (35%). Et le taux « exceptionnel » de 75% annoncé par François Hollande ne changera rien à l’affaire. D’abord parce que l’essentiel des revenus de l’industriel ne sont pas des revenus salariés, mais surtout parce qu’il emploie une armée de conseillers fiscaux qui réduisent considérablement l’assiette de ses revenus imposables. C’est pourquoi le symbole des 75% est une ânerie. Mais une ânerie qui cache aussi une lâcheté : le gouvernement socialiste n’entreprendra jamais une refonte globale de l’assiette de l’impôt pour le rendre réellement et justement progressif alors qu’il est aujourd’hui en partie dégressif. L’augmentation programmée de la CSG qui est un impôt proportionnel et non progressif va mathématiquement aggraver la situation. En plus d’une ânerie, c’est une erreur politique : Hollande prête le flanc à la critique des tous les idéologues ultra-libéraux qui ne veulent plus payer d’impôts du tout et s’interdit à jamais de revoir les choses de fond en comble.

Comment la SNCF va nous faire détester le train

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Tout d’abord, commençons par un message d’espoir à l’adresse de tous les usagers franciliens des RER et autres trains de banlieue : la dernière campagne de prévention de la SNCF s’achèvera le 15 octobre. Il est difficile de prévoir cependant les flambées de violence et lynchages spontanés qui pourraient survenir dans les gares avant cette date libératrice. Car, pour sa dernière campagne, la SNCF a décidé de frapper fort. Après avoir eu recours cet été à l’anthropomorphisme pour prévenir les incivilités (oh comme il a l’air bête l’âne qui bloque les portes, oh comme elle a l’air sotte la grenouille qui saute les tourniquets…) la SNCF va plus loin encore dans la régression en imposant tous les quarts d’heure dans les gares des messages dans lesquels des voix d’enfants font la leçon aux usagers dont le système nerveux déjà dangereusement fragilisé n’avait pas besoin de cela pour s’effondrer complètement.

Depuis le 6 septembre, les sermons qui sont égrenés avec une malice évidente par de sales petits morveux de cinq à neuf ans visiblement trop heureux de pouvoir rappeler à l’ordre leurs infortunés géniteurs ressemblent à peu près à cela : « Eh vous les adultes ! Vous n’êtes pas au courant ? C’est interdit de traverser les voies ! et tous les zours ya des crans qui traversent les voies ! » Ce niveau d’excellence dans le domaine de la torture psychologique laisserait presque supposer que la SNCF a eu recours aux services d’anciens du FSB ou de barbouzes de la CIA pour ôter au travailleur pendulaire le dernier semblant de dignité et d’humanité auquel il pouvait se raccrocher. Il est douteux qu’à l’écoute de ce genre d’annonce, l’abruti qui a décidé de tirer le signal d’alarme pour sécher la première heure de cours où les dégénérés qui ont décidé qu’il était bien plus pratique de traverser la voie par troupeaux de dix se jettent soudain à genoux en versant des larmes amères, réalisant soudain l’étendue dramatique de leur incivisme. Il est plus probable, et peut-être souhaitable, qu’une troupe de citoyens harassés et déterminés réduisent en miettes tous les haut-parleurs de la Gare du Nord après avoir entendu une fois de trop l’horripilant babillage des affreux petits flics.

Cette campagne de prévention aura au moins un mérite, c’est de faire réaliser, quand par exemple s’offre au regard du voyageur fatigué le riant paysage qui cerne Garges-Sarcelles et que retentit une fois de plus (une fois de trop ?) dans le RER le sermon zézayant, l’effrayante schizophrénie qui s’est emparée des pouvoirs et des entreprises publiques dont les campagnes de communication paraissent aussi décalées et à côté de la plaque qu’Edouard Balladur dans le métro. Ce n’est plus seulement comique, c’est insane.